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12.02.2026 à 16:24

Adieu aux cybersoviets : sur les impasses de l’accélérationnisme de gauche

Guillaume Carnino
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À mesure qu’une partie de la gauche découvre l’écologie, on ne cesse de constater qu’elle reste profondément industrialiste, prisonnière de sa foi dans le progrès et la neutralité des techniques. L’historien des techniques Guillaume Carnino adresse une série d’objections à C. Durand et R. Keucheyan auteurs de Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique.

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Temps de lecture : 39 minutes

À propos de Cédric Durand, Razmig Keucheyan, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris, La Découverte, 2024, 254 pages ; Cédric Durand, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris, Amsterdam, 2025, 164 pages.


« Faut expliquer : tu vois, y’a le mauvais chasseur, il voit un truc qui bouge, il tire, il tire. Le bon chasseur, il voit un truc, il tire, mais… c’est un bon chasseur. »

Les Inconnus

À l’instar du bon et du mauvais chasseur, il y aurait, d’après Cédric Durand et Razmig Keucheyan, le bon et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, le bon et le mauvais marché, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Respectivement économiste et sociologue, les deux auteurs tentent, dans leurs derniers ouvrages, de proposer des voies de sortie de la crise environnementale contemporaine. Si ces textes – dont la lecture est aussi ennuyeuse que celle d’un programme politicien – ne passeront probablement pas à la postérité, ils ont l’intérêt de révéler les stratégies industrialistes et technologiques d’une frange non négligeable de ces universitaires se revendiquant politiquement de la gauche. Les analyses de Cédric Durand et Razmig Keucheyan offrent en effet une base programmatique à la France insoumise, et reflètent une position commune au sein d’une partie de la gauche marxiste, condamnée à la cogestion du désastre et donc à l’impuissance – d’où ces tentatives accélérationnistes et éco-modernistes qui ne cessent de revenir sur le devant de la scène, alors même qu’elles ont déjà amplement révélé qu’elles constituaient des impasses.

Dans Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique (La Découverte, 2024), Durand et Keucheyan analysent les limites des positionnements économistes actuels face à l’urgence climatique : ils espèrent ainsi paver la voie d’une stratégie politique permettant de sortir de l’ornière écocidaire dans laquelle nos sociétés s’enfoncent un peu plus chaque année. Dans Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ? (Amsterdam, 2025), Durand retranscrit trois conférences présentées par l’Institut La Boétie (think tank de La France insoumise), et qui, à partir d’une critique de la concentration monopoliste des GAFAM, visent à infléchir le numérique vers davantage d’égalité sociale et de justice environnementale.

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Notre critique de ces deux textes s’organise en quatre temps : après avoir fait part de notre étonnement quant à la référence appuyée à certaines politiques de la Chine contemporaine, nous proposons une analyse critique de leur conception du numérique mondialisé. Dans une troisième partie, nous discutons des conséquences de leur méconnaissance de l’histoire industrielle, une ignorance dommageable car elle engendre une série de contresens sur la nature des processus en cours. Enfin, nous terminons par la mention de plusieurs travaux montrant à quel point leur insistance sur la décision en matière de politique technologique évacue les principaux enjeux environnementaux du monde industriel contemporain.

La Chine contemporaine, modèle écologique ou premier pays pollueur au monde ?

Ce qui étonne assez directement à la lecture de Durand et Keucheyan, c’est leur admiration pour la Chine d’aujourd’hui du point de vue politique et environnemental : la Chine aurait mis en place de nombreux leviers bénéfiques, dont on pourrait s’inspirer afin de « bifurquer » vers un monde meilleur. Si les auteurs en appellent à plusieurs reprises à un renouvellement des formes démocratiques contemporaines, notamment en matière d’écologie, ils semblent néanmoins avoir quelque appétence pour les régimes politiques forts, puisqu’ils revendiquent la constitution de cybersoviets (D1181 ) et voient dans la dictature sud-coréenne de Park Chung-Hee une situation à certains égards inspirante (DK144). Mais c’est dans leurs louanges adressées aux politiques chinoises contemporaines que cette tendance est la plus visible. Il convient ici de citer directement ces propos.

À rebours des nombreux travaux dénonçant les ravages psychosociaux du crédit social chinois2, Durand vante les mérites de ce système, même s’il met en garde contre ses « dérives possibles » (D44) : « Contre l’ignorance créée par le marché, le système de crédit social permet de stabiliser les réputations et de réencastrer les échanges marchands dans le social. » (D44) Là où les sociétés du face-à-face ont été massivement transformées par l’anonymat urbain et la massification industrielle, recourir à un système de gestion numérique de la confiance permettrait de « partir des masses pour retourner aux masses » (Mao est ici directement convoqué et cité – D44, voir aussi D162).

Shanghai, Chine. Crédits : Leon Hu.

Autre source d’inspiration théorique, Jack Ma (créateur du site internet marchand Alibaba.com et président d’Alibaba Group jusqu’en 2019) est longuement commenté au sujet de sa vision du big data et de la prédiction algorithmique, qui permettrait de devenir plus efficace que le marché lui-même en matière de planification et d’optimisation économique (D109-111). Partisan de la nationalisation étatique, Durand suggère que des représentants du gouvernement siègent dans les conseils d’administration des grandes entreprises du numérique, à l’instar de ce qui se fait en Chine : « Ce dispositif a été adopté par la Chine depuis quelques années : l’État chinois est actionnaire des grandes firmes, […] ce qui lui permet d’avoir un droit de regard sur toutes les décisions stratégiques et techniques des Big Tech » (D91, voir D151 aussi).

La stratégie de Temu (une plateforme de commerce en ligne, exploitée par la société chinoise PDD Holdings Inc., qui propose des produits à prix cassés, expédiés aux clients directement depuis les usines) est aussi convoquée comme moyen d’« établir une connexion permanente entre les besoins et la production, et d’orienter cette dernière selon des préférences et des choix collectifs qui ne se réduisent pas à de simples prix » (D120-121). Ce que Durand perçoit comme une vertu est depuis longtemps intégré au sein du marketing contemporain, les mécanismes les plus affûtés de la publicité contemporaine recourant au pair-à-pair (P2P) dont les recommandations commerciales sont bien plus efficaces que les messages publics impersonnels. Vantant à cet égard les mérites de la figure du prosumer (sic), contraction de producer (producteur) et consumer (consommateur), Durand et Keucheyan écrivent ainsi qu’« il ne s’agit plus là de sortir de l’échange marchand mais au contraire de rechercher les voies d’un engagement marchand approfondi » (DK174).

Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ?

Alors que de nombreux auteurs peu évoqués dans ces ouvrages dénoncent, depuis l’avènement du numérique, sa participation à un projet politique délétère3, Durand joint sa voix au cœur des pourfendeurs récents de la « mutation fasciste du capitalisme numérique » (D11), qu’il n’hésite pas à qualifier de « grand événement de l’histoire universelle » (D146). Ce revirement lui fait désormais percevoir les GAFAM comme l’incarnation d’un nouveau Mal. À l’inverse, la riposte industrielle chinoise est vantée comme un incomparable Bien : « Sous les coups de boutoir des prouesses numériques chinoises, le vernis des prétentions suprémacistes des géants de la côte Ouest s’écaille » (D164). Il est néanmoins probable que si Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi font trembler les GAFAM, ce n’est pas pour leur programme politique émancipateur.

Harbin, Heilongjiang, Chine. Crédits : Ziang Guo.

Mais la palme revient sans doute à cette assertion, commune aux deux auteurs qui voient dans la nation chinoise un modèle écologique : « La Chine est en avance sur ses objectifs de décarbonation » (DK152). Premier pays producteur de gaz à effet de serre (plus de 30 % des émissions mondiales), la Chine industrielle produit tous les trois ans, depuis 2003, autant de béton que les États-Unis au cours du XXe siècle4. Multiplier les statistiques sur les pollutions engendrées par ce territoire devenu l’usine du monde semble inutile tant l’affaire est scientifiquement et médiatiquement rebattue : la dégradation très rapide de l’environnement y est telle que le pays, comme toute puissance de premier plan, est contraint d’exporter ses pollutions pour maintenir sa trajectoire industrielle.

Boues de cartouches de toner usagées issues du broyage. Guiyu, Chine. Crédits : baselactionnetwork.

Comment peut-on, en 2025, percevoir la Chine de Xi Jinping comme un modèle environnemental tout en se revendiquant d’une certaine émancipation ? S’agit-il d’un soutien politique volontaire (à l’instar des communistes ayant longtemps défendu le régime stalinien ou de l’extrême droite contemporaine qui s’aligne invariablement sur la Russie de Poutine) ou d’un simple aveuglement idéologique ? Tous les projets de « décarbonation » issus de la pensée économique mainstream réduisent la crise écologique à un problème climatique, mesuré à partir des émissions de CO2, maintenant ainsi le réductionnisme économiciste largement à l’origine des ravages en cours. Dans tous les cas, il convient d’étudier plus avant la rhétorique des auteurs afin de voir comment s’enchâssent ces louanges à l’égard des politiques chinoises dans leur programme politique plus général.

Les effets de réseau du numérique

Durand rêve d’une Europe numérique forte : déplorant le « décrochage européen […] manifeste » (D33) en la matière, et vantant le besoin de « technologies souveraines » (D93), il plébiscite l’interventionnisme étatique en faveur de l’environnement et de la justice sociale : « le numérique lui-même doit faire l’objet d’une planification écologique consciente » (D129). La récente crise sanitaire mondiale est le seul exemple donné quant aux potentialités concrètes de redéploiement du numérique vers davantage d’écologie : « pendant la pandémie de Covid-19, l’Union européenne a négocié avec Netflix une baisse de la qualité des images diffusées par la plateforme pour permettre le développement du télétravail » (D129). Pour le reste, il faut se contenter de déclarations de bonnes intentions quant à « l’utilisation ciblée du numérique à des fins de planification écologique et de décroissance matérielle » (DK123), car imaginer se passer du numérique serait « illusoire » (D140) : « Il nous faudra donc discriminer dans les usages du numérique, développer des mesures de sobriété dans l’usage des outils innovants qui émergeront » (D142). Cette croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que l’agrégation d’ordinateurs et de réseaux que constitue le numérique aujourd’hui fait état d’une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci. Il convient donc de rappeler quelques généralités quant au numérique mondialisé.

Lire aussi | Planification écologique : frein d’urgence ou administration de la catastrophe ?・Geneviève Azam (2023)

Un rapport de 2021 indique ainsi qu’en Europe la part d’utilisation des ressources fossiles serait de 62 % pour les terminaux, de 14 % pour les réseaux et de 24 % pour les centres de données – des chiffres relativement similaires aux évaluations en termes de toxicité environnementale ou de d’impact climatique du numérique5.

La croyance dans la possibilité de sélectionner les seuls effets écologiquement souhaitables d’un système technique aussi immense que le numérique traduit une méconnaissance profonde de la nature de celui-ci.

Les terminaux utilisateurs constituent la face émergée de l’iceberg : ordinateurs, téléphones, tablettes, objets connectés, etc. sont la dimension visible du numérique pour l’utilisateur. Un smartphone contient de très nombreux matériaux, notamment métalliques : nickel, plomb, étain, bismuth, or, argent, tungstène, platine, rhodium, béryllium, cuivre, phosphore, arsenic, gallium, germanium, silicium, zirconium, ruthénium, néodyme, fer, bore, samarium, cobalt, praséodyme, chlore, dysprosium, tantale, niobium, palladium6 – composés qui doivent être extraits de la croûte terrestre pour fabriquer les 1,4 milliard d’appareils mis en circulation chaque année sur Terre7. Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine, sans compter le silicium, constituant de base des puces électroniques que l’industrie s’emploie à insérer dans tous les objets du quotidien8.

Kalgoorlie WA, Australie. Crédits : Matthew de Livera.

L’historien Christophe Lécuyer a ainsi montré combien la trajectoire environnementale de la « vallée du silicone » était délétère9. Dès les années 1950, la firme IBM mène des études et sait que la production électronique engendre des effets néfastes sur la santé, par la suite confirmés par des enquêtes toxicologiques : pollution des nappes phréatiques contaminant l’eau (consommée par les populations à proximité), maladies respiratoires faisant suite à des inhalations acides, destruction de la couche d’ozone liée à l’émission de chlorofluorocarbures (interdits par le protocole de Montréal en 1987, mais de nouveau illégalement émis en grande quantité depuis le début des années 2010), cancers et malformations infantiles engendrées par du trichloréthylène, etc.

Malgré les ravages déjà considérables de l’industrie minière, on s’apprête à extraire en quelques décennies davantage de métaux dans la croûte terrestre que l’on en a miné au cours de l’histoire humaine.

Au fondement de l’électronique réside la matérialité des puces : logiques pour les calculs, mémoires pour le stockage de données, analogiques pour numériser des signaux comme le son ou la lumière, capteurs divers, etc. La fabrication de ces dispositifs à semi-conducteurs est un procédé complexe – et qui ne cesse de se complexifier davantage – utilisant le plus couramment du silicium (extrait du quartz, puis transformé en silicium métal, avant d’être raffiné en polysilicium, soit environ 2933 kWh d’électricité pour produire 1 kilogramme de plaque de silicium à graver10– c’est-à-dire environ les deux tiers de la consommation annuelle d’un ménage français moyen). Les principales étapes au cours desquelles le circuit est peu à peu produit sur un disque de matériau semi-conducteur (le wafer) recouvrent notamment la photolithographie (qui inscrit le masque à graver), la passivation et l’oxydation thermique (création d’un film protecteur par projection d’un agent oxydant à haute température), le dopage (ajout d’impuretés en petites quantités afin de modifier la conductivité), la métallisation (revêtement de la surface avec un métal afin de créer un chemin de retour pour le courant électrique) et la gravure (étape critique qui consiste à retirer une ou plusieurs couches de matériaux à la surface du wafer).

Chacune de ces étapes doit être maîtrisée et contrôlée, c’est-à-dire réalisée dans un environnement hermétique et exempt de toute micropoussière, que l’on appelle conséquemment « salle blanche ». Produire une micropuce électronique consommerait ainsi 32 litres d’eau, soit 20 000 litres pour un ordinateur11 – des estimations très probablement sous-évaluées. Les entreprises qui réalisent cette production, bien que rarement médiatisées, sont parmi les plus cotées financièrement : la capitalisation boursière de TSMC (Taiwan Semiconductor Manufacturing Company) est de 600 milliards de dollars en 2021, soit l’une des dix entreprises les plus chères du monde. Sa nouvelle ligne de production entrée en service en 2022 a coûté 20 milliards de dollars : une salle blanche qui recouvre la surface de vingt-deux terrains de football12. En 2020, la Chine a acheté 350 milliards de dollars de puces électroniques, soit davantage que ses importations de pétrole. En 2021, l’industrie des semiconducteurs a produit 1,1 billion de puces (soit 140 par personne sur Terre) – le dispositif le plus complexe que l’être humain ait jamais produit, dont le cycle de vie (fabrication, tests, packaging) peut impliquer le franchissement de plus de 70 frontières pour un déplacement supérieur à 40 000 kilomètres13.

Une puce informatique sur une carte de circuit imprimé. Crédits : Bermix Studio.

Si quelques rumeurs justifiant l’augmentation du prix des ordinateurs et téléphones suite à la pandémie de Covid-19 ont circulé au sujet des entreprises de microélectronique, l’historien Chris Miller parle sans ambages de la « guerre des semi-conducteurs » comme de l’enjeu stratégique mondial14 : ayant participé à asseoir la puissance militaire américaine, ces composants à la base de l’électronique se sont largement mondialisés et se spécialisent aujourd’hui (pour la performance graphique, pour l’intelligence artificielle, etc.) à mesure que leur coût de fabrication augmente avec leur miniaturisation. La première puce comptait quatre transistors, contre 15 milliards pour celles produites actuellement, alors que seules trois entreprises tiennent la course : TSMC en tête, talonnée par Samsung et Intel. Dès 1985, le physicien Richard Feynman envisageait une limite inférieure en termes de taille à trois atomes pour la construction de transistors15  : or, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.

Dans la fabrication des puces, plus on descend technologiquement vers l’infiniment petit et l’ultimement précis, plus cela nécessite de l’énergie en quantité importante et donc, des coûts considérables.

Par ailleurs, loin de se limiter à des rachats entre grandes firmes, la concurrence capitaliste liée aux micropuces engendre de véritables conflits, et de nombreux morts. Le sociologue Fabien Lebrun a étudié le cas du Congo (RDC) où, depuis les années 1990, l’explosion mondiale de la production de biens électroniques a déclenché une guerre des métaux technologiques qui n’a fait que gagner en intensité depuis16. La région des Grands Lacs en Afrique subit depuis des siècles les ravages de la mondialisation, dont l’extraction des « minerais de sang » (coltan pour les smartphones, cobalt pour les batteries « vertes ») constitue le dernier avatar : économie militarisée, criminalité institutionnalisée, pillage généralisé, travail forcé, viol comme arme de guerre, destruction des forêts et anéantissement de la biodiversité comptent parmi les fléaux qui prospèrent dans le sillage de la « dématérialisation » numérique17.

Lire aussi | Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo・Celia Izoard (2025)

Les infrastructures de transport font voyager les données dans les deux sens entre le fournisseur d’accès contacté depuis un terminal et le fournisseur de contenu. Ces informations peuvent emprunter plusieurs voies pour arriver à bon port (d’où d’ailleurs la robustesse du réseau des réseaux) : communication interne à un même fournisseur d’accès, réseaux de diffusion de contenu (CDN, pour Content Delivery Network), peering privé, points d’échange internet (IXP, Internet eXchange Point) et transporteurs de transit. Les CDN n’existaient pas au début de l’internet commercial, mais aujourd’hui, presque tous les acteurs marchands les emploient d’une manière ou d’une autre pour le contenu régulièrement sollicité. Le plus grand fournisseur tiers de services CDN aux États-Unis est Akamai, avec des revenus de 2,7 milliards de dollars en 201818. Bien que les réseaux de diffusion de contenu soient invisibles pour l’utilisateur, la grande majorité des données reçues passe directement par cette voie. S’il existe des centaines d’IXP aux États-Unis, le plus grand opérateur au monde est Equinix, avec un chiffre d’affaires de plus de 5 milliards de dollars et plus de 200 centres de données dans de nombreuses villes, dont certains sont directement configurés pour servir d’IXP19.

Intérieur d’uin data centers. Photo by Aileen Devlin | Jefferson Lab

Si les satellites sont souvent présentés comme un symbole de la communication du futur, 99 % des données numériques transitent à la surface du globe via des câbles souterrains et sous-marins20. Internet repose ainsi autant sur les câbles terrestres (à l’instar de la fibre optique qui connecte 83 % des foyers en 2023 en France21) que maritimes (dont le plus long, SEA-ME-WE 3, qui connecte l’Asie du Sud-Est, le Moyen-Orient et l’Europe de l’Ouest, totalise 39 000 km, alors que 2Africa, son concurrent direct revendiquant 45 000 km, est en train d’être mis en service). À l’aube des années 2020, le globe est quadrillé par plus de quatre cents câbles sous-marins, pour un total d’environ 1,3 million de kilomètres. Même les zones les plus inhospitalières, comme l’océan Arctique, font l’objet de négociations et de batailles géopolitiques et industrielles afin d’y installer ces autoroutes de l’information, notamment parce que la mise en place d’une liaison internet stable dynamise et rend possible la montée en puissance d’autres activités industrielles (ainsi, le gouvernement russe et les agences fédérales états-uniennes responsables de la route maritime du Nord souhaitent développer le câble Polar Express pour y connecter les ports et les sites d’extraction de ressources tout le long du Passage du Nord-Est22).


Source : www.submarinecablemap.com

L’aspect technique de ces explications ne doit pas nous égarer quant à la prétendue dématérialisation : sur Terre, les dix millions d’antennes-relais (2G à 5G), le milliard de box DSL/fibre, les deux cents millions d’équipements autres (routeurs, bornes WiFi, etc.), le million de kilomètre de câbles sous-marins et la centaine de millions de serveurs dédiés accaparent tant de matières et d’énergie qu’ils constituent l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité23.

Le cloud (qui ne peut être réduit aux GAFAM, comme le croit Durand, D75) est enfin constitué par les infrastructures de stockage de données réparties sur le globe dans un peu moins d’une dizaine de milliers de data centers. Un data center, ou centre de données, est l’infrastructure industrielle permettant d’héberger plusieurs milliers de serveurs informatiques en un même site24. Cela implique de calibrer le bâti (résistance au sol pour des baies de serveurs pouvant dépasser une tonne, faux-plancher ou chemins de câbles au plafond pour la connectique, allées froides et chaudes afin d’optimiser la climatisation, etc.), l’alimentation électrique (les six plus gros centres sur Terre sont alimentés à plus de 100 MW, soit davantage qu’une ville de plusieurs dizaines de milliers d’habitants25), la climatisation (toute panne pouvant déclencher un incendie tant la chaleur émise par les machines est importante), le câblage (chaque salle machine contient plusieurs tonnes de câbles savamment agencés26), l’interconnexion aux réseaux numériques (bien souvent à proximité des grandes villes où streaming, sites commerciaux, jeux vidéo et finance consomment beaucoup de puissance de calcul et de bande passante), la sécurité énergétique et physique (groupes électrogènes dotés de cuves de fioul de plusieurs hectolitres, sas biométriques, vigiles, etc.), et la maintenance de l’ensemble de ces activités (ce qui nécessite une main d’œuvre en permanence sur site afin de pallier les défaillances récurrentes des systèmes27).

Le numérique accapare tant de matières et d’énergie qu’il constitue l’une des plus vastes entreprises de matérialisation jamais engagées par l’humanité.

Même les petites structures de quelques centaines de mètres carrés sont soumises à de véritables contraintes industrielles d’optimisation, là où les plus grands centres de la planète sont de véritables usines à données : le China Telecom-Inner Mongolia Information Park dispose d’une capacité totale de 100 000 baies, soit 1,2 million de serveurs répartis sur 1 kilomètre carré et alimentés à 150 MW, pour un coût total évalué à 3 milliards de dollars. Comme le résume un consultant de la filière : « il n’y a pas de bâtiment qui, au mètre carré, coûte plus cher qu’un centre de données de haut niveau28 ».

Le cloud est une prolifération d’usines

Récapitulant l’histoire de la concentration industrielle des machines informatiques, l’historien Nathan Ensmenger énonce cette vérité simple mais trop méconnue : le cloud est une usine (« the cloud is a factory29 »). À l’échelle du globe, c’est d’ailleurs le charbon, bien plus que l’éolien ou le nucléaire, qui alimente ces gigantesques centres de calculs et de données. La multinationale Google tente ainsi de redorer son blason environnemental en promettant la mise en place d’infrastructures colossales visant à fournir une électricité renouvelable à l’ensemble de son parc de machines30) : puisque l’éolien ou le solaire ne sont pas des énergies suffisamment stables en termes calendaires, plutôt que de les suppléer intégralement par des énergies fossiles (comme c’est généralement le cas aujourd’hui), la firme construit des parcs continentaux d’infrastructures « renouvelables » afin de les activer algorithmiquement au gré de la météo et de ses besoins énergétiques. À terme, l’idéal consisterait à faire coïncider les aléas de la production d’électricité avec la répartition des calculs sur une zone étendue (voire la planète), afin de ne plus être tributaire du fossile.

Quand bien même ces énergies prétendument renouvelables ne dépendraient pas d’énergies carbonées pour la production de leurs infrastructures, on peine à imaginer comment le fait de recouvrir des déserts de panneaux solaires et des océans d’éoliennes pourrait être une solution face aux atteintes environnementales contemporaines. On saisit alors à quel point le déploiement du numérique implique une réorganisation colossale du monde afin de rendre à chaque instant disponibles les données requises : l’empreinte écologique d’internet est gigantesque, et elle ne fait que croître. Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière. Alors que s’accroît la longueur des chaînes industrielles grâce au numérique, l’empreinte géographique de celui-ci s’accentue ; et à mesure que l’emprise territoriale du numérique augmente, la capacité d’optimisation qu’il offre grandit ; ad infinitum.

Le numérique encapsule et optimise l’ensemble des processus industriels et des macro-systèmes techniques, tout en constituant lui-même un secteur industriel à part entière.

Avant l’explosion de l’industrie du data center liée au développement des intelligences artificielles génératives, une controverse existait quant au fait que l’amélioration de l’efficacité énergétique des machines puisse endiguer la croissance de l’impact environnemental liée au développement des centres de données31. Certains auteurs faisaient remarquer que la baisse relative de consommation électrique cachait en réalité une augmentation de la consommation d’eau32 (les nouvelles technologies de climatisation fonctionnant de façon plus « sobre » d’un point de vue électrique nécessitaient davantage de ressources hydriques). Autrement dit, la facture environnementale doit toujours être payée à un moment ou à un autre. David Bol, spécialiste des systèmes électroniques minimalistes, explique d’ailleurs que les arguments vantant l’amélioration de l’efficacité énergétique sont fallacieux et dangereux tant ils masquent la fuite en avant contemporaine33.

Une deux plus grandes décharges d’E-Waste au monde à Agbogbloshie (Ghana). Crédits.

Quoi qu’il en soit, à l’heure des investissements massifs dans les technologies de l’intelligence artificielle, ces débats des années 2010 paraissent presque lunaires : « Amazon, Microsoft, Google et Meta (Facebook, Instagram) [investissent] en 2024 […] 200 milliards de dollars (187 milliards d’euros) en nouvelles infrastructures, soit 45 % de plus qu’en 2023 et 180 % par rapport à 201934 » – des placements logiques quand on sait qu’une requête sur un assistant d’intelligence artificielle générative consommerait dix fois plus d’électricité d’une simple recherche sur Google, elle-même pourtant déjà l’agrégat de calculs dispatchés dans les quelques 900 000 serveurs de la firme.

Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique.

On comprend à quel point les volontés de faire « bifurquer le numérique » vers davantage de sobriété sont naïves et irréalistes : d’après Durand, « les data centers d’aujourd’hui regorgent d’informations ultra-précises couvrant un spectre immense d’activités et d’objets humains et non humains. Il y a là, potentiellement, une infrastructure informationnelle inouïe pouvant être mise au service de la bifurcation » (D121). Dans la droite ligne du vieux projet de contrôle cybernétique intégral, l’idée de maintenir le quasi-million de serveurs de Google pour ne réaliser que des recherches internet bénéfiques pour l’environnement relève de la fable sociotechnique. Véritable pensée magique du numérique, ces incantations sont aussi absurdes que si l’on entendait maintenir les infrastructures autoroutières, minières et pétrolifères de la civilisation automobile pour ne laisser circuler que les ambulances. Ce qui n’empêche pas Durand et Keucheyan de claironner qu’« un autre numérique est possible » (DK115), et de déplorer la « perte de contrôle sur nos existences, accaparées et contrôlées par le numérique » (D51), puisque d’après eux, ce sont les méchants GAFAM qui s’accaparent aujourd’hui indûment les bénéfices d’une industrie qui jadis profitait à tout le monde. Et l’on saisit alors qu’ils ne connaissent pas mieux les dynamiques historiques de l’industrialisation que celles du numérique.

Une histoire industrielle méconnue

D’après les dires de Durand lui-même (D19), son concept phare de technoféodalisme (qui vise à épingler l’hégémonie prédatrice des firmes monopolistiques étasuniennes du numérique35 – les GAFAM ou Big Tech) est emprunté à un ouvrage de jeu de rôle publié en 199036. De la même manière (D98), c’est dans le feuilleton télévisé Star Trek que Durand va chercher le concept de cyber-éco-communisme (quand la conscience numérique globale de l’humanité subordonnerait enfin l’économique au politique), revendiquant ainsi cette abondance technologique débridée qui percole l’ensemble des épisodes de la série. L’inspiration conceptuelle en dehors du champ académique n’est pas un problème en soi, mais que les notions centrales d’une critique qui se veut anticapitaliste soient directement issues de la culture de masse produite par l’industrie du divertissement a de quoi laisser perplexe.

On ne peut reprocher à un auteur d’avoir tout lu – une tâche impossible en l’état de la science numérique mondialisée. Mais il aurait néanmoins pu être judicieux, dans le cadre de livres programmatiques traitant de numérique, de capitalisme industriel et d’environnement, d’aller regarder quelques travaux d’histoire des technologies, de sociologie de l’industrie, de philosophie des techniques, d’économie de la subsistance, d’histoire de l’environnement, de critique de la valeur, d’écologie politique ou même de STS consacrés aux liens entre industrie, numérique et pollution.

The Romance of Indian Railways 1975.

Cette cécité par rapport aux travaux récents conduit à une série de contresens ou de fausses ruptures historiques. Durand perçoit ainsi la prédation des Big Tech sur des infrastructures et productions mutualisées comme une nouveauté radicale propre au technoféodalisme numérique (D73), là où en réalité l’histoire de l’industrialisation regorge, depuis deux siècles au moins, de ce type d’accaparement. Ainsi le déploiement du chemin de fer indien est-il entièrement préempté par des firmes britanniques : les bénéfices revenaient aux compagnies anglaises mais la main-d’œuvre était fournie par le gouvernement indien, qui devait par ailleurs garantir le remboursement des capitaux anglais en cas d’échec du projet (i.e. 95 000 000 £ investies entre 1845 et 1875 pour installer plus de 8 000 km de lignes37). La construction des infrastructures technologiques est le fruit d’une mutualisation des coûts par les gouvernements (y compris aux États-Unis, prétendue terre du libre-échange38), généralement suivie à plus ou moins brève échéance par une privatisation des bénéfices. L’histoire de la construction des réseaux numériques ne diffère aucunement de cette histoire industrielle : les acteurs de la téléphonie, financés par l’État, ont installé les infrastructures ayant rendu possible le déploiement des multinationales du numérique.

