21.06.2026 à 11:42
Oui, le football a une histoire aux États-Unis. Le « soccer » est devenu un sport populaire
21.06.2026 à 11:42
Oui, le football a une histoire aux États-Unis. Le « soccer » est devenu un sport populaire
Aux États-Unis, le football n’est pas né avec l’arrivée de Lionel Messi en 2023 à la Major League Soccer. Dès 1913, une fédération états-unienne est créée, puis une ligue professionnelle, l’American Soccer League, en 1921, suivie de la North American Soccer League en 1968 et de la Major League Soccer en 1996. Le football, ou soccer, a réussi à trouver chez l’Oncle Sam à la fois son public et son modèle économique. Explication.
Comme nous le soulignons en sous-titre de notre livre, Foot Business. Les Trente Glorieuses, les années 1990 marquent le début des « Trente Glorieuses du football » moderne portées par la croissance des droits télévisés, l’essor des revenus commerciaux et l’arrivée de nouveaux investisseurs fortunés.
Cette période est charnière pour le football aux États-Unis ; le pays organise la Coupe du monde en 1994 et relance dans la foulée un championnat professionnel, la Major League Soccer (MLS). Contrairement à une idée reçue, le football aux États-Unis a une longue histoire. Il est pratiqué dans la majeure partie du pays dès le début du XXᵉ siècle.
Retour sur l’histoire du football aux États-Unis, et sa montée en puissance, notamment depuis les années 1990 avec la création de la puissante MLS et les victoires de ses équipes masculines et féminines.
La fédération états-unienne est fondée en 1913 et adhère à la Fédération internationale de football association (FIFA) un an plus tard. En 1921, une ligue professionnelle, l’American Soccer League (ASL), est créée et restera active jusqu’en 1933. Cette décennie est considérée comme « l’âge d’or » du football aux États-Unis, qui s’est concrétisée par la participation des États-Unis à la première Coupe du monde en 1930. L’équipe états-unienne termine troisième, son meilleur résultat jamais obtenu dans une Coupe du monde.
Malgré son succès populaire (certains matchs se jouent devant plus de 15 000 personnes], l’American Soccer League va connaître de grosses difficultés financières au début des années 1930. Si la Grande Dépression de 1929 reste la cause principale de son effondrement en 1933, d’autres raisons sont invoquées : problèmes internes à la ligue, évolution des formes de migration, hostilité des autres sports collectifs dominants ou manque de relais radiophoniques.
Entre les années 1930 et les années 1960, le football mondial connaît des difficultés notamment financières. Les clubs sont des petites structures fragiles qui dépendent de la billetterie. Les footballeurs en France ont souvent un deuxième métier, malgré le début du professionnalisme ; les États-Unis n’y échappent pas.
Il faut attendre la fin des années 1960 pour revoir un championnat professionnel de football aux États-Unis, la North American Soccer League (NASL), fondée en 1968. Cette initiative s’inscrit dans un contexte marqué par l’intérêt accru pour le football aux États-Unis, notamment à la suite du succès d’audience de la Coupe du monde 1966 en Angleterre.
Après des débuts difficiles, le championnat décolle économiquement au milieu des années 1970. Au début des années 1980, alors que les affluences ne progressent plus et que les clubs doivent payer de gros salaires, nombre de franchises font faillite et ne reprennent pas le championnat. La NASL disparaît en 1984.
Il existe depuis longtemps une culture footballistique en Amérique du Nord, mais différente de celle des autres pays. La difficulté des ligues professionnelles à y survivre en est une des principales particularités. Le football est largement représenté dans tous les États-Unis :
On y joue à l’école ou au collège ;
Le football féminin, largement pratiqué, est l’un des plus performants au monde ;
Les compétitions internationales et certains championnats, comme la Premiere League, y sont très suivis.
