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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

23.03.2026 à 15:38

Démocratie et science : les deux piliers de la résilience européenne

Dominic Rohner, Professor of Economics and André Hoffman Chair in Political Economics and Governance, Geneva Graduate Institute, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)
L’UE doit faire davantage pour accueillir les scientifiques quittant les régimes autoritaires ou les environnements hostiles à la liberté académique.

Texte intégral (1704 mots)

Dans un monde bouleversé par les tensions géopolitiques et l’essor de l’intelligence artificielle, l’avenir de l’Europe repose sur deux piliers : le renforcement de ses institutions démocratiques et un investissement massif dans la recherche scientifique. Seule une Union européenne devenue superpuissance scientifique pourra relever les défis du XXIᵉ siècle.


Les événements récents révèlent l’accélération du passage d’un ordre multilatéral fondé sur des règles à un monde où prévaut la loi du plus fort. Au nom d’une approche que certains qualifient déjà de nouvelle doctrine « Don-roe » (contraction du prénom du locataire actuel de la Maison-Blanche et de doctrine Monroe, du nom de son lointain prédécesseur des années 1820), l’administration américaine a attaqué l’Iran, arrêté et incarcéré le président du Venezuela, adressé des avertissements à la Colombie et à Cuba, et menacé ouvertement d’annexer le Groenland – menace certes atténuée depuis, mais dont la simple formulation a suffi à ébranler les certitudes européennes.

Si les interventions états-uniennes en Amérique latine sont abondamment documentées, l’évocation d’une annexion du Groenland a constitué la première menace explicite de Washington contre le territoire d’un pays européen – le Danemark – depuis 1945. Pour un continent dont les libertés démocratiques doivent tant à l’intervention de l’US Army il y a quatre-vingts ans, ce franchissement d’un tabou par un allié centenaire marque un bouleversement géopolitique majeur.

Dans un monde où les grandes puissances se partagent les zones d’influence, les petits États situés aux marges des blocs de pouvoir voient leur avenir devenir particulièrement incertain. Un scénario dans lequel la Chine et la Russie accepteraient tacitement une suprématie américaine exclusive sur l’hémisphère occidental, tandis que Pékin revendiquerait une domination équivalente sur Taïwan et d’autres territoires asiatiques, et Moscou sur l’Europe de l’Est, apparaît désormais possible. L’intervention américaine à Caracas et en Iran pourrait non seulement encourager de nouvelles actions contre Cuba, mais aussi inciter la Russie et la Chine à agir dans les régions qu’elles considèrent comme relevant de leur propre sphère d’influence. Pour l’Europe, une telle évolution relèverait de la menace existentielle.

Les faits empiriques démontrent que le multilatéralisme appuyé sur un rôle important attribué aux institutions internationales favorise la paix et la prospérité tout en protégeant la souveraineté des petites démocraties. L’érosion de l’ordre multilatéral est donc de mauvais augure pour l’Europe. Pourtant, des raisons d’espérer subsistent : le continent dispose d’atouts stratégiques considérables qui, utilisés avec discernement, pourraient lui permettre de prospérer même dans un environnement hostile.

Le pluralisme démocratique, une force insoupçonnée

Si le pluralisme politique des pays européens est souvent présenté comme une faiblesse sur le plan militaire, la richesse des cultures démocratiques du continent constitue au contraire un rempart contre toute dérive autoritaire. La décentralisation du pouvoir entre de multiples centres de décision pourrait rendre la démocratie plus résiliente en Europe qu’ailleurs. Ce pluralisme démocratique profondément ancré pourrait également s’avérer décisif pour attirer les talents du monde entier.

L’histoire fournit un précédent éclairant : l’exode des meilleurs chercheurs allemands fuyant le fascisme dans les années 1930 a largement contribué à l’essor des États-Unis comme superpuissance académique. Or, depuis quelques années, le monde académique est redevenu, dans de nombreux pays un terrain de plus en plus politisé. Au-delà d’anecdotes particulières, des données rigoureuses démontrent que la liberté académique décline dans de nombreux pays. L’Indice de la liberté académique 2025 révèle que, ces dix dernières années, les libertés académiques ont nettement diminué dans 34 pays – y compris des poids lourds comme les États-Unis, l’Inde et la Russie – tandis qu’elles n’ont progressé que dans huit pays, bien plus petits.

Si dans les prochaines années et décennies, l’Europe se positionne comme un phare de liberté et de démocratie, elle pourrait à son tour attirer les esprits les plus brillants. Le monde académique fuit les environnements où circulent des listes noires de sujets de recherche bannis et où critiquer le gouvernement peut conduire au licenciement, voire à l’incarcération. À l’inverse, les scientifiques attachent une grande valeur à la liberté intellectuelle. La science doit rester suffisamment ouverte pour accueillir une pluralité de perspectives et de méthodes. Le progrès scientifique repose sur la confrontation d’idées diverses soumises à l’épreuve des faits. Un tel environnement, propice aux découvertes majeures et à la prospérité qui en découle, s’épanouit dans des sociétés profondément attachées à la démocratie et aux libertés civiles.

