Les énergies fossiles russes maintiennent à la fois le régime en place et la société à flot. Une Russie post-Poutine et post-hydrocarbures tiendrait-elle encore debout ? Lecture croisée de deux livres majeurs sur le plus vaste empire du pétrole et du gaz, alors que la guerre en Ukraine se poursuit et que le changement climatique percute la Russie comme jamais.
Thane Gustafson, professeur à Georgetown University à Washington, est l’un des meilleurs spécialistes des hydrocarbures et de l’économie politique de la Russie post-soviétique. Il nous propose avec Klimat, publié en 2021, soit juste avant la guerre en Ukraine — nous y reviendrons —, une analyse froide et minutieuse de la trajectoire russe dans l’ère du changement climatique. Sa thèse principale est dévastatrice : la Russie sera l’un des grands perdants du changement climatique, non pas parce que son territoire se réchauffera plus rapidement que la moyenne mondiale — ce qui est cependant exact — mais parce que son économie repose presque exclusivement sur l’exportation des combustibles fossiles dont la demande à l’échelle mondiale va se réduire sous l’effet des choix politiques qui orientent la transition énergétique mondiale.
Ce constat invite, d’emblée, à confronter Klimat à un autre texte majeur : Russia Against Modernity du spécialiste en études culturelles Alexander Etkind. Là où Gustafson analyse le système fossile russe comme une structure contraignante — une grille économique et politique dans laquelle le régime se trouve piégé —, Etkind l’interroge comme un choix. Pour l’un, la Russie sera victime de la transition énergétique mondiale ; pour l’autre, les élites russes ont fait de la résistance à cette transition un projet politique délibéré. Les deux ouvrages s’accordent pour diagnostiquer la fragilité à moyen terme du modèle russe, mais pour des raisons en partie différentes et avec des implications bien distinctes sur l’issue possible. C’est cette tension qu’il s’agira d’explorer dans un second temps.
L’ambition de Klimat est immense : offrir une vision systématique des effets climatiques sur la Russie à l’horizon 2050, des impacts physiques directs — dégel du pergélisol, incendies de forêts, bouleversements agricoles, etc. — aux effets induits sur l’économie russe par la transition énergétique mondiale. L’ouvrage, articulé en neuf chapitres thématiques encadrés par une introduction et une conclusion prospective, suit une logique sectorielle : après un chapitre sur les débats politiques russes, Gustafson traite du pétrole, du gaz, du charbon, des énergies renouvelables, du nucléaire, de l’agriculture, de l’Arctique et des métaux rares. Un impressionnant apparat de notes, près de soixante-cinq pages, témoigne de la profusion documentaire de son enquête.
La Russie, nous dit Gustafson, est déjà touchée de manière disproportionnée par le changement climatique et le sera encore davantage à l’avenir. Son climat se réchauffe 2,5 fois plus vite que la moyenne mondiale, et en Arctique cela atteindrait les 5 à 7 fois plus vite que la moyenne selon les endroits. Plusieurs processus s’alimentent mutuellement : réduction de l’albédo par la disparition de la neige, déstabilisation des masses d’air arctiques et rétroactions du méthane dues au dégel du permafrost. La canicule de 2010, avec ses incendies gigantesques autour de Moscou, et ses milliers de morts, n’était qu’un avant-goût. Un paradoxe structurel s’impose : 4ème émetteur mondial de CO2, la Russie est pourtant l’un des pays qui subit le plus fortement les effets du dérèglement qu’elle contribue à aggraver.
Raffinerie de pétrole à Yaroslav, au nord-est de Moscou, en 2021. Wikimedia.
Fonte du pergélisol et incendies monstres
Deux tiers du pays reposent sur le permafrost (ou pergélisol), un mélange de terre, de sable et de glace, sur lequel sont bâties toutes les infrastructures extractives : hydrocarbures de Yamal, mines de nickel et de palladium de Norilsk, charbon et diamants de Sakha. De plus, le pergélisol dégèle de plus en plus rapidement et au-delà même des pires prévisions des années 2010. Les effets s’additionnent : détérioration des fondations, déformation des matériaux d’infrastructures et apparition de thermokarsts (reliefs dans le sol causés par la fonte du pergélisol). La catastrophe de Norilsk de mai 2020 est emblématique de ce processus1. Quand les fondations d’un réservoir de Nornickel se sont effondrées à cause du dégel, près de 21 000 tonnes d’hydrocarbures se sont déversées dans le fleuve Ambarnaya et ses affluents. Gustafson y voit bien plus qu’un accident industriel. C’est toute la fragilité des fondations physiques de l’économie russe qui est questionnée. Il faudra plusieurs dizaines de milliards de dollars pour adapter les infrastructures, que ni l’État ni les entreprises n’intègrent encore dans leurs projets et budgets. Le Kremlin, lui, voit surtout dans la fonte des glaces un moyen d’ouvrir la Route maritime du Nord pour relier l’Europe et l’Asie par l’Arctique, de développer les gisements côtiers, et de se positionner sur l’échiquier géopolitique arctique. Or l’immensité de l’intérieur sibérien est pour l’heure abandonnée.
Les forêts boréales russes s’étendent sur plus de 800 millions d’hectares : la moitié de la surface du territoire de la fédération de Russie, un cinquième de la surface forestière mondiale. Elles représentent un actif climatique que certains acteurs russes avancent pour échapper à des objectifs plus ambitieux de réduction d’émissions2. Mais ces mêmes forêts subissent de façon croissante les incendies géants et les sécheresses, de plus en plus fréquents et de plus en plus intenses du fait du réchauffement climatique3. Les feux de forêts de 2010 ont brûlé des millions d’hectares, ont asphyxié Moscou pendant plusieurs semaines et causé des milliers de morts prématurées. À long terme, la prolifération des parasites forestiers, comme le scolyte dont le taux de mortalité hivernale diminue avec le réchauffement, représente un défi à peu près aussi grave que les dévastations causées au Canada et dans l’ouest américain.
Photo prise par Greenpeace Russie d’une marée noire dans la région de Komi, près d’Oussinsk. Wikimedia.
Le risque agricole et le mythe de la « nouvelle Sibérie »
Depuis les années 1990, l’agriculture russe a subi une transformation fulgurante : doublement des récoltes céréalières, première place mondiale pour l’exportation de blé et chiffres d’affaires à l’exportation dépassant 25 milliards de dollars par an4. Gustafson vient contredire l’optimisme général en indiquant les risques climatiques pesant sur les zones céréalières du Sud, là même où se trouve la meilleure productivité. Ces zones, déjà à la limite du viable sur le plan agro-climatique, devront faire face à des sécheresses plus fréquentes et plus intenses. En 2010, ce sont déjà près d’un tiers de la récolte détruite par la canicule qui avait enclenché une flambée des prix alimentaires mondiaux qui contribua, en 2011, aux « printemps arabes ». Ce qui était alors considéré comme un événement statistiquement rare devra être requalifié en événement décennal voire quinquennal, dans les années à venir. La possibilité d’une compensation par l’ouverture agricole de la Sibérie est, pour Gustafson, un mythe. Les sols sibériens sont très pauvres en nutriments organiques (ce ne sont pas les fameux chernozems du Sud) ; les infrastructures de transport et de stockage sont quasi inexistantes ; et le déclin démographique structurel de la région depuis la fin de l’URSS interdit tout scénario d’expansion agricole crédible d’ici 2050.
Le réchauffement favorise aussi l’expansion géographique des épidémies et zoonoses vers des populations rurales privées de toute immunité (encéphalites à tiques, borréliose de Lyme) en général sans accès à des soins de qualité5. Les premières victimes du réchauffement climatique et les dernières à bénéficier des politiques d’adaptation sont les peuples autochtones de Sibérie et de l’Arctique. La seconde et principale conséquence du réchauffement sera l’accélération de la dépopulation de ces territoires, déjà affaiblis par un exode massif depuis les années 1990. La dégradation des conditions de vie, avec des habitats rendus instables par le dégel, le développement de maladies, la disparition des pratiques traditionnelles de subsistance, aggravera bien davantage ces migrations, dépeuplant des régions entières, et condamnant les villes mono-industrielles (« monogoroda »)6, constituant déjà des poches de pauvreté et de détresse, à une mort lente.
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Conscience climatique et inertie structurelle
Gustafson récuse la représentation d’un Kremlin unilatéralement climatosceptique ; il identifie quatre types de coalitions : les « modernisateurs » ouverts à la diversification énergétique ; les acteurs de l’industrie gazière qui voient dans le gaz naturel une énergie de transition profitant du déclin du charbon ; un groupe autour de Rosatom, l’agence nucléaire russe, qui promeut le nucléaire comme l’énergie décarbonée de demain ; et les « résistants » des industries pétrolières et charbonnières. Igor Sechin, le président de Rosneft et proche allié de Poutine, dénonce comme un complot occidental visant la Russie l’idée selon laquelle la demande de pétrole pourrait atteindre un pic. L’analyse de Poutine lui-même, pourtant peu accessible, est d’un grand intérêt : l’auteur dégage le concept des « deux Poutine », l’un ayant accepté le réchauffement et reconnu dès 2019 que la demande pétrolière pourrait décliner, et un chef d’État défendant un modèle rentier basé sur les hydrocarbures, qui minimise l’impact du changement climatique devant les audiences russes et qui s’oppose aux conséquences politiques de la transition énergétique. Il ne s’agit pas seulement d’une incohérence personnelle mais d’une contradiction structurelle dictée par les intérêts à court terme du régime. La reconnaissance du défi climatique est encore très moscovite ; au-delà de la capitale, fonctionnaires, industriels, populations y sont généralement majoritairement indifférents.
Les chapitres abordant les problématiques du pétrole et du gaz occupent une place déterminante dans l’analyse de Gustafson. Pour le pétrole, il met en perspective deux scénarios : la « transition lente » des grandes entreprises pour lesquelles le pic de demande se situerait aux environs de 2030-2040, et la « transition rapide » des analystes financiers et des écologistes. Il ne tranche cependant pas entre les deux options, qui engendreront dans les deux cas un choc majeur pour la Russie : les gisements de la Russie sont de plus en plus difficiles d’accès en Sibérie orientale ou dans l’Arctique. Le gaz offre des perspectives plus favorables : il peut au moins profiter du retrait du charbon et être doté de nouvelles infrastructures d’exportation. La Russie dispose d’atouts considérables dans ce secteur : une génération de nouveaux grands gisements mis en valeur sous Poutine. Mais il souligne aussi les limites structurelles du modèle gazier russe : la consommation intérieure massive à des prix très subventionnés, qui constitue un élément central du contrat social implicite entre le Kremlin et la population ; le faible rendement énergétique de l’économie, qui maintient une surconsommation structurelle de gaz ; et surtout les incertitudes croissantes sur les marchés d’exportation au fur et à mesure que la décarbonation s’accélère.
Photos d’une fuite de pétrole dans le cercle polaire arctique prises par le programme européen Copernicus en 2020. Wikimedia.
Géographie et démographie du changement climatique
L’un des arguments les plus contre-intuitifs et les plus robustes de Klimat tient à une réalité démographique et géographique. La géographie physique du réchauffement ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie, et c’est précisément pour cela que les effets économiques et politiques indirects du changement climatique — via la transition énergétique mondiale — précèdent et surpassent les effets physiques directs dans l’expérience vécue de la grande majorité des Russes. La Russie couvre 17 millions de km2, mais sa population de 145 millions d’habitants est distribuée de manière extrêmement inégale. La vaste majorité est concentrée dans la Russie européenne occidentale — Moscou et sa région, Saint-Pétersbourg, la vallée de la Volga, l’Oural — et dans quelques agglomérations de Sibérie occidentale comme Novossibirsk ou Ekaterinbourg. Ces zones forment un croissant dense entre le 50e et le 60e parallèle nord, à l’écart des deux fronts du réchauffement climatique.
La géographie physique du réchauffement climatique ne coïncide pas avec la géographie humaine de la Russie.
Au nord, le pergélisol couvre les deux tiers du territoire, mais seulement 10 % de la population (13 millions) y vit, et ce en plein déclin depuis la fin de l’URSS. Cette présence urbaine, héritée du modèle soviétique — et notamment du Goulag —, est déjà en recul : au nord du cercle arctique, on compte 46 villes de plus de 5 000 habitants, issues d’un peuplement forcé devenu obsolète. Le dégel du permafrost accélère cet exode : dans certaines villes, plus de 60 % des bâtiments sont endommagés. Mais ces zones restent marginales à l’échelle nationale. Au sud, la zone agricole méridionale concentre les cultures d’exportation, mais seulement 11 % des Russes y vivent. Bien que cette région soit la plus exposée aux sécheresses et à la baisse des rendements liée au réchauffement, elle demeure démographiquement et géographiquement périphérique.
La Russie centrale et européenne, où vivent la majorité des Russes, dans des grandes villes comme Moscou, Kazan, Nijni-Novgorod, n’est ni sur le front du pergélisol ni sur celui des sécheresses agricoles. Elle est, au sens littéral, relativement à l’abri des effets physiques les plus immédiats du réchauffement. Gustafson tire de cette réalité géographique une conséquence politique directe. Parce que les effets physiques du changement climatique frappent des régions lointaines et peu peuplées, ils ne créeront pas de pression politique intérieure suffisante pour obliger le Kremlin à agir. Les événements extrêmes — les incendies de 2010 autour de Moscou sont une exception — susciteront périodiquement des émotions dans l’opinion, mais ils resteront des phénomènes régionaux ne générant pas de mobilisation soutenue à l’échelle fédérale. L’opposition politique elle-même — et rappelons que Gustafson écrit avant la guerre russo-ukrainienne —, reste focalisée sur les questions de corruption et de retraites, pas sur le climat. La géographie du réchauffement désamorce ainsi la pression politique que le peuple russe pourrait exercer dans les temps à venir.
Règlements de comptes à venir
Si les effets physiques restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale, eux, les atteindront directement — et universellement. C’est là le cœur du raisonnement de Gustafson. Les recettes pétrolières et gazières représentent entre un quart et la moitié des recettes du budget fédéral selon les années. Elles financent le système de protection sociale, les retraites, les subventions sur le gaz domestique, les salaires de la fonction publique et les investissements d’infrastructure. C’est le gaz bon marché vendu bien en dessous des prix mondiaux qui, comme Gustafson le formule, constitue « une part essentielle de la rente que le Kremlin redistribue à la population dans le cadre d’un contrat social implicite ». Ce contrat social est le ciment du régime de Poutine.