L’économiste Marianna Mazzucato montre que les fonds publics sont à l’origine du développement des plus grands succès de la firme Apple (iPod, iPhone et iPad), et que cette situation est la norme et non l’exception : le même type de soutien appuie le développement des nanotechnologies, des biotechnologies, des énergies renouvelables industrielles, des firmes pharmaceutiques, etc.39 L’histoire de l’industrialisation nous apprend que l’organisation duale État/entreprises permet invariablement de mutualiser les coûts et de privatiser les bénéfices.

La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale.

De la même manière, Durand perçoit une situation inédite et spécifique au technoféodalisme des Big Tech dans la monétisation des rapports de dépendance à certaines productions (D155). La quasi-totalité de l’histoire des macro-systèmes techniques expose pourtant ces mêmes dynamiques à l’œuvre, et ce dès les débuts de la construction des grands réseaux technologiques (gaz, électricité, téléphone, etc.40 ). Car l’intérêt d’un macro-système technique réside dans sa capacité à délivrer de certaines contraintes en regroupant leur production en des lieux distants afin de pouvoir bénéficier de leurs effets en tout point du réseau : on croit alors posséder en propre une faculté disponible sur le lieu du branchement au système (la voiture sur la route, le smartphone tenu dans la main, le plat surgelé sorti du congélateur, etc.), faculté qui est en réalité conditionnée par d’immenses chaînes de traitement en amont et en aval, et dont le point réticulaire auquel on se branche a incessamment besoin pour continuer à exister. La tranquillité apparente de la personne connectée au réseau est conditionnée par un encadrement serré de son intégration ; l’abondance tangible est arrimée sur une mise en dépendance globale. Historiquement, cette dépendance est la source de nombreuses résistances face au développement de ces réseaux technologiques. Dès les débuts du XIXe siècle, les promoteurs français de l’éclairage au gaz sont ainsi confrontés aux réticences des élites mondaines, voyant d’un mauvais œil cette subordination des foyers à l’industrie qui remet en cause la hiérarchie sociale : le « père de famille [se verrait soumis] au pouvoir d’un industriel, ou pire, d’un quelconque employé qui peut à tout moment couper l’alimentation au gaz41 ». Que l’industrie s’immisce dans les relations familiales paraît alors inacceptable.

Éclairage au gaz à l’honorable société de Lincoln’s Inn, Londres, 2008, Arpitt.

Mais ces controverses passées constitueraient un obstacle théorique et politique pour les auteurs, qui préfèrent vanter ce bon vieux temps du capitalisme à l’ancienne, vicieusement perverti par d’avides Big Tech : pour Durand, « le capitalisme industriel était un jeu à somme positive » (D50), car il s’agissait alors de produire des richesses matérielles le moins cher possible, donc potentiellement accessibles à tout le monde. On ne peut qu’inviter les auteurs à découvrir les travaux (en vérité bien trop nombreux pour être longuement cités ici) d’histoire de la colonisation42, du mouvement ouvrier43 ou de l’exploitation des femmes dans le commerce, l’industrie et l’administration44. Il faut à ce propos mentionner les études de flux matériel (material flow analysis), qui ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde. Un collectif historien montre qu’entre 1830 et 2015, la France se comporte « comme un parasite », important massivement des matières premières pour alimenter son métabolisme industriel : sa consommation de ressources est multipliée par neuf sur la période45. Entre 1860 et 2010, l’Espagne passe de 58 à 570 millions de tonnes de consommation matérielle directe annuelle (soit de 2,8 à 11,6 tonnes par habitant),46.

Les études de flux matériel ont fait un sort définitif à ces visions classistes, sexistes, coloniales et eurocentrées, selon lesquelles l’industrialisation capitaliste aurait jadis in fine profité à tout le monde.

Cette croissance est progressive, mais s’accélère grandement dans la deuxième moitié du XXe siècle, quand le pays devient importe plus qu’il n’exporte de matières premières. La biomasse composait 98 % des ressources mobilisées sur la péninsule ibérique en 1860, une part qui se réduit à 16 % en 2010 – cette disparité provenant massivement de l’augmentation du recours aux ressources fossiles non renouvelables. Cette tendance est générale et concerne en premier lieu les États-Unis et l’Europe47 (bien que la Chine les dépasse aujourd’hui). Autrement dit, l’industrialisation implique, sur le long terme, l’intensification des circulations de matière à l’échelle du globe, au profit des populations dominantes48 : les pays les plus fortunés consomment en moyenne dix fois plus de ressources que les autres49. En 2022, la consommation énergétique est d’environ 36 000 kWh/hab./an en France, 194 000 au Qatar, 78 000 aux États-Unis, 7 100 en Inde, et 217 en Somalie50.

Lire aussi | « Au Congo, l’extractivisme détruit une économie fondée sur la relation »・Gloria Menayame et Celia Izoard (2025)

Sans mettre en avant de tels éléments, il est ainsi plus simple pour Durand et Keucheyan de prétendre qu’« au cours des XIXe et XXe siècle, le progrès technique était volontiers perçu comme un facilitateur d’utopie ou de projets plus sérieux pour dépasser les dominations » (D96-97) et que « l’écologie s’inscrit dans la grande épopée du progrès » (DK75), alors même que l’idéologie du progrès a été épinglée à plusieurs reprises comme faisant précisément partie d’un discours lénifiant visant à faire taire les nombreuses contestations de l’industrialisation51. Un véritable culte dédié aux « héros de l’invention52 » se déploie au XIXe siècle et permet de naturaliser la fable progressiste en l’adossant aux grandes étapes censées avoir mené au monde tel qu’on le connaît. L’institutionnalisation de l’innovation-panacée arrimant cette grande fresque du progrès est le fruit de stratégies délibérées mises en œuvre par les protagonistes au cœur de la production industrielle, bénéficiaires des rapports de force qui s’y sont cristallisés53 : ingénieurs, managers, consultants et décideurs politiques ont fait de l’innovation une solution politique. Juges et parties très intéressés au développement d’un tel retournement, ces divers acteurs ont tenté de bâillonner les contestations qui les visaient en donnant à leurs intérêts l’apparence de la nécessité historique : le progrès.

Progrès. Les Escargots non sympathiques. Honoré Daumier, 1896.

S’il est bien évidemment souhaitable d’élaborer des trajectoires d’émancipation et d’amélioration des conditions de vie collectives, revendiquer naïvement le progrès comme évidence politique sans avoir aucune conscience de ces débats passés revient à rejouer, volontairement ou non, ces rapports de force et à se positionner linguistiquement et politiquement du côté de l’exploitation. Poursuivant ces analyses sociocentrées, les deux auteurs abordent la question des besoins, dont Keucheyan a fait son cheval de bataille. Pourtant conscients du fait que le capitalisme crée des besoins factices, leur liste préfigurant le « gouvernement par les besoins » égrène les différents articles du mode de vie urbain contemporain : « un réfrigérateur pour conserver [les aliments]. Une surface de 30 m² pour deux est un minimum, auquel s’ajoutent 10 m² par personne. Avoir accès à l’électricité : le logement doit être éclairé, disposer d’un système de chauffage et/ou de climatisation selon les régions […] Un téléphone par personne paraît indispensable aujourd’hui, mais un ordinateur et une télévision par foyer suffisent » (DK73).

Toutes les sociétés humaines, quels que soient leurs environnements et techniques disponibles, ont invariablement considéré que leur mode de vie était le bon. Vouloir universaliser le mode de vie industriel contemporain est ainsi doublement problématique : d’une part, cela revient à imposer une vision industrialiste et eurocentrée du « bon mode de vie », même si les auteurs s’en défendent en invoquant « l’apport de la délibération démocratique » (DK78) ; d’autre part, cela ne permet aucunement de garantir une trajectoire sociotechnique mettant réellement fin aux ravages du capitalisme industriel (ergoter sur le nombre d’écrans par foyer, des technologies que les auteurs entendent déployer « à l’échelle de l’espèce humaine » [DK75], ne risque pas d’infléchir grandement les courbes d’émission de gaz à effet de serre dans les prochaines années). En son point limite, un tel positionnement n’est finalement aucunement incompatible avec les propos de George Bush père, qui déclarait en 1992 au Sommet de la Terre de Rio que « le mode de vie américain n’est pas négociable ».

On imagine aisément les deux auteurs s’offusquer d’une telle association. Pourtant, force est de constater que leur propos est profondément accélérationniste : « le capitalisme n’assurera pas la transition énergétique de manière suffisamment rapide » (DK22). Reprenant à leur compte la notion de transition, véritable fiction historique faisant croire à l’existence de basculements entre régimes énergétiques au cours de l’industrialisation, Durand et Keucheyan refusent visiblement de percevoir l’œuvre idéologique derrière la notion. Alors que le pétrole a augmenté la consommation de charbon, que le nucléaire a accru l’extraction pétrolifère, que l’éolien a fait croître la consommation électrique, etc.54, le capitalisme œuvrerait dans le bon sens, bien que trop lentement. Durand et Keucheyan colportent à leur façon le mythe d’une énergie qui nous sauverait des déboires écologiques contemporains – un fantasme irréaliste qui fait fi des leçons de l’histoire : le pétrole est (au départ) aisé à extraire et ses rendements sont extrêmement élevés. Sa massification a pourtant eu pour conséquence l’augmentation du recours à toutes les autres sources d’énergie. Quand bien même de nouveaux modes d’extraction moins polluants verraient le jour, ils ne feraient qu’augmenter la consommation énergétique globale, et donc in fine la dégradation des écosystèmes : aucune énergie miracle ne nous sauvera. À l’heure actuelle, les multinationales de l’énergie sont d’ailleurs en train de se repositionner afin de pérenniser au mieux la croissance énergétique capitaliste, en s’arrimant sur la décarbonation (et ce qu’elle soit une réalité ou un pur alibi55.).

Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.

Mais pour Durand et Keucheyan, le problème reste celui des temporalités de l’innovation : la « restructuration [des économies réelles] est difficile : elle demande du temps pour permettre aux effets de l’innovation technologique de se diffuser ou à l’évolution des comportements de se déployer » (DK25). Contre tous les travaux qui ont pu pointer l’accélération comme dynamique motrice de l’industrialisation56, Durand et Keucheyan croient toujours que le problème vient de la lenteur du capitalisme, qu’il faudrait politiquement accélérer.

N’étant visiblement pas à une contradiction près, Durand cite l’historien David Noble, à propos de son livre séminal Forces of Production57 où il montrait que « l’enjeu, pour les directeurs d’usine, était principalement de réduire [par le recours aux machines – notamment à commande numérique] la souveraineté exercée par les travailleurs et les syndicats sur le processus de travail lui-même, ce qui revenait à déqualifier le travail pour moins en dépendre » (D68). Cette analyse pionnière de Noble est aujourd’hui bien documentée historiquement, et concerne l’ensemble du processus d’industrialisation58 : déposséder les travailleurs de l’exclusivité de leurs savoirs et savoir-faire – c’est-à-dire les rendre disponibles et appropriables par toute personne – permet la mainmise croissante du capital sur le travail. Sans y voir de contradiction (puisque le seul enjeu pour lui est d’établir la coordination des acteurs sur une autre base que le marché), Durand cite comme source d’inspiration, littéralement deux pages plus loin, l’ultralibéral Friedrich Hayek, qui défendait le fait que la « libre circulation des connaissances est l’élément décisif pour permettre le progrès de l’humanité » (D70).

Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques.

La palme de l’ignorance en matière d’histoire industrielle revient probablement à ce mépris celé des populations contemporaines des débuts de l’industrialisation, qui n’auraient pas compris que les infrastructures manufacturières pouvaient polluer. D’après Durand, notre situation est bien différente, puisqu’aujourd’hui « la destruction de la planète perdure, mais en connaissance de cause » (D99). Jadis, nul n’aurait envisagé que l’industrie puisse polluer, alors qu’aujourd’hui, nous sommes bien plus éclairés. En réalité, nos ancêtres n’étaient aucunement aveugles aux ravages de l’industrialisation, une naïveté qui paraît absurde dès qu’on prend le temps de lire la presse du XIXe siècle, qui décrit parfois très précisément le détail des destructions en cours59. Hier comme aujourd’hui, le problème n’est pas l’inconscience écologique, mais l’impuissance collective face aux inerties colossales engendrées par le déploiement de gigantesques systèmes techniques. Le problème n’est pas la connaissance, ni même peut-être la volonté d’agir, mais l’inadéquation de nos moyens d’action, rendus inopérants par la complexification technologique et administrative à laquelle participe d’ailleurs directement le déploiement numérique.

La constitutivité technique contre le décisionnisme

L’ensemble du propos de Durand et Keucheyan est infusé d’une métaphysique instrumentaliste, qui ne voit dans les techniques qu’un moyen pouvant être utilisé à diverses fins – la seule question devenant alors celle de la décision : que faire de ces merveilleuses techniques ? Alors que la philosophie, l’histoire et la sociologie des dernières décennies ont totalement invalidé cette mythologie de la neutralité de la technique, les deux auteurs ne voient dans les dispositifs industriels contemporains qu’un outil que l’on pourrait aisément plier à notre volonté politique : « Si nous le décidons, production et consommation peuvent […] être subordonnées à la reproduction des écosystèmes et à la préservation des grands équilibres de la biosphère » (DK141). Cette banalité résume tout leur propos, et témoigne du fait qu’ils n’ont au fond pas grand-chose d’autre à dire. Durand fait mine de s’interroger à ce propos : « un outil si puissant de connaissance et de contrôle utilisé dans le seul objectif de générer du profit ne pourrait-il pas être détourné à d’autres fins ? » (D97). Et les deux compères de se lamenter : « La raison principale de cet échec [des actions écologiques entreprises au cours du dernier demi-siècle] tient au caractère second de la question environnementale par rapport aux objectifs de croissance économique » (DK18). Écrire deux livres pour aboutir à l’idée que le problème environnemental contemporain se résumerait à une question de volonté politique paraît quelque peu dérisoire quand on connaît la littérature qui a tenté d’attaquer sérieusement ces questions, et dont nous n’offrons ici que quelques morceaux choisis.

Le sociologue François Dedieu montre ainsi, au sujet des pesticides, que c’est l’organisation globale des activités et professions rattachées à la bonne gestion des normes sanitaires qui interdit toute opposition réelle au déploiement des intrants produits par l’industrie chimique60. Les lobbies agroindustriels œuvrent bien sûr en coulisse pour semer le doute. Mais l’inaction généralisée face à ces composés dont la dangerosité est avérée depuis plus d’un demi-siècle n’est pas tant le fait d’une manipulation machiavélique que d’un déni collectif engendré par une production active d’ignorance favorisée par les protocoles officiels d’évaluation des risques et résultant in fine de la complexité des formes d’organisation contemporaine du travail, dissolvant toute responsabilité dans des chaînes de causalité trop distendues pour être efficaces. Le problème n’est pas la connaissance, mais l’impuissance.

Dans leur étude des toxicités planétaires, les historiennes Soraya Boudia et Nathalie Jas discutent de cette impuissance de la science contemporaine (leur ouvrage est surtitré Powerless Science) : « Le constat dressé dans ce livre est très sévère : si la science joue un rôle déterminant dans la définition et la mise en évidence des effets sanitaires et environnementaux dangereux, si elle a parfois fourni des ressources aux mouvements de défense et contribué à l’adoption de nouveaux systèmes de régulation plus protecteurs, elle a aussi largement participé à invisibiliser et à pérenniser des situations problématiques. Elle l’a fait en leur conférant le sceau de l’objectivité, en produisant et favorisant certains résultats au détriment d’autres et en donnant aux politiques adoptées une apparence de décision raisonnée alors qu’il s’agissait en fait d’un renoncement. Ainsi, la science contribue à l’élaboration de systèmes de régulation produisant et diffusant l’ignorance, rationalisant et légitimant des politiques publiques qui naturalisent les asymétries entre ceux qui sont affectés par les contaminations et ceux qui en bénéficient, que ce soit financièrement ou en termes de confort de vie61. » La production scientifique participe à des processus de normalisation pérennisant ignorance et inégalités.

Investiguant ces processus de normalisation, le sociologue Léo Magnin explique quant à lui que les haies, massivement détruites en France lors de la modernisation agricole après 1945, sont désormais plébiscitées en tant que réservoirs de biodiversité, et ce alors même que leur nombre ne cesse de diminuer. À la croisée de multiples normes (techniques, environnementales, politiques, économiques, etc.), les haies sont la cible de feux croisés dont le niveau d’intrication n’est maîtrisé par personne, et qui aboutissent à perpétuer les destructions écologiques : « Si l’environnement n’a jamais été aussi présent en tant que motif de préoccupation, on ne décèle cependant aucun sens de l’histoire vers l’écologie62 ». Le souci ne vient pas d’une absence de conscience, ni même d’un manque de volonté, mais d’une incapacité à traduire ces prises de position en autre chose qu’une poursuite des trajectoires écocidaires contemporaines.

Interrogeant les effets directs des stratégies d’optimisation énergétique et technologique, les ingénieurs prospectivistes Christopher Magee et Tessaleno Devezas ont suivi l’effet rebond de cinquante-sept innovations depuis les années 193063 : dans chacun des cas étudiés, l’élasticité de la demande couplée à l’amélioration du taux de performance technique a abouti à une augmentation et non à une diminution des ressources matérielles utilisées. Plus on innove, améliore et réduit le coût (y compris écologique) d’une technologie, plus on impacte les écosystèmes ! En dernière instance, la maîtrise technoscientifique et la puissance technologique ne se convertissent jamais en relâchement de la pression sur les environnements. La complexification industrielle engendre l’impuissance politique, notamment environnementale.

Les dirigeants (Verwaltungsrat) de IG Farben vers 1935, avec à gauche au premier plan Carl Bosch et à droite Carl Duisberg. Crédits : Hermann Groeber 

Analyse pionnière des effets délétères de cette complexification technologique, l’article de l’historien Thomas P. Hughes publié en 1969 et consacré à la synthèse ammoniacale64 montre que la vision conspirationniste de l’histoire ne permet pas de comprendre les dynamiques qui présidaient à la stratégie du groupe IG Farbenindustrie (anciennement BASF) lors de la montée du nazisme en Allemagne. La Première Guerre mondiale avait conduit à produire un important complexe industriel de synthèse d’ammoniac, utilisé pour fabriquer des gaz de combat, devenu inutile lors du désarmement. Dans les années 1920, le groupe était ainsi détenteur d’infrastructures gigantesques proposant une solution à un problème qui n’existait plus : il fallait donc en trouver un nouveau, ce que les velléités expansionnistes hitlériennes allaient idéalement fournir. Les modifications des dispositifs à réaliser étaient minimes pour obtenir des usines produisant de l’essence synthétique, une industrie en parfaite adéquation avec les visées autarciques de l’armée du Reich. Archives à l’appui, Hughes montre que les charges retenues contre la firme lors du procès de Nuremberg partaient du principe naïf de l’agentivité absolue des êtres humains, sans tenir compte de l’immense inertie que peuvent constituer les infrastructures techniques. Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : le momentum est pour Hughes la force inertielle, la persistance ontologique et l’élan déployés par un macro-système technique. Cette inertie macro-systémique mêle des facteurs matériels (infrastructures usinières), techniques (formation des personnels), socioculturels (pédagogie, traditions et habitudes), juridiques (institutionnalisation dans le droit), politiques (inscription dans les partis et pratiques de gouvernement à l’échelle d’un État), etc. Le momentum apparaît alors comme la direction vers laquelle le monde humain est orienté par un ensemble multifactoriel de trajectoires organisées autour d’un système technique65, jouant parfois avec les aléas politiques66.

Tout immense ensemble technologique est à la fois dépositaire et instigateur d’une prescription sociale à part entière : un macro-système technique est porteur d’une force inertielle et d’un élan qui lui donne une certaine direction.

Dans leur ignorance totale des travaux consacrés à ces questions, la plus grande naïveté de Durand et Keucheyan consiste peut-être de continuer à penser que tout est affaire de volonté, et qu’il faut avant tout emporter la conviction afin que tout le monde se dresse face aux méchants pollueurs, alors que les structures techniques du monde préemptent très largement les choix possibles : si on désire conserver l’automobile, routes, autoroutes, constructeurs, extraction minière, énergies, firmes et conglomérats industriels viendront avec. En dehors des élites qui ont tout intérêt à rester aveugles aux trajectoires réellement engagées, de nombreuses personnes sont déjà convaincues que le mode de vie contemporain fondé sur l’exploitation industrielle du monde n’est pas nécessairement la panacée, ce qui ne change malheureusement pas grand-chose à la situation : le problème se situe très largement du côté des infrastructures matérielles de nos sociétés, et ce n’est pas une simple décision qui permettra de transformer data centers, télévisions, ordinateurs, automobiles, plats surgelés et bombes nucléaires en vecteurs d’émancipation du capitalisme industriel.

Durand et Keucheyan se disent défenseurs de la démocratie. Pourtant, leur proposition politique principale consiste à décider que le monde industriel contemporain soit mis au service de la justice sociale et de l’environnement. Les populations doivent-elles simplement se ranger « démocratiquement » à leur avis, car il en va de leur intérêt ? Forcément, peut-on croire en les lisant, puisqu’ils se disent tous deux « de gauche » donc bien intentionnés. Envisagent-ils plutôt un modèle politique davantage musclé, à l’instar des politiques chinoises qu’ils encensent, afin de pousser les masses à se ranger à leurs vues ? Peut-être, si l’on en juge par les éloges qu’ils adressent à plusieurs reprises à divers régimes autoritaires. Quelles que soient les réponses à ces questions, les perspectives politiques esquissées ne sont guère réjouissantes.

Comment faire pour sauver le monde ? Suivons les recommandations d’un économiste et d’un sociologue afin que l’ensemble des systèmes contemporains nous mène vers des cieux plus cléments. Car n’oublions pas qu’il y a le bon numérique et le mauvais numérique, le bon et le mauvais État, les bonnes et les mauvaises multinationales, le bon et le mauvais capitalisme industriel. Après avoir lu plus de quatre cents pages, on comprend enfin que Cédric Durand et Razmig Keucheyan pensent très fort qu’un autre monde est possible, à condition de ne rien changer ou presque, si ce ne sont les rênes du pouvoir qu’il faudrait confier à Cédric Durand et Razmig Keucheyan.


