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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (2710 mots)
Cléopâtre, incarnée par Linda Cristal, en tenue de danseuse orientale, dans le film *les Légions de Cléopâtre*, 1959. Capture d’écran.

Que sait-on des fêtes fastueuses organisées par la reine Cléopâtre dans son palais, à Alexandrie, ou à bord de son bateau lors de ses déplacements ? S’agissait-il de pure débauche, comme le prétendent les auteurs antiques, ou bien d’actes de piété religieuse ?


C’est pour éblouir Marc Antoine, écrit l’auteur antique Plutarque dans sa Vie d’Antoine, que Cléopâtre aurait orchestré une véritable stratégie de séduction, mêlant fête et luxe.

Marc Antoine se trouve en Asie Mineure, l’actuelle Turquie, dont il doit réorganiser l’administration. Il y convoque Cléopâtre en même temps que les autres souverains locaux, vassaux de l’Empire romain. Rome est alors la grande puissance dominant le monde méditerranéen et le Proche-Orient.

La reine décide de se faire attendre un peu, nous raconte Plutarque. Elle prend son temps, parce qu’elle souhaite arriver après tous les autres. Elle part finalement à la rencontre de Marc Antoine sur un luxueux navire. Un véritable palais flottant. Elle y prend place vêtue en déesse.

Elle est « telle qu’on peint Aphrodite », écrit Plutarque (Vie d’Antoine 26). L’auteur antique avait en tête les fresques, du type de celle retrouvée à Pompéi dans la maison dite « de la Vénus à la coquille », montrant la déesse de l’érotisme vêtue de ses seuls bijoux.

La déesse de l’amour et de la beauté, accompagnée d’Éros ailé. Fresque de maison de la Vénus à la coquille, Pompéi. Wikimedia

Cléopâtre arrive à Tarse entourée d’un grand nombre de figurants et de figurantes qu’elle a embarquées sur son navire : de belles filles et de beaux garçons. Les garçons ont des ailes accrochées dans le dos comme des Éros, petit dieu de l’amour, fils d’Aphrodite.


À lire aussi : Désirs et plumes : pourquoi les créatures ailées nous font-elles fantasmer ?


Les jeunes filles, elles, sont déguisées en divinités de la mer. Leurs corps dénudés ne sont couverts que d’algues marines.

Cette étonnante mise en scène s’inscrit dans la tradition des grandes manifestations orchestrées par les prédécesseurs de Cléopâtre dans le cadre de ce qu’on peut qualifier de « monarchie-spectacle » des Ptolémée. Les souverains ptolémaïques, à partir du règne de Ptolémée II et de sa sœur-épouse Arsinoé II, au IIIe siècle avant notre ère, organisaient d’impressionnantes processions à Alexandrie, comme le rappelle l’auteur antique Athénée de Naucratis (Deipnosophistes V, 196-200).

Fêtes et défilés grandioses permettaient aux rois et aux reines de se mettre en scène comme des souverains et des divinités vivantes.

La plus belle fête de l’Antiquité

Le spectacle de l’arrivée fastueuse de Cléopâtre à Tarse provoque un gigantesque attroupement. Toute la population de la ville se rue en direction du port pour voir arriver le somptueux navire royal. La reine invite alors Marc Antoine à la rejoindre à bord. Elle y a préparé un magnifique banquet.

Elle propose aussi à son invité de conclure un hiéros gamos, c’est-à-dire un « mariage sacré », entre la déesse Aphrodite dont elle se veut l’incarnation terrestre et Dionysos, dieu de la fête et du vin, auquel elle assimile Marc Antoine.

Le Romain aurait été subjugué par la reine, sa mise en scène et son déballage de luxe. Tous ses sens sont ravis : Cléopâtre fait brûler des parfums, les plats sont délicieux ; les éclats de la musique sont accompagnés d’étonnants jeux de lumière, produits par des torches accrochées au plafond et aux murs de la salle de banquet. « C’est pourquoi, conclut Plutarque, de toutes les fêtes dont il est fait mention dans l’histoire, n’en trouve-t-on aucune qui soit comparable à celle-là » (Vie d’Antoine 26).

