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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

30.06.2026 à 16:51

Le Viêt Nam a franchi le cap des 100 millions d’habitants. Et demain ?

Gilles Pison, Anthropologue et démographe, professeur émérite, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN); Ined (Institut national d'études démographiques)
Catherine Scornet, maître de conférences au département de sociologie, Aix-Marseille Université (AMU); Institut de recherche pour le développement (IRD)
La hausse de la population devrait ralentir dans les prochaines décennies, et une baisse pourrait survenir dans la seconde moitié du siècle.

Texte intégral (3464 mots)

Le Viêt Nam vient de franchir le seuil de 100 millions d’habitants et sa population continue d’augmenter. Jusqu’où ? À quoi la population du pays ressemblera-t-elle demain ? Retraçons l’évolution démographique du Viêt Nam et comparons-la à celles d’autres pays d’Asie pour repérer les spécificités vietnamiennes.


La population du Viêt Nam a atteint 100 millions d’habitants en 2023. Le pays en comptait moins de la moitié (46 millions) il y a cinquante ans, en 1976, lors de sa réunification sous le nom de République socialiste du Viêt Nam, et seulement un sixième (16 millions) il y a cent ans, en 1926 (Figure 1).

Figure 1. Évolution de la population du Viêt Nam depuis 1900 et projections jusqu’en 2100. Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, « Population & Sociétés », 645, Fourni par l'auteur

D’après les projections moyennes des Nations unies, la population devrait continuer de croître et pourrait atteindre un maximum de 110 millions au milieu du XXIᵉ siècle, avant de diminuer jusqu’à 92 millions en 2100. Ce scénario fait l’hypothèse que la fécondité, estimée à 1,9 enfant en moyenne par femme en 2023, va baisser jusqu’à atteindre 1,7 enfant par femme en 2100.

Comment la population du Viêt Nam a-t-elle atteint 100 millions ? Pourquoi la croissance devrait-elle s’arrêter prochainement ? Et à quoi la population du pays ressemblera-t-elle demain ?

La croissance est liée à la transition démographique

L’importante augmentation de la population du Viêt Nam au XXᵉ siècle et au début du XXIᵉ est liée à la transition démographique. Comme partout dans le monde, la mortalité a baissé, notamment celle des enfants, entraînant un excédent des naissances sur les décès. La croissance de la population a atteint un pic de plus de 3 % par an au milieu des années 1950 et diminue depuis d’année en année, du fait d’une baisse de la fécondité.

En 2023, les Vietnamiennes mettent au monde 1,9 enfant en moyenne chacune comme déjà mentionné, au lieu de 6 enfants dans les années 1960 et au début des années 1970. La figure 2 permet de comparer l’évolution de la fécondité au Viêt Nam avec celles de trois autres pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est : la Chine, la Corée du Sud et la Thaïlande.

Figure 2. Évolution de la fécondité au Viêt Nam, en Corée du Sud, en Chine et en Thaïlande, de 1950 à 2023. Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, « Population & Sociétés », 645, Fourni par l'auteur

La politique vietnamienne d’un ou deux enfants

Il y a quatre-vingts ans, les autorités du Nord-Vietnam, inquiètes de la croissance rapide de la population à l’époque, et souhaitant la ralentir, ont mis en place une politique de limitation des naissances. En 1963, le gouvernement restreint d’abord la famille à trois enfants, fixant la norme à deux ou trois enfants espacés chacun de cinq à six années.

La politique devient plus restrictive en 1988 : la règle devenant alors « un ou deux enfants » par couple.

Elle s’applique aux familles qui vivent en ville ou dans des zones de fort peuplement (zones industrielles, régions rurales du delta du fleuve Rouge et du delta du Mékong ou plaines des provinces côtières).

La politique est, en revanche, moins restrictive envers les ethnies minoritaires des régions pauvres, isolées et peu peuplées ; elle les autorise à avoir trois enfants.

La politique de limitation des naissances a-t-elle joué un rôle ?