Photo d’ouverture : Yaroslavl, Russia. Crédits : Valeriy Kryukov

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Notes

  1. Les références à Durand Cédric, Faut-il se passer du numérique pour sauver la planète ?, Paris : Amsterdam, 2025, sont notées par la lettre « D » suivie du numéro de page (ex : D66). Les renvois à Durand Cédric, Keucheyan Razmig, Comment bifurquer ? Les principes de la planification écologique, Paris : La Découverte, 2024, sont signalées par les lettres « DK » suivies du numéro de page (ex : DK123).
  2. Loubere Nicholas, Brehm Stefan, 2019, “The Global Age of Algorithm: Social Credit and the Financialisation of Governance in China”, in Franceschini Ivan et al. (dir.), Dog Days: Made in China Yearbook 2018, Canberra : ANU Press, p. 142-147 ; Hoffman Samantha, 2019, “Managing the State: Social Credit, Surveillance, and the Chinese Communist Party’s Plan for China”, in Wright Nicholas D. (dir.), Artificial Intelligence, China, Russia, and the Global Order, Air University Press, p. 48-54 ; Arsène Séverine, 2021, « Le système de crédit social en Chine : la discipline et la morale », Réseaux, n° 225, p. 55-86.
  3. Alexandre Olivier, Beuscart Jean-Samuel, Broca Sébastien, 2022, « Une sociohistoire des critiques numériques », Réseaux, n° 231(1), p. 9-37 ; Groupe Marcuse, 2013, La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les moyens de s’y opposer, Le Batz : La Lenteur ; Spitzer Manfred, 2019 (2012), Les Ravages des écrans. Les pathologies à l’ère numérique, Paris : L’échappée.
  4. Courland Robert, 2011, Concrete Planet : The Strange and Fascinating Story of the World’s Most Common Man-Made Material, Buffalo : Prometheus.
  5. Bordage Frédéric (dir.), 2021, Le numérique en Europe. Une approche des impacts environnementaux par l’analyse du cycle de vie, Bruxelles : The Greens/EFA, p. 9.
  6. Voir notamment le travail réalisé par l’association SystExt sur l’agrégation des métaux dans la construction d’un smartphone standard : https://www.systext.org/node/1724 (consulté le 20 novembre 2025).
  7. https://www.plymouth.ac.uk/news/scientists-use-a-blender-to-reveal-whats-in-our-smartphones (consulté le 20 novembre 2025).
  8. Izoard Célia, 2024, La Ruée minière au xxiesiècle. Enquête sur les métaux à l’ère de la transition, Paris : Seuil.
  9. Lécuyer Christophe, 2017, “From Clean Rooms to Dirty Water: Labor, Semiconductor Firms, and the Struggle over Pollution and Workplace Hazards in Silicon Valley”, Information & Culture, n° 52(3), p. 304-333.
  10. https://ecoinfo.cnrs.fr/2010/10/20/le-silicium-les-impacts-environnementaux-lies-a-la-production/ (consulté le 20 novembre 2025).
  11. https://www.geo.de/mitmachen/frage-des-tages/23786-quiz-frage-des-tages-1412021-die-herstellung-eines-mikrochips?utm_source=Newsletter&utm_medium=email&utm_campaign=frage-des-tages-newsletter (consulté le 20 novembre 2025).
  12. Morozov Evgeny, 2021, « Les semi-conducteurs au centre d’une bataille planétaire. Doit-on craindre une panne électronique ? », Le Monde diplomatique, n° 809, août 2021, p. 1, 12-13.
  13. https://www.csis.org/blogs/perspectives-innovation/geotech-wars-semiconductors-most-complex-device-history-syed-alam (consulté le 20 novembre 2025).
  14. Miller Chris, 2024 (2022), La Guerre des semi-conducteurs. L’enjeu stratégique mondial, Paris : L’artilleur.
  15. Feynman Richard P., 2008, “The Computing Machines in the Future”, Lecture Notes in Physics, n° 746, p. 99-113.
  16. Lebrun Fabien, 2024, Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté, Paris : L’échappée.
  17. Voir l’enquête de Célia Izoard : « Un néo-colonialisme technologique : comment l’Europe encourage la prédation minière au Congo », Terrestres, 5 juillet 2025 : https://www.terrestres.org/2025/07/05/la-banalite-de-lempire-laccord-ue-rwanda/
  18. Greenstein Shane, 2020, “The Basic Economics of Internet Infrastructure”, Journal of Economic Perspectives, n° 34(2), p. 192-214.
  19. Ibid.
  20. Vaudano Maxime, 2013, « Les câbles sous-marins, clé de voûte de la cybersurveillance », Le Monde [https://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/08/23/les-cables-sous-marins-cle-de-voute-de-la-cybersurveillance_3465101_651865.html].
  21. https://www.degrouptest.com/actualite/fibre-optique-l-etat-signe-un-accord-avec-orange-qui-s-engage-a-raccorder-1-5-millions-de-foyers-d-ici-2025 (consulté le 20 novembre 2025).
  22. Delaunay Michael, 2022, « Les enjeux stratégiques des câbles sous-marins de fibre optique dans l’Arctique » [https://geopoweb.fr/?LES-ENJEUX-STRATEGIQUES-DES-CABLES-SOUS-MARINS-DE-FIBRE-OPTIQUE-DANS-L-ARCTIQUE-278].
  23. https://www.greenit.fr/etude-empreinte-environnementale-du-numerique-mondial/ (consulté le 20 novembre 2025).
  24. Carnino Guillaume, Marquet Clément, 2018, « Les datacenters enfoncent le cloud : enjeux politiques et impacts environnementaux d’internet », Zilsel, n° 3, p. 19-62.
  25. https://www.sunbirddcim.com/infographic/top-10-energy-consuming-data-centers (consulté le 20 novembre 2025).
  26. Carnino Guillaume, Marquet Clément, 2022, « Cooling, quick fix et spaghetti cloud dans l’univers du datacenter. Changement d’échelle et industrialisation du numérique », Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines, n° 17, p. 309-335.
  27. Carnino Guillaume, Marquet Clément, 2020, « Du mythe de l’automatisation au savoir-faire des petites mains : une histoire des datacenters par la panne », Artefact. Techniques, histoire et sciences humaines, n° 11, p. 161-188.
  28. Philippe Luce, cité p. 18 dans Pitron Guillaume, 2021, « Selfies, courriels, vidéos en ligne… Quand le numérique détruit la planète », Le Monde diplomatique, n° 811, octobre 2021, p. 1, 18-19.
  29. Ensmenger Nathan, 2021, “The Cloud is a Factory”, in Mullaney Thomas S., Peters Benjamin, Hicks Mar, Philip Kavita (dir.), Your Computer Is on Fire, Cambridge : MIT Press, p. 29-49.
  30. https://sustainability.google/reports/247-carbon-free-energy/ (consulté le 20 novembre 2025
  31. Association Événement OSE, 2020, La Place du numérique dans la transition énergétique, Paris : Presses des Mines.
  32. Lechelle Yann, 2022, « Consommation d’eau dans les datacenters : brisons l’omerta ! », Les Échos [https://www.lesechos.fr/idees-debats/cercle/opinion-consommation-deau-dans-les-datacenters-brisons-lomerta-1414461].
  33. https://www.youtube.com/watch?v=mtJnkuPpLZw&t=402s (consulté le 20 novembre 2025).
  34. Pécout Adrien, Pinaud Olivier, Piquard Alexandre, 2024, « Derrière l’IA, la déferlante des data centers », Le Monde, 15 juin 2024, p. 16-17, p. 16.
  35. Durand Cédric, 2020, Technoféodalisme. Critique de l’économie numérique, Paris : La Découverte.
  36. Blankenship Loyd, GURPS Cyberpunk. High-Tech Low-Life Roleplaying, Austin : Steve Jackson Games, p. 104.
  37. Headrick Daniel R., 1981, The Tools of Empire. Technology and European Imperialism in the Nineteenth Century, New York/Oxford : Oxford University Press.
  38. White Richard, 2011, Railroaded. The Transcontinentals and the Making of Modern America, New York : Norton.
  39. Mazzucato Mariana, 2020, L’État entrepreneur. Pour en finir avec l’opposition public-privé, Paris : Fayard
  40. Hughes Thomas P., 1983, Networks of Power. Electrification in Western Society, 1880-1930, Baltimore : Johns Hopkins University Press ; Lopez Fanny, 2014, Le Rêve d’une déconnexion, de la maison autonome à la cité auto-énergétique, Paris : La Villette.
  41. Bovet-Pavy Agnès, 2018, Lumières sur la ville. Une histoire de l’éclairage urbain, Paris : François Bourin/Arte, p. 92.
  42. Headrick, 1981, op. cit. ; Headrick Daniel R., 1988, The Tentacles of Progress. Technology Transfer in the Age of Imperialism, 1850-1940, New York/Oxford : Oxford University Press ; Headrick Daniel R., 2009, Technology: A World History, Oxford : Oxford University Press ; Boulat Régis, Heyberger Laurent (dir.), 2023, Industries coloniales en contexte impérial (fin xviiie-xxesiècle), Belfort : UTBM.
  43. Chatriot Alain, Chessel Marie-Emmanuelle, Hilton Matthew (dir.), 2005, Au nom du consommateur. Consommation et politique en Europe et aux États-Unis au xxesiècle, Paris : La Découverte ; Noiriel Gérard, 2019, Une histoire populaire de la France, de la guerre de Cent Ans à nos jours, Marseille : Agone ; Judet Pierre, 2020, Une histoire sociale de l’industrie en France. Du choléra à la grande crise (années 1830-années 1930), Grenoble : Presses universitaires de Grenoble.
  44. Perrot Michelle, 1983, « Femmes et machines au xixe siècle », Romantisme, n° 13(41), p. 5-17 ; Schwartz Cowan Ruth, 1983, More Work for Mother: the Ironies of Household Technology from the Open Hearth to the Microwave, New York : Basic Books ; Gardey Delphine, 2001, La dactylographe et l’expéditionnaire. Histoire des employés de bureau (1890-1930), Paris : Belin ; Gardey Delphine, 2008, Écrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940), Paris : La Découverte.
  45. Magalhães Nelo, Fressoz Jean-Baptiste, Jarrige François, Le Roux Thomas, Levillain Gaëtan, Lyautey Margot, Noblet Guillaume, Bonneuil Christophe, 2019, “The Physical Economy of France (1830-2015). The History of a Parasite?”, Ecological Economics, n° 157, p. 291-300.
  46. Infante-Amate Juan, Soto David, Aguilera Eduardo, García-Ruiz Roberto, Guzmán Gloria, Cid Antonio, González de Molina Manuel, 2015, “The Spanish Transition to Industrial Metabolism: Long-Term Material Flow Analysis (1860-2010)”, Journal of Industrial Ecology, n° 19(5), p. 866-876.
  47. Mathews Emily et al., 2000, The Weight of Nations. Material Outflows from Industrial Economies, Washington, D.C. : World Resources Institute.
  48. Suh Sangwon (dir.), 2008, Handbook of Input-Output Economics in Industrial Ecology, Dordrecht/Heidelberg/Londres/New York : Springer.
  49. Unep, 2016, Global Material Flows and Resource Productivity. An Assessment Study of the UNEP International Resource Panel (H. Schandl, M. Fischer-Kowalski, J. West, S. Giljum, M. Dittrich, N. Eisenmenger, A. Geschke, M. Lieber, H. P. Wieland, A. Schaffartzik, F. Krausmann, S. Gierlinger, K. Hosking, M. Lenzen, H. Tanikawa, A. Miatto, T. Fishman), Paris : United Nations Environment Programme.
  50. https://ourworldindata.org/grapher/per-capita-energy-use?tab=table (consulté le 20 novembre 2025).
  51. Jarrige François, 2014, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris : La Découverte ; Jarrige François, Le Roux Thomas, 2017, La Contamination du monde. Une histoire des pollutions à l’âge industriel, Paris : Seuil.
  52. MacLeod Christine, 2007, Heroes of invention. Technology, liberalism and British identity, 1750-1914, New York : Cambridge University Press.
  53. Godin Benoît, 2020, The Idea of Technological Innovation. A Brief Alternative History, Cheltenham : Edward Elgar.
  54. Debeir Jean-Claude, Déléage Jean-Paul, Hémery Daniel, 2013, Une histoire de l’énergie, Paris : Flammarion ; Fressoz Jean-Baptiste, 2024, Sans transition. Une nouvelle histoire de l’énergie, Paris : Seuil.
  55. Daniélou Jean, 2024, Sortir du monde fossile. Les mutations d’une multinationale de l’énergie, Paris : Presses des Mines.
  56. Rosa Hartmut, 2010, Accélération. Une critique sociale du temps, Paris : La Découverte ; Deléage Estelle, Sabin Guillaume, 2014, « Peut-on résister à l’ère du temps accéléré ? », Écologie & Politique, n° 48(1), p. 13-21, Jarrige François, 2014, « Pris dans l’engrenage ? Les mondes du travail face à l’accélération au XIXe siècle », Écologie & Politique, n° 48(1), p. 23-35.
  57. Noble David, 1984, Forces of production. A social history of industrial automation, New York : Knopf.
  58. Jarrige François, 2009, Au temps des « tueuses de bras ». Les bris de machines à l’aube de l’ère industrielle (1780-1860), Rennes : PUR ; Carnino Guillaume, 2015, L’Invention de la science. La nouvelle religion de l’âge industriel, Paris : Seuil ; Beckmann Johann, Mertens Joost (trad.), Carnino Guillaume (dir.), Hilaire-Pérez Liliane (dir.), Hoock Jochen (dir.), 2017 (1806), Projet de technologie générale. Johann Beckmann et l’histoire de la technologie [titre original : Entwurf der algemeinen Technologie], Rennes : Presses universitaires de Rennes ; Fischer Daniel, 2023, Philippe Frédéric de Dietrich. Un entrepreneur des savoirs au xviiie siècle, Paris : Presses des Mines.
  59. Le Roux Thomas, 2011, Le Laboratoire des pollutions industrielles. Paris, 1770-1830, Paris : Albin Michel ; Fressoz Jean-Baptiste, 2012, L’Apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris : Seuil ; Jarrige, Le Roux, 2017, op. cit.
  60. Dedieu François, 2022, Pesticides. Le confort de l’ignorance, Paris : Seuil.
  61. Boudia Soraya, Jas Nathalie (dir.), 2014, Powerless Science? Science and Politics in a Toxic World, New York : Berghahn Books, p. 23-24 (traduction personnelle) : « The conclusion reached in this book is very dire: while science plays a determining role in defining dangerous health and environmental effects and making them visible, and while it has sometimes provided resources for advocacy movements and contributed to the adoption of new regulatory systems offering greater protection, it has also largely contributed to developing situations of invisibilization and accommodation. It has done so by conferring upon these the seal of objectivity, by producing and putting forward certain results at the expense of others and by giving the policies adopted the air of choice when in fact renouncement was primarily at stake. As result, science contributes to the development of regulatory systems producing and spreading ignorance and scientizing and legitimizing public policies that naturalized the asymmetries between those affected by the contaminations and those benefiting from them—whether financially or in terms of comfort of living. »
  62. Magnin Léo, La Vie sociale des haies. Enquête sur l’écologisation des mœurs, Paris: La Découverte, p. 188-189.
  63. Magee Christopher L., Devezas Tessaleno C., 2017, “A simple extension of dematerialization theory: Incorporation of technical progress and the rebound effect”, Technological Forecasting and Social Change, n° 117, p. 196-205.
  64. Hughes Thomas P., 1969, “Technological momentum in history: hydrogenation in Germany, 1898-1933”, Past and Present, n° 44, p. 106-132.
  65. Thomas Frank, 1988, “The Politics of Growth: the German Telephone System”, in Mayntz Renate (dir.), The Development of Large Technological Systems, Francfort-sur-le-Main/Boulder : Campus Verlag/Westview Press, p. 179-213.
  66. Galambos Louis, 1988, “Looking for the Boundaries of Technological Determinism: a Brief History of the U.S. Telephone System”, in Mayntz Renate (dir.), The Development of Large Technological Systems, Francfort-sur-le-Main/Boulder : Campus Verlag/Westview Press, p. 135-153.

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05.02.2026 à 18:45

La guerre contre la nature : penser l’Anthropocène avec Marcuse

La rédaction de Terrestres
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Souhaitable, la réindustrialisation ? Déroutées par la course impériale à la puissance, les élites ultralibérales chantent le retour de l'industrie en Europe. Et si on réfléchissait plutôt à la dynamique technologique incontrôlable et à ses effets de domination ? Pour cette sixième rencontre Terrestres, retour sur la pensée du philosophe Herbert Marcuse.

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Texte intégral (4690 mots)
Temps de lecture : 5 minutes

Table-ronde le jeudi 5 février avec les philosophes Aurélien Berlan, Haud Gueguen et Jean-Baptiste Vuillerod. Une rencontre organisée par Terrestres à l’Académie du Climat à Paris (19h00-21h30). Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.

Vous pouvez aussi suivre les rencontres Terrestres en direct le soir de l’évènement ou bien les écouter tranquillement en différé, grâce à notre partenariat avec la radio associative ∏node.


Qui connaît encore le philosophe allemand Herbert Marcuse (1898-1979)  ? À la mort de celui-ci, André Gorz, figure de l’écologie politique alors en pleine ébullition, lui rend hommage : « Nous sommes tous enfants de Marcuse ». Peut-on lire cette formule comme une invitation à voir dans Marcuse un intellectuel qui a contribué à nourrir le fond théorique et politique de l’écologie politique ?

Cette sixième Rencontre Terrestres explorera cette hypothèse en revenant sur son œuvre, relue à l’aune de l’effondrement écologique et de notre dépendance extrême aux technologies. Dès 1955, alors que l’enchantement par la consommation de masse domine, Marcuse développe depuis les États-Unis une critique du consumérisme et du type d’être humain qu’il produit.

À ne pas rater !

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Dans Éros et civilisation (1955) et L’homme unidimensionnel (1964), Marcuse analyse la nature de la technologie moderne afin de comprendre dans quelle mesure elle participe d’un projet politique et capitaliste de domination. Cet examen le conduit à développer des thèses ambivalentes, voire contradictoires : il perçoit à la fois le caractère aliénant du pouvoir technologique, mais également ses potentialités émancipatrices dans l’optique d’une révolution permettant une réappropriation de l’infrastructure du capitalisme industriel. Dans ces conditions, comment hériter de Marcuse ? Comment actualiser les chantiers théoriques et politiques qu’il a ouverts  ? Comment le lire à l’heure de la prédation généralisée et de l’emballement technologique et climatique ?

Dans un colloque intitulé « Écologie et révolution » et organisé à Paris par André Gorz en 1972, Marcuse proposait de voir dans la « guerre contre la nature » le phénomène central pour analyser le capitalisme dans sa contradiction avec les écosystèmes et les milieux de vie. À l’heure de la catastrophe écologique, il est urgent de redécouvrir les leçons stratégiques de cet auteur en vue de s’atteler à la grande tâche politique qui demeure plus que jamais la nôtre : en finir avec le productivisme et les formes de subjectivité qui en soutiennent la destructivité.

La rencontre abordera les thèmes suivants :

1/ Pourquoi relire Marcuse aujourd’hui ? Les intervenant·es nous parleront de leur intérêt pour cette œuvre et analyseront le renouveau éditorial qu’il suscite dans divers pays.

2/ Retour sur le contexte de l’écriture de l’œuvre de Marcuse : rappel biographique ; brève présentation de la théorie critique de l’Ecole de Francfort et de son rapport à Theodor W. Adorno-Max Horkheimer ; engagement politique de Marcuse aux côtés des mouvements de jeunesse des années 1960-1970 et découverte de la question écologique.

3/ Discussion autour du diagnostic de Marcuse sur la technologie moderne : quelle est la nature de l’ordre socio-technique produit par la dynamique de rationalisation et d’industrialisation ? Comment le travail, l’ordre politique et les sujets sont-ils façonnés par le développement continu des forces productives ? Comment penser avec Marcuse une transformation du travail et des techniques, au service de l’émancipation et de l’autonomie ?

4/ Analyse de la pensée écologique de Marcuse : son élaboration théorique se fait en lien étroit avec une réflexion sur le féminisme, l’anticolonialisme et l’anti-autoritarisme, dans la mesure où il s’agit à chaque fois de mettre au jour une dimension spécifique de la domination capitaliste. Penser l’Anthropocène et le Capitalocène avec Marcuse signifie qu’une écologie politique conséquente est nécessairement anticapitaliste, féministe et anticoloniale.

5/ Comment articuler une critique du mode de production capitaliste et une critique de la modernité fondée sur un partage du monde où les êtres et les choses sont hiérarchisés selon la distinction nature/culture ? On fera ici dialoguer Marcuse avec les critiques contemporaines de la nature et du naturalisme (Descola, Latour) : le philosophe allemand défendait une approche où l’idée de nature, réélaborée dans le sillage de Marx, offre un point d’appui essentiel pour appréhender et penser la domination sociale et capitaliste de la nature. Dans cette perspective, le concept de nature est indépassable ; c’est le fondement à partir duquel on peut critiquer à la fois la modernité et le capitalisme.

Le jeudi 5 février 2026, de 19h00 – 21h30, à l’Académie du Climat – Salle des mariages – 2 place Baudoyer – 75004 Paris.

Entrée libre ! Inscription souhaitée ici.


Intervenant·es :

Aurélien Berlan est maître de conférence au département de sciences économiques et gestion de l’Université Toulouse 2 – Jean Jaurès. Il a contribué aux écrits du Groupe Marcuse (De la misère humaine en milieu publicitaire, La Découverte, 2004 ; La Liberté dans le coma, La Lenteur, 2013). Il a publié un essai sur la critique de la modernité industrielle par les sociologues allemands : La Fabrique des derniers hommes (La Découverte, 2012), et une théorie de la liberté articulée au féminisme de la subsistance : Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance (La Lenteur, 2021).

Il a notamment écrit dans Terrestres : Autonomie : l’imaginaire révolutionnaire de la subsistance et Snowden, Constant et le sens de la liberté à l’heure du désastre.

Haud Guéguen est maîtresse de conférences en philosophie au Conservatoire national des arts et métiers. Ses travaux portent sur les sciences humaines et sociales du possible et sur l’histoire du néolibéralisme. Elle a notamment publié Herbert Marcuse. Face au néofascisme (Paris, Amsterdam, 2025) ; avec Pierre Dardot, Christian Laval et Pierre Sauvêtre : Le Choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme (Lux, 2021), et avec Laurent Jeanpierre : La Perspective du possible. Comment penser ce qui peut nous arriver, et ce que nous pouvons faire (La Découverte, 2022).

Elle a notamment écrit dans Terrestres : Désirer après le capitalisme.

Jean-Baptiste Vuillerod est agrégé et docteur en philosophie. Ses travaux portent sur la philosophie de Hegel et ses réceptions dans les pensées critiques contemporaines : la philosophie française des années 1960, l’École de Francfort, les théories féministes, l’écologie politique. Il a notamment écrit Theodor W. Adorno : La domination de la nature (Amsterdam, 2021).

Il a écrit dans Terrestres : L’héritage de la Dialectique de la raison chez les écoféministes.


Pour écouter les anciennes Rencontres Terrestres, c’est ici.


Photo d’ouverture : Herbert Marcuse with his then UC San Diego graduate student Angela Davis, 1969. Crédits : Monoskop.

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20.01.2026 à 10:58

Comment faire bifurquer la recherche scientifique ?

Bernadette Bensaude-Vincent
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La recherche scientifique joue un rôle central pour documenter l’étendue et la gravité de la catastrophe écologique. Mais la science n’est-elle pas aussi un moteur de cette crise ? Dans son livre “Décroiscience”, Nicolas Chevassus-au-Louis revient sur l’époque charnière des années 1970, où s’est développé un double mouvement d’autocritique de la science et de l'économie.

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Texte intégral (8073 mots)
Temps de lecture : 14 minutes

À propos du livre Décroiscience de Nicolas Chevassus-au-Louis, paru aux éditions Agone en 2025.


En 2016, Nicolas Chevassus-au-Louis livrait un diagnostic pessimiste sur l’état de la recherche scientifique dans Malscience. Fraudes, dérapages, malversations, compétition, quelque chose est pourri dans le royaume des sciences. Près de dix ans après, la situation ne s’est guère améliorée, tandis que l’état de la planète ne fait qu’empirer. Une analyse critique du régime normal de production scientifique sous l’angle de la crise planétaire est donc bienvenue. Dans quelle mesure la science contribue-t-elle à cette crise, quel est son rôle, quel pourrait-il ou devrait-il être ? Autant de questions qu’un journaliste « critique de science » comme Nicolas Chevassus-au-Louis aborde courageusement avec l’humour du dessinateur Stéphane Humbert-Basset qui illustre agréablement chaque chapitre. L’ouvrage évite l’écueil des polémiques entre les gardiens autoproclamés de la raison et prétendus complotistes en rapprochant l’histoire de la décroissance économique de celle des autocritiques de scientifiques. L’alliance entre les deux se noue autour de la figure d’Alexandre Grothendieck. Ce célèbre mathématicien, lauréat de la médaille Field en 1966, qui cesse de publier ses recherches à partir de 1972, année du rapport Meadows, pour se consacrer à l’enseignement et au militantisme écologique, est le véritable héros de Décroiscience.

Dans quelle mesure la science contribue-t-elle à la crise planétaire, quel est son rôle, quel pourrait-il ou devrait-il être ?

Le titre accrocheur, Décroiscience (néologisme introduit par Jaques Testart1), est source de malentendu. Car le champion incontesté de la décroiscience en 2025 est Donald Trump. Depuis le début de son deuxième mandat à la Maison Blanche il met tout en œuvre pour porter un coup d’arrêt au régime normal de la recherche scientifique. Réduction des crédits aux agences de recherche, censure de programmes, atteintes à la liberté académique, refus de coopérations internationales… Ces mesures affecteront la dynamique de croissance des connaissances sur plusieurs générations. Assurément, ce n’est pas le genre de décroiscience que propose ce livre. Il reste que l’analogie suggérée par le titre entre décroissance économique et décroissance de la production scientifique est discutable. Les limites auxquelles se heurte l’augmentation du savoir scientifique ne sont pas de même nature que les limites planétaires de la croissance économique. Par-delà le coût environnemental des activités de recherche et d’innovation, ce sont surtout des choix politiques qui sont à questionner. Or la politique de Trump vise moins à étouffer la recherche scientifique qu’à la mettre au pas, au service de ses intérêts et de ses idées. Il finance les recherches compatibles avec ses objectifs. Michael Kraitsos, conseiller scientifique du président, se présente en restaurateur de « la Gold Standard Science » rappelant les principes de l’intégrité scientifique. La brutalité de ces mesures révèle en fait la vulnérabilité des communautés scientifiques, entièrement dépendantes des politiques pour leur fonctionnement et leurs orientations de recherche. La situation de subordination de la science aux impératifs politiques n’est pas vraiment diagnostiquée dans le livre, bien qu’elle soit au cœur de la question de la contribution de la science à la crise planétaire actuelle.

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L’argument du livre suppose en toile de fond l’évolution de la recherche scientifique depuis la Seconde Guerre mondiale, qu’il est utile de rappeler en quelques phrases. Le rôle clé de la science pour la puissance nationale et le rôle stratégique de l’état dans la poursuite de la science sont, en effet, deux grandes leçons retenues de cette guerre. La recherche scientifique devient une affaire d’état. Le plan Vanevar Bush – Science the Endless Frontier – aux États-Unis, comme les grands plans stratégiques lancés en France durant les années gaulliennes illustrent ce régime de « patronage » de la recherche par les gouvernements. Mais patronage n’implique pas pilotage. Dans ce schéma qu’on appelle « modèle linéaire », les gouvernements financent, soutiennent et régulent la recherche académique sans attendre un retour immédiat sur investissement. Dans les années 1970, suite au rapport de Harvey Brooks à l’ODCE, Science croissance et société (1971), les politiques scientifiques changent de cap. D’une part, le généreux financement de la recherche par les états commence à faiblir. Le modèle linéaire tend à être remis en question : il faut se préoccuper de rentabiliser la recherche, s’ouvrir à l’économie comme à la société. D’autre part, les objectifs stratégiques militaires cessent d’être privilégiés et c’est la compétitivité industrielle qui devient la priorité. Dans les années 1990 s’amorce un deuxième tournant, avec l’entrée en scène de l’Union européenne. Le Livre blanc de Jacques Delors en 1993 suggère de créer un « espace européen de la recherche » qui serait non pas une entité juridique mais une collaboration compétitive jouant de la diversité européenne et de l’émulation entre pays. En 1997, la Commission européenne publie un rapport signé par deux économistes : Society, the Endless Frontier2. Et l’agenda défini par l’Union européenne à Lisbonne en mars 2000 fixe comme objectif : « Devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique, capable d’une croissance économique durable, accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale3 ». L’ambition de porter le budget de la recherche à 3% du PIB de chaque état-membre n’a pas été tenue, mais le régime de compétitivité s’est durci avec les tensions géopolitiques.

La force de ce livre réside, à mes yeux, dans le flash-back sur les années 1970, riches de protestations et d’autocritiques. La conjonction entre la remise en cause de la croissance économique dans le rapport Meadows de 1972 ou dans le livre pionner de Nicholas Georgescu Roegen4 et la contestation interne à la recherche scientifique fait surgir un horizon de possibles. Le 3 novembre 1971, Grothendieck ouvre son cours de mathématiques au Collège de France par une séance intitulée « Science et technologie dans la crise évolutionniste actuelle : allons-nous continuer la recherche scientifique ? ».  Ouverture d’une fenêtre, vite refermée. Ce geste spectaculaire a été inscrit dans l’histoire sous forme d’un épisode anecdotique jalonnant la marche triomphale du progrès, tout comme la révolte des luddites au XIXe siècle auxquels Chevassus-au-Louis a consacré un autre ouvrage5. L’ambition du présent livre est de rouvrir la fenêtre, de réactiver le possible esquissé dans les années 1970, en réfléchissant sur les raisons de l’échec de deux mouvements d’autocritique : des milieux économiques, d’une part, dans le rapport Meadows, et des milieux scientifiques, d’autre part. Tirer des leçons de l’histoire récente est essentiel pour bifurquer. Le rapport Meadows a été critiqué, fustigé, puis balayé par le slogan de « développement durable » fondé sur la promesse que de nouvelles technologies pouvaient repousser les limites de la planète. La magie de ce pari technosolutionniste opère toujours en 2025 dans la mobilisation pour l’intelligence artificielle, malgré l’accumulation des promesses non tenues par les OGM, les nano et biotechnologies. Chevassus-au-Louis souligne à juste titre que l’évolution de la crise écologique valide a posteriori le diagnostic du rapport Meadows discrédité par les analyses de l’OCDE, justement parce qu’il ne prenait pas en compte le pouvoir du progrès technologique, ce qui lui a été longtemps reproché pour le discréditer.

Le geste spectaculaire de Grothendieck a été inscrit dans l’histoire sous forme d’un épisode anecdotique jalonnant la marche triomphale du progrès, tout comme la révolte des luddites au XIXe siècle.

Le parallèle avec le sort des mouvements d’autocritique de la science des années 1970 pareillement balayés par l’OCDE et les politiques de recherche technoscientifique est si remarquable qu’il aurait mérité de plus amples développements. Les protestations contre l’alliance entre la science et le militaire mise en place dès 1945 aux États-Unis dans la foulée du projet Manhattan cristallisent en effet au début des années 1970, sous diverses formes qui ont ouvert des fenêtres. Par exemple, la mise en place d’instances d’évaluation technologique (Technology Assessment) aux Etats-Unis6. En France, l’autocritique attisée par le programme nucléaire national est en grande partie animée par des physiciens comme Jean-Marc Lévy-Leblond qui a développé d’autres formes d’activisme depuis lors7. Pour pouvoir vraiment tirer des leçons de l’histoire récente, Chevassus-au-Louis aurait pu évoquer une autre fenêtre entr’ouverte dans les décennies suivantes par les études sur les Science Technology Studies (STS) qui ont rendu poreuse la ligne de démarcation entre science et société dans leurs travaux sur les controverses, la circulation des connaissances, leurs modes de légitimation dans différents espaces publics, et les modes de construction conjointe des connaissances et des publics. Au tournant des années 2000, les STS se sont engagées dans l’aventure de la co-construction des technosciences et de la société au travers d’une participation active aux programmes de recherche lancés par la Commission européenne. Ainsi le programme Converging Technologies for the European Knowledge Society (CTEKS) a tenté d’orienter les choix technologiques en incluant la société civile, dans le but de changer la politique en actionnant le levier des technologies8. Les sciences humaines ont cru pouvoir changer d’un seul coup et la recherche et la société. Une tentative vite enlisée dans le soft power de slogans creux comme Public Engagement in Science, ou Responsible Research and Innovation destinés à rassembler les parties prenantes sur un modèle managérial issu de l’économie néolibérale9. D’autres leçons seraient à tirer du gâchis des politiques de recherche sur les énergies alternatives – solaire, éolien, hydrogène – initiées après la crise du pétrole de 1973 qui ont été abandonnées dès que le prix du pétrole a baissé dans les années 198010.

12 mai 2023 : Contre le projet de terminal méthanier au Havre. Crédits : Scientifiques en rébellion.

Car l’alignement de la recherche sur les lois du marché est la cible centrale de Décroiscience. L’ouvrage s’appuie sur les travaux qui dénoncent la gestion managériale de la recherche et « les ravages du productivisme scientifique »11. Mais il se distingue par la volonté d’activer l’histoire récente au lieu de la survoler, de faire réfléchir sur les rapports de forces en présence au lieu d’étaler les scandales.

L’alignement de la recherche sur les lois du marché est la cible centrale de “Décroiscience”.

Lutter contre l’amnésie des politiques de recherche n’est pas le seul bienfait de ce livre. Chevassus-au-Louis a aussi le mérite de pointer et de bien formuler les problèmes dans son analyse de la situation contemporaine de la recherche. Ainsi note-t-il dès la page 20 que le savoir ne fonde plus les décisions politiques. C’est un élément clé de ce que les médias désignent comme « crise de confiance dans la science ». De fait, ce n’est pas un problème de confiance : les sondages attestent que le public européen a toujours confiance en la Science, un imaginaire de science idéale, neutre. Mais ce qui semble brisé ou du moins très menacé, c’est le lien entre savoir et action, entre science et politique qui fonde le recours aux experts convoqués pour « dire le vrai au pouvoir » et orienter les décisions. Ce lien postulé dans la formule d’Auguste Comte : « savoir pour prévoir, afin de pouvoir » repose lui-même sur le postulat de la neutralité des résultats scientifiques à l’égard des opinions partisanes. Les scientifiques en rébellion contre l’inaction des politiques face aux rapports d’expertise du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) adhèrent toujours à ces deux postulats qui sont sans cesse démentis par l’actualité et qui demandent à être sérieusement questionnés.

Lire aussi | Sortir des labos sans lâcher la recherche・Des scientifiques en rébellion (2024)

Au lieu de se lamenter sur les contestations de l’autorité des experts, Chevassus-au-Louis établit une relation entre ce nouveau rapport à la vérité et deux autres problèmes : celui de la liberté académique et celui de la valeur sacrée de la connaissance. C’est le nœud entre les questions épistémiques, écologiques et politiques qui fait tout l’intérêt de cet ouvrage et qui justifie d’ailleurs la préface du philosophe Pascal Engel. Concernant la liberté académique, Chevassus-au-Louis est très réservé, comme le suggèrent deux chapitres tout en contrastes, l’un sur l’impasse des moratoires, l’autre sur l’efficacité des interdictions politiques. L’appel de quelques chercheurs au moratoire sur le génie génétique à la conférence d’Asilomar en 1975 et ses lointains avatars comme le bref moratoire sur les recherches impliquant des virus fonctionnalisés en 2011 ou le récent appel au moratoire sur les bactéries miroir en 202512, sont d’une efficacité nulle et ne servent finalement qu’à favoriser la publicité de telles recherches. Chevassus-au-Louis ne défend pas la liberté académique à tout prix car la « république des sciences » ayant ses propres normes a plutôt tendance à se placer au-dessus du commun et à préférer l’auto-régulation aux normes ou interdits imposés par les politiques. Il salue, en revanche, l’efficacité des interventions étatiques imposant des interdits ou des normes strictes sur certaines pratiques de recherche comme l’expérimentation animale ou l’utilisation d’embryons humains. Clairement il opte pour une stricte règlementation politique de la recherche. Ce qui pose problème car c’est précisément ce que fait Trump.

12 mai 2023 : Contre le projet de terminal méthanier au Havre. Crédits : Scientifiques en rébellion.

D’une manière générale, les mesures proposées dans les deux derniers chapitres pour une politique de décroiscience ne sont pas à la hauteur du diagnostic. Animé par un souci de « partir de l’existant », Chevassus-au-Louis se borne à déterminer « un certain niveau » de recherche nécessaire pour lutter contre les maladies et préserver l’environnement. Il prône par exemple de renoncer aux manipulations de virus et aux expériences de géoingénierie, ce qui relève de la prudence. Mais il n’affronte pas vraiment la question du prix de la connaissance en disant qu’il « va falloir se résigner à renoncer à certaines recherches » (p. 204) ayant un coût environnemental élevé en astrophysique ou en physique des hautes énergies ou même en proposant une Cour des comptes écologiques chargée d’évaluer le coût environnemental des programmes de recherche, sur le modèle de leur coût financier (p. 205).