À l’issue du banquet, la divine reine s’offre elle-même à Marc Antoine. Ils vont vivre leur première nuit d’amour sur le luxueux bateau.

La vie inimitable

Après avoir réglé, un peu rapidement, les affaires de l’Orient, le Romain va rejoindre la reine dans son palais à Alexandrie. Commence alors le fameux hiver 41-40 avant notre ère que les amants passent au milieu de divertissements fastueux. Ils forment une association dite des « Amimétobiens », c’est-à-dire de « Ceux qui mènent une vie inimitable ». Leurs modèles sont les divinités de l’Olympe. Ils se veulent « inimitables » par le commun des mortels.

Pendant plusieurs mois, nous raconte Plutarque, le palais royal vit au rythme de la fête permanente, tandis que Cléopâtre joue le rôle de la maîtresse de cérémonie. Elle prépare tous les jours le programme des réjouissances avec beaucoup d’imagination et un constant souci de varier les plaisirs. Il fallait surtout que Marc Antoine ne s’ennuie jamais. La reine cherche sans cesse à le tenir en haleine. Elle ne le quitte ni le jour ni la nuit.

Des plats succulents sont préparés en permanence pour ne jamais faire attendre la reine et son amant lorsqu’il passent commande. Uniquement pour Marc Antoine, huit sangliers à la broche rôtissent en même temps dans les cuisines du palais, mais à un degré différent de cuisson, parce que, comme l’explique le cuisinier en chef du palais, cité par Plutarque :

« Chaque mets doit être servi à un degré de perfection qui ne dure qu’un instant […]. C’est pourquoi, nous préparons, non pas un seul dîner, mais plusieurs dîners, ne pouvant deviner à quelle heure Marc Antoine voudra être servi. » (Vie d’Antoine 28, 2-4.)

Plutarque décrit aussi une succession de fêtes « au son des flûtes et des lyres » qui mettent le palais en ébullition. Parfois, Cléopâtre et Marc Antoine sortent du palais, déguisés en serviteurs. Ils vont s’amuser dans les tavernes et les cabarets du port d’Alexandrie.

La danse de Cléopâtre par Linda Cristal, 1959.

Ce thème sera repris dans le film les Légions de Cléopâtre du réalisateur italien Vittorio Cottafavi, en 1959. Cléopâtre y revêt une tenue de danseuse orientale avant de quitter sa résidence royale pour aller faire la fête dans une taverne populaire qu’elle apprécie. Incarnée par l’actrice Linda Cristal, la reine réalise une danse du ventre qui attire les regards d’un public presque exclusivement masculin. À travers cette scène, l’Égypte antique et l’Orient arabe moderne fusionnent en un seul et même fantasme.

L’union annuelle de la déesse Hathor et du dieu Horus

Pour mieux comprendre les fêtes de Cléopâtre, il faut les replacer dans le contexte religieux égyptien de l’époque de la reine. Une des grandes fêtes annuelles est alors celle de l’union entre la déesse Hathor et le dieu Horus. Hathor est une déesse de la fécondité, de la sexualité et de la joie. Elle était adorée à Dendérah, en Haute-Égypte, où se trouve le grand temple dont Cléopâtre a poursuivi, tout au long de son règne, les travaux commencés par son père, le roi Ptolémée XII.


À lire aussi : Les prêtresses de l’Égypte ancienne : entre érotisme et religion


La fête d’Hathor avait lieu chaque année, à partir de la fin du mois de mai et au mois de juin, juste avant le début de la crue du Nil. La statue de la déesse était sortie de son sanctuaire et placée sur une barque qui remontait le Nil jusqu’à Edfou, à 160 kilomètres plus au sud. C’est là que se trouve le grand temple consacré au dieu Horus. Hathor allait symboliquement rendre visite au dieu.

