Chaque été, le récit médiatique sensationnaliste des incendies ravageant des régions entières nous laisse immobiles et apeuré·es. Or, la sidération nous empêche de penser les causes profondes et les responsabilités passées comme futures, prévient l’anthropologue Élise Boutié, spécialiste des feux extrêmes. Elle propose ici quelques pistes d’action.
Cet été nous avons respiré la fumée, reçu des notifications d’alertes, vu le nombre d’hectares calcinés s’emballer. Nous avons été bloqué·es dans des trains, empêché·es d’avancer par des flammes plus rapides, puissantes et débordantes que le TGV. Nous avons fixé les images des forêts en train de brûler, léchées par des brasiers sans fin ni satiété. En Drôme, à Fontainebleau, dans les Pyrénées-Orientales, dans les Landes, en Gironde, dans le Var. En Algérie aussi – mais ça on l’oublie souvent, l’autre côté de la Méditerranée. Nous avons vu les traces noires laissées par les maisons carbonisées, ces empreintes foncières déroulées par images satellites qui donnent à voir notre étalement, notre soif de terrain, notre emprise sur les espaces. L’uniformité des résidences secondaires ou de bord de mer, aussi. Nous avons vu, entendu, parfois scruté, les visages crispés de douleur et d’angoisse des évacué·es que nous donnaient les médias, voraces eux aussi de sensations à faire partager. Nous avons eu peur. Nous avons eu chaud. Nous nous sommes peut-être dit qu’il fallait faire quelque chose.
Et pourtant, nous étions immobiles, sidéré·es, incapables de penser. Et pourtant, ces images, ces sentiments, on les connaît, on les a déjà vus, déjà vécus. On devrait les reconnaître. Ce sont ceux de l’été 2025 face à l’incendie de l’Estaque à Marseille ou face à l’incendie de Ribaute dans l’Aude. Ceux de l’été 2022 face à l’incendie de Landiras et de la Teste-de-Buch dans les Landes. Et pourtant, il y a comme une amnésie collective. Certes savamment entretenue. Chaque été, on entre de plein fouet dans la saison des feux et on se surprend à rester coincé·e dans la sidération de redécouvrir le phénomène. Puis l’automne arrive, les inondations recouvrent de leurs coulées de boue les traces brûlées. Et on oublie (un peu) le chaud, le feu, la peur. Le printemps nous réveille plus ou moins lentement et on fait comme si on ne savait pas ce qui nous attend avec le mois de juin. La boucle tourne et s’auto-nourrit. Flashs infos, alertes, éléments de langage, images, peurs, appréhension, contrôle de l’avancée des flammes par applications interposées : sidération. Incapacité à penser. Rupture de l’intelligible. On se dit « qu’est-ce qui nous arrive ? », « comment ça se fait ? ». On n’ose pas franchir la ligne du « qui aurait pu prédire ? », dernière décence morale, mais la tentation est proche. Alors, oui, comment se fait-il qu’on reste bloqué·es dans cette sidération face aux feux catastrophes (encore presque exclusivement) estivaux ?
Nous étions immobiles, sidéré·es, incapables de penser. Et pourtant, ces images, ces sentiments, on les a déjà vus, déjà vécus. On devrait les reconnaître.
Depuis 2018, les feux extrêmes sont devenus mon objet de recherche. Au départ, presque par hasard. Je m’intéressais à la question de savoir ce que cela fait de perdre son environnement et d’assister à la dégradation des conditions d’habitabilité de son territoire. J’ai posé cette question à travers l’étude d’une vallée de Californie du sud dans laquelle les 2000 et quelque habitant·es n’ont plus accès à l’eau potable en raison de la surexploitation de la nappe phréatique par l’agro-industrie qui y fait pousser 80 % des carottes biologiques de Californie, commercialisées sous la forme de « baby-carrots ». Là, la catastrophe est souterraine, invisible, elle agit dans l’ombre et le silence, ce n’est pas un événement avec une date de début et la mesure de moyens engagés. Elle peut rester floue ou cachée un certain temps. À la fin de ce travail de recherche, en novembre 2018, un mégafeu considéré comme l’incendie le plus meurtrier de l’histoire de Californie détruit sept villes et villages en Californie du nord, dont Paradise et Magalia qui comptaient respectivement 27 000 et 11 000 habitant·es.
Je commence alors mon doctorat d’anthropologie sociale et j’ai l’impression qu’à travers cet incendie je pourrais prolonger la question qui m’intéresse : « comment vit-on sur un territoire abîmé ? ». Cette catastrophe est soudaine, spectaculaire, visible, indéniable. Dans la presse française et internationale je trouve quelques reportages sur le premier Noël des sinistré·es, d’autres sur les défis de l’organisation des distributions alimentaires aux plus précaires. Mais peu de choses sur ce qu’est un quotidien à plus ou moins long terme après un incendie.
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Comment vit-on là quand on y possède un titre de propriété sans plus de maison dessus ? Comment vivre là quand même la mairie a perdu ses archives, ses employé·es et doit désormais faire face à bien d’autres questions que la gestion des déchets ou du transport scolaire, en plus de répondre aux demandes des particuliers quant aux permis de reconstruire ? Comment vivre là lorsque la quasi intégralité de son voisinage est en prise avec un traumatisme individuel et collectif, un amoncellement de démarches administratives et une perte totale de repères ? Et puis, comment comprendre ce qui vient de se passer ? Comment le raconter ? Comment le faire entendre à celles et ceux qui n’y ont pas été confronté·es ? Comment vivre avec le souvenir entêtant de l’événement et la menace que cela puisse se reproduire ?
C’est à ces questions que j’ai consacré ma recherche doctorale afin de documenter et comprendre ce que le passage d’un feu catastrophe fait aux collectifs humains qu’il traverse et dont il bouleverse le monde. Regarder au-delà du spectaculaire et de l’extraordinaire pour m’intéresser au renversement du banal. Étymologiquement, le terme « catastrophe » vient du théâtre grec antique et désigne le dénouement du drame, le moment où l’intrigue se retourne, se renverse, est bouleversée, prend un autre cours. Désormais, il s’applique aux événements qui bouleversent les sociétés. Les sinistré·es rencontré·es parlent même d’un monde mis « sens dessus dessous », un monde dans lequel les normes, les habitudes, les repères sont brouillés, mélangés, étrangers. Je voulais comprendre concrètement, quotidiennement, socialement ce que cela implique.
Incendie en Californie, 8 novembre 2018. Wikimedia.
Depuis huit ans, j’essaye donc de déployer une pensée et une analyse qui rendent compte des réalités, des transformations et des enjeux sociaux et politiques qu’entraînent les mégafeux sur un court, moyen et long-terme – tout en montrant que l’après-catastrophe n’existe jamais vraiment dans le sens où il est difficile de donner une date de fin à la catastrophe, contrairement à la facilité avec laquelle on peut se référer à « l’incendie du 8 novembre 2018 de Paradise » ou à « l’incendie du 5 juillet 2025 de Marseille ».
Devenus partie prenante de notre réalité climatique et sociale, il me semble important et urgent de regarder en face ces feux tantôt appelés « méga », « extrêmes », « de grande ampleur » ou « catastrophe »1, et de regarder au-delà du traitement médiatique qui leur est offert et qui est, parfois, l’un des seuls liens que les citoyen·nes ont avec ces événements.
Pourtant, chaque été depuis huit ans, je lis dans la presse les mêmes témoignages provenant de victimes différentes, les mêmes unes dans des journaux diamétralement opposés et les mêmes questions posées d’un territoire à l’autre. Et c’est toujours la même sidération qui est réactivée comme si on redécouvrait, chaque été, la réalité, la puissance et les impacts de ces incendies. Alors même qu’on a désormais des antécédents avec ces feux extrêmes. Comme si une nouvelle vieille d’il y a presque 10 ans se faisait passer pour un scoop. Et ça marche. Sont réactivés les mécanismes de l’empathie extrême avec peu de critiques des causes profondes de l’événement, de rappels des connaissances acquises sur l’évolution des feux ces vingt dernières années, de mise en avant des choix politiques faits au détriment des recommandations des travaux scientifiques. Parfois jaillit de la colère. Notamment de la part des sinistré·es qui ressentent une grande impuissance face à leurs pertes alors même qu’ils et elles savaient que cela étaient probable, voire possible. Mais cette colère est elle aussi traitée comme un écran de fumée qui non seulement circonscrit l’événement à des situations individuelles et isolées et entretien l’illusion que le rapport aux incendies ne passerait que par la réparation, la reconnaissance des dommages ou la transformation des régimes assurantiels – qui sont trois éléments très importants dans les processus de reconstruction, mais dont la mise en avant efface l’information principale, à savoir : les feux ne vont pas cesser.
Parfois jaillit de la colère. Notamment de la part des sinistré·es qui ressentent une grande impuissance face à leurs pertes alors même qu’ils et elles savaient que cela étaient probable, voire possible.
Alors que faire de cette sidération ? Et si cette sidération était en grande partie une construction sociale, un choix politique et médiatique qui empêcherait de penser l’après, c’est-à-dire la répétition et l’intensification des grands incendies, la recherche des causes profondes de ces événements, la prise de responsabilités pour le futur ?
La sidération est d’abord l’expression d’un choc et d’une peur individuels et collectifs face à ce qui est en train d’arriver : la destruction, la perte, la mort. Elle est donc normale et légitime. Mais comment la dépasser ? Comment retrouver un rapport intelligible à ce qu’il se passe ? Il me semble qu’il est désormais primordial de franchir la barrière de la sidération pour rattraper notre retard face à l’urgence climatique dont les feux extrêmes sont une des manifestations les plus actuelles et spectaculaires par l’ampleur de ses destructions.
15 juillet 2026, feu en forêt de Fontainebleau. Wikimedia.
Pour cela, il paraît essentiel de sortir les feux des récits médiatiques et politiques qui les cantonnent à des défis locaux de lutte anti-incendie et les résument à leurs chiffres records (hectares brûlés, durée de la lutte, moyens engagés, personnes évacuées, dégâts causés…). Il serait intéressant de produire des narrations et des analyses qui mettent l’ensemble de ces feux en perspective les uns avec les autres dans la façon dont ils affectent durablement les paysages, les habitant·es et même celles et ceux qui n’habitent pas là. En parlant par exemple de ce qu’il se passe en termes d’écologie ou de choix de reconstruction sur des territoires incendiés il y a plusieurs années. En faisant un bref historique des incendies passés sur un même territoire. En se demandant pourquoi ces récits des feux anciens tombent dans l’oubli. En comparant les prédictions du risque incendie et les événements. Enfin, en évoquant, ou mieux en dépliant, les couches historiques et politiques qui ont façonné ces paysages et leurs vulnérabilités. Car, bien que chaque incendie soit un événement territorialisé qui s’exprime différemment selon les conditions géographiques, sociales ou environnementales qu’il rencontre, et qu’à ce titre il est important qu’on le traite comme tel, tous ont pour cause commune des choix historiques et politiques responsables de leur inflammabilité.