C’est un premier pas, mais l’évaluation des impacts environnementaux de la recherche est une pratique déjà recommandée par plusieurs organismes comme l’Autorité Internationale des Fonds Marins par exemple. En amont de la recherche on doit évaluer son empreinte carbone, ses impacts potentiels sur l’objet d’étude, impacts environnementaux, sociétaux et géostratégiques. Une telle évaluation met en jeu la responsabilité des communautés de recherche dans l’aggravation de la situation climatique mais aussi leur non-contribution à la recherche de solutions. Il faudrait aller plus loin et dénoncer le recours aux instruments les plus high-tech et les plus performants pour publier des résultats crédibles. La course aux innovations technologiques qui sous-tend le régime actuel de recherche comme l’économie de marché absorbe une grande partie des budgets de recherche et en plus exclut de la compétition scientifique les pays du Sud. Aller plus loin c’est aussi et surtout s’interroger sur la valeur de la connaissance dès lors qu’elle est un moyen en vue d’une fin explicite comme la conquête de marchés, le leadership, la puissance. Ainsi reconfigurée dans le cadre de la compétition économique, la connaissance a perdu sa valeur intrinsèque. Cette question n’est pas suffisamment approfondie et c’est dommage car cela conduit l’auteur à des conclusion paradoxales. Alors que tout le livre critique la soumission des politiques de recherche aux impératifs de la croissance économique, il érige les bilans-carbone en outil pour amorcer la décroiscience : « Ce livre soutient que l’empreinte carbone de toute activité scientifique pourrait être un critère de cette appréciation du « certain niveau » (p. 25). Cette métrique instaurant une compatibilité universelle où tout devient commensurable et scalable est, à mes yeux, le parangon de la logique économique, comptable, qui domine aujourd’hui tous les champs de recherche. Or, elle n’est jamais questionnée.

Le livre encourage une orientation low science en évoquant le geste ostentatoire des physiciens du l’Institut Néel qui demandent une diminution de leur budget de 10% par an sous condition de ne plus dépendre des appels d’offre concurrentiels.

L’ouvrage propose seulement des mesures de bon dosage visant à ralentir la course instaurée par le productivisme et l’inflation des publications scientifiques. Il reprend le slogan de la Slow Science Academy créée dans les années 2000 par un groupe de chercheurs allemands, qui a posté sur la toile un manifeste dénonçant les orientations de la recherche vers la compétition, la course aux publications, les évaluations de chercheurs à coup de dispositifs bibliométriques (indices de citations, classement des revues, facteur h…). Plus original, il encourage une orientation low science sur le modèle des low tech labs en évoquant le geste ostentatoire des physiciens du l’Institut Néel qui demandent une diminution de leur budget de 10% par an sous condition de ne plus dépendre des appels d’offre concurrentiels (p. 198)

Prôner le ralentissement et la sobriété cela ne permet pas de s’interroger sur la temporalité propre à la recherche scientifique. On a vu pendant la pandémie de COVID combien la hâte de publier des résultats a conduit à des publications peu fiables qu’il a fallu rétracter. Cette course dans un climat d’urgence et de compétition a contribué à accroître la méfiance envers la science. Dans quelle mesure est-il légitime de financer des recherches au long cours qui demandent des années pour produire des résultats stabilisés et robustes ? Chaque secteur d’activité sociale économique et politique a son régime temporel propre mais c’est une affaire de pouvoir et relèvent de choix politiques13.

12 mai 2023 : Contre le projet de terminal méthanier au Havre. Crédits : Scientifiques en rébellion.

Enfin, les citoyennes et citoyens sont totalement absents de ce beau travail de critique de science. Vouloir planifier la décroiscience témoigne d’une grande confiance dans le pouvoir des institutions politiques mais où est passée la société civile ? Quel peut être le rôle des organisations non-gouvernementales, des associations de patients, de riverains, de consommateurs ? N’ont-elles pas ouvert des fenêtres et parfois inséré un coin pour empêcher de les refermer ?

Bref, ce livre soulève une bonne question – dans quelle mesure la science contribue-telle à la crise planétaire – et il y répond partiellement en dénonçant la soumission des milieux scientifiques aux impératifs économiques. Toutefois il ne va pas jusqu’au bout des problèmes ni des mesures à envisager pour mener des recherches plus soutenables. C’est en tous cas une lecture agréable et stimulante, susceptible d’inspirer de nouvelles propositions pour transformer en profondeur le régime actuel de la recherche scientifique.

Photo d’ouverture : manifestation « Printemps Bruyant », 5 avril 2025, Paris. Crédits : Scientifiques en rébellion.


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Notes

  1. Jacques Testart, « La recherche entre guerres sanitaires et décroissance », Le Club de Mediapart, novembre 2021.
  2. Parakskevas Caracostas, Ugur Muldur rapporteurs (Commission européenne/DG/XII R&D), Society, the Endless Frontier (trad. fr. : La Société, ultime frontière : une vision européenne des politiques de recherche et d’innovation pour le XXIe siècle, Études, Luxembourg, OPOCE, 1997).
  3. Lisbon European Council, « Presidency conclusions [The Lisbon Strategy] », 2000.
  4. Nicholas Georgescu-Roegen, The Entropy Law and the Economic Process. Harvard University Press, 1971 ; Traduction du chapitre 1 en français dans La décroissance – Entropie – Écologie – Économie, éd. 2006, ch. I, p. 63-84.
  5. Nicolas Chevassus-au-Louis, Les Briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové, Paris, Le Seuil, 2006.
  6. Armin Grunwald (ed) Handbook of Technology Assessment, Edward Elgar Publishing, 2024.
  7. Alain Jaubert et Jean-Marc Lévy-Leblond (ed.) (Auto)critique de la science), Paris, Seuil, 1973. Depuis Lévy-Leblond s’attache à promouvoir « la culture scientifique » c’est-à-dire une approche publique des sciences, nouant recherche, culture et politique avec la revue Alliage publiée sans interruption depuis 1981 et plusieurs essais. Voir aussi Sezin Topçu, La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée, Paris, Seuil, 2013.
  8. Converging Technologies for the European Knowledge Society (CTEKS) 2006-2008. https://cordis.europa.eu/project/id/28837/reporting
  9. Bernadette Bensaude-Vincent et Andrée Bergeron, « Science for the people ? Perspectives des STS sur la question sciences et publics », in Sciences et Techniques en Sociétés, dir. Soraya Boudia, Ashveen Peerbaye, ISTE éditions, 2024, p. 83-102. Bernadette Bensaude-Vincent « The politics of buzzwords at the interface of technoscience, market and society. The case of ‘public engagement in science’ », Public Understanding of Science, 23 (3) Avril 2014 : 238 – 253.
  10. Voir par exemple Nicolas Simoncini, « Histoire de la recherche sur les piles à combustible en France des années soixante aux années quatre-vingt », Thèse de l’Université technologique de Belfort-Montbéliard-Université de Bourgogne Franche-Comté, 2018.
  11. Isabelle Bruno, A vos marques, prêts…cherchez. La stratégie européenne de Lisbonne, Vers un marché de la recherche, Paris, Le Croquant, 2008. Isabelle Bruno, Emmanuel Didier, Benchmarking. L’État sous pression statistique, Paris, Zones-La Découverte, 2013. Dominique Pestre, Sciences, argent et politique, un essai d’interprétation, Paris, INRA, 2003. A contre-science : politiques et savoirs des sociétés contemporaines, Paris, Seuil, 2013.
  12. Voir Lise Barnéoud, « De l’autre côté du miroir la vie fait peur », Médiapart, novembre 2025.
  13. Ulrike Felt, Academic Times, Contesting the Chronopolitics of Research, Palgrave, McMillan, 2025.

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09.10.2025 à 11:27

« Au diable l’environnement, donnez‑moi l’abondance ! » : pourquoi le backlash est structurel

Jean-Baptiste Fressoz
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Et si ce que nous appelons backlash écologique n'était que la manifestation brutale d'un mouvement plus profond ? C’est la thèse défendue par l’historien Jean-Baptiste Fressoz dans ce court texte : ce qui nous revient en boomerang, c’est l’incompatibilité structurelle entre l’organisation matérielle de nos sociétés et toute perspective écologique.

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Texte intégral (6059 mots)
Temps de lecture : 9 minutes

Ce texte est extrait du livre collectif Greenbacklash : qui veut la peau de l’écologie ?, sous la direction de Laure Teulières, Steve Hagimont et Jean-Michel Hupé, à paraître le 10 octobre 2025 aux éditions du Seuil.


Le 25 mai 1970, un mois à peine après le premier Jour de la Terre qui vit des millions d’Américains manifester pour la défense de l’environnement, le New York Times évoquait déjà l’hypothèse d’un ecological backlash, d’un retour de bâton contre l’écologie. La menace n’était pas prise au sérieux. La vague environnementaliste semblait portée par la démocratie américaine elle‑même. « Tant que des millions d’Américains ont l’usage de leurs yeux, de leurs oreilles, de leur nez, la position du personnel politique est prévisible », expliquait l’éditorialiste. « Les habitants de Santa Barbara, dont beaucoup sont conservateurs, n’ont pas eu besoin d’être sermonnés pour s’indigner de la pollution de leurs plages. Les habitants de New York et de Los Angeles n’ont pas besoin d’être informés des dangers de la pollution de l’air. »

Dans la perspective des élections de novembre 1970, le New York Times plaignait « le député qui n’aurait pas de mesures environnementales à présenter à ses électeurs ». La défense de l’environnement était alors consensuelle, portée à la fois par une jeunesse éduquée votant démocrate et par le Parti républicain défendant son passé conservationniste (les parcs nationaux, Theodore Roosevelt). L’Environmental Protection Agency (EPA) et le Clean Air Act furent d’ailleurs adoptés sous la présidence du républicain Richard Nixon avec d’écrasantes majorités. Le backlash, expliquait le journal, venait de « conservateurs obtus […] qui n’accepteraient pas d’être sauvés d’un incendie sans demander avec suspicion où ils sont emmenés et si le danger des flammes n’a pas été exagéré ». Certes, quelques industriels « de moindre envergure » s’opposeraient à l’écologie, mais ils « seraient balayés par ceux dotés d’une vision plus large ».

Avec le recul, 1970 semble marquer l’apogée de l’écologie politique aux États‑Unis. La décennie qui s’ouvrait, annoncée par Nixon comme celle de l’environnement, fut surtout celle de la « crise énergétique » et de la recherche tous azimuts de la souveraineté par le nucléaire, par le gaz et par le charbon. Dès 1970, le journal Science prévoyait que la crise énergétique allait engloutir les préoccupations environnementales : « quand l’air conditionné et les télévisions s’arrêteront le public se dira “au diable l’environnement donnez‑moi l’abondance” ». En 1980, l’élection de Ronald Reagan et plus encore le score de Barry Commoner à la même élection (0,25 %) confirmeraient ce sombre pronostic. À l’époque, comme aujourd’hui, l’idée de « backlash écologique » est trop optimiste. Elle suggère une réaction temporaire, une résistance agressive, mais passagère, émanant des franges conservatrices de la société face à un mouvement d’écologisation et de transition. Les reculs observés ne seraient que tactiques : des contretemps fâcheux sur la voie du progrès. Le problème est qu’en matière écologique, le backlash est structurel, il reflète des intérêts liés à la totalité ou presque du monde productif. La lutte contre la pollution touche au fondement de l’activité économique, au volume et à la nature de la production, à la rentabilité des investissements, à la compétitivité des entreprises et des nations et à la place de l’État dans la régulation de l’économie. La nature structurelle du backlash est particulièrement visible pour le cas des États‑Unis et du réchauffement climatique sur lequel se limite ce texte.

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La résignation climatique sous couvert de « transition »

À la fin de la décennie 1970, quand la question du réchauffement apparaît dans l’arène politique aux États‑Unis, personne ne mettait en cause la réalité du phénomène. Sa compréhension n’était entravée ni par les fausses controverses (le climatoscepticisme) ni par les fausses solutions (la capture du carbone par exemple). La nature du défi était bien perçue par les experts de l’EPA et de la National Academy of Science. Les experts soulignaient le rôle central du carbone dans le système productif mondial et l’énorme difficulté qu’aurait l’humanité à sortir des fossiles à temps pour éviter un réchauffement de 3 °C avant 2100. En 1979, le météorologue américain Jule Charney parlait du réchauffement comme du « problème environnemental ultime » : il fallait agir immédiatement, avant même sa détection, pour espérer limiter les dégâts à la fin du XXIe siècle.

Jule Gregory Charney en 1978

Très vite, la résignation l’emporta. En 1979, la Chine annonçait aux pays du G7 ses prévisions de production de charbon : 2 milliards de tonnes par an d’ici l’an 2000, soit les deux tiers de la production mondiale à l’époque. Si on ajoute à cela l’échec de l’énergie nucléaire — lié à ses risques et ses surcoûts —, l’urbanisation et l’électrification du monde pauvre, la poursuite du consumérisme dans le monde riche et la montée du néolibéralisme, on comprend pourquoi l’idée de stopper le réchauffement fut promptement abandonnée.

En 1983, la National Academy of Science publiait un rapport dont le titre Changing Climate signale à lui seul le parti pris de la résignation. La conclusion défendait rationnellement l’idée de ne rien faire. Il était plus que probable que les grandes puissances de ce monde, prises dans un dilemme du prisonnier, ne parviendraient pas à restreindre leur consommation énergétique et matérielle. L’essentiel des stocks de carbone étant réparti entre les États‑Unis, l’URSS et la Chine, c’est‑à‑dire entre deux superpuissances rivales et un pays en voie de développement, il était illusoire de penser qu’un de ces acteurs puisse y renoncer. On pourrait certes ralentir le phénomène, en introduisant une taxe carbone, mais, concluait le rapport, l’expérience des chocs pétroliers récents dissuaderait n’importe quel gouvernement d’opter pour un renchérissement volontaire des prix de l’énergie. Il faudrait donc s’adapter à un climat plus chaud, ce qui, au dire des agronomes, des forestiers et des ingénieurs consultés sur ce sujet était tout à fait envisageable pour un pays comme les États‑Unis. Quant aux pays pauvres, leur meilleure option était encore de brûler les fossiles nécessaires à leur développement et donc à l’augmentation de leur « résilience ». Il y aurait bien sûr des perdants — le Bangladesh est souvent cité à l’époque — mais imaginer que les pays industriels ou ceux qui aspiraient à le devenir puissent sacrifier leur économie pour le bien‑être des plus pauvres était une illusion. Au pire, il resterait la possibilité de déménager des zones entières de la planète.

Lire aussi | « Les plus pessimistes étaient beaucoup trop optimistes »・Jean-Baptiste Fressoz (2023)

À l’échelle internationale, les grandes conférences commencèrent à se succéder, mais sans modifier les bases économiques et géostratégiques du problème. L’une des premières du genre se tient à Toronto en 1988. La déclaration finale fait preuve d’une réelle ambition : réduire de 20 % les émissions mondiales de CO2 d’ici à 2005 par la mise en place d’une taxe sur les combustibles fossiles dans les pays riches, destinée à financer le développement et l’adaptation des pays pauvres. Mais des contre‑feux sont rapidement allumés. En 1988, une nouvelle institution est créée, le GIEC, dont le but explicite était de remettre les gouvernements au cœur du processus d’expertise. Parmi les trois groupes composant le GIEC, deux sont présidés par des climatosceptiques. Le groupe III, celui chargé des « solutions », est dirigé par l’Américain Robert Reinstein. Comme il l’expliquera plus tard, cette affaire de réchauffement n’est selon lui qu’un faux-nez des négociations commerciales. Les Européens, jaloux des ressources énergétiques américaines, cherchent à nuire à la compétitivité des États‑Unis en invoquant des objectifs de réduction d’émissions illusoires. En tant que chef de la délégation américaine à la conférence de Rio en 1992, il est chargé par son gouvernement de mettre en avant les solutions technologiques au réchauffement — même si lui-même n’y croyait guère. Cette « carte technologique » — c’est son expression — fut largement reprise tant elle arrangeait tout le monde : elle permettait de repousser à plus tard et dans des progrès futurs les efforts de décarbonation.

Couverture du rapport de la Conférence mondiale de Toronto, Canada, 27-30 juin 1988 : l’atmosphère en évolution : implications pour la sécurité du globe. Le texte intégral des actes est disponible dans la bibliothèque numérique de l’ONU.

Transitionisme et climatoscepticisme sont loin d’être contradictoires. En 2002, un mémo de Franz Luntz qui est alors le principal communiquant au service du Parti républicain montre comment ces deux tactiques dilatoires peuvent fonctionner en tandem. Selon lui, les Républicains proches des intérêts pétroliers sont perçus comme vulnérables sur la question climatique. Ils ont besoin de modifier leur langage. Il leur faut par exemple employer le terme « énergie » en lieu et place de « pétrole », dire « energy company » pour désigner Exxon et consorts. De même, mieux vaut éviter « drilling for oil », qui évoque « une bouillasse noire et gluante », mais dire plutôt « energy exploration » qui paraît plus propre et renvoie à la technologie. Sur la question du climat, Luntz reprend la boîte à outils des marchands de doute et y ajoute l’idée de transition en cours. « Le débat scientifique est en train de se clore contre nous » écrit‑il, mais il reste « une fenêtre de tir ». Les Américains respectent la science et donc il faut insister sur le besoin de faire plus de science ou de la meilleure science. Et surtout, il faut parler d’innovation, souligner les baisses d’émissions déjà réalisées par le secteur privé et insister sur les progrès technologiques à venir. L’opposition aux normes et aux traités internationaux n’est pas contre le climat ou l’environnement. Au contraire : ces règles imposées par les étrangers entraveront la prospérité nationale et l’inventivité technologique américaines. C’est aussi à ce moment, sous la présidence de George W. Bush, que sont poussées les propositions de capture et de stockage du carbone, solutions impraticables à grande échelle, mais qui jouent un rôle clé dans les scénarios de neutralité carbone mis en avant par le GIEC.

Quelle « écologisation » au regard des dynamiques matérielles ?

Depuis que le monde se préoccupe officiellement du changement climatique, depuis 1992 et la conférence de Rio, les techniques — dont les énergies renouvelables — ont beaucoup progressé : il faut émettre presque deux fois moins de CO2 pour produire un dollar de PIB. Mais ce rapport entre deux agrégats est bien trop grossier pour comprendre les dynamiques matérielles. La baisse de l’intensité carbone de l’économie mondiale cache le rôle presque inexpugnable des énergies fossiles dans la fabrication d’à peu près tous les objets, un rôle qu’elles remplissent, il est vrai, de manière plus efficace. Depuis les années 1980, l’agriculture mondiale a accru sa dépendance au pétrole et au gaz naturel (ingrédient essentiel des engrais azotés) avec les progrès de la mécanisation et l’usage croissant d’intrants chimiques. L’extraction minière et la métallurgie deviennent plus gourmandes en énergie. L’urbanisation du monde pauvre a conduit à remplacer des matières peu émettrices comme le pisé ou le bambou par du ciment. L’extension des chaînes de valeur, la sous‑traitance et la globalisation accroissent les kilomètres parcourus par chaque marchandise ou composant de marchandise et donc le rôle du pétrole dans la bonne marche de l’économie. Tous ces phénomènes sont masqués par l’efficacité croissante des machines et le poids des services dans le PIB mondial (d’où l’impression de découplage), mais ils n’en sont pas moins des obstacles essentiels sur le chemin de la décarbonation.

Lire aussi | Défataliser l’histoire de l’énergie・François Jarrige & Alexis Vrignon (2020)

Car la « transition énergétique » présentée comme la solution au réchauffement concerne surtout l’électricité, soit 40 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Pour l’aviation, le transport maritime, l’acier, le ciment, les plastiques, les engrais, l’agriculture, le bâtiment ou encore l’armement, les perspectives de décarbonation restent encore assez fantomatiques. Le déploiement des renouvelables va alimenter en électricité décarbonée une économie dont la constitution matérielle dépendra encore longtemps des fossiles. D’où la nécessité de quantités colossales « d’émissions négatives » après 2050 sous forme de BECCS, pour « bioénergie couplée à la capture et au stockage de carbone ». C’est sur cette promesse technologique sans fondement que reposait l’Accord de Paris.

En 1970, l’éditorialiste du New York Times qui avait inventé le terme d’« ecological backlash» se moquait d’une rumeur colportée par la droite américaine, celle d’une collusion entre socialisme et environnementalisme. Peut‑être aurait‑il fallu explorer cette idée plus loin : lutter contre le réchauffement et la destruction des écosystèmes nécessite une transformation extraordinairement profonde du monde matériel et donc de notre société. Cela requiert non seulement le déploiement de nouvelles techniques, mais aussi et surtout le démantèlement accéléré de secteurs entiers de l’économie qui dépendent et dépendront longtemps des fossiles. Il s’agit bien d’une rupture avec le capitalisme industriel fondé sur la propriété privée des moyens de production. Denis Hayes, l’organisateur du premier Jour de la Terre, le reconnaissait volontiers : « Je soupçonne que les politiciens et les hommes d’affaires qui sautent dans le train de l’écologie n’ont pas la moindre idée de ce à quoi ils s’engagent […] Ils parlent de projets de traitement des eaux usées alors que nous contestons l’éthique d’une société qui, avec seulement 6 % de la population mondiale, représente plus de la moitié de la consommation annuelle mondiale de matières premières. »

L’idée de backlash a ceci de confortable qu’elle tend à naturaliser l’écologisation des sociétés. Elle donne l’impression que les revers actuels ne sont que temporaires. La transition serait en marche, il suffirait de l’accélérer. En fait, les ennemis de l’écologie — qu’ils soient populistes ou néolibéraux — ne sont que la face visible et grimaçante d’une force colossale, celle qui se trouve derrière l’anthropocène : non seulement le capitalisme, mais tout le monde matériel tel qu’il s’est constitué depuis deux siècles.



Sunday Telegraph, 26 avril 1970 (traduit en français)

Lire aussi | Portrait du capitalisme en économie régénérative・Quentin Pierrillas (2020)


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22.07.2025 à 11:31

En finir avec l’« architecture-as-usual »

Mathias Rollot
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Qu’est-ce que l’écologie pour l’architecture ? Pour l’heure : un argument de vente. À partir d’un chantier ordinaire, Mathias Rollot oppose les promesses vertes à ce que serait une architecture véritablement écologique, frugale et conviviale. Contre la tentation de l’"architecture-as-usual", il appelle à réparer, détourner, dé-projeter.

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Texte intégral (10384 mots)
Temps de lecture : 17 minutes

On entend (un peu) parler d’écologie en architecture. Mais que cela recouvre-t-il au juste, et que se passe-t-il lorsqu’on essaie de transformer l’écologie en système d’évaluation de l’architecture ? Il faudrait pour cela s’entendre précisément sur la chose. S’accorder, tout d’abord, sur le fait qu’il y a, non pas une, mais des écologies, fondées sur des systèmes de valeurs différents, qui ne se valent pas et qui souvent s’affrontent. Puis, considérer la myriade de discussions qu’il faudrait pouvoir ouvrir sur le sujet et qui tardent à venir dans les communautés concernées (autant que dans la société tout entière). Enfin, regarder avec ces outils et avec honnêteté nos théories, pratiques et pédagogies architecturales ; tenter de les percevoir depuis des perspectives écocentrées multiples, avec pour principale finalité l’habitabilité de la zone critique terrestre pour toustes1.

En guise de contribution à ce chantier important, cet article aborde la question de l’évaluation écologique de l’architecture. La possibilité d’évaluer la pertinence écologique réelle d’une opération, c’est ce que peut-être personne ne fait très explicitement, mais ce que beaucoup font implicitement lorsqu’ils et elles discutent des bonnes pratiques, de leurs méthodes concrètes et de leurs choix éthiques, de leurs valeurs et « engagements » écologiques en architecture : ils et elles disent par là ce qu’ils pensent être le mieux à faire – à savoir, en creux, ce qui serait plus écologique. Mais au-delà du simple bilan carbone, du respect de la règlementation ou de l’obtention de labels (dont la valeur pourrait aussi faire l’objet de longues discussions), comment peut-on sérieusement estimer qu’un édifice est « écologique » ou ne l’est « pas », voire qu’un édifice est « plus écologique » qu’un autre ? La question posée ici est celle de savoir ce qu’il faut prendre en compte pour engager une telle argumentation, autant que l’interrogation plus générale de savoir si, oui ou non, une telle démonstration est seulement possible.

En engageant ce propos, je n’entends bien sûr nullement affirmer que tout édifice a la même valeur environnementale. Loin de là ! Mon intention est d’une part d’alerter sur l’incomplétude systématique et profonde des propos environnementaux en architecture, qui se réduisent trop souvent à des déclarations d’intention ou à de simples « calculs » – comme si les questions écologiques pouvaient être mises en équations avec réponse définitive à la clé. D’autre part, il s’agit de mettre en lumière l’absurdité de l’argument courant de la « compensation » (qui veut par exemple qu’un peu de biodiversité ferait pardonner trop de béton armé) et les différentes stratégies de dissimulation ou de greenwashing qui en découlent trop souvent. J’essaierai, enfin, de montrer en quoi ce prétendu « argument » relève de l’impensé, et de dire à quel point cet impensé me semble permis par un profond vide social contemporain en matière de lieux de débats, critiques et honnêtes, en architecture. Autrement dit : nous n’aurions pas, collectivement, des discours si pauvres et erronés, si lâches et mensongers, si nous avions plus de lieux et de moments, plus d’espaces et de modalités de pensée sincère, solidaire et (auto-)critique de l’architecture. L’historique espace compétitif orchestré par le capitalisme néolibéral semble avoir été encore amplifié par le récent développement de la vie numérique généralisée et ses effets atomisants et déterritorialisants. Nous ne devons pas juste retrouver la Terre et le terrestre, mais aussi l’espace politique convivial capable de faire de nos corps des éléments liés d’un même monde (co-)habité. Quelle « architecture écologique » sans cela ?

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Bullshit ordinaire

La réglementation thermique, installée à la suite du choc pétrolier de 1973, progresse d’année en année : d’une limitation à 225 kWh/M2/an en 1974, elle finit à 50kWh/m2/an en 2012, avant de se transformer encore en « Réglementation Environnementale » en 2020. Mais, malgré leur montée en complexité, ces réglementations restent encore largement centrées sur l’unique question de la consommation énergétique. Quels bâtiments exemplaires en termes écologiques ces cinquante années d’exigences progressives produisent-elles aujourd’hui ? Puisque toutes les architectures contemporaines courantes doivent s’y conformer par obligation règlementaire, il n’y a donc qu’à ouvrir les yeux sur les dernières livraisons ordinaires, ici et là, dans nos quotidiens.

À l’heure où s’écrivent ces lignes, j’ai sous les yeux un chantier. Depuis mon balcon, je vois une construction entièrement en béton armé, du polystyrène, des bâches plastiques et de la colle, des tapis de mousse, des tubes et des rouleaux plastiques. L’entreprise Icade, qui dit mettre « au cœur de son modèle d’affaires les enjeux climatiques et la préservation de la biodiversité pour réinventer l’immobilier et contribuer à une ville plus durable »2, construit ici des logements qu’on peut qualifier à bon droit de « standardisés ». Cela, si ce n’est dans leur intérêt économique, mais aussi au service de la croissance économique et du développement (« durable », s’entend) de la ville, du département, de la région et du pays. Tout le monde en profitera sûrement par ruissellement ! La scène m’interroge : qui fait donc les labels et les réglementations environnementales en architecture, et au service de qui, de quoi ? Sur les panneaux de façade interdisant l’accès au chantier, de grandes publicités orchestrent un mariage sans gêne entre capitalisme et environnementalisme : « Une respiration végétale avec un jardin intérieur en cœur d’îlot » / « Idéal pour investir » ; « Votre 2 pièces à partir de 281 000€ parking inclus » / « des matériaux respectueux de l’environnement pour une construction éco-responsable » ; « Loi Pinel – LMNP » / « l’ensemble du projet privilégie les essences locales dans le respect de la biodiversité ». On peut visiblement écrire n’importe quoi pour promouvoir son projet publiquement. Qui ira se plaindre ? La scène est aussi banale qu’ancienne. Plus personne n’y prête même attention.

Photo : Mathias Rollot.

Qui fait donc les labels et les réglementations environnementales en architecture, et au service de qui, de quoi ?

Et puis, de toute façon, qui blâmer pour cela ? La graphiste qui a composé les panneaux à grand renforts de slogans stéréotypés, sur demande de sa cheffe ? Ou bien son chef – lui qui, sans y croire lui-même, a lu dans une étude marketing que mettre le mot biodiversité sur un panneau augmenterait de 50% l’impact du message chez l’observateur·ice ? On pourrait aussi penser à l’architecte cheffe de projet, qui a dû transmettre les arguments architecturaux à utiliser pour la com’, quand il lui restait quelques minutes de libre entre toutes les injonctions à la rentabilité et les réglementations contradictoires et intenables avec lesquelles elle a tenté de composer tout du long du projet. Et bien d’autres encore. La seule chose qui est certaine, c’est que ça n’est en aucun cas la responsabilité des ouvriers qui y travaillent pour peu, manipulant à longueur de journée ces isolants de polystyrène, colles, plastiques et autres mousses chimiques au profit d’autres qu’eux. Au-delà de la dialectique sociale du projet et du chantier, des matériaux et de la communication, il est intéressant de questionner la stratégie intellectuelle et le monde habité révélés par ce tableau. Ce monde dans lequel l’écologie semble être un argument de vente ; dans lequel les déclarations environnementales peuvent être multipliées sans garanties et sans risques ; dans lequel « éco-matériaux », « biodiversité », « jardin intérieur », « local » et « végétal » forment un champ lexical cohérent et inquestionné, magique. Certes, la problématique écologique se trouve ici élargie hors du champ énergétique, mais pour quels résultats concrets ?