Si les effets physiques du changement climatique restent lointains pour la majorité des Russes, les effets économiques de la transition énergétique mondiale les atteindront directement.
Or c’est précisément ce contrat implicite que la transition énergétique mondiale va venir fragiliser. À mesure que la demande mondiale de pétrole déclinera, les recettes d’exportation russes se contracteront. L’Institut Gaïdar à Moscou projette, à l’horizon 2030-2035, un déficit budgétaire chronique entre 9,4 et 10,1 % du PIB, dont les deux causes principales sont le vieillissement de la population et « le problème non résolu du remplacement des recettes pétrolières et gazières ». La Russie devra financer à la fois des besoins sociaux croissants et des coûts d’adaptation physique au changement climatique en hausse, avec des ressources budgétaires en déclin structurel. C’est ce cercle vicieux que Gustafson appelle le « reckoning ahead » ou le « règlement de comptes à venir ». Pour le Russe moyen, le changement climatique ne se manifestera donc pas d’abord par la montée des eaux, des vagues de chaleur mortelles ou le dégel du sol sous ses pieds. Il se manifestera par la baisse de son niveau de vie, par la dégradation des services publics financés par la rente pétrolière, par le ralentissement de la croissance économique.
Des plateformes pétrolières en mer Caspienne sur un timbre soviétique de 1971. Wikimedia.
Cet enchaînement aboutit à une impasse politique. En effet, les Russes qui subissent le changement climatique au plus près sont les plus marginalisés politiquement, donc les moins capables de faire bouger le Kremlin : les populations autochtones de Sibérie, les travailleurs des villes arctiques, les agriculteurs du Caucase du Nord. D’où l’idée qu’il ne fait probablement pas sens de penser qu’un enjeu politique pourrait émerger en Russie avant que la génération Z — la première génération de Russes à avoir grandi dans l’ère numérique et familiarisée avec le débat climatique mondial —, ne parvienne à l’âge de décision, à partir des années 2030, juste au moment où le niveau des recettes pétrolières commencera à infléchir irrémédiablement le niveau de vie de la population. La Russie pourrait s’éveiller à l’urgence climatique quand il sera trop tard pour modifier rapidement son modèle économique.
Klimat, publié quelques mois avant la guerre, se voulait une expérience de pensée à long terme — la Russie en 2050. Or, l’actualité des événements en Ukraine impose une mise à jour immédiate du propos du livre. Le diagnostic soutenu — la vulnérabilité structurelle d’une économie intégrant la rente fossile — s’avère dans l’ensemble pertinent. Le calendrier et le contenu du « règlement de comptes » sont toutefois modifiés par l’irruption de la guerre. Le conflit produit dans l’immédiat un effet paradoxal : il renforce temporairement la situation financière du régime avant de fragiliser ses bases. Les sanctions occidentales n’ont été contrecarrées que par la Chine et l’Inde, venues compenser la perte des hydrocarbures non livrés en Europe — environ 75 % des exportations russes de brut en 2023. Ce « sursis fossile » renforce la logique centrale de Klimat : la dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification. La guerre a même précipité ce à quoi Gustafson ne s’attendait pas : une rupture occidentale soudaine avec les hydrocarbures russes. L’Europe, qui s’approvisionnait auprès de la Russie à hauteur de 40 % de ses besoins en gaz naturel, a brutalement effectué le tournant du GNL américain, norvégien, qatari.
La guerre a causé à l’industrie pétrolière russe des dysfonctionnements structurels et potentiellement catastrophiques. Le recours à des substituts chinois, dont la fiabilité dans les conditions extrêmes de la Sibérie orientale et de l’Arctique reste à prouver, fragilise durablement la capacité à exploiter les gisements, déjà jugés problématiques. Le virage vers l’Asie s’est opéré, mais dans des circonstances peu favorables. Les exportations de gaz vers la Chine demeurent largement inférieures aux volumes autrefois destinés à l’Europe, et Moscou se trouve en position de faiblesse dans ces négociations. Le « contrat social implicite » décrit dans Klimat, qui renvoie à la redistribution des bénéfices des ressources fossiles entre le régime et la population, est désormais financé par des rentes réduites.
La dépendance aux hydrocarbures est telle que, même sous les sanctions les plus dures de l’histoire, le régime n’a pu que resserrer l’étau fossile au lieu de commencer une diversification.
La guerre a également mis fin à la tension interne que Klimat avait mise en lumière entre les « modernisateurs » et les « résistants ». Le départ d’Anatoli Tchoubaïs en mars 2022 a emporté avec lui la majeure partie du plaidoyer en faveur d’une diversification vers des énergies plus vertes. Dans un contexte de guerre et de censure, le débat sur les risques climatiques à long terme est devenu plus marginal que jamais, comme l’illustre le dernier ouvrage de Gustafson, Perfect Storm, où le thème climatique occupe une place presque accessoire7. La véritable question que soulève Klimat, relue depuis les tranchées ukrainiennes, est la suivante : combien de temps ce choix de la confrontation plutôt que de la transformation pourra-t-il tenir face à la confluence des sanctions et du dérèglement climatique ?
Le pétrolier russe « Enisey » amarré en Angleterre, en 2018. Wikimedia.
Klimat n’est pas le travail d’un historien mais celui d’un expert de l’économie politique de la Russie et de son système énergétique. L’une des forces de Gustafson est de proposer un scénario prospectif à l’horizon 2050. Mais le présupposé de toute l’enquête repose sur la certitude d’une transition énergétique mondiale à venir : « d’ici 2050, le changement climatique sera devenu la préoccupation la plus urgente de l’humanité. Il sera également la question dominante dans les affaires mondiales » ; or on sait grâce aux travaux de Jean-Baptiste Fressoz qu’une telle transition n’a pas de précédents historiques8. Gustafson demeure prudent sur la rapidité avec laquelle cette transition pourrait advenir, mais il ne remet jamais en cause la croyance dans un processus mondial pointant vers cet avenir énergétique. Il faut rappeler ici que la sortie des énergies fossiles n’est pas un processus naturel : les réserves de charbon s’étendent sur plusieurs siècles et celles de gaz naturel sur plus d’un siècle. C’est pour des raisons éminemment politiques, et non pas de raréfaction physique, que cette sortie pourrait advenir — ce qui signifie qu’elle pourrait tout aussi bien ne pas advenir. Si le « carbo-fascisme » venait à se stabiliser à l’échelle mondiale, le scénario de Gustafson perdrait une partie de sa force.
La Russie contre la modernité
Dans Russia Against Modernity, un essai écrit dans l’urgence de la guerre par le spécialiste des cultural studies russe Alexander Etkind, on trouve en discussion tout ce qu’on ne trouve pas dans le travail de Gustafson : non pas une structure contraignante mais une théorie de l’intentionnalité. Etkind fait valoir que les acteurs russes ne sont pas simplement prisonniers de leurs infrastructures fossiles ; ils militent activement pour un ordre social et culturel dont le pétrole est le fondement. Il faut également dire un mot de la forme du livre, très différente de celle de Klimat et que la recension croisée oblige à prendre au sérieux. Etkind assume explicitement le pamphlet — bref, tranchant, écrit dans les premiers temps de la guerre — et mobilise une gamme bigarrée de références, de Bauman à Latour, en passant par les anthropologues politiques du pétro-État latino-américain. Cette hauteur théorique a un prix : les arguments se succèdent parfois sans l’étayage empirique que Gustafson multiplie sur trois cents pages. Mais elle produit une cohérence explicative que l’expertise sectorielle ne peut atteindre seule.
La guerre en Ukraine est comprise à ce titre comme une bataille de « la grande guerre de l’Anthropocène », une contre-offensive délibérée contre ce qu’Etkind appelle la gaïamodernity. L’auteur oppose en effet à la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — un régime de progrès défini par l’expansion maximale de la consommation de ressources — une nouvelle configuration historique : la gaïamodernity, un ordre réflexif, durable et décentralisé, qui fait de la réduction de la consommation d’énergie et de matières premières la mesure du progrès. Face à l’avancée de cette nouvelle modernité — portée par la prise de conscience climatique mondiale, la transition énergétique et le travail numérique —, les « oiligarchs » et les bureaucrates russes ont perçu un danger existentiel pour leur rente. Leur riposte — le stopmodernism — n’est pas la simple résistance passive d’intérêts menacés. C’est une contre-offensive active : négationnisme climatique, soutien des extrêmes droites en Occident, ingérences électorales, et finalement invasion territoriale.
Devant une usine de traitement du pétrole et du gaz en Yakoutie, 2018. Wikimedia.
Mais Etkind ne s’en tient pas aux grandes catégories conceptuelles. L’un des apports les plus originaux du livre est de descendre au niveau de l’élite russe elle-même pour montrer en quoi le pétro-État n’est pas simplement un système économique mais une formation sociale qui se reproduit selon ses propres lois. Seul 1 % de la population russe travaille dans le secteur de l’extraction et du transport des hydrocarbures, et un groupe bien plus restreint en capte les bénéfices — pourtant cette rente représente plus de la moitié du budget fédéral. Cette disproportion entre travail et valeur est, pour Etkind, constitutive du pétro-État : une formation où la richesse échappe à la population. L’élite qui en bénéficie incarne ce que l’auteur appelle une gouvernance parasitaire : elle prélève la rente fossile sans la redistribuer, contourne les institutions qu’elle est censée servir, et investit ses profits non dans les biens publics — écoles, hôpitaux, infrastructures — mais dans des actifs privés à l’étranger, dans les mêmes économies fondées sur le travail qu’elle méprise publiquement. Ce paradoxe — une élite qui détruit chez elle ce qu’elle protège ailleurs — est le ressort profond de l’impasse russe. L’arrogance et l’incompétence militaire révélées par la guerre en Ukraine en seraient la conséquence directe : des dirigeants dont le pouvoir repose sur la rente et non sur le mérite ne peuvent produire qu’un État structurellement incapable, sauf à réprimer.
Ce que Gustafson considère comme une inertie structurelle ou une ambivalence de Poutine pris entre la raison d’État et les intérêts à court terme, Etkind le lit comme une stratégie, aussi incohérente soit-elle dans son exécution. Gustafson est un expert des hydrocarbures : il raisonne dans un cadre de revenus budgétaires, de coûts de production, de marchés d’exportation. Etkind, lui, prend en compte la variable énergétique dans une morphologie beaucoup plus large — la paleomodernity extractiviste héritée de l’URSS — dont il montre qu’elle engendre une esthétique politique, un rapport au corps, au genre et à l’autorité, qui rend la transition non seulement coûteuse mais proprement impensable pour la classe dirigeante russe. Le concept de pétromasculinité élaboré par la politiste Cara Daggett9 éclaire utilement cette dimension : dans les économies fossiles, l’extraction, le transport et la sécurisation des hydrocarbures constituent des bastions masculins qui engendrent une culture politique spécifique, où la résistance au changement climatique s’articule à la défense d’un ordre de genre et d’un mode de vie. La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
La désinformation climatique du Kremlin et son homophobie assumée ne sont pas deux discours parallèles ; ils sont les deux faces d’un même projet identitaire.
La démographie du désastre et la logique de la “défédéralisation”
Un des chapitres les plus frappants du livre Russia Against Modernity est celui qu’Etkind consacre à la dégénérescence démographique. Il y montre que la Russie de Poutine concentre les pathologies sociales d’un pétro-État à population pléthorique : une espérance de vie masculine parmi les plus basses d’Europe, un taux de suicide élevé, une mortalité routière et industrielle massive, une natalité classée 178e mondiale. Loin d’être des accidents, ces chiffres sont les symptômes d’une société où la rente fossile a rendu la population structurellement dispensable. Etkind articule cela à ce qu’il appelle la guerre des générations : les baby-boomers russes nés dans les années 1950 occupent indéfiniment la scène politique, laissant les millennials dans les coulisses et la génération Z dans l’ombre. Face à eux, Zelensky — né en 1978 — incarne précisément cette modernité réflexive que le régime russe ne peut pas admettre : un dirigeant issu de l’ère numérique, de la société civile, de la création sans ressources. Le conflit russo-ukrainien apparaît alors moins comme un choc d’identités nationales que comme un conflit de temporalités : la paleomodernity contre la gaïamodernity, la géologie contre le numérique, les hommes nés avant la chute du mur contre ceux qui ont grandi après. Cette grille intergénérationnelle permet à Etkind de lire la guerre au-delà des seuls intérêts économiques immédiats, et de comprendre pourquoi la mobilisation de septembre 2022 — qui a prélevé ses morts principalement dans les régions les plus pauvres et les plus éloignées de la Fédération, Daghestan, Bouriatie, Bachkortostan, peuples non-russes surexposés faute de moyens de se soustraire à la conscription — révèle la géographie du sacrifice impérial : Moscou, avec 9 % de la population, n’a fourni que 0,2 % des morts recensés dans les cimetières ukrainiens au printemps 2022. Ce n’est pas seulement une inégalité sociale ; c’est la signature spatiale d’un pétro-État où le centre prélève et les marges payent — en or noir d’abord, en sang ensuite.
Terminal pétrolier « Portes de l’Arctique » sur un timbre en 2021. Wikimedia.
La résistance au changement climatique n’est ainsi pas un calcul intéressé mais une affirmation identitaire. Ce qui expliquerait ce que Klimat laisse en suspens : pourquoi, même un régime rationnel comme celui de Poutine, ayant reconnu en 2019 le déclin annoncé des hydrocarbures, ne peut pas tout simplement décider de se diversifier. En revanche, les deux ouvrages s’opposent sur un point crucial. La confiance mesurée de Gustafson — la génération Z russe réceptive au débat climatique et l’avenir d’une Russie qui s’orienterait de nouveau vers l’Occident après Poutine — s’oppose au tableau bien plus sombre que dresse Etkind des structures de gouvernance parasitaires et autoritaires qui assurent le blocage de toute modernisation. Le problème selon lui n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Pour Alexander Etkind, le problème n’est pas Poutine mais le pétrole et tout son monde — le pétrole qui sera encore là après Poutine.