La politique d’un ou deux enfants est-elle responsable de la baisse de la fécondité au Viêt Nam ? La question se pose de façon générale pour tous les pays du Sud, notamment ceux d’Asie, dont les gouvernements ont tous cherché à limiter les naissances lorsque la population augmentait rapidement et où la fécondité a fortement baissé. C’est le cas de la Corée du Sud, de la Chine et de la Thaïlande, la baisse ayant été plus précoce et plus rapide dans ces pays qu’au Viêt Nam, et la fécondité y ayant atteint des niveaux encore plus bas en 2023 – respectivement 0,7 enfant par femme, 1,0 et 1,2 (Figure 2).

Le gouvernement chinois a, par exemple, cherché à limiter les naissances dès le milieu des années 1950, mais il faut attendre le début des années 1970 pour que cette politique soit confirmée puis renforcée ensuite, notamment en 1979 avec la politique de l’enfant unique.

En Thaïlande, la fécondité a baissé au même moment qu’en Chine, et aussi vite. Mais la politique n’a pas été coercitive : elle a consisté, dès les années 1970, en mesures incitatives, telles que la libéralisation de l’avortement et de la stérilisation, et aides financières à la scolarisation et à l’économie agricole domestique pour les couples se limitant à deux enfants.

En Corée du Sud, la baisse rapide de la fécondité s’est produite quelques années plus tôt, avec des mesures visant à promouvoir la contraception et la stérilisation, mais sans mesures coercitives également.

La politique de limitation des naissances du Viêt Nam a finalement été intermédiaire entre celle de la Chine et celles de la Corée du Sud et de la Thaïlande, associant coercition comme la première (avec sa politique d’un ou deux enfants) et incitations.

Quant au rôle qu’ont joué ces politiques, il est difficile de le mesurer. Si la fécondité a baissé aussi vite dans les années 1970 et 1980 en Chine et en Thaïlande, c’est avant tout parce que, à l’époque, les familles dans ces pays souhaitaient avoir moins d’enfants – comme partout lorsque l’instruction progresse et les conditions de vie s’améliorent.

Changement de cap : quand l’État cherche à relancer la natalité

Inquiet du vieillissement rapide de sa population (voir les pyramides des âges de la figure 3), le gouvernement vietnamien a progressivement assoupli la politique d’un à deux enfants à la fin des années 2010, puis l’a définivement abandonnée en 2025 et prône désormais la famille à deux enfants.

Comme dans d’autres domaines, le Viêt Nam a suivi la Chine dans ce revirement, cette dernière ayant supprimé la politique de l’enfant unique en 2015 et institué en 2021 la politique de trois enfants – sans effet jusqu’ici apparemment, la fécondité chinoise n’ayant jamais été aussi basse.

Figure 3. Pyramide des âges de la population du Viêt Nam en 2025 et projection en 2075. Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, « Population & Sociétés », 645, Fourni par l'auteur

La sélection du sexe des enfants

La proportion de garçons chez les nouveau-nés a augmenté depuis les années 2000 au Viêt Nam, atteignant 114 garçons pour 100 filles dans la deuxième moitié des années 2010 (Figure 4). Le même type de hausse a été observé vingt ans plus tôt en Corée du Sud et en Chine, pays pionniers dans ce domaine.

Figure 4. Évolution du rapport de masculinité à la naissance au Viêt Nam, en Corée du Sud et Chine, depuis 1950. Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, Population & Sociétés, 645, Fourni par l'auteur

La hausse du rapport de masculinité à la naissance dans ces pays vient du désir marqué d’avoir au moins un garçon et aux avortements sélectifs de filles pratiqués pour y arriver. Plus précisément, le phénomène résulte de la conjonction de trois phénomènes : la réduction de la taille des familles, la volonté d’avoir un garçon à tout prix et la diffusion de l’échographie.

Mais tous les pays d’Asie ne sont pas touchés ; la Thaïlande, par exemple, ne l’a jamais été. En Inde, le phénomène ne s’est développé que dans le nord du pays. Il en est de même au Viêt Nam où le Nord est plus touché que le Sud, avec un rapport de masculinité des naissances particulièrement élevé dans le delta du fleuve Rouge et les régions montagneuses du Nord (Figure 5).