Sur la compensation de tout par n’importe quoi

Il est bien difficile de comprendre quel est le rapport réel entre ces éléments à connotation « écologique », et comment l’architecte et l’architecture pourraient bien mélanger tous ces ingrédients pour en faire une soupe un tant soit peu digeste. Un gain – même démontrable – en biodiversité peut-il « compenser » le bilan carbone désastreux d’une opération ? Inversement, le fait de construire en bio- et géo-sourcé, de façon frugale : cela peut-il suffire à éviter de bon droit l’importance des problématiques de faunes, de flores, d’hydrologie et de sols engagées par toute construction ? Et que pourrait bien remplacer ou excuser l’engagement territorial, la construction avec les filières locales, avec les « artisan·es du coin » (et encore faut-il préciser lesquels) et les savoir-faire historiques d’une région : est-ce une raison valable pour passer outre les bilans carbones, la compromission avec le grand capital, ou l’imperméabilisation massive des sols ? Ce qui interrogé là n’est autre que la manière dont, bien trop souvent, les discours contemporains placent dans la même équation, des matières et arguments écologiques qui n’ont que très peu à voir les uns avec les autres. Comme si tout pouvait servir « d’équivalence écologique » à n’importe quoi, et qui plus est sur de simples bases déclaratives.

Ce mélange des genres donne à l’actualité des débats un caractère tout à fait « délirant » – au sens premier du terme : il s’agit d’une forme de délire collectif, un imaginaire onirique, qui ne touche plus terre. « Hyperréel », aurait probablement dit Jean Baudrillard3. Dans ce voyage irrationnel, les systèmes d’évaluations et les systèmes de valeurs, les échelles et les sujets s’échangent et s’hybrident, se floutent et s’inversent à tout moment. On fait dans « l’échange symbolique », tout en restant persuadé·es d’être dans la rationalité et la concrétude – voire dans « l’engagement ». Consciemment et sans vergogne pour les uns, involontairement et sans s’en rendre compte pour les autres. Les architectes qui défendent un sujet pour en nier un autre le font-ils de bonne foi ? Il est assez facile de tout faire pour accueillir des chauves-souris et moineaux en façade en Europe, tout en contribuant activement à détruire les forêts primaires d’Indonésie avec une construction en bois exotique.

« Paysages réciproques » retrace l’histoire de cinq matériaux de construction de paysages new-yorkais – l’engrais, la pierre, l’acier, les arbres et le bois – en remontant jusqu’à leur lieu d’origine.

La question qui doit être posée à tout édifice est d’abord la suivante : écologiquement, géographiquement et socialement parlant, où est-ce que se concrétisent les impacts écologiques d’un bâtiment ? Autrement dit, l’impact écologique est-il à mesurer là où le bâtiment est construit, ou bien se mesure-t-il aussi dans les « paysages réciproques »4 impactés par sa construction, la transformation de ses matières et l’acheminement de ses matériaux ? Se mesure-t-il à l’échelle locale, pour les espèces qu’il déplace ou favorise, ou bien à l’échelle planétaire, pour le réchauffement global et l’effondrement des espèces auquel la construction du bâtiment contribue à sa manière ? D’ailleurs, quel édifice pourrait avoir autre chose que des impacts locaux, trans-locaux ET globaux à la fois ? L’enjeu est de limiter tous ces impacts à toutes ces échelles, au mieux, et non d’utiliser l’un de ces sujets comme faire-valoir pour masquer le score désastreux des autres. L’enjeu est de tendre au mieux vers le bilan (le plus) global (possible) de la construction.

Il est assez facile de tout faire pour accueillir des chauves-souris et moineaux en façade en Europe, tout en contribuant activement à détruire les forêts primaires d’Indonésie avec une construction en bois exotique.

Mais c’est une évidence : personne ne possède toutes les clés pour maîtriser les différentes parties du problème. Il ne suffirait pas d’être écologue-ingénieur-hydrologue-urbaniste-géochimiste-climatologue-architecte-forestier-paysagiste pour bien comprendre toutes les données du problème posé par de telles équations environnementales. Il faudrait aussi avoir accès à toutes les données factuelles – et donc à des systèmes de mesures multiples, coûteux, voire impossibles – pour pouvoir poser les questions sur la base d’études sérieuses du réel. Et encore, quand bien même tout cela serait possible, il faudrait encore pouvoir transmettre les résultats de son enquête à d’autres, en des termes compréhensibles par toustes. Et enfin, il faudrait aussi pouvoir prendre en compte ce fait, absolument central, que la question écologique n’est jamais résolue en amont de la construction.

L’écologie dépend aussi, pour une très large part, des usages conscients et inconscients des usager·es ; des politiques et des réglementations urbaines changeantes ; des programmes qui y prennent place et qui évoluent à chaque décennie ; de la maintenance effective et de l’adaptabilité potentielle ; de la déconstruction possible et de la déconstruction concrète ; et encore, des modes et des esthétiques qui passent, et qui poussent à démolir le construit encore solide mais désuet d’avant-hier. L’écologie de l’architecture est aussi fonction des déplacements invisibles dans les écosystèmes souterrains et aériens que la construction orchestre ; des perturbations complexes dans les cycles de l’eau à l’échelle du bassin-versant ; ou encore de l’agentivité non-humaine à toute échelle – du pigeon aux surmulots, des tremblements de terre aux canicules. C’est tout cela aussi qui devrait être pris en compte pour quantifier l’impact et l’utilité, la nuisance et la pertinence écologique d’une construction. A minima.

Face à l’impossible quantification, « leur écologie et la nôtre »5

À bien des égards, il est donc légitime d’affirmer que l’écologie de l’architecture ne pourra jamais être pleinement démontrée, parfaitement quantifiée, solidement défendue sur tous les plans à la fois. Nous ne pourrons jamais entièrement démontrer par une équation, de façon ferme et définitivement qu’un bâtiment est « écologique » ou ne l’est « pas ». En suivant, il semble évident qu’on ne peut pas sérieusement mettre dans le même calcul « d’équivalence écologique » tout un melting-pot de choses hétérogène et irréductibles les unes aux autres (béton, papillon, inondation ?) sans un minimum de recul critique, de précautions, voire de second degré ! Le principe de « compensation écologique » pose déjà de sérieux problèmes théoriques et pratiques6, ne serait-ce que quand on cherche « simplement » à compenser des sols par d’autres sols7. Les pratiques de « compensation carbone » posent non moins de problèmes alors qu’elles devraient « simplement » placer en équivalence des « tonnes de CO2 » produites avec d’autres évitées ou absorbées8. Comment imaginer compenser du béton armé par des papillons, de l’imperméabilisation par de la terre crue, du capitalisme par de la participation ? Entre résignation et compétition9, malhonnêteté et stupidité, voilà un débat tout à fait analogue à celui que nous retrouvons dans les discussions ordinaires, où se mélangent consommation de viande rouge, avion, jardinage et engagement associatif, si bien que rapidement on ne distingue plus ni critères d’évaluation, ni modalités de comparaison claire, ni finalité écologique bien identifiée.

Architecture de l’extraction : espace et économie politique des matériaux de construction, un travail de Charlotte Malterre-Barthes.

Dans les deux cas, la seule issue viable est évidente : c’est celle de la frugalité ; c’est la décroissance ; c’est le déchet qui n’est pas généré et l’énergie qui n’est pas consommée ; c’est le produit qui n’est pas produit ; c’est même éventuellement l’édifice qui n’est pas édifié – n’en déplaise à celleux qui voudraient aussi faire taire le nécessaire débat sur la construction neuve elle-même10. Oui, dans la difficulté qui nous occupe, l’action la plus écologique est encore celle que l’on n’entreprend pas.

La seule issue viable est évidente : c’est la décroissance ; c’est le déchet qui n’est pas généré et l’énergie qui n’est pas consommée ; c’est le produit qui n’est pas produit ; c’est même éventuellement l’édifice qui n’est pas édifié.

Et s’il faut vraiment construire, rénover, transformer et déconstruire, alors on pourrait raisonnablement se tourner vers les voies qui ne laissent que peu de doute sur leur nocivité moindre : celle de « bâtir avec ce qui reste »11, celle de « faire mieux avec moins »12, celle du « dé-projet » comme il existe du « dé-design »13, celle du décolonial14 ou encore celle de la « décroissance conviviale, de la sobriété énergétique et du low-tech pour l’architecture »15. Ceux et celles qui voudront comprendre ces termes les comprendront sans difficulté. L’architecture non-extractive sera toujours plus pertinente que l’architecture du spectacle écologique. Elle n’en est pas moins esthétique ou exigeante ; elle n’en est pas moins porteuse d’un projet de société commun, joyeux et créatif – tout au contraire ! La sobriété ne s’oppose qu’à l’ébriété. Bâtissons avec les milieux, quand c’est nécessaire, collectivement et magnifiquement, libéré·es de l’économie et de l’idéologie de la croissance et de l’extractivisme néocolonial. Bâtissons ensemble des établissements plus qu’humains raisonnables, qui tiennent réellement dans les limites planétaires. Réparons, détournons, revendiquons le droit à des structures collectives qu’on puisse comprendre et dont on puisse toustes prendre soin en autonomie. A minima, il faudra pour cela se libérer des héritages problématiques de la discipline architecturale ; se défaire des mauvaises habitudes du bâtir-as-usual ; et encore appliquer un principe d’honnêteté strictement simple, consistant à « faire ce qu’on dit et dire ce que l’on fait ».

Hitsujigoya, bergerie dans le département de Kyōto. Réalisation : 2m26 architecture. Photo : Yuya Miki.

La tentation de l’architecture-as-usual

Tout cela étant avancé, et quelle que soit l’écologie choisie pour poursuivre : pourquoi peut-on observer aujourd’hui tant de tentatives de compensation voire d’invisibilisation, tant d’actions visant à masquer par recouvrement une action X par un fait Y ? De quoi est-ce le signe, de quoi est-ce le garant, et que pensons-nous réussir en faisant cela ? Si ce n’est, peut-être, poursuivre tout simplement le business-as-usual. Ou plutôt, puisque la critique du « business » est un peu facile et puisque beaucoup ne s’y reconnaissent pas, l’architecture-as-usual ! Combinée à la pédagogie-de-l’architecture-as-usual16 et la recherche-en-architecture-as-usual17, la pratique-as-usual est un signal qu’on aurait tort de prendre à la légère. C’est le signe d’un monde qui ne veut pas mourir autant que la preuve que des agents sont toujours à son service ; c’est la marque d’un comme-si-de-rien-n’était qui ne s’assume même pas forcément, mais signe pour autant la collaboration, la compromission effective avec la destruction à l’œuvre. Oui, il y a bien une destruction « plus qu’involontaire » du Système-Terre ; oui, il y a bien des systèmes et des personnes pour l’orchestrer, et bon nombre de « collabos » pour la mettre en œuvre. L’architecture-as-usual est non moins une de leurs signatures que le greenwashing qui l’accompagne de plus en plus fréquemment.

Il faut aussi reconnaître que « l’injonction sociale au vert » est un fait réel. À mesure qu’elle devient plus pressante et plus légitime, l’architecture-as-usual est poussée à perpétuer l’illusion d’une position engagée ; le greenwashing (volontaire) et le greenwishing (involontaire) sont les conditions de possibilité de sa survie18. Tant et si bien qu’il serait salutaire d’aborder collectivement la « tentation du greenwashing » qui se pose légitimement à chaque image de synthèse produite pour gagner un concours, à chaque oral pour défendre sa posture et ses édifices. On pourrait, on devrait choisir de critiquer et de s’auto-critiquer, solidairement et confraternellement pour y faire face. On devrait aborder ce sujet avec d’autres disciplines et d’autres visions du monde, en dialogue par exemple avec des pensées comme celles de Fatima Ouassak, qui a mille fois raison de souligner les manières dont « le projet écologique majoritaire » est aujourd’hui, en France, un projet de « maintien de l’ordre social actuel » : « il exprime une inquiétude face au changement (on veut que nos enfants aient la même vie que nous) et une aspiration à la vie d’avant » – avec toutes les parts coloniales et racistes que cela inclut, structurellement19. Question rhétorique : quel rôle joue le faux discours écologiste de l’architecture-as-usual dans ce contexte conservateur ? Quels types de « colonialisme vert », de « capitalisme-colonial », de domination métropolitaine ou de purification ethnique cristallise-t-elle sous couverts de façades végétalisées, de toitures plantées ou d’espaces publics végétalisés-apaisés ?

Il serait salutaire d’aborder collectivement la « tentation du greenwashing » qui se pose légitimement à chaque image de synthèse produite pour gagner un concours, à chaque oral pour défendre sa posture et ses édifices.

On devrait donc débattre sérieusement de l’actualité de la profession et de ses compromissions, et inventer ensemble des manières d’y répondre, sur la base du problème intelligemment et honnêtement posé. Pour l’heure, hélas, la question semble plutôt osciller entre honte, gêne et mauvaises blagues en privé. Tandis que, dans les espaces publics de débat de l’architecture, on en est encore au stade du tabou, voire du refoulé collectif. En lieu et place des échanges stimulants que nous pourrions avoir, on assiste plus généralement à un silence gêné ou à une malhonnêteté crasse. La confusion entre solidarité et corporatisme, le système de médiatisation architecturale en vase clos et le repli « autonomiste » sur la discipline20 semblent avoir eu raison de la possibilité de confronter des milieux de l’architecture contemporain à l’aune des enjeux de notre époque. La critique n’est plus. Mais, après tout, a-t-elle vraiment déjà eu lieu ?21

Tout comme le greenwashing métropolitain a ses propres habitudes en la matière (pensons par exemple à des revêtements de bois et des jardinières plantées en guise de cache-béton armé), le localwashing rural joue un jeu tout à fait équivalent. Ce décorum-là est non moins performant lorsqu’il s’agit de masquer l’architecture-as-usual – sous les traits cette fois d’un faux régionalisme de façade. Ici, avec une façade autoportante en pierres et linteau bois, on fait facilement oublier le système générique parpaing / linteau béton / poutrelles-hourdis qui forment en réalité la structure de la maison. Si la lessive est différente, l’architecture standardisée-carbonée ne l’est pas tant. Photo : Mathias Rollot.

Dans ces lignes, j’ai tenté de mettre en lumière la double et paradoxale nécessité et impossibilité de cerner entièrement la question de l’écologie en architecture ; d’en visualiser parfaitement tous les contours. Ce faisant, j’ai souhaité donner des raisons de se méfier de quiconque pourrait bien se prévaloir à des fins communicationnelles de quoi que ce soit à ce sujet – qui plus est lorsque cela est fait au moyen de compensations grossières entre des entités qui n’ayant aucune équivalence écologique. En appui sur les conclusions et les horizons dessinés par d’autres que moi, j’ai proposé de suivre les voies « les moins nocives » que nous ayons à notre portée. J’ai voulu mettre en lumière tant la nuisance des postures occultantes – ces voies qui tendent à occulter un sujet en le masquant sous un autre –, que les voies qui occultent la situation écologique tout court.

En guise de conclusion, j’invite à mûrir les sages conclusions de Stella Baruk, dont les travaux rappellent la fréquence des envies de déduire « l’âge du capitaine » sur la base du nombre de moutons et de chèvres présents à bord22. J’entends par là que si les calculs écologiques de l’architecture sont à la fois truffés de « malentendus » et d’« autres entendus » que ceux attendus, alors toutes nos équations sont tout simplement fausses. Nous devons faire preuve de vigilance et d’intelligence collective. Cela ne pourra avoir lieu sans, tout d’abord, un peu d’honnêteté intellectuelle, un peu de modestie et des outils incontournables du dialogue, de la pensée critique et du débat de fond. Pour avancer ensemble sur le sujet. Il faudra du courage, pour autant que cela supposera, a minima, la volonté collective de dépasser le corporatisme sclérosant en place dans les communautés de l’architecture.


Photographie d’ouverture : Mathias Rollot.

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Notes

  1. Tous mes remerciements à Philippe Simay pour toutes les stimulantes réflexions que nous avons eues ces derniers mois, qui ont beaucoup nourri ces lignes. Et tous mes remerciements à Nils Le Bot, Emeline Curien, Sophie Gosselin, Jeanne Etelain et Martin Paquot pour leurs retours sur des premières versions de l’article et leurs riches suggestions pour l’améliorer. Merci enfin à Emilie Letouzey qui a édité ce texte et m’a accompagné avec beaucoup de bienveillance dans les dernières étapes avant publication. Cela étant dit, les faiblesses du texte – puisqu’il y en a toujours – n’engagent évidemment que moi.
  2. Voir son site Internet : https://www.icade.fr/groupe
  3. Jean Baudrillard, Simulacres et Simulation, Galilée, 1981 ; Jean Baudrillard, Pourquoi tout n’a-t-il pas déjà disparu ?, L’Herne, 2007.
  4. Jane Hutton, Reciprocal Landscapes : Stories of Material Movements, Routledge, 2019.
  5. Écho au titre de l’anthologie d’écologie politique consacrée à André Gorz (Seuil, 2020).
  6. « Potentiellement intéressante, la compensation présente néanmoins de multiples difficultés théoriques et pratiques. Nombre d’études réalisées ces dernières années mettent en doute l’efficacité de la compensation, pointent le flou qui entoure son évaluation et les effets pervers qu’elle peut entraîner. De plus, on observe chez les acteurs de la compensation des pratiques contestables tant sur le plan technique qu’éthique, ce qui rend le système de la compensation encore plus problématique et controversé. Le bilan de la compensation est ainsi très mitigé. ». Adriana Blache, Frédéric Boone et Étienne-Pascal Journet, « Compensation. Notre impact sur la biosphère peut-il être l’objet d’un jeu comptable ? », dans Aurélien Berlan, Guillaume Carbou et Laure Teulières, Greenwashing. Manuel pour dépolluer le débat public, Seuil, 2022, p. 62.
  7. Magali Weissgerber, Samuel Roturier, Romain Julliard, Fanny Guillet, « Biodiversity offsetting : Certainty of the net loss but uncertainty of the net gain », Biological Conservation, vol. 237, septembre 2019, pp. 200-208. Pour une littérature plus accessible sur le sujet, voir plutôt Marie Astier, « Grands projets destructeurs : l’esbroufe de la « compensation écologique » », Reporterre, 2019.
  8. Voir notamment Stéphane Foucart, « Les bénéfices climatiques de la “compensation carbone” sont au mieux exagérés, au pire imaginaires », Le Monde, 29 janvier 2023 ; Alice Valliergue, Compensation carbone. La fabrique d’un marché contesté, Sorbonne Université Presses, 2021 ; Augustin Fragnière, La compensation carbone : illusion ou solution ?, PUF, 2009.
  9. À la lecture de ces lignes, un confrère commente : « Je ferais l’hypothèse de l’aliénation, d’un mélange subtil entre : une cohabitation morbide et résignée des individus avec le spectacle désolant de l’hégémonie capitaliste ; une anxiété de réussite-survie dans un système qui broie les derniers de cordée ; et un renoncement intellectuel face à une société qui ne mobilise plus la raison (science) et l’éthique pour gouverner. ».
  10. Charlotte Malterre-Barthes, A moratorium on new construction, Steinberg Press, 2025.
  11. Philippe Simay, Bâtir avec ce qui reste, Terre Urbaine, 2024.
  12. Philippe Madec, Mieux avec moins, Terre Urbaine, 2021.
  13. « Dé-designer », appel à contributions de la Revue Azimuts – Design Art Recherche.
  14. Mathias Rollot, « Onze pistes vers une métamorphose décoloniale de l’architecture », AA’, 2025.
  15. Solène Marry (dir.), Architectures low-tech. Sobriété et résilience, Parenthèses/Ademe, 2025 ; Mireille Roddier, « Degrowth, Energy Sobriety, Low-Tech : Towards an Architecture of Conviviality », Places Journal, 2024.
  16. Mathias Rollot, « Pourquoi enseigner l’alternatif ? », AMC, 2024.
  17. Mathias Rollot, « Urgence écologique : quel impératif éthique pour la recherche architecturale ? » (document pdf), dans Emeline Curien, Cécile Fries-Paiola (dir.), Humains, non-humains et crise environnementale, Rencontres interdisciplinaires Mutations 02, ENSA Nancy,mars 2021 ; Mathias Rollot, « Pourquoi chercher ? » (document pdf), La Recherche architecturale, éditions de l’Espérou, 2019, pp. 263-300.
  18. Sur le greenwashing et le « greenwishing » en architecture, voir l’introduction du livre Charlotte Malterre-Barthes (éd.), « On Architecture and Greenwashing », The Political Economy of Space Vol. 01, Hatje Cantz, 2024.
  19. Fatima Ouassak, Pour une écologie pirate. Et nous serons libres, La Découverte, 2023, pp. 24-25.
  20. Mathias Rollot, Décoloniser l’architecture, Le Passager Clandestin, 2024.
  21. Très intéressante est, à cet égard, la contribution d’Hélène Jannière au récent ouvrage collectif La Critique à l’œuvre. En appui sur les discours de Pierre Joly (1925-1992), l’historienne montre bien à quel point les années 1960 pouvaient déjà souffrir d’une « absence de critique » architecturale, de « discussions restées intérieures à la discipline » et plus globalement d’un « entre-soi » appauvrissant pour l’architecture, pour les architectes et pour la société elle-même. Hélène Jannière, « à la recherche de l’opinion publique : polémiques françaises sur la critique, 1958-1969 », dans Denis Bilodeau, Louis Martin, La Critique à l’œuvre. Fragments d’un discours architectural, éditions de la Villette, 2025, pp. 20-42, p. 21.
  22. Stella Baruk, L’Age du capitaine. De l’erreur en mathématiques, Seuil, 1998.

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19.07.2025 à 11:27

Depuis le delta du Pô, regarder en face la crise climatique

Un groupe d'amis du Delta
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De l'assèchement à la submersion, il n'y a souvent qu'une brève parenthèse. Dans ce texte mosaïque, un collectif de chercheurs et d'écrivains italiens enquête sur la manière dont le changement climatique et la montée du niveau de la mer bouleverse un territoire, le Delta du Pô, dont l'histoire récente est intimement liée à la gestion industrielle de ses eaux.

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Texte intégral (12436 mots)
Temps de lecture : 23 minutes

Ce texte a été distribué pour la première fois, sous la forme d’une brochure le 31 octobre 2024, à la Factory Grisù de Ferrare, lors de la première présentation du roman Gli uomini pesce par Wu Ming 1 (Einaudi, 2024). La diffusion du document s’est poursuivie en novembre, à l’occasion d’autres événements dans la Basso Ferrarese1, dans la Polésine et au nord de Bologne. Il a été publié pour la première fois en ligne sur le site Giap et nous espérons qu’il voyagera, qu’il provoquera des discussions et qu’il sollicitera des commentaires dans d’autres territoires.

Il a été écrit par un groupe informel et pluridisciplinaire et il est le premier fruit de deux années de discussions, de lectures partagées et surtout d’errances dans les territoires décrits ici.

Bonne lecture, bonnes déambulations.


Ce texte a été écrit par Sandro Abruzzese (enseignant et écrivain) ; Marco Belli (enseignant, écrivain et photographe, directeur artistique de l’Elba Book Festival) ; Davide Carnevale (enseignant-chercheur en anthropologie visuelle, Université de Ferrare) ; Cassandra Fontana (chercheuse en études urbaines, Université de Florence) ; Sergio Fortini (architecte-urbaniste, cofondateur de Metropoli di Paesaggio) ; Marco Manfredi (comédien, vagabond, spécialiste des relations entre cinéma, récits et territoire) ; Michele Nani (historien, chercheur au CNR — Ferrare) ; Giuseppe Scandurra (anthropologue, Université de Ferrare) et Wu Ming 1 (écrivain et essayiste, originaire du Basso Ferrarese).

La présente traduction de l’italien a été réalisée par Michele Nani et Niccolò Mignemi.


Carte du delta du Pô, réalisée par les auteur·es. Pour visualiser la situation de l’Italie nord-orientale en 2100 avec la mer Adriatique plus élevée d’un mètre par rapport au niveau actuel, voir le projet interactif élaboré par l’artiste Alex Tingle depuis 2006.

On raconte qu’au siècle dernier, dans les mines de charbon de diverses régions du monde, face au danger du grisou et en l’absence de systèmes de ventilation, les mineurs emportaient avec eux un canari en cage. Beaucoup plus petit et donc plus sensible au gaz, le canari commençait à agoniser bien avant que les mineurs ne ressentent les effets de ce qu’ils inhalaient. Lorsque l’oiseau commençait à suffoquer, c’était le signe qu’il fallait évacuer la mine.

D’où la métaphore bien connue du « canari dans la mine », également utilisée par le météorologue Luca Mercalli lors d’une conférence donnée il y a quelques années dans un centre du Basso Ferrarese2. Le Delta est le canari, c’est-à-dire la zone la plus exposée, celle qu’il faut regarder pour mieux comprendre les effets du changement climatique.

Dans le Delta

1. Par Delta du Pô, on entend ici…

Par Delta du Pô, nous entendons le delta historique, ou Delta grande, c’est-à-dire l’espace géographique façonné au fil des siècles par les crues et les débordements du fleuve et par le déplacement progressif de son bras principal vers le nord.

Le Delta grande est un ensemble de lits où le fleuve coule encore, d’autres — souvent invisibles à l’œil nu — qu’il a abandonnés et d’autres encore qui sont devenus artificiels, c’est-à-dire transformés en canaux, comme ce fut le cas pour la branche du Pô de Volano.

Le Delta grande n’a pas de frontières nettes, mais il comprend certainement la partie orientale de la zone de la Polésine de Rovigo, la partie orientale de la province de Ferrare et une partie du territoire de Ravenne. Le long de la côte, il s’étend de la limite nord de la municipalité de Rosolina — le dernier tronçon du fleuve Adige — à la limite sud de la municipalité de Cervia. Près d’un million de personnes vivent dans cette zone, en ne comptant que les résidents.

Le Delta est une région géo-historique, géo-économique et géo-culturelle aux caractéristiques propres. Il se distingue par la présence de zones humides résiduelles — qui ont échappé aux travaux d’assèchement et drainage — ainsi que par des risques hydrauliques propres et par sa morphologie de plaine ininterrompue, différente du reste de l’Italie, pays composé en grande partie de montagnes et de collines3.

2. Des impasses communes

Les territoires du Delta ont des histoires et des problèmes similaires. Ils ont également en commun d’avoir emprunté des voies sans issue, d’avoir misé sur des modèles de développement local qu’il convient aujourd’hui de repenser : le tourisme balnéaire de masse, une certaine agriculture intensive, un certain développement industriel. Certains modèles se sont avérés depuis longtemps des échecs, et les territoires les ont payés par l’émigration et le dépeuplement ; d’autres ont généré des retombées économiques pendant quelques décennies, mais se révèlent aujourd’hui insoutenables, voire catastrophiques.

C’est le cas de la basse vallée du Pô qui, à partir du XIXe siècle, est passée de zone humide à une vaste étendue de terres cultivables. Un processus qui ne peut jamais être considéré comme achevé, mais reste ouvert et toujours réversible, ce qui rend la zone du Delta particulièrement fragile à divers égards, aussi bien environnementaux que sociaux.

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3. Dans la terre de la bonifica

Nous avons grandi, nous nous sommes installés ou nous travaillons aujourd’hui sur des terres transformées par la bonifica4. Nous avons vécu ou nous sommes passés tous les jours devant les stations de drainage et les autres technologies de gestion des eaux, mais pendant longtemps nous n’y avons pas prêté attention, pendant longtemps nous avons tenu pour acquise cette utilisation des terres, ce complexe « territoire-machine », pour citer la géographe Federica Letizia Cavallo5.

Cette terre, la partie émergée, le paysage de la basse plaine, était pour nous une évidence alors que nous vivions dans une parenthèse entre des terres qui ont été submergées et qui, mutatis mutandis, le seront à nouveau.

Pompe de drainage à Bellombra (Adria, 2017) · Marco Belli
Pompe de drainage à Bellombra (Adria, 2017) · Marco Belli

4. Les parenthèses s’ouvrent et se referment

En rapportant chaque durée à celle de notre vie, nous percevons comme anciens des phénomènes qui, en fait, ne se sont manifestés que récemment, peut-être peu avant notre naissance. Pour les mêmes raisons, nous tenons ces phénomènes comme acquis et percevons les processus dont ils dépendent comme achevés, définitifs, alors qu’ils sont toujours en cours et plus ouverts que jamais.

Depuis le siècle dernier, l’idée d’une temporalité unique et linéaire a été remise en cause dans tous les domaines de la connaissance. Elle ne survit que dans l’idée de développement qui anime les politiques économiques. Mais les temporalités sont multiples, les parenthèses s’ouvrent et se referment, elles se situent à l’intérieur ou à côté d’autres parenthèses. L’histoire du monde est une coprésence de temporalités.

5. On ne comprend pas vraiment la bonifica si…

On ne comprend pas vraiment la bonifica, dans ses différentes phases, et l’héritage qu’elle nous a laissé, si nous ne tenons pas compte de ses contradictions internes, de la façon dont elle s’est imposée, des résistances qu’elle a dû abattre et de celles qui l’ont arrêtée au fur et à mesure que la situation et les sensibilités évoluaient.

Dans les discours actuels sur la bonifica, une erreur de raisonnement connue sous le nom de biais des survivants opère : pour évaluer une situation, on ne considère que les éléments résultants d’un processus de sélection ; cependant, ces éléments ne véhiculent pas nécessairement plus d’informations par rapport à ceux qui n’ont pas survécu. Ce qui a été occulté, et qui est resté longtemps en dehors de la représentation dominante, il est aussi bien un objet de recherche historique et un vecteur de savoir. Une fois sorties de l’oubli, ces histoires nous parlent, enrichissent notre connaissance et notre capacité de transformer le réel.

