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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (3270 mots)

L’ESSENTIEL

  • La Mongolie cherche à transformer son enclavement entre la Russie et la Chine en atout diplomatique, en s’appuyant notamment sur les enjeux environnementaux et le pastoralisme pour diversifier ses partenariats.

  • La récente COP17 à Oulan-Bator a servi cette stratégie en donnant à la Mongolie une visibilité internationale et en lui permettant de mobiliser des partenaires, comme la France, le Japon ou la Corée du Sud, sans s’éloigner pour autant de Pékin ni de Moscou.

  • Derrière cette ambition se joue le passage d’un État-tampon à un possible État-charnière : la Mongolie veut faire de son territoire et de ses infrastructures une ressource stratégique.


Le 28 août 2026, à Oulan-Bator, le président mongol Ukhnaagiin Khürelsükh clôturait la COP17, la conférence des Nations unies sur la lutte contre la désertification. Trois jours plus tard, le même dirigeant se trouvait à Bichkek, capitale du Kirghizstan, où il rencontrait successivement Xi Jinping et Vladimir Poutine en marge du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai.

Entre ces deux séquences politiques, le vocabulaire a changé du tout au tout : de la restauration des sols et de la résilience pastorale, on est passé à l’approvisionnement en carburant et au gazoduc destiné à relier la Sibérie occidentale au marché chinois.

La juxtaposition pourrait sembler artificielle. Elle décrit en réalité une seule et même stratégie : celle d’un pays qui tente de transformer sa position d’État enclavé entre deux géants en une fonction régionale plus large.

Une vulnérabilité transformée en capital diplomatique

La désertification n’est pas, pour la Mongolie, un sujet parmi d’autres. Environ 77 % du territoire national sont aujourd’hui considérés comme dégradés à des degrés divers, selon les données de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD). Dans un pays où l’élevage extensif conserve un poids économique et culturel considérable, cette dégradation touche directement l’emploi rural et favorise l’exode vers la capitale, laquelle concentre désormais près de la moitié de la population, sous l’effet conjugué des sécheresses et des dzud, ces hivers extrêmes qui peuvent décimer des cheptels entiers.

C’est cette vulnérabilité que la diplomatie mongole a choisi d’internationaliser plutôt que de la subir. Le pays avait déjà obtenu que 2026 soit proclamée Année internationale des parcours et des pasteurs. Accueillir la COP17 s’inscrit dans la continuité de cette démarche : la conférence a mis les parcours pastoraux, qui font vivre près de deux milliards de personnes dans le monde, au centre de l’agenda mondial du foncier, et a annoncé un portefeuille de 1,3 milliard de dollars destiné à la restauration des terres et à la résilience à la sécheresse dans 23 pays. Au cœur de cet ensemble figure la Rangelands Flagship Initiative, qui agrège 1,2 milliard de dollars correspondant à 45 projets. Elle représente donc l’essentiel du portefeuille annoncé. Toutefois, ces montants ne correspondent pas entièrement à des financements nouveaux et définitivement engagés : l’UNCCD précise que, sur les 1,3 milliard, 644,5 millions sont identifiés comme financements nouveaux et 216,4 millions seulement sont déjà confirmés et en voie de mise en œuvre.

Ce mécanisme est classique dans la diplomatie des puissances moyennes ou des petits États : convertir une fragilité nationale en expertise reconnue, à la manière de la Norvège sur la médiation ou de certains États insulaires sur le climat. La Mongolie construit, autour des steppes et du pastoralisme, sa propre niche diplomatique.

Un succès de mise en scène, un échec normatif

Il serait toutefois excessif de présenter la COP17 comme un triomphe du multilatéralisme. Les négociations sur un instrument international consacré à la sécheresse, déjà bloquées deux ans plus tôt à Riyad lors de la COP16, ont de nouveau échoué : plusieurs délégations africaines réclamaient un protocole contraignant, les représentants des États-Unis s’y sont opposés, et le dossier a été renvoyé à la COP18, prévue en 2028 à Charm el-Cheikh (Égypte). Une source diplomatique citée par Reporterre a résumé l’ambiance en évoquant un sommet simplement « sauvé » plutôt que réussi.

Pour la Mongolie, ce bilan normatif mitigé n’entame pas le succès de l’opération sur le plan de l’image. La conférence a rassemblé environ 25 000 participants, ce qui en fait le plus grand événement international organisé par le pays depuis le sommet du dialogue Europe-Asie (ASEM) de 2016.

