18.06.2026 à 17:04
La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ?
18.06.2026 à 17:04
La Colombie va-t-elle basculer à l’ultradroite ?
Ce qu’il faut retenir :
Abelardo de la Espriella, candidat anti-establishment, a créé la surprise au premier tour de l’élection présidentielle colombienne en devançant la gauche.
Le bilan du président sortant Gustavo Petro est lourdement terni par l’échec de sa politique de « paix totale » (Paz Total).
Face à celui qui promet la tronçonneuse économique et une politique ultrarépressive, son adversaire au second tour, Iván Cepeda, successeur désigné de Petro, joue la carte judiciaire.
Aux yeux des observateurs de la vie politique colombienne, un tel triomphe aurait sans doute paru relever d’une divagation fiévreuse : le 31 mai, à mesure que le précompte se précisait, la tendance se confirmait pourtant bel et bien. Le candidat d’ultradroite, Abelardo de la Espriella, n’était pas seulement en train de dépasser la droite traditionnelle, il était en train de l’écraser ; il n’allait pas seulement talonner la gauche unitaire, mais bien la devancer.
L’avocat pénaliste de 47 ans, autodénommé El Tigre (le Tigre), s’érige donc en grand vainqueur de ce premier tour, et en favori pour le second tour prévu le dimanche 21 juin face au candidat de la gauche, Iván Cepeda.
Encore relativement peu connu du grand public il y a quelques mois, de la Espriella a réussi à attirer 43,74 % des suffrages. En deuxième position, Iván Cepeda, sénateur du Pacto Histórico et héritier du président actuel Gustavo Petro, en a obtenu 40,9 %. Un record pour un candidat de gauche au premier tour de l’élection présidentielle, mais une déception au regard de l’écart entre les ambitions affichées pendant la campagne et ses presque 675 000 voix de retard. En troisième position, la grande perdante de ce scrutin, Paloma Valencia, sénatrice du Centro Democrático (droite conservatrice), obtient seulement 6,92 % des suffrages, soit 1 639 685 voix.
Depuis le début de la campagne, la quasi-totalité des sondages donnait Iván Cepeda en tête. Derrière lui devait se jouer un coude-à-coude serré entre la vieille droite oligarchique incarnée par Valencia et la nouvelle droite anti-establishment (antisystème) – ou, du moins, se présentant comme telle. La réalité du vote a, une fois encore, dépassé la fiction des sondages.
L’espoir parcourait les mouvements de gauche : l’élection pouvait être remportée dès le premier tour. Il faut dire que le mandat de Gustavo Petro a laissé quelques marqueurs forts pour son électorat : hausse du salaire minimum, protection accrue des travailleuses et travailleurs, extension de la couverture retraite, une réforme agraire enfin mise en marche.
Sur la scène internationale, la Colombie s’est par ailleurs constituée comme porte-voix de l’anti-impérialisme et des puissances écologiques du Sud global. Ainsi, il a inlassablement dénoncé la politique israélienne à Gaza, qu’il qualifie de génocide – à l’instar de nombreuses ONG israéliennes et internationales ainsi que de la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU –, et rompu ses relations avec Israël. Il a également pris en charge l’organisation de la COP16 sur la biodiversité à Calí en 2024.
Toutefois, outre ces points de satisfaction, des scandales majeurs ont lourdement entaché ce premier mandat progressiste de l’histoire colombienne : corruption, dépassements de plafonds de campagne, détournements de fonds publics, abus de pouvoir, mais aussi une grave crise du système de santé.
L’échec le plus lourd, ou du moins le plus central dans la perspective présidentielle, se situe assurément sur le plan de la sécurité. L’approche de Paz Total prônée par Petro et Cepeda, qui consistait à négocier avec l’ensemble des groupes armés, n’a donné lieu à aucune démobilisation d’ampleur. Plus embarrassant encore, elle permit aux organisations criminelles d’étendre leur contrôle sur de vastes pans du territoire. Si le taux d’homicides ne s’en est pas vu affecté – il est resté stable –, les déplacements forcés, les enlèvements et les extorsions ont connu une nette recrudescence. Dans un pays où la sécurité et la corruption figurent parmi les premières places sur la liste des préoccupations de l’électorat, il faisait peu de doute que cet héritage sécuritaire pèserait lourd sur la candidature de Cepeda.