Au XIXe siècle, le Delta et, plus en général, la partie nord-orientale de l’Italie connurent une résistance populaire à la bonifica qui effaçait brutalement les biens communaux, les droits collectifs et les économies locales, en faisant éclater les communautés. Grâce à l’historien Piero Brunello, nous connaissons désormais les luttes contre la bonifica – menées entre 1853 et 1861 – dans les valli6 de Cona et de Cavarzere, deux communes aujourd’hui situées dans la ville métropolitaine de Venise7. Nous pouvons également citer l’opposition d’une partie de la population de Massa Fiscaglia, dans le territoire du Basso Ferrarese, à la bonifica de la valle Volta, une lutte menée par tous les moyens et qui a duré de 1874 à 18808.

D’autres batailles, conduites cette fois-ci par des associations de protection de l’environnement et du territoire comme Italia Nostra, furent menées exactement cent ans plus tard, au milieu des années 1970, dans le Delta de Ferrare, lorsqu’il apparut distinctement que l’Ente Delta Padano9 était en mode pilote automatique, avec l’intention d’assécher toutes les zones humides encore existantes, en premier lieu les valli de Comacchio, au nom de modèles de développement qui commençaient à montrer des signes d’essoufflement. Le changement de perception et la prise de conscience fut un facteur déterminant, au point que la dernière vague prévue de bonifica n’eut finalement pas lieu10.

6. Des connaissances « augmentées »

Cette connaissance « augmentée » s’enrichit de ce qui n’était pas connu à l’époque et qui est aujourd’hui un fait acquis : les zones humides font partie des écosystèmes qui stockent le mieux le dioxyde de carbone : un marais en séquestre cinq fois plus qu’une forêt. Les zones humides ne couvrent que 1% de la surface de la planète, mais elles captent cinq-cents fois plus de CO2 que les océans11.

Rétrospectivement, l’assèchement des marais et des valli dolci et salse12 a contribué à accélérer le réchauffement climatique. Cette prise de conscience, parmi tant d’autres aujourd’hui indispensables, suggère la nécessité d’étudier les expériences de restauration des zones humides dans le territoire du Delta du Pô comme ailleurs dans le monde, afin de façonner les pratiques d’intervention futures.

7. Une autre parenthèse : vivre sur le littoral

La « littoralisation » de la population, un phénomène qui s’est surtout produit au XXsiècle, est également une parenthèse. Aujourd’hui, nous constatons que le niveau de la mer monte, et sa montée est un problème car le phénomène touche aussi les agglomérations, parfois densément peuplées. Il fut un temps où, à l’exception de quelques villes portuaires, les côtes étaient vierges de toute présence humaine : à l’époque, nous n’aurions pas remarqué la montée, alors qu’aujourd’hui cette parenthèse des côtes peuplées risque de prendre fin de manière catastrophique.

Tempête à Portogaribaldi (1964) · Archives historiques de la municipalité de Ferrare, Centro di Documentazione Storica – Centro Etnografico Ferrarese, Archivio fotografico, n° 12228 (Nous remercions l’administration municipale de Ferrare pour l’accord à la publication).

8. Poubellocène

Nous devons à l’historien de l’environnement Marco Armiero le concept de poubellocène13, pour signifier non seulement l’ère de l’immense accumulation d’ordures, mais aussi l’ère centrée sur les déchets, comprise comme des relations d’exclusion, au sein desquelles certaines communautés et localités sont désignées comme susceptibles d’être sacrifiées. Sur ces communautés sont déversés, souvent littéralement, les « coûts externes » du développement, c’est-à-dire la pollution, les résidus toxiques, les marchandises qui ont atteint la fin de leur cycle de vie et deviennent des déchets.

Par sa nature et sa situation, le Delta est aujourd’hui l’avant-dernier réceptacle — le dernier étant la mer Adriatique — des coûts externes du développement dans la plaine du Pô. Il l’est matériellement, parce que le Pô et d’autres cours d’eau rejoignent la mer remplis de pollutions industrielles et agro-industrielles, et culturellement, parce qu’il est l’expression d’une Italie mineure et subalterne.

Dans l’histoire de l’Italie, les pouvoirs publics ont essayé de faire de la plaine du Pô la zone industrielle par excellence. Pour atteindre ces résultats, des millions de personnes ont été poussées à émigrer, d’abord des zones internes du Nord lui-même, puis du Mezzogiorno, exacerbant les déséquilibres déjà existants entre le Nord et le Sud de l’Italie, enfin depuis l’Europe de l’Est et le Sud du monde.

Aujourd’hui, le territoire paie pour ces choix et doit faire face à des politiques économiques qui l’ont dévasté et à des concentrations méphitiques de particules. La plaine du Pô est de loin la zone la plus polluée d’Europe occidentale et l’une des plus polluées de tout le continent14. C’est la zone qui compte le plus grand nombre de décès prématurés causés par des concentrations excessives d’ozone, de NO2 (dioxyde d’azote) et de PM2,5 (particules)15. C’est de loin la zone la plus bétonnée du pays16.

   La rive droite du Pô regarde vers la rive gauche (2021) · Marco Belli

Le Basso Ferrarese

9. Une focalisation territoriale précise

Une focalisation territoriale précise est nécessaire pour penser et agir dans un lieu donné. En même temps, cet effort centripète n’a de sens que s’il a aussi des effets centrifuges. Il s’agit de commencer par le Basso Ferrarese et, en même temps, élargir le champ d’action à l’ensemble du Delta du Pô et au-delà.

Le Basso Ferrarese va du chef-lieu de la province à la mer et se situe entre deux fleuves : le Pô au nord et le Reno au sud. Le Pô et le Reno sont des frontières ouvertes : revenons à la conception des fleuves tels qu’ils étaient autrefois : des lieux de passage et d’échange.

10. Le territoire avec les sols les moins artificialisés

La grande anomalie du Basso Ferrarese, une anomalie qui peut aujourd’hui être tournée à son avantage, est que pour diverses raisons — non pas du fait des vertus de ses administrateurs, mais de dynamiques historiques complexes — il est resté le territoire avec les sols les moins artificialisés de toute la plaine du Pô, exception faite bien sûr de la blessure des Lidi, ce littoral marqué par la présence d’établissements balnéaires, où la spéculation immobilière a commencé dans les années 1960 et s’est accélérée à partir des années 1980.

11. « Rien à voir » ?

Celui du Basso Ferrarese est un paysage en large partie « aménagé », construit par la bonifica. À un premier regard, il peut paraître parfaitement plat et vide, dépourvu de tout signe particulier, de ce que le géographe Eugenio Turri appelait des « iconèmes17 ».

« Il n’y a rien à voir », tel est le cliché que nous entendons renverser grâce à nos pérégrinations car c’est au fil des regards que ce territoire surprend, se révélant plein de détails, marqué par des lignes, subtilement entaillé par des dénivelés (berges, bassins de valli asséchées, anciens lits de fleuves), des réalités cachées et des « zones d’incertitude ». Et les iconèmes sont nombreux, à partir des artefacts de la bonifica jusqu’aux maisons abandonnées dont la province est aujourd’hui remplie.

En outre, les espaces naturels et protégés couvrent 13 % du territoire de la province. Ils sont pour la plupart des zones humides qui ont survécu à la fièvre du drainage.

Mais il ne faut pas oublier non plus certains interstices le long du grand fleuve, des interzones sans juridiction où l’on ne sait pas ce qui se trame, des lieux où des communautés inattendues s’arrêtent et s’installent.

12. Dépaysements

L’émigration, la raréfaction sociale qui en résulte et la perte de sens de l’habiter ont créé une sens de dépaysement. En un mot, celles et ceux qui vivent dans ces landes ne connaissent plus le territoire. Il est nécessaire de le re-connaître car, même sans en être pleinement conscient, on se sent dépossédé.

Territoires en marge, territoires inexprimés

13. Sans voix

Le Delta du Pô est un territoire marginal, un territoire inexprimé. Les territoires en marge sont des espaces subalternes — économiquement, socialement, culturellement — au monde urbain et aux imaginaires métropolitains, à une seule et unique idée de la modernité. Subalternes, donc incapables — reprenons ici une catégorie du sociologue Franco Cassano — d’être des sujets de pensée. Ces territoires ont du mal à trouver leur propre voix malgré leurs spécificités et leurs particularités, au point que leur avenir reste inexprimé.

Dans ces régions, les dysfonctionnements de la modernité ne trouvent pas leur explication dans des raisons structurelles, mais plutôt dans des stéréotypes et des préjugés. Il en résulte des complexes d’infériorité et des pulsions à l’émulation : des villes et de la civilisation technologique, on emprunte l’amour du pouvoir et de tous les signes de « réussite ». Des zones de prospérité économique, on tire des modèles prétendument « exportables » : l’histoire des Lidi Ferraresi, reproduction maladroite et tardive d’un modèle de tourisme à fort impact environnemental, en est un exemple18.

Faute de pouvoir répondre à l’imaginaire médiatique, à une représentation unidimensionnelle du monde et aux attentes des jeunes générations, les territoires en marge sont frappés par le dépeuplement, l’abandon, les dépressions, l’anomie. Ils subissent des processus et des projets d’en haut et troquent la chimère de l’emploi contre la pollution, contre les grands chantiers, éventuellement contre le fait de devenir un dépôt pour les déchets dangereux. En Italie, les territoires marginaux se trouvent dans les Apennins, dans les Alpes, sur les îles, le long des frontières, dans les basses terres déprimées.

14. L’attente perpétuelle de pseudo-solutions

Dans la crise climatique, les territoires en marge se trouvent ébranlés et abasourdis. Ils subissent les conséquences immédiates de cette crise, alors que leur situation de départ est déjà défavorisée. Ils sont victimes de modèles hétéronymes. Influencés par de lourdes interdépendances, ils ne peuvent pas s’exprimer en tant que sujets capables d’une pensée autonome. Ils n’ont droit qu’à attendre des solutions venues de l’extérieur, toujours pensées comme des techno-raccommodages.

Lidodelle Nazioni (Comacchio, 2019) · Marco Belli
Lido delle Nazioni (Comacchio, 2019) · Marco Belli

Ce qui arrive

15. Le retour de la mer

Toute la côte occidentale de la Haute Adriatique et les plaines de son arrière-pays sont des territoires en équilibre face à l’aggravation de la crise climatique. Un nombre croissant d’études confirment qu’au cours du XXIsiècle, l’élévation du niveau de la mer Adriatique (eustatisme) — combinée à l’affaissement de la surface terrestre et à d’autres phénomènes en cours — dévastera toute la région, des Marches jusqu’au golfe de Trieste.

16. Les barrages et le vénitiano-centrisme

Pendant des décennies, le discours public national s’est concentré sur Venise, un lieu emblématique en matière de montée des eaux.

Certains espèrent qu’avec les barrages mobiles du MOSE (Modulo Sperimentale Elettromeccanico), le problème sera en grande partie résolu. Mais les prémisses même de cette approche sont biaisées par ce qu’Evgeny Morozov appelle le « solutionnisme technologique », avec la suppression des symptômes sans diagnostiquer le mal, c’est-à-dire l’illusion que les effets peuvent être atténués sans intervenir sur les causes19.

En outre, le débat sur le MOSE a toujours été « Venise-centré », comme si la lagune de Venise ne faisait pas partie d’un système beaucoup plus vaste de zones humides et de territoires en équilibre entre la terre et l’eau. Au contraire, si Venise a une valeur, c’est en tant que synecdoque, en tant que partie d’un tout. Au nord et au sud de la ville, sur plus de trois cents kilomètres de littoral, le territoire risque de subir le même sort. La différence est qu’il court ce risque dans le silence et l’inconscience générale. Et à quoi va servir le MOSE si l’eau entre et se répand tout autour ?

17. Au-delà du chiffre rond

Les estimations vont de +80 à +140 centimètres de montée de la mer Adriatique d’ici 210020. Des cartes topographiques ad hoc montrent la situation hypothétique cette année-là : le littoral actuel a disparu, l’eau a pénétré dans l’arrière-pays, elle a même gagné — dans certaines régions, comme les provinces de Ferrare et de Rovigo (la Polésine) — des dizaines de kilomètres21.

Le chiffre rond de 2100 contribue à produire un instantané, au sens multiple du terme : une secousse soudaine, un pas en avant rapide dans la perception du problème et un instantané d’un moment dans le temps qui permet une vue d’ensemble ; dans le même temps, il détourne l’attention du fait que ces processus sont déjà en cours et se poursuivront même après cette date.

18. Les conséquences

Abandon des agglomérations côtières et de l’arrière-pays proche. Migrations climatiques vers d’autres régions d’Italie ou vers l’étranger. Perte de milliers d’hectares de terres agricoles. Perte de nappes d’eau potable. Destruction des écosystèmes d’eau douce et des zones naturelles et protégées, telles que les deux parcs régionaux du Delta du Pô, la lagune de Venise, les lagunes de Marano et de Grado, etc. Un changement climatique radical.

19. Il ne s’agit pas seulement d’eau

Il est important de garder à l’esprit qu’on ne parle pas d’« eau », mais de boues toxiques et contaminées. Le littoral de l’Adriatique-nord est densément urbanisé et industrialisé. Avec la montée des eaux, la mer pénètrerait dans des zones bâties, elle ferait donc voler en éclats les égouts, elle entraînerait des déchets, des produits chimiques, des carburants, des plastiques de toute sorte, des carcasses d’animaux, comme elle l’a déjà fait en 2023 et en 2024. Ce que l’on a vu à Conselice, bourg de la Romagne submergé pendant des semaines par la boue chargée de toutes sortes de poisons et de cocktails bactériologiques, sera amplifié de plusieurs ordres de grandeur.

La crue la plus impétueuse d’un cours d’eau des Apennins n’est rien comparée à la masse d’eau d’une mer : non seulement la pollution de l’Adriatique augmenterait de façon exponentielle, mais elle créerait des « grands Conselice », de vastes zones « amphibies » emprisonnées dans la boue, dont les miasmes se propageraient sur plusieurs kilomètres alentour.

20. En attendant…

C’est le scénario envisagé en l’absence totale d’action. En attendant, la montée des eaux est déjà en cours et considérée, dans une large mesure, comme inéluctable. Elle est déjà en train de se produire.

Delta (2022) · Marco Belli

Ce qui se passe déjà

21. Les avant-gardes de l’avancée de la mer

Biseau salé, orages de plus en plus intenses et tempêtes de mer sont les signes avant-coureurs de la mer qui avance, et les manifestations de la crise climatique elle-même.

I. Biseau salé : en période de sécheresse, les rivières s’affaiblissent, la mer remonte les cours d’eau et les remplit de sel, avec de graves répercussions sur les écosystèmes, l’agriculture et les nappes d’eau potable.

II. Tempêtes, souvent de type downburst, fréquemment confondues avec les tornades. Leur intensité et leur fréquence accrues sont un symptôme du nouveau climat. L’Adriatique devient plus chaude : au cours de l’été 2024, elle a atteint plusieurs fois 30°C. Cela augmente l’évaporation et l’humidité dans l’atmosphère. Lorsque des courants plus froids arrivent, leur impact sur l’air chaud et humide libère de grandes quantités d’énergie et provoque de violentes précipitations. C’est ce que les médias italiens appellent les bombe d’acqua (bombes d’eau).

III. Affaissement et érosion des côtes : alors que le sol continue de s’affaisser en raison d’une combinaison de causes naturelles et anthropiques, l’artificialisation des sols et l’impact du tourisme intensif érodent le littoral, qui est de plus en plus vulnérable aux tempêtes de mer et à d’autres événements « extrêmes », qui en réalité sont désormais récurrents et font partie d’une nouvelle « normalité ».

22. Les « infos » sont un problème

Les médias « décomposent » la crise climatique en unités isolées, en épisodes distincts appelés « nouvelles » mais bénéficiant d’une attention et d’un accent inégal. Par exemple, la sécheresse et les bombe d’acqua sont des moments d’un même phénomène, appelé whiplash effect ou effet coup de fouet, mais la première attire moins l’attention que les secondes.

La sécheresse menace notre avenir de manière différée, des reportages lui sont consacrés avec des images de rivières asséchées, mais elle ne crève pas l’écran, surtout en ville, loin des lieux de production de la nourriture et des écosystèmes en souffrance. Tant que l’eau sort du robinet à la maison, le problème n’est pas suffisamment perçu.

Les tempêtes et les inondations, en revanche, nous touchent immédiatement et directement. Leurs effets sont visibles et tangibles, de sorte que leur couverture médiatique met en avant la dimension choquante, émotionnelle, sensationnaliste et généralement déconnectée de la sécheresse. Cette séparation nous empêche de saisir le lien intime entre les deux phénomènes et la totalité du processus.

Mezzano (2021) · Marco Belli

23. Il ne faut pas défendre le territoire tel qu’il est aujourd’hui

Il n’est pas possible de faire face à ce qui se profile en prolongeant les mêmes logiques du présent. Ces logiques ont engendré la catastrophe, en s’appuyant sur des expédients éphémères et des escamotages technologiques. La crise climatique n’est pas un problème d’inadéquation technologique momentanée : c’est une crise sociale, le résultat d’un modèle socio-économique erroné, l’accumulation des contradictions dans le mode de production actuel.

La logique du raccommodage, du solutionnisme technologique pour défendre l’existant est totalement inadaptée.

La réponse la plus simple et la plus rapide à ce qui se profile sera d’installer des barrages et des vannes mobiles dans le style du MOSE, d’augmenter et de rendre plus puissantes les stations de pompage etc.

Tout cela vise à défendre le territoire tel qu’il est aujourd’hui. Mais « tel qu’il est aujourd’hui » est justement une partie du problème. Ce que nous dit la crise climatique, c’est que le territoire doit être radicalement repensé et transformé.

Une « fédération » de territoires inexprimés serait le sujet le plus qualifié pour une telle refonte, capable de dessiner une ligne d’horizon plausible pour intervenir.

24. L’inconscience

Dans les territoires qui subiront l’avancée de l’Adriatique d’ici 2100, la prise de conscience de la situation va de minime à inexistante. L’inadéquation des connaissances et de la perception face à la catastrophe climatique n’est certainement pas un problème uniquement local : il est planétaire. Mais dans les zones qui nous occupent, il présente des caractéristiques particulières.

25. Quatre mises au point

Nous sommes en train de raisonner et de formuler des hypothèses sur les modes d’intervention, en alternant quatre échelles différentes.

Territoires en marge → Zone nord-adriatique → Delta du Pô → Basso Ferrarese

Le Delta comme lieu d’expérimentation au cœur de la crise climatique (Notes)

26. Quand le Delta était une cause à défendre

Au début des années 1950, une nouvelle génération d’intellectuels et d’artistes de Ferrare et d’ailleurs décida de s’occuper du Delta et d’en faire un enjeu majeur dans le débat national. Ces personnalités firent du Delta leur « question méridionale22 ». En voyageant vers l’est, ils découvrirent leur « Sud », un territoire marginal situé à quelques dizaines de kilomètres de leur ville.

De cette mobilisation culturelle et politique, il demeure d’actualité l’intention de transformer la perception d’un territoire « en marge » en un lieu central d’analyse, de changement et de revanche sociale.

27. Soixante-dix ans plus tard

Soixante-dix ans plus tard, il est à nouveau nécessaire de remettre le delta du Pô au cœur des débats. Les conditions ont changé radicalement et nous en sommes conscients : dans les années 1950, derrière les intellectuels du Delta, il y avaient des partis de gauche, des forces syndicales et d’autres sujets collectifs proches du mouvement ouvrier et de la grande force représentée par la masse des braccianti. Derrière nous, à l’heure actuelle, il n’y a rien de comparable. Mais cela ne peut pas être un alibi.

28. Miser sur les spécificités du territoire : réinonder, naturaliser

Aujourd’hui, contrairement à hier, il ne s’agit certainement pas d’invoquer la bonifica. Au contraire, il faut aller à l’encontre de ce modèle : le territoire bénéficierait grandement — en termes de biodiversité, de capture de CO2, d’inauguration de différents modèles socio-environnementaux — d’un réalignement progressif et d’une renaturalisation contrôlée au moins dans les zones asséchées au cours de la seconde moitié du XXsiècle, comme les valli du Mezzano. Bien entendu, ces terres devraient d’abord devenir propriété publique ; ensuite, leur transformation devrait s’inspirer de la deuxième acception du verbe bonificare : « ramener un territoire fortement pollué à des conditions d’équilibre naturel » (Dictionnaire De Mauro de la langue italienne).

29. Décimenter, restaurer

Il est tout aussi urgent de décimenter le littoral afin d’éviter le scénario décrit au point 19. Dans les zones libérées du béton, les écosystèmes antérieurs devraient être restaurés autant que possible, ce qui signifie libérer les rares dunes qui subsistent de la pression de l’urbanisation et les reconstituer là où elles ont été rasées. C’est l’une des meilleures défenses contre la montée de la mer Adriatique.

Certains demandent : « Qu’en sera-t-il de l’économie des Lidi ? ». On peut leur répondre que les emplois dans le secteur du tourisme intensif — souvent précaires, surexploités, sous-payés, au noir — seront remplacés par de nouveaux emplois moins frustrants, ceux générés par un grand projet de réhabilitation et de réaménagement écologique du territoire, suivis d’un travail permanent d’entretien des écosystèmes : des activités en accord avec les caractéristiques spécifiques de ces lieux.

30. Ce ne sont que quelques exemples

Ce ne sont que quelques exemples de la manière dont on peut tirer parti des spécificités du territoire, de sa conformation et de son histoire, voire de sa fragilité, pour en faire un formidable lieu d’expérimentation au cœur de la crise climatique, même en termes d’aménagement du territoire.

31. Pas besoin d’escamotages

Cela n’a rien à voir avec le solutionnisme technologique. Ce que nous préfigurons, ce ne sont pas des « coup de génie », mais des solutions ouvertes, lentes, non orientées vers le profit. Surtout, elles partent de l’identification des causes sociales et politiques de la crise et se détournent des modèles suivis jusqu’à présent.

Scano Boa (Porto Tolle, 2022) · Marco Belli

32. Rapports de force

C’est une question de rapports de force. C’est précisément parce qu’ils se heurtent à l’existant que ces scénarios peuvent paraître inacceptables à la grande majorité des administrateurs et, surtout, aux dirigeants de nombreuses associations professionnelles. Il faut cependant rappeler que toutes les réformes sociales, même les plus banales aujourd’hui (école de masse ? retraites ? suffrage universel ?), sont nées de propositions à première vue subversives et utopiques.

33. Prolonger

Ces propositions, calibrées sur la partie émilienne-romagnole du Delta, peuvent être étendues, en les remodelant, à l’ensemble du Delta et à toute la zone nord-adriatique.

Cette façon de formuler les problèmes et de préfigurer des solutions peut être utile à celles et ceux qui agissent dans d’autres territoires en marge et non exprimés, en Italie et ailleurs dans le monde.

34. Faire pleuvoir à l’envers

Par une lutte consciente, les territoires en marge peuvent nous rendre une partie de ce que nous avons perdu : environnement, écologie des relations, durabilité des modes de vie. Dans un monde où tout nous tombe dessus d’en haut, agir dans les territoires en marge signifie la possibilité, pour citer le regretté écrivain, journaliste et activiste Luca Rastello, de faire pleuvoir à l’envers23. Ainsi, par exemple, le monde conçu comme une maison commune conduit à s’opposer à l’exclusion, la connaissance comme forme de participation à l’imposition technocratique, le soin de l’humain et de son environnement à la négligence néolibérale.

35. Un long voyage

Ce document se voudrait le premier étape d’un long parcours, à la fois multidisciplinaire et interstitiel, lancé pour générer des doutes avant même d’apporter des réponses, conscients qu’il n’est pas facile, d’un point de vue émotionnel, d’accepter l’urgence d’un changement aussi délicat qu’inéluctable.

Les modes de vie, les dynamiques de travail et les relations sociales sont destinés à se transformer : les communautés — à commencer par les plus marginales en apparence, qui sont en réalité des avant-postes conflictuels décisifs — doivent alors revendiquent leur centralité dans le processus pour gouverner et orienter l’inévitable changement de paradigme. Elles doivent endosser une responsabilité sociale et culturelle, fondement d’une société qui veut se penser comme « civile ».


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Notes

  1. Partie orientale de la province de Ferrare, située dans le territoire du Delta du Pô.
  2. Mercalli a donné une conférence dans le cadre de la 71e édition de la Fiera di Migliarino, en septembre 2018. On trouve également une référence au « canari d’alarme » dans Canzone della nocività de Paolo Ciarchi et Dario Fo, pour le spectacle Ordine ! Per DIo,ooo.ooo.ooo (1972).
  3. Les données de l’institut national de la statistique (ISTAT) sur les zones altimétriques, provenant des bureaux provinciaux de l’Agenzia del territorio (sur la base des plans cadastraux), indiquent que les collines et les montagnes occupent respectivement 42% et 35% du territoire, pour un total de 77% (ISTAT, Annuario statistico italiano, 2023, « Territorio », chapitre 1, p. 8).
  4. Le terme italien bonifica désigne ici l’assèchement des terres marécageuses (bonifica delle paludi), mais il signifie plus largement l’amélioration, la mise en valeur des sols pour les activités humaines (NDLR).
  5. Federica Letizia Cavallo, Terre, acque, macchine. Geografie della bonifica in Italia tra Ottocento Novecento, Diabasis, 2011.
  6. Dans le contexte de la plaine orientale du Pô, le terme italien valle (ou valli, au pluriel) ne désigne pas une vallée de montagne mais plutôt une « dépression marécageuse située près du delta d’un fleuve ou d’une lagune » (Grande dizionario della lingua italiana, v. 21, p. 640).
  7. Piero Brunello, Ribelli, questuanti e banditi: Proteste contadine in Veneto e in Friuli 1814-1866, Cierre edizioni, 2011 [1e éd. 1981].
  8. Alessandro Roveri, Dal sindacalismo rivoluzionario al fascismo. Capitalismo agrario e socialismo nel Ferrarese, 1870-1920, La Nuova Italia, 1972.
  9. Organisme créé sous le contrôle du ministère de l’Agriculture et des Forêts pour mettre en œuvre, dans le territoire du delta du Pô, la loi de 1950 qu’en Italie on appelle traditionnellement de « réforme agraire ».
  10. Aucune publication monographique sur cet épisode n’existe encore. Voir Giorgio Bassani, « Il litorale emiliano-romagnolo : Problemi e prospettive », Bollettino di Italia Nostra, XII, 75-76, septembre-octobre 1970, Associazione Italia Nostra, Rome, p. 27-29. Republié dans Giorgio Bassani, Italia da salvare. Gli anni della Presidenza di Italia nostra (1965-1980), Feltrinelli, 2018; Piero Dagradi et Bruno Menegatti, Ricerche geografiche sulle pianure orientali dell’Emilia Romagna, Pàtron, 1979.
  11. Données issues de : R. J. M. Temmink, L. P. M. Lamers, C. Angelini, T. J. Bouma, C. Fritz, J. Van De Koppel, R. Lexmond, M. Rietkerk, B. R. Silliman, H. Joosten et T. Van Der Heide, « Recovering wetland biogeomorphic feedbacks to restore the world’s biotic carbon hotspots », Science, 376(6593), eabn1479, 2022.
  12. Les valli se distinguaient par la qualité de leurs eaux : dans les dolci (douces), on cultivait le roseau ; dans les salse (salées, plutôt saumâtres et légèrement salées), on pratiquait la pisciculture.
  13. Marco Armiero, Poubellocène. Chroniques de l’ère des déchets, Lux Éditeur, 2024 (traduit depuis l’édition anglaise de 2021).
  14. Matthew Taylor et Pamela Duncan, « Revealed : almost everyone in Europe is breathing toxic air », The Guardian, 20 septembre 2023. « Eastern Europe is significantly worse than western Europe, apart from Italy, where more than a third of those living in the Po valley and surrounding areas in the north of the country breath air that is four times the WHO figure for the most dangerous airborne particulates ».
  15. Selon le rapport 2023 de l’Agence européenne pour l’environnement, environ 46 800 décès causés par les particules PM2,5 ont été enregistrés en Italie en 2021, dont 14 000 dans la seule plaine du Pô (89 pour cent mille habitants).
  16. La plaine du Pô s’étend précisément à l’intérieur des frontières administratives des quatre régions italiennes — la Lombardie, la Vénétie, le Piémont et l’Émilie-Romagne — les plus bétonnées d’après les rapports annuels de l’Istituto Superiore per la Protezione e la Ricerca Ambientale sur l’artificialisation des sols.
  17. Eugenio Turri, Semiologia del paesaggio italiano (1éd), Marsilio, 2014. Voir aussi son article dans l’ouvrage collectif Mimmo Jodice et Eugenio Turri (dir.), Gli iconemi. Storia e memoria del paesaggio, Electa, 2001.
  18. Carlo Cencini, « Il litorale ferrarese : dai Lidi al Parco del Delta », in Forme del territorio e modelli culturali in Emilia-Romagna : per una nuova geografia regionale, Lo Scarabeo, 1994.
  19. Evgeny Morozov, Pour tout résoudre, cliquez ici. L’aberration du solutionnisme technologique, FYP Éditions, Limoges, 2014.
  20. F. Antonioli et al., « Sea-level rise and potential drowning of the Italian coastal plains : Flooding risk scenarios for 2100 », Quaternary Science Reviews, 158, 2017, p. 29-43.
  21. Il convient de rappeler que 44 % de la province de Ferrare se trouve en dessous du niveau de la mer.
  22. Voir la notice Wikipédia pour une présentation générale de la place de la question méridionale dans l’histoire italienne.
  23. Luca Rastello, Piove all’insù, Bollati Boringheri, 2017.