Les barques d’Hathor et d’Horus. Bas-relief de la cour intérieure du temple d’Horus à Edfou.  : C.G Schwentzel, Fourni par l'auteur

Selon la tradition, Horus s’embarque lui aussi et va accueillir la déesse au nord d’Edfou. Leurs deux bateaux sont alors liés par des cordes et naviguent ensemble jusqu’au débarcadère du temple, comme on le voit sur un bas-relief gravé dans la cour intérieure du temple.

Le voyage des statues divines donnait lieu à de nombreuses réjouissances. Les fidèles attendaient sur le quai pour assister à l’arrivée du couple divin. C’était un intense moment festif. On peut voir sur un bas-relief du temple des prêtresses de la déesse agitant des sistres, c’est-à-dire des hochets métalliques, pour célébrer l’arrivée du cortège.

Hathor passait quatorze jours dans le sanctuaire, aux côtés d’Horus. Les deux divinités s’unissaient pour engendrer un fils nommé Harsomtous, c’est-à-dire « Horus unificateur des deux terres ».

La déesse se rembarquait ensuite. Elle pouvait rentrer chez elle, car elle avait accompli sa mission annuelle de procréation. Le retour avait lieu au milieu du mois de juin. Il correspondait au début de la période de la crue du Nil que la déesse ramenait symboliquement avec elle, en naviguant vers le nord.

Cléopâtre, nouvelle Hathor

Cléopâtre connaissait évidemment cette grande fête. Elle y a peut-être même participé, après avoir remonté elle aussi le Nil sur son somptueux navire jusqu’à Dendérah puis Edfou.

Quand elle va à la rencontre de Marc Antoine, à Tarse, elle reproduit un schéma comparable à la fête annuelle de la navigation d’Hathor. Elle est la déesse qui va, sur son navire, au-devant d’un dieu avec lequel elle doit s’unir pour avoir un enfant et assurer le bonheur de son royaume. Telle est la signification du « mariage sacré » qu’elle propose à Marc Antoine.

Comme Marc Antoine s’exprime en grec lors de sa tournée en Orient, la reine adapte les divinités évoquées à la langue de son amant. Elle est Aphrodite, équivalent grec d’Hathor. Quant à lui, il est son Dionysos, dieu très populaire dans le monde hellénique que, de surcroît, Marc Antoine affectionnait tout particulièrement.

La réalité des fêtes de Cléopâtre est donc bien différente de l’image de débauche et du pur jeu de séduction évoqués par Plutarque. C’est tout un programme politico-religieux et festif qu’imagine Cléopâtre, en s’inspirant des fêtes égyptiennes d’Hathor. Grâce aux qualités divines qu’elle met au service des peuples de l’Orient, et en association étroite avec Marc Antoine, elle affirme que le monde est entré dans une nouvelle période de paix, de prospérité et de joie, sous la bénédiction divine. La fête est pour Cléopâtre un instrument d’affirmation à la fois politique et religieuse.


Christian-Georges Schwentzel donnera une conférence à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, sur les fêtes de Cléopâtre, le 28 mars 2026, dans le cadre des Journées de l’histoire de l’IMA consacrées aux « Fêtes et émotions populaires dans le monde arabe ».

The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2006 mots)

Dans l’œil des sociologues et des spécialistes du marketing, le mois du ramadan, qui vient de s’achever, est un terrain d’observation très riche qui permet d’étudier comment les rites, notamment alimentaires, s’adaptent aux évolutions sociales et aux habitudes de consommation.


On compte 1,9 milliard de musulmans dans le monde, mais il est difficile de connaître la proportion précise de musulmans qui jeûnent pendant le ramadan. Selon France Culture, parmi les 5,4 millions de Français de confession musulmane, 70 % pratiquent le jeûne. Dans le rapport d’une étude réalisée en 2023 par TGM Research dans 15 pays, 98 % déclarent qu’ils célébreront le ramadan et 94 % affirment qu’ils jeûneront. En France, en 2026, 83 % des musulmans de 18 à 24 ans observent le jeûne du ramadan, selon un sondage Ifop publié en novembre dernier.