Il semble pourtant que le Pacto Histórico n’ait pas pris la juste mesure de la situation ; ni sur cet héritage, ni sur l’état réel de l’échiquier politique national. Car la coalition progressiste a actuellement prise sur moins du quart du Sénat, et moins du cinquième de la Chambre. Elle reste lourdement minoritaire, et donc dépendante de ses alliances avec les forces du centre et de la droite modérée. Or ses relations avec ces formations se sont âprement distendues ces trois dernières années. À cause de visions politiques divergentes, certes, mais aussi du fait de l’usure provoquée par les coups de sang du président Petro – dont le conseil des ministres télévisé de février 2025 a constitué le point d’acmé. Le Pacto Histórico s’est progressivement retrouvé isolé. Un isolement qui pourrait coûter cher à son candidat au second tour.
De son côté, la droite a connu ses propres tumultes internes. Après quatre années passées à l’écart des responsabilités, ses figures de proue se sont engagées dans une course à la surenchère sécuritaire, en dénonçant le laxisme – voire l’accointance – du gouvernement à l’égard des guérillas et des narcotrafiquants.
À l’issue d’une consultation interne – dont de la Espriella avait été exclu –, c’est Paloma Valencia, option déjà radicale, qui fut désignée candidate officielle de son camp. Petite-fille d’un ancien président (Guillermo León Valencia Muñoz, 1962-1966), sa candidature incarnait la continuité avec la main de fer de l’uribisme, (courant hégémonique de la droite depuis plus d’une vingtaine d’années, du nom d’Alvaro Uribe, président de 2002 à 2010), mais en une version modernisée : une femme était candidate, et son colistier, Juan Oviedo, était ouvertement homosexuel.
De la Espriella, lui, a joué la carte inverse : celle de l’outsider politique animé d’une virilité masculine exubérante. Durant sa campagne, le « Tigre » a multiplié les railleries contre la politique politicienne, les saillies homophobes, les insultes misogynes, les comportements harcelants, mais aussi les procès – plus d’une centaine – intentés à l’encontre des journalistes trop peu conciliants à son goût.
Il s’est parallèlement engagé à « étriper la gauche » et à envoyer ses opposants politiques dans les geôles états-uniennes. C’est donc cette option-là, l’ultradroite virile anti-establishment, qui a devancé de près de 37 % la droite conservatrice d’appareil.
Iván Cepeda et Abelardo de la Espriella représentent donc deux profils opposés, tant sur le fond que sur la forme, tant par leur histoire que par leurs propositions. D’un côté, un tempérament stoïque, mesuré, entré dans la vie publique après l’assassinat en 1994 de son père, le sénateur communiste Manuel Cepeda, par des paramilitaires d’extrême droite (groupes armés privés ayant mené une campagne systématique d’extermination visant les militants de gauche dans les années 1980 et 1990). Iván Cepeda s’est ensuite engagé dans une carrière au Congrès comme porte-voix des victimes de crimes d’État. De l’autre, un tempérament histrionique, impulsif, tapageur, ayant fait fortune comme avocat de paramilitaires, de leurs alliés politiques et de plusieurs figures de la criminalité économique.
L’un promet la poursuite de programmes sociaux et de négociations avec les groupes armés, l’autre des allègements des impôts pour les entreprises, une baisse de 40 % des dépenses de l’État, la construction de dix mégaprisons et la prise de contrôle sur la totalité du territoire national dans les 100 jours suivant son entrée à la Casa de Nariño.
La dynamique de report de voix entre ces adversaires est, a priori, favorable à de la Espriella. Sans grande surprise, la perdante Paloma Valencia a appelé à voter pour ce dernier. Un appel relayé au niveau régional par ses alliés du continent : Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, Nayib Bukele au Salvador, ou encore Daniel Noboa en Équateur.