Etkind entrevoit alors dans la « défédéralisation » de la Russie l’issue inévitable de ce double épuisement — de la rente et de la guerre. Il le formule en termes de prédiction et non d’appel, et préfère ce terme à celui de « décolonisation » parce que le processus touche toutes les composantes de l’État fédéral, y compris le cœur métropolitain lui-même. Sa thèse est que la Fédération de Russie est vouée à suivre la même trajectoire que ses prédécesseurs : l’Empire s’est effondré au sortir d’une guerre impérialiste, l’URSS au sortir de la Guerre froide, et la guerre contre l’Ukraine donnerait le coup d’envoi d’un processus similaire. Le concept central qu’il mobilise est celui de « prime fédérative » : une fédération ne tient que si elle génère une valeur ajoutée pour ses composantes. Or dans un pétro-État parasite, cette prime est négative — la Fédération prélève sans redistribuer. Les districts autonomes de Khanty-Mansi et Yamalo-Nénets, vastes marécages sibériens dont les populations autochtones ont été dépossédées de leurs terres par les foreurs, contribuent à eux seuls davantage au budget fédéral que Moscou. La suppression progressive des autonomies régionales — le référendum du Tatarstan rétroactivement inconstitutionnel en 2001, l’enseignement du tatar interdit dans les écoles en 2017 — n’est pas un accident de gouvernance mais la logique d’un régime dont la survie dépend de la centralisation de la rente. La mobilisation militaire a rendu cette géographie du sacrifice encore plus lisible : les morts de la guerre en Ukraine proviennent massivement des régions les plus pauvres et les plus éloignées. C’est ce même déséquilibre qui, couplé à l’échec militaire et au déclin de la rente, pourrait soulever selon Etkind les forces centrifuges. Il se trouve ainsi en désaccord profond avec Gustafson, dont l’éventualité d’une Russie post-Poutine réconciliée avec l’Occident semble passer sous silence la question centrale : l’enjeu n’est plus de savoir si la Fédération de Russie se désagrègera, mais quand.
Image principale : Du gaz associé au pétrole (GAP) sort d’une torche dans la taïga de Sibérie occidentale au début des années 1980. Wikimedia.
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Bobo Lo, « La Russie et le changement climatique : entre déni et adaptation », Russie.Nei.Visions, n° 121, Ifri, mars 2021.
Voir le beau documentaire d’Alexander Abaturov sur la lutte contre les incendies monstres en Yakoutie à l’été 2021. Abandonnés par Moscou, située à des milliers de kilomètres du danger, les habitants du village de Shologon ont tenté de ralentir le feu. L’État russe a en effet décidé de ne pas intervenir dans certaines zones jugées peu peuplées et sans intérêt stratégique, laissant les villageois livrés à eux-mêmes, Alexander Abaturov, Paradis, Petit à Petit Production, 2022.
Voir Caroline Dufy, Le retour de la puissance céréalière russe. Sociologie des marchés du blé, 2000-2018. Bruxelles, Peter Lang, 2021.
C’est le cas alors que j’écris ces lignes, une épidémie sévit actuellement en Sibérie, notamment dans la région de Novossibirsk qui a déclaré l’état d’urgence. Les autorités russes l’attribuent officiellement à la pasteurellose (pneumonie bactérienne) mais le service agricole américain (USDA) soupçonne une épidémie non confirmée de fièvre aphteuse, ce qui expliquerait les abattages massifs de bétail.
Sur l’évolution des monogoroda, Kirsti Stuvøy et Irina Shirobokova, “Multiscalar Entanglements in the Post-Socialist City : Monotown Restructuring, Spatial Re-ordering and Urban Inequality in Russia”, Eurasian Geography and Economics 63, n° 5 (2022) : 625–652.
Thane Gustafson, The Perfect Storm: Russia’s Failed Economic Opening, the Hurricane of War, and the Economic Consequences of Sanctions (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2025).
Jean-Baptiste Fressoz, Sans transition : une nouvelle histoire de l’énergie (Paris : Seuil, 2024).
Cara Daggett, “Petro-masculinity : Fossil Fuels and Authoritarian Desire”, Millennium : Journal of International Studies, 47(1), 2018, p. 25–44.
Les discours sur le changement climatique entendent revenir au climat de l’Holocène, étalon d’habitabilité où s’épanouit la civilisation. Mais quelle civilisation ? Dans ce troisième volet de son enquête sur l’Anthropocène, le philosophe Pierre de Jouvancourt interroge un impensé majeur des sciences de la terre et du climat : la norme civilisationnelle.
« Autrement dit, nos actions d’aujourd’hui sont des performances cycliques ; elles sont guidées par notre réflexion sur les représentations de nos ancêtres et par notre désir d’être nous-mêmes de bons ancêtres pour les générations futures. »1 Kyle Whyte
Cet article est le troisième volet de la série Dans les coulisses de l’Anthropocène, l’enquête de Pierre de Jouvancourt sur les sciences de la terre et du climat et sur les implications politiques de l’Anthropocène.
À B. D.
An 2000, à 80 km au sud de Mexico. La ville de Cuernavaca accueille un colloque de scientifiques appartenant à un domaine de recherche né dans les années 1980 : les sciences du système Terre. Ce dernier a été fondé sur l’idée qu’il fallait étudier la Terre, à l’intersection de plusieurs sphères en interaction : biosphère, atmosphère, hydrosphère, lithosphère, etc.2 Plutôt que la planète dans toute son épaisseur, les sciences du système Terre s’attachent alors à analyser son enveloppe habitable.
Durant ce colloque, les données d’une équipe française portant sur l’histoire du climat sur plus de 400 000 ans sont dévoilées. Ces résultats sont édifiants : sur toute cette durée, la température globale est corrélée à l’évolution du CO2 dans l’atmosphère. Plus encore, la concentration de ce gaz reste comprise entre 260 et 280 ppm durant l’Holocène – remarquable stabilité de l’époque géologique débutant il y a 11 700 ans et à laquelle croyaient encore appartenir ces scientifiques3. Mais voilà qu’au cours des deux derniers siècles, cette concentration augmente drastiquement pour atteindre environ 370 ppm en 2000, soit une augmentation d’environ 70%.
Effaré devant ces révélations, le prix Nobel de chimie Paul Crutzen s’exclame : « Non, nous ne sommes plus dans l’Holocène : nous sommes dans l’Anthropocène ! ». Seul et avec d’autres, il développe cette idée dans une série d’articles de recherche. Au cours des deux décennies qui suivent, elle connaît un succès fulgurant, s’impose dans le monde des sciences environnementales et devient un lieu commun de la pensée contemporaine, jouant de nombreux rôles parfois discordants et faisant l’objet de nombreuses critiques et propositions alternatives4.
Par-delà les critiques et les terminologies, l’idée d’un immense dérangement à l’échelle géologique semble s’être imposée. Mais il ne s’agit pas là d’une invention radicale : une telle idée s’inscrit au sein de l’ambiance plus générale dans laquelle est plongé notre chimiste5. Crutzen est initialement un spécialiste des réactions chimiques de l’atmosphère et en particulier de cette couche qu’est la stratosphère, située entre 25 km et 60 km d’altitude. Au cours des années 1970 et 1980, il démontre, avec Mario Molina et Sherwood Rowland, que certains gaz contenant du chlore – les fameux CFC notamment utilisés dans les réfrigérateurs – ont le pouvoir de détruire l’ozone au niveau mondial. Ce gaz, présent dans la stratosphère et formant une sorte de couche, protège la surface terrestre de puissants rayonnements ultraviolets émanant du Soleil et contre lesquels les vivants ne sont pas protégés. Ces découvertes contribueront à aboutir à un accord international limitant l’utilisation de ces gaz dans les années 1990 : le protocole de Montréal. Fort de cette expérience, Crutzen alerte dès sa conférence de réception du prix Nobel sur les immenses risques sur l’habitabilité planétaire liés à l’usage de molécules dont nous ne pouvons pas prévoir tous les effets6.
Couverture du numéro de la revue Ambio au sujet de l’hiver nucléaire et auquel Crutzen participera.
Lorsque Crutzen propose le concept d’Anthropocène au début des années 2000, il est par ailleurs très informé des menaces qui pèsent sur les conditions de vie sur Terre. En effet, il participe depuis les années 1980 à l’élaboration de programmes de recherche internationaux sur les sciences du système Terre, notamment l’International Geosphere-Biosphere Programme7. Dès cette époque, ces programmes reposent sur l’idée, explicite et pour eux fondatrice, que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre. En outre, à la même époque, Crutzen coécrit des rapports sur l’hiver nucléaire, c’est-à-dire un refroidissement drastique du globe que provoquerait une guerre nucléaire. Envisagé comme une sérieuse possibilité, ce scénario participe alors à la globalisation de l’imaginaire écologiste des années 1980 et 19908. Ainsi, loin d’être une invention radicale, l’idée d’Anthropocène exprime le type d’énoncé auquel Crutzen est habitué depuis plusieurs décennies déjà, tant il est alors courant dans les milieux les plus légitimes des sciences environnementales. Un type d’énoncé qui prend pour objet l’habitabilité du monde pour le présenter comme espace menacé dans sa globalité, selon une pluralité de paramètres ; un type d’énoncé qui tente de nommer une pathologie existentielle du monde contemporain.
L’idée que l’activité « humaine » est commensurable aux processus naturels et qu’elle met en danger l’habitabilité de la Terre est au fondement des programmes de recherche en sciences du système Terre dès les années 1980.
Or, dès le départ, Crutzen décide d’associer le concept d’Anthropocène à la découverte d’une « terra incognita »9, terme qui désignait toute terre non-occupée par les Européens ou par ceux qu’ils considéraient comme des possesseurs de terre à leurs yeux légitimes. La terra incognita, ce serait l’état du système Terre, bouleversé par les activités humaines – pour le dire dans la terminologie des sciences du système Terre10.
À quel point ce choix terminologique est-il révélateur ? Cet article se propose de montrer en quoi il est le symptôme d’un enjeu plus large que le seul concept d’Anthropocène. En effet, mon hypothèse est que cet emprunt sans doute involontaire11 au vocabulaire colonial en dit long, très long sur l’imaginaire du temps géologique qu’entretiennent encore aujourd’hui les sciences de la Terre, et sans doute plus généralement sur la manière dont les enjeux de la lutte contre le changement climatique sont aujourd’hui construits comme un problème politique.
Certes, parler de Capitalocène, de Plantationocène, d’Anthropocène ou de tout autre terme ayant pour suffixe ce fameux « -cène » ne fait pas importer les mêmes histoires, et, par conséquent, pas les mêmes luttes et les mêmes politiques pour qui voudrait agir pour enrayer le désastre. En revanche, il suppose un socle commun : il semble impérieux de revenir ou de se rapprocher de l’état précédent, à savoir l’Holocène. Ce socle est si évident, qu’il ne fait l’objet d’aucune discussion.
Dans cet article, je me propose d’explorer les raisons pour lesquelles il faudrait précisément le soumettre à discussion. En effet, comme nous le verrons, le concept de bouleversement géologique recèle des préjugés coloniaux attachés à l’impératif de rester dans l’Holocène. Il me semble que ces présupposés conditionnent encore largement bon nombre de discours écologistes, qu’ils soient universitaires, militants ou institutionnels. Pour le dire succinctement, de nombreux discours sur l’Anthropocène, sur les limites planétaires et sur le changement climatique confondent d’une part la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, une certaine idée de la manière légitime d’habiter la Terre. Cette confusion a, il me semble, de lourdes conséquences politiques dans le contexte contemporain que je tenterai en conclusion de présenter brièvement mais qu’on ne pourra explorer en détail dans cet article.
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Norme et pathologie climatiques
Commençons par quelques rappels. Le concept d’Anthropocène – ou quelle que soit l’alternative qu’on lui préfère et le début qu’on lui assigne – désigne avant toute chose une sortie de l’Holocène, époque géologique qui débute il y a 11 700 ans. Cette époque fait partie d’une temporalité géologique plus vaste : une période géologique qu’on appelle le Quaternaire. Ce dernier a débuté il y a environ 2,58 millions d’années – ce qui correspond approximativement à l’apparition du genre homo, mais représente une durée dix fois plus longue que celle d’homo sapiens. Relativement froid par rapport au reste de l’histoire de la Terre, le Quaternaire est caractérisé par de grands cycles de glaciation et de déglaciation, ou plutôt par des séquences glaciaires interrompues par des interglaciaires. Ces derniers durent généralement entre 10 000 et 30 000 ans, pendant lesquels la planète se réchauffe d’environ 5°C. Et l’Holocène est précisément un de ces interglaciaires12.
On peut donc dire que le déraillement planétaire hors de l’Holocène est une perturbation des cycles du Quaternaire13. C’est même une hypothèse (très) prudente, car le ravage planétaire14 pourrait bien provoquer une sortie du Quaternaire tout court, dans la mesure où, pour ne prendre qu’une facette de la situation, le niveau de CO2 actuel est inédit depuis près de 14 millions d’années15. On comprend donc que, lorsque Crutzen parle de terra incognita, il désigne le fait que personne ne sait ce que peut devenir la Terre dans les conditions que l’industrialisation lui fait subir, qu’il n’y a pas de situation analogue connue. Adieu la promesse de butin colonial de la terra incognita, voici un péril existentiel16.
C’est précisément ainsi que les publications scientifiques caractérisent ce péril : une pathologie par rapport à une norme climatique, la norme climatique de l’Holocène. Cette norme est d’abord à entendre comme une norme statistique, une simple régularité des paramètres globaux dans le temps17. Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits très majoritairement par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales, etc. – ces papiers regorgent d’affirmations comme : « le terme Anthropocène signifie que la Terre a désormais quitté son époque géologique naturelle, l’interglaciaire actuel nommé l’Holocène »18 ; « le système Terre s’est clairement écarté des limites de la variabilité de l’Holocène »19 ; ou encore « de nombreux indicateurs biophysiques ont clairement dépassé les limites de la variabilité de l’Holocène […] nous vivons désormais dans un monde qui n’a pas d’équivalent dans l’histoire »20.
Dans les articles sur l’Anthropocène, l’Holocène sert de référent principal pour mesurer les écarts planétaires produits par le monde industriel, que cela soit relatif au CO2, à la domestication des espèces végétales ou animales, aux pollutions globales.