Cette culture a, jusqu’à présent, eu du mal à se généraliser, notamment dans les médias du fait de la concurrence des autres sports. La Major League Soccer (MLS), créée en 1996, qui a permis au football professionnel nord-américain (la ligue compte également trois équipes canadiennes, ndlr) de renaître douze ans après la faillite de la North American Soccer League, constitue peut-être un tournant dans son histoire.
Le football gagne aujourd’hui en puissance économique et en popularité au milieu des autres sports collectifs états-uniens. La première décennie de la MLS fut décevante en matière d’affluence et d’audiences, et il a fallu attendre le milieu des années 2000 pour la voir décoller : 15 000 personnes en moyenne jusqu’en 2005, plus de 20 000 aujourd’hui.
Au-delà de la politique volontariste, certains changements dans la société états-unienne ont également pu contribuer à expliquer ce nouvel attrait pour le football :
Une forte immigration hispanique, important une culture footballistique de leur pays natif. Rien qu’en 2006, les populations hispanophones représentent la première minorité états-unienne avec 14,8 % de la population du pays ;
La diffusion de la pratique du football dans les banlieues résidentielles, notamment auprès des classes moyennes ;
Une multiplication des supports de communication (télévision, Internet, réseaux sociaux, streaming, jeux vidéo, séries) ;
L’internationalisation des sportifs qu’incarne Lionel Messi, lors de son arrivée en Major League Soccer en 2023.
Contre-intuitivement, l’impulsion à ce nouvel engouement des États-Uniens pour le ballon rond n’a pas pour origine la Coupe du monde 1994 qui s’est déroulée dans leur pays – avec un record d’affluence de plus de 3,5 millions de supporteurs dans les stades. Elle est davantage liée à la Coupe du monde 2002 et à l’arrivée en quart de finale de l’équipe masculine états-unienne ou aux performances de l’équipe nationale féminine, championne du monde en 1991, 1999, 2015 et 2019.
La période post-pandémie de Covid-19 a été particulièrement faste au niveau de la billetterie. Sur les trois dernières saisons, plus de 11 millions de fans en moyenne ont suivi la MLS dans les stades, ce qui représente près de 22 500 spectateurs par match.
Le transfert de Messi à l’Inter Miami, en 2023, a bien aidé à remplir les stades, mais surtout les caisses. On estime que son arrivée en MLS a généré environ 218 millions de dollars (190,2 millions d’euros) de recettes supplémentaires de billetterie, dont 76 millions de dollars pour les matchs à domicile et 142 millions de dollars pour ceux à l’extérieur.
Il s’agit essentiellement d’un « effet prix » puisqu’ils ont été multipliés par plus de 12 à domicile et par près de 6 à l’extérieur. L’arrivée de Messi aurait également doublé le nombre d’abonnements télé et multiplié par 14 le nombre de followers de Miami sur les réseaux sociaux.
Depuis 2007, la somme des revenus des franchises de la ligue a fortement augmenté ; la pandémie de Covid-19 a accéléré ce processus. Aujourd’hui, la MLS présente un chiffre d’affaires de près de 2,5 milliards de dollars (2,18 milliards d’euros), soit une augmentation de 189 % en sept ans.
Le chiffre d’affaires global de la MLS est encore loin de ceux du Big Four européen et surtout des autres ligues sportives nord-américaines, mais elle a aujourd’hui rattrapé la Ligue 1, le PSG mis à part.
Cette croissance des revenus en a modifié la structure. En 2024, avec l’augmentation des droits télévisés nationaux qui ont presque triplé depuis 2023 et celle des revenus commerciaux (+ 17 % de croissance en 2024), les stades ne génèrent plus que 55 % des revenus de la Major League Soccer.
La valorisation des clubs a suivi : entre 2008 et 2019, le prix moyen d’un club a été multiplié par plus de huit, de 37 millions à 312 millions de dollars. La période post-pandémie de Covid-19 a été encore plus inflationniste, puisque les prix ont plus que doublé en moyenne ; la tendance est toujours fortement croissante. L’avenir nous dira s’il s’agit d’un phénomène spéculatif ou d’une réelle valeur.