En effet, la primauté des intérêts financiers et industriels sur ceux du vivant, avec notamment l’interdiction au XIXe siècle des pratiques paysannes en France2 et autochtones aux États-Unis de brûlage dans les forêts afin de ne pas mettre en danger la ressource bois, puis la primauté des intérêts touristiques et récréatifs de la forêt au XXe siècle3 et enfin le choix de l’étalement urbain et du mitage qu’il provoque tandis que disparaissent les usages et les sociétés agro-pastorales qui participaient pourtant à l’entretien de la lisière avec la forêt et donc à la protection des zones habitées face aux incendies. Il faut ainsi apprendre à voir dans ces forêts qui brûlent aujourd’hui, des paysages façonnés par des choix et des dynamiques enclenchées des siècles plus tôt et s’interroger alors sur la responsabilité de ces choix-là, au-delà de la simple question de la gestion de crise immédiate entreprise par la Préfecture. Rassembler ces incendies dans ce récit plus large pourrait nous permettre de nous interroger sur la désirabilité et la viabilités des paysages forestiers du futur, qu’ils soient habités ou non, et ainsi créer un espace de projections, de possibles et de désirs.
Par ailleurs, il paraît important de tisser et d’entretenir des liens de solidarité entre territoires incendiés, pour partager des expériences, des apprentissages, des questionnements, et entre territoires déjà incendiés et territoires « pas encore » incendiés, car comme je l’ai d’abord entendu dans la bouche des pompiers californiens avant de l’entendre pour la première fois ce printemps dans la bouche des pompiers français : la question n’est pas de savoir si ça va brûler, mais quand est-ce que ça va brûler. En plus des bienfaits préventifs, cela réduirait considérablement le temps de la sidération de l’après-incendie.
Des réflexes ou des savoirs concrets pourraient être mis en commun, notamment en ce qui concerne les savoirs botaniques et écologiques qui aideraient les sinistré·es à comprendre le passage et les ravages du feu. Cela pourrait permettre un échange sur les pratiques, quant à la gestion des bois brûlés et des controverses qu’elle suscite, par exemple. Ces réseaux, qui dépassent ceux de l’entraide logistique apportée au moment de l’incendie et de la lutte, sont en train de se constituer entre l’Aude, le Diois, les Pyrénées-Orientales, Marseille, les Landes et la Gironde, malgré les grandes difficultés face auxquelles se retrouvent les sinistré·es après un mégafeu. Ils peuvent être fragiles, notamment lorsqu’ils permettent à des groupes politiques rassemblés autour de valeurs anti-écologiques de renforcer leur affiliation identitaire et leur sentiment de complotisme. Mais assez vite, ils mettent en lien des allié·es autour de la défense du vivant, du vivable et du désirable. Certains d’entre eux existent notamment parce qu’ils sont les héritiers de mouvements paysans ou militants importants tels que la Confédération Paysanne ou les Soulèvements de la Terre. Leur existence et leur connaissance des moyens de lutte permet de constituer une base de savoirs partageables et applicables ainsi que l’espoir d’un contre-pouvoir politique qui serait capable de déplacer les questions face auxquelles nous placent les incendies vers des sujets sociaux et politiques plus profonds que sidérants.
Des réseaux sont en train de se constituer entre l’Aude, le Diois, les Pyrénées-Orientales, Marseille, les Landes et la Gironde.
De plus, il semble fondamental de ne pas cantonner les feux à la saison estivale, aussi bien dans les médias que dans l’agenda politique ou la vie citoyenne et individuelle. Ils sont l’une de nos priorités climatiques qui ne peuvent plus souffrir d’être brandis comme des marronniers et contraints à une temporalité fragmentée qui se révélerait à nous seulement au moment de leur ignition. Les feux sont présents, même lorsqu’ils ne brûlent pas de manière débordante. Non seulement ils appartiennent à l’écosystème forestier, ils sont toujours là, en sourdine, mais ils sont aussi utilisés en hiver par des éleveurs et des pompiers à des fins de débroussaillage, de prévention anti-incendie et d’ouverture des milieux. Ces pratiques méritent d’être connues et mieux reconnues car, au-delà de leurs bienfaits sur la réduction de l’intensité en cas de passage d’un incendie, elles créent un espace de familiarité avec le feu qui sort alors de la rhétorique de la menace et de l’ennemi intérieur à abattre.
Incendies de 2026 dans la forêt des Landes vus depuis le Cap Ferret. Wikimedia.
Enfin, il est plus que nécessaire que soit abolie la frontière entre sécurité et société civile. Hormis composer le 18 lorsqu’une fumée est observée au loin, regarder les images des pompiers en grève se faire gazer par les CRS lorsqu’ils manifestent, ou exiger des comptes et des justifications quant aux stratégies déployées dans la lutte anti-incendie, nous avons peu de liens avec les sapeurs-pompiers et savons peu de choses sur le fonctionnement de leurs services. Et en tant que citoyen·nes, nous aurions beaucoup à gagner à comprendre leur structuration et leurs doctrines et à écouter leur manière de parler de leur métier et du feu. Cela réduirait le fossé qui nous sépare et nous permettrait d’une part de nous sentir moins dépossédé·es des éléments qui peuvent contribuer à nous faire nous sentir en sécurité en cas d’incendie. Et d’autre part, à pouvoir formuler des critiques et des demandes claires et propres à la sphère citoyenne qui ne reprennent pas seulement celles formulées et relayées par les médias.
Demander plus de Canadairs n’arrangera la lutte anti-incendie qu’au moment où les forêts brûlent, mais ne permettra ni de comprendre les autres moyens de défense mobilisés par les sapeurs-pompiers (comme l’usage du contre-feu par exemple, qui doit impérativement se développer au vu de la raréfaction de la ressource en eau), ni la complexité de leur mission au sol (appréhension du terrain, coordination des équipes, exposition aux fumées, calcul de la prise de risque…). L’accent mis sur la demande en Canadairs ne fait que renforcer l’illusion technosolutioniste au détriment des savoirs territorialisés. En revanche, comprendre les connaissances des pompiers sur l’état de la végétation, les controverses qui animent leurs rangs, les rapports hiérarchiques et bien d’autres choses, nous permettrait de pouvoir élargir et complexifier le spectre des expériences racontées post-incendie, de nous sentir moins exclu·es du théâtre des opérations de lutte et d’ouvrir un espace de compréhension mutuelle au-delà de simplement s’en remettre aux pompiers quand la forêt et la maison brûlent.
C’est sur tout cela que la sidération pose un voile opaque. Il est temps de le retirer pour regarder ce qu’il se passe en-dessous et jusque dans les plis de ses coutures. Le travail sera long, nous n’avons plus beaucoup de temps, mais il faut s’y atteler.
Image principale : Jarden Bellamkonda sur Unsplash.
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Le terme mégafeu a été utilisé pour la première fois aux États-Unis en 2013 par le chef du service forestier pour désigner des feux dont l’ampleur et les comportements n’avaient jamais été vus auparavant ni par les professionnels, ni par les riverains. Depuis, le terme a beaucoup été relayé dans les médias mais le monde scientifique formule certaines critiques à son égard et propose d’une part de conserver ce terme au contexte états-unien et d’essayer d’en trouver d’autres pour d’autres situations tout en établissant des critères précis à partir desquels les feux pourraient être appelés ainsi. Voir notamment Stoof et al. “Megafire: An ambiguous and emotive term best avoided by science” ou Linley et al. “What do you mean “megafire”?”.
Voir par exemple le travail de recherche de la géographe Pauline Vilain-Carlotti sur les pratiques de brûlage dirigé en Corse.
Voir le travail de l’historienne de la forêt méditerranéenne Martine Chalvet.
Il y a bien longtemps, on pouvait en rêver : + 2°C, comme un été prolongé. Les 2°C sont là et c’est un cauchemar. Dans les Landes, en plus des incendies monstres à répétition qui dévorent les plantations de pins, une autre brûlure menace, venue de l’océan : celles des physalies, qui débarquent en vagues infernales. Enquête au cœur d’écologies bouleversées.
Le feu est arrivé par le ciel. Canicule, la terre brûlait et avec elle le jardin. Les ronces laissées là pour réparer le sol fatigué voyaient leurs feuilles non pas faner mais brunir et sécher comme passées au four. La vie déjà avait changé. La chaleur organisait nos journées, nos déplacements, nos échanges donc, imposant un étrange couvre-feu diurne. L’été venait de commencer et les humains étaient aux abris. Les merles, eux, ne chantaient plus. Je ne sais pas s’ils avaient cessé de chanter parce qu’ils étaient morts, ou s’ils se taisaient sidérés de tristesse. Dans les nids les nouveaux et nouvelles né·es à plumes mouraient.
Or les oiseaux, de leur chant, dessinent le monde, organisent les vents, appellent les saisons. Leur silence annonce toujours le chaos. Cet hiver déjà, pendant les grandes tempêtes, leurs frères macareux étaient tombés par milliers, échoués morts ou mourants sur les grandes plages landaises. L’océan vomissait des oiseaux. Nous les avions ramassés pendant des jours et des nuits, surveillant les marées qui étaient devenues des marées d’oiseaux morts. Il faut imaginer les plages couvertes de corps plumeux noirs et blancs aux yeux dessinés, grand bec rouge, créatures célestes faites pour plonger, corps parfaits, ailes affûtées, pattes palmées, lien ciel-océan, mais épuisées par le grand désordre climatique elles mouraient. Nous avions passé des semaines de février à marcher dans le sable au milieu des tonnes de déchets amenés eux aussi par la tempête, trouver parfois un oiseau survivant, puis deux, trois, dix, les caler au chaud contre des bouillottes puis les acheminer dans les centres de soin, où une infime minorité survivait. Le sentiment d’avoir fait notre part était enseveli sous la tristesse immense de voir les oiseaux mourir, et sous l’angoisse qui occupait les esprits comme la tempête le ciel. Car ce n’est jamais bon signe, quand les oiseaux commencent à mourir. Toutes les vieilles histoires nous le disent. Quand l’océan et le ciel pleurent des oiseaux, c’est que le désastre s’annonce.
Et le désastre était venu, quelques mois plus tard, avec l’été. En ces jours de canicule les couchers de soleil au-dessus de l’océan étaient peut-être plus éblouissants que d’habitude. Désespérants de beauté. Le soleil ne chauffait plus, il brûlait la terre. Et nous étions là, tous les soirs, en haut de la dune, à regarder le spectacle sublime de son coucher dans l’océan, dans une atmosphère de fin du monde sans cesse renouvelée. Il y avait là quelque chose du Melancholia de Lars Von Trier, à cause de la mélancolie oui, et de l’impuissance. Tous les soirs nous pleurions le monde et sa beauté qui se consumaient sous nos yeux. Alors la rage est venue.