Quoi de plus normal, pourrait-on rétorquer, puisque l’Anthropocène désigne une nouvelle époque géologique qui se différencie donc de la précédente ? Cependant, la réponse à cette question est moins évidente qu’il n’y paraît. En effet, le ravage planétaire est majoritairement compris comme une pathologie par rapport à une norme climatique. Une chose essentielle en découle. Comme l’a montré le philosophe des sciences Georges Canguilhem au sujet de la médecine, une norme n’existe jamais comme un pur et simple fait mais elle est toujours la « manifestation d’un attachement à quelque valeur »21. Autrement dit, une norme définit en même temps une habitude et un idéal, et, de ce fait, il n’y a de pathologie que dans la mesure où l’on considère que l’écart par rapport à la norme qui la caractérise est problématique22.
Photo de Victor Svistunov sur Unsplash.
Par conséquent, la norme climatique de l’Holocène n’est pas seulement un fait, mais elle exprime des valeurs qui permettent d’affirmer que tout déraillement par rapport à elle est pathologique. Dès lors, une question s’impose : à quelle(s) valeur(s) est associé l’Holocène dans les discours environnementaux ? Qu’est-ce qui fait qu’on y tient, et qu’on peut penser l’idée de bouleversement géologique – fut-il nommé Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, ou autre – comme une pathologie à corriger, à rattraper, à gérer – bref comme ce qui fait problème ? Autrement dit, qu’est-ce qu’on perdrait à sortir de l’Holocène et qu’est-ce qui rend légitime l’action qui cherche à l’éviter ?
En effet, cette thèse mérite clarification. Car du point de vue géologique, il est bien connu qu’homo sapiens a traversé des variations de température globale très importantes au cours des centaines de milliers d’années qui nous séparent de son apparition, notamment plusieurs épisodes de glaciation et de déglaciation. Plus largement, comme d’autres espèces, la nôtre a dû s’adapter à des changements de conditions d’habitabilité dont il est difficile aujourd’hui de prendre la mesure, comprenant des variations de l’élévation des océans de plusieurs dizaines de mètres, des changements — lents et parfois très brutaux — de régimes de précipitation dans de vastes régions du monde, des variations de températures bien plus amples que ce que ce siècle devrait connaître. Par conséquent, ne serait-il pas légitime d’affirmer que la Terre restera habitable quoiqu’il advienne ?23
Bien entendu, c’est oublier que la rapidité et l’ampleur de l’augmentation de gaz à effet de serre qui a lieu depuis le début de l’ère industrielle reste sans précédent dans l’histoire humaine24. Comme nous le verrons, cette question pourrait même être tout à fait dangereuse. Cependant, qu’il me soit ici permis de jouer l’idiot, c’est-à-dire de faire mine de commencer à zéro et donc suspendre, pour un instant, ce qui semble absolument évident. Faire mine de penser que l’habitabilité de la Terre ne constitue pas le fond de notre affaire nous permettra de nous demander ce qu’il s’agit réellement de défendre lorsqu’est clamé le péril global. Que cherche-t-on à préserver au juste ? De quelle habitabilité s’agit-il ? Qui la définit et au nom de quoi ?25
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De quoi l’habitabilité est-elle le nom ?
En lisant les travaux des sciences du système Terre, il apparaît que l’Holocène serait centrale en raison de son lien avec l’idée de « civilisation ». Autrement dit, c’est parce que l’Holocène serait « l’enveloppe environnementale dans laquelle la civilisation contemporaine se serait développée et aurait prospéré » qu’il s’agirait de la recouvrer, ou du moins de stabiliser le système Terre d’un état proche de l’Holocène26.
Dans le discours contemporain, une origine importante de ce récit se trouve dans les études sur les limites planétaires, formalisées notamment par le Stockholm Resilience Centre et propagées par sa figure de proue Johan Rockström, auteur et co-auteur de nombreux articles à ce sujet. Dès son article séminal de 2009, c’est bien la stabilité de l’Holocène qui aurait « rendu possible le développement humain »27 – une idée qu’il ne cesse de mobiliser depuis, aux côtés de nombreux collègues28. Dans un article rassemblant d’éminents scientifiques du système Terre29, ayant fait date pour avoir alerté sur la possible brutalité avec laquelle la Terre pourrait se changer en « étuve », il est par exemple affirmé que l’Holocène est une époque dans laquelle « l’agriculture, les communautés sédentaires, et, par la suite, les sociétés socialement et technologiquement complexes se sont développées »30.
Ainsi, la norme climatique de l’Holocène est aussi construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique. Ce discours n’est pas limité à quelques publications confidentielles. Non seulement celles que j’ai évoqué sont abondamment citées et servent de socle à de nombreux discours écologiques mais, en outre, on croise fréquemment ce discours dans l’espace public, en particulier à propos de l’action climatique. Des climatologues reprennent cette idée dans leurs écrits destinés au grand public31, des organisations comme Extinction Rebellion32 l’utilisent largement dans leur diagnostic. Des acteurs disparates de l’écologisme le mobilisent, comme Jean-Marc Jancovici et son Shift Project qui y fait directement référence dans son introduction au Plan de transformation de l’économie française (2021). Ou encore certains intellectuels, tels que le sociologue John Bellamy Foster, les philosophes de l’environnement Clive Hamilton ou Dominique Bourg, ou encore l’historien Yuval Noah Harari mobilisent tous le lien entre Holocène et civilisation comme un ressort narratif caractérisant le péril géologique33. Gageons qu’une étude sérieuse montrerait l’ampleur de ce présupposé.
La norme climatique de l’Holocène est construite en relation à un certain mode d’occupation de la Terre, situable dans le temps et qui est le véritable objet du péril anthropocénique.
L’idée de civilisation est centrale dans cet ensemble de discours. Cette dernière a (ré)émergé au XVIIIe siècle et se référait à un ensemble de traits allant de l’adoucissement supposé des mœurs au développement des sciences et des arts modernes, en passant par l’établissement des lois. S’opposant à l’idée – toute relative – de barbarie, le terme renvoyait : soit à toute culture dont la grandeur était reconnue par les Européens (Chine, Inde, etc.) ; soit au progrès universel tendant vers un idéal, processus au sommet duquel se trouvait l’Europe occidentale34. Par conséquent, l’idée de civilisation désignait au moins deux choses : soit une manière de nommer certaines formes d’habiter dans leur diversité, soit quelque chose qui les traverse toutes et vers quoi devrait tendre universellement l’humanité, et donc une hiérarchie implicite des sociétés humaines35.
L’Holocène serait donc un moment clé de l’histoire de la Terre et de ce processus de civilisation. Il ne s’agit pas seulement d’une époque de relative stabilité climatique, mais de ce qu’on pourrait appeler une norme civilisationnelle : un idéal conçu comme désirable et universel en raison de l’émergence, durant cette époque, des seules formes de sociétés qui, selon les discours que nous examinons ici, seraient en mesure de donner lieu à l’épanouissement humain. Sortir de l’Holocène, ce serait donc mettre en péril cet idéal. Comme le disent les historien·nes Deborah R. Cohen et Fredrick Albritton Jonsson, l’Anthropocène est le nom de la nostalgie civilisationnelle pour l’Holocène36, mais on peut également dire qu’il est l’un des noms du privilège climatique que la Modernité s’est octroyée afin de se célébrer.
Comme le montrent les figures ci-dessous, le récit que les acteurs des sciences du système Terre nous livrent est celui d’une association intime de la « civilisation humaine » à l’Holocène, cette civilisation étant rapportée tout d’abord aux « grandes civilisations » (reconnues comme telles par les Européens) mais en tant qu’elles sont elles-mêmes le germe de la « civilisation contemporaine ».
Capture d’écran de la présentation de Johan Rocktröm pour sa conférence TED « The Tipping Points of Climate Change — and Where We Stand » publiée en 2025.
Schéma représentant l’évolution de la température globale associée à des repères choisis dans le récit de l’humanité comme espèce (Folke et al., « Our future in the Anthropocene biosphere », Ambio, 50 : 834, 2021).
Certes, les contours de la civilisation en question ne sont jamais réellement, précisément explicités et détaillés37, mais on peut les deviner à travers tout un vocabulaire qui émaille ces publications : « civilisations modernes », « monde moderne », « développement social et économique », « développement des sociétés humaines », le « progrès réalisé par l’industrialisation », ou encore l’« entreprise humaine ». Il va sans dire qu’on ne parle guère ici de l’empire des Ming, des Mandingues ou encore des Aztèques, mais bien plutôt des sociétés industrielles, productivistes, structurellement impérialistes et dont la manière d’exploiter le vivant et le non-vivant offre aujourd’hui de nombreuses variantes d’un rapport fondamentalement uniforme à la Terre.
Bien entendu, tous ces discours appellent à des changements structurels dont l’objectif serait d’insérer les modes de vie dans les contraintes des limites planétaires, définies donc d’après la norme holocénique. Cependant, le recours narratif ou conceptuel à la sauvegarde d’une idée de civilisation à la fois abstraite et située reste un impensé majeur. Quelles sont les racines de cette norme climatique, qui relie bon climat et sauvegarde de la « civilisation » ?
Peau blanche, masque civilisationnel : géologie et nostalgie pour l’Holocène
Cette identification entre l’idée de civilisation et l’Holocène comme ultime époque de l’histoire de la Terre plonge ses racines dans l’histoire longue de la géologie. Dès les premières histoires de la Terre, la dernière unité de temps était tenue pour remarquable, en raison de l’apparition des humains. Bien sûr, étant donné que les premiers récits européens de l’histoire de la Terre dépendaient du cadre biblique, et notamment du récit de la Genèse, l’ultime époque ne pouvait qu’être une étape de l’accomplissement de la volonté divine de rendre l’humanité maître de la nature38.
Mais cela fut également le cas plus tardivement. Par exemple, le géologue Charles Lyell, souvent présenté comme le fondateur de la géologie moderne, définissait l’ultime époque de l’histoire de la Terre, qu’il nommait sobrement « Recent », comme une « période humaine », et pour cette raison sans précédent dans l’histoire de la vie. Lyell est loin d’être un cas isolé. Dès le XIXe siècle, les savoirs de la Terre regorgent de ressources lexicales pour qualifier cette ultime unité de temps : Anthropozoïque, Psychozoïque, Âge de l’homme ou encore Ère de l’esprit. Ainsi Ernst Haeckel, professeur de zoologie à l’université de Iéna entre 1862 et 1909, tenant d’une théorie de l’évolution racialiste39 et connu pour avoir introduit le terme d’« écologie », proposait dans ses conférences intitulées Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles le terme d’« Anthropolithique » comme « âge de la civilisation », caractérisé par les transformations que l’espèce humaine – et surtout une partie de celle-ci – avait opérées sur le globe40. Même les termes on ne peut plus banals de la géologie que sont le Quaternaire et l’Holocène renvoient initialement à l’apparition de l’espèce humaine ou de la civilisation – humanité et civilisation dont la quintessence correspondait aux sociétés blanches d’Europe de l’Ouest.
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D’autre part, comme l’a analysé l’historien Fredrick Albritton Jonsson, le XIXe siècle victorien a construit des parallèles entre le passé géologique et l’habitabilité de la Terre. Le contraste était le suivant : au climat stable et modéré du présent, et en particulier en Europe occidentale, était opposé celui du Carbonifère associé, lui, à la chaleur « torride » des climats africains. Or ces climats étaient considérés par les scientifiques comme inhabitables pour la civilisation britannique, réputée à la pointe avancée du progrès. Dans ce récit géologique, la providence généreuse aurait même amélioré le climat de la Grande Bretagne, en vue de conditions plus sobres et tempérées, tout en transformant les dépôts tropicaux du passé en une merveilleuse ressource énergétique : le charbon.
Le temps passant, ce récit a été raffiné, notamment suite aux travaux de James Gieke41 qui défendit l’existence aujourd’hui admise d’âges glaciaires : à savoir que la Terre s’était refroidie à plusieurs reprises avant d’atteindre l’optimum holocénique. Ce préhistorien et géologue y retraçait les origines de la civilisation au moment du réchauffement post-glaciaire, en la liant à une amélioration climatique permettant sur le long terme l’émergence des sociétés modernes dans lesquelles il vivait. Ce récit a pu également trouver des expressions racialistes jusqu’au début du XXe siècle, dans la continuité des liens que certains savants faisaient entre race et climat dès le XVIIIe siècle. Par exemple, en adéquation avec le darwinisme social de son époque auquel il participa activement, le géologue et directeur du Musée américain d’histoire naturelle (New York), Henry Fairfield Osborn, proposa une hiérarchisation des « races » humaines dans laquelle le climat modulait leur évolution – le Sud-Est de la France, « doux » et « tempéré », étant considéré par lui comme particulièrement favorable. Pouvant causer une dégénérescence ou au contraire favoriser de « bons » caractères, il constituait donc un facteur explicatif de l’échelle sur laquelle étaient ordonnés les types humains et culminant avec les « Européens modernes »42.
La géographe Kathryn Yusoff montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale.
Plus généralement, les sciences du passé profond (archéologie, géologie, paléontologie notamment) ont historiquement échafaudé un cosmos tissé de hiérarchies hétérogènes : à l’ordre climatique répondaient un ordre du temps géologique, un ordre naturel dans lequel l’humanité occuperait la position suprême, un ordre des manières d’habiter la Terre qui est aussi un ordre racial. Dans ce récit, la manière d’habiter et d’exploiter la Terre des sociétés industrielles et coloniales disposaient d’un privilège à la fois spatial et temporel. Dans un livre récent, la géographe Kathryn Yusoff entreprend une vaste étude de la géologie occidentale comme une formation culturelle, mobilisant notamment de nombreuses sources et documents (traités, correspondances, articles, etc.). Elle montre que la géologie européenne, puis américaine, s’est construite sur l’invention d’une métaphysique de la strate qui est en même temps une métaphysique raciale : le « temps profond », écrit-elle, est comme un « privilège racial et une appropriation des ressources matérielles », une « loi « naturelle » de la suprématie blanche et de la violence patriarcale »43. En effet, selon Yusoff, la construction du temps géologique comme déposition de strates successives a, dans un même geste, assigné les corps et les terres pouvant être exploités et les corps légitimes à les exploiter. Autrement dit, dans le cadre général de l’idéologie de progrès, la manière d’ordonner le temps géologique a participé à naturaliser dans la Terre et son histoire l’ordre qui a permis son exploitation coloniale.
On peut être tenté de rejeter ces histoires dans un passé abscons pour mieux les dissoudre et les oublier ; il est également possible de se demander de quelles manières nous en héritons aujourd’hui – se demander quelles architectures conceptuelles, quelles narrations nous disposent encore aujourd’hui à penser comme ces vieux récits géologiques. À quel point cette norme est-elle justifiée et quelles seraient les impasses auxquelles elle pourrait nous conduire ?