Le mois de ramadan correspond au neuvième mois du calendrier lunaire hégirien. Il est au cœur de la vie de millions de musulmans à travers le monde. Traditionnellement associé au jeûne (sawm), à la prière et à l’autodiscipline, ce pilier de l’islam semble, à première vue, être le mois de la déconsommation. Pour un des répondants à une enquête sur le sujet menée auprès de la communauté musulmane en France en 2011 :

« C’est aussi un mois de réflexion et de méditation, et, compte tenu des obligations et des devoirs qu’il implique, nous devons faire face à tous nos désirs humains et à toutes les tentations… C’est un mois de ferveur communautaire et de solidarité, mais aussi un mois de maîtrise de soi. »

Pourtant, une analyse approfondie des pratiques rituelles et culinaires révèle un phénomène bien plus complexe : le ramadan peut devenir un véritable festival de la consommation où le sacré et le profane s’entremêlent.

Le rite culinaire, entre tradition et mise en scène

La rupture du jeûne (iftar), qui correspond au coucher du soleil, ne se résume pas à l’ingestion de calories ; c’est un système codifié de pratiques symboliques. Le rituel commence souvent par la consommation de dattes et de lait, une pratique mimétique qui fait écho aux habitudes du prophète Mohammed telles qu’elles sont relatées dans le Coran. Cet acte simple transforme la nourriture en un lien sacré reliant l’individu à l’ensemble de la communauté musulmane (oumma).

À en croire un autre répondant de notre enquête :

« Nous respectons les horaires que nous distribue la mosquée et le fait de rompre le jeûne exactement au même moment que des centaines d’autres personnes est vraiment un acte magique qui renforce notre sentiment d’appartenance à la communauté musulmane de France. »

Dans plusieurs pays, la table du ramadan devient un « banquet pour les sens ». Ainsi, une des personnes interrogées précise que « la présentation de la table devient un véritable travail d’artiste capable de réveiller tous les sens ».

En Tunisie ou au Maroc, par exemple, on retrouve des plats incontournables comme la chorba ou hrira (soupe traditionnelle), les briks à l’œuf, la pastilla (une sorte de tourte), les tajines, les salades diverses et des pâtisseries parfumées (comme les zlabias, makroudhs, samsas, ou encore les baklawas). Cette focalisation sur l’alimentation est telle que la cuisine devient le véritable « centre de gravité de la maison ».

Le shour (repas pris avant le lever du soleil) est aussi un moment phare de la journée du jeûne lors duquel certains vont prendre un petit déjeuner ou carrément un déjeuner. Certaines journées marquent ce mois saint comme le 14ᵉ ou le 26ᵉ jour, nuit d’Al Qadr, au cours de laquelle les familles préparent souvent du couscous.

La « noëlisation » du ramadan : un syncrétisme culturel

La « noëlisation » du ramadan décrit la transformation de ce mois « saint » en une période de consommation intense, comparable à ce qu’est devenue la fête de Noël dans les pays occidentaux. Ce phénomène se manifeste par une augmentation spectaculaire des dépenses en denrées alimentaires, en vêtements et en cadeaux.

Ainsi, selon un récent article des Échos publié en février 2025, les dépenses alimentaires des ménages musulmans en France augmentent de 40 % en moyenne pendant cette période, passant de 282 à 394 euros par mois, et le chiffre d’affaires total du ramadan s’établirait à plus de 400 millions d’euros dans l’Hexagone.

Cette évolution est particulièrement visible lors de l’Aïd-el-Fitr, la fête marquant la fin du jeûne. Initialement centrée sur la spiritualité, elle est devenue, dans de nombreux foyers, la « fête des petits ». On y observe une prolifération de cadeaux, notamment des jouets technologiques (consoles de jeux, smartphones) qui remplacent les jouets traditionnels d’autrefois.