Et le feu est descendu du ciel pour gagner la terre.
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Le 23 juillet, un incendie se déclare à Biscarrosse, le long de la départementale 652. Un véhicule prend feu au bord de la route et embrase la pinède ; très vite, des milliers d’hectares sont parcourus par les flammes et des milliers de personnes doivent être évacuées1. Rien ne va dans cette phrase ni dans cette histoire. Strophe, antistrophe, catastrophe. Une route, un moteur, de la végétation sèche, des campings, des sirènes, des sacs faits trop vite, des routes qui ne servent plus à rejoindre la plage mais à fuir.
Les Landes sont un territoire pris entre deux grands milieux : la forêt et l’océan. Pour les visiteurs venus de toute la France, elles peuvent prendre la forme d’un paradis saisonnier. Pour celles et ceux qui y vivent, elles sont plus simplement un milieu de vie, fait d’habitudes, de gestes appris et de savoirs incorporés. Marcher sous les pins, suivre les pistes, chercher l’ombre, traverser la dune, lire les baïnes, sentir la houle, entrer dans l’eau, ressortir, recommencer : ce ne sont pas seulement des loisirs posés sur un territoire, mais des manières de l’habiter.
Marcher dans la forêt ou entrer dans l’océan sont deux affordances majeures du pays, au sens où le psychologue américain James J. Gibson appelait affordances les possibilités d’action offertes par un environnement à celles et ceux qui le fréquentent2. Habiter un territoire, c’est apprendre ce qu’il rend possible, ce qu’il rend difficile et parfois ce qu’il interdit.
Or cet été-là, ces possibilités se sont déplacées. La forêt dans laquelle on allait chercher la fraîcheur est devenue un endroit dont il fallait sortir. Restait l’océan. L’eau consolatrice. L’eau qui apaise et guérit. Oui, la forêt brûlait, Forêt brûlait faudrait-il écrire, pour prendre mieux la mesure de ce que signifie la destruction d’un être pareil. Forêt brûle, Forêt agonise, Forêt s’asphyxie, Forêt. Mais nous avions l’océan. Dès le mois de mai, les Landes sont un joyeux bazar après le désert de l’hiver. Ça lézarde sur le sable, ça saute dans les vagues, ça surfe, ça nage, ça contemple.
Et c’est alors que le feu a gagné l’océan. Les incendies étaient encore à leur comble quand les physalies sont arrivées.
Comme le soleil couchant des jours de canicule, les physalies sont d’une terrible beauté. Transparentes, bleues, roses, créatures qu’aucun peintre n’oserait imaginer, elles flottent à la surface, poussées par les vents. Ce n’est pas qu’elles s’en prennent à nous. Elles sont là, c’est tout. Leurs longs tentacules rencontrent une peau, s’enroulent autour d’un bras, d’une jambe, d’une cheville. On dirait un tatouage éphémère. Puis vient la douleur. La piqûre se meut vite en brûlure, qui vire sensation de plaie et de coup. « Je ne supporte même pas le vent sur ma peau », disait une amie en sortant du poste de secours, alors qu’il n’y avait pas de vent. Le poids de l’air lui-même était douloureux.
L’océan, en ces mois d’été, était magnifique, jouant de tous ses bleus. Les vastes plages étaient peuplées de parasols de toutes les couleurs. Et l’océan était vide. Il semblait n’être plus qu’un espace de réalité virtuelle : on pouvait le contempler, rêver d’y entrer, mais les corps n’y entraient plus. Comme les forêts, l’océan nous était interdit. L’eau comme la terre devenait inhabitable.
Que s’est-il passé ? Pour répondre, il faut prendre au sérieux un chiffre minuscule : +2 °C.
Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble pourtant être resté le même. Mais une température n’est jamais seulement un chiffre. Elle condense des transferts d’énergie, des instruments, des stations météorologiques, des modèles, des protocoles, des institutions, des masses d’air et des histoires de combustion.
Il ne s’agit pas de dire que deux degrés expliqueraient mécaniquement les incendies ou l’arrivée des physalies. Ce serait inexact. Un incendie suppose toujours la rencontre d’une météo propice à sa propagation, d’une source d’ignition, d’un combustible suffisamment sec et d’une continuité de végétation. Une physalie, de son côté, n’arrive pas sur une plage parce qu’une eau a franchi un seuil magique : sa présence dépend de configurations de vent, de houle, de courants, de pression atmosphérique, de saison et de trajectoires océaniques. Les deux degrés sont donc moins une cause qu’une porte d’entrée dans l’enquête.
Deux degrés. Sur un écran, l’écart paraît minime : 27 °C deviennent 29 °C. Une simple recomposition de pixels. À l’œil nu, le paysage semble être resté le même.
Cette porte n’a pourtant rien d’abstrait. Météo-France estime que la France hexagonale et la Corse se sont déjà réchauffées d’environ 1,9 °C depuis 1900 ; l’Europe se réchauffe plus vite que la moyenne mondiale. En juillet 2026, la chaleur a cessé d’être un arrière-plan : avec une température moyenne nationale de 24,9 °C, Météo-France a décrit ce mois comme le plus chaud jamais enregistré en France, tous mois confondus, depuis le début des mesures en 1900, avec une anomalie de +3,8 °C par rapport à la normale 1991-2020, un fort déficit de pluie, des sols superficiels très secs et des conditions maintenant un risque important de feux de végétation3.
C’est ce changement permanent d’échelle que nous appelons matériologie profonde4 : partir d’un objet, d’un phénomène ou d’une expérience sensible, puis en déplier les conditions matérielles d’existence jusqu’à faire apparaître les systèmes techniques, économiques, politiques, géologiques et biologiques auxquels il est relié5. Il ne s’agit pas de tout expliquer par tout, ce qui reviendrait à ne plus rien expliquer. Il s’agit plutôt de résister au réflexe inverse : isoler un événement, le réduire à une cause immédiate, puis refermer l’enquête. Un moteur brûle, donc la forêt brûle. L’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent. La formule rassure parce qu’elle trace une ligne droite. Or le monde ne tient presque jamais dans des lignes droites.
Derrière la température se trouvent des photons et des molécules. Le Soleil envoie un rayonnement vers la Terre ; une partie est réfléchie, une autre est absorbée. Sols, océans, végétation et bâtiments restituent ensuite une partie de cette énergie sous forme de rayonnement infrarouge. Certaines molécules présentes dans l’atmosphère, notamment la vapeur d’eau, le dioxyde de carbone, le méthane ou le protoxyde d’azote, absorbent et réémettent une partie de ce rayonnement. Faire varier leur concentration revient à modifier la manière dont l’énergie circule entre la surface terrestre, l’atmosphère et l’espace6.
Derrière deux degrés apparaît aussi l’eau. Quand elle s’évapore depuis un sol, l’océan ou les feuilles d’un arbre, l’eau absorbe de l’énergie. Un sol humide et un sol sec ne répondent donc pas de la même façon au rayonnement solaire. Une forêt qui dispose d’assez d’eau pour transpirer ne produit pas le même microclimat qu’une végétation en stress hydrique. Lorsque l’eau manque, une part plus importante de l’énergie reçue réchauffe directement la surface et l’air ; inversement, une température plus élevée augmente l’évapotranspiration et peut accentuer l’assèchement. L’humidité des sols devient une mémoire : elle garde la trace des pluies tombées plusieurs semaines auparavant, de celles qui ne sont pas tombées, de la profondeur de la nappe, de la capacité des racines à aller chercher l’eau7.
Le carbone présent aujourd’hui dans l’atmosphère porte lui aussi une histoire, dont une partie est géologique. Le charbon, le pétrole et le gaz proviennent de matières organiques enfouies et transformées pendant des millions d’années. L’industrialisation a construit des dispositifs capables de remettre très rapidement ce carbone en circulation : mines, puits, plateformes, pipelines, raffineries, centrales, hauts-fourneaux, cimenteries, moteurs. Un moteur thermique peut être regardé comme une petite machine à raccourcir le temps : quelques secondes de combustion suffisent à restituer à l’atmosphère du carbone immobilisé pendant des temps profonds, et une partie de ce carbone continuera d’affecter le cycle climatique pendant des millénaires8.
Le +2 °C local ouvre alors sur une géographie mondiale de l’extraction et de la combustion. Mais il rencontre aussi des conditions locales : sable, bitume, zones humides, pinèdes, fossés de drainage, histoire forestière, urbanisation, circulation touristique. Le réchauffement global ne s’applique jamais à un territoire neutre. Il rencontre une géologie, des sols, des végétations, des formes de propriété, des infrastructures, une histoire de l’aménagement. La matériologie profonde consiste à faire le mouvement inverse de l’indicateur : là où le chiffre simplifie jusqu’à devenir presque invisible, elle rouvre ce qu’il contient.
Dans les Landes, cet été, une partie de ce qu’il contient est devenue brutalement visible : la forêt a brûlé.
Ce qui brûle lorsqu’une forêt brûle
Qu’est-ce qui brûle exactement lorsqu’une forêt brûle ? Pas le bois d’un seul coup. Une branche exposée à la chaleur doit d’abord chauffer et perdre une partie de son eau. À mesure que la température augmente, ses principaux constituants, cellulose, hémicellulose et lignine, commencent à se décomposer : c’est la pyrolyse. Cette transformation produit des composés volatils qui, lorsqu’ils rencontrent l’oxygène et atteignent des conditions suffisantes de température, peuvent s’enflammer. Une part importante de ce que nous voyons brûler dans une flamme n’est donc pas directement le bois solide, mais les gaz issus de sa décomposition thermique9.
Bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.
Une aiguille chauffe, perd son eau, pyrolyse ; les gaz qu’elle libère brûlent et produisent à leur tour de la chaleur ; cette énergie est transférée vers les aiguilles, les feuilles ou les branches voisines, qui entrent à leur tour dans le processus. Le feu fabrique devant lui les conditions permettant à un autre feu de commencer. Mais cela signifie aussi que, bien avant la première flamme, l’un des principaux actants de l’incendie est paradoxalement une absence : l’eau qui n’est plus là.
La teneur en eau des combustibles végétaux, notamment des éléments fins et morts, joue un rôle déterminant dans leur capacité à s’enflammer et dans le comportement du feu10. Tant qu’une aiguille ou une branche contient suffisamment d’eau, une partie de l’énergie reçue sert à chauffer puis à évaporer cette eau. Lorsqu’elle s’assèche, davantage d’énergie participe directement à son échauffement et à sa pyrolyse. Le changement climatique intervient ici non comme une allumette, mais comme une modification des conditions de possibilité du feu : températures plus élevées, évaporation accrue, végétation plus sèche, danger météorologique plus fréquent ou plus intense.