Attirer les talents : un défi crucial

Le « vieux continent » a déjà compris que le moment était propice pour attirer des vedettes désirant quitter les États-Unis. L’Université de Zurich a récemment réussi un coup d’éclat en engageant deux Prix Nobel d’économie, Esther Duflo et Abhijit Banerjee, en provenance du MIT. Au niveau du European Research Council (ERC), l’institution européenne qui finance des projets scientifiques de pointe, il existe un effort concerté pour créer des « super-subsides » sous le label « Sélectionne l’Europe pour la recherche », doublant de 2 à 4 millions d’euros le financement attribué aux nouveaux arrivants extra-européens désirant créer un laboratoire.

Recruter des « stars » venues d’autres horizons peut s’avérer important en termes de visibilité, mais il faut veiller à ne pas oublier la relève. Souvent, les prix Nobel récompensent des recherches menées plusieurs décennies auparavant. Concentrer notre manne financière sur quelques sommités ayant dépassé leur pic de productivité risque d’avoir moins d’impact à long terme qu’investir dans les prix Nobel du futur.

N’oublions pas qu’une grande partie des innovations sont actuellement réalisées par de brillants cerveaux européens ayant tenté leur chance aux États-Unis. Parmi les vingt-trois économistes ayant reçu le prix Nobel ces dix dernières années, presque 40 % sont d’origine européenne, mais tous étaient affiliés à une université d’élite américaine au moment de recevoir ce prix prestigieux.

Pendant des décennies, l’excellent système scolaire public européen a formé des cerveaux qui sont ensuite partis contribuer à la prospérité américaine. Plutôt que viser quelques vedettes vieillissantes, nous devrions améliorer les conditions-cadres pour que nos jeunes talents aient envie de rester en Europe. Cela implique non seulement une défense vigoureuse de la liberté académique, mais également un système de recrutement ouvert et méritocratique, ainsi que des conditions d’engagement attractives dans nos hautes écoles.

L’urgence d’une autonomie stratégique

Nous vivons une période charnière de l’histoire, caractérisée non seulement par des incertitudes géopolitiques, mais également par des transformations radicales causées par l’intelligence artificielle. Celle-ci pourrait remodeler nos économies à l’échelle de l’industrialisation ou de l’essor des ordinateurs, créant de nouvelles inégalités entre pays et au sein des pays. Les bouleversements du marché du travail et une perte de vitesse de la classe moyenne pourraient mettre davantage de pression sur nos institutions démocratiques et favoriser la montée de populismes de tout bord. Dans cette période, notre continent ne peut se permettre de perdre du terrain : nous devons être en tête du peloton.

Comme de nombreuses études le démontrent de manière convaincante, la démocratie favorise la prospérité à long terme, laquelle se traduit généralement par une puissance politique et militaire accrue. Pour promouvoir ce qu’Emmanuel Macron appelle une « Renaissance » européenne, le continent doit atteindre une véritable autonomie stratégique : être suffisamment solide sur les plans économique, politique et militaire pour faire face à n’importe quelle superpuissance sans accepter des « accords » déséquilibrés imposés sous la contrainte.

Si les investissements de défense à court terme sont indispensables, la voie la plus sûre vers une paix solide et une prospérité durable consiste à renforcer les fondements démocratiques – libertés civiles, liberté de la presse et indépendance de la justice – tout en investissant massivement dans les infrastructures de recherche : financement, liberté académique et reconnaissance par le mérite. Comme l’avait déjà compris Napoléon, « le sabre est toujours vaincu par l’esprit ». Pour assurer l’avenir de l’Europe, nous devons en faire une superpuissance scientifique — condition essentielle de sa force économique, politique et militaire.

The Conversation

Dominic Rohner a dans le passé reçu des financements de recherche du European Research Council (ERC) et du Fonds national suisse (FNS) dont il siège actuellement dans le Conseil national de recherche.

23.03.2026 à 15:38

Religions en Afrique : déchiffrer un paysage en constante transformation

Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)
Le paysage religieux du continent africain riche, varié et mouvant. Un récent ouvrage retrace l’histoire religieuse de l’Afrique et dresse un état des lieux de la situation actuelle.