Ce contraste Nord-Sud est lié à des différences culturelles. Le delta du fleuve Rouge, au Nord, a été occupé par la Chine pendant plus de mille ans et cette région est la plus marquée du pays par l’influence chinoise et les traditions confucéennes. Dans ce type de région, les garçons sont souvent préférés, car c’est à eux qu’incombent la perpétuation de la lignée familiale et le devoir de piété filiale manifesté par le culte des ancêtres.

En revanche, le delta du Mékong, au Sud, a fait partie pendant plusieurs siècles de l’Empire khmer et est culturellement proche du Cambodge et de la Thaïlande.

Figure 5. Rapport de masculinité à la naissance par grandes régions au Viêt Nam, en 2024. Figure reprise de Pison et Scornet, 2026, _Population & Sociétés_, 645, Fourni par l'auteur

Des générations avec les garçons surreprésentés : quelles conséquences ?

Le déséquilibre des sexes à la naissance régresse depuis quelques années, et le rapport de masculinité pourrait retrouver à terme son niveau normal, comme en Corée du Sud. Toutefois, des générations d’enfants vietnamiens où les garçons sont surreprésentés sont déjà nées. Ces garçons risquent d’en subir les conséquences tout au long de leur vie, notamment lorsqu’ils auront l’âge de se mettre en couple : les filles, minoritaires, n’auront pas de difficultés à trouver un conjoint, alors qu’une partie des garçons se retrouveront sans partenaire.

Quant aux perspectives démographiques, elles doivent en tenir compte : les premières générations touchées, celles nées au milieu des années 2000, arrivent en effet à l’âge d’avoir des enfants. Les femmes, peu nombreuses, mettront peu d’enfants au monde au total, insuffisamment pour remplacer leur génération : avec 105 garçons pour 100 filles, il faut déjà 2,1 enfants en moyenne par femme pour assurer le remplacement ; avec 113 garçons pour 100 filles, comme dans la deuxième moitié des années 2010, il en faut 2,2.

La croissance démographique du Viêt Nam pourrait ralentir plus vite qu’imaginé en ne considérant que la seule baisse de la fécondité. Le vieillissement démographique en serait accéléré, comme c’est déjà le cas en Corée du Sud et en Chine, pays pionniers en matière de sélection du sexe, où elle s’est développée vingt ans avant le Viêt Nam.

Reste à voir si le Viêt Nam va suivre le même chemin que ses voisins pour ce qui est de l’évolution de sa fécondité. Après avoir baissé dans les années 1970 à 1990, l’indicateur de fécondité semble s’être à peu près stabilisé autour de 2 enfants par femme depuis 2000. Va-t-il se maintenir à ce niveau, ou baisser jusqu’à des niveaux nettement moindres, tels qu’ils sont désormais observés dans les deux grandes régions du Sud (celles du Sud-Est et du delta du Mékong) et comme en Corée du Sud, en Chine et en Thaïlande ?

Ces pays ont, en effet, jusqu’ici devancé le Viêt Nam dans les évolutions de fécondité. Celle du Viêt Nam pourrait atteindre des niveaux encore plus bas qu’aujourd’hui dans les prochaines années si le pays suivait là aussi ses voisins.


Ce texte est adapté d’un article publié par les auteurs dans Population et Sociétés, n° 645 : « Viêt Nam : 100 millions d’habitants aujourd’hui, combien demain ? ».

The Conversation

Gilles Pison a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche française et des National Institutes of Health américains

Catherine Scornet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2114 mots)

Dans les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso) et au Nigeria voisin, les armées sont depuis longtemps en butte à des rébellions djihadistes – rébellions qu’elles alimentent régulièrement en massacrant des civils soupçonnés de déloyauté, ou simplement en commettant des « bavures » sanglantes. Ces derniers temps, toutefois, on semble constater une légère amélioration en la matière : apparemment, les armées tuent moins de civils qu’auparavant. Il convient toutefois de bien comprendre que les chiffres dont on dispose ne sont que des estimations et, surtout, que cette amélioration s’explique par le fait que les populations ont souvent fui les zones des combats…


On sait depuis longtemps que les massacres de civils sont contreproductifs pour les stratégies de guerre contre-insurrectionnelle qui visent à isoler les éléments rebelles en gagnant les esprits et les cœurs de la population.