Puis vient le pin. Le pin maritime (Pinus pinaster) constitue l’essence dominante du massif landais. Ses aiguilles, une fois tombées et sèches, forment une litière composée de matières lignocellulosiques, auxquelles s’ajoutent cires, lipides et composés terpéniques11. Des travaux expérimentaux conduits sur plusieurs espèces méditerranéennes, dont le pin maritime, ont montré que la concentration en terpènes de la litière pouvait être associée à certaines dimensions de l’inflammabilité, notamment la hauteur des flammes et le délai d’ignition12. Mais il serait contraire à l’enquête de conclure : le pin brûle, donc le pin explique le feu.
L’inflammabilité d’une végétation dépend de son humidité, de la quantité de combustible disponible, de sa taille, de sa disposition, du sous-bois, du vent, de la météo et de la structure du peuplement. Pour devenir incendie, le feu a besoin de relations spatiales. Une aiguille isolée peut brûler et s’éteindre. Une litière continue permet à la combustion de passer d’un élément au suivant. Des herbes, des fougères ou des arbustes peuvent relier cette litière aux branches basses ; celles-ci peuvent conduire les flammes vers les houppiers. Verticalement et horizontalement, la végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter13. Le paysage devient une architecture du combustible.
La végétation dessine des continuités et des discontinuités que le feu peut emprunter ou auxquelles il peut se heurter. Le paysage devient une architecture du combustible.
Mais cette architecture a une histoire. La forêt des Landes de Gascogne n’est pas un espace « naturel » sur lequel l’incendie viendrait se déposer. Le pin maritime était présent bien avant le XIXe siècle, mais l’étendue et la structure du massif contemporain résultent en grande partie d’une transformation profonde du territoire. La loi du 19 juin 1857 relative à l’assainissement et à la mise en culture des Landes de Gascogne accélère le drainage des landes humides et l’extension des boisements de pin maritime. Les quelque 200 000 hectares de forêt naturelle mentionnés au milieu du XIXe siècle s’intègrent progressivement à un massif qui approche aujourd’hui le million d’hectares, principalement orienté vers la production de bois14.
Forêt des Landes à Mézos. Wikimedia.
Il faut s’arrêter sur le mot « assainir ». Il signifie drainer, évacuer l’eau, rendre cultivable. Mais il déborde l’hydrologie. À travers la « mise en valeur » des Landes se dessine aussi un projet de transformation sociale : rendre productif un territoire considéré comme sauvage, archaïque ou improductif, et transformer avec lui les manières de vivre de celles et ceux qui l’habitent. La forêt actuelle est donc à la fois un écosystème, un paysage et une infrastructure de production biologique. Dire cela ne revient pas à affirmer que la sylviculture cause l’incendie. Cela signifie que lorsque la flamme traverse le massif, elle traverse aussi des choix d’aménagement, des formes de propriété, une économie, une histoire de ce que devait être un territoire utile.
La forêt de pins n’est pas une forêt mais une immense monoculture qui a des airs en été de boîte d’allumettes géante : cette phrase est injuste si on la lit comme une description botanique complète ; elle est juste si on l’entend comme un cri devant une certaine simplification du vivant. La pinède landaise n’est pas seulement du bois qui pousse. Elle est une manière d’organiser l’eau, le sable, le travail, l’industrie, la circulation, la chasse, le tourisme, le risque et le feu.
Sous cette histoire apparaît encore une autre matière : le sable. Les sols du plateau landais sont largement sableux et leurs fonctionnements hydriques sont fortement liés à la présence et à la profondeur de la nappe. Une flamme située plusieurs mètres au-dessus du sol entretient ainsi une relation avec l’eau disponible sous les racines, avec la porosité du sable, avec la profondeur de la nappe et avec l’histoire géologique des Landes. Nous étions partis d’une flamme ; nous voilà dans un grain de quartz.
Puis survient l’ignition. À l’heure où nous écrivons, il importe de ne pas transformer cette enquête matérielle en enquête judiciaire : l’origine exacte d’un feu particulier doit être établie par celles et ceux qui en ont la charge. Mais la distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle, une flamme ou une surface chaude peuvent expliquer le premier foyer. Elles n’expliquent pas seules plusieurs milliers d’hectares brûlés. Pour que ce foyer devienne incendie, il doit rencontrer tout ce que nous venons de suivre : des matières capables de brûler, un état hydrique, une continuité de combustibles, du vent, une atmosphère, une organisation du paysage.
La distinction entre déclenchement et propagation est fondamentale. Une étincelle peut expliquer le premier foyer mais n’explique pas plusieurs milliers d’hectares brûlés.
Lorsque le feu devient suffisamment important, il commence lui-même à modifier les conditions dans lesquelles il se propage. La combustion chauffe fortement l’air, qui s’élève et génère des mouvements convectifs ; l’atmosphère modifiée agit en retour sur le front de feu. La conséquence devient une nouvelle condition. L’incendie devient, dans une certaine mesure, actant de son propre incendie15.
Puis le feu atteint campings, maisons et routes. La maison de milliers d’animaux brûle. Les animaux brûlent. Les petits, les terriers, les nids. Les maisons des humains brûlent. Une route qui servait quelques heures plus tôt à rejoindre la plage devient axe d’évacuation. Un gymnase devient hébergement d’urgence. Une voiture devient moyen de fuite. Un téléphone devient dispositif d’alerte. Ce que l’on appelait quelques heures plus tôt un paysage devient une infrastructure capable de redistribuer les humains qui l’habitent.
La physalie est souvent appelée « méduse », mais elle n’en est pas une. Physalia physalis appartient aux siphonophores, un groupe de cnidaires coloniaux. Ce qui se présente à nos yeux comme un seul animal est en réalité composé d’unités spécialisées et interdépendantes, les zooïdes : certaines participent à la capture et à la digestion des proies, d’autres à la reproduction, d’autres encore portent les tentacules et les cellules urticantes16. Nous cherchions un animal ; nous trouvons déjà un assemblage.
La partie bleue ou violacée visible à la surface, le pneumatophore, est un flotteur rempli de gaz qui maintient la colonie exactement à l’interface entre deux fluides : l’air et l’eau. Sa crête se comporte comme une voile. Au-dessus, elle prend le vent ; sous la surface pendent les zooïdes et les tentacules, soumis aux mouvements de l’eau. La physalie existe donc matériellement dans la relation entre atmosphère et océan.
Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte.
Cette morphologie change la manière de raconter son arrivée. Une physalie ne « décide » pas de venir à Biscarrosse, Messanges, Hossegor, Anglet ou San Sebastián. Pour comprendre comment elle arrive, il faut chercher ce qui la transporte. Des travaux sur l’arrivée massive de physalies observée sur la côte basque en août 2010 montrent le rôle majeur du vent dans leur transport vers le sud-est du golfe de Gascogne ; d’autres expériences, conduites avec des répliques tridimensionnelles, montrent que la forme et l’orientation de la voile influencent leur dérive et que, dans les conditions étudiées, leur vitesse moyenne représente environ 1,7 % de celle du vent17. Quelques centimètres de membrane deviennent ainsi un dispositif spatial.
Physalia physalis. Wikimedia.
Ici encore, l’enquête sur les deux degrés doit rester prudente. La formule « l’océan se réchauffe, donc les physalies arrivent » est séduisante parce qu’elle donne une causalité simple à un phénomène spectaculaire. Les connaissances disponibles décrivent un système plus complexe. Des travaux sur les arrivées inhabituelles de physalies sur les côtes ibériques durant l’été 2019 soulignent le rôle de configurations atmosphériques et océanographiques particulières : basses pressions, vents d’ouest, courants anormalement orientés vers l’est, vagues plus importantes. Certaines conditions de vent et de houle favorisant ces arrivées pourraient devenir plus fréquentes dans un climat futur, sans faire de la seule température de l’eau la cause des échouages18.
La présence de physalies sur les côtes aquitaines n’est d’ailleurs pas nouvelle : le Centre antipoison de Bordeaux documentait déjà 154 cas d’envenimation en 2010 et 885 en 201119. Ce qui interroge aujourd’hui n’est donc pas l’apparition d’un organisme inconnu, mais la récurrence et l’ampleur possible des échouages, et la manière dont ils rencontrent des étés plus chauds, des littoraux surfréquentés, des corps venus chercher la fraîcheur et des dispositifs de surveillance capables de transformer un organisme flottant en interdiction de baignade.
Sous le flotteur pendent de longs tentacules. Ils portent des cnidocytes, cellules spécialisées contenant de minuscules capsules : les nématocystes. Lorsqu’un stimulus les déclenche, un filament jusque-là replié à l’intérieur de la capsule se déploie à très grande vitesse. La première machine responsable de la brûlure possède de l’eau, des ions, une capsule, une membrane et un filament replié sous tension20.
Le contact suffit à libérer cette énergie accumulée. Le filament se déploie, puis le venin agit sur les tissus. Il n’existe pas un « poison » unique, mais un mélange complexe de molécules biologiquement actives : protéines, peptides, enzymes. Lorsque ces dispositifs microscopiques rencontrent notre peau, leurs molécules peuvent perturber des membranes, provoquer une réponse inflammatoire et activer les voies nerveuses de la douleur. Ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé. Une différence de pression devient mouvement ; le mouvement permet l’action de molécules ; ces molécules modifient des cellules ; des neurones transmettent des signaux électriques. Quelque part dans cette chaîne, de l’eau, des ions, des protéines et de l’électricité deviennent une expérience : j’ai mal.
Avec les physalies, ce que nous appelons ici une brûlure est donc très différent du feu de forêt. Rien n’est consumé : des molécules modifient des cellules.
Puis interviennent les humains. Une physalie ne ferme pas une plage. Elle flotte. Un sauveteur la repère. Une personne piquée arrive au poste de secours. L’information circule. Le risque est évalué. Une décision est prise. Le drapeau change. Les baigneurs sortent de l’eau. Après toute une série de traductions, une capsule de quelques micromètres participe à une décision municipale et recompose les vacances de milliers de personnes. Le vent devient drapeau. Le nématocyste devient plage interdite. L’océan est toujours devant nous, mais nous ne pouvons plus y entrer.
Ce que nous percevons ressemble encore au monde familier, une forêt ressemble à une forêt, un océan ressemble à un océan, alors que les relations matérielles qui les composent ont déjà changé : l’estrangisation devient vertigineuse. Ce n’est pas la réalité qui devient virtuelle, c’est notre perception qui accuse un retard sur sa transformation. Nous habitons momentanément une sorte d’interface analogique, où l’apparence du monde persiste alors que ses conditions d’usage se sont déplacées.