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16.06.2025 à 14:51

Appel à s’organiser contre l’informatisation de la société

Comité 15 Juin
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L'emprise et les méfaits du numérique s'accentuent chaque jour : surveillance, dépendance, aliénation, troubles de l'attention, empreinte écologique et matérielle colossale, militarisation... N'est-il pas temps d'abandonner les illusions à propos d'un réseau numérique pouvant être orienté dans un sens émancipateur ? Cette tribune invite à participer à des rencontres sur ce thème en Limousin du 27 au 29 juin prochain.

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Texte intégral (5833 mots)
Temps de lecture : 8 minutes

« Nous, « public », « usagers », « simples citoyens », avons été placés devant le fait accompli. Ou plus exactement, comme c’est la règle en matière de nouvelles technologies, le débat n’a pas existé, car la technologie n’est pas censée être politique. […] Il n’existe ni lieu ni moment pour en débattre ».

Célia Izoard, Merci de changer de métier, éditions de la Dernière lettre, 2020

Le 15 juin 2021, la répression « antiterroriste » (SDAT, GIGN et autre PSIG) s’abattait en Limousin sur plusieurs personnes soupçonnées d’avoir provoqué des incendies pour dénoncer le déploiement du compteur Linky puis de la 5G. Il est frappant de constater que les moyens policiers employés pour mener l’enquête qui a conduit aux arrestations reposent sur les mêmes dispositifs techniques que ceux qui étaient dénoncés par les sabotages : traçabilité des citoyens par l’utilisation du réseau mobile et de la surveillance de l’espace public, élaboration et mise en correspondance de fichiers de renseignements, dépense d’énergie faramineuse, etc.

Cette affaire, parmi tant d’autres, montre à quel point l’informatique a permis de construire un monde fermé sur lui-même, sans alternative possible, verrouillé dans une accélération mortifère qui ne semble pas avoir de fin. Commercialisation massive des ordinate :urs dans les années 80, distribution générale de l’Internet dans les années 90, déferlement des smartphones dans les années 2000, accélération permanente des calculateurs et des réseaux, et désormais avènement de l’incompréhensible « I.A. »… La technologie et ses exigences matérielles ont envahi tous les territoires de la Terre et de la vie sociale. Est-il encore possible d’arrêter cette boucle infernale ?

Le « nuage » et ses réalités

En à peine deux générations, nous sommes ainsi entrés dans un monde où celles et ceux qui ne vivent pas (encore) derrière un écran sont nécessairement gouverné·es et surveillé·es par celles et ceux qui le font. Cette politique embarque pourtant avec elle, dans ses conditions de possibilités comme dans ses effets, une série de réalités délétères.

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C’est le travail des paysans, des éleveuses, des forestiers, contraint par l’obligation de pucer les bêtes et de numériser leurs parcelles ; c’est le travail des ouvrières et employées aliéné une seconde fois par l’automatisation, le découpage et le minutage des tâches ; c’est le travail des enseignants saboté par l’obligation de fichage des élèves et la validation numérique de leurs « compétences », les parents et les élèves noyés dans ProNote ou ParcoursSup ; ce sont les conseillères de France Travail qui en viennent à se comparer elles-mêmes à des « cliqueuses professionnelles », les travailleurs des entrepôts péri-urbains qui se vivent comme des « robots » soumis aux ordre de casques à commande vocale, c’est la suppression des guichets administratifs qui prive les gens de l’accès à leurs droits et à la solidarité. C’est l’ubérisation généralisée et les purges numériquement assistées dans les « ressources humaines » de tous les secteurs.

1984 est un spot publicitaire réalisé par Ridley Scott pour le lancement en 1984 du premier ordinateur Macintosh. La voix off indique : « Le 24 janvier, Appel présentera Macintosh et vous comprendrez pourquoi 1984 ne sera pas comme 1984. »

La logique numérique et calculatrice s’est déployée dans tous les secteurs de la vie, transformant le travail autant que le gouvernement, l’économie autant que les échanges sociaux, les relations avec l’environnement autant que le cours des guerres. Sur ce dernier point, il devrait suffire d’observer les innovations militaires qui se sont mises en place ces dernières années (depuis les frappes de l’armée israélienne déterminées par les calculs de l’I.A. jusqu’à la course à l’équipement technologique qui sous-tend le conflit russo-ukrainien) pour reconnaître que démilitarisation et dénumérisation n’ont jamais été aussi imbriquées.

En parallèle, plus personne n’ignore que la plus grande arnaque de la « dématérialisation » est en fait sa formidable matérialité. En effet, celle-ci consiste avant tout à produire des puces, des circuits, des câbles, des centrales, des objets connectés de plus en plus variés, puis à distribuer ces produits à l’échelle mondiale, à renouveler encore ces machines et les réseaux qui permettent de les faire fonctionner, puis à les redistribuer encore. La réalité écologique de la « dématérisalisation » est ainsi celle d’une destruction sans frein des sols et des cours d’eau, qui ne cesse de s’accélérer au nom même de la « transition » et du solutionnisme technologique. Ce sont les fermes de serveurs qui consomment autant d’énergie que des villes entières, et dont on nous promet encore la multiplication. C’est le projet StarLink qui déploie des milliers de satellites, au point de masquer les étoiles elles-mêmes, au nom du « besoin » de couvrir les zones blanches. C’est aussi le verrouillage, au nom de la « continuité de service », de l’ensemble des systèmes sociaux par une mise en dépendance criminelle envers des infrastructures imposées – comme pour le nucléaire ? Mais en plus du nucléaire.

Il est essentiel de considérer l’ensemble des conséquences désastreuses de l’informatisation de la société, ainsi que de trouver des voies pour nous y opposer.

 La consommation d’énergie du secteur numérique augmente de 9% par an, et est appelée à augmenter encore du fait du développement de la prétendue intelligence artificielle. La durée de vie des objets du monde numérique, toujours plus nombreux, est sans cesse plus courte. Le coût humain de toute cela, enfin, c’est celui des suicidés des usines Foxconn, des travailleurs déshumanisés qui entraînent à longueur de journée le Copilot de Microsoft ou les caméras à reconnaissance faciale, des populations entières exploitées ou déplacées pour l’exploitation des minerais, des guerres et des politiques coloniales pour l’accès à ces ressources.

Pour toutes ces raisons, il nous semble essentiel de considérer avec le sérieux qu’elles méritent l’ensemble des conséquences désastreuses de l’informatisation de la société, ainsi que de trouver des voies pour nous y opposer.

La résistance a toujours été là

Si les analyses de cette catastrophe historique ne manquent pas, les actions et mobilisations pour tenter de l’empêcher non plus. À commencer bien sûr par les pratiques individuelles par lesquelles de nombreuses personnes cherchent à se dégager de l’emprise numérique sur leur quotidien, percevant bien que « l’apprentissage machine », le « big data » et la « surveillance globale » dépendent pour partie de leur contribution bénévole et de celle de leurs contemporains.

Carte postale : la grève des postiers de mai 1909, vue par l’illustrateur humoriste Metteix.

Au reste, on ne saurait oublier que le déferlement numérique a aussi été confronté depuis ses débuts à une multitude d’oppositions collectives : mobilisations syndicales contre la dépossession de l’outil de travail, manifestations contre les premières tentatives de fichage de masse (dont une des issues, bien insuffisante, fut la création de la CNIL), sans oublier diverses actions de sabotages, comme les destructions et incendies de machines revendiqués dans les années 80 par le Comité pour la Liquidation ou le Détournement des Ordinateurs, le CLODO, à Toulouse. Ces oppositions n’ont d’ailleurs pas cessé jusqu’à aujourd’hui d’accompagner les phases ultérieures du déploiement de la « méga-machine » : dénonciation de l’accumulation des lois de surveillance (par exemple avec la Quadrature du Net), sabotages et incendies contre le déploiement de la 5G, de la fibre optique et des infrastructures de l’hyper-connexion (qui ont eu lieu par centaines ces dernières années), luttes collectives contre l’extractivisme minier et hydrique (par exemple avec les collectifs Stop Mines en France et les nombreuses mobilisations dans le monde entier), mise en évidence des liens organiques entre les conflits armés et l’industrie technologique (avec le collectif Génération Lumières), critique publique du déferlement numérique et de ses effets destructeurs (avec des collectifs comme Écran Total ou Lève les Yeux)…

Comité pour la Liquidation ou le Détournement des Ordinateurs, le CLODO.

À bien y regarder, il n’est presque plus un seul mouvement d’opposition dans le monde qui ne se trouve amené à faire le lien entre l’oppression qu’il dénonce et les effets antisociaux de l’informatisation générale.

Sortir des brumes, affronter le réel

 Nous pensons d’ailleurs que c’est dans cette capacité à relier toutes ces dimensions délétères que réside la possibilité d’aller encore au-delà, et d’envisager l’indispensable construction d’une critique massive et internationale.

Il n’est presque plus un seul mouvement d’opposition dans le monde qui ne se trouve amené à faire le lien entre l’oppression qu’il dénonce et les effets antisociaux de l’informatisation générale.

En novembre 2024, se tenait à Marseille le festival « Le nuage était sous nos pieds », au cours duquel à partir de la dénonciation de la construction de nouveaux « data centers », ont été proposés divers moments de réflexion et de débat public pour documenter les réalités matérielles de la numérisation générale.

Au mois de mars dernier, des rencontres à Grenoble autour de « L’Impossible relocalisation » ont réuni des centaines de personnes de plusieurs pays pour partager et mettre en lien les témoignages des désastres et des résistances liés au déploiement de la méga-machine dans le monde entier. Une grande manifestation et des actions concrètes se sont tenues afin de dénoncer l’extension des deux usines de puces électroniques, révélant au passage la chaîne d’interdépendances qui relie la guerre civile en RDC (dans un contexte de concurrence sur les ressources minières), les collusions entre le pouvoir politique et techno-industriel, l’accaparement des ressources en eau pour la fabrication des puces, et l’usage militaire d’une partie de cette production.

À l’instar de ces mobilisations, il s’agit désormais de sortir des brumes et d’affronter le réel. C’est pourquoi les personnes et les collectifs signataires de cette tribune invitent à multiplier les espaces dans lesquels l’informatisation de la société, et toutes les réalités qu’elle implique, pourront rencontrer la critique et l’opposition qu’elles méritent.Dans cette perspective, ils et elles invitent chacun·e à participer aux rencontres proposées en Limousin du 27 au 29 juin prochain par le comité 15 juin, ainsi qu’à soutenir activement les personnes poursuivies pour leurs actions dans ce cadre.

Mai 2025

contact : comite15juin@riseup.net

PREMIERS SIGNATAIRES

—————————-

Nicolas Bérard, journaliste (l’Âge de faire), auteur de « Ce monde connecté qu’on nous impose »
Dominique Egrot (Stop Mines 03)
Comité 03 – Soutien aux raflé.e.s du 15 juin en Limousin
OCL Moulins – Organisation Communiste Libertaire
Claire Lhermitte – Génération Lumière
Fabien Lebrun, chercheur en sociologie, auteur de « Barbarie numérique – Une autre histoire du monde connecté »
Serge Quadruppani, essayiste et romancier, auteur de « La politique de la peur »
Celia Izoard, autrice
Matthieu Amiech, éditeur, auteur de « Peut-on s’opposer à l’informatisation de nos vies ? »
Bertrand Louart, Radio Zinzine
Alain Dordé, rédacteur (le Chiffon)
Gary Libot, journaliste (le Chiffon)
Pierre Bance, auteur de La Fascinante démocratie du Rojava et de La Grande Fédération. Démocratie directe et vie fédérale.
Stéphane Lhomme, Directeur de l’Observatoire du nucléaire , Animateur du site web Refus Linky Gazpar
Le collectif Bassines Non Merci 63
Jacky Chabrol, auteur de « Déconnectons nous » et « Sortir de la toile, est-ce possible ? »
Sabine Duguet, comité 15 juin
Hélène Autret
L’Atelier Paysan
Christine Thiollet, SNES
Collectif ACCAD (Anti Compteurs Communicants Artois Douaisis)
Coordination Stop 5G Lyon / Vers une Désescalade Numérique
Collectif Ecran Total Lyon
Groupe Technopolice Lyon
CRAAM Grenoble, Lyon, Saint Etienne (Coordination Régionale Anti Armement et Militaire)
Sandrine Larizza, syndiquée CGT engagée dans le contre sommet de l’IA du 10/02/25 à Paris
Association Résistance 5G Nantes
Les citoyens nantais de vigilance citoyenne (CNVC)
Les citoyens nantais pour une social-écologie critique (CNPSE)
Collectif Nantes1 anti-Linky5G
Collectif 44 Nantes contre Linky
Elisabeth Alexandre. Journaliste
ATTAC 87/23 
Les soulèvements de la Terre en Corrèze
Michelle Estorge
François Jarrige, historien
ATTAC 19
Barbara Métais-Chastanier, dramaturge
Collectif Halte au contrôle numérique
Association Robin des Toits
Michel Kokoreff, sociologue, auteur de « La diagonale de la rage »
Aurélien Berlan, enseignant-chercheur à l’Université de Toulouse


Illustration d’ouverture : Illustration de Ludd, leader fictif des luddites, publiée en mai 1812 par Messrs. Walker and Knight, Sweetings Alley, Royal Exchange


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27.05.2025 à 18:33

Conseils #3 : Ailton Krenak, Petit paysan, Détroit et un environnement toxique

La rédaction de Terrestres
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La rédaction de Terrestres vous partage ses coups de cœur du moment ! Au menu : la lecture des essais décoloniaux d'Ailton Krenak, le (re)visionnage d'un film sur la paysannerie en crise, une BD sur la pétro-masculinité toxique dans l'Alberta et une réflexion sur les récits de "l'effondrement" de Détroit.

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Texte intégral (5832 mots)
Temps de lecture : 10 minutes

Essais · Le Réveil des peuples de la Terre & Futur ancestral · Ailton Krenak

Ailton Krenak, une voix majeure des peuples indigènes du Brésil, a sillonné la France il y a quelques semaines, pour la première fois, à l’occasion de la publication de deux de ses ouvrages par les éditions Dehors : Futur ancestral et Le Réveil des peuples de la Terre, qui font suite aux Idées pour retarder la fin du monde en 2020. 

Il appartient à un territoire du Minas Gerais, dans le sud-est du Brésil, où il a habité et grandi sur les rives d’un affluent du Watu, fleuve sacré et grand-père du peuple Krenak. Le Watu, nom krenak du Rio Dolce, a été profané et gravement pollué en 2015, suite à la rupture de deux barrages qui retenaient les boues toxiques d’extraction minière de la firme transnationale Vale. Un nouveau traumatisme pour ce peuple, qui s’ajoute à celui de la colonisation et des multiples exils forcés. Après l’expulsion des lieux de son enfance, Ailton Krenak s’est alphabétisé et s’est engagé pour la reconnaissance du droit des peuples indigènes à vivre sur leurs terres, avec leurs cultures et leurs cosmovisions. 

Dans les années 1980, années du réveil, il œuvre en Acre avec Chico Mendes pour une Alliance des peuples de la forêt, réunissant des peuples autochtones, les seringueros, ouvriers agricoles venus du Nord-Est pour extraire le latex des hévéas, les ribeirinhos, qui vivent le long des rivières, et plus tard des communautés quilombolas, formées à l’origine par des esclaves qui fuyaient les plantations coloniales. Une « alliance affective » de communautés différentes, résultat d’affinités existentielles, qui au lieu des rivalités pour la propriété et l’échange, ont scellé des liens autour des usages de la forêt, d’un « corps-territoire » vivant au lieu d’une plateforme de ressources. 

Cette expérience, qui le conduit à rédiger l’article de la Constitution brésilienne de 1988 pour la reconnaissance des droits des peuples indigènes, lui inspire l’idée de la Florestania, qu’on pourrait traduire maladroitement par « Citoyenneté de la forêt ». Une citoyenneté reconnue pour les peuples de la forêt, pour les marges et non plus seulement ceux des cités, devenues métropoles dévoreuses de la Terre. La Florestania repeuple les imaginaires et les ouvre à la forêt, chassée par la monoculture du « peuple-marchandise », selon les termes de son ami Davi Kopenawa, avec qui il a lutté contre les orpailleurs en territoire Yanomami.

Au lieu de brésilianiser les indigènes qui auraient été « découverts », Ailton Krenak propose ainsi d’indianiser les blancs venus occuper leurs territoires. C’est un renversement de perspective, une anthropologie inversée dirait Viveiros de Castro, qui a écrit la préface du Réveil des peuples de la Terre. Le temps est lui-même inversé dans un « futur ancestral », qui fait cohabiter des temporalités habitées, concrètes, enchevêtrées, au lieu du temps unidirectionnel, écrasant le passé pour se tourner vers un futur prévisible. Comment ces « spécialistes de la fin du monde », comme les appelle Viveiros de Castro, ont-ils survécu ? « Nous ne survivons pas à la fin du monde, c’est quelque chose du monde qui survit et nous survivons avec lui », écrit Krenak.

De ce travail historique et philosophique, traversé de cosmovisions plurielles et d’une poétique de la vie, je n’ai restitué ici que quelques fragments, qui disent à quel point ces livres sont une adresse importante au monde occidental et aux questions brûlantes qui nous traversent.

Geneviève Azam

Le Réveil des peuples de la Terre & Futur ancestral, d’Ailton Krenak, Dehors, 2025


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Film · Petit paysan · Hubert Charuel

Voir (ou revoir) Petit paysan, sorti en salles en 2017, dans une actualité agricole tonitruante, entre des débats législatifs qui confirment la domination du modèle productiviste et un salon de l’agriculture qui se fait le théâtre du lynchage de la moindre perspective de transition écologique, ce film poignant nous plonge dans un univers tout en demi-teintes et révèle la beauté, la dureté et les paradoxes du monde agricole.

Pierre Chavanges a repris la ferme laitière de ses parents. Une mère envahissante, un père discrètement affectueux, une sœur vétérinaire, un vieux voisin légèrement sénile, la ferme, le troupeau, le jeune éleveur trime au milieu de cette petite communauté de destins entremêlés, à la fois solidaire et étouffante.

Le réalisateur, lui-même fils d’agriculteurs, dépeint avec finesse une sociabilité rurale faite de journées de travail immenses, d’amitiés tissées de longue date qui tiennent à quelques fils tendus entre une matinée de chasse et une soirée au bowling, d’amours naissant dans l’espace contraint du restaurant du village et des attentes familiales.

Le soir, Pierre s’abîme dans les méandres d’internet où il traque informations et témoignages concernant la fièvre hémorragique dorsale, une maladie qui affecte les troupeaux bovins. Au nom du principe de précaution, les autorités sanitaires ont ordre d’abattre l’ensemble du troupeau si une contamination se déclare. 

Après l’avoir aidée au vêlage, Pierre s’inquiète de la faiblesse de sa vache Topaze. Sa sœur vétérinaire le rassure, il s’agit d’une simple mammite, mais l’angoisse du jeune éleveur est telle qu’elle décide d’avertir les services vétérinaires départementaux, comme pour le punir de sa paranoïa. La nuit suivante, l’état de Topaze s’aggrave et le diagnostic redouté se confirme. Si la DDPP découvre l’animal malade, c’est tout son troupeau qui est condamné. Un terrible engrenage se met alors en place. 

« Et si je le dis, il se passe quoi ? Moi je sais rien faire d’autre. J’ai jamais rien su faire d’autre. » 

Sans la moindre insistance didactique, le film révèle la complexité de la condition paysanne : 

Complexité des relations entre les éleveurs et leurs animaux, à la fois outils de production, partenaires de travail et êtres sensibles avec lesquels on partage sa vie. « Tu as tué une vache » lui dit sa sœur. « J’ai sauvé les vingt-cinq autres » répond-il. La douceur des gestes de Pierre, la tendresse de la caméra qui semble caresser le flanc des vaches disent avec sensibilité l’attachement de l’éleveur à ses godelles.

Complexité des relations entre différents modèles agricoles. Avec ses trente vaches, la ferme de Pierre relève de la paysannerie. Et pourtant, chaque vache est taguée, ses variables consignées dans un « petit carnet » contrôlé mensuellement par la coopérative, tout est compté, contrôlé, testé. La petite exploitation familiale se trouve encastrée dans des logiques productives et sanitaires qu’on pourrait croire réservées à l’agriculture industrielle. 

Complexité, enfin, de nos relations à l’alimentation et à la santé, alors que nous avons créé les conditions matérielles de la catastrophe permanente. Les épizooties ne sont que la phase aiguë d’un rapport pathologique au monde animal, notre promptitude à les gérer par le massacre de milliers d’animaux sains dévoilant une forme particulièrement scandaleuse et spectaculaire d’un déni plus profond de la vie et du droit animal.

Les images sont saisissantes, la musique hypnotique, l’angoisse et la maladie circulent de l’éleveur à ses vaches, nous infiltrent. Le film avance et le piège se referme. On ne sait plus trop qui veut sauver quoi. Ses bêtes, son boulot, Bignou le petit veau orphelin qu’on lave dans la baignoire et qui dort sur le canapé, sa vie…

C’est un film beau et triste comme une impasse, qui ne donne pas de réponse mais nous invite à poser quelques bonnes questions.

Virginie Maris

Petit paysan de Hubert Charuel, Domino Films, 2017


Récit · La ville d’après. Détroit, une enquête narrative · Raphaëlle Guidée

Voilà un livre fort utile qui aurait sans doute évité certaines impasses à une partie de la collapsologie. En prenant pour objet la ville de Détroit, Raphaëlle Guidée, spécialiste de littérature comparée, démontre l’incroyable violence des catastrophes lentes. Plutôt que le spéculatif catastrophisme éclairé de Jean-Pierre Dupuy, l’autrice pratique un « catastrophisme empirique » : l’examen minutieux d’une « expérience historique de précarisation collective ».

La ville américaine est le berceau du fordisme. À la fin des années 1920, 100.000 ouvriers y travaillent ; en 1955, 2 millions d’habitant·es y vivent. En 2020, alors que la population américaine a doublé, la ville a perdu les deux tiers de ses habitants. Que s’est-il passé ?

Si le déclin de la ville commence lentement dès les années 1950, Détroit plonge avec la crise de 2008 et fait faillite en 2013. Maisons et immeubles sont abandonnés par milliers ; dans le sillage des habitant·es qui quittent la ville, on déménage même les morts des cimetières. À partir d’une grande variété de sources et d’angles d’analyse, l’autrice déplie toutes les étapes des différentes métamorphoses de la ville. Les inégalités sont immenses : les quartiers pauvres, très pollués et dont les services publics disparaissent, sont habités à 80% par des Noir·es, tandis que les riches banlieues alentours comptent moins de 2% d’Afro-américains. 

Raphaëlle Guidée se tient à bonne distance critique des récits qui célèbrent naïvement le retour de la nature ou les utopies nées de la ruine, des discours catastrophistes et des thuriféraires d’un capitalisme toujours capable de renaître de ses cendres. Ces trois récits ont généralement en commun d’occulter les centaines de milliers d’habitant·es qui sont restés vivre à Détroit et leurs pratiques d’entraide, et de négliger le racisme environnemental et la ségrégation spatiale.

Une des villes les plus prospères du pays le plus riche du monde a effectivement connu un effondrement (ruine économique, défaillance des institutions politiques et des services publics, délabrement des infrastructures techniques). Pour autant, tout ne s’est pas effondré. Raphaëlle Guidée souligne l’ambivalence et les mille nuances de l’effondrement : des communautés se sont organisées pour faire face aux pénuries et des capitalistes opportunistes se sont enrichis. L’eau potable a manqué, mais des potagers ont permis d’accéder en partie à une auto-subsistance (sur des terres polluées).

Après d’autres, ce livre rappelle que le capitalisme échappe sans cesse aux verdicts que la grande colère des faits dresse pourtant contre lui. L’expérience de Détroit démontre que la survenue d’une catastrophe majeure du capitalisme n’altère pas la puissance du système qu’il l’a engendrée. Laissé à lui-même, l’effondrement exacerbe l’ensemble des maux et les concentrent sur les pauvres, spécialement les non-blancs. La suite du monde ne pourra être que le résultat d’une bifurcation provoquée activement par des individus reliés à des collectifs, veillant à stopper les acteurs et les logiques du désastre.

Quentin Hardy

La ville d’après. Détroit, une enquête narrative de  Raphaëlle Guidée, Flammarion, 2024


BD · Environnement toxique · Kate Beaton

Sans doute connaissez-vous cette BD, auquel cas vous avez peut-être dévoré ses 400 pages comme moi (et comme Barack Obama, qui en a fait l’un de ses livres préférés de l’année 2022). Kate Beaton, dessinatrice canadienne, y raconte comment, à 21 ans, elle a quitté son île de Cap-Breton en Nouvelle-Écosse pour trouver un travail dans l’industrie des sables bitumineux de l’Alberta alors en pleine explosion. Objectif : solder son prêt étudiant. 

En 2005, le pétrole de l’ouest aspire une partie des habitant·es de l’est, qui se ruent vers cet eldorado noir à des milliers de kilomètres, faute de travail à la mine, à la mer ou à l’usine. Kate est donc loin d’être la seule. Mais sur place, elle est esseulée. Welcome to Fort McMurray, ambiance raffinerie, bulldozer et froid polaire. Pour Kate, c’est le début d’une rude période de deux années entre camps, dépôts d’outils et bureaux administratifs. Elle mettra longtemps avant d’en faire le récit. 

En entamant le livre, je me suis souvenue des reportages qui, voilà plus de quinze ans, révélaient les ravages de l’extraction de sable bitumineux, ce « pire des pétroles » contre lequel les écologistes étaient vent debout. Voilà, pensais-je, l’« environnement toxique » du titre. Perdu : c’est d’un autre environnement toxique qu’il s’agit. De genre humain. Et surtout masculin. 

50 hommes pour 1 femme, c’est le ratio qui prévaut dans cette industrie hors du « monde normal », qui semble transformer la plupart des mecs en lourdauds ou en agresseurs. D’emblée, Kate est l’objet d’un harcèlement constant, auquel elle résiste tout en l’analysant — ce qui est fait avec gravité, dérision et humour tout au long du livre. Que faire avec ces hommes ? Est-ce vraiment le site qui les rend ainsi ? Qu’en est-il du « monde normal » ? « J’essaie de me rappeler qu’il y a beaucoup d’hommes qui ne m’embêtent jamais », dit régulièrement la jeune Kate, réduite à relativiser. 

Mais l’environnement naturel est bien là, lui aussi, qui apparaît au fil des pages à travers un renard à 3 pattes, des bisons ou cette plante de bureau qu’il est presque incongru de maintenir en vie « pendant qu’on tue tout le reste dehors ». Jusqu’à ces centaines de canards migrateurs morts de s’être posés dans un bassin de résidus puissamment toxique, et qui donnent son titre original à la BD — Ducks. La compagnie pétrolière avait oublié d’actionner les canons effaroucheurs. 

Plus discret dans la BD, et pourtant central dans la réalité, ainsi qu’on le comprend dans la postface de l’ouvrage : le sort des communautés des Premières nations. Les industries pétrolières se sont non seulement installées sur leurs terres mais elles les cernent de leurs pollutions, les tuant lentement. Kate Beaton ne fait pas semblant d’avoir vu et su : bien que diplômée en anthropologie, ce n’est qu’en 2008 qu’elle découvre le témoignage poignant d’une membre de la communauté Cree. La même année, aux États-Unis, naissait le slogan Drill, baby, drill!… qu’on aurait préféré pouvoir oublier.

Emilie Letouzey

Environnement toxique de  Kate Beaton, Casterman, 2023


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10.05.2025 à 21:22

Mines, bétail, soja : comment les multinationales saignent le Brésil

Erika Campelo
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Chaque jour, la pression mortifère des multinationales se renforce, y compris sur des espaces encore préservés. Au Brésil, le bassin amazonien et ses régions périphériques sont en proie à une déforestation massive. Place à la culture de soja, à l’élevage de bovins et aux pollutions récurrentes générées par l’extraction minière, aux dépens de la biodiversité et de la survie des communautés locales.

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Texte intégral (7725 mots)
Temps de lecture : 14 minutes

Ce texte constitue le dernier chapitre du livre Multinationales : une histoire du monde contemporain, dirigé par Olivier Petitjean et Ivan du Roy, sorti en février 2025 aux éditions La Découverte.


Le 5 juin 2022, aux confins de l’Amazonie brésilienne, Dom Phillips, journaliste britannique, et Bruno Pereira, anthropologue et expert brésilien des peuples autochtones, sont assassinés alors qu’ils naviguent sur la rivière Itacoaí (État d’Amazonas), un affluent indirect de l’Amazone. Les deux hommes étaient en train de documenter les abus perpétrés contre les communautés autochtones et l’environnement dans le Val do Javari, l’une des plus grandes réserves autochtones du pays, d’une superficie équivalente à celle de l’Autriche et frontalière avec le Pérou. Les organisations de défense de la liberté de la presse déplorent régulièrement les lenteurs de l’enquête de la justice brésilienne. Celle‑ci a cependant permis l’arrestation de plusieurs suspects faisant partie d’un réseau criminel plus vaste, impliqué dans des activités économiques illégales dans cet écrin de biodiversité protégé, telles que la pêche, l’extraction minière et l’abattage de bois, avec des ramifications bien au‑delà des simples acteurs locaux.