Au Sahel, l’une des raisons de la résilience des groupes djihadistes tient justement aux nombreuses violations des droits de l’homme commises par les forces de défense et de sécurité. Ces brutalités n’ont pas seulement poussé des jeunes à chercher refuge dans les bras des insurgés pour échapper à l’arrestation arbitraire, à l’exécution extra-judiciaire ou à la torture en prison. En pratique, elles ont aussi légitimé le discours de djihadistes se présentant comme les défenseurs de la communauté des musulmans face à des pouvoirs impies et prédateurs.

Des abus multiples

Du Burkina Faso au Nigeria en passant par le Mali et le Niger, on ne compte plus les massacres perpétrés par des militaires, leurs supplétifs miliciens et, dans certains cas, leurs partenaires russes. Un rapport de Human Rights Watch, rendu public le 2 avril dernier, a ainsi montré que, entre janvier 2023 et août 2025, les troupes de Ouagadougou et de Bamako avaient tué trois à quatre fois plus de civils que les groupes djihadistes qu’elles étaient censées combattre : sur cette période, 1 800 personnes ont été tuées au total, dont 1 200 par les forces gouvernementales.

Ce n’est pas nouveau : en 2023, le Sénat français avait fini par reconnaître que, sur les années 2020-2021, du temps où les soldats de l’opération Barkhane (2014-2022) étaient encore déployés sur le terrain, les militaires et miliciens maliens, burkinabè et nigériens avaient éliminé autant de civils que les djihadistes.

Au Nigeria, des bases de données ont également révélé que les forces gouvernementales étaient à l’origine de la mort de plus de 55 % des victimes des affrontements recensés avec Boko Haram entre 2007 et 2019.

Il est évidemment difficile de tenir un décompte précis des hostilités. Mais la tendance générale est confirmée par les témoignages recueillis sur place. À Bama, dans le nord-est du Nigeria, un paysan se plaignait par exemple des exactions de la mouvance Boko Haram tout comme de celles de l’armée. « Mais les soldats sont pires », concluait-il après la mort de deux de ses enfants abattus par des militaires alors qu’ils étaient partis travailler aux champs. Un réfugié de Baga Kawa, un petit port de pêche du côté nigérian du lac Tchad, estimait de son côté que « la plus grande menace pour les populations, c’est l’armée, car c’est elle qui nous tue ».

Les abus contre des civils prennent diverses formes, de l’exécution extra-judiciaire au viol en passant par l’extorsion, les mauvais traitements ou la détention illégale. Au Nigeria, c’est aujourd’hui l’armée de l’air qui est à la manœuvre en bombardant des marchés et des villages entiers. Officiellement, l’objectif est de s’en prendre à des camps de Boko Haram. Chaque fois, la hiérarchie parle d’erreurs qui, en l’occurrence, tuent des dizaines de paysans ayant eu pour tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

Au Burkina Faso, ces bavures sont plutôt le fait des escortes qui tirent à vue sur tout ce qui bouge lorsqu’elles encadrent les convois chargés de ravitailler les villes de province assiégées par des djihadistes. À l’occasion, les bataillons d’intervention rapide, créés fin 2022 par le capitaine Ibrahim Traoré quelques mois après son arrivée au pouvoir à l’issue d’un putsch militaire, opèrent aussi des raids meurtriers dans les campagnes, sans même prévenir les troupes régulières stationnées à proximité.

Le rôle des milices

Assurément, l’arrivée au pouvoir de juntes militaires et la « milicianisation » de la réponse à la menace djihadiste ont beaucoup joué contre le respect des droits de l’homme en temps de guerre. Dans la région, les autorités ont en effet cherché à pallier le manque d’effectifs de leurs troupes en confiant à des supplétifs le soin d’assumer les tâches les plus sales de la lutte contre le terrorisme. Selon le rapport précité de Human Rights Watch à propos du Burkina Faso, les pires abus ont ainsi été enregistrés quand l’armée est intervenue aux côtés des miliciens koglweogo, les VDP (Volontaires pour la défense de la patrie).