Dans la forêt comme dans l’océan, deux chaînes matérielles très différentes produisent alors un effet comparable. Dans un cas : chaleur, déficit hydrique, végétation, vent, ignition, combustion, fumée, pompiers, routes fermées, évacuations. Dans l’autre : atmosphère, vents, courants, physalie, tentacules, nématocystes, venin, sauveteurs, drapeau rouge, baignade interdite. Dans les deux cas, le paysage cesse d’être seulement quelque chose que l’on regarde ou que l’on pratique. Il devient capable de déplacer, arrêter ou réorienter les corps humains. Et les deux chaînes finissent par converger vers le même endroit : la peau.
Panneau de mise en garde sur les physalies. Wikimedia.
La peau comme thermomètre sensible
Nous avions pris pour point de départ un écran faisant office de thermomètre. Il transforme une propriété physique en nombre et mesure avec une certaine indifférence : 27, 29, 31, 33. Il ne dit rien de celle ou celui qui regarde le chiffre, qui travaille sous le soleil, dort sous une tente, vit dans une maison isolée ou climatisée, peut partir ou doit rester. La peau fonctionne autrement. Elle chauffe, transpire, rougit. Elle reçoit des rayonnements, des particules et des molécules. Elle réagit à l’humidité de l’air, à la chaleur, à la fumée, au venin. Elle ne transforme pas seulement un environnement en information, mais en expérience située. Elle ne mesure pas le climat en degrés. Elle mesure ce qu’un territoire nous permet encore de faire : puis-je entrer dans la forêt ? Puis-je ouvrir ma fenêtre sans respirer de fumée ? Puis-je rester chez moi ? Puis-je entrer dans l’océan ? Puis-je laisser mon enfant se baigner ?
L’habitabilité d’un territoire ne désigne donc pas seulement la possibilité biologique d’y survivre. Elle tient à une multitude de pratiques ordinaires : marcher, respirer, dormir, travailler, se déplacer, se baigner, rester chez soi, prendre soin de proches. Le GIEC montre combien le changement climatique agit déjà sur les conditions d’habitabilité en augmentant les risques auxquels sont exposés humains et écosystèmes et en rapprochant certains systèmes de leurs limites d’adaptation21. Lorsque ces possibilités se réduisent ou disparaissent, même temporairement, le changement climatique cesse d’être seulement une moyenne, une courbe ou une projection. Il devient une restriction d’usage du monde.
Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure. Il faut manier ce rapprochement avec précaution. Une flamme et un venin ne produisent pas la même lésion. Dans le premier cas, la chaleur endommage directement les tissus ; dans le second, des molécules injectées par les nématocystes provoquent des réactions toxiques, inflammatoires et nerveuses. Mais ces deux chaînes matérielles finissent par entrer dans le même vocabulaire sensible : ça brûle.
Dans les Landes, la forêt et l’océan convergent dans une même expérience : la brûlure.
La douleur est ce point étrange où un événement matériel devient une expérience qui ne peut jamais être entièrement objectivée. L’International Association for the Study of Pain la définit comme une expérience à la fois sensorielle et émotionnelle, associée ou ressemblant à celle liée à une lésion tissulaire réelle ou potentielle22. La douleur ne se réduit donc ni à la lésion ni au signal nerveux. Elle est toujours éprouvée par quelqu’un, dans une histoire corporelle et sociale.
C’est pourquoi les récits comptent. Dire « ça brûle » ne suffit pas toujours. Des victimes comparent parfois la piqûre de physalie à une douleur d’accouchement, sur laquelle nous reviendrons23. Il ne s’agit pas d’établir une équivalence médicale. Il n’existe pas d’unité universelle permettant de convertir une douleur dans une autre. Mais ces comparaisons rendent communicable une expérience qui, sans elles, resterait presque muette. La physalie devient alors, involontairement, un médiateur entre des corps, des seuils, des histoires de douleur et des normes sociales sur ce qu’il faudrait supporter ou ne pas dire.
Car l’histoire des sociétés industrielles peut aussi être racontée comme celle d’une tentative croissante de rendre le monde disponible : mesurer, cartographier, cadastrer, drainer, extraire, transformer, canaliser, accélérer, transporter. Hartmut Rosa a décrit cette dynamique moderne de mise à disposition du monde et le paradoxe par lequel l’augmentation permanente de notre capacité de contrôle finit par produire de nouvelles formes d’indisponibilité24. La forêt landaise porte concrètement une partie de cette histoire : drainage, plantation, quadrillage, production forestière. L’océan également : routes maritimes, ports, pêcheries, câbles sous-marins, infrastructures énergétiques, extraction, tourisme. Incendies et physalies produisent le mouvement inverse. Le milieu redevient capable de nous opposer ses conditions. Le feu dit : partez. Le drapeau dit : n’entrez pas. Le corps dit : j’ai mal.
Physalie échouée. Wikimedia.
À ce point du récit, on peut risquer une lecture mythologique, à condition de la tenir pour ce qu’elle est : non une preuve, mais une parabole. Prométhée vole le feu et le rend aux humains après qu’il leur eut été confisqué ; son corps, plus tard, en paie le prix. Icare, lui, ne vole pas le feu, mais il oublie le seuil. Il s’approche trop du soleil, la chaleur défait la cire, et vient la chute. Entre les deux se dessine une mythologie minimale de la modernité industrielle : prendre le feu, puis oublier les limites25.
Ce feu, les sociétés industrielles l’ont ensuite démultiplié : machines à vapeur, hauts-fourneaux, chaudières, centrales thermiques, turbines, moteurs. Elles ont extrait du charbon, du pétrole et du gaz accumulés pendant des temps géologiques, puis les ont brûlés à une vitesse sans commune mesure avec celle de leur formation26. Une partie des produits de ces combustions s’est accumulée dans l’atmosphère. Dire que le feu maîtrisé est devenu climat relève du raccourci, mais d’un raccourci matériellement fondé : les combustions industrielles ont modifié la composition de l’atmosphère ; ce climat modifié rend désormais plus probables certaines conditions dans lesquelles d’autres feux peuvent se développer.
Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement.
C’est ici que la physalie ouvre une scène plus spéculative encore. En cet été où la brûlure semble passer de la forêt à l’océan, l’homme prométhéen, ou plutôt le sujet historique masculinisé qui s’est autorisé à brûler le monde pour accroître sa puissance, se trouve à son tour exposé à une brûlure issue du monde qu’il a contribué à transformer. Par accident, par contact, par venin, la physalie provoque une douleur que certaines femmes ayant accouché rapprochent de celle de l’enfantement. Il ne s’agit pas d’en faire une équivalence. L’accouchement ne se réduit ni à une intensité nerveuse, ni à une sensation isolée ; il engage une histoire physiologique, hormonale, affective, sociale et politique qui ne se laisse pas transférer par simple analogie.
Mais quelque chose, malgré tout, se déplace. Une douleur tenue hors de l’expérience masculine revient soudain dans certains corps : diffuse et précise, brûlante, battante, presque déchirante. Il faut se tenir, s’appuyer, se cambrer, pendant que tout brûle. Non pas la naissance elle-même, bien sûr, mais un écho de sa violence sensible ; non pas « la douleur des femmes », comme s’il existait une expérience unique, homogène, appropriable, mais le trouble d’une douleur jusqu’ici située, pour beaucoup d’hommes, dans le récit des autres.
La perspective féministe devient alors décisive, non parce que le dérèglement climatique devrait être attribué aux hommes comme catégorie biologique, mais parce que les formes historiques de domination qui ont organisé l’industrialisation, l’extraction, la combustion et la mise à disposition du monde ont été largement patriarcales, masculinisées, productivistes. Les traditions écoféministes ont précisément montré que la volonté moderne de maîtrise de la « nature » ne peut pas être séparée des rapports de domination entre humains : domination des terres, des corps, du travail reproductif, des vivants, des milieux27.
Cette boucle reste une hypothèse d’écriture. Elle ne dit pas que la nature se venge, ni que le climat punit ; elle suggère seulement que le feu industriel, après avoir été extrait, maîtrisé, accumulé et converti en puissance, revient désormais jusque dans l’intimité des corps.
La jolie physalie portée par les vents et les courants marins retourne le monde, ou alors ce sont les vents et les courants, ou le monde lui-même qui se remet à l’endroit. Pas de punition ni de vengeance. Juste ceci. Ressentir dans son corps la douleur de la naissance infligée par un monde qui meurt.
Dans cette histoire landaise, les humains, ceux-là même qui ont consacré une énergie considérable à rendre les milieux disponibles contribuent à produire des conditions dans lesquelles ceux-ci deviennent momentanément indisponibles. La forêt ferme. L’océan ferme. Les corps doivent partir ou s’arrêter. Et jusque sur la peau se manifeste la limite d’un monde que nous avions cru pouvoir maîtriser.
Il y avait donc un jardin, la forêt, l’océan, le sable, pour ceux qui y vivaient et y accouraient depuis l’Europe et le monde, une sorte d’Eden. Puis nous avions ajouté deux signes, un chiffre et une unité : +2 °C. En essayant d’ouvrir ce chiffre, nous y avons trouvé des capteurs et des photons, des molécules atmosphériques et de l’eau ; du carbone enfoui pendant des millions d’années et libéré en quelques secondes ; des racines, des nappes phréatiques et des stomates ; des aiguilles de pin, de la cellulose et des résines ; des sols sableux, des fossés de drainage, une loi de 1857 et une économie forestière. Puis sont venus le vent, les flammes, les pompiers et les avions. Et enfin l’Atlantique : ses dépressions, ses courants, ses vagues ; une petite voile bleue portée à sa surface ; une colonie de zooïdes ; des tentacules, des cellules, des ions, des protéines et des nématocystes. À mesure que nous ouvrions le chiffre, celui-ci devenait moins abstrait. Et toutes ces chaînes ont fini par converger sur quelques centimètres carrés de peau.
Image du satellite Copernicus des incendies à Biscarrosse en août 2026. Copernicus – Sentinel – ESA. Wikimedia.
Il ne s’agit pas de tracer une ligne droite entre changement climatique et incendie, puis une autre entre changement climatique et physalie. Il s’agit de rendre visible tout ce qui empêche ces lignes d’être droites. Entre une température et une forêt en feu se trouvent de l’eau, des sols, des végétaux, une histoire forestière, des infrastructures, une météorologie particulière, du vent et une ignition. Entre une température et une physalie échouée sur une plage landaise se trouve presque tout l’Atlantique. Entre une moyenne climatique et une douleur éprouvée se déploient des relations allant du nanomètre aux milliers de kilomètres, de la milliseconde au temps géologique. La causalité ne disparaît pas. Elle s’épaissit et se distribue.
La matérialité du changement climatique apparaît dans cette contraction des possibles : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, un territoire de moins où rester.