En ce qui concerne le football lui-même, les dirigeants de la fédération états-unienne ont estimé que le système de développement des jeunes avait besoin d’une refonte radicale : meilleure sélection et meilleure formation. Le problème important auquel la fédération était confrontée avait trait au système du Pay-to-Play, « payer pour jouer » en bon français, dont le coût reste élevé pour les familles. Les contraintes financières pour les familles sont importantes.
En 2025, les familles ont dépensé environ 883 dollars (plus de 770 euros) en moyenne par an. Dans les ligues d’élite, les coûts annuels peuvent varier de 5 000 à 10 000 dollars (de 4 400 à 8 800 euros environ) par joueur. Elle a donc développé un système de bourses pour les bons joueurs issus de familles modestes.
En 2026, environ 3 millions de joueurs âgés de 5 à 19 ans sont inscrits dans un club, avec presque autant de filles que de garçons. Et ce n’est pas fini. Le football est en train de s’installer durablement aux États-Unis…
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
21.06.2026 à 09:25
Un tiers de l’humanité doit s’endetter pour vivre
L’endettement des ménages est surtout évoqué à travers le prisme du pouvoir d’achat, du paiement fractionné ou du surendettement, mais il reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Une recherche récente s’efforce de quantifier cette « dette du quotidien » à l’échelle mondiale. Il en ressort que plus de 2,5 milliards de personnes s’endettent pour faire face à leurs dépenses courantes. Une réalité sous-estimée, aussi bien dans les pays du Nord (où l’endettement prend des formes variées : découverts, paiements fractionnés, retards de factures) que dans ceux du Sud (où dominent les emprunts informels).
L’endettement des ménages apparaît régulièrement dans les débats sur le pouvoir d’achat, le paiement fractionné ou le surendettement, mais reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Or pour une part croissante de la population, emprunter n’est plus exceptionnel. C’est devenu une condition ordinaire d’existence — pour payer le loyer, l’alimentation, les soins, les transports ou les factures.
Cette « dette du quotidien », ou « dette de survie », constitue un reflet des transformations contemporaines. Depuis plusieurs décennies, dans de nombreux pays, les revenus stagnent et se précarisent sous l’effet de la multiplication des emplois instables (contrats temporaires, travail informel, plates-formes numériques ou horaires variables) tandis que le coût de l’alimentation, du logement, de la santé et de l’éducation ne cesse d’augmenter. Parallèlement, les systèmes de protection sociale se fragilisent et prennent de moins en moins en charge certains besoins essentiels.
Dans ce contexte, le crédit compense de plus en plus ce que les revenus et les dispositifs publics ne couvrent plus. La dette n’est plus seulement un outil permettant d’investir ou de faire face à un accident ponctuel ; elle devient une manière de boucler les fins de mois. Ce déplacement est central : une part croissante de la finance ne sert plus à soutenir des investissements, mais à assurer la reproduction sociale des ménages. Dans de nombreux contextes, cette gestion quotidienne de la dette repose largement sur les femmes, chargées de maintenir l’équilibre des budgets domestiques malgré l’insuffisance des revenus.
Dans une recherche récente, nous avons cherché à estimer combien de personnes dans le monde s’endettent pour couvrir leurs besoins essentiels. L’exercice est difficile : il n’existe aujourd’hui aucune statistique mondiale harmonisée permettant de mesurer directement cette forme d’endettement. Les données disponibles se concentrent surtout sur les montants globaux de dette ou les crédits bancaires classiques, mais saisissent mal les découverts, les retards de paiement, les crédits renouvelables ou les emprunts informels. Nous avons donc croisé trois grands indicateurs : les taux de pauvreté, l’absence de protection sociale et le recours observé à des formes de dette informelles ou destinées à des dépenses courantes.
