24.03.2026 à 17:03
Filmer un procès pour l’histoire : Nuremberg, 80 ans après
24.03.2026 à 17:03
Filmer un procès pour l’histoire : Nuremberg, 80 ans après
Du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946, 24 des principaux responsables du régime nazi allemand étaient jugés pour crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité à Nuremberg. Moment fondateur pour la justice internationale, ce procès a aussi fait entrer l’image dans le prétoire, en l’utilisant comme un outil central pour confondre les accusés. Mais l’enregistrement du procès pose un autre enjeu, celui de produire des archives pour l’avenir.
Les lumières s’éteignent dans le prétoire, ce 29 novembre 1945, à Nuremberg (Allemagne). La salle n’est bientôt plus éclairée que par l’écran placé face au public, dans l’axe de la presse, sur lequel sont projetés des films réalisés par les Alliés montrant les atrocités nazies.
Cette scène, qui a contribué à faire naître une mémoire visuelle de ce que l’on n’appelle pas encore la Shoah, constitue l’un des moments forts du film Nuremberg (2025), qui retrace le défi qu’a représenté le Tribunal militaire international (TMI) à travers l’affrontement psychologique entre Hermann Göring et le psychiatre américain Douglas Kelley, chargé par l’armée américaine de déterminer si les dirigeants nazis étaient aptes à être jugés.
Le film la recrée en intégrant les images historiques des camps de concentration, tels Ohrdruf, Dachau ou Bergen-Belsen, devenues depuis des références majeures de la mémoire du nazisme. Ces images montrant des survivants squelettiques et des amas de corps nus eurent un immense impact, comme le donne à voir la production hollywoodienne.
Mais ce moment spectaculaire n’est pas la seule manière dont le film de James Vanderbilt rappelle le rôle de l’image à Nuremberg et le précédent que ce procès a constitué. Car le procès de Nuremberg, il y a 80 ans, ne s’est pas seulement appuyé sur des documents et des témoignages : il a aussi fait entrer l’image dans le prétoire, posant une question nouvelle : filmer un procès permet-il d’écrire l’histoire ? Quelle valeur accorder à ces images judiciaires ?
Derrière cette interrogation se trouvent plusieurs enjeux : montrer les crimes, produire des archives pour l’avenir, mais aussi comprendre ce que l’image révèle – ou parfois dissimule – de la justice.
Le procès de Nuremberg (1945-1946) constitue un moment fondateur pour la justice internationale. Pour la première fois, les dirigeants d’un régime sont jugés par un tribunal international ; pour la première fois, les crimes contre la paix, le crime de guerre et les crimes contre l’humanité sont des chefs d’inculpation. Mais ce procès est aussi pensé comme un événement public, comme le souligne la déclaration du procureur Robert H. Jackson en ouverture, le 21 novembre 1945 :
« Les méfaits que nous avons à condamner et à punir font preuve d’une telle vilenie et ont été si nuisibles que la civilisation ne pouvait se permettre de passer outre, parce qu’elle ne pourrait continuer à exister si jamais ils devaient se répéter. […] Ce que ces hommes représentent, nous allons vous le dévoiler avec patience et modération, nous allons vous donner des preuves irréfutables des actes inqualifiables qu’ils ont commis. »
Les débats doivent être donc publics, connus de tous et faire mémoire.
L’image devient alors un instrument essentiel pour faire comprendre l’ampleur des crimes nazis à la population allemande comme l’opinion internationale. Cette volonté d’inscrire la justice dans l’histoire explique l’importance accordée au filmage du procès, soit environ deux cents heures réalisées par quatre caméras. Diffusé dans les actualités cinématographiques au cinéma, il marque les contemporains et inspirent l’idée de conserver certains procès pour la mémoire collective. À Nuremberg, l’objectif n’est pas seulement de juger les accusés, mais de documenter un moment historique, transformant le procès en événement pédagogique.