Le Centre pour la diplomatie publique de l’université de Californie du Sud a explicitement analysé l’événement comme un exercice de « diplomatie de conférence » : accueillir un sommet mondial permet à un pays enclavé de gagner en visibilité et de mettre en scène ses propres initiatives, comme la campagne présidentielle « Un milliard d’arbres ».

Le « troisième voisin » à l’ère du « green hedging »

Ce succès d’image s’inscrit dans une stratégie plus ancienne : utiliser l’engagement climatique comme vecteur de soft power pour atténuer la vulnérabilité géopolitique d’un pays coincé entre deux voisins qui concentrent l’essentiel de ses échanges, la Chine absorbant à elle seule environ 90 % des exportations mongoles.

La Mongolie, 3,5 millions d’habitants, est enclavée entre la Russie et la Chine, seuls pays dont elle est frontalière. Encyclopedia Universalis

Cette formule prolonge la doctrine dite du « troisième voisin », théorisée au tournant des années 1990 et couramment associée à une remarque de l’ancien secrétaire d’État américain James Baker, pour qui la Mongolie disposait certes de deux voisins, mais pourrait faire des États-Unis un troisième. Depuis, cette politique a consisté à élargir l’espace diplomatique mongol par des relations avec des partenaires extra-régionaux : Washington, mais aussi Tokyo, Séoul, New Delhi, Istanbul ou encore l’Union européenne.

Ce qui change en 2026 tient moins à l’objectif qu’aux instruments mobilisés. La politique du « troisième voisin » reposait d’abord sur un équilibre entre partenaires diplomatiques et sécuritaires. Elle s’étend désormais à des formes d’interdépendance plus fonctionnelles : financement climatique, minerais critiques, infrastructures numériques.

Cette approche présente un avantage : elle est moins susceptible d’être perçue par Moscou ou Pékin comme une tentative de rééquilibrage stratégique frontal. Un exercice militaire conjoint avec les États-Unis peut susciter de la méfiance ; un forum sur la restauration des sols beaucoup moins, tout en permettant à la Mongolie de diversifier ses partenaires, ses financements et ses réseaux internationaux à moindre coût politique. On peut voir dans cette méthode une forme de _green hedging_, c’est-à-dire une manière d’utiliser la coopération environnementale pour diversifier les dépendances sans remettre frontalement en cause les relations avec les deux voisins.

Pékin, partenaire incontournable mais non exclusif

La relation avec la Chine a occupé une place particulièrement visible durant la conférence. La Chine avait apporté un soutien matériel à l’organisation de la COP17 et les médias chinois ont présenté l’espace consacré à son expérience en matière de restauration des terres comme le « China Corner » de l’événement. Sur le plan diplomatique, la visite du ministre chinois des affaires étrangères Wang Yi à Oulan-Bator, du 13 au 15 juin, a réaffirmé le partenariat stratégique sino-mongol quelques semaines avant une conférence dont la Mongolie entendait aussi faire une démonstration de sa capacité d’initiative diplomatique.

La rencontre entre Khürelsükh et Xi Jinping à Bichkek a confirmé cette centralité de la relation. Parmi les sujets évoqués figurait la sécurité des approvisionnements énergétiques. La Chine joue encore un rôle secondaire dans les importations de carburants de la Mongolie (environ 95 % proviennent traditionnellement de Russie), mais Oulan-Bator cherche depuis 2026 à accroître ses achats auprès de CNPC afin de diversifier ses sources d’approvisionnement. Cette ouverture vers la Chine souligne moins une nouvelle dépendance qu’une tentative de réduire la vulnérabilité liée au quasi-monopole russe.

Le second axe structurant de cette relation est énergétique. Le projet Power of Siberia 2, destiné à acheminer jusqu’à 50 milliards de mètres cubes de gaz sibérien vers la Chine via le territoire mongol, illustre la difficulté à distinguer l’annonce politique de l’engagement effectif. Relancé politiquement par la signature d’un mémorandum russo-chinois en septembre 2025, le projet reste bloqué sur la question du prix : Pékin chercherait, selon le Wall Street Journal, à obtenir un tarif proche du prix intérieur russe, autour de 50 dollars pour mille mètres cubes, très inférieur au seuil de rentabilité estimé à 125 dollars par Sergey Vakulenko, du Carnegie Russia Eurasia Center, et bien en deçà des quelque 258 dollars pour mille mètres cubes estimés pour les livraisons russes actuelles à la Chine.

Les recettes de transit liées au passage par son territoire de Power of Siberia 2, souvent évoquées pour la Mongolie, parfois estimées à près de 1 milliard de dollars par an, doivent donc être considérées avec prudence : elles relèvent à ce stade de projections plus que d’engagements contractuels.