Plusieurs problèmes se posent, certains de faits, d’autres de principe.
Tout d’abord, la vision de ce qu’est une « civilisation » est très restreinte : la chronologie de Rockström et de ses collègues implique clairement qu’il n’y avait pas de « civilisation » avant l’Holocène, ou de manière si peu significative. Dans les articles des sciences du système Terre, cette idée est rapportée à plusieurs composantes régulièrement rapprochées pour caractériser le processus de sédentarisation : sociétés dites « complexes », constructions imposantes, domestication et élevage des animaux44. On pourrait mettre en discussion sur le plan des faits une partie de ces affirmations, en soulignant que ces composantes furent en réalité bien plus disjointes les unes des autres, et qu’il n’y a aucune raison de penser qu’une partie d’entre elles au moins n’aient pu précéder, sous des formes diverses, l’Holocène45. Il a par exemple existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Plus problématique et révélateur est le recours fréquent dans la littérature des sciences du système Terre au terme de « société complexe », comme type de société qui aurait émergé durant l’Holocène. Ce terme a longtemps été employé en archéologie pour désigner de manière voilée l’invention de l’État associée à certaines formes d’organisation très hiérarchisées et rigides. Or, il relève d’un jugement normatif, reconnu problématique en archéologie et en anthropologie, dans la mesure où il suppose de manière implicite que les sociétés plus ou moins égalitaires, peu sédentaires, pratiquant d’autres formes de subsistance seraient plus simples, et, malgré leur charme quasi-enfantin46, seraient restées à l’aube d’un progrès universel – en somme : archaïques et donc simplistes47.
Il a existé des sociétés du Pléistocènes capables de bâtir des monuments très imposants, signes caractéristiques de ce que le récit holocénique appellerait des « grandes civilisations ».
Cette conception de la civilisation dans l’histoire de la Terre cadre parfaitement avec les récits proto-anthropocéniques48 entre le XVIIIe et le XXe siècle que j’ai précédemment évoqués. Comme le montre le géographe Michael Simpson, ces récits se distinguent par trois grandes caractéristiques. Tout d’abord l’idée selon laquelle l’humanité évoluerait de manière linéaire, partant d’un stade dit « primitif » et culminant dans le monde moderne – présentation dans laquelle l’Europe constitue l’idéal humain universel. Ensuite, l’idée qu’au cours de ce processus l’humanité se serait affranchie de l’état de nature et d’une condition sauvage par l’entremise, précisément, de la domination de la nature. Enfin, l’idée selon laquelle une telle épopée ne serait guère un accident, mais le résultat d’une tendance profonde poussant l’humanité entière vers un « stade supérieur » de conscience et de rationalité. Le géographe suggère justement que les récits scientifiques de l’Anthropocène correspondent à cette structure ; et l’on peut tout à fait se permettre de généraliser cette analyse aux récits véhiculés par les sciences du système Terre en général49.
Mais ce n’est pas tout. L’enjeu est également d’ordre conceptuel. Lorsqu’on arrime l’idéal général de civilisation à la nostalgie de l’Holocène, on sous-entend que toute manière d’habiter la Terre qui ne dépendrait pas de la stabilité climatique de l’Holocène, et donc de la sédentarité qu’elle aurait rendue possible50, ne saurait donner lieu à la possibilité d’une vie authentiquement humaine en général. Ainsi, en prolongeant cette idée, les peuples dont les manières d’habiter n’impliquant pas d’infrastructures de grande taille et les structures sociales correspondantes, y compris les États-nation, seraient implicitement et par avance disqualifiés de la dignité humaine – tels les Tamasheqs du Sahara, les Inuits du Nord-Ouest des Amériques, les Achuars d’Amazonie, les Evènes de Sibérie. De ce point de vue, ils ne sauraient constituer des formes de vie qui puissent satisfaire le critère (problématique, donc) de complexité, de modernité, etc.51
C’est précisément la manière dont le philosophe autochtone Kyle Whyte analyse la colonialité des récits véhiculés par les savoirs climatiques et le concept d’Anthropocène – et que l’on peut étendre aux sciences du système Terre en général, y compris aux limites planétaires. D’une part, les sociétés et les écologies autochtones ont été « profondément abîmées par le colonialisme, le capitalisme et l’industrialisation », ce pourquoi le changement climatique ne leur apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » ou un « retour vers le futur » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ». Whyte note à ce titre que les savoirs climatiques procèdent à une double occultation : occultation de l’injustice coloniale, historique, du ravage planétaire, mais également occultation (et destruction) des ressources écologiques et culturelles de sociétés qui « avaient à être bien organisées pour s’adapter aux changements environnementaux saisonniers et interannuels », y compris les changements climatiques52.
Pour les sociétés autochtones, le changement climatique n’apparaît pas comme un nouveau défi mais comme un « déjà-vu » : les dommages du changement climatique sont une continuation et une « intensification du colonialisme ».
Par conséquent, penser que seule la « civilisation », au sens où nous l’avons vu, serait ce qu’il faudrait protéger car seule permettant l’épanouissement humain, constitue au moins une double injustice : d’une part, une hiérarchisation de la dignité humaine et, d’autre part un déni des modes d’habiter qui sont précisément étrangers à la cause du désastre planétaire. De surcroît, ces modes d’habiter nous indiquent également que les structures sédentaires, fondées sur l’exploitation de leur sol et de la terre – dont peut-être la structure de l’État-nation, comme le suggère l’anthropologue Zoé Todd –, sont précisément ce qu’il s’agirait d’interroger53.
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Enfin, cette affirmation ne présuppose aucunement de proclamer la supériorité de certaines sociétés autochtones, voire, pire encore, une réhabilitation de la figure du « bon sauvage » comme modèle de salut écologique54. Bien entendu, les modes de vie dits « impérialistes », qui dépendent de larges infrastructures tirant leur pouvoir d’inégalités abyssales et de l’accaparement de la terre, ont pénétré presque toutes les cultures, à des degrés très divers. Cependant, il n’en reste pas moins, que le présupposé du recours à la « civilisation » comme manière de dramatiser et de problématiser les enjeux climatiques contemporains doit être interrogé.
La réponse que l’on pourrait faire à toute cette analyse, est que la critique manque son objet : on n’appelle pas au contrôle – dans les deux sens du terme – de la norme climatique pour préserver le mode de vie du Nord global, mais bien pour éviter les immenses catastrophes qui ne feront que s’amplifier. Il s’agit non pas d’un mode de vie, d’une norme civilisationnelle abstraite, mais de la possibilité, concrète, de vivre ou survivre pour des centaines de millions de personnes, dont beaucoup habitent des pays soumis à l’injustice structurelle du capitalisme.
Bien entendu, on ne peut que s’accorder avec cet objectif. Cependant, cette critique manque elle-même son objet : ce que fabriquent les sciences du système Terre, c’est bien cette norme civilisationnelle, tributaire de hiérarchies implicites hautement problématiques. De fait, elle masque précisément des enjeux beaucoup plus tangibles et politiques. L’Holocène est une norme géophysique définissant la manière dont il conviendrait d’habiter la Terre, qui lie ensemble autant de mythes fondateurs de la culture holocènique55. Elle participe de ce que Malcom Ferdinand appelle l’écologie de l’arche de Noé : prétextant sauver le monde, elle se concentre sur une seule manière d’être au monde56. Elle véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, et en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
Cette remarque s’inscrit dans les critiques du concept d’Anthropocène et du changement climatique déjà existantes, montrant combien les énoncés anthropocéniques s’apparentent à des énoncés coloniaux. Le colonialisme implique par nature la transformation des relations entre les êtres vivants et non vivants, entre les peuples et leurs milieux de vie au cours d’un processus de dépossession de la Terre et d’effacement des manières d’habiter autochtones. La logique même de l’Anthropocène, affirment ainsi les chercheuses Heather Davis et Zoe Todd, est une « rupture des relations » : « C’est une rupture des relations entre les humains et la terre, entre les plantes et les animaux, entre les minéraux et nos os »53. Comprenons qu’il est impératif de ne pas reproduire cette destruction dans le champ des concepts et des narrations57.
L’Holocène véhicule de manière implicite l’idée que certains modes d’habiter sont plus dignes que d’autres, en particulier les modes d’habiter des sociétés à l’origine du ravage géo-écologique qu’il conviendrait désormais de civiliser écologiquement.
En 2023, une tentative pour concilier la norme holocénique et la justice a précisément été proposée par la chercheuse en politiques du développement Joyeeta Gupta et ses collègues – dont Johan Rocktröm. Il s’agissait de conceptualiser des « limites planétaires sûres et justes » : donc de tenir ensemble la « stabilité du système Terre » et la justice définie ainsi : « minimiser les dommages significatifs infligés aux peuples tout en assurant l’accès aux ressources pour une vie digne et la sortie de la pauvreté58 ». L’article conclut sur ce point important, à savoir qu’il « sera impossible d’être à la hauteur des besoins des plus pauvres dans le cadre des limites planétaires sans une redistribution et un changement radical du système global ». Autrement dit, ce travail publié dans la vénérable revue Nature affirme la chose suivante : pour assurer la stabilité du système Terre, il est nécessaire de procéder à une bifurcation radicale d’ordre politique et social.
En dépit de ses mérites59, il me semble que cette perspective manque un point essentiel. Nous devons résister à la tentation d’identifier, d’une part, la nécessité morale et politique de défendre l’épanouissement de la vie sur Terre et, d’autre part, les formes de vie, situées, que nous sélectionnons plus ou moins explicitement pour caractériser cet épanouissement. Dans la mesure où le dépassement des « limites » est bien acté et que l’inertie des infrastructures et des institutions nous amènent à les dépasser largement, il est bien plutôt urgent de renverser le problème, si notre objectif est bel et bien de défendre la possibilité de cet épanouissement. En effet, plutôt que de présupposer une norme physique, globale, sur laquelle la Terre devrait se régler afin de préserver les sociétés actuelles, que se passerait-il si l’on se demandait quelles manières d’habiter la Terre rendent possible l’épanouissement de la vie sur Terre dans le bouleversement en cours, y compris en ses pertes inévitables ?
Il ne s’agit pas de dire que la période géologique de l’Holocène est le fruit de la domination blanche, et de nier par-là la pluralité des manières d’habiter la Terre qui s’y sont déployées, notamment celles, autochtones, qui sont brutalement atteintes par le ravage écologique. Il s’agit de reconnaître que l’explicitation du concept d’Holocène et la problématisation des périls actuels dépend largement d’une structure coloniale. Ce changement de focale permettrait de comprendre que la norme climatique n’est pas un donné, mais un enjeu de pouvoir. De ce point de vue, le trumpisme, par exemple, ne consiste pas à se moquer des conséquences de l’exploitation des énergies fossiles, mais à gouverner explicitement un monde où cette exploitation et ses conséquences ont lieu. Autrement dit, il s’agit d’un impérialisme climatique. De l’autre côté, quelles sont les formes politiques qui permettraient de défendre la vie sur Terre de manière juste, tout en sachant que des dizaines de millions de personnes ont perdu et sont en train de perdre leur lieu de vie ancestral ? L’institution de l’État-nation et ses assignations territoriales, par exemple, ont-elles encore un sens dans ces conditions ?
Si l’Holocène a bien rendu possible la « civilisation », c’est peut-être uniquement en idée – comme idée dominante d’un mode d’occupation de la Terre60. Et cette idée ne constitue pas seulement un obstacle pour penser d’autres manières d’habiter la Terre, mais également pour penser ce que signifie être à la hauteur de l’événement géologique en cours.
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Dans une large mesure, la géosphère a été initialement mise de côté au cours de ce processus, ce qui n’est pas sans poser problème. Pour une histoire de ce champ de recherche, voir Sébastien Dutreuil, Gaia, Terre vivante, Paris, La Découverte, 2024.
J. R. Petit et al., “Climate and Atmospheric History of the Past 420 000 Years from the Vostok Ice Core, Antarctica”, Nature, 399.6735 (1999), pp. 429–36 (p. 1).
Cet article n’a pas pour objet de les discuter, mais précisons que les problèmes pointés par les critiques provenant des SHS sont la plupart du temps tout à fait pertinents. Voir par exemple Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire, Paris, La Fabrique, 2017 ; Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’événement Anthropocène, Paris, Seuil, 2013.
On peut appeler cette ambiance un « agencement d’énonciation », mais je limite la technicité conceptuelle et l’administration de la preuve afférente pour le salut de cet article.
Paul Crutzen, « My Life with O3, NOx, and Other YZOx Compounds (Nobel Lecture) », Angewandte Chemie International Edition in English, vol. 35, no 16, 6 septembre 1996, p. 1758-1777.
Programme qui deviendra plus tard Future Earth.
Matthias Dörries, « The Politics of Atmospheric Sciences : “Nuclear Winter” and Global Climate Change », Osiris, 1 janvier 2011, vol. 26, no 1, p. 198‑223.
Insistons sur le fait que, cette fois, il s’agit bien d’une Terre, et non seulement d’une terre. Voir P. Crutzen, « Geology of Mankind », Nature, vol. 415, 2002, p. 23
Malcom Ferdinand a également relevé l’héritage colonial de cette terminologie dans Une Écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019, pp. 134-135. Je propose ici une analyse différente.
Mais le fait qu’il soit involontaire participe du problème envisagé ici.
Étrangement, le Quaternaire comprend seulement deux époques : le Pléistocène (- 2,58 ; -11 700) et l’Holocène (-11 700 ; 0). En effet, l’Holocène est la seule époque du Quaternaire associée à un interglaciaire.
L’Holocène est lui-même divisé en trois âges : Greenlandien : 11,7 ka – 8,2 ka ; Northgrippien : 8,2k a – 4,2 ka ; Meghalayen : 4,2 ka – aujourd’hui.
Utilisé notamment par les Soulèvements de la Terre, le terme de « ravage » me paraît particulièrement adéquat pour nommer le processus de destruction généralisé contemporain. Je le tiens d’Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes : Résister à la barbarie qui vient, Paris, La Découverte, 2013.
Une estimation bien plus importante que les trois millions qui étaient jusqu’alors admis. The Cenozoic CO2 Proxy Integration Project (CenCO2 PIP) Consortium, “Toward a Cenozoic history of atmospheric CO2”, Science, 382, 1136, 2023.