Avec le recul, ces images ont permis de créer des archives pour l’avenir. La documentation écrite d’un procès – comptes rendus, dossiers, jugements –, pour essentielle qu’elle soit, ne restitue pas toute l’audience. Les images permettent de conserver ce que les textes ne montrent pas : les gestes, les silences, les regards, les réactions de la salle. Ces captations restituent ainsi la dramaturgie du tribunal et les interactions entre ses acteurs. Elles révèlent parfois des stratégies de défense ou des dynamiques invisibles dans les archives écrites. Dès lors, l’image devient un indice qui invite à explorer ce qui se passe hors champ. L’image transforme le procès en source historique, ce qui permet à Nuremberg de paraître si authentique.
Toutefois, filmer un procès ne consiste pas seulement à enregistrer ce qui se passe tant la position de la caméra modifie la perception même de l’événement. Une image est en effet toujours le résultat d’un point de vue qui répond à certaines questions préalables (Où placer la caméra ? Qui filmer des juges, des témoins et/ou des accusés ?). Regarder le procès de Nuremberg, quatre-vingts ans après sa tenue, invite à lire ses images comme le récit d’un projet à la fois judiciaire et politique qui se veut l’une des premières interprétations du nazisme et de ses crimes.
À Nuremberg, l’image fut d’abord produite dans le prétoire alors que, fin 1945, les débats juridiques et l’abondance de documents écrits risquent de lasser le grand public. Le procureur américain Robert H. Jackson comprend que la preuve documentaire ne suffit pas. Les crimes nazis sont d’une telle ampleur que beaucoup pourraient les considérer comme exagérés ou relever de la propagande. L’image devient alors un outil central pour confondre les accusés.
Les procureurs américains décident alors d’avancer l’utilisation du film comme preuve, innovation majeure du procès. Des images tournées lors de l’ouverture des camps de concentration à l’Ouest et des centres de mise à mort à l’Est par les armées alliées sont projetées dans la salle d’audience. Cette pratique transforme profondément la manière d’administrer la preuve à côté des quelque 5 000 documents écrits tant les images produisent un choc visuel incontestable.
La configuration même de la salle d’audience est pensée pour cette démonstration visuelle : derrière la barre des témoins est installé un écran de cinéma, qui ne fait pas face aux juges, mais au public, à la presse internationale et, au-delà, à l’opinion mondiale. Une rangée de néons est également installée au-dessus du banc des accusés afin de rendre visibles leurs réactions.
Américains, puis Soviétiques projettent leurs productions documentaires : d’abord Nazi Concentration Camps, documentaire composé d’images tournées par l’US Army lors de la libération de l’Allemagne ; puis, le 19 février 1946, Film Documents on the Atrocities of the German-Fascist Invaders, réalisation de l’Armée rouge, notamment sur les crimes commis contre les populations soviétiques.
Cette stratégie répond à un problème précis : l’ampleur des crimes nazis dépasse l’imagination. L’image permet donc de les rendre visibles. Elle participe également à la légitimation du tribunal lui-même et renforce le rôle pédagogique du TMI.
L’expérience de Nuremberg a laissé une empreinte durable sur les pratiques judiciaires. Dans plusieurs pays, la question de filmer certains procès a progressivement été posée.
En France, le ministre de la justice Robert Badinter fait adopter une loi en 1985 – révisée en 2010 – qui autorise l’enregistrement audiovisuel de procès à caractère historique. Aujourd’hui encore, la question de filmer les procès continue de susciter des débats.
Certains y voient un moyen de préserver la mémoire des événements historiques ; d’autres s’inquiètent des effets possibles de la médiatisation (la justice pourrait-elle devenir un spectacle ?), notamment en Allemagne où le filmage n’est pas autorisé.