Le projet soulève aussi une question de sécurité nationale. Son tracé ajouterait un nouvel axe stratégique nord-sud à un territoire déjà traversé par une liaison ferroviaire dont la propriété reste partagée avec la Russie, tandis que le choix même du corridor gazier a donné lieu à des désaccords sur son itinéraire. Pour la Mongolie, le risque est qu’une infrastructure contrôlée dans sa logique économique par ses deux voisins crée, en cas de crise, une forme de double vulnérabilité territoriale et logistique, voire une coupure de fait du pays selon les points de passage retenus.

Le projet mérite néanmoins d’être pris au sérieux dans ses implications de long terme : s’il se réalise, il ferait pour la première fois de la Mongolie le support d’une infrastructure dont ses deux voisins auraient eux-mêmes besoin, un renversement partiel d’une logique de dépendance vers une logique d’interdépendance.

France, Japon, Corée : diversifier sans rompre

Dans cette recomposition des partenariats extérieurs, la France occupe une place modeste mais réelle. Engie exploite depuis 2018, dans le désert de Gobi, un parc éolien de 55 mégawatts, l’un des rares investissements occidentaux durables dans la production électrique mongole. Plus récemment, le groupe Orano a obtenu, après une première signature à l’Élysée en 2023, un accord d’investissement de 1,6 milliard de dollars pour exploiter le gisement d’uranium de Zuuvch-Ovoo, l’un des plus importants gisements non exploités au monde, dont le chantier a démarré en juin 2026.

Le Japon et la Corée du Sud illustrent une autre dimension du « troisième voisin », fondée sur la technologie et la coopération climatique plutôt que sur les grands projets d’infrastructure. Tokyo et Oulan-Bator ont réalisé en juillet 2026 le premier transfert international de crédits carbone mongols dans le cadre de l’article 6 de l’Accord de Paris. Séoul, de son côté, poursuit depuis 2006 un programme de reboisement dans le nord du pays. À ces coopérations s’ajoute la question des minerais critiques : la Mongolie dispose de réserves considérables de cuivre, de terres rares et de lithium, un secteur qui représente à lui seul près de 90 % de ses exportations.

Le mouvement concerne aussi l’Asie centrale. En avril 2026, Khürelsükh s’est rendu au Kazakhstan pour le Sommet régional environnemental, où les deux pays ont rapproché leurs programmes respectifs de plantation d’arbres et renforcé leur coopération sur les pâturages et la lutte contre la désertification. Ce rapprochement apparaît aussi dans l’Ulaanbaatar Dialogue on Northeast Asian Security, initiative diplomatique annuelle lancée par la Mongolie en 2013 et tenue régulièrement depuis 2014 « pour promouvoir la paix, la confiance mutuelle et la coopération régionale » et rassemblant des participants d’une trentaine de pays, incluant des acteurs clés de la région et des observateurs internationaux.

Après une session 2025 spécifiquement consacrée aux relations entre Asie du Nord-Est et Asie centrale, l’édition de juin 2026 a de nouveau inscrit cette articulation à son programme, avec des discussions sur la connectivité entre les deux régions et sur la création d’un « corridor électrique vert ». L’enjeu dépasse donc la coopération environnementale : la Mongolie cherche aussi à se présenter comme un espace de dialogue entre deux ensembles régionaux auxquels elle appartient géographiquement sans être pleinement intégrée à aucun.

Le parallèle avec le Kazakhstan est instructif. Depuis trois décennies, le Kazakhstan cherche à convertir son enclavement en fonction de transit entre Russie, Chine, Europe et Turquie. La Mongolie semble poursuivre, avec ses propres moyens, une ambition similaire : faire de sa position entre Russie, Chine, Asie du Nord-Est et Asie centrale non plus seulement une contrainte géographique, mais une ressource diplomatique.

Un État-charnière ?

Le passage de la clôture de la COP17 à la rencontre entre Khürelsükh et Xi Jinping à Bichkek résume assez bien la politique étrangère mongole contemporaine. Il ne traduit pas un éloignement de la Mongolie vis-à-vis de ses deux grands voisins : l’intégration économique avec la Chine et la Russie pourrait au contraire continuer de s’approfondir, mais la Mongolie cherche, en parallèle, à internationaliser ses vulnérabilités environnementales afin d’élargir le nombre de ses partenaires et d’accéder à davantage de financements et de technologies.

Cette stratégie ne permet pas à la Mongolie d’échapper à la prépondérance sino-russe, un objectif hors de portée compte tenu de sa géographie. Elle peut en revanche élargir le nombre d’acteurs avec lesquels Oulan-Bator négocie. La distinction entre État-tampon et État-charnière prend ici tout son sens.