Selon l’indicateur retenu, les estimations varient entre un quart et plus de 40 % de la population mondiale. Notre estimation fondée directement sur les données de dette aboutit à un résultat intermédiaire : environ un tiers de la population mondiale, soit plus de 2,5 milliards de personnes, s’endette pour faire face aux dépenses courantes. Cette dette ne sert pas à investir, acheter un logement ou créer une entreprise. Elle sert d’abord à vivre : payer l’alimentation, les dépenses de santé, les frais scolaires, les loyers ou, parfois, rembourser d’autres dettes.
Un autre enseignement de notre travail est que l’endettement ne concerne pas seulement les ménages les plus pauvres. Une grande partie des personnes concernées se situent au-dessus des seuils de pauvreté officiels. Elles travaillent souvent, disposent parfois d’un revenu stable, mais insuffisant pour absorber les hausses de prix, les dépenses imprévues ou les périodes d’instabilité professionnelle.
Les écarts régionaux restent importants. Les taux de pauvreté et l’absence de protection sociale sont nettement plus élevés dans les pays du Sud global, ce qui signale une exposition structurelle plus forte à l’endettement de survie. En revanche, l’écart Nord-Sud est beaucoup moins marqué lorsque l’on observe directement les données de dette : nos estimations aboutissent à environ un tiers de la population dans les deux ensembles. Ce rapprochement doit toutefois être interprété avec prudence car une partie importante des dettes du quotidien échappe encore aux statistiques : notre estimation reste donc minimaliste.
En France, le recours aux crédits à la consommation classiques a plutôt diminué ces dernières années. Mais cela ne signifie pas nécessairement que la situation financière des ménages s’est améliorée. En effet, dans les pays du Nord global, l’endettement prend souvent des formes dispersées et difficiles à mesurer : retards de paiement, crédits liés aux cartes bancaires ou achats fractionnés. Le Royaume-Uni illustre cette transformation. Avec la crise du coût de la vie, les retards de paiement des factures d’énergie ont fortement augmenté. Une partie des ménages utilise désormais les cartes de crédit ou les découverts comme outils permanents de gestion budgétaire. Aux États-Unis, les enquêtes montrent également une forte dépendance au crédit renouvelable : près de la moitié des ménages détiennent des dettes de cartes de crédit, souvent utilisées pour couvrir des dépenses ordinaires comme l’alimentation, les soins ou l’essence.
Dans les pays du Sud global, une grande partie des emprunts échappe également aux enquêtes officielles : dettes auprès de proches, commerçants, employeurs ou prêteurs informels. Cette sous-estimation peut être considérable. Par exemple, en Inde du Sud, où les prêts informels et la microfinance dominent, les données nationales indiquent qu’environ 37 % des ménages ruraux du Tamil Nadu étaient endettés en 2019, alors qu’une enquête longitudinale régionale montre que plus de 90 % des ménages s’endettent pour couvrir des dépenses courantes ou rembourser d’autres dettes. Même si les formes d’endettement varient fortement d’un pays à l’autre, la fragilité des ménages apparaît partout et prend parfois des proportions dramatiques. Au Brésil, 40 % des adultes sont fichés pour défaut de paiement.
Les instruments diffèrent, mais les mécanismes se ressemblent : revenus insuffisants, instabilité économique, hausse du coût de la vie et protection sociale défaillante conduisent les ménages à utiliser le crédit comme amortisseur permanent.
Cette invisibilisation pose un problème majeur car les conséquences économiques, sociales et politiques de cette expansion du crédit restent largement sous-estimées : réduction des dépenses alimentaires ; dégradation de la santé, y compris mentale, suicides ; pertes d’actifs ; migration contrainte ; exploitation sexuelle. Elle a aussi un coût financier considérable : les remboursements des intérêts de la dette absorbent environ 30 % des revenus dans certaines enquêtes au Tamil Nadu, 10 % au Brésil et 9 % aux États-Unis.