Texte intégral (1614 mots)

Le continent africain est marqué par la grande diversité de ses expressions religieuses. Cependant, dans le débat international, il est souvent réduit à un affrontement simpliste entre islam et christianisme. Dans l’ouvrage l’Afrique des religions, à l’épreuve des chiffres et des catégorisations , qui vient de paraître aux éditions Maisonneuve & Larose-Hémisphères, et qu’il a co-dirigé avec Nathalie Bernard-Maugiron, juriste et directrice de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, et Aurélien Dasré, démographe et maître de conférences à l’Université Paris Nanterre, Marc-Antoine Pérouse de Montclos, politiste et directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, revient sur les histoires locales et les pratiques sociales qui ont forgé la pluralité religieuse du continent, en croisant anthropologie, démographie, droit et sciences politiques. Extrait de l’introduction.


Terre de mission par excellence, l’Afrique intéresse le religieux à bien des égards. Du fait de sa vitalité démographique, d’abord, elle fait l’objet de vifs débats sur l’ampleur, la nature et la profondeur de son islamisation et de son évangélisation, alors que les communautés de croyances des deux plus grosses religions abrahamiques sont elles-mêmes travaillées de l’intérieur par des contestations salafistes et pentecôtistes. L’Afrique subsaharienne, qui plus est, a toujours été une aire d’étude privilégiée pour les anthropologues des religions dites « traditionnelles », « fétichistes », « naturistes » ou « endogènes ». Historiquement, enfin, le continent a joué un rôle important dans le développement de l’islam et de la chrétienté.

Avant même l’hégire vers Médine du prophète Mohammed, l’Abyssinie copte a ainsi accueilli des musulmans persécutés par l’aristocratie mecquoise. Sur la péninsule arabique, le premier muezzin de l’islam, Bilal ben Rabah, était quant à lui un esclave noir éthiopien.

De leur côté, les pères fondateurs de l’Église comprenaient d’illustres figures comme saint Cyprien de Carthage, le théologien tunisien Quintus Tertullien ou bien encore Augustin d’Hippone, évêque de Numidie, dans l’actuelle Algérie. Pendant plusieurs siècles, le patriarcat d’Alexandrie a par ailleurs compté le plus grand nombre de chrétiens de l’Empire byzantin avant d’être officiellement détrôné par la « nouvelle Rome », Constantinople, au concile de Chalcédoine qui, en 451, le relégua au troisième rang dans la hiérarchie ecclésiastique.

De l’Abyssinie copte jusqu’au royaume du Kongo, n’oublions pas non plus que des christianismes africains ont pu se développer avant l’occupation coloniale, qui fut bien plus tardive qu’en Amérique du Sud ou en Asie.

L’arrivée des Européens a alors eu pour particularité de transposer les questionnements sur le religieux dans le registre d’un projet civilisationnel. Bien que leurs relations avec les autorités coloniales aient parfois été tendues, les missionnaires chrétiens ont ainsi précédé puis accompagné la conquête de territoires perçus comme « sauvages » et « arriérés ». Une fois passé le temps des résistances et des révoltes, les clercs musulmans ont, de leur côté, collaboré avec des puissances impérialistes qui, en dépit de craintes fort anciennes sur l’islam, ont fini par adopter des positions pragmatiques en vue de se concilier les bonnes grâces d’alliés de circonstances, notamment au Sahel. Parallèlement, le développement d’administrations étatiques et d’économies marchandes a bouleversé les cultes dits traditionnels ou agraires. L’ère coloniale a en effet consacré le grand basculement des populations d’Afrique subsaharienne dans le monothéisme en favorisant des conversions massives à l’islam ou à la chrétienté.

La période des indépendances a ensuite renouvelé les enjeux sociaux et politiques du religieux. Les catholiques et les anglicans, notamment, ont perdu leur position d’autorité face à la prolifération d’églises « indépendantes » puis « pentecôtistes » qui, pour certaines d’entre elles, existaient déjà depuis plusieurs décennies. En pleine guerre froide ont par ailleurs émergé de nouveaux acteurs du réveil islamique qui ont été qualifiés, tantôt de fondamentalistes, tantôt de réformistes.

Dans un premier temps, les salafistes se sont surtout opposés aux traditionalistes soufis et n’ont guère inquiété les pays occidentaux du fait de leur profonde hostilité au bloc communiste et à l’athéisme marxiste. Mais la guerre « globale » contre le terrorisme et le djihadisme a bientôt remis en cause certains des paradigmes qui avaient jusqu’alors dominé les analyses du religieux en Afrique. À l’orée du XXIe siècle, on a en effet assisté à une floraison d’études sur le salafisme et la « radicalisation de l’islam ».

Dans le même temps, les recherches sur l’Église catholique ou les protestants « orthodoxes » sont tombées en désuétude au profit d’un intérêt renouvelé pour des mouvements évangéliques, pentecôtistes et prophétiques parfois qualifiés de syncrétiques. Les termes du débat n’en ont pas moins continué d’être encadrés par des catégories d’analyse juridiques, démographiques et sociologiques qui dataient en grande partie de la période coloniale.

Un débat scientifique en plein renouvellement

Ce livre a pour ambition