Le Niger pourrait à présent connaître le même sort : la junte y a formalisé en mars 2026 des organisations territoriales d’autodéfense appelées à être équipées en armes pour repérer, dénoncer et arrêter les suspects. En pratique, ces milices peuvent tuer des civils en toute impunité car elles rendent peu de comptes à des militaires qui bénéficient eux-mêmes de l’immunité du secret-défense.

Ces dernières années, cependant, les forces gouvernementales de pays comme le Burkina Faso (depuis 2025) ou le Nigeria (depuis 2020) semblent moins directement impliquées dans des massacres à grande échelle. Faut-il y voir une professionnalisation des pratiques militaires ? Se pourrait-il donc que les officiers nigérians et burkinabè soient davantage conscients des effets pervers de ces tueries qui légitiment et renforcent les groupes djihadistes ?

Des militaires et des djihadistes plus « aimables » ?

L’hypothèse selon laquelle les militaires auraient amélioré leur comportement est évidemment avancée par les premiers intéressés. Elle est également favorisée par certains coopérants occidentaux qui, au Nigeria, veulent continuer de croire aux mérites de formations censées apprendre le respect des droits de l’homme aux soldats africains. Dans le cas de la France, par exemple, une telle perspective correspond bien à la volonté de faire oublier les échecs de l’opération Barkhane au Sahel en se repositionnant vers les pays du golfe de Guinée et en renouant le dialogue avec le Tchad, dont le président Mahamat Idriss Déby a officiellement été reçu à l’Élysée en janvier 2026.

D’ordre tactique et non humanitaire, le souci d’épargner des vies humaines pourrait aussi répondre à l’évolution de certains groupes djihadistes, qui ont dû apprendre à composer avec la population à mesure qu’ils s’enracinaient dans les campagnes. Au Nigeria, la branche ralliée à l’organisation État islamique, ISWAP (Islamic State West Africa Province), a ainsi la réputation d’être plus respectueuse des civils que les autres factions de la mouvance Boko Haram.

Au Burkina Faso, le JNIM (Jamāʿat nuṣrat al-islām wal-muslimīn) d’Iyad ag-Ghali et la Katiba Macina d’Amadou Kouffa ont également adouci leur position. Depuis 2021, ils ne communiquent plus de vidéos d’exécutions de femmes adultères. En 2025, l’adjoint d’Amadou Kouffa, Mahmoud Barry, dit « Abou Yehiya », a pour sa part commencé à diffuser des prêches invitant ses combattants à éviter les bavures et à épargner les civils. L’objectif est, tout à la fois, d’obtenir le soutien de la population et de recruter des jeunes en les conviant à participer à la protection de leurs communautés contre les exactions des forces burkinabè et des katibas rivales de l’État islamique au Sahel.

De l’invisibilisation des massacres

Plusieurs éléments invitent cependant à relativiser l’éventualité d’une « humanisation » des belligérants de la zone. Tout d’abord, il semble peu probable que les armées de la région aient pu soudainement améliorer leur comportement quand on connaît leurs fragilités structurelles, la faiblesse de leurs chaînes de commandement, la récurrence de leurs mutineries, leur indiscipline notoire, la rapidité de leurs recrutements, la réduction des temps de formation et le temps long que requiert un véritable reformatage des appareils sécuritaires.

L’hypothèse d’un adoucissement des stratégies de répression ne correspond pas non plus au durcissement des juntes au pouvoir dans les trois pays qui composent l’Alliance des États du Sahel, à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger, qui se sont tous retirés de la Cour pénale internationale.