Depuis plusieurs décennies, les organisations internationales présentent l’accès au crédit comme un levier de lutte contre la pauvreté et d’inclusion financière, malgré des alertes croissantes sur les effets de l’endettement chronique.
Des chercheurs et organisations interpellent aujourd’hui la Société financière internationale de la Banque mondiale sur les conséquences dramatiques d’une expansion incontrôlée du crédit aux ménages de milieux populaires.
Cet appel invite surtout à regarder en face une réalité longtemps occultée : dans de nombreux pays du Sud comme du Nord, la dette est devenue un mécanisme ordinaire de prise en charge de la reproduction sociale. La mesurer ne consiste donc pas seulement à mieux comprendre les finances des ménages. C’est aussi reconnaître ce que la dette compense désormais silencieusement : des revenus insuffisants et des protections sociales de plus en plus fragiles.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
18.06.2026 à 17:05
Détroit d’Ormuz : quand les flux mondialisés deviennent des armes contre les démocraties
La fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran, dans le golfe Arabo-Persique, a paralysé en quelques heures une fraction significative des approvisionnements mondiaux en hydrocarbures et en engrais phosphatés. Ce choc est le produit d’une vulnérabilité structurelle. Les points de fragilité accumulés en trois décennies de mondialisation offrent des prises importantes aux acteurs qui souhaitent perturber, contraindre ou rançonner les économies ouvertes.
Il n’a fallu que quelques jours aux marchés mondiaux pour répercuter le blocage du détroit d’Ormuz instauré par la marine iranienne, le 28 février 2026. Les cours des matières premières se sont emballés et les prix du gaz et du pétrole ont bondi de plus de 40 dollars (34,8 euros) en une semaine, sans que la mobilisation des réserves stratégiques des pays importateurs suffise à enrayer la hausse.
La centralité du détroit d’Ormuz ne constitue pas une nouveauté géopolitique. Il concentre à lui seul environ un cinquième des hydrocarbures échangés dans le monde, et sa vulnérabilité à une action hostile était connue, théorisée, intégrée aux doctrines de sécurité énergétique. Pourtant, lorsque l’interruption s’est concrétisée, aucun mécanisme de substitution n’a fonctionné à pleine capacité. Rares sont ceux qui auraient pu dresser la longue liste des matières critiques qui y transitent – et dont le monde se découvre désormais tributaire.
Cette rupture met en lumière ce que nous proposons d’appeler des « dilemmes de flux » : lorsqu’un État fait reposer sa capacité de production sur des flux externes qu’il ne contrôle pas, son intégration aux circuits mondiaux devient une source potentielle de vulnérabilité. Plus il tire profit de cette ouverture, plus il s’expose à ce qu’elle soit retournée contre lui. Le piège est d’autant plus redoutable que les bénéfices immédiats nourrissent des intérêts économiques puissants et des compromis politiques durablement institutionnalisés, tandis que les risques – lointains, diffus et longtemps jugés improbables – demeurent systématiquement sous-estimés jusqu’au jour où ils se matérialisent.
Les politologues Henry Farrell et Abraham Newman ont mis en évidence un mécanisme voisin sous le nom d’« interdépendance instrumentalisée » (weaponized interdependence). Selon eux, à rebours des illusions du « doux commerce », les réseaux globaux ne sont pas garants d’une pacification des relations interétatiques, car leurs nœuds dominants peuvent être transformés en « goulets d’étranglement » (chokepoints) à des fins de rétorsion.
Toutefois, leur analyse reste essentiellement topologique : elle identifie des ressorts de pouvoir au sein des réseaux matériels de la mondialisation, sans rendre compte des impasses internes qui empêchent les États dépendants de s’en extraire.
Ce que nous appelons ici « dilemmes de flux » désigne des mécanismes sociopolitiques plus profonds, par lesquels les bénéfices de l’ouverture consolident les intérêts et les compromis institutionnels qui la perpétuent – rendant la sortie politiquement plus coûteuse que le maintien d’une dépendance pourtant dangereuse.