Entre cette option ultradroitière et l’option sociale-démocrate de Cepeda, les forces du centre et du centre droit ont, comme ailleurs et souvent, quelques difficultés à s’orienter. Sergio Fajardo par exemple, arrivé en quatrième position après avoir recueilli plus d’un million de voix, a explicitement exclu toute adhésion à ces « deux extrêmes ». Toutefois, un accord avec quelques figures importantes du centre a été conclu ce mardi à Bogota.
À quelques jours du scrutin, aucun débat n’a encore eu lieu. De la Espriella poursuit ses provocations et ses insultes, et multiplie les visuels produits par IA le mettant en scène comme sauveur de la nation. Cepeda a quant à lui opté pour une méthode distincte, bien qu’offensive également. Le 11 juin, il a déposé une plainte auprès des autorités compétentes à l’encontre de la Espriella pour crimes contre l’humanité, association de malfaiteurs aggravée, financement du terrorisme et enrichissement illicite – toutes accusations fondées sur la proximité du candidat avec les paramilitaires.
Le premier mise sur l’hostilité à l’égard du pétrisme en agitant le chiffon rouge du « castro-chavisme » ; le second parie sur la prise de conscience du caractère scabreux, voire mafieux, de son adversaire pour mobiliser parmi les abstentionnistes, mais aussi pour rediriger une partie de l’électorat en sa faveur.
Or, à ce jeu-là, il n’est pas certain que la gauche l’emporte. Car comme le résultat du premier tour l’a confirmé, la haine, le mépris, les insultes et les agressions ne sont pas, en eux-mêmes, des repoussoirs. Dans un contexte de montée en tension sécuritaire, bien dirigés et bien investis, ces éléments s’avèrent au contraire capables de générer des rentes électorales considérables – plus importantes semble-t-il que l’amélioration des conditions matérielles d’existence. Reste à savoir si cette dynamique suffira à porter celui qui promet la tronçonneuse de Milei et des paramilitaires jusqu’à la Casa de Nariño, ou si le second tour marquera au contraire la constitution tardive d’un front uni face à l’ultradroite.
Hugo Corten a reçu des financements du Fonds de la Recherche Scientifique (FNRS)
18.06.2026 à 17:01

Alors que Washington et le régime des mollahs ont signé un accord pour mettre fin à près de quatre mois de conflit, le sort de la militante des droits humains Narges Mohammadi, pourtant figure emblématique de la lutte pour la liberté en Iran, demeure un angle mort des discussions.
Peu de femmes iraniennes sont aussi reconnues pour leur combat en faveur de la liberté en Iran que Narges Mohammadi, lauréate entre autres distinctions du prix Nobel de la paix du prix Andreï Sakharov, du Prix Olof Palme et des prix PEN et Unesco pour la liberté de la presse. Pourtant, son sort, de même que celui des autres prisonniers politiques iraniens, n’inquiète guère les responsables politiques qui pourraient agir en faveur de sa libération.
Lors des négociations qui ont abouti à la signature, ce 18 juin, d’un protocole d’accord entre l’administration Trump et les autorités de Téhéran pour mettre fin à leur guerre après près de quatre mois de conflit, le cas de Mohammadi n’a, selon toute vraisemblance, jamais été soulevé. L’Iran ne s’est pas engagé à libérer les prisonniers politiques, et rien n’indique que la partie américaine ait formulé une telle exigence au cours des discussions.
Il y a un peu plus d’un mois, Mohammadi luttait pour sa vie. Âgée de 54 ans, la militante a possiblement subi deux crises cardiaques alors qu’elle était détenue dans le nord du pays. Après deux semaines d’efforts pour obtenir l’accès à des soins médicaux, elle a obtenu une libération conditionnelle contre une caution exorbitante et a été admise dans un hôpital de la capitale. À la mi-mai, elle a été transférée depuis le service de soins intensifs où elle se trouvait à son domicile à Téhéran, où elle demeure placée sous surveillance médicale et étroite protection sécuritaire.