C’est peut-être cela que contiennent matériellement deux degrés : non pas deux unités supplémentaires posées sur un territoire, mais une redistribution progressive des relations qui le rendent habitable. Une aiguille devient combustible. Un vent devient propagateur. Une route devient voie d’évacuation. Un courant devient moyen de transport. Une cellule devient brûlure. Un tentacule devient drapeau rouge. Une forêt devient interdite. Un océan devient impraticable. Un corps doit partir. Une peau a mal. Et le monde rétrécit. Non pas physiquement, mais comme espace praticable : une forêt de moins où marcher, un océan de moins où entrer, une fenêtre de moins à ouvrir, un territoire de moins où rester. La matérialité du changement climatique apparaît précisément dans cette contraction des possibles.
Le changement climatique ne devient évidemment pas saisissable dans sa totalité parce qu’une forêt brûle, qu’une plage ferme ou qu’une peau souffre. Confondre l’effet local avec l’hyperobjet serait une nouvelle réduction28. Mais quelque chose change néanmoins : l’hyperobjet acquiert une prise sensible. Il cesse, par endroits, de se présenter uniquement sous la forme d’une courbe, d’une moyenne ou d’un scénario pour devenir aussi tangible qu’une brûlure sur la peau.
Le jardin brûle. Éden brûle. Et nous brûlons avec lui.
Photo principale : Lacanau, été 2026. Sarah Adatte sur Unsplash.
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Le phénomène dépasse les limites administratives du département des Landes. Le massif des Landes de Gascogne se prolonge en Gironde, durement touchée à plusieurs reprises. Durant l’été 2022, les incendies de La Teste-de-Buch et de Landiras ont brûlé plus de 30 000 hectares de forêt. Quatre ans plus tard, l’été 2026 a de nouveau été marqué par un épisode exceptionnel : l’incendie parti de Saumos le 22 juillet s’est étendu à une très grande partie du massif girondin, avec environ 42 000 hectares parcourus par le feu à la fin du mois de juillet. Ces deux étés, à seulement quatre ans d’intervalle, rappellent que l’échelle pertinente n’est pas celle des départements administratifs mais celle, continue, du massif forestier des Landes de Gascogne.
GIBSON, James J. (1979). The Ecological Approach to Visual Perception. Boston : Houghton Mifflin.
D’après Météo France, le réchauffement climatique serait de +1,4 °C au niveau planétaire, +2,3 °C en Europe et +1,9 °C pour la France hexagonale et la Corse par rapport à la période préindustrielle. Voir également Aurélien Ribes, Julien Boé, Saïd Qasmi, Brigitte Dubuisson, Hervé Douville et Laurent Terray, « An Updated Assessment of Past and Future Warming over France Based on a Regional Observational Constraint ».
Ce texte est une enquête à chaud, écrite alors que les événements sont encore proches. Une véritable matériologie profonde de ces événements demanderait de suivre les masses d’air de l’été 2026, mesurer l’état hydrique des parcelles incendiées, reconstruire leur histoire sylvicole, rencontrer forestiers, pompiers, météorologues, hydrologues, sauveteurs et personnes piquées, retracer les trajectoires des physalies et les conditions océaniques qui les ont conduites jusqu’aux plages landaises.
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IPCC (2022). Climate Change 2022: Impacts, Adaptation and Vulnerability. Contribution of Working Group II to the Sixth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, H.-O. Pörtner et al. (dir.). Cambridge : Cambridge University Press.
RAJA, Srinivasa N., CARR, Daniel B., COHEN, Milton et al. (2020). « The revised International Association for the Study of Pain definition of pain: concepts, challenges, and compromises », Pain, vol. 161, no 9, p. 1976-1982.
Voir l’article « “Pire qu’un accouchement sans péridurale” : les physalies, très urticantes, sont de retour sur les plages du Sud-Ouest ». On trouve d’autres témoignages indépendants ailleurs dans le monde. En Floride en 2022, une femme interrogée par NBC Miami après une piqûre de « Portuguese man-of-war » (physalie) disait que la douleur était si forte qu’elle pensait s’évanouir et la situait « close to giving birth ». Un autre témoignage ancien, en Australie, émane d’une femme ayant eu deux enfants qui affirme que la douleur de son envenimation par probablement une « bluebottle » (physalie) dépassait celle de ses accouchements. Voir cet article ou encore celui-ci (les deux en anglais).
ROSA, Hartmut (2018). Résonance. Une sociologie de la relation au monde. Trad. Sacha Zilberfarb. Paris : La Découverte.
Voir Alain Gras, 2007, Le Choix du feu. Aux origines de la crise climatique, Fayard, 281 p.
BONNEUIL, Christophe & FRESSOZ, Jean-Baptiste (2013). L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous. Paris : Seuil ; MALM, Andreas (2016). Fossil Capital: The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming. London : Verso.
MERCHANT, Carolyn (1980). The Death of Nature: Women, Ecology, and the Scientific Revolution. San Francisco : Harper & Row ; PLUMWOOD, Val (1993). Feminism and the Mastery of Nature. London/New York : Routledge ; GAARD, Greta (2015). « Ecofeminism and climate change », Women’s Studies International Forum, vol. 49, p. 20-33.
MORTON, Timothy (2013). Hyperobjects : Philosophy and Ecology after the End of the World. Minneapolis : University of Minnesota Press.
Alors que les ravages engendrés par l’industrie du béton sont désormais connus, ses acteurs promeuvent un innovant “béton vert” censé rectifier les méfaits. Problème : outre que ce ciment existe depuis 140 ans, il ne résoudra en rien les giga-dégâts engendrés par une production amenée à exploser. Mise au point historico-technique sur une poudre aux yeux.
Si l’industrie cimentière était un pays aux Jeux olympiques, elle aurait la médaille de bronze des émetteurs de dioxyde de carbone (CO2), avec 7 à 8 % des émissions mondiales. Chaque année, le ciment génère à lui seul plus de CO2 que l’aviation, le transport maritime et le transport routier longue distance réunis. Plus de 71 % du CO2 de la production de ciment ont été émis depuis 1990 et les émissions ont plus que doublé entre 2000 et 2020 (figure 1). Or la décroissance n’est pas prévue : la demande de ciment devrait encore augmenter de 45 % d’ici 2050 – surtout dans les pays du Sud global, qui imitent le modèle développementiste promu par le Nord global depuis 19451. L’urgence du besoin d’un changement n’est donc plus à démontrer. Pour l’écologie technocratique, cela va de soi, la « transition » passera par le ciment vert – la couleur étant synonyme, et ce réductionnisme n’est pas anodin, de « bas carbone » – qui serait enfin disponible. Pour discuter au plus près de ce technosolutionnisme, ce texte conserve la focale sur le CO2 – c’est-à-dire qu’il met de côté d’autres effets que ce cadre ne pense même pas, à savoir les dégâts de l’extractivisme, la dépossession de techniques de construction, les poussières qui affectent les travailleurs et le voisinage des usines, etc.2
Posons l’équation. Une tonne de ciment Portland, la norme mondiale dominante, requiert 1,3 tonne (t) de calcaire et 200 kg d’argile. La production est relativement simple : ces matières sont concassées et broyées puis mélangées dans un four rotatif à 1 450 °C pour obtenir du clinker. Celui-ci est l’ingrédient clé puisqu’il confère au ciment les propriétés de liant hydraulique, c’est-à-dire qui durcit au contact de l’eau. Le clinker est à son tour broyé avec du gypse et quelques additifs pour donner le ciment (figure 2). Du fait de la centralité du four, mais également des concasseurs, séchoirs et broyeurs, cette industrie est très énergivore.
Au début du xxe siècle, les cimentiers abandonnent l’énergie hydraulique, longtemps dominante chez les chaufourniers et jugée trop irrégulière, pour le charbon3. Selon les époques et les procédés, chaque tonne de ciment en réclame 200 à 400 kg. Pendant des décennies, pour des raisons principalement économiques, puisque l’énergie représente souvent 30 à 50 % du prix de revient, le secteur investit pour baisser l’utilisation de ce combustible4. Cette stratégie passe par l’électrification, les énergies alternatives, la combustion d’huiles, de solvants et de pneus usagés pour le four5, le préchauffage des matières, l’accroissement de la taille des fours et la récupération systématique de leur chaleur, le remplacement de la voie humide (introduction dans le four d’une pâte d’argile, calcaire et d’eau, qu’il faut sécher) par la voie sèche qui économise 40 % des calories, etc. De manière générale, le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser la quantité d’énergie par tonne (figure 3), donc les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production. Les conclusions de la littérature qui célèbre ces améliorations peuvent donc être lues en sens inverse : malgré ces perfectionnements, les émissions augmentent globalement6.
Le technosolutionnisme échoue face à l’effet rebond : ces mutations techniques font bien baisser les émissions relatives de CO2… mais ce gain est aussitôt annulé du fait de la hausse absolue de la production.
Figure 3. Amélioration énergétique de la production de ciment en France. En 1957, il faut 2 000 thermies (th) par tonne de clinker pour un four de 40 m de long, 1 300 th pour un four de 100 m : Lacoste Yves, « L’industrie du ciment », art. cité. Source : Desdevises Alain, « Le ciment, matériau de construction. Histoire et développement », Culture technique, 1992, 26, p. 54.
Cependant, contrairement à d’autres secteurs industriels, le problème des émissions du ciment ne vient pas d’abord de l’énergie nécessaire au processus de fabrication, ni du charbon qui domine largement au niveau mondial, mais de la chimie. En France, la consommation énergétique totale ne représente aujourd’hui qu’un tiers des émissions de l’industrie cimentière. Le reste vient du phénomène de « décarbonatation ». La fabrication du clinker passe en effet par la décomposition du carbonate de calcium (CaCO3) en chaux vive (CaO) et en CO2. Malgré la recherche acharnée d’économies d’énergie depuis le xixe siècle, la fabrication d’une tonne de ciment en France relâche toujours au minimum 600 kg d’équivalent CO27. Tel quel, ce procédé possède donc un plancher minimal de CO2. Dans le monde, la moyenne mondiale serait de 860 kg par tonne, dont 530 kg pour le clinker. Résoudre cette équation revient à lutter contre les lois de la chimie – un exercice vain. Toute la propagande des multinationales est donc parfaitement cynique. C’est le cas lorsque Lafarge célèbre l’utilisation de 9 % de déchets dans son mix énergétique mondial en 2010 (contre 1,9 % en 19908. Quand bien même le clinker serait fabriqué dans un four chauffé par de miraculeuses énergies propres, ce qui est un fantasme, les émissions persisteraient.