Un État-tampon existe d’abord par l’espace qu’il maintient entre deux puissances ; un État-charnière, par les circulations et les formats de coopération qu’il parvient à organiser entre plusieurs ensembles. La Mongolie reste encore loin d’avoir achevé ce basculement : son économie dépend massivement du marché chinois, et ses grands projets énergétiques demeurent soumis aux arbitrages de Pékin et de Moscou, mais la COP17 lui a offert une occasion de montrer qu’elle pouvait accueillir un rendez-vous multilatéral majeur, mobiliser ses « troisièmes voisins » et se présenter comme un point de rencontre entre l’Asie du Nord-Est et l’Asie centrale.

Le projet Power of Siberia 2 rappelle néanmoins la limite de cette ambition : la valeur géopolitique du territoire mongol ne dépend pas seulement de la volonté d’Oulan-Bator de devenir un espace de transit, mais aussi du choix de ses voisins de passer par lui. C’est sans doute là que se joue aujourd’hui l’essentiel : transformer une position géographique subie en utilité stratégique suffisamment forte pour que la Mongolie compte davantage dans les décisions qui la concernent.

The Conversation

Arnaud Leveau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2721 mots)

L’ESSENTIEL

  • Au Cameroun, la campagne présidentielle de 2025 s’est jouée en partie dans les églises.

  • La défection d’Issa Tchiroma, ancien fidèle du clan présidentiel, a suscité l’espoir des opposants à Paul Biya. Natif du Nord, région défavorisée du Cameroun, Tchiroma a notamment été affublé du sobriquet de « bon diable », après une homélie très remarquée prononcée par l’évêque de Yagoua.

  • Le camp Biya a convoqué Dieu pour accompagner la campagne du président sortant, 92 ans aujourd’hui, dont la réélection a provoqué des contestations réprimées dans le sang.


Après la mort de l’ancien président du Sénat Marcel Niat Njifenji en avril 2026, un jeune internaute camerounais a été condamné à six mois de prison ferme pour outrage au président. Son crime est d’avoir publié sur Facebook une « prière » formulée en ces termes : « Seigneur, tu te rapproches déjà de la cible, encore un effort, stp. » Chacun y aura lu l’espoir qu’après Njifenji, décédé à 91 ans, viendrait bientôt le tour de l’inamovible président Paul Biya, 92 ans, au pouvoir depuis 1982 et encore une fois réélu, à l’issue d’un scrutin contesté par l’opposition, en octobre 2025.

Quinze mois plus tôt, l’évêque de Yagoua, dans la région de l’Extrême-Nord, avait demandé, depuis sa cathédrale… que le diable prenne le pouvoir. Entre les deux événements, la campagne présidentielle s’est disputée en bonne partie en langue théologique.

Le bon diable

Le 1er janvier 2025, lors de son homélie de Nouvel An à la cathédrale de Yagoua, l’évêque de la ville, monseigneur Barthélemy Yaouda Hourgo, surprend son auditoire :

« On ne va pas souffrir plus que ça encore, le pire ne viendra pas, on a déjà souffert. Même le diable, qu’il prenne d’abord le pouvoir au Cameroun et on verra après. Amen. »

Ces mots circulent largement sur les réseaux sociaux, dans ce pays de quelque 30 millions d’habitants, dont près de 60 % de chrétiens et 35 % de musulmans ; de nombreux internautes y voient une sorte d’évangile de la libération d’un Cameroun que Paul Biya dirige sans discontinuer depuis plus de quatre décennies.

La campagne présidentielle en vue du scrutin d’octobre 2025 s’ouvre quelques mois plus tard avec la démission et la déclaration de candidature d’Issa Tchiroma Bakary, ministre de l’emploi et de la formation professionnelle, originaire du nord du pays, alors âgé de 79 ans. Face à lui, Paul Biya, candidat à un huitième mandat, n’a jamais perdu une élection ; sa dernière campagne véritablement disputée remonte à 1992.

Face aux échecs répétés des oppositions camerounaises, certains avaient fini par croire qu’il n’était plus humain de voir Biya vaincu et que seule la providence pourrait le défaire. La candidature de Tchiroma a alors ouvert un dilemme moral. Ancien défenseur invétéré de Biya, laudateur zélé et grand orateur du temps où il était ministre de la communication, Tchiroma affirmait encore quelques mois plus tôt qu’il soutiendrait Biya jusqu’à la fin de sa vie et ne serait jamais son rival.