Depuis plus de vingt ans, Mohammadi s’emploie à documenter et à dénoncer les atteintes aux droits humains commises par le régime iranien. Parmi celles-ci figurent le recours à la peine de mort comme outil de contrôle social, ainsi que l’utilisation de la torture et de ce qu’elle nomme la « torture blanche » – soit l’isolement carcéral prolongé. Elle s’est également élevée contre un système d’apartheid de genre visant à brider le corps et la parole des femmes.
À la tête du Centre des défenseurs des droits de l’homme, une ONG iranienne, elle a documenté les abus, soutenu les prisonniers d’opinion et leurs familles, et milité pour l’abolition des exécutions et de l’isolement cellulaire. Pendant ses rares périodes de liberté, et surtout en prison, elle a poursuivi son travail sans relâche, recueillant les récits d’autres détenues pour en faire un réquisitoire contre l’État carcéral.
Arrêtée à au moins treize reprises depuis 1998, la dernière fois remontant à décembre 2025, Mohammadi a été condamnée, au total, à plus de 40 ans de prison.
Elle fait partie des milliers de prisonniers d’opinion que compte l’Iran. Depuis des décennies, les autorités iraniennes procèdent en toute impunité à des arrestations arbitraires à grande échelle. Elles ont arrêté aussi bien des adversaires réels du régime que des dissidents présumés, ainsi que des « prisonniers pour dettes » (ceux qui ne sont pas en mesure de s’acquitter de leurs obligations financières).
Face à la vague de contestation populaire qui a déferlé sur l’Iran fin 2025 et début 2026, les autorités ont procédé à l’interpellation de plus de 50 000 personnes, parmi lesquelles figuraient des défenseurs des droits de l’homme, des avocats, des professionnels de santé, des étudiants et même des enfants. On estime que des milliers d’autres ont été arrêtées depuis le début de la guerre.
Un grand nombre de ces prisonniers sont incarcérés dans des centres de détention secrets et non officiels gérés par les services de sécurité et de renseignement, où ils sont soumis à des tortures visant à leur extorquer des aveux. Certains encourent désormais la peine capitale.
Amnesty International estime qu’au moins 2 159 personnes ont été exécutées en Iran en 2025, soit plus du double du total enregistré en 2024. Depuis le début de la guerre, l’organisation indique qu’au moins 36 personnes ont été exécutées sur la base d’accusations à caractère politique.
L’administration Trump œuvre actuellement à la conclusion d’un nouveau « grand accord » avec Téhéran, qui promet d’apaiser les tensions actuelles, de rouvrir le détroit d’Ormuz et de contraindre l’Iran à renoncer à son programme nucléaire.
Depuis des décennies, les puissances occidentales suivent le même schéma de négociations avec l’Iran. Ces pourparlers ont tendance à se concentrer sur les instruments de la puissance dure : arsenal militaire, niveaux d’enrichissement de l’uranium, régime des sanctions, dissuasion. En revanche, ce qui est rarement abordé lors de ces négociations avec l’Iran, c’est le sort des prisonniers politiques ou l’importance des droits des femmes et des droits humains en général.
Les gouvernements, les institutions multilatérales et les médias affichent souvent leur solidarité symbolique avec le peuple iranien. Pourtant, lorsqu’ils disposent réellement d’un moyen de pression sur Téhéran dans le cadre des négociations, les dirigeants occidentaux invoquent volontiers « l’équilibre » et le « pragmatisme » – reléguant les droits humains au rang de préoccupation subsidiaire.
Mohammadi a passé des années à décortiquer, preuves à l’appui, les rouages de la répression en Iran. De sa cellule de prison, elle a été l’une des porte-voix les plus écoutées du mouvement « Femme, Vie, Liberté ». Mais elle n’a jamais siégé à la table des négociations. Ce phénomène dépasse l’Iran. Dans les conflits à travers le monde, des femmes comme Mohammadi sont saluées comme les « voix de la liberté », tout en étant largement exclues des instances où se décident les cessez-le-feu et les transitions politiques.
Les données des Nations unies et diverses études indépendantes continuent de montrer que les femmes restent dramatiquement sous-représentées en tant que négociatrices, médiatrices et signataires dans les processus de paix, malgré des décennies d’engagement en faveur de la diplomatie et de la recherche de la paix.