Les noms de Dom Phillips et Bruno Pereira s’ajoutent à la longue liste des défenseurs de l’environnement — représentants de communautés locales, militants écologistes, chercheurs… — assassinés au Brésil. Entre 2012 et 2021, 342 des 1 733 meurtres de défenseurs de l’environnement recensés dans le monde par l’organisation Global Witness ont eu lieu au Brésil. Ces défenseurs, qu’ils soient membres de communautés locales, militants écologistes ou simples citoyens, mènent une lutte inégale pour protéger leur terre et leurs droits face à des menaces constantes. Elizeu Berçacola Alves est l’un d’entre eux. Ancien fonctionnaire du secrétariat d’État à l’environnement dans l’État amazonien de Rondônia (frontalier avec la Bolivie), il vit sous la protection du Programme fédéral de protection des défenseurs des droits humains depuis 2016 et a réchappé à plusieurs tentatives d’assassinat. En cause, ses enquêtes sur un homme d’affaires local, Chaules Volban Pozzebon — propriétaire de plusieurs entreprises dans l’industrie du bois, de holdings de gestion d’actifs, et relié à plusieurs sociétés de transport et de construction — impliqué dans la déforestation et le commerce illégal de bois, l’accaparement de terres protégées, la corruption d’élus locaux et le recours au travail forcé. Cet entrepreneur a depuis été condamné et purge une peine de soixante‑dix ans de prison.

Ces assassinats et menaces constituent la manifestation la plus brutale de l’intense pression économique qui s’exerce sur la forêt amazonienne et les communautés qui y vivent, pour y extraire les ressources naturelles ou transformer ces espaces en terres exploitables. En arrière‑plan de ces petites et moyennes entreprises qui opèrent dans l’illégalité, ou se rendent directement coupables d’activités criminelles se dessine l’ombre du puissant secteur brésilien de l’agrobusiness, très présent sur les marchés mondiaux, et dont ces sociétés sont souvent les fournisseurs.

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Viandes et soja

L’agrobusiness brésilien est l’un des principaux moteurs de la déforestation. Parmi les géants de ce secteur, on trouve la multinationale brésilienne JBS, le plus grand producteur de viande au monde, ainsi que les groupes étatsuniens Cargill et Bunge, des acteurs majeurs de la production de soja. JBS, qui porte le nom de son fondateur, José Batista Sobrinho, est créée en 1953 dans l’État de Goiás, au centre‑ouest du Brésil, avant d’installer son siège à São Paulo (la famille Batista possède 49 % des actions). Elle s’est spécialisée dans l’élevage, l’abattage et la vente de viandes bovine, porcine, ovine, de volaille ou de poisson. JBS emploie environ 250 000 personnes sur 500 sites dans plus de vingt pays, et fournit en viande de grands groupes de restauration rapide (McDonald’s, Burger King, KFC) ou des enseignes de la grande distribution (Carrefour, Lidl, Walmart). Les millions de têtes de bétail abattues par JBS chaque année nécessitent d’immenses pâturages, entrant en conflit avec la nécessité de préserver les zones protégées, notamment forestières. La multinationale est régulièrement accusée — par des enquêtes journalistiques (notamment le média indépendant Repórter Brasil) ou des rapports d’organisations non gouvernementales — de « blanchiment de bovins », une pratique consistant à acheter des milliers de bovins à des fermes illégales, participant à la déforestation, puis à « légaliser » ce bétail pour l’exporter, notamment dans l’Union européenne.

Des vaches au bord de la route dans le sud du Brésil, dans la région du Pantanal — Julie Daniel CC

Le gouvernement (centre gauche) du président Luiz Inácio Lula da Silva se félicite d’une réduction de 31 % de la déforestation en Amazonie entre janvier et mai 2023 comparée aux années précédentes, quand le pays était encore gouverné par le président d’extrême droite Jair Bolsonaro, qui avait largement affaibli les législations environnementales et encouragé la déforestation. La tendance est cependant tout autre pour le Cerrado, où la destruction des écosystèmes atteint des niveaux records. Contrairement à la forêt amazonienne, la zone du Cerrado n’a pas été incluse dans les territoires concernés par la directive européenne interdisant l’importation de produits issus de la déforestation. Les géants agro‑industriels y ont donc intensifié leurs activités.

Travail esclave

En plus de constituer une menace pour les écosystèmes, l’agriculture intensive recourt au travail forcé. Celui‑ci s’appuie le plus souvent sur une forme de servitude par la dette, plaçant des travailleurs pauvres ou migrants (y compris pour des migrations internes au Brésil) à la merci de recruteurs travaillant pour des propriétaires terriens ou des fournisseurs de grandes marques. Recrutés dans les régions périphériques du bassin amazonien, ils sont envoyés à des centaines de kilomètres de leurs villes ou villages d’origine contre la promesse d’un emploi, sont sous‑payés, travaillent dans des conditions indignes et doivent s’endetter auprès de leur employeur pour leur logement et leur nourriture, ce qui les maintient sous leur emprise. Ces pratiques sont qualifiées de « conditions analogues à l’esclavage » et sont souvent désignées au Brésil par le terme « travail esclave », quand le travailleur est soumis à des conditions dégradantes, à un travail épuisant, à la servitude pour dettes, au travail forcé ou à la restriction de sa liberté de déplacement (l’esclavage a été aboli tardivement au Brésil, par une loi de 1888). Ces pratiques se retrouvent dans l’élevage, la déforestation ou l’extraction minière en Amazonie, mais concernent aussi d’autres secteurs comme la construction ou l’industrie du textile.

De même, le soja brésilien exporté vers l’Asie ou l’Europe — où il sert essentiellement à l’alimentation animale dans les élevages intensifs — constitue l’une des causes majeures de déforestation et d’appauvrissement des communautés locales. Cargill et Bunge, qui figurent parmi les géants mondiaux du négoce de matières premières, en particulier alimentaires, sont des acteurs incontournables de la culture et de l’exportation du soja brésilien. Bunge joue ainsi un rôle majeur dans la destruction du Cerrado, selon une étude menée par la fondation environnementale Mighty Earth (basée à Washington) publiée en juin 2023. Le Cerrado est une vaste savane tropicale, en périphérie de la forêt amazonienne, qui couvre près de 20 % du territoire brésilien. Reconnu comme l’un des écosystèmes les plus riches en biodiversité au monde, il abrite des milliers d’espèces végétales et animales, dont beaucoup sont endémiques. Le Cerrado contribue de manière cruciale à l’équilibre écologique continental, notamment en régulant le cycle de l’eau, et en stockant du carbone pour atténuer le changement climatique. Selon Mighty Earth, les fournisseurs de Bunge ont causé la déforestation de dizaines de milliers d’hectares dans la région de Matopiba, au centre du Brésil, entre 2021 et 2023, malgré l’engagement « zéro déforestation » de la multinationale de négoce.

Un travailleur brésilien dans un champ de cannes à sucre — Cícero R. C. Omena, 2005, CC

Pour lutter contre ce fléau, le Brésil a mis en place en 2003 la « lista suja » (liste noire), un registre public des employeurs reconnus coupables de travail esclave destiné aux entreprises qui s’approvisionnent en soja, sucre ou café et qui veulent éviter des fournisseurs recourant au travail esclave. La constitutionnalité de cette liste a été confirmée par la Cour suprême en 2020 malgré les tentatives de suppression par les lobbyistes de l’agrobusiness et de l’immobilier. L’inclusion d’une entreprise ou d’une marque sur cette liste peut entraîner la suspension de financements publics et de contrats commerciaux. « L’esclavage moderne persiste parce qu’il y a une logique économique derrière : générer plus de profit avec le moindre coût possible, sans aucun respect pour la dignité humaine », estime Leonardo Sakamoto, journaliste brésilien et activiste engagé dans la lutte contre le travail esclave, fondateur du média indépendant Repórter Brasil. Plusieurs grandes multinationales ont été accusées d’implication directe ou indirecte dans des pratiques de travail esclave : la découverte d’ateliers clandestins dans l’État de São Paulo qui confectionnait des vêtements pour Zara (groupe Inditex) fait scandale en 2011. En 2019 et 2020, des ranchs où est pratiqué le travail forcé vendent leur bétail à JBS. Des révélations régulières concernent des usines de bioéthanol ou de sucre (approvisionnant notamment la coopérative agricole française Tereos et sa marque Beghin‑Say).

Pollution minière

L’exploitation minière représente un autre vecteur de destruction en Amazonie, et dans d’autres régions du pays, comme l’État du Minas Gerais. Des multinationales telles que Vale et Anglo American dominent ce secteur, extrayant principalement du fer, de l’or et du cuivre. Les projets miniers nécessitent souvent la construction de barrages, de routes et d’infrastructures qui fragmentent l’habitat naturel et perturbent les modes de vie des communautés locales.

Vale est fondée au Brésil en 1942 sous le nom de Companhia Vale do Rio Doce (CVRD) par le régime de Getúlio Vargas pour exploiter les mines de fer d’Itabira (Minas Gerais). Elle devient ensuite l’une des plus grandes entreprises minières au monde et le premier producteur de minerai de fer ou de nickel. Elle est privatisée en 1997 puis simplifie son nom en 2009, pour « Vale ». Basée à Rio de Janeiro, la société opère dans quatorze États brésiliens et sur les cinq continents, et possède neuf terminaux portuaires. En 2006, elle acquiert le canadien Inco, plus grand producteur mondial de nickel. Derrière ce succès économique, ses pratiques environnementales et sociales sont très critiquées. Vale a été nommée « pire entreprise du monde » en 2012 par les ONG Greenpeace et Déclaration de Berne (Public Eye aujourd’hui).

Un homme marche dans les décombres après la rupture du barrage de Bento Rodrigues dans le Minas Gerais — Romerito Pontes CC

La compagnie minière est tristement célèbre au Brésil pour deux catastrophes industrielles dans l’État du Minas Gerais, en 2015 puis en 2019, dans une zone où Vale possède de multiples concessions minières. À Mariana, la rupture d’un barrage minier du groupe Samarco (détenu par Vale avec le groupe australien BHP Billiton) provoque la mort de dix‑neuf personnes et le déversement de boues toxiques sur plusieurs centaines de kilomètres en aval, dans la rivière Rio Doce, celle‑là même qui a donné son nom à la multinationale. Trois ans plus tard, à Brumadinho, l’effondrement des bassins de rétention de boues toxiques cause la mort de plus de 300 personnes et une dévastation environnementale massive en aval sur plus de 500 km jusqu’à l’océan Atlantique. En mars 2024, le leader autochtone Merong Kamakã Mongoió est retrouvé mort à Brumadinho. Il aurait été victime de persécutions de la part de policiers militaires et de gardes de sécurité au service de la multinationale, selon des témoignages d’amis et de membres de sa famille. Bien que ces désastres écologiques et humains soient survenus en dehors de l’Amazonie, ils illustrent les risques que posent toujours les activités minières à grande échelle, tant pour l’environnement que pour les populations humaines. D’autant que Vale et d’autres compagnies possèdent plusieurs vastes concessions minières en Amazonie. Barcarena, un district industriel à proximité de Belém, en Amazonie brésilienne, abrite ainsi des installations industrielles telles que la plus grande fonderie d’aluminium au monde, opérée par Hydro Alunorte (filiale de la norvégienne Norsk Hydro), et une usine de kaolin appartenant à l’entreprise française Imerys. Ces installations provoquent des pollutions répétées depuis deux décennies, menaçant la santé des habitants, polluant les rivières et les nappes phréatiques, et altérant les écosystèmes locaux. En deux décennies, au moins vingt‑six accidents industriels et fuites de polluants ont été recensés, principalement liés aux bassins de décantation, contaminant les eaux locales, et rendant la pêche et l’accès à l’eau potable difficiles, voire impossibles.

Mariana (Minas Geraris) – Le barrage de Fundão, exploité par la compagnie minière Samarco, deux ans après la tragédie de l’effondrement de la structure de confinement des résidus – José Cruz/Agência Brasil CC

Norsk Hydro, avec sa fonderie d’aluminium Hydro Alunorte, est une source majeure de pollution. Les « boues rouges » issues de la transformation de bauxite en alumine contiennent des métaux lourds. En février 2018, après des pluies intenses, l’entreprise est accusée de déverser illégalement des effluents contaminés dans la forêt et les rivières. Les conséquences sont graves : acidification des eaux, mortalité des poissons, et risques sanitaires pour les habitants. Les actions juridiques menées par l’autorité fédérale contre les multinationales sont compliquées par un manque de moyens, les enquêtes en cas d’accidents ne sont pas systématiques. Les communautés affectées, principalement les quilombolas (descendants d’esclaves) et les caboclos (métis d’Amérindiens et d’Européens), résistent aux pressions pour quitter leurs terres. Elles revendiquent le droit de rester et demandent la dépollution des eaux et une compensation juste pour les dommages subis. En réponse, l’État du Pará envisage de les délocaliser pour « les protéger des pollutions chroniques », ce qui permettrait d’étendre la zone industrielle de ces deux multinationales. Ce projet de délocalisations forcées s’accompagne de menaces et d’intimidations, exacerbant les tensions locales.

« De la multitude de matières premières qui transitent par leur territoire, les habitants n’en supportent que les retombées négatives », constate au moment de ces pollutions Marcel Hazeu, professeur en sciences environnementales à l’université fédérale du Pará, dans un reportage réalisé par le média Basta !. En plus de supporter les destructions de leur environnement et les pollutions générées par les activités agricoles ou minières, les communautés locales ne bénéficient que très rarement des infrastructures mises en place pour les multinationales (réseau d’électricité, accès à l’eau courante…). Et ne profitent pas forcément des emplois directs ou indirects créés. Les 100 000 employés de JBS au Brésil, qui travaillent dans les abattoirs ou les usines de transformation, perçoivent un salaire moyen de 1 700 Réais (environ 300 euros), très légèrement au‑dessus du salaire minimum, qui demeure très faible au regard du coût de la vie. Dans onze des douze municipalités brésiliennes où JBS possède d’importants sites de production, une recherche menée par l’anthropologue Raísa Pina (université de Brasilia) montre que la pauvreté a progressé de 50 %. La chercheuse précise que son étude ne démontre pas une causalité directe entre les implantations de JBS et l’augmentation de la pauvreté mais met en lumière le paradoxe d’une « nation qui abrite la plus grande entreprise agroalimentaire au monde, avec un slogan “ nourrir le monde ”, tout en connaissant une augmentation de la faim ».

De l’Amazonie à Brasilia

Cette pression physique continue sur l’Amazonie et les communautés qui y vivent se double d’un important lobbying à Brasilia, au parlement fédéral, pour affaiblir ou entraver la moindre politique de protection de l’environnement ou de sanctuarisation de territoires au profit des populations autochtones. Des coalitions ad hoc rassemblant des députés ou des sénateurs de plusieurs partis y défendent spécifiquement les intérêts des groupes agro‑industriels et des grands propriétaires terriens. Ainsi, le FPA (Front parlementaire pour l’agriculture) rassemble en 2024 environ 300 députés (sur 513), issus des partis centristes, de droite libérale, conservateurs ou de droite extrême — également appelé la bancada ruralista (le banc rural) à l’Assemblée nationale — et une cinquantaine de sénateurs (sur 81). Les députés membres du FPA entretiennent un lien privilégié avec un think tank, l’Instituto Pensar Agro (IPA). Celui‑ci ébauche des projets d’amendements et des rapports à destination de ces députés lors de projets de loi, comme celui réautorisant plusieurs pesticides ou celui sur l’exploitation minière des terres indigènes. Or l’IPA est financé par les organisations professionnelles de l’agrobusiness, qui regroupent producteurs, entreprises et géants des secteurs agro‑industriels, comme JBS, Cargill, Bunge, Nestlé, ou de la chimie, tels BASF et Bayer.

Tereza Cristina, alors ministre de l’Agriculture du Brésil, au World Cotton Day organisé par l’OMC le 7 October 2019 — WTO/ Roxana Paraschiv

Lors du mandat du président Jair Bolsonaro (2019‑2023), les députés du FPA ont tenu pas moins de 160 rencontres officielles avec les délégués de l’IPA et des représentants du ministère de l’Agriculture, dont vingt réunions en présence de la ministre Tereza Cristina, elle‑même porte‑voix des intérêts agro‑industriels quand elle était députée. Cet intense lobbying a été documenté par l’Observatoire de l’agrobusiness au Brésil (De Olho nos Ruralistas), un média indépendant. À ces réunions s’ajoutent les rendez‑vous bilatéraux entre multinationales et membres du gouvernement. Syngenta, multinationale suisse désormais propriété de ChemChina, se distingue avec quatre‑vingt‑une réunions avec le ministère de l’Agriculture, suivie de JBS avec soixante‑quinze rencontres, puis Bayer, leader du marché brésilien des pesticides, avec soixante entrevues. Bayer a également tenu seize réunions en dehors des registres officiels, incluant une audience directe avec le président Bolsonaro et la participation de la ministre Tereza Cristina à une vidéo institutionnelle de la multinationale.

Pendant la présidence Bolsonaro, les députés membres de la bancada ruralista ont joué un rôle majeur dans le démantèlement des lois protégéant l’environnement. Le code forestier de 2012 a ainsi été modifié sous la pression des lobbyistes de l’agrobusiness pour faciliter la déforestation légale au profit de l’expansion des cultures de soja et des pâturages pour le bétail. La bancada ruralista a également soumis des projets de loi comme celui visant à reclasser des zones protégées en « zones d’occupation anthropique » en vue de les ouvrir à l’exploitation agricole, ou permettre l’extraction minière et la construction de barrages hydroélectriques au sein des territoires sanctuarisés pour les populations autochtones. La corruption et les soupçons d’implication dans des activités économiques criminelles, constatées au cœur de l’Amazonie, remontent aussi au plus haut niveau du pouvoir brésilien. Le ministre de l’Environnement du gouvernement Bolsonaro, Ricardo Salles, a dû démissionner de son poste en 2021 alors qu’il est ciblé par deux enquêtes de la Cour suprême fédérale pour commerce illégal de bois et… violation de la législation environnementale dans des espaces protégés. Ces enquêtes ne l’ont pas empêché d’être réélu député fédéral en 2023.

Le réseau d’influence tissé par la FPA et l’IPA met en lumière comment les intérêts économiques des multinationales pèsent lourdement sur les décisions politiques au Brésil, au détriment des régulations environnementales et des droits des peuples autochtones et communautés locales. Le cas brésilien illustre l’énorme pression économique qu’exercent de nombreux acteurs économiques, en premier lieu les multinationales de l’agroalimentaire et de l’extraction minière, sur de vastes zones naturelles comme l’Amazonie et le Cerrado. Les diverses formes que prend cette pression — des menaces qui pèsent sur les défenseurs de l’environnement et les communautés locales jusqu’à la déforestation massive, en passant par les pollutions industrielles, des conditions de travail indignes, ou la destruction de précieuses zones de biodiversité — se manifestent bien au‑delà du Brésil, que ce soit dans d’autres États amazoniens d’Amérique du Sud, dans les forêts tropicales d’Afrique équatoriale ou d’Asie du Sud‑Est, dans le vaste territoire canadien ou les steppes de Sibérie, et parfois même au nom de la transition écologique. Mettre en place et faire respecter de véritables politiques de préservation et de lutte contre le réchauffement climatique, quitte à contraindre l’appétit des multinationales, constitue l’un des défis majeurs du nouveau siècle.

Pour aller plus loin

Pour mieux comprendre le fonctionnement politique brésilien, l’Observatoire de la démocratie brésilienne propose un glossaire du vocabulaire politique brésilien.

Campelo  Erika  et du Roy Ivan, « Polluées, menacées, déplacées : ces communautés amazoniennes aux prises avec des multinationales européennes », Basta !, 25 septembre 2018.

De Olho nos Ruralistas, « Os Financiadores da Boiada: como as multinacionais do agronegócio sustentam a bancada ruralista e patrocinam o desmonte socioambiental », Rapport, juillet 2022

Mighty Earth, « Monitoring deforestation in Brazilian supply chains », Rapport, mars 2024.

Pina Raísa, « Alimentando a desigualdade : os custos ocultos do monopólio industrial da carne », Rapport, avril 2024.


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18.03.2025 à 11:20

Marx, année zéro : vivre en communiste chez les Indiens

Michael Löwy
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Que vous détestiez Marx parce qu'il incarne le prototype du théoricien dogmatique ou que vous voyiez en lui un penseur incontournable pour saisir notre modernité, ce livre est fait pour vous ! Dans un roman passionnant, « Marx en Amérique », Christian Laval conçoit une histoire alternative : et si Marx n’était pas mort en 1883 à Londres ? Laval imagine un Marx réinventant complètement sa vie et sa philosophie en allant s’installer chez les Indiens sénécas…

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Texte intégral (5160 mots)
Temps de lecture : 7 minutes

Introduction à l’ouvrage de Christian Laval, Marx en Amérique (Champ Vallon, 2025), suivie d’un extrait.

Voici un livre étonnant, hors du commun. À la fois roman, récit ethnographique et manifeste politique, il nous propose un autre Marx, un Marx communiste, certes, mais très éloigné du partisan du progrès et des forces productives de certains écrits très (trop) connus. L’auteur s’appuie, certes, sur ses Cahiers de Notes Ethnographiques, sur ses dernières lettres sur la Russie, mais il s’agit quand même d’un Marx inconnu, produit de l’imagination romancière.

Marx se rend aux États-Unis et devient l’ethnologue d’une communauté indienne

Le sociologue Christian Laval nous propose un Marx, qui, après avoir organisé en 1883 un faux enterrement, avec la complicité de ses filles et de Friedrich Engels, part en Amérique pour rencontrer les Iroquois dont parlait si bien l’anthropologue américain Lewis Morgan (1818-1881). Déguisé en George Tullok, ethnologue anglais d’origine germanique, il découvre au village de Tecumseh, dans l’État de New York, une communauté de Senecas, derniers descendants de la Confédération des Iroquois, qui luttent pour garder leurs traditions communistes, démocratiques et solidaires. Fasciné par cette expérience de « communisme concret », Marx finit par s’intégrer dans cette communauté, par épouser White Wing, une institutrice veuve, et par prendre une nouvelle identité : le Seneca Clever Fox. Sa solidarité avec les Iroquois va même le conduire à faire sauter le bureau d’une entreprise de spéculation foncière responsable de l’expropriation des terres indigènes : « la dynamite, voilà l’ultime arme de la critique »…

Fasciné par cette expérience de « communisme concret », Marx finit par s’intégrer dans une communauté issue de la Confédération des Iroquois, qui luttent pour garder leurs traditions communistes, démocratiques et solidaires.

Ce nouveau Marx reçoit après quelques années la visite de son ami Engels, qui l’accuse d’être devenu rousseauiste, et de sa fille Eleanor (« Tussy ») qui le compare à son ami William Morris. Devant sa fille, « Clever Fox » se livre à un bilan auto-critique : j’ai cru, dit-il, que la liberté passait par l’esclavage du capital, j’ai même osé parler de la « grande influence civilisatrice du capital » et du rôle révolutionnaire de la colonisation anglaise de l’Asie. Sa nouvelle conception de l’histoire est inspirée d’un célèbre passage de Morgan : « la nouvelle société de l’avenir sera une résurrection, sous une forme supérieure, de la liberté, égalité, fraternité des anciennes gentes ».

1914 – Buffalo New York, Vue panoramique de membres du peuple Iroquois. Crédits : William Alexander Drennan, Bibliothèque du Congrès.

Rêvant d’une nouvelle Confédération de tous les autochtones de l’Amérique du Nord, et, pourquoi pas, de toutes les nations du monde, le vieux Clever Fox décide, à la fin du siècle, de mettre fin à ses jours en plongeant dans les chutes du Niagara. Dans un « Cahier de notes » (imaginaire) à la fin du livre, Marx explique sa nouvelle conception dialectique de l’histoire, en rupture avec l’idéologie bourgeoise du progrès : on doit revenir en arrière pour aller de l’avant. Le communisme est un mouvement backforward, un principe antérieur élevé à un niveau supérieur.

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Un des aspects les plus intéressants – et actuels – du livre sont les réflexions de Marx sur la dimension « écologique » du mode de vie des Iroquois : le respect pour la nature, l’amour pour la Terre mère, un rapport non-propriétaire au monde, la solidarité avec tous les êtres vivants, bref, un « communisme du vivant » aux antipodes de la culture de la rapine, du gaspillage et du vandalisme de la modernité capitaliste.

Comment passer de l’expérience de vie de cette petite communauté seneca (300 âmes) à une transformation de toute la société ? Marx, ou « Clever Fox », n’a pas de réponse, mais suggère que les tentatives communistes doivent se concevoir comme des éléments d’une stratégie d’ensemble, qui combine l’expérimentation locale et la révolution.


« On va ainsi de l’avenir au passé pour repartir vers l’avenir »

Le passage qui suit est un extrait de « Marx en Amérique » (pp. 355-357). L’ouvrage se termine par un cahier imaginaire de Marx intitulé « Notes sur la démocratie communiste des Iroquois ». Dans ces pages, Marx reconnaît s’être trompé dans sa philosophie de l’histoire, linéaire et téléologique, et esquisse une auto-critique de ses propres thèses à la lumière des travaux de l’anthropologue américain Lewis Morgan qu’il avait lu attentivement.

L’erreur partait d’une idée juste selon laquelle le capital dans son développement continu allait détruire toutes les bases antérieures de la société en les intégrant dans son propre mouvement, et par cette intégration, les transformer radicalement en conditions de son propre développement. Car telle est sa force, qui est de poser sans cesse les conditions de son propre élargissement en disposant de ce qui existe et en le rendant « utile ». L’ancien monde était conservé parfois, mais rarement, comme vestige inutile et plus souvent comme dimension de l’accumulation du capital mais sous une forme méconnaissable.

À cela, j’ajoutais le point décisif, qui tranchait avec toute la pensée bourgeoise du progrès, que ce mouvement même qui consiste à poser les conditions d’une accumulation toujours plus vaste n’était jamais en même temps que le mouvement de poser les conditions de sa propre fin, pas seulement par la répétition de crises toujours plus profondes mais par l’existence d’un prolétariat toujours plus nombreux et conscient qui porterait en lui, comme le capital de l’autre côté, la puissance de poser les conditions de sa victoire. Tout ceci passait par pertes et profits ce qui dans les anciennes sociétés était pourtant comme le dit Morgan le germe de la démocratie souhaitable. Mais comment pouvait-on croire comme je l’ai fait longtemps qu’en détruisant le monde ancien le capital aurait la bonté et la vertu d’accoucher d’un monde meilleur, alors que tout laisse à penser maintenant qu’il ne peut donner qu’un monde bien pire sous beaucoup d’aspects ? Il ne s’agit d’ailleurs pas ici de plus et de moins, ni de bien et de mal. Mais d’être et de non être. C’est bien ce que dit Morgan si on le lit bien. La propriété dissout la société, elle conduit au pur et simple chaos, à la destruction de ce qui fait l’humanité.

Comment pouvait-on croire comme je l’ai fait longtemps qu’en détruisant le monde ancien le capital aurait la bonté et la vertu d’accoucher d’un monde meilleur ?

Morgan remet tout en place quand il écrit que la société future naîtra d’une « reviviscence » des anciens modes de vie. C’est lumineux. Ce n’est pas la propriété qui engendre la non- propriété directement, c’est la non-propriété qui engendrera la non-propriété par un sursaut révolutionnaire de ce qui ne veut pas mourir.

L’histoire ne va pas en ligne droite, pas en zigzag non plus, elle suit un étrange mouvement, assez complexe il faut bien le dire : on doit revenir en arrière pour aller plus loin en avant. Avant-arrière, arrière-avant. C’est le « retour-avant », le « Fore-return » ou le « Vor-Rückkehr ». C’est une dialectique qui n’a rien à voir avec les jeux de mots à la Hegel, ce n’est pas de la spéculation, ce sont les processus réels. J’avais vu ça il y a longtemps lorsque j’avais écrit quelques pages sur la Révolution française, je m’étais surtout moqué de ces bourgeois qui se prenaient pour Périclès, Caton ou Cicéron. Je n’avais pas com- pris encore la nécessité et l’universalité du « retour-avant ». Les Russes me l’ont fait comprendre par leurs questionnements et leurs angoisses : « faut-il attendre le plein développe- ment du capitalisme pour espérer une révolution socialiste ? » Malheureusement en dépit de ce que j’ai un peu maladroitement essayé de leur expliquer, les meilleurs se sont ralliés à un « marxisme » amoureux du capital ! Engels me l’a confirmé.

Il n’y a pas de révolution qui n’effectue cet étrange retour en arrière non pour se figer dans le passé (là elle échoue) mais pour relancer sous une forme différente, améliorée, ce qu’il y avait de mieux dans le passé.

Échec donc. Mais en y réfléchissant plus longuement, je me suis aperçu que les héros de la Commune de Paris avaient aussi suivi la dialectique du « retour-avant », en se replongeant dans les vieilles traditions de l’autonomie communale contre l’État centralisateur, ils ont réellement inventé quelque chose de nouveau. Tout colle : il n’y a pas de révolution qui n’effectue cet étrange retour en arrière non pour se figer dans le passé (là elle échoue) mais pour relancer sous une forme différente, améliorée, « supérieure » dit Morgan, ce qu’il y avait de mieux dans le passé, ce qu’on veut sauver, ce qu’on veut prolonger et étendre. On va ainsi de l’avenir au passé pour repartir vers l’avenir. Avancer en régressant, marcher en reculant. Hegel avait eu l’intuition de ça sans doute, comme de bien d’autres choses, mais il n’a pas été jusqu’à faire l’analyse des « retours- avant » comme il faudrait la faire. C’est ce que font les Red Guns [les indiens], certes dans les conditions les plus défavorables : un « retour-avant », concept clé de la dialectique du temps, si j’ai le temps de la rédiger (ce qui m’étonnerait car j’ai bien d’autres choses à faire ou à ne pas faire !). […] »

Récolte de maïs par un iroquois, 1902. Source.

Photo d’ouverture : réplique d’une maison sénéca en construction sur le site historique de l’État de Ganondagan New York, 1997. Crédits : Peter Flass, CC BY 4.0.


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