En réalité, les abus sont moins visibles parce que les médias ont été verrouillés par les dictatures en place. Les journalistes occidentaux comme africains n’ont quasiment plus accès aux zones de conflit, ou bien doivent être « embarqués » dans des unités militaires, comme au Nigeria. La tendance est d’autant plus marquée que les forces gouvernementales ont elles-mêmes perdu du terrain. Dans la région nigériane du Borno, par exemple, l’armée s’est retranchée à l’intérieur de grosses casernes, les supercamps, qui laissent le champ libre aux insurgés dans les campagnes. Dans le nord et l’est du Burkina Faso, les soldats se sont repliés dans les villes et sont avérés incapables de protéger les VDP actifs dans les campagnes, qui ont commencé à déserter et qui sont en conséquence moins à même de commettre des atrocités contre les villageois suspectés de sympathies djihadistes.

La politique de la terre brûlée, à cet égard, explique pour beaucoup la réduction des massacres. Dans les zones de conflit, les populations rurales ont, en effet, été évacuées manu militari vers des camps de déplacés, ou bien sont parties d’elles-mêmes vers les villes. Dans les campagnes, il y a tout simplement moins de gens à tuer pour les belligérants. Mais une telle situation ne laisse guère présager une sortie de crise.

The Conversation

Marc-Antoine Pérouse de Montclos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2460 mots)
Photo postée sur le compte X du « Quotidien du Peuple », principal journal chinois, le 13 février 2026, accompagnée de cette légende : « Trente bébés pandas géants ont récemment été réunis au Centre chinois de conservation et de recherche sur le panda géant et à la Base de recherche de Chengdu pour l’élevage du panda géant à l’occasion de la Fête du Printemps. Au total, 45 bébés pandas sont nés dans ces deux centres d’élevage en 2025. » En bas à droite, le logo de l’agence de presse nationale Xinhua. Compte X du Quotidien du Peuple

Animal tardivement découvert par l’Occident, le panda géant est devenu au fil des décennies un symbole savamment construit par Pékin, bien plus politique que culturel. La séquence diplomatique de fin 2025 — marquée par le départ des pandas de Beauval et la visite présidentielle en Chine — a rappelé au grand public l’importance de cette mascotte. Sur les réseaux sociaux, la Chine utilise la puissance émotionnelle du panda pour tisser des liens affectifs avec l’audience mondiale. Une opération de charme numérique dont l’efficacité tient à un ressort psychologique universel, celui de l’attendrissement face aux traits juvéniles.


À la fin de l’année 2025, des pandas se sont imposés, contre toute attente, comme l’un des sujets visibles de la vie médiatique et diplomatique française. Cette attention est d’abord liée au départ du couple de Huan Huan et Yuan Zi, les deux pandas géants qui avaient vécu treize ans au ZooParc de Beauval avant de regagner la Chine le 25 novembre 2025. Motivé notamment par l’état de santé de Huan Huan, leur retour à Chengdu a suscité une forte émotion : cérémonies d’adieu, reportages nostalgiques, vidéos de fans et messages affectueux sur les réseaux sociaux ont rappelé que ces animaux étaient devenus de vraies célébrités en France et des symboles de la relation franco-chinoise.

Quelques jours plus tard, la visite d’État d’Emmanuel Macron en Chine, du 3 au 5 décembre, a replacé les pandas au centre du récit diplomatique. À Chengdu, Brigitte Macron a retrouvé Yuan Meng, premier panda né en France en 2019, et dont elle est la marraine. Parallèlement, la Chine annonçait un nouveau cycle de coopération avec la France autour du panda géant, avec l’arrivée prévue d’un nouveau couple à Beauval en 2027.

Derrière cette séquence apparemment attendrissante se pose pourtant une question centrale de communication internationale : comment un animal simplement perçu comme mignon, inoffensif et universellement aimable peut-il devenir une ressource stratégique de diplomatie publique et d’influence, notamment numérique ?

Un symbole politique réinventé par l’histoire

Contrairement à une idée largement répandue aujourd’hui, le panda géant n’a pas toujours occupé une place centrale dans l’imaginaire politique chinois. Les références à cet animal demeurent relativement rares dans les registres historiques et littéraires chinois, et sa découverte par le monde occidental ne remonte qu’à 1869, lorsque le missionnaire français Armand David en propose la première description scientifique.