Après la signature de l’accord de paix provisoire, les négociations avec l’Iran entreront dans une phase plus délicate, axée sur le programme nucléaire de Téhéran.
Les Occidentaux gagneraient toutefois à clarifier la nature de la paix qu’ils entendent bâtir, et à quel prix. La « stabilité » ne saurait être acquise au détriment de l’appareil répressif qui a failli coûter la vie à Mohammadi et qui a tué tant d’autres au fil des ans.
Un accord de paix durable avec l’Iran ne devrait pas se limiter à un simple arrangement en matière de sécurité, mais constituer un cadre plus large de gouvernance et de sécurité humaine. Il faudrait commencer par exiger de l’Iran qu’il libère les prisonniers politiques, y compris Mohammadi.
Les négociateurs pourraient également tenter d’obtenir des engagements qui permettraient les progrès suivants :
réduire le nombre des arrestations arbitraires
instaurer un moratoire sur les exécutions
garantir aux détenus l’accès à un avocat et à des procédures judiciaires équitables
renforcer la transparence concernant les conditions de détention et le bien-être des détenus
protéger les journalistes et préserver l’accès du public aux communications et à Internet
et garantir la participation effective des femmes et des jeunes à l’élaboration de l’avenir politique du pays.
Il ne sera pas facile d’amener le régime à accepter ces conditions. Mais si la communauté internationale a su faire preuve d’une inventivité remarquable dans l’édification d’un arsenal de sanctions, elle peut tout aussi bien mobiliser cette même ingéniosité pour placer ces exigences dans un accord qui se veut porteur de paix.
Honorer Narges Mohammadi ne saurait se réduire à la publication d’un communiqué de soutien ou à l’attribution d’une nouvelle distinction. C’est insister sur le fait que son combat définit ce qui est acceptable dans tout accord avec Téhéran. Cela signifie également veiller à ce que les défenseurs des droits des femmes aient leur place à la table des négociations.
Shadi Rouhshahbaz est associée au sein du groupe de réflexion Metafuture, conseillère principale en consolidation de la paix à l'Agency for Peacebuilding et ambassadrice de la paix de la Commission européenne au sein de One Young World. Elle a été boursière du programme « Women Peacemaker » 2023 à la Kroc School for International Peace and Justice de l’université de San Diego, ainsi que boursière du programme « Nuclear Disarmament Next Generation Foresight Practitioner » 2023 à la School of International Futures. Elle a également fondé en 2019 PeaceMentors, la première initiative de consolidation de la paix menée par des jeunes femmes en Iran.
17.06.2026 à 17:41
De la détention administrative à la peine de mort : l’évolution d’un droit d’exception israélien
Depuis le 7 octobre 2023, Israël a fortement intensifié le recours à la détention des Palestiniens, en s’appuyant sur un arsenal juridique ancien fondé sur l’exception sécuritaire. Les ONG et l’ONU dénoncent une multiplication des détentions sans procès, des conditions d’emprisonnement assimilées à de mauvais traitements ou à de la torture ainsi qu’un affaiblissement des garanties judiciaires. L’adoption en mars 2026 d’une loi instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme marque une nouvelle étape dans l’évolution du système carcéral et alimente les inquiétudes sur la trajectoire du régime israélien.
Les pratiques d’enfermement constituent un révélateur privilégié de ce qu’est un État : comment il use du droit, de la force, et comment il traite les populations qu’il domine. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, le recours israélien à la détention des Palestiniens s’est considérablement intensifié, jusqu’à l’adoption, le 30 mars 2026, de la « Loi sur la peine de mort pour les terroristes ».
Cette mesure, qui a conduit plusieurs organisations de défense des droits humains et chancelleries européennes à tirer la sonnette d’alarme, s’inscrit dans la continuité d’un système juridique et administratif bien plus ancien, fondé sur un droit d’exception qui n’a plus rien d’exceptionnel.