Tant que le système international a paru propice à l’échange généralisé comme mode d’enrichissement le plus accessible, ces impasses domestiques sont demeurées invisibles aussi bien aux autocraties qu’aux démocraties. La modification des rapports de force aux niveaux global et régional les révèle brutalement. Elle impose de nouvelles précautions sécuritaires, sous peine de voir l’interruption des flux détruire une prospérité patiemment acquise par chaque régime politique partie prenante d’une même constellation internationale.
C’est particulièrement vrai pour les démocraties libérales, dont le centre de gravité social et la légitimité reposent sur la capacité à garantir simultanément la sécurité, la prospérité matérielle et les libertés individuelles de leurs citoyens.
Il existe une asymétrie fondamentale du système international contemporain : d’un côté, l’immunité stratégique des agresseurs, c’est-à-dire leur capacité à modifier le statu quo territorial tout en restant à l’abri de toute rétorsion militaire directe ; de l’autre, la possibilité de perturber les principaux flux d’échanges dont dépendent les sociétés ouvertes – occidentales au premier chef, mais pas seulement. Nous désignons ce dernier aspect comme la « punissabilité » structurelle des démocraties : leur dépendance extrême aux flux mondiaux contraint leur liberté de réaction et offre aux agresseurs un levier de coercition complémentaire à la force militaire.
La punissabilité d’un flux d’interdépendance désigne le fait qu’il puisse être exploité par l’acteur qui en contrôle un segment critique afin de contraindre, pénaliser ou faire chanter l’unité politique dépendante. Elle n’est pas une propriété intrinsèque du flux lui-même : elle est le produit de la rencontre entre une structure de dépendance – sa criticité, sa concentration, sa faible substituabilité –, les capacités et les intentions de l’acteur en mesure de la contrôler. Lorsque l’Iran ferme Ormuz, il n’invente pas une arme nouvelle : il active une punissabilité qui existait à l’état latent, inscrite dans la géographie des flux depuis des décennies.
Le détroit d’Ormuz illustre ce que nous appelons un « dilemme de sortie régional » : les hydrocarbures sont produits dans le Golfe, mais ne peuvent rejoindre le marché mondial que par un passage unique. Quiconque le verrouille ne frappe pas un acheteur en particulier, mais tous à la fois – d’où une pression diffuse que les importateurs peinent à convertir en riposte coordonnée.
Tous les dilemmes de flux ne se ressemblent pas. On peut en distinguer six sous-types, selon la position de la vulnérabilité le long de la chaîne circulatoire (de la zone d’extraction au point de réception), auxquels s’ajoute un type transversal qui en cumule plusieurs.
Le dilemme d’accès à la source concerne l’entrée même dans la zone de production. La vulnérabilité est ici politique et territoriale avant d’être logistique.
Le dilemme de sortie régional, dont Ormuz est l’exemple le plus net, porte sur le goulet par lequel une ressource quitte sa région de production. Sa punissabilité est indifférenciée : bloquer le passage affecte l’ensemble du marché mondial, puisque tous les acheteurs de la zone de production empruntent le même verrou. La puissance coercitive qui en résulte est donc massive mais aveugle : elle frappe aussi bien les alliés que les adversaires de celui qui contrôle le passage.
Le dilemme de transit interocéanique, dont le détroit de Malacca (Asie du Sud-Est) offre l’illustration classique, concerne un point de passage situé non plus à la sortie de la zone de production, mais sur l’itinéraire reliant cette zone à un acheteur déterminé. Sa punissabilité est sélective : la puissance qui contrôle le détroit peut cibler les navires d’un État particulier (par inspection, ralentissement ou interdiction) sans interrompre le flux global. Il confère donc une valeur coercitive potentiellement plus élevée dans une relation bilatérale asymétrique.