À lire aussi : Cameroun : la mise en scène bien ordonnée de la loyauté de la population au président Biya


L’avocat Claude Assira voyait d’ailleurs dans cette candidature une manœuvre destinée à inventer une adversité légitimante pour Biya car, expliquait-il, « à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire ». La démission de Tchiroma remplissait donc un vide et générait une attente de figure incarnant la prière de l’évêque. « Issa Tchiroma serait-il le diable de l’évêque de Yagoua ? », s’interrogeait, dans un reportage, un média camerounais. Tchiroma se voyait aussitôt affublé du sobriquet de « bon diable ».

Le bon diable est un transfuge du paradis, ici du pouvoir qu’il avait servi en accusant les opposants d’imbécilité. Dans le même reportage, des Camerounais justifiaient pourtant sa conduite :

« Maintenant on voit Tchiroma comme l’homme de la situation. Et il sort de la maison. (…) Le diable c’est celui qui sort de la maison quand ton mal vient en bas de ton pied. Donc (…) le gouvernement peut vraiment l’appeler le diable et nous-mêmes on peut vraiment l’appeler le diable. Mais il est un diable pour nous, un diable du peuple et non un diable du gouvernement. »

Transfuge, donc, de ce pouvoir que les Camerounais désignent fort opportunément comme « la mangeoire ». Ce qui valait à Tchiroma la sympathie d’une bonne partie de l’électorat n’était pas sa vertu mais sa position assumée d’insider.

Le bon diable, arrêté en avril 1984 à la suite d’un coup d’État manqué, détenu six ans sans jugement, avait le parcours et le charisme nécessaires pour tenir l’épreuve de force. Les partisans de Maurice Kamto, arrivé deuxième en 2018 et écarté du scrutin de 2025, avaient cessé d’attendre de lui une réponse à la mesure de la violence d’État et ont reporté leurs espoirs sur Tchiroma.

Revenons à monseigneur Barthélemy Yaouda Hourgo. Acculé par le pouvoir après son homélie polémique, l’évêque précisait plus tard que sa convocation du diable était une manifestation de ras-le-bol et une dénonciation de la misère de son troupeau du Cameroun septentrional :

« Nos enfants s’arrêtent à Douala et Yaoundé, ils sont des veilleurs de nuit avec la licence en poche. Les motoximan à Douala, Yaoundé et Bafoussam ce sont nos enfants… »

Les jeunes des régions de l’Extrême-Nord et du Nord du Cameroun sont effectivement les plus affectés par les privations sévères et multidimensionnelles (75,1 % pour l’Extrême-Nord et 62,2 % pour le Nord). Ce sont aussi les espaces affichant les taux d’alphabétisation les plus faibles, qui en font un véritable laboratoire de la faillite de l’État et un terreau fertile aux assauts de la secte islamiste Boko Haram.

Dans ce contexte, Tchiroma avait développé un populisme de rupture, prônant la riposte du peuple trahi par un pouvoir « corrompu et clanique » et dont il fallait se débarrasser pour instaurer un processus de transition au bout de cinq ans. Tchiroma n’hésitait pas à mobiliser un discours régionaliste lors de ses meetings dans le nord du Cameroun, tenus en fulfulde pour s’adresser aux masses populaires et aux oubliés d’une zone en guerre contre Boko Haram.

À l’issue du scrutin, les résultats officiels donnent 53,66 % des suffrages à Biya contre 35,19 % à Tchiroma (l’écart le plus faible depuis 1992), devant une pléthore de candidats à moins de 5 %. La période postélectorale débouche vite sur une crise. Tchiroma annonce sa victoire sans attendre le processus final de comptage des voix. Fort d’un décompte parcellaire et des irrégularités relevées, il ouvre ainsi une épreuve de force qui donne lieu à de nombreuses mobilisations dans les grandes villes du Nord, de l’Ouest et autour de Douala : la répression causera 48 morts selon des sources onusiennes.

Tchiroma, d’abord assigné à résidence chez lui à Garoua, s’est enfui fin novembre et s’exprime aujourd’hui par intermittence depuis la Gambie.

De quel côté se tient Dieu ?

Pour répondre au « bon diable », le régime a mobilisé, durant la campagne, une bonne partie du clergé, qui s’est désolidarisée de l’évêque de Yagoua. Quelques jours après la fameuse homélie, Jean Mbarga, l’archevêque de Yaoundé et en quelque sorte supérieur hiérarchique de Mgr Hourgo, a même quitté les assises de la 48e conférence épiscopale de Buea après avoir critiqué les positions de l’évêque et du bas clergé du Nord, qu’il accusait d’« instrumentalisation des homélies ».