Le marché s’est adapté, proposant des promotions agressives et des décors festifs qui sacralisent le shopping. Le centre commercial devient un lieu de rassemblement où l’expérience de la communauté se vit à travers l’achat. Certaines familles préparent chaque année les mêmes plats pour célébrer la fin du ramadan et l’Aïd-el-Fitr : la soupe hlalem avec des merguez, la mloukhia, ou encore la charmoula et le poisson salé.

Cette journée est l’occasion d’un rassemblement familial : les convives dégustent des pâtisseries traditionnelles et portent des vêtements neufs. Les enfants reçoivent une somme d’argent (mahba).

Le marché français s’est adapté : les supermarchés proposent désormais des produits spécifiques, allant des feuilles de brik aux raviolis halal, permettant un mélange des genres culinaires (on peut manger des frites ou des pizzas à l’Iftar pour faire plaisir aux enfants. Les catalogues des supermarchés français mettent à l’honneur ces périodes particulières de l’année.

Publication Facebook du supermarché Carrefour, 2026.

Un idéal de sobriété contrarié

Le ramadan est intrinsèquement lié à une volonté de purification du corps et de l’esprit. En s’abstenant de nourriture, de tabac et de parfums, le croyant cherche à retrouver une pureté originelle. Paradoxalement, cette quête d’ascétisme se heurte souvent à une surconsommation ostentatoire.

Une forme de surconsommation s’empare parfois des consommateurs. On achète plus que nécessaire, et le gaspillage alimentaire devient un problème réel. Bien que le jeûne ait pour but de faire ressentir la faim telle que la vivent les pauvres, l’abondance des tables de rupture de jeûne contredit parfois cet idéal de sobriété. Mais cette générosité a aussi un versant positif : les rituels oblatifs (sadakkah) se multiplient, avec des dons de nourriture et d’argent aux plus démunis pour s’assurer que personne ne reste sans repas pour la rupture du jeune ou l’Aïd. Plusieurs plateformes en ligne permettent ainsi de récolter des dons.

Un rite en constante évolution

Le ramadan n’est pas une pratique figée dans le temps. Il est le fruit d’un syncrétisme culturel permanent où les valeurs ancestrales de l’islam rencontrent les forces de la mondialisation et du capitalisme. Que ce soit à Tunis, Paris ou ailleurs, la nourriture reste le marqueur identitaire le plus puissant de ce mois. Elle permet de passer du « moi privé » au « nous collectif », transformant chaque bouchée en un acte de résistance culturelle ou de dévotion spirituelle.

Pour les spécialistes du marketing et les sociologues, le ramadan est devenu un laboratoire fascinant pour observer comment le sacré peut cohabiter avec le matériel, prouvant que, même dans l’abstinence, l’humain reste un « homo consumericus ».

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.


Texte intégral (2006 mots)
Margot Robbie interprète le rôle de Cathy dans *Hurlevent*, d’Emerald Fennell, la dernière adaptation cinématographique en date du classique de la littérature anglaise. Warner Bros Pictures.

Le roman anglais les Hauts de Hurlevent (1847), d’Emily Brontë, très populaire, a été adapté une quinzaine de fois au cinéma et à la télévision, la plupart du temps avec des partis pris marqués qui tendent à romantiser la violence du livre. Hurlevent, réalisé par Emerald Fennell, actuellement à l’affiche, n’y fait pas exception.


Classique de la littérature, considéré comme le dernier opus du romantisme anglais, les Hauts de Hurlevent ont fait l’objet de nombreuses adaptations à la télévision et au cinéma, dont la dernière en date met en scène Jacob Elordi et Margot Robbie. La première partie du livre raconte l’arrivée dans la famille Earnshaw de Heathcliff, bohémien de Liverpool, et son histoire d’amour tragique avec sa demi-sœur Cathy. La seconde partie raconte la vengeance de Heathcliff contre les deux familles qui l’ont humilié.