L’ampleur de la détention des Palestiniens depuis 2024 n’a pas surpris ceux qui observent ce système depuis longtemps. En 2021, l’anthropologue et historienne française Stéphanie Latte Abdallah publie un ouvrage de référence sur la question. Bien avant le tournant du 7 octobre 2023, elle y restitue les récits de détenus qu’elle a rencontrés, les procès auxquels elle a assisté, et décrit ce qu’elle qualifie de « toile carcérale » tissée autour des Palestiniens. Cette toile repose sur une « définition floue, atemporelle et virtuelle des délits » qui enserre une population entière : un peu moins de la moitié des hommes palestiniens passeront par la prison au cours de leur vie.
La question carcérale figurait déjà parmi les enjeux centraux des négociations d’Oslo, au début des années 1990, sans jamais trouver de réponse satisfaisante. Il y a près de vingt ans, l’historien Ilan Pappe, l’une des figures du courant des « nouveaux historiens » israéliens (groupe informel d’historiens qui remettent en cause, à partir des années 1980, l’historiographie de l’État israélien et ses mythes fondateurs), proposait une lecture structurelle du phénomène. Pour lui, Israël fonctionnait comme un Mukhabarat State, de l’arabe mukhabarat (renseignement) soit, par extension, un État fondé sur la surveillance et le contrôle.
Cette lecture éclaire une symétrie troublante : la privation collective de liberté que subissent les Palestiniens dans les territoires occupés trouve son prolongement dans la privation individuelle éprouvée par ceux que le système carcéral entraîne dans son engrenage. Les deux dimensions d’un même système se répondent. Ce que l’on observe depuis octobre 2023 n’est donc pas une rupture, mais le déploiement prévisible d’un arsenal juridique progressivement construit.
La détention est une étape par laquelle doivent passer de très nombreux Palestiniens, principalement les hommes et les jeunes garçons, dès l’adolescence. Entre 20 et 40 % des Palestiniens seront détenus un jour dans leur vie. Depuis des décennies, l’État israélien dispose d’un outillage juridique d’envergure conçu et pensé pour encadrer l’administration des Palestiniens. La détention administrative en est une des pièces maîtresses.
La détention administrative est, selon les termes de l’ONG israélienne B’Tselem, « une incarcération sans procès ni inculpation, fondée sur l’allégation qu’une personne projette de commettre une infraction ». Elle correspond aussi à la réalité juridique du système pénal en vigueur dans les territoires occupés, celui d’une justice militaire et d’enquêtes menées par les services de renseignement, où la preuve et l’équité sont bafouées par le caractère sécuritaire et secret.
Derrière une ordonnance de détention administrative se trouve, dans la quasi-totalité des cas, un dossier instruit par le Shin Bet (Shabak), le service de sécurité intérieure israélien. C’est lui qui produit les « preuves secrètes » sur lesquelles le juge militaire s’appuie, sans que ni le détenu ni son avocat ne puissent en contester le contenu.
Le nombre de ces détentions a été multiplié par deux depuis octobre 2023. Mais la détention administrative existe avant cette date. Héritée du droit d’urgence britannique du mandat colonial (1920-1948), elle permet de détenir tout individu sur la base de « preuves secrètes » que ni le détenu ni son avocat ne peuvent consulter. C’est, par définition, l’antithèse du procès équitable.
Une autre catégorie est particulièrement importante et s’est elle aussi redéveloppée depuis presque trois ans : celle des « combattants illégaux ». Le statut de « combattant illégal » est issu d’une loi de 2002, largement tombée en désuétude avant octobre 2023. Invoquée pour la première fois en cinq ans après le 7 Octobre, elle sert dans un premier temps à détenir des personnes soupçonnées d’avoir participé aux attaques. Elle a rapidement été élargie pour servir à la détention massive de Gazaouis – sans inculpation ni procès –, selon plusieurs ONG.