Cette affirmation, qui fonctionne pour décrire le point de vue des acteurs dont il est ici question, est bien entendu à repenser totalement, c’est là un des enjeux principaux d’une approche anticoloniale du ravage planétaire. D’autre part, il n’est pas impossible que le problème soit justement que le péril devienne une sorte d’appât, de source de profit, pour l’ordre économique actuel.
L’Holocène est depuis longtemps (XIXe siècle) caractérisé comme une époque de stabilité climatique.
Will Steffen, Paul J. Crutzen et John R. McNeill, « The Anthropocene : Are Humans Now Overwhelming the Great Forces of Nature », AMBIO : A Journal of the Human Environment, décembre 2007, vol. 36, no 8, p. 614‑621.
Will Steffen et al., « The Anthropocene: Conceptual and Historical Perspectives », Philosophical Transactions of the Royal Society A : Mathematical, Physical and Engineering Sciences, mars 2011, vol. 369, no 1938, p. 842-867.
Will Steffen et al., « The trajectory of the Anthropocene : The Great Acceleration », The Anthropocene Review, 16 janvier 2015
Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1999 [1966], p. 25.
Voir Georges Canguilhem, Le Normal et le Pathologique, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 75-77. Voir aussi le texte de Guillaume Le Blanc, Canguilhem et les normes, Paris, Puf, 1998, notamment p. 65.
Comme je l’indique par la suite, cette question est ici volontairement naïve. Je demande aux lecteur·ices de bien vouloir me suivre sur ce point, le temps de l’article.
Cette question pourrait être également tout à fait dangereuse, comme nous le verrons.
Le genre de question qu’ont posé les épistémologies féministes il y a bien longtemps, voir Donna Haraway, « Savoirs situés : la question de la science dans e féminisme et le privilège de la perspective partielle », Exils, Paris, 2007 [1988], p. 107-144
W. Steffen et al., « The Anthropocene », art. cit., p. 860.
Johan Rockström et al., « A Safe Operating Space for Humanity », Nature, 24 septembre 2009, vol. 461, no 7263, p. 472-475.
Will Steffen et al., « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », Proceedings of the National Academy of Sciences, 14 août 2018, vol. 115, no 33, p. 8252 8259 ; Johan Rockström et al., « Safe and just Earth system boundaries », Nature, juillet 2023, vol. 619, no 7968, p. 102 111. Voir également Will Steffen et al., « Planetary Boundaries: Guiding Human Development on a Changing Planet », Science, 13 février 2015, vol. 347, no 6223, p. 1259855 ; Katherine Richardson et al., « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, 13 septembre 2023, vol. 9, no 37, p. eadh2458.
Parmi lesquels Katherine Ridcardson, Thimothy Lenton, Anthony D. Barnosky, Joachim Schellnhuber – mais aussi Will Steffen, que nous avons déjà évoqué.
W. Steffen et al., « Trajectories of the Earth System in the Anthropocene », art. cit., p. 8252.
Voir par exemple Simon L. Lewis et Mark A. Maslin, The Human Planet : How we Created the Anthropocene, London, Penguin Books, 2018, ou encore le documentaire réalisé pour Netflix avec Johan Rockström, Breaking Boundaries (2021).
John Bellamy Foster and Brett Clark, « The Capitalinian : The First Geological Age of the Anthropocene », Monthly Review, Vol 73, n°4, Septembre 2021.
Bruneau, M., « Civilisation(s) : pertinence ou résilience d’un terme ou d’un concept en géographie ? », Annales de géographie, n° 674(4), 315-337 (2010).
Voir à ce sujet, et dans un autre contexte, l’article très fin de Boris Kapustin, « Discours théorique et discours idéologique autour du concept de “civilisation” », Diogène, n° 223(3), 91-114 (2008). Notons que les formes d’habiter reconnues au rang de « civilisations » ne sont pas toutes les manières d’habiter, en particulier des peuples sans État.
Cohen et Jonsson, “Between History and Earth System Science”, Isis, 2, Juin 2022.
Quoique, là encore, nous serions surpris·ses : la Chine revendique une « civilisation écologique », mais cela sort de notre propos. Voir Virginie Arantes, « Qu’est-ce que la « civilisation écologique » que revendique le pouvoir chinois ? », The Conversation, 23 juin 2025.
Pour une histoire des chronologies de la Terre, voir Rhoda Rappaport, When Geologists Were Historians : 1665-1750, Ithaca, Cornell University Press, 1997.
Tout comme Darwin et nombre de biologistes du XIXe siècle, Haeckel théorise la hiérarchie de « races » humaines, plus ou moins « civilisées ». Robert J. Richards, The Tragic Sense of Life : Ernst Haeckel and the Struggle over Evolutionnary Thought, University of Chicago Press, Chicago and London, 2008. Cela n’empêche pas que certains scientifiques dont Darwin se sont opposés à l’esclavage et au racisme en tant que tel, comme l’a montré Patrick Tort dans L’Effet Darwin, sélection naturelle et naissance de la civilisation, Paris, Seuil, 2008.
Ernst Haeckel, Histoire de la création des êtres organisés d’après les lois naturelles, C. Letourneau et C. Martin (trad.), 2e éd., Paris, C. Reinwald et Cie, 1877. Pour un compte rendu historique de ces éléments, je me permets de renvoyer à mon article : Pierre de Jouvancourt, « La réflexivité géologique des sciences modernes : De l’activité humaine dans la géologie (XIXe – début XXe s.) », Revue d’histoire Des Sciences (1/2024), pp. 61-100
Dans Prehistoric Europe, Londres, Edward Stanford, 1881.
Ces éléments sont relevés dans la conférence de Fredrick Albritton Josson citée plus haut. Voir aussi Cohen et Jonsson, “Between History and Earth System Science”, Isis, 2, Juin 2022. Voir Men of the Old Stone Ages (1915).
Karthyn Yusoff, Geologic life : Inhuman Intimacies and the Geophysics of Race, Durham and London, Duke University Press, 2024 p. 158
Ridcharson et al. « Earth beyond six of nine planetary boundaries », Science Advances, vol 9, n°37, 2023.
Voir à ce sujet James C. Scott, Homo Domesticus, La Découverte, 2017. Cet argument, qui est une synthèse de divers travaux d’archéologie, est indépendant des thèses de Scott sur l’émergence de l’État que nous n’utilisons pas ici.
Comme le disait Marx des sociétés antiques dans Contribution à la critique de l’économie politique, Paris, Éditions sociales, 1977.
Pour une critique de ce discours voir Graeber et Wengrow, Au commencement était…, Paris, Les Liens qui libèrent, 2021.
J’entends par là les récits de l’avènement de l’agir géologique humain au sein de l’histoire du cosmos (cosmogonie). Notons qu’il ne s’agit pas de tomber dans le piège du précurseur.
Michael Simpson, « The Anthropocene as colonial discourse », EPD : Society and Space, 2020, Vol. 38(1) 53–71
Ce qui reste à ce stade une simple hypothèse de paléoanthropologie.
Certaines de ces populations se sont en partie sédentarisées suite à la colonisation, mais gardent malgré tout des pratiques de type nomade.
Kyle Whyte, “Indigenous climate change studies : Indigenizing futures, decolonizing the Anthropocene”, English Language Notes, 2017. Voir aussi Kyle Whyte “Is it Colonial Déjà Vu? Indigenous Peoples and Climate Injustice”, in Humanities for the Environment : Integrating Knowledges, Forging New Constellations of Practice. Joni Adamson, Michael Davis, and Hsinya Huang (dir). Earthscan Publications, p. 88-104.
Heather Davis et Zoe Todd, “On the Importance of a Date, or Decolonizing the Anthropocene”, ACME : An International Journal for Critical Geographies, 2017, 16(4) : 761-780.
“I am not making any comparative claims about the superiority of Indigenous systems and institutions for values such as sustainability or resilience”, precise de son côté Kyle Whyte, voir “Is it Colonial Déjà Vu? Indigenous Peoples and Climate Injustice”, in Humanities for the Environment: Integrating Knowledges, Forging New Constellations of Practice. Joni Adamson, Michael Davis, and Hsinya Huang (dir). Earthscan Publications, p. 89.
Non pas celle qui appartient à cette époque, mais celle qui a inventé cette époque.
Malcom Ferdinand, Pour une écologie décoloniale, Paris, Seuil, 2019
Même si, en effet, « la décolonisation n’est pas une métaphore », il reste important de déjouer les logiques coloniales également dans le champ des idées, aussi louables soient-elles : notamment parce qu’elles préparent potentiellement des logiques très concrètes, surtout par les temps troubles qui courent. Eve Tuck et K. Wayne Yang, La Décolonisation n’est pas une métaphore, Ròt-Bò-Krik, 2022 (2012).
Joyeeta Gupta, « Earth system justice needed to identify and live within Earth system boundaries », Nature Sustainability, 6, (2023), p. 630-638
On pourrait interroger cependant le recours à de « nouvelles technologies », une indétermination des modalités de distribution, ou encore de restriction de la consommation et donc des conséquences sur la croissance économique qu’il faudrait assumer.
Loin de moi l’idée de répondre à ce problème par le primitivisme, c’est-à-dire en me faisant l’apôtre d’un retour à une nature pré-holocénique. Le primitivisme commet l’erreur opposée du discours civilisationnel, en le posant également la « civilisation » comme absolu négatif.
Se préoccuper d’écologie au milieu des bombes, ça donne quoi ? Dans le livre “Terra Invicta”, des intellectuel·les d’Ukraine conçoivent les œuvres d’art et les humanités environnementales comme des outils de survie intellectuelle et politique en temps de guerre. Et font de l’Est de l’Europe un nouveau creuset pour la pensée décoloniale.
À propos du livre Terra Invicta. Ukrainian Wartime Reimaginings for a Habitable Earth, dirigé par Adrian Ivakhivn, McGill-Queen’s University Press, 2025 (disponible au téléchargement ici).
Pendant que Poutine se fait construire un nouveau palais sur les rivages de la mer Noire — cette fois-ci en territoire ukrainien occupé1 — et rêve tout haut de vie éternelle2, un collectif d’auteurs et d’autrices ukrainien·nes s’empare des humanités environnementales pour apprendre à atterrir. Le résultat : un recueil passionnant, élaboré par près d’une trentaine de contributeurs3, visant à penser/panser la guerre en Ukraine dans un cadre « climato-décolonial ».
Terra Invicta — « la terre invaincue » — a été coordonné par Adrian Ivakhiv, spécialiste des humanités environnementales, de l’écologie culturelle et des études ukrainiennes et professeur titulaire de la chaire J.S. Woodsworth en sciences humaines à l’Université Simon Fraser. Longtemps perçue comme un « non-lieu »4 — tout en étant l’épicentre des violences de masse du XXe siècle5 —, l’Ukraine apparaît ici comme un avant-poste des défis de l’Anthropocène. Le volume rassemble chercheur·ses, essayistes, artistes, biologistes, curateurs, cinéastes, musicologues et historien·nes, presque tous et toutes ukrainien·nes, presque tous et toutes écrivant depuis l’exil ou depuis l’intérieur d’une guerre qui n’en finit pas.
Ce double ancrage, réflexif et viscéral, confère à l’ensemble une densité rare dans la production des humanités environnementales contemporaines. Le livre en lui-même est à bien des égards le produit intellectuel remarquable de cette « force des faibles » mise en lumière par la sociologue et politologue Anna Colin Lebedev6. « L’effort de guerre a suscité chez les Ukrainiens un sentiment de solidarité nationale, d’initiative citoyenne et d’auto-organisation qui contribue à l’idée que ce combat est à la fois une lutte anti-impérialiste et anticoloniale », affirme ainsi Ivakhiv dans son introduction. Par ailleurs, la relation de l’Ukraine à l’Europe est immédiatement avancée comme un enjeu crucial pour son avenir dans l’Anthropocène. L’Europe y apparaît comme un Janus aux deux visages antagonistes : « Tout “avenir européen” de l’Ukraine dans l’après-guerre devra peut-être choisir quelle Europe rejoindre : une Europe des chaînes d’approvisionnement mondiales, des conglomérats fonciers pilotés par des investisseurs, des industries à forte intensité carbone et/ou des entreprises de capitalisme vert cherchant à transformer les champs ukrainiens en réserves de biocarburants ? Ou bien, à l’inverse, une Europe des villes verdoyantes et agréables à vivre, des coopératives d’énergie renouvelable, des circuits alimentaires locaux revitalisés, des steppes, forêts et zones humides rendues à la nature, et d’engagements en faveur d’une coopération climatique mondiale ? ».
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Une cartographie climato-décoloniale de la guerre
Le titre du volume est à double fond. Terra Invicta renvoie à la fois à une revendication de souveraineté sur un territoire occupé et à la formulation latine de l’invaincue — celle que l’on ne peut réduire, ni par les armes, ni par l’effacement mémoriel. Mais c’est l’introduction d’Ivakhiv qui pose les fondements conceptuels du projet. Son argument de départ est simple et puissant : la guerre en Ukraine n’est pas séparable de la crise climatique planétaire. Elle en est un symptôme, une accélération, une actualisation paroxystique. L’Ukraine est à la fois une victime de l’impérialisme fossile-capitaliste russe — dont la rente pétro-gazière finance directement les chars — et un site d’observation privilégié de l’Anthropocène : la manière dont les logiques coloniales d’extraction et d’accumulation ont produit simultanément la dépossession des peuples et la dégradation des écosystèmes.
Le cadre théorique qu’Ivakhiv propose, « climato-décolonial », articule trois fils que la littérature académique traite souvent séparément : les humanités environnementales héritières de Bruno Latour (« devenir terrestres »), les études décoloniales et postcoloniales, et les théories du capitalisme fossile. Ce cadre est revendiqué non pas comme une synthèse achevée mais comme un outil de travail, une boussole pour des contributeurs dont les disciplines, les pratiques et les situations géographiques divergent considérablement. Terra Invicta est organisé en quatre parties dont les titres sont donnés à la fois en ukrainien et en anglais — geste politique en soi, dans un contexte où la langue ukrainienne est elle-même un enjeu de la guerre. Chaque partie est séparée par des « interludes » : des contributions artistiques visuelles, plus courtes, qui donnent à voir ce que les essais disent — photographies de terrain, installations, etc. Cette composition, entre l’essai académique et le livre d’artiste, est l’une des réussites formelles du volume.