Ces interrogations montrent que le filmage des procès ne relève pas seulement de la technique, mais touche au cœur du fonctionnement démocratique. C’est sans doute un héritage de Nuremberg : la justice juge certes le passé, mais elle produit aussi les images qui permettront de s’en souvenir.
Fabien Théofilakis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.03.2026 à 16:09
Numérisation de la justice : les leçons du cas belge
En Belgique, l’échec du projet numérique « I-police » ainsi que les controverses récentes autour de l’intelligence artificielle ont ravivé les débats sur la place du numérique dans les institutions publiques. Longtemps présentée comme un levier de modernisation, la numérisation transforme le travail des tribunaux et met en lumière les fragilités de l’indépendance judiciaire. Derrière les promesses de rapidité et d’efficacité se dessinent de nouveaux enjeux pour la justice.
En Belgique, comme ailleurs, la numérisation de la justice est devenue un enjeu politique et budgétaire majeur. Les événements récents invitent pourtant à réexaminer la portée de ce chantier. L’arrêt du projet « I-police », après des investissements publics considérables, a rappelé la fragilité des grands projets numériques dans le secteur public. Le programme a été abandonné en raison de graves lacunes dans l’exécution du marché public et de résultats jugés très en deçà des attentes initiales.
Dans le même temps, l’arrivée en février 2025 à la tête du ministère de la justice d’Annelies Verlinden, auparavant ministre de l’intérieur, marque un déplacement des priorités. Après plusieurs années de modernisation numérique continue, ses premières mesures mettent plutôt l’accent sur les problèmes structurels du système judiciaire, tels que les conditions de travail, les infrastructures et la surpopulation carcérale. Le numérique n’est plus présenté comme la solution centrale, mais comme un élément parmi d’autres d’une réforme institutionnelle.
Parallèlement, l’intelligence artificielle suscite des controverses. La condamnation d’un avocat pour avoir remis des conclusions rédigées par une IA et les mises en garde contre une automatisation excessive de la décision judiciaire soulignent que les enjeux ne sont pas seulement techniques, mais aussi normatifs.
Ces signaux convergents montrent que la numérisation de la justice ne relève pas d’une évidence consensuelle. Elle engage des choix de gouvernance, de financement et de conception de la démocratie.
En Belgique, la numérisation des tribunaux s’inscrit dans une longue trajectoire de réformes. La fin des années 1990 est marquée par l’affaire Dutroux et la crise institutionnelle subséquente. Les gouvernements successifs ont alors cherché à restaurer la confiance des citoyens en essayant de rendre l’institution plus efficace, plus transparente et plus performante.
Progressivement, le numérique est devenu l’instrument privilégié de cette modernisation. Bases de données, plateformes de gestion, systèmes de traitement des dossiers : ces outils promettaient de fluidifier les procédures, de centraliser l’information et de réduire les délais.
Mais ces technologies ne sont pas neutres. Comme tout instrument de gestion, elles organisent, hiérarchisent et encadrent l’activité. Elles s’inscrivent dans un discours d’urgence et de modernisation présenté comme inévitable. Le numérique s’est ainsi imposé non seulement comme un outil, mais aussi comme la meilleure réponse aux difficultés structurelles de la justice – la lenteur, la complexité, le manque de transparence et les coûts élevés.
Pourtant, la numérisation ne supprime pas les tensions : elle les déplace, les reformule et en fait émerger de nouvelles. Derrière les plateformes et les bases de données, ce sont des équilibres fondamentaux qui se redessinent.
Pour comprendre ce que la numérisation produit concrètement, il faut déplacer le regard. Trois points d’attention permettent d’en mesurer les effets.
Un travail judiciaire redéfini
La manière de penser évolue : les outils pré-classent les dossiers, automatisent certaines étapes et signalent des priorités. Il ne s’agit plus seulement d’interpréter et de trancher, mais de composer avec ce que le système permet, impose ou rend visible.