Ce n’est qu’au XXe siècle que le panda acquiert une visibilité internationale croissante, avant d’être progressivement investi d’une fonction politique et diplomatique. Les premières utilisations diplomatiques du panda remontent à la République de Chine durant la Seconde Guerre mondiale. Un épisode fondateur se produit en 1941, lorsque le régime nationaliste dirigé par le Kuomintang souhaite remercier le gouvernement américain pour son soutien à la Chine dans la guerre de résistance contre l’invasion japonaise. Madame Chiang Kai-shek organise alors l’envoi aux États-Unis de deux pandas géants, Pan Dee et Pan Dah. Le choix de ces animaux comme présents diplomatiques s’explique notamment par la popularité qu’ils avaient déjà acquise auprès du public américain à la suite de leur introduction en Occident par Harkness et Tangier-Smith dans les années 1930 et 1940.

La République populaire de Chine, instaurée en 1949, reprendra cet héritage en l’inscrivant dans un projet idéologique plus large.

Dans les années 1950, les recherches zoologiques et paléontologiques consacrées au panda furent mobilisées pour illustrer les principes du « matérialisme dialectique », promouvoir une conception socialiste de la science et contribuer à la construction de symboles nationaux enracinés dans le territoire chinois. Le panda apparaît ainsi moins comme un symbole culturel immémorial que comme une construction politique relativement récente, associée à la légitimation scientifique, nationale et diplomatique du régime.

Depuis les années 1950, la diplomatie du panda — qui s’inscrit dans la stratégie maoïste de la diplomatie du peuple — est petit à petit mise en pratique par Pékin. Originalement, cette diplomatie animalière chinoise vise à offrir ou louer des pandas géants à des pays partenaires pour symboliser l’amitié et la coopération. La diplomatie du panda est devenue populaire après la visite du président Richard Nixon en Chine en 1972 : le gouvernement de Mao Zedong envoya alors un couple de pandas comme cadeaux d’État aux États-Unis pour symboliser le dégel des relations sino-américaines.

First Lady Pat Nixon welcomes pandas to the National Zoo, 20 avril 1972, US National Archives.

Les pandas géants sont très rapidement devenus des stars médiatiques du fait de leur apparence attendrissante de peluches et de leur comportement maladroit. Dès lors, la diplomatie du panda s’est progressivement transformée en une pratique représentative de la diplomatie publique à la chinoise.

À partir des années 2010, les autorités chinoises ont mis en place une politique invitant les entreprises à « sortir du territoire (zou chu qu, 走出去) », c’est-à-dire à chercher à s’étendre dans des pays étrangers. Dans ce cadre, les médias chinois ont reçu des subventions conséquentes pour internationaliser leurs pratiques journalistiques et communicationnelles.

La mise en pratique de cette politique a été largement facilitée par l’essor précoce de la numérisation de la diplomatie publique en Chine. Celle-ci a rapidement fait du panda un animal médiatique emblématique. Symbole de bienveillance par excellence, le panda incarne l’image apaisée et amicale que Pékin entend projeter sur la scène internationale, en particulier à travers les réseaux sociaux.

La néoténie, ressort biologique d’une stratégie d’influence

La réussite du panda comme star de la diplomatie publique chinoise n’est pas seulement due à sa rareté en tant que trésor national de la Chine ; elle émane surtout de son image. En effet, les caractéristiques physiques du panda correspondent à ce que l’on décrit des traits considérés comme mignons. Selon l’éthologiste Konrad Lorenz, ces traits mignons correspondent à une néotonie (kindchenschema), terme qui désigne un ensemble de caractéristiques physiques juvéniles qui déclenchent chez l’humain une réaction émotionnelle positive face à ce qui est perçu comme mignon ou attendrissant.

Ce schéma de néotonie se manifeste par des caractéristiques physiques telles qu’un front haut et bombé, une tête disproportionnellement grande, un visage arrondi, de grands yeux, des joues pleines, ainsi que des membres courts ou épais. Quand ces éléments sont mobilisés, ces déclencheurs qualifiés de supra-naturels pourraient activer, entretenir et renforcer un sentiment d’attendrissement et de tendresse chez l’humain.