Le dilemme d’acheminement concerne les corridors de circulation terrestres ou sous-marins et leurs infrastructures névralgiques (pipelines, interconnexions électriques). La destruction des gazoducs Nord Stream, en mer Baltique, en 2022 en a fourni la démonstration la plus dramatique.
Le dilemme de réception terminale porte sur les points d’entrée dans l’économie dépendante : ports, terminaux de gaz naturel liquéfié, câbles sous-marins.
Enfin, le dilemme cumulatif, sans doute le plus grave, présente deux caractéristiques conjointes : une même chaîne d’approvisionnement est successivement exposée à plusieurs types de vulnérabilités circulatoires, parmi les cinq dilemmes énoncés ci-dessus ; et chacun d’eux est suspendu au bon vouloir d’un acteur distinct, de sorte que la sécurisation d’un seul segment ne saurait suffire à réduire le degré d’exposition agrégé de l’ensemble. La vulnérabilité de flux est ainsi sérielle, et non localisée en un seul point stratégique. La situation énergétique chinoise en offre l’exemple quasi canonique. L’accès aux hydrocarbures du Golfe enchaîne un dilemme de sortie régional (Ormuz, sous influence iranienne), un dilemme de transit interocéanique (Malacca, sous contrôle naval américain) et un dilemme de réception terminale (les ports du littoral, exposés en cas de blocus). Aucune parade isolée ne suffit à protéger l’ensemble de la séquence. C’est précisément pour desserrer cet étau que Pékin investit massivement dans une stratégie de non-punissabilité par diversification des routes, grâce aux corridors terrestres centrasiatiques et pakistanais – les fameuses « routes de la soie » (Belt and Road Initiative).
Dans quelle mesure les démocraties libérales peuvent-elles faire face à ces vulnérabilités circulatoires ? La notion de non-punissabilité désigne l’ensemble des stratégies visant non à supprimer les chaînes de dépendances (objectif souvent irréaliste à court terme), mais à en empêcher l’instrumentalisation coercitive : faire en sorte que l’acteur contrôlant un segment critique ne puisse pas, ou ne veuille pas, s’en servir comme levier de pression. Il ne s’agit plus de rétablir un équilibre de puissance classique entre États, mais de restructurer l’architecture même des flux pour en neutraliser le potentiel punitif.
Cinq leviers complémentaires peuvent être mobilisés à cet effet :
la diversification des sources et des routes réduit la concentration des passages obligés et multiplie les alternatives en cas d’interruption ;
le stockage stratégique introduit une inertie temporelle qui amortit les effets immédiats d’une coupure ;
la réciprocité de la dépendance (rendre la rupture mutuellement coûteuse) diminue l’incitation à punir ;
la projection de puissance sur les segments critiques (présence navale dans un détroit, capacité de riposte sur un corridor terrestre) dissuade l’acteur qui contrôle le passage d’en exploiter le potentiel coercitif, ce qui équivaut à de la non-punissabilité par dissuasion ;
la substitution technologique, enfin, désamorce la vulnérabilité à sa racine : en remplaçant une ressource par une autre de moindre criticité d’approvisionnement, on se soustrait peu à peu à la vulnérabilité potentielle d’un flux menacé, ce qui rend tel ou tel point de passage stratégiquement indifférent. Le développement du nucléaire civil ou des énergies renouvelables produites sur le sol national, en réduisant la dépendance aux hydrocarbures importés, illustre ce levier.
Ces cinq instruments ne sont pas alternatifs mais complémentaires. Leur combinaison forme ce que l’on pourrait appeler une « architecture de résilience circulatoire ».
En frappant les capacités balistiques et le programme nucléaire iranien, Washington cherchait à résoudre l’un des foyers de tension les plus anciens du système international et à démontrer que la puissance prédominante, à l’échelle globale, pouvait encore imposer un ordre régional spécifique. Mais les conséquences circulatoires de l’opération ont, jusqu’ici, produit l’effet inverse : la fermeture d’Ormuz a transformé la punissabilité latente du détroit en instrument de rétorsion massive, déstabilisant des marchés bien au-delà du théâtre d’opérations.