Les tableaux de bord, les indicateurs de performance et les champs standardisés valorisent la rapidité, la traçabilité et la conformité. Là où dominaient auparavant la délibération et la profondeur d’analyse, ces nouveaux critères s’imposent et redéfinissent, en pratique, les hiérarchies de valeur – par exemple en plaçant l’efficacité au-dessus de la réflexion – ainsi que ce qui est considéré comme un « bon » travail juridique.
Enfin, la manière dont les décisions sont prises, et par qui, évolue. Le fonctionnement des juridictions dépend désormais d’entreprises privées et de mises à jour logicielles dont les logiques ne sont pas toujours explicites ni alignées avec les normes judiciaires. L’autorité des juges demeure formellement intacte, mais leur capacité à agir dépend de plus en plus de ces infrastructures et des acteurs qui les font fonctionner.
Ces évolutions, souvent discrètes, recomposent progressivement les équilibres professionnels et la manière dont la justice est exercée.
L’indépendance judiciaire en question
Au-delà du travail judiciaire lui-même, la numérisation influence aussi l’indépendance de la justice. Celle-ci concerne les conditions matérielles et organisationnelles dans lesquelles les décisions sont prises.
Traditionnellement, les dossiers étaient gérés au sein des juridictions. Avec les plateformes numériques, la gestion des fichiers, des bases de données et des systèmes informatiques implique désormais d’autres acteurs : prestataires privés, ordres professionnels, services publics fédéraux. Certaines juridictions ont tenté de conserver la maîtrise de leurs outils, en développant leurs bases de données en interne. Mais ailleurs, les dépendances sont plus fortes, qu’elles lient l’institution à un prestataire privé pour la maintenance d’un système pénal, ou à l’Ordre des avocats pour une plate-forme de gestion des faillites.
La question devient plus sensible encore lorsque l’exécutif intervient dans la gouvernance des infrastructures. En novembre 2025, la Cour constitutionnelle a annulé une disposition relative au dossier pénal numérique. Le registre central, censé constituer la source authentique des dossiers de procédure, était géré par un comité institué auprès du Service public fédéral de justice, au sein duquel les représentants de l’ordre judiciaire ne disposaient ni d’une majorité ni d’une voix prépondérante. La Cour a estimé qu’une telle structure ne garantissait pas suffisamment l’indépendance judiciaire.
Une soutenabilité institutionnelle fragilisée
Sur le terrain, un paradoxe s’impose aux acteurs et aux observateurs : le numérique semble à la fois en retard – outils défaillants, connexions incertaines – et en accélération permanente, avec des projets qui se succèdent avant même que les précédents ne soient stabilisés. Dans ce contexte, les décalages et les imprévus ne sont pas toujours anticipés par les réformes. Ils sont absorbés au quotidien par les professionnels eux-mêmes : prendre en main un nouveau logiciel, contourner une étape bloquée, maintenir une cohérence alors que les catégories évoluent plus vite que les règles qu’elles sont censées servir.
À long terme, cette succession d’adaptations produit une forme d’usure institutionnelle. Les outils se suivent, les systèmes changent et les équipes doivent constamment apprendre, désapprendre, réapprendre et compenser des défauts de conception par du bricolage. Innovation et usure coexistent dans un même geste : maintenir la justice opérationnelle à travers des infrastructures fragiles.
Cette fatigue ne tient pas seulement aux outils eux-mêmes, mais au rythme auquel ils sont conçus et déployés. Les projets numériques sont souvent financés dans les cycles courts des législatures, des plans stratégiques, d’éventuels fonds européens du plan de relance. Ces financements privilégient le lancement et les échéances visibles. Mais la justice fonctionne dans la durée. Elle exige stabilité, continuité et réparabilité.
De plus, un système numérique ne vit pas seulement au moment de son déploiement. Il exige des mises à jour, des corrections et un support constant. Ces coûts de maintenance sont souvent sous-estimés, fragmentés ou financés de manière provisoire. Les juridictions se retrouvent alors à faire fonctionner des systèmes instables ou partiellement aboutis.