Il avait ensuite exprimé sa position lors de la cérémonie de présentation des vœux à Paul Biya le 10 janvier, soulignant que « l’État a toujours offert à l’Église catholique une attention particulière », ce qui avait fait dire à certains journaux qu’il ne dissimulait plus son « alliance choquante avec Paul Biya ».

L’archevêque de Yaoundé ouvrait ainsi une querelle au sein de l’Église : qui est légitime pour dire de quel côté se tient Dieu ? Le 17 mai, une bonne partie du gouvernement était réunie à Yaoundé autour de Jean Mbarga pour une grande messe. Depuis le nord du pays, Cavaye Yegue Djibril, président de l’Assemblée nationale depuis 1992, demandait quant à lui que l’évêque de Yagoua soit dénoncé auprès du Vatican :

« Les catholiques devraient convoquer cet évêque-là, à Rome pour qu’ils nous montrent le diable. […] Personne n’a encore vu le diable. […] Il n’y a que cet évêque qui connait où se trouve le diable ! »

Le jour de sa prestation de serment, le 6 novembre, pendant que des dizaines de jeunes Camerounais sont envoyés en prison ou torturés dans les commissariats de Douala et des villes du Nord, Paul Biya convoque Dieu « tout-puissant pour bénir [son] règne » et promet de respecter l’engagement « de [se] consacrer entièrement à la mission sacrée que Dieu Tout-Puissant et le Peuple camerounais souverain ont bien voulu [lui] confier : celle d’œuvrer, sans relâche, à l’avènement d’un Cameroun uni, stable et prospère. »

Mais la référence à Dieu ne suffisait pas ; il fallait aussi faire venir à Yaoundé son premier représentant terrestre pour arbitrer, finalement, sur la position de Dieu.

Le pape et la prière

Dès février 2026, les Camerounais apprenaient que le pape Léon XIV préparait une visite apostolique au Cameroun du 15 au 18 avril. « Biya a convoqué le patron de l’évêque de Yagoua », « le pape vient exorciser l’évêque du diable », pouvait-on lire sous les publications de l’activiste Boris Bertolt.

Certains y voyaient une visite visant à « polir l’image du chef de l’État, réélu en octobre à l’issue d’un scrutin contesté, émaillé de manifestations réprimées dans le sang ».

Le voyage du souverain pontife n’a pas esquivé les régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, en guerre depuis la tentative de sécession de 2017. Le 16 avril, Léon XIV s’est rendu à Bamenda, la capitale du Nord-Ouest, pour prêcher la paix. La veille, à Yaoundé, il avait invité les autorités à « oser faire un examen de conscience […] à briser les chaînes de la corruption ». Cette homélie fut considérée par de nombreux internautes camerounais comme un exorcisme contre « ceux qui oppressent le Cameroun », « ceux qui pillent depuis cinquante ans », bref, contre ceux-là mêmes qui avaient invité le pape au Cameroun pour bénir le pays du bon diable. Le pape avait-il alors choisi son camp ?

Quelques jours seulement avant la venue de Léon XIV, l’ancien président du Sénat Marcel Niat Njifenji – nous l’avons évoqué en introduction – mourait à 91 ans. Il venait de quitter le poste qu’il avait occupé depuis 2013. Un mois plus tard, Cavaye Yegue Djibril, qui exigeait peu avant qu’on lui montre le diable, mourait à son tour à 86 ans, moins de deux mois après avoir cédé le perchoir de l’Assemblée nationale où il avait siégé sans interruption depuis 1992. Deux hommes que l’opinion croyait inamovibles mais que le régime venait d’écarter, au moment même où une révision constitutionnelle supprimait la fonction successorale du président du Sénat et créait une vice-présidence.

Sous les publications Facebook annonçant les décès, de nombreux internautes les ont reliés à la puissance de la prière de Yagoua et aux déclarations de Léon XIV ; ces disparitions seraient une sorte d’exaucement d’une prière annonciatrice d’un retour de Dieu au Cameroun.

L’évêque qui annonçait que Biya avait épuisé l’échelle du mal n’a pas été interpellé pour sa prière ; on ne saurait en dire autant pour tout le monde. La victime la plus connue est Patrick Mengue, évoqué en introduction. En jugeant la « prière » de Mengue, le même pouvoir a fini par lui reconnaître la capacité d’abréger un règne.

The Conversation

Brice Molo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

23.09.2026 à 12:00

France-Togo : la fin d’une relation privilégiée ?