La première partie, appelée « Обставини / Conditions – Anthropocenes and Colonialities », pose les questions théoriques fondamentales. Asia Bazdyrieva ouvre avec un essai sur « l’Ukraine dans l’Anthropocène » qui refuse de traiter l’Anthropocène comme une catégorie universellement partagée : pour une ancienne colonie impériale, l’entrée dans l’Anthropocène s’est faite sous le signe de la dépossession et de l’extraction. Bazdyrieva développe ainsi le concept de resourcification — la réduction coloniale de l’Ukraine, de ses terres et de ses habitants, à un espace de transactions et d’extraction matérielle. La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre. La guerre de 2022 serait l’ultime actualisation de cette logique. Toutefois, en construisant une généalogie continue — Empire russe, soviétisme, oligarchie post-soviétique, invasion de 2022 —, Bazdyrieva produit un récit d’une grande cohérence rhétorique, mais au prix d’un déterminisme rétrospectif. L’auteure attribue à la logique de resourcification une puissance explicative très large, mais Poutine n’a pas envahi l’Ukraine pour son charbon ou ses tchernozems (« terres noires »). La dimension impériale de la guerre ne fait aucun doute7, mais ce qui l’a précipitée semble tenir bien davantage de facteurs politiques qu’économiques — comme la peur de voir une démocratie ukrainienne réussir aux portes de la Russie — que Bazdyrieva, fidèle à son cadre théorique, tend précisément à minimiser.
La Russie impériale, puis soviétique, puis poutinienne a toujours regardé l’Ukraine comme une ressource : le grenier à blé, le bassin minier, la réserve de main-d’œuvre.
Kateryna Botanova approfondit la question en analysant les pratiques artistiques ukrainiennes après février 2022 à la lumière de la pensée décoloniale. « À la suite de l’invasion russe à grande échelle […], la décolonisation et la décolonialité sont assez soudainement devenues les principales grilles de lecture conceptuelles auxquelles les penseurs ukrainiens ont eu recours pour appréhender la guerre […]. Très vite, cependant, il est apparu douloureusement évident que l’agentivité et la parole devaient être reconquises non seulement face à l’agresseur, mais aussi face à […] un Occident qui refusait aux Ukrainiens leur choix de riposter, leur refus du dialogue forcé et de la réconciliation compulsive avec leurs agresseurs, ainsi que leur défense non pas de “territoires” stériles et abstraits, mais de leurs populations vivantes et de leurs foyers ». Botanova met en garde contre un écueil symétrique : l’adoption mécanique du vocabulaire décolonial occidental, qui s’applique mal aux spécificités de l’impérialisme russe — lequel n’est ni l’empire britannique, ni le colonialisme français, et mobilise des catégories raciales, linguistiques et civilisationnelles qui lui sont propres. La décolonisation ukrainienne doit inventer ses propres outils conceptuels à partir de ses propres expériences — ce que précisément ce volume entreprend.
Le chapitre de Svitlana Biedarieva, « Unfolding Coloniality : Ecocide as the Erasure of Memory », est l’un des plus stimulants du volume en ce qu’il tente de nouer ensemble deux dimensions que l’on traite habituellement séparément : la destruction des écosystèmes et la destruction de la mémoire culturelle. Prenant pour objet central l’explosion du barrage de Kakhovka en juin 2023, Biedarieva montre que la catastrophe n’est pas simplement un crime de guerre environnemental, mais l’actualisation d’une violence coloniale inscrite dans l’infrastructure elle-même depuis 1956 : le lac de retenue avait déjà noyé une centaine de villages, détruit six fortifications cosaques et modifié irréversiblement les écosystèmes aquatiques de la région. La figure de Polina Raiko, artiste naïve dont la maison couverte de fresques a été ravagée par les eaux, fonctionne comme la métonymie de cette double perte : de la biodiversité et de la mémoire vernaculaire du Sud ukrainien.
La partie 2, « Ґрунт / Ground – Earthy, Vegetal, and Arboreal (Be)longings », est ancrée dans les approches des « études végétales » (plant studies) et des études multi-spécifiques. Réunissant cinq contributions autour du concept central de zemlia (земля)— mot ukrainien intraduisible par un seul équivalent français, qui condense les sens de « terre », « sol », « pays », « planète » —, elle propose une méditation collective sur l’attachement des Ukrainiens à leur espace non-humain : tchernozems, steppes, champignons, plantes endémiques, arbres, etc.
Le chapitre d’Iryna Kovalenko, « Zemlia : Soil and Seed as Weapons of Resistance », ouvre la section par une analyse de la culture des mèmes durant la guerre — ces images partagées et reprises dans de multiples variations sur Internet qui créent une référence culturelle commune. À travers tournesols, tchernozems et graines tendues à l’occupant, Kovalenko montre comment la terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne. Darya Tsymbalyuk, dans « I Dream of Seeing the Steppe Again », tisse une méditation autour de la réserve naturelle de Kreidova Flora — comprenant vingt-quatre espèces endémiques, des pins de craie, des astragales rares, des thyms reliques — transformée deux fois en champ de bataille, en 2014 puis en 2022. L’originalité de sa démarche est d’articuler le travail de deuil écologique à une pratique artistique concrète : la confection d’un herbier manuel à partir des photographies du directeur de la réserve dont la maison a été détruite.
Iryna Zamuruieva, avec « Into Kin-Regions with Horytsvit Vesnianyi », prolonge dans cette voie en faisant d’une seule plante — l’adonis printanier (Adonis vernalis) — dont le nom ukrainien, horytsvit, constitue le point central d’une réflexion sur le ridnyi krai, le « pays-kin », notion qui déborde les frontières administratives pour désigner un espace de relations multi-espèces. Le chapitre s’appuie sur les travaux de Donna Haraway, Anna Tsing et Max Liboiron, tout en assumant une position délicate : ni indigène ni « occidentale », Zamuruieva cherche une troisième voie épistémologique.
Yuliia Kishchuk, dans « Split Gills as Companion Species », déplace encore le regard vers les champignons et l’héritage de Tchernobyl : les Schizophyllum commune qui ont été retrouvés poussant à l’intérieur même des réacteurs détruits — ils y colonisent spontanément les surfaces contaminées et semblent se nourrir des rayonnements ionisants — deviennent une métaphore vivante de résilience écologique post-coloniale. Le chapitre de Kateryna Filyuk sur le chêne de Goethe à Buchenwald et le tilleul de Mohyla à Kyiv conclut la section en proposant une « histoire arborée » (arboreal perspective) de la culture européenne et ukrainienne, convoquant le « plant turn » des humanités contemporaines pour penser une solidarité inter-espèces qui traverserait les frontières de la guerre.
La terre ukrainienne est mobilisée comme arme sémiotique dans la résistance populaire : les soldats russes qui « tombent » en Ukraine y deviennent engrais, le sol les absorbe, les neutralise, les retourne.
L’interlude de Sofiia Holubeva, 40 × 30 × 20 — les dimensions des bagages cabine autorisés dans les avions quittant l’Ukraine —, referme la section sur une tonalité tragique : ce que l’on emporte dans ces dimensions, ce sont aussi des graines, des fragments de sol, des brins de plantes, la zemlia réduite à ce qu’un exil précipité permet de sauver.
La partie 3, « Рух / Movement », réunit quatre contributions qui partagent une même intuition : représenter, figurer, cartographier un territoire occupé ou dévasté, c’est déjà le réoccuper symboliquement, y réaffirmer une présence.
Le 6 juin 2023, l’armée russe sabote le barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, faisant dévaler au-delà de 18,2 km³ d’eau, déclenchant une catastrophe écologique non négligeable sur plusieurs milliers de kilomètres carrés d’Ukraine du Sud. Les victimes de ce désastre incluent les tritons du Danube (Triturus dobrogicus), l’une des espèces menacées répertoriées dans le Livre Rouge d’Ukraine, dont la population, dans le delta du Dniepr, se trouvait là depuis plus de 10 000 ans. Emportés par le flot, des centaines de ces tritons ont été retrouvés sur les plages d’Odessa via le courant maritime de la mer Noire. Les auteurs racontent l’histoire naturelle, pour le moins fascinante, de cette espèce discrète qui traverse l’époque du dernier maximum glaciaire, lorsque la mer Noire n’était encore qu’un lac d’eau douce reliant le bassin versant du Danube à celui du Dniepr. Dans la précipitation, biologistes, citoyens et employés des réserves naturelles se sont mobilisés pour récupérer les tritons survivants. À Odessa, une centaine de tritons vivants est récupérée pour être placée dans un aquarium de fortune au zoo. Deux retours sont finalement organisés : certains tritons sont relâchés dans les canaux de Vylkove (delta du Danube, leur habitat ancestral), d’autres sont transférés au zoo de Tcherkasy pour être reproduits avant leur réintroduction dans le Dniepr. C’est un récit collectif — écrit par une anthropologue canadienne de concert avec des écologues et naturalistes ukrainiens — qui, à partir d’une approche multi-spécifique, montre bien que la guerre ne détruit pas seulement des vies humaines mais aussi des rapprochements existants entre les espèces, séculaires parfois, et plus largement la vie même. Les auteurs concluent que là où il s’agit d’écocide, d’une catastrophe écologique de grande ampleur, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.
Maria Sonevytsky analyse l’album QIRIM (2023) de Jamala, pop star ukrainienne et tatare de Crimée, auréolée de sa victoire à l’Eurovision 2016 avec la chanson « 1944 » sur la déportation de son peuple, comme une pratique de cartographie musicale et de « futurité indigène »8. Chaque chanson de l’album est géolocalisée sur un lieu précis de la péninsule de Crimée, identifié par son toponyme tatar. Le résultat est une contre-cartographie de l’occupation : Qirim est un territoire habité musicalement, mémorisé chanson par chanson, irréductible à l’annexion politique de 2014. Sonevytsky mobilise le concept de survivance de l’indianiste Gerald Vizenor, non pas la survie passive, mais une présence résistante, active, qui transforme l’endurance en souveraineté culturelle.
Là où il s’agit d’écocide, la résistance passe aussi par l’amour du vivant, la rage contre l’agresseur et le travail de ceux qui veillent sur la survie de ces espèces menacées.
Olya Zikrata propose une réflexion sur la musique électronique ukrainienne de guerre comme « sonic fiction ». Écrivant depuis l’exil, réveillée la nuit par les appels de sa sœur restée sous les bombes, elle analyse comment des artistes comme Zavoloka, Kadaitcha, Whaler ou Ptakh retournent les matériaux sonores de la catastrophe — les fréquences industrielles de Kakhovka, les textures de la steppe occupée, les résonances nucléaires de Tchernobyl — pour en faire des espaces de transformation intérieure, de deuil collectif et de projection vers un futur possible. Elle montre que le son de la guerre n’est pas qu’une métaphore : c’est une arme, un outil de désorientation psychique, une chorégraphie de la conquête impériale. Face à cela, la musique électronique ukrainienne constitue un « front sonore » parallèle au front militaire.
Valentyna Kharkhun referme la Partie 3 avec une généalogie des représentations culturelles ukrainiennes de Tchernobyl depuis 1986, jusqu’à l’occupation russe de la centrale en 2022. Elle montre comment la Zone de Tchernobyl est passée d’un trauma national à un objet d’expérimentation artistique et de réflexion sur le temps long, avant de redevenir, avec la guerre, un territoire colonial disputé. L’opéra Chornobyldorf de Hryhoriv et Razumeiko, le documentaire Chornobyl 22 de Radynski incarnent cette troisième phase : la Zone comme palimpseste des catastrophes impériales russes, de 1986 à 2022.
Enfin, la partie 4, « Припущення / Conjectures – Conversations and Speculations », assume délibérément l’incertitude et le spéculatif comme postures légitimes en temps de guerre. Ses quatre contributions adoptent toutes le format dialogique : conversations retranscrites, réflexions d’artiste, spéculations écologiques. Ce refus de la forme académique close est lui-même une prise de position : le temps de la guerre n’est pas celui de la synthèse conclusive.
La conversation entre Asia Bazdyrieva, Svitlana Matviyenko, Oleksiy Radynski et Adrian Ivakhiv est le pivot intellectuel de toute la partie. La question inaugurale d’Ivakhiv — où trouver, dans la culture ukrainienne actuelle, des raisons d’espérer un futur plus juste et écologiquement viable ? — reçoit des réponses qui refusent de se rejoindre en une conclusion harmonieuse. Matviyenko recadre la question : l’enjeu n’est pas un « meilleur futur » mais le futur en tant que tel, dans un contexte où la vitesse de destruction de la guerre rend l’anticipation presque impossible. Elle propose le concept de survivance de Vizenor — une présence active et résistante, non la simple survie —, pour penser ce que font les Ukrainien·nes qui continuent d’écrire, de peindre, de filmer sous les bombes. Asia Bazdyrieva et Oleksiy Radynski soulèvent un problème que peu osent formuler : la solidarité internationale avec l’Ukraine est entravée par la cécité sélective de plusieurs acteurs. Les cadres décoloniaux dominants, faute de vocabulaire pour penser l’impérialisme russe et soviétique, laissent dans l’ombre les formes spécifiques de colonialisme exercées dans l’espace post-soviétique. Pire, l’« occidentalocentrisme » — cette fixation sur la critique du seul Occident — produit des distorsions qui alimentent indirectement la guerre en cours. Des pays comme la Chine, l’Inde ou le Brésil mobilisent ainsi un discours anti-impérialiste pour justifier leur neutralité, tout en ignorant l’impérialisme russe ; et une partie de la gauche intellectuelle peine à reconnaître la guerre en Ukraine comme une guerre coloniale. « Une fausse mythologie de la mission libératrice de l’empire russe/soviétique, censée aider les peuples d’Inde, d’Afrique et des Amériques, contribue en permanence à l’aveuglement sélectif et à l’incapacité des penseurs de gauche, du Nord comme du Sud, à manifester leur solidarité avec l’Ukraine. »
Le dialogue entre Olesia Ostrovska-Liuta et Olena Stiazhkina sur « la vie publique de la nourriture » est l’un des textes les plus inattendus. Parti de l’œuvre de Zhanna Kadyrova, Palianytsia — un pain taillé dans la pierre —, il développe une réflexion sur la nourriture comme lieu de mémoire, de contrôle politique et de résistance identitaire. Stiazhkina forge le concept de « violence alimentaire » pour désigner les pratiques soviétiques de contrôle par la présence forcée de nourriture standardisée — pendant symétrique du contrôle par l’absence, dont l’Holodomor de 1932-33 représente l’extrême meurtrier. Le pain taillé dans la pierre de Kadyrova dit tout cela à la fois : la dureté des corps ukrainiens, la résistance des matières, et le shibboleth linguistique du mot palianytsia (pain de blé) que les soldats russes ne savent pas prononcer.