Ce décalage entre le temps politique de l’innovation et le temps institutionnel de la justice fragilise la capacité des juridictions à faire fonctionner durablement les dispositifs numériques sur lesquels elles reposent. La Cour des comptes belge a récemment alerté sur la viabilité à long terme des initiatives de justice numérique dans leur gouvernance actuelle.
La numérisation de la justice ne peut être réduite à un simple chantier technique. Elle engage des choix de gouvernance, de financement, et de conception du service public. Présentée comme une réponse à la lenteur ou à la complexité de la justice, elle redessine en réalité les équilibres institutionnels et les conditions d’exercice du travail judiciaire.
L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’efficacité des outils. Il réside dans la manière dont ils sont conçus, gérés, financés, et maintenus dans le temps, et dans la vision de la justice qu’ils contribuent à instituer. Car derrière les plateformes et les registres numériques se jouent des questions plus fondamentales : quelles pratiques professionnelles, quelles formes d’indépendance et quelles temporalités institutionnelles ces dispositifs rendent-ils possibles – ou fragilisent-ils ? Et à quel prix ?
Lisa Pelssers a reçu des financements du Fond national de la recherche scientifique (FRS-FNRS).
24.03.2026 à 16:08
L’élection d’un président chilien ouvertement nostalgique de Pinochet s’inscrit dans une poussée plus large des droites radicales en Amérique latine, nourrie par le mécontentement social et l’incapacité des systèmes politiques à canaliser certaines revendications. Au Chili, cette dynamique découle notamment des frustrations post-2019, du rejet du projet constitutionnel et d’un déplacement des attentes citoyennes vers la sécurité et l’ordre, que le nouveau pouvoir érige en priorité.
Après une large victoire – 58 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle en décembre dernier –, José Antonio Kast a pris ses fonctions le 11 mars, devenant ainsi le premier président de droite radicale au Chili depuis le retour à la démocratie en 1990.
Son triomphe électoral constitue la dernière manifestation d’une poussée conservatrice, voire réactionnaire, en Amérique latine. Ce cap à tribord s’est illustré lors du sommet baptisé « Bouclier des Amériques », organisé le 6 mars à l’initiative de Donald Trump, lequel a convié à Miami des dirigeants latino-américains aux orientations idéologiques compatibles avec les siennes : du libéral-conservateur paraguayen Santiago Peña à l’autocrate salvadorien Nayib Bukele, en passant par le libertarien argentin Javier Milei. Kast, élu mais non encore investi, y a également été invité.
Pour comprendre l’ascension de ces nouvelles droites, il faut cependant dépasser les catégories analytiques trop générales qui tendent à homogénéiser des situations nationales très différentes. Leur émergence s’inscrit dans une séquence politique marquée par la radicalisation d’une partie des électorats et par la difficulté croissante des systèmes politiques à répondre aux mécontentements sociaux.
Comme le montrent Gabriel Kessler et Gabriel Vommaro dans La era del hartazgo, un facteur joue un rôle clé : l’existence – ou non – de coalitions politiques capables de politiser certaines revendications sociales. Les deux politologues expliquent que là où ces coalitions structurent le conflit politique, les demandes sociales peuvent être intégrées dans l’arène institutionnelle et donc canalisées dans une logique démocratique. Ailleurs, leur absence nourrit un mécontentement diffus et une forte défiance envers les élites, qui se traduit par un vote pour des outsiders, c’est-à-dire pour des candidats situés en marge de l’échiquier politique, voire à l’extérieur de l’arc républicain. Le titre de leur ouvrage en espagnol évoque ainsi cette « irrépressible et insupportable colère » (hartazgo) qui aboutit « à renverser la table ».