En décembre 2023, le Parlement israélien (Knesset) en a durci les conditions via un amendement temporaire : la durée de détention sans ordonnance a été portée de 96 heures à 45 jours et le délai avant première comparution devant un juge est passé de 14 à 75 jours. Un allongement des délais pour un recul du droit. Amnesty International recueillera le témoignage de nombreux civils, médecins ou journalistes parmi les « combattants illégaux » arrêtés et détenus après l’amendement n°4 de décembre 2023. L’amendement, temporaire, a été reconduit à plusieurs reprises.
Mais l’évolution du régime carcéral n’est pas qu’une réponse aux attaques perpétrées le 7 octobre 2023. Ses manifestations les plus marquantes ne se produisent d’ailleurs pas dans la bande de Gaza mais en Cisjordanie. Dès juillet 2024, l’ONG palestinienne Addameer dénombrait quelque 9 700 prisonniers politiques palestiniens, dont 3 380 en détention administrative. La grande majorité est dans l’attente d’un procès (détention provisoire) ou détenue administrativement (sans charge pénale). La grande majorité est aussi issue de Cisjordanie.
L’autre particularité qu’il faut aussi mentionner est l’implication de l’Autorité palestinienne (entité gouvernementale en charge de l’administration des Palestiniens en Cisjordanie) dans cette extension et dans l’évolution du régime carcéral israélien. L’Autorité assume et prend en charge une partie de l’effort carcéral, en collaboration quotidienne avec l’État israélien.
En août 2024, B’Tselem publie un rapport sur la détention des Palestiniens : « Welcome to Hell » (« Bienvenue en enfer »). Fondé sur les témoignages de dizaines de Palestiniens relâchés – dont plus de la moitié sont de Cisjordanie –, le document décrit de manière systématique ce que ses auteurs qualifient de « réseau de camps de torture ». Violences physiques répétées, humiliations, positions de contrainte prolongées, privation de nourriture, absence d’hygiène, refus de soins médicaux, agressions sexuelles, les témoignages convergent, en provenance de multiples centres de détention militaires et civils.
Le camp militaire de Sde Teiman, dans le Néguev, est devenu le symbole de ces conditions. Partiellement reconverti en centre de détention après l’adoption de l’amendement n°4 sur les combattants illégaux (décembre 2023), il héberge des détenus maintenus les yeux bandés et menottés dans des enclos grillagés.
En juillet 2024, un prisonnier palestinien y a été hospitalisé avec des blessures graves à l’abdomen compatibles avec une agression sexuelle. Neuf réservistes de Tsahal, dont un officier, ont été mis en cause. L’affaire a déclenché une crise politique inédite en Israël : des parlementaires d’extrême droite ont forcé l’entrée du camp pour s’opposer aux arrestations, avec le soutien public du ministre de la sécurité nationale Itamar Ben Gvir. En mars 2026, le prisonnier a été libéré de sa détention et renvoyé à Gaza pour permettre aux cinq soldats d’éviter un procès.
Les organisations internationales sont parvenues à des conclusions convergentes. En septembre 2025, le Bureau des droits de l’homme des Nations unies dans les Territoires palestiniens occupés (OHCHR) publie un rapport documentant au moins 75 décès de Palestiniens en détention israélienne depuis le 7 octobre 2023.
Le rapport onusien recense des pratiques documentées : coups répétés, simulacres de noyade, positions de contrainte, violences sexuelles, privations de nourriture et d’eau, refus de soins médicaux pour des pathologies préexistantes. Il note également le refus d’Israël d’appliquer une décision de sa propre Haute Cour de justice (Bagatz), rendue en septembre 2025, ordonnant d’améliorer l’approvisionnement alimentaire des détenus.
En août 2024, des experts indépendants mandatés par l’ONU ont alerté publiquement :
« L’utilisation généralisée et systématique par Israël de la torture contre les détenus palestiniens, et ses pratiques d’arrestation arbitraire sur des décennies, couplées à l’absence de tout garde-fou depuis le 7 octobre 2023, brossent un tableau alarmant sous couvert d’une impunité totale. »
Le véritable tournant, ou sans doute le plus symbolique, est législatif. Le 30 mars 2026, la Knesset a adopté, par 62 voix contre 48, une loi portée par le parti d’Itamar Ben Gvir instaurant la peine de mort pour certains actes de terrorisme meurtrier.