Enfin, cette néotonie favoriserait aussi le déclenchement de mécanismes innés, comme ceux consistant à exprimer ses émotions et, chez les adultes, à protéger les êtres jugés faibles et juvéniles. Dans ce cadre, bien que potentiellement dangereux, le panda incarne une figure hautement attachante : son visage rond, les cercles noirs entourant ses yeux, son allure pataude et ses mouvements maladroits contribuent à façonner une image attendrissante et inoffensive.

Le panda, visage bienveillant de la Chine

Dans ce contexte, une série d’enquêtes sur la diplomatie numérique du panda est menée depuis 2019 (voir ici, ici, ici ou encore ici. L’objectif est d’étudier la façon dont les autorités de Pékin utilisent les comptes Twitter (actuellement X) de leurs médias nationaux, dont l’agence de presse Xinhua, le journal Le Quotidien du Peuple ou encore la chaîne de télévision CGTN pour mettre en scène la diplomatie du panda.

Cette série d’enquêtes empiriques conduit à une conclusion éclairante. Loin d’être anodin et innocent, le contenu publié par Pékin sur Twitter sur le thème du panda revêt une dimension profondément politisée dans le cadre de la diplomatie numérique chinoise. À partir d’une analyse fine du discours et du contenu visuel de tous les tweets collectés, nous avons mis en évidence un double objectif stratégique de ces contenus sur le panda, d’apparence purement ludique et anodine.

Tout d’abord, ils se mettent au service de la diffusion du discours officiel chinois sur la scène internationale de manière subtile. Chaque fois qu’un événement diplomatique impliquant un panda se produit — par exemple la naissance d’un bébé panda dans un zoo étranger ou la célébration de l’anniversaire d’un panda loué à l’étranger, etc. —, les médias chinois en profitent pour rappeler les messages politiques de Pékin. Il s’agit soit de l’amitié sino-étrangère et de la coopération gagnant-gagnant, soit du rôle de la Chine comme puissance bienveillante et défendant la paix. Un tweet typique de ce type de message politisé est d’associer une photo attendrissante de panda à un commentaire qui souligne les bonnes relations entre la Chine et tel pays, ou à une déclaration d’un dirigeant chinois sur la coopération internationale.

Ensuite, ces tweets au sujet de pandas visent à accumuler du capital sympathie pour la Chine. Grâce à son attrait universel, le panda est devenu un vecteur d’émotion positive particulièrement efficace. Les médias chinois exploitent à fond ce filon en publiant massivement sur Twitter des photos attendrissantes, des vidéos amusantes, ou encore des images mouvantes (gifs) animées de pandas joueurs. Ces contenus visuels permettent d’accroître l’attractivité de la Chine par un placement stratégique d’images accompagnées d’un récit présentant le pays de façon positive (par exemple, « Les pandas géants enchantent les visiteurs du monde entier dans la base de Chengdu »). Autrement dit, grâce à cette mascotte vivante, la Chine cherche à mettre en œuvre une stratégie de nation branding ludique.

Comme nous l’avons formulé ailleurs, « l’image universelle du panda aide Pékin à surmonter les énormes difficultés de langue, de politique et de culture » dans [sa communication internationale]. Même sans comprendre le chinois ni avoir d’affinités particulières avec la Chine, les internautes peuvent être touchés par une vidéo ou une image attendrissante de panda et, inconsciemment, associer ce sentiment positif à l’image de la Chine elle-même. C’est une manière douce et « apolitique » d’influencer les perceptions.


Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hongkong (Références : ANR-25-CE41-4061/RGC-A-HKBU203/25).

The Conversation

Ce travail a été réalisé dans le cadre du projet PubDiplo, cofinancé par l’Agence nationale de la recherche (ANR) et le Research Grants Council (RGC) de Hong Kong (références : ANR-25-CE41-4061 / RGC-A-HKBU203/25).

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