Le cycle politique actuel au Chili trouve son origine dans les mobilisations sociales de 2019, qui avaient fait naître de fortes attentes citoyennes. Mais les conséquences délétères de la pandémie de Covid-19, qui ont contribué à accentuer les difficultés économiques, la dégradation du climat sécuritaire, les tensions migratoires, ainsi que les faux espoirs nés d’un projet constitutionnel mal ficelé – rejeté par 62 % des Chiliens lors d’un référendum en septembre 2022 — ont progressivement modifié la perception de la situation nationale.
Au cours des cinq dernières années, les revendications adressées à la classe politique ont évolué de manière substantielle : d’un agenda initialement centré sur les questions de justice sociale, elles ont pris la forme d’aspirations au rétablissement de l’ordre et à la stabilité institutionnelle. Les exigences redistributives n’ont pas pour autant disparu, mais elles apparaissent conditionnées à la restauration préalable de l’autorité de l’État. Pour reprendre la fameuse devise associée au positivisme d’Auguste Comte, courant philosophique qui a été très influent en Amérique latine et singulièrement au Chili au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles, la rhétorique droitière contemporaine revendique d’abord « l’ordre », avant « le progrès ».
Au niveau discursif, le nouveau gouvernement développe l’idée que le Chili, depuis le mandat du président de gauche Gabriel Boric (2022-2026), est frappé par une crise multidimensionnelle : institutionnelle d’abord, avec un État accusé d’avoir renoncé au maintien de l’ordre et au contrôle des frontières ; économique ensuite, ce qui justifie le retour à une stricte orthodoxie budgétaire ; mais aussi politique, à travers la critique d’une droite conservatrice traditionnelle jugée trop conciliante. À cela s’ajouterait enfin une crise morale qui s’exprime dans les transformations culturelles et la promotion des diversités sexuelles, ethniques, de genre et autres.
Ce diagnostic ne se limite pas à une description de la réalité : il a une valeur performative et participe donc d’une mise en scène politique. Comme d’autres figures de la droite radicale, à l’instar de Marine Le Pen ou de Javier Milei, le nouveau président chilien tend à amplifier les difficultés du pays afin de se présenter comme l’interprète d’un moment critique appelant à la mise en place de mesures exceptionnelles. La sociologie politique montre que l’exagération de la menace – qu’il s’agisse de son urgence ou de sa gravité – constitue d’ailleurs un trait récurrent des populismes contemporains.
Plus qu’une idéologie rigide, ce conservatisme de nouvelle génération apparaît comme une matrice discursive souple et dynamique, capable de structurer un nouveau projet politique dans une optique potentiellement réactionnaire. Au sens foucaldien, on pourrait y voir une « formation discursive », soit un cadre intellectuel et rhétorique à travers lequel sont distingués certains problèmes publics (par exemple : l’immigration et l’insécurité plutôt que les inégalités sociales ou les ravages environnementaux), élaborées des solutions souvent simplistes mais jugées efficaces pour y faire face (l’expulsion des clandestins ou la construction de prisons plutôt que l’intégration socio-économique ou la rénovation urbaine), ainsi qu’identifiés les acteurs considérés comme crédibles et légitimes pour y répondre (les forces régaliennes plutôt que les partenaires sociaux ou les associations citoyennes).
Au Chili, ce cadrage ne surgit pas de nulle part : il répond en partie à une demande sociale de retour à l’ordre que le projet du Parti républicain, fondé par Kast en 2019, est parvenu à capter. Il s’inscrit aussi dans un contexte politique marqué à la fois par la prégnance de l’anticommunisme et par le bilan mitigé du gouvernement de Gabriel Boric sur le plan social et économique.
Affiné à la suite de deux campagnes présidentielles (2017 et surtout 2021, où il avait perdu au second tour face à Boric), le projet de Kast apparaît comme hybride. Il est authentiquement le produit de la droite chilienne, dans la mesure où il s’enracine dans la tradition idéologique de la subsidiarité, principe central sous la dictature militaire (1973-1990) qui associait libéralisme économique et conservatisme moral. Mais il est aussi partie intégrante d’un réseau plus large de nouvelles droites radicales, avec lesquelles il partage des affinités idéologiques (Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil, Bukele au Salvador, Meloni en Italie) et certaines stratégies de communication disruptives.