La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée.
Le chapitre d’Oleksii Vasyliuk, « War and Wild Nature », tranche singulièrement avec le reste du volume. Là où la plupart des contributions relèvent de l’essai culturel ou du témoignage artistique, Vasyliuk écrit en praticien de terrain, zoologiste et cofondateur du Ukrainian Nature Conservation Group, et produit une analyse empiriquement ancrée dans des données écologiques concrètes. Vasyliuk effectue une distinction entre effets de la guerre sur les infrastructures humaines et effets sur les écosystèmes. La déprise agricole forcée — champs laissés en jachère, pesticides non épandus, zones vidées de leurs habitants — crée paradoxalement les conditions d’une renaturation spontanée. L’exemple du fond asséché du lac de retenue de Kakhovka, où des millions de saules et peupliers — colonisant une surface émergée de 1600 km2 — ont atteint la hauteur d’un homme en quelques mois, est tout à la fois effrayant et réjouissant. Vasyliuk se garde pourtant de tout romantisme : dans le sud et l’est, l’abandon des terres ne profite pas aux espèces indigènes mais aux invasives nord-américaines, dont les semences saturent chaque poignée de sol. Le scénario de Tchernobyl — grand massif forestier sauvage reconstitué en quelques décennies — n’est pas reproductible partout. Son regard sur la reconstruction qui viendra après la guerre est encore plus décapant : le besoin de loger des millions de déplacés impliquera des déboisements et l’ouverture de carrières précisément dans les zones épargnées par les combats. Les écologistes, prédit-il avec une amertume lucide, se retrouveront accusés d’« être contre la reconstruction de l’Ukraine ».
La conclusion du chapitre opte néanmoins pour l’espoir, en faisant de l’adhésion à l’Union européenne et des objectifs de la Stratégie pour la biodiversité 2030 le levier d’une conversion écologique possible de l’Ukraine. L’Ukraine est aujourd’hui l’un des premiers exportateurs mondiaux de céréales et d’huile de tournesol, avec un modèle agricole intensif hérité de la collectivisation soviétique, structuré autour de grandes exploitations de monocultures et d’un usage massif d’intrants chimiques ; à cela s’ajoute tout l’héritage soviétique des infrastructures industrielles et énergétiques dont la centrale de Tchernobyl n’est que l’exemple le plus tragiquement célèbre. Mais pour Vasyliuk, « l’Ukraine pourrait avoir l’occasion de devenir une oasis de terres naturelles en Europe, tandis que d’autres pays européens auront la possibilité d’investir dans la préservation des espaces naturels restaurés en Ukraine afin d’augmenter leur proportion à l’échelle de l’Europe dans son ensemble ». L’argument est enthousiasmant, quoique peut-être trop dépendant d’une confiance dans les institutions européennes que l’histoire récente de l’application du droit environnemental dans les pays membres incite à tempérer.
Yuri Yefanov, cinéaste, clôt la Partie 4 avec des notes de travail sur un film en cours, dans lequel il imagine une ville post-guerre recouverte progressivement de forêt, habitée par des créatures hybrides humaines et non-humaines qui inventent de nouvelles règles de coexistence. Il reconnaît la tension structurelle qui traverse son travail : les pires dystopies de la science-fiction du XXe siècle se réalisent devant ses propres yeux, mais son seul outil analytique reste la forme utopique. Il ne sait pas comment représenter un monde commun autrement que dans cette forme et cette honnêteté est plus féconde que n’importe quelle solution illusoire.
Putin khuilo : la question russe et l’horizon décolonial
Le postscript d’Ivakhiv est délibérément sans conclusion — « il est préférable de laisser le volume inachevé, ouvert » — mais il aborde un sujet que le reste du volume avait soigneusement évité : la Russie elle-même, non pas seulement comme ennemi à qui résister, mais comme entité ayant un passé impérial, un présent oppressif, et peut-être un futur à construire. Le titre est une réécriture de l’article fondateur de Tuck et Yang (2012), « Decolonization Is Not a Metaphor », qui avertissait contre l’usage métaphorique et dépolitisant du concept de décolonisation dans les académies occidentales. Ivakhiv l’applique ici au cas russe, et pose la question, vertigineuse9 : que signifierait décoloniser la Russie, non pas comme slogan politique, mais comme projet concret ?
Il recense les différentes significations de l’idée en circulation : la dissolution de la Fédération de Russie en entités plus petites, comme le souhaitent certains mouvements (Free Peoples of Russia Forum, réuni à Prague en 2022)10, la libération des peuples indigènes de Sibérie, du Caucase, de l’Arctique de la domination ethno-russe ; et une décolonisation plus profonde, vers l’intérieur, des subjectivités colonisatrices elles-mêmes — l’émancipation du « sujet impérial russe » de ses propres conditionnements. Ivakhiv cite à cet égard le politologue russe en exil Ilya Budraitskis11, qui argumente que la décolonisation réelle ne peut pas venir de l’extérieur mais doit être une auto-libération collective, et que les conditions en sont pour l’instant inexistantes12.
Carte de la décolonisation de la Fédération de Russie, réalisée par le Free nations of Postrussia forum. https://www.freenationsrf.org/en.
Ivakhiv articule ensuite les trois termes qui structurent l’ensemble du volume — colonialisme, capitalisme, démocratie — en montrant leur intrication. Il critique l’argument de la « guerre par procuration » (proxy war) avancé par certains milieux de la gauche occidentale, selon lequel la Russie représenterait une résistance anti-impérialiste à l’hégémonie américaine13 : la Russie est elle-même capitaliste — klepto-capitaliste, pétro-capitaliste —, et le soutien à Poutine de la part de certains anti-impérialismes du Sud relève d’une confusion entre opposition au capitalisme occidental et soutien à un impérialisme concurrent.
Malgré le cadre « climato-décolonial » énoncé en introduction, Ivakhiv ne traite étonnement pas du rôle du changement climatique dans l’avenir de la Russie. Dans un ouvrage paru peu avant l’invasion russe en Ukraine — Klimat, Russia in the Age of Climate Change —, le spécialiste du système énergétique russe Thane Gustafson énumérait pourtant les effets catastrophiques croissants de la hausse des températures dans le plus vaste pays du monde — dont 70% du territoire est composé de permafrost. Mais pour Gustafson, le défi majeur auquel la Russie est confrontée est avant tout d’ordre économique. Depuis une vingtaine d’années, la prospérité du pays (en partie confisquée par ses élites) repose largement sur la vente de ressources énergétiques fossiles à l’étranger ; et les dirigeants russes ont du mal à admettre que cette manne touchera progressivement à ses limites. L’ère dominée par le pétrole et le gaz approchera tôt ou tard de son déclin, laissant une Russie impréparée au défi climatique et dépourvue de ce qui fonde sa puissance actuelle14.
C’est dans les actes les plus simples de subsistance, obstinément maintenus sous les bombes, que réside la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.
Le fossé est alors abyssal avec la réflexion sur l’avenir qui s’élabore depuis l’Ukraine. La réponse d’Ivakhiv aux défis impérial et climatique enchevêtrés est une conception élargie de la démocratie écologique et décoloniale : une démocratie qui ne se limite pas aux humains qui votent, mais qui intègre les intérêts des non-humains, des générations futures et des peuples marginalisés ; une démocratie qui articule le social, l’affectif, l’écologique et l’intergénérationnel. Il s’inscrit ici dans un dialogue avec Latour (« devenir terrestres »), Stengers (« temps catastrophiques »), Escobar (« pluriversalisme ») et Connolly (« fragility of things »): le corpus des humanités environnementales critiques qui traversait le volume depuis son introduction. La conclusion est sobre et délibérément non-triomphante. Ce que les Ukrainiens ont à offrir au monde, ce ne sont pas des solutions mais des pratiques : les actes les plus simples de subsistance, de soutien mutuel, de « jardinage » les uns pour les autres. C’est dans ces gestes ordinaires — obstinément maintenus sous les bombes — que réside, pour Ivakhiv, la contribution ukrainienne à la pensée d’un monde à venir.
Ce que ce livre fait
Terra Invicta réussit plusieurs choses que peu de volumes collectifs parviennent à accomplir simultanément. D’abord, il traite l’Ukraine comme un lieu d’élaboration intellectuelle, non comme un objet de pitié ou de condescendance savante. Les contributeurs et contributrices, presque tous ukrainiens, ne parlent pas de la guerre mais depuis elle, avec une autorité épistémique et une précision analytique qui désarme les tentations condescendantes de l’occidentalisme académique ; et en même temps, c’est en anglais que ces auteurs s’expriment afin de s’adresser au monde. Ensuite, il tient ensemble des registres d’expérience et d’analyse radicalement hétérogènes. Les tritons d’Odessa coexistent avec la musique électronique de Kyiv, l’histoire de la nourriture soviétique avec la philosophie de la démocratie écologique. Cette hétérogénéité est la condition même de la pensée en situation de catastrophe, où la spécialisation disciplinaire doit céder à une forme d’intelligence collective plus poreuse.
Par ailleurs, ce livre assume l’inachèvement. Dans un contexte où la guerre continue, prétendre à la synthèse serait mentir. Les contradictions entre les contributeurs — sur la place du nationalisme dans la résistance, sur les limites de la solidarité internationale, sur ce que doit être une reconstruction écologiquement juste — sont tout autant laissées ouvertes, de façon productive. C’est la forme la plus intelligente que puisse prendre un livre sur un présent qui n’est pas encore du passé. On peut prolonger cette ouverture en suivant l’appel récent de l’historienne Daria Mattingly qui soutient que la décolonisation ukrainienne restera incomplète tant qu’elle se bornera à dénoncer la violence coloniale russe sans interroger la participation des Ukrainiens eux-mêmes aux structures impériales russes et soviétiques15. Terra Invicta offre enfin quelque chose de précieux : la démonstration que les humanités environnementales ne sont pas un luxe de temps de paix, mais, en l’occurrence, un outil de survie intellectuelle et politique en temps de guerre.
Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent.
Pour conclure, il faut dire la chose franchement : la gauche critique internationale — celle qui lit Fanon, cite Césaire et connaît par cœur l’histoire des luttes anticoloniales d’Amérique latine ou d’Afrique subsaharienne — a longtemps souffert d’un angle mort à l’Est. L’Europe de l’Est, et l’Ukraine en particulier, n’existait dans sa carte mentale qu’en négatif : comme frontière de l’OTAN, comme pion géopolitique, comme variable d’ajustement dans des équations où les vrais enjeux se jouaient ailleurs16. Le recenseur de ce livre n’est pas exempt d’un reproche symétrique : installé à Moscou pour mes recherches doctorales, j’ai moi-même regardé l’espace post-soviétique avant tout depuis la métropole impériale, reproduisant sans toujours le conscientiser la perspective du centre. Terra Invicta travaille à corriger ces biais, non pas en réclamant une place à la table des victimes, mais en imposant l’Ukraine comme lieu de pensée à part entière. Le temps d’une lecture, l’Ukraine et sa diaspora deviennent le centre de ces « Lumières vertes » qui nourrissent l’espoir et nous élèvent17. Reste à s’assurer que cette lumière-là continue de briller aux yeux du monde une fois le livre refermé.
Depuis 2018, Terrestres est la revue de référence des écologies radicales.
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Régis Genté, « Les Kovaltchouks, gardiens du corps — et du portefeuille — de Poutine », Revue XXI, 15 décembre 2025.
Cette recension ne peut pas traiter également toutes ces contributions et demeure de ce fait tout à fait partielle.
Pour reprendre le terme de Kate Brown sur les kresy ukraino-polonais, Kate Brown, A Biography of No Place: From Ethnic Borderland to Soviet Heartland (Cambridge, MA: Harvard University Press, 2004).
Timothy Snyder, Terres de sang : L’Europe entre Hitler et Staline, trad. Pierre-Emmanuel Dauzat (Gallimard, 2012).
Anna Colin Lebedev, La Force des faibles : ce que la guerre en Ukraine a fait aux Ukrainiens (Éditions du Seuil, 2025).
Sabine Dullin, Réflexions sur le despotisme impérial de la Russie (Paris : Payot, 2025).
« Appeal to Decolonize the Russian Federation » e-flux Notes, 22 mars 2022, https://www.e-flux.com/notes/457097/appeal-to-decolonize-the-russian-federation ; le philosophe Alexander Etkind, qui lie lui aussi les enjeux climatiques à la guerre russo-ukrainienne, entrevoyait dès 2023 une potentielle « défédéralisation » de la Russie comme aboutissement de la guerre, Alexander Etkind, Russia Against Modernity (Cambridge, Polity Press, 2023).
Ilya Budraitskis, Dissidents among Dissidents: Ideology, Politics and the Left in Post-Soviet Russia (London, Verso, 2022).
Une posture qui relève du campisme, cette tendance à diviser le monde en deux blocs antagonistes (l’Occident impérialiste d’un côté, ses adversaires présumés progressistes de l’autre) et à soutenir ou excuser tout acteur qui s’oppose aux États-Unis et à l’OTAN, quitte à ignorer ses propres violences impériales.
Thane Gustafson, Klimat: Russia in the Age of Climate Change (Cambridge, Harvard University Press, 2021).
Mattingly insiste sur la dimension épistémique : nombre de chercheurs ukrainiens, héritiers d’une socialisation coloniale, reproduisent encore les hiérarchies impériales dans leur travail. Loin d’affaiblir la position ukrainienne en guerre, reconnaître cette implication asymétrique mais réelle serait la condition d’une victoire qui ne reconduise pas les vieilles habitudes coloniales, Dariya Mattingli, « Dekolonizatsiya bez nevynnosti », Ukraïna Moderna, 15 avril 2026, https://uamoderna.com/blogy/dekolonizatsiia-bez-nevynnosti/
Pourtant, les Ukrainiens sont sans conteste le peuple le plus révolutionnaire d’Europe. En moins de vingt ans, ils sont descendus trois fois dans la rue pour défendre leur liberté — révolution de granite, révolution Orange, Maïdan — et ont à chaque fois changé le cours de leur histoire.
Frédérick Keck, « Les Lumières vertes », AOC, lundi 16 février 2026.