Cette phrase tirée du roman, Heathcliff la dit à propos d’Isabelle, la sœur de son rival, qu’il a épousé dans le seul but de le faire souffrir :

« Elle a vu en moi un héros de roman et a attendu de ma chevaleresque dévotion une indulgence illimitée. C’est à peine si je puis la regarder comme une créature douée de raison, après l’obstination qu’elle a mise à se forger de moi une idée fabuleuse et à agir d’après les fausses impressions qu’elle se plaisait à entretenir. »

Mais de tels propos pourraient aussi s’appliquer à tous les réalisateurs qui ont fait du personnage de Heathcliff un héros romantique maudit pour minimiser, voire excuser, sa violence. Les différentes adaptations du livre font en effet des choix récurrents de coupures ou de mises sous silence de certains aspects du livre, qui ne sont pas neutres politiquement.

Une deuxième partie du roman occultée

Le premier parti pris récurrent des réalisateurs consiste à n’adapter que la première partie du roman. On en fait alors une histoire d’amour maudite où les caractères de Cathy et de Heathcliff sont lissés pour les présenter en victimes d’un ordre social et familial, à l’image du couple mythique de Roméo et Juliette.

Emily Brontë s’est beaucoup inspirée des romans noirs et gothiques de son temps mais, comme le souligne Michel Mohrt dans sa préface : « Elle est entrée dans des lieux communs, pour les “faire vrai[s]”, ce qui est, selon Alain, la définition du génie. » Cette interprétation des personnages, une fois portés à l’image, est donc particulièrement ironique.

N’adapter que la première partie du roman renvoie les Hauts de Hurlevent à la catégorie des histoires d’amour sans vagues ni originalité alors qu’il s’agit, non d’un roman d’amour, mais d’un « grand roman métaphysique ». Emily Brontë met en scène le combat et la chute de la plupart des personnages face au mal, incarné par Heathcliff, un mal qui les submergera presque tous.

Le « bad boy » de la lande

La violence d’Heathcliff est présente dès le début du roman mais, même lorsque les films adaptent l’intégralité du livre, elle est subtilement édulcorée. Par exemple, une scène du livre dépeint Heathcliff tandis qu’on lui offre un poney, de même que son demi-frère Hindley. Mais celui de Heathcliff se met peu après à boiter ; il demande alors à Hindley de l’échanger contre le sien, sans quoi il utilisera son influence sur leur père pour obtenir ce qu’il veut. Hindley se fâche et lance une grosse pierre sur Heathcliff, avant de céder.

Dans la version adaptée par Kosminsky en 1992 la scène est quasiment la même, sauf que c’est le poney d’Hindley qui boite et lui qui demande l’échange. Heathcliff refuse, et Hindley lui lance la fameuse pierre avant de renoncer.

Les caractères représentés ne sont plus du tout les mêmes. Dans le livre, Hindley se voit dépossédé de son statut de fils unique par l’arrivée tardive de Heathcliff qui, lui, utilise son ascendant sur leur père pour obtenir ce qu’il veut. Alors que dans le film, il est déjà la victime gratuite d’un frère tyrannique.

Peau noire, acteur blanc

Un autre point systématiquement occulté est l’origine de Heathcliff ainsi que sa couleur de peau. Or, cette question n’est pas du tout anecdotique pour ce qui est de la violence qui imprègne le roman. Dans le livre, le père Earnshaw revient un jour de Liverpool avec un jeune bohémien qu’il dit avoir trouvé dans la rue. Heathcliff n’est donc pas blanc, et si ce n’est jamais central dans l’intrigue (contrairement à son origine sociale), ses origines lui sont rappelées régulièrement.

À l’exception de la version d’Andrea Arnold en 2011, tous les acteurs ayant joué Heathcliff sont identifiés comme blancs et aucun n’est identifié comme originaire de la communauté rom. L’invisibilisation des personnes racisées au cinéma n’a rien de nouveau en soi, même si, pour la première fois, la question a été soulevée publiquement dans l’adaptation de 2026.