Maxime Hatterer, Doctorant en histoire contemporaine, CY Cergy Paris Université
La récente arrestation de deux journalistes français révèle la dégradation des relations Paris-Lomé, sur fond de rapprochement du Togo avec la Russie et l’Alliance des États du Sahel.

Texte intégral (2139 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’arrestation de deux journalistes français au Togo, fin juillet 2026, révèle les difficultés persistantes auxquelles sont confrontés les médias dans un pays dirigé depuis près de soixante ans par la famille Gnassingbé.

  • Des décennies durant, le Togo a été un élément important du « pré carré » français en Afrique.

  • Dernièrement, le rapprochement de Lomé avec Moscou et la volonté de jouer les intermédiaires entre l’Alliance des États du Sahel (AES) et la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) fragilisent le partenariat franco-togolais, sans pour autant entraîner sa rupture.


Détenus en prison depuis le 27 juillet 2026 au Togo, les deux journalistes français Gaël Mocaër et Perez Pezzani ont pu regagner le sol français le 3 septembre 2026. Venus dans le cadre d’un tournage pour l’émission de France Télévisions les Routes de l’impossible, ils avaient été arrêtés dans le nord du Togo, région qui connaît depuis fin 2021 de graves incursions djihadistes en provenance du Burkina Faso.

Pour légitimer cette arrestation, la Haute Autorité togolaise de régulation de la communication écrite avait évoqué, dans un communiqué, un tournage sans autorisation ainsi que l’utilisation illégale d’un drone. Des motifs contestés par la société de production qui emploie les deux journalistes.

Il faut souligner que le Togo est un régime autoritaire, dirigé d’une main de fer par la famille Gnassingbé depuis 1967 – d’abord par Gnassingbé Eyadéma, au pouvoir de 1967 à 2005, puis par son fils Faure Gnassingbé, à la tête du pays depuis 2005. Cette longue domination politique familiale impose de nombreux obstacles aux journalistes, qu’ils soient togolais ou étrangers. Intimidations, arrestations et restrictions de la liberté de la presse sont ainsi devenues monnaie courante. Le cas du journaliste togolais Ferdinand Ayité, directeur du média indépendant l’Alternative et contraint à l’exil politique en France depuis 2024, est à cet égard révélateur des difficultés rencontrées par les journalistes au Togo.

L’arrestation des deux journalistes français s’inscrit en réalité dans un contexte plus large, celui de la dégradation des relations diplomatiques entre Lomé et Paris. Il faut rappeler que, depuis la fin des années 1960, le Togo constitue un pilier de l’influence française en Afrique de l’Ouest. Cependant, depuis quelques années, Lomé semble chercher à diversifier ses partenariats et à renforcer ses relations avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES), à savoir le Burkina Faso, le Mali et le Niger.

Le Togo a ainsi présenté une nouvelle stratégie visant à se positionner comme un « pont » entre les pays de l’AES, en rupture avec la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et la communauté internationale. Le ministre des affaires étrangères Robert Dussey a d’ailleurs confirmé que Lomé envisageait sérieusement d’intégrer l’AES. Ce repositionnement diplomatique intervient alors que le pays traverse une période de tensions politiques, notamment autour de réformes constitutionnelles très controversées. Autant d’éléments qui viennent compliquer les relations historiquement étroites entre la France et le Togo.

Le Togo des Gnassingbé, un allié privilégié de la France

Le Togo est un petit pays côtier d’Afrique de l’Ouest d’environ 10 millions d’habitants situé dans le golfe de Guinée, entre le Bénin à l’est, le Ghana à l’ouest et le Burkina Faso au nord. C’est un État que l’on évoque rarement et qui reste relativement discret dans les médias.

Ancienne colonie allemande, anglaise, puis française, le pays accède à l’indépendance le 27 avril 1960 et fait ainsi son entrée dans la communauté internationale. Sylvanus Olympio devient le premier président du Togo indépendant en 1961.

Dans la nuit du 12 au 13 janvier 1963, Olympio est assassiné à Lomé par un commando militaire, au sein duquel se trouve le lieutenant Étienne Gnassingbé. Il est alors remplacé par Nicolas Grunitzky, lui-même renversé quatre ans plus tard, le 13 janvier 1967, lors d’un coup d’État mené par Étienne Eyadéma, qui prend ensuite les commandes du pays. Devenu Gnassingbé Eyadéma, il dirige fermement le Togo, empêche toute tentative de changement et instaure un parti unique : le Rassemblement du peuple togolais (RPT).