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Retour de la raison chimique
Depuis peu, quelques recherches nuancent ce sombre panorama. En effet, la chimie intervient une seconde fois lors du processus de « carbonatation » : exposés à l’atmosphère, les produits à base de ciment absorbent du CO2 tout au long de leur durée de vie. Jusqu’à un quart du CO2 émis lors de la production de ciment peut être réabsorbé tout au long de la vie d’un bâtiment et de la phase de récupération9. Contrairement aux émissions de la décarbonatation, immédiates et faciles à évaluer, celles-ci sont bien plus incertaines, car fonction de la durée de vie10. En cumulé, ce processus représenterait 55,1 % des émissions de la production de ciment entre 1930 et 202111. Ce taux, à prendre avec beaucoup de précautions, comprend l’absorption de CO2 par le béton, le mortier, les déchets de construction et la poussière de four. La domination du mortier (58,5 % du total) s’explique par son usage en tant que matériau de décoration des bâtiments : faible épaisseur et grande surface exposée.
Le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle.
Mais la nuance est un trompe-l’œil. En effet, la carbonatation transforme l’équilibre chimique de la microstructure interne du béton qui entoure l’armature en acier, ce qui permet à l’armature de rouiller, de se dilater et de fissurer le béton. Une fois fissurés, l’acier et le béton ne peuvent plus fonctionner ensemble comme un seul matériau de construction. Si n’importe quelle structure peut s’effondrer, la carbonatation est particulièrement néfaste pour le béton armé exposé à une humidité élevée. En 1928, dans un journal scientifique japonais, une équation décrit pour la première fois le temps de vie d’un béton armé qui subit une carbonatation – en reliant la durée de vie à la distance entre l’acier et l’air extérieur12. Malgré la variabilité des cas, selon les conditions réelles, la traduction de ce résultat ne fait pas de doutes : le béton armé carbonaté va inévitablement se décomposer en ses parties constituantes. La majorité du bâti construit après 1945 n’existera plus dans moins d’un siècle. Le paradoxe s’accentue lorsqu’on inclut un autre résultat : le béton concassé absorbe aussi du CO2 (4 % environ). Sans craindre la contradiction, les études jugent que la démolition constitue un levier crucial pour augmenter l’absorption de CO2 du béton dans son cycle de vie complet13. Ainsi, les valorisations de béton concassé, plutôt que de servir les sous-couches des routes, devraient maximiser le potentiel de carbonatation en augmentant son exposition au CO2 atmosphérique pendant une longue durée. En résumé : le bâti en béton absorbe du CO2, qui le fragilise jusqu’à le fissurer et le démolir ; le béton concassé, bien étalé, contribue à améliorer le bilan CO2. L’obsolescence comme outil pour absorber les émissions. On a connu lueur plus prometteuse.
Face à une telle impasse, le greenwashing patauge un peu. Une idée prototypique du capitalisme néolibéral consiste… à délocaliser la production de clinker. Ainsi, la production baisse en France et les importations ont été multipliées par cinq entre 2013 et 20187. Mais cette « solution » est trop franchement risible, puisque l’atmosphère est sans frontière, pour recevoir un fort soutien institutionnel. Considérons la proposition la plus sérieuse et concrète, celle de l’entreprise Ecocem (qui se présente sur son site comme « leader indépendant des ciments bas carbone ») qui a récemment publié un rapport lucide sur l’ampleur des transformations et des alternatives. Il relativise ainsi explicitement les technologies de captage, de stockage et d’utilisation du carbone (qui ne constituent pas « une panacée » ni une « solution miracle »). À partir de la compréhension chimique du problème, Ecocem a formulé la seule solution possible : développer un ciment avec le moins de clinker possible, c’est-à-dire le remplacer par des matières moins émettrices (des « ajouts cimentaires14 »). Pour diviser par cinq [sic] les émissions de CO2 par rapport au ciment traditionnel, le ciment vert sera « fabriqué à partir de coproduits issus de l’industrie qui sont recyclés, préservant ainsi les ressources naturelles15 ». En théorie, on pourrait atteindre 150 kg de clinker par tonne de ciment (contre une moyenne mondiale de 770 kg aujourd’hui16). Plus précisément, en intégrant 33 % de laitier de hauts-fourneaux moulu et de filler calcaire, le ciment Ecocem (CEM VI) a une empreinte carbone de 419 kg par tonne17. On est loin de la réduction par cinq, effet d’annonce déjà périmé, mais passons. Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre18, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau19.
Dans l’ensemble, outre le calcaire en poudre, le ciment vert est donc composé de ciment mélangé à du laitier de haut-fourneau.
Un détour technique est ici nécessaire pour saisir la robustesse de cette solution. Les laitiers sont issus des différentes étapes de la production d’acier. Dans la filière classique, chaque étape génère du laitier : laitier de haut-fourneau lors de la production de fonte, laitier d’aciérie de conversion lors de la transformation de la fonte en acier20. Le mode de refroidissement détermine ses propriétés. Rapide, il fournit du laitier granulé qui est un liant hydraulique (différent d’un ciment, car il demande une activation) ; lent, il fournit du laitier cristallisé qui est un caillou qui possède de bonnes caractéristiques mécaniques. Les quantités dépendent de la filière et de la concentration de fer dans le minerai : plus un minerai est riche, moins la production de fonte produira de laitier (et inversement). À la fin du xixe siècle, un haut-fourneau qui produisait 42 t de fer par jour engendrait en même temps 67 t de laitier. Dans les années 1960-1970, une tonne de fonte générait nécessairement une tonne de laitier (ou 850 kg en 1974) si le minerai était pauvre, et 300 kg si le minerai était riche.
Laitier de haut-fourneau à Fos-sur-Mer en 2015. Wikimedia.
Reconstruire en laitier
Les laitiers inquiètent rapidement le secteur sidérurgique non pas pour des questions de pollution, mais parce que les terrils qu’ils créent et alimentent, appelés crassiers, encombrent le voisinage des usines. À la suite d’innombrables recherches et expériences, les propriétés et atouts du laitier granulé sont mis en évidence en Allemagne en 186121. De la théorie à la pratique, un écart persiste. En France, une étude de 1866 affirme que l’utilisation des laitiers « est encore une question à résoudre » à cause de l’extrême variabilité de leur composition et de leurs propriétés physiques – et il n’est pas question de sacrifier la qualité de la fonte pour obtenir un bon résidu22. Les ingénieurs démontrent rapidement qu’un laitier de bonne composition, granulé dans les conditions adéquates, présente une résistance comparable à celle des meilleurs ciments Portland. Dans les années 1890, Lafarge produit du ciment de laitier à Vitry-le-François (figure 4) – un de ses produits phares jusqu’aux années 1920 – et à la fin du xixe siècle, l’industrie du ciment de laitier est née23. En 1900, il y a des usines de ciment de laitier dans les départements du Cher, de la Meurthe-et-Moselle, la Haute-Marne, la Marne, la Loire-Inférieure et les Basses-Pyrénées, avec une production totale estimée à 100 000 t, sur un total de 900 000 t de ciments divers24. Environ 150 000 t de laitier granulé ont été consommées par les cimenteries françaises lors de la construction du métropolitain parisien en 190025. Comme le laitier est « sans valeur commerciale », comme son mélange avec de la chaux est facile à réaliser partout et à bas prix, son rapide développement menace même les ciments Portland, bien plus coûteux à fabriquer. Le ciment doit son salut à une réduction de son prix et au manque de rigueur des directeurs de fonderies pour granuler le laitier de façon à obtenir un ciment de laitier avec une qualité constante et homogène26. L’intérêt du laitier pour les cimentiers est constamment réactivé et l’Allemagne reste le modèle à imiter27.
Dans les années 1920, il existe une chambre syndicale des fabricants de ciment de laitier en France. Les premiers ciments au laitier ne figurent dans les cahiers des charges qu’à partir de 1928 et apparaissent dans les normes de construction seulement en 1934. Un premier pic de consommation de 600 000 t de laitier par les cimenteries est atteint en 1932. Outre le ciment, les deux tiers du laitier sont utilisés dans les travaux publics : ballast, pavés, briques, etc.28
Figure 4. Encart publicitaire de l’entreprise Lafarge en 1898. Le ciment de laitier de l’usine de Vitry-le-François est mis en évidence jusqu’aux années 1930. Source : Journal Le Ciment (organe syndical de la chambre syndicale des fabricants de ciment).
Cette histoire prend de l’ampleur après la seconde guerre mondiale puisque l’État promeut ce déchet pour la reconstruction du pays. Alors que la production de ciment avoisine les 3 millions de tonnes (Mt) en 1946 (dont 17 % à partir de laitier), le plan Monnet recommande le développement rapide et massif de l’emploi du ciment de fer (avec un objectif de 37 % de la production de ciment en 1950) et préconise d’adapter « immédiatement les cimenteries à la fabrication du ciment de fer et les usines sidérurgiques à la fabrication de laitier granulé29 ». La motivation principale tient à l’amélioration du « bilan charbon » : la production de laitier exige alors 50 kg de charbon à la tonne, quantité qui exclut le combustible nécessaire au haut-fourneau, contre 320 kg pour une tonne de ciment Portland. En 1948, la part des ciments de laitier dans le total de la production de ciment atteint les 40 % – dans la perspective technocratique, jamais le ciment n’aura été aussi vert30.
Cette ambition persiste dans les plans suivants et s’étend à de nouvelles matières. La propriété hydraulique d’un autre liant est découverte dans les années 1950 : les cendres volantes, résidus de la combustion du charbon dans les foyers des centrales thermiques. Celles appartenant aux Houillères consomment à cette époque quotidiennement 1 500 à 2 000 t de charbon et recueillent 600 à 800 t de résidus31. Dans l’entre-deux-guerres, la plus grande partie des cendres volantes était évacuée sous forme de fumées qui se répandaient dans l’atmosphère et se déposaient sur la végétation et les bâtiments voisins32. Une solution technique, qui s’impose dans les années 1950, consiste à installer un dépoussiéreur électrostatique qui les conserve dans la centrale – d’où elles sont conduites au terril. Le IIIe Plan (1958-1961), toujours soucieux d’économiser l’énergie et de désencombrer les sites industriels de leurs résidus, préconise d’incorporer « une proportion accrue de ciment de laitier ou de cendres volantes33 ».
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans. Déjà massive dans l’entre-deux-guerres, l’utilisation de résidus dans les cimenteries grandit pendant le fordisme. En France, plus de 127,5 Mt de laitier granulé (et 100 Mt de laitier cristallisé) ont été valorisées entre 1948 et 1975, et 50 Mt de cendres volantes entre 1956 et 1980. Il y en a partout dans les travaux publics, des barrages aux pistes d’envol de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), en passant par des circuits automobiles et les routes. Le seul réseau routier aurait consommé 12 Mt de laitiers de tous types en 1975. Du fait de la désindustrialisation, des délocalisations de hauts-fourneaux (désormais situés à Fos-sur-Mer et Dunkerque) et de l’importation de minerai riche en fer, qui génère moins de résidus, la valorisation de laitier granulé décroît de 8,3 Mt en 1974 à 2,5 Mt en 2018 (soit le niveau de 1961). Le même constat vaut pour les cendres, du fait du programme nucléaire et des fermetures des centrales thermiques : moins de 1 Mt aujourd’hui, contre 3 Mt en 197234.