Ce paradoxe révèle une tension structurelle : réduire un foyer de violence ne suffit pas si l’opération elle-même active d’autres vulnérabilités circulatoires. La non-punissabilité n’est donc pas seulement un objectif à atteindre en temps de paix ; elle doit être intégrée comme contrainte opérationnelle dans la planification des interventions militaires comme dans la conduite de la politique économique. Car toute stratégie économique ignorant la dimension circulatoire risque de déplacer la vulnérabilité plutôt que de la réduire.
Rien ne garantit, en outre, que les segments contrôlés par des acteurs provisoirement neutres ou amicaux le demeurent : comme l’a montré le retournement russe sur le gaz à partir de 2021, qui a ruiné en quelques mois la stratégie allemande du « changement par le commerce » (Wandel durch Handel), une crise peut suffire à les faire basculer vers l’hostilité ou, plus simplement, vers la poursuite exclusive de leurs propres intérêts (en l’occurrence géostratégiques, en Ukraine).
La nouvelle configuration du système international impose désormais aux États de se doter d’une architecture de non-punissabilité : en diversifiant les sources d’approvisionnement en énergie, en matières premières critiques, en composants technologiques ; en créant des redondances dans les chaînes logistiques de sorte qu’aucun point de strangulation unique ne puisse être instrumentalisé ; et en développant avec les grands opérateurs logistiques privés (armateurs, opérateurs portuaires, gestionnaires de plateformes) des partenariats de sécurisation des flux qui ne dépendent pas exclusivement des alliances entre États. Présents sur plusieurs chaînes circulatoires à la fois, ces opérateurs disposent de canaux logistiques de substitution considérablement renforcés depuis les ruptures de la pandémie de Covid-19. Lorsqu’un point de passage est bloqué, le flux bascule entre acteurs privés, avant même que la diplomatie et la géostratégie modifient le jeu en termes de puissance coercitive.
Le conflit iranien rend cette exigence particulièrement visible. Durant la guerre froide, les crises demeuraient davantage compartimentées : à la manière des cloisons étanches d’un paquebot, des disjoncteurs stratégiques limitaient leur propagation d’un théâtre d’opérations à l’autre. Cette relative étanchéité ne tenait pas seulement à la discipline des grandes puissances ; elle résultait aussi d’interdépendances moins profondes, moins concentrées et moins mondialisées.
La mondialisation des chaînes d’approvisionnement a rebranché les conflits « en série » plutôt qu’en dérivation : un choc en un point du réseau se propage désormais à l’ensemble du circuit. Restaurer des « disjoncteurs stratégiques » entre les crises ne relève donc pas seulement de la diplomatie ou de la puissance militaire. Cela passe aussi, et peut-être d’abord, par l’architecture des flux dont dépend la capacité même des démocraties à réagir.
Le conflit en cours en Iran est donc bien davantage qu’un épisode de plus dans la longue série de crises survenues depuis 1945. Il constitue le test grandeur nature d’une réalité qui engage l’avenir de la sécurité collective : l’asymétrie entre des acteurs déstabilisateurs (comme l’Iran), que leur position dans les réseaux protège des représailles, et des démocraties structurellement vulnérables à la coercition circulatoire, de par leurs dépendances d’approvisionnement. Apprendre à la gérer suppose d’anticiper, en amont de toute crise régionale, les dilemmes de flux qu’elle est susceptible d’activer – selon les six types que nous avons ici distingués.
Contenir l’enchaînement des conflits suppose de réduire cette punissabilité structurelle en construisant une architecture de résilience géoéconomique qui rende les démocraties moins vulnérables au chantage. C’est à cette condition que les flux cesseront d’être des armes qu’un acteur hostile finira tôt ou tard par retourner contre nous, et redeviendront ce qu’ils sont dans leur principe : des vecteurs de circulation, et non des instruments de coercition.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.