Au Chili, le gouvernement est nommé par le président de la République dans le cadre d’un présidentialisme renforcé, caractérisé par des pouvoirs étendus sur l’exécutif et une influence marquée sur le législatif. Les premières mesures adoptées donnent un aperçu des priorités du nouveau gouvernement. À la manière des préconisations d’un Steve Bannon, l’ancienne éminence grise de la Maison-Blanche, dont la méthode consiste à « inonder la zone », l’enjeu est de saturer l’agenda politique par la signature de nombreux décrets et l’envoi de projets législatifs exorbitants au Congrès, dits « omnibus », qui rappellent l’initiative portée par le président argentin Javier Milei ou encore celle du One Big Beautiful Bill du président Trump.
Cette stratégie cherche à imposer le tempo gouvernemental en tirant parti des divisions de l’opposition et des marges de manœuvre relatives au Congrès. Bien que les forces de droite n’y disposent pas de la majorité absolue, elles ont récemment obtenu la présidence des deux Chambres, ce qui leur confère un pouvoir non négligeable dans la conduite de l’agenda législatif.
Sur le plan idéologique et politique enfin, deux mesures ont particulièrement marqué le début du mandat kastien. La première concerne l’ouverture à l’octroi de grâces présidentielles individuelles en faveur de membres des forces en uniforme – carabiniers ou militaires – incarcérés pour des faits survenus lors des manifestations de 2019. Cette initiative fait écho à un projet de loi récemment approuvé par le Sénat visant à permettre la commutation de peines pour des personnes condamnées pour violation des droits humains, notamment sous la dictature.
La seconde mesure porte sur un durcissement de la politique migratoire à la frontière nord du Chili, notamment avec la Bolivie et le Pérou, où a été annoncé le creusement de tranchées dans une région désertique et foncièrement inhospitalière. Dans le cadre du plan « Escudo Fronterizo » (bouclier frontalier), l’exécutif entend renforcer les dispositifs de lutte contre l’immigration irrégulière et les réseaux criminels transnationaux.
Ces orientations s’inscrivent dans un renforcement du présidentialisme et dans la centralité accordée aux politiques sécuritaires et migratoires. Lorsque la notion d’ordre devient l’axe structurant de l’action publique, le risque apparaît de voir se banaliser des mesures exceptionnelles et s’élargir les marges du pouvoir coercitif de l’État – ce d’autant que les prérogatives institutionnelles en la matière sont déjà réputées très larges au Chili.
Depuis son élection, José Antonio Kast joue par ailleurs sur deux registres discursifs. D’un côté, il conserve un ton institutionnel et modéré, insistant sur l’unité nationale et sur la nécessité de gouverner pour l’ensemble des Chiliens, au-delà des clivages partisans et des logiques de camp. De l’autre, son discours adopte par moments une dimension plus doctrinaire, notamment à travers la rhétorique de la « bataille culturelle », alignée sur celle de ses homologues argentin, Javier Milei, et espagnol, Santiago Abascal, et qui a récemment été au centre de son intervention lors du VIIᵉ Sommet transatlantique à Bruxelles, pendant sa tournée européenne de février 2026.
Dans l’ensemble, le nouveau gouvernement chilien semble ainsi chercher à concilier une identité programmatique affirmée (relevant de la « droite dure ») avec une inscription dans les cadres institutionnels existants (fruits d’une démocratie consolidée). La trajectoire du mandat dépendra en grande partie du maintien – ou non – de ce délicat équilibre entre affirmation politique, respect des institutions et préservation des limites démocratiques au pouvoir exécutif.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.