Il ne lâche un peu de liberté qu’au début des années 1990 en accordant le multipartisme, sous les pressions françaises. Il décède en 2005 mais cela ne signifie pas pour autant la fin de l’époque Eyadéma : son fils, Faure Gnassingbé, est désigné président par les militaires. À la suite des conseils de Jacques Chirac et aux pressions des États voisins, il est contraint d’organiser des élections « démocratiques », qui seront toutefois, comme les suivantes, très contestées par l’opposition. Élu en 2005 puis réélu en 2010, en 2015, en 2020 et en 2025, Faure Gnassingbé, âgé aujourd’hui de 60 ans, est toujours à la tête de l’État togolais.

Jusqu’à sa mort, Gnassingbé Eyadéma a été l’un des principaux alliés de la France dans la région. Une figure de ce que les historiens et les journalistes politiques ont appelé la « Françafrique ».

Le général Eyadéma a tissé des liens personnels étroits avec plusieurs dirigeants français, notamment Valéry Giscard d’Estaing. La pérennité du régime d’Eyadéma repose en bonne partie sur les accords militaires franco-togolais qui permettaient à Paris d’intervenir militairement lorsque le pouvoir est menacé, contribuant ainsi à sa stabilité et à sa survie politique. La tentative de coup d’État contre Eyadéma à Lomé, en 1986, en constitue une illustration : des soldats français furent alors déployés dans la capitale afin d’assurer la protection du président togolais.

Gnassingbé Eyadéma s’est imposé progressivement en Afrique de l’Ouest comme un médiateur régional incontournable dans la gestion des crises. Fin stratège et habile diplomate, il participe activement à la création de la Cédéao aux côtés du Nigeria. Il développe avec ses voisins une diplomatie du « bon voisinage », malgré des tensions persistantes avec le Ghana. Cette position lui permet de devenir un relais privilégié de la politique française en Afrique de l’Ouest.

Une relation franco-togolaise en déclin

Lorsque son fils Faure Gnassingbé reprend les rênes du pays en 2005, rien ne laisse présager une remise en cause de cette relation privilégiée. La France demeure le partenaire principal du pouvoir togolais, et Faure Gnassingbé entretient des relations cordiales avec les présidents français successifs. Les liens entre les deux États se renforcent encore un peu plus sur le plan sécuritaire avec la montée de la menace terroriste dans le nord du pays depuis 2021.

La France intervient dans ce domaine, notamment à travers le renforcement des capacités des forces armées togolaises engagées dans la lutte contre les groupes djihadistes. Cette proximité se retrouve également sur le plan économique, notamment avec le groupe français Bolloré, soupçonné d’avoir sous-facturé, via Havas, des prestations de communication pour favoriser la réélection de Faure Gnassingbé en 2010, en contrepartie de la concession du port de Lomé.

Le déclin des relations entre Paris et Lomé est relativement récent. Il intervient dans un contexte plus large : celui du recul de l’influence française dans la région du Sahel au profit notamment de la puissance russe. La politique d’Emmanuel Macron dans cette région s’est soldée par un échec marqué par le retrait militaire de la France et la dégradation durable de ses relations diplomatiques avec les pays de la région.

Rencontre entre Vladimir Poutine et Faure Gnassingbé au Kremlin (Moscou), 19 novembre 2025. Kremlin.ru, CC BY-NC-SA

C’est dans ce contexte que Lomé adopte une diplomatie plus multilatérale en cherchant à diversifier ses alliances de défense face aux pressions sécuritaires au Sahel. Ainsi, Lomé s’est considérablement rapproché de Moscou, ce rapprochement étant marqué par la signature d’un accord de coopération militaire et une rencontre officielle entre Faure Gnassingbé et Vladimir Poutine à Moscou, en novembre 2025. De plus, le Togo, pays membre de la Cédéao, est très proche des militaires au pouvoir dans les trois pays membres de l’AES, pro-russe. Fidèle à sa diplomatie du « bon voisinage », Lomé essaie de rapprocher ces deux organisations dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. C’est la nouvelle stratégie « Togo-Sahel 2026-2028 ».

Ces évolutions ne marquent pas pour autant la fin des relations entre Paris et Lomé, mais elles ont contribué à fragiliser leur partenariat historique. Une situation qui préoccupe Paris, d’autant plus que la Russie cherche à étendre son influence dans la région en essayant de faire du Togo l’un de ses principaux alliés dans le golfe de Guinée. La visite de Jean-Noël Barrot à Lomé, les 23 et 24 avril 2026, témoigne ainsi de la volonté française de réaffirmer son partenariat avec le Togo et de défendre une offre de coopération face à la concurrence de nouveaux acteurs.

The Conversation

Maxime Hatterer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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