Ce refus systématique de représenter un couple mixte – en opposition avec le livre – rejoint le choix des réalisateurs de transformer cette histoire en un conte classique dans le style des Disney des années 1950, où toute la complexité est évacuée au profit d’une lecture faussement dépolitisée du couple.

La question de l’inceste

La démarche du père Earnshaw ramenant un enfant inconnu trouvé dans la rue et éludant toutes les questions quant à son origine a légitimement questionné les critiques du livre. Eric Solomon fait l’hypothèse que Heathcliff serait le fils biologique d’Earnshaw, ce qui introduirait le thème de l’inceste dans la relation entre Cathy et Heathcliff. Sous cet angle, des phrases de Cathy comme « Je suis Heathcliff » ou le fait que leur amour ne soit jamais consommé prennent une dimension nouvelle.

Selon cette hypothèse, la violence de leur relation vis-à-vis du reste du monde devient le reflet de la violence de l’inceste lui-même et rend évidemment leur amour beaucoup moins désirable. Cette éventualité, qui irait nettement à rebours d’une lecture romantique du livre, n’est jamais traitée dans ses adaptations cinématographiques.

Une relation malsaine

Si Heathcliff bénéficie d’un traitement de faveur, c’est aussi le cas de Cathy dont la violence symbolique, présente dès le début du livre, est largement édulcorée. Par exemple, Lorsque son père ramène Heathcliff de Liverpool à la place du cadeau qu’elle a demandé (une cravache, souligne fort justement Raymond Las Vergnas dans son analyse du livre), Cathy manifeste sa colère à l’égard du nouveau venu. Dans la version de William Wyler en 1939, le père ramène toujours l’enfant, mais aussi des cadeaux pour Cathy et Hindley, invisibilisant de fait le conflit potentiel.

La seule violence récurrente de Cathy, dans les adaptations du roman, est la scène où elle explique qu’épouser Heathcliff serait se dégrader elle-même, et sa trahison devenant la justification de la violence de Heathcliff, tel un péché originel.

Cette justification ne saurait tenir face à la seconde partie du roman où les enfants deviennent les victimes expiatoires de crimes imaginaires. Citons seulement la haine de Heathcliff pour la fille de Cathy, morte en couche, et qu’il juge donc responsable de la mort de sa mère ; ou comment le même Heathcliff laisse mourir son fils en refusant d’appeler un médecin pour pouvoir hériter, par un habile jeu de mariage, de la demeure de son rival.

Des adaptations politiques

En choisissant de ne pas adapter la seconde partie et en rendant les personnages plus lisses qu’ils ne le sont dans la première partie du roman, il se dégage la volonté de rendre la relation entre Cathy et Heathcliff enviable pour le spectateur. À la relation violente et malsaine est substitué un amour total et idéal empêché par les contingences du monde.

Or, le Heathcliff de la seconde partie est indissociable de celui de la première. Sa volonté de détruire les enfants des deux familles n’est que la continuité de son amour total pour Cathy qui n’en tolère aucun autre entre eux ni autour d’eux. En occultant la réalité de cette relation, les cinéastes successifs ont présenté une vision romantisée de la violence pour la rendre désirable, ce qui n’est pas du tout la façon dont le livre apparaît au lecteur.

La version de 2026, dans la lignée des « dark romances » qui rencontrent un grand succès ces dernières années en librairie, ne fait d’ailleurs qu’enfoncer le clou de ce constat en retirant à Heathcliff tout son sous-texte social pour l’attribuer à Nelly, la gouvernante et narratrice du livre.

Reste à savoir si cette façon de romantiser la violence perpétue ou non les stéréotypes de genre. La chercheuse en information et communication Magali Bigey explique que les lectrices de « dark romance » ne sont pas aussi passives que l’on croit et j’ai tendance à la rejoindre sur ce point. Mais lire et regarder sont deux actions très différentes qui ne nécessitent pas le même engagement. À ce titre, je pense que la répétition d’images vendant la violence comme preuve ultime d’amour doit nous questionner collectivement.

The Conversation

Maxime Parola ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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