En surface, le texte est universel : il s’applique à « toute personne » ayant intentionnellement causé la mort « dans le but de mettre fin à l’existence de l’État d’Israël ». Mais sa mécanique interne est discriminatoire.
En faisant de l’atteinte à l’existence de l’État d’Israël un critère déterminant, la loi restreint son application aux auteurs perçus comme des ennemis de l’État, excluant ainsi presque systématiquement les auteurs juifs israéliens.
Plus encore, pour les Palestiniens de Cisjordanie, jugés devant des tribunaux militaires, la loi prévoit que la qualification terroriste d’un homicide entraîne la peine capitale par défaut, sans que ni le procureur ni le représentant du parquet militaire n’aient à la requérir. La mort devient le point de départ, non l’exception. Une fois la peine de mort prononcée, elle ne peut être ni réduite ni commuée et doit être exécutée dans les 90 jours suivant le jugement définitif.
Le texte franchit en outre une ligne que certains juristes israéliens ont soulignée : la Knesset légifère désormais pour la Cisjordanie, territoire soumis au droit militaire et non à la souveraineté israélienne. Le Times of Israël, dans un éditorial juridique, a qualifié ce glissement d’« inconstitutionnel » et de rapprochement de facto d’une annexion formelle, en ce qu’il contourne l’autorité du commandement militaire, juridiquement seule autorité souveraine en Cisjordanie.
Berlin, Londres, Paris et Rome avaient conjointement appelé la Knesset à renoncer au projet, estimant qu’il risquait de « remettre en cause les engagements d’Israël en matière de principes démocratiques ». Le Conseil de l’Europe a évoqué un « grave recul ». Une déclaration conjointe d’Amnesty International, Human Rights Watch et d’autres grandes ONG a demandé à l’UE des mesures urgentes, rappelant que la Cour internationale de justice avait déjà, dans son avis consultatif de juillet 2024 sur l’occupation israélienne, jugé contraires au droit international certaines pratiques discriminatoires visant les Palestiniens.
En résumé, il serait inexact de présenter ce qui se passe comme une rupture totale avec le passé ou comme un droit d’exception dans un contexte particulier. Certains mécanismes juridiques se sont renforcés depuis près de trois ans. L’adoption en mars 2026 d’une loi sur la peine capitale ciblant particulièrement les Palestiniens semble aller en ce sens. Mais l’évolution du régime carcéral doit nous inviter à penser l’évolution du régime dans son ensemble, dans un contexte progressif d’autocratisation.
Les grands instituts (V-Dem, Freedom House) alertent à ce sujet et notent le déclassement israélien, non seulement pour son régime d’occupation et de détention des Palestiniens mais, plus généralement, pour un recul et un affaiblissement des contre-pouvoirs. Les oppositions à la réforme du système judiciaire dès janvier 2023 témoignent d’une dérive qui ne naît pas d’une situation exceptionnelle. Les pratiques autoritaires à l’œuvre dans la détention des Palestiniens ne sont pas des exceptions contenues, elles signalent une dérive profonde du régime dans son ensemble.
Le cas israélien invite peut-être à une conclusion qui le dépasse. L’évolution d’un régime carcéral constitue un indicateur privilégié de l’évolution du régime politique dans son ensemble. Les transformations des pratiques d’incarcération, des statuts de détention et des garanties procédurales ne sont pas de simples ajustements techniques mais donnent à voir les mutations profondes du rapport entre coercition, droit et pouvoir. C’est précisément ce que Foucault, Garland et d’autres théoriciens du carcéral nous ont appris à analyser.
La citation généralement attribuée à Dostoïevski conserve, dans ce cadre, toute sa valeur heuristique : « Nous ne pouvons juger du degré de civilisation d’une nation qu’en visitant ses prisons. » Elle rappelle que l’enfermement n’est jamais un objet marginal : il est, pour qui accepte de le regarder, l’un des révélateurs les plus sûrs de ce qu’un État fait du droit et de ceux qu’il gouverne.
Romain Lucas a reçu des financements de l'Université Laval.