À quelques détails techniques près, le ciment vert actuel existe depuis… 140 ans.
Surtout, et ce fait historique est essentiel, l’utilisation massive de ciment de laitier n’a pas fait baisser la production de ciment classique (ni les émissions de CO2 du secteur) : en valeur absolue, les deux courbes ne cessent d’augmenter jusqu’en 1974 (figure 5). Autrement dit, les politiques volontaristes actuelles font moins bien que les logiques industrielles des « Trente Ravageuses35 ». Si les mots diffèrent, il n’est alors bien sûr pas question d’économie « durable » ou « circulaire », les motivations sont les mêmes que celles de l’écologie technocratique aujourd’hui : optimiser au niveau national les flux d’énergie et de déchets.
Figure 5. La production de ciment ne cesse d’augmenter jusqu’en 1974, alors que les laitiers et les cendres volantes n’ont jamais été autant valorisés. Source : Graphique personnel à partir des annuaires statistiques de l’INSEE.
Si ce ciment de laitier est un symbole de l’économie circulaire, alors cette circularité est très ancienne et inutile pour réduire le CO2 ou d’autres pollutions. La raison est logique : ce ciment vert dépend de secteurs bien gris. Il n’est labélisé vert que parce que l’émission de 1,8 t de CO2 pour chaque tonne de fonte produite n’est pas comptabilisée36. En admettant que le « béton armé vert » soit constitué de ciment vert et d’acier (donc de laitier), alors celui-ci n’est que le résultat de la symbiose des industries les plus polluantes : sidérurgie et cimenterie37. Les usines de la société Ecocem, à l’origine créée par Arcelor Mittal en 2007, se situent à proximité immédiate de ses hauts-fourneaux sur les ports de Fos-sur-Mer et Dunkerque. Autre mélange des couleurs : l’alternative techniquement la plus proche du clinker, partant qui pourrait fournir le ciment le plus bas carbone, est la cendre volante sulfocalcique issue des centrales à base de lignite, bien plus polluant que la houille. Réaliste, le récent rapport Ecocem pointe d’ailleurs, parmi les « obstacles », la difficulté de l’approvisionnement en résidus issus d’industries qui doivent en théorie aussi baisser leur production pour respecter les accords climatiques : « deux activités sur le point de disparaître, partiellement ou complètement, dans le cadre de la transition écologique ». Ennuyeux pour eux, révélateur pour nous : la transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux. Ajoutons que si le taux de laitiers et cendres volantes pouvait techniquement augmenter de 15 à 30 %, la quasi-totalité de ces liants est aujourd’hui déjà valorisée dans les cimenteries. En d’autres termes, la ressource manque… et manquera pour les pays qui ferment leurs centrales à charbon et baissent leur production sidérurgique38. Pour (re)développer le ciment vert, il faudrait logiquement davantage de hauts-fourneaux ou de centrales thermiques… donc de CO2.
La transition du secteur, avec la vieille recette du laitier ou des cendres, repose in fine sur le maintien des activités des centrales à charbon et les hauts-fourneaux.
C’est une évidence : à moins d’importer la totalité du clinker, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) pour atteindre la neutralité carbone en 2050, qui prévoit une baisse de 81 % des émissions de gaz à effet de serre, est inatteignable pour l’industrie cimentière. On s’épuise à révéler les mascarades du greenwashing, qu’il soit colporté par des pouvoirs publics ou privés, alors même que la solution saute aux yeux : baisser drastiquement la production de ciment et les constructions neuves en général. Plus que son empreinte carbone par tonne, d’ailleurs plus faible que certains métaux ou briques, c’est la quantité absolue produite dans le monde qui est insoutenable39. Arrêter l’oligopole qui contrôle la production de ciment et développer des modes de construction alternatifs exigent de construire un rapport de forces favorable. Une large coalition s’y emploie depuis quelques années, malgré une répression inédite par l’État. Pendant ce temps, cette industrie grappille ce qu’il y a encore à prendre : dernièrement, la quasi-totalité de ses émissions de carbone a été couverte par des quotas gratuits, lui évitant de payer des milliards d’euros de taxe carbone40.
L’image de Une est une photo d’une action des Soulèvements de la terre contre le cimentier Lafarge.
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Pour les détails historiques : Magalhães Nelo, Matières à produire l’espace. Une histoire environnementale des grandes infrastructures depuis 1945, Université Paris Cité, thèse de doctorat en économie, 2022.
Au milieu des années 1950, le combustible et l’énergie électrique constituent 50 à 56 % du coût. « La moindre réduction de la consommation de charbon, la diminution des pertes de chaleur, qui sont très grandes (plus de 50 p. 100 par les fumées, 10 à 20 p. 100 par les parois), permet de substantielles économies », rappelle Yves Lacoste (« L’industrie du ciment », Annales de géographie, 1957, 357, p. 414.
L’Administration a, dès 1980, homologué des cimenteries comme centres d’incinération de déchets, c’est-à-dire comme « centres de dépollution ».
Thiery Mickaël et al., « Carbonation Kinetics of a Bed of Recycled Concrete Aggregates. A Laboratory Study on Model Materials », Cement and Concrete Research, 2013, 46, p. 50-65.
Allais Lucia, Meggers Forrest, « Concrete is 100 Years Old: The Carbonation Equation and Narratives of Anthropogenic Change », dans Aggregate Architectural History Collective (dir.), Writing Architectural History: Evidence and Narrative in the Twenty-First Century, Pittsburgh, University of Pittsburgh Press, 2021, p. 75-89.
De manière générale, Ecocem produit des liants de haute qualité à base de laitier moulu de haut-fourneau.
L’ajout cimentaire le plus utilisé dans le monde est le calcaire fin (grains inférieurs à 80 microns) : au lieu d’être chauffé à haute température pour produire du clinker, le calcaire fin est directement utilisé sans être chauffé et ne subit donc pas de décarbonisation, ce qui se traduit par une réduction des émissions de gaz à effet de serre. Toutefois, le taux doit rester inférieur à 10-15 % dans le mélange au clinker : Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », art. cité.
Chez Lafarge, une partie du clinker a été remplacée par des laitiers : Mages Vincent, Sarrazin Jacques, « Le béton, une solution pour la construction durable », art. cité, p. 7.
La filière électrique, plus récente, engendre du laitier d’aciérie électrique en fondant des ferrailles recyclées pour produire l’acier. Sur les laitiers : Alexandre Jacques, Sébileau Jean-Louis, Le laitier de haut-fourneau : élaboration, traitements, propriétés, emplois, Paris, CTPL, 1988 ; Rossi Pierre, Gavois Ludovic, Raoul Guy, « Laitiers de haut-fourneau – Origine, production et caractéristiques », Techniques de l’ingénieur [en ligne], 10 février 2014, accès réservé abonnés, page consultée le 16/05/2024.
Leduc Élie, Chaux et ciments, Paris, J.-B. Baillière et fils, 1902, p. 49.
Vathaire (de) Albert, Études sur les hauts-fourneaux et la métallurgie de la fonte, Paris, J. Baudry, 1866, p. 211.
Nous regroupons abusivement tous les ciments qui contiennent du laitier sous cette appellation, alors que les ingénieurs les distinguent (ciment métallurgique, de fer, de laitier) selon la proportion de laitier, chaux et ciment.
Le ciment de laitier, y compris celui de Lafarge, sa résistance et son prix, sont couramment étudiés : Guillerme V., Berger C., La construction en ciment armé. Applications générales, théories et systèmes divers, Paris, Dunod, 1902, p. 19-20 ; Leduc Élie, Chaux et ciments, op. cit., p. 62.
Revue des matériaux (juil. 1935 ; jan., mai, déc. 1939).
Merceron-Vicat Maurice, L. Vicat. Sa vie et ses travaux. Avec des notes, Grenoble, Allier frères, 1903.
En 1901, du fait d’une loi, tous les ciments allemands contenant en mélange au maximum 30 % de laitier s’appellent « ciment Portland de fer » (Revue de métallurgie, sept. 1961, p. 735). Une commission pour l’étude de la valorisation du laitier y est active dès 1921 (Travaux, mai 1934, p. 204-210).
Revue générale des chemins de fer (mai 1882) ; Revue des matériaux (mars 1925, p. 79 ; sept. 1925, p. 234) ; Alexandre Jacques, Sébileau Jean-Louis, Le laitier de haut-fourneau, op. cit.
Commissariat général du Plan de modernisation et d’équipement, « Rapport général sur le Premier plan de modernisation et d’équipement », novembre 1946, p. 46, 150. Les discussions au sujet des laitiers entre les différentes commissions (sidérurgie, houillères, matériaux de construction) illustrent les symbioses matérielles.
Revue des matériaux (nov.-déc. 1955, p. 34).
Des cendres de foyer représentent 15 % du total, contre 85 % pour les cendres volantes : PREDIS-NPdC, Améliorer la valorisation des déchets industriels en BTP. Plan régional d’élimination des déchets industriels spéciaux. Groupe de travail no5, CETE – LRPC de Lille – École des Mines de Douai, 2002, p. 4.
Pour les données : Magalhães Nelo, Matières à produire l’espace, op. cit., p. 327.
Frioux Stéphane, Bonneuil Christophe, « Les “Trente Ravageuses” ? L’impact environnemental et sanitaire des décennies de haute croissance », dans Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, Paris, La Découverte, 2013, p. 41-60.
La norme (NF 15 804) sur la contribution des ouvrages de construction au développement durable ne prend pas en compte la part de CO2 émise par les hauts-fourneaux. L’empreinte du laitier est alors de 17 kg d’équivalent CO2 par tonne de fonte. Avec un calcul honnête, le béton « bas carbone » à base de laitier permettrait au mieux un gain de 35 %. Voir : Dreveton Matthias, Meunier Guillaume, Consigny François, « Le vrai du faux béton bas carbone », Elioth by Egis [en ligne], 15 décembre 2020, page consultée le 17/05/2024.
Fressoz Jean-Baptiste, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris, Seuil, 2024.
Habert Guillaume et al., « Environmental Impacts and Decarbonization Strategies in the Cement and Concrete Industries », art. cité.
L’Ademe propose une baisse de 60 % dans son « Scénario choc “sobriété low-tech” » [sic] : Ademe, « Plan de transition sectoriel de l’industrie cimentière en France », op. cit., p. 9.
En 2022, l’industrie (hors production d’électricité et de chauffage urbain) représente 78,8 Mt de CO2 : 52,9 millions de quotas gratuits lui ont été alloués gratuitement (une valeur de près de 5 milliards d’euros). Voir : S.N., « Marchés du carbone – SEQE-UE », ministère de la Transition écologique et de la Cohésion des territoires [en ligne], 11 mars 2024, page consultée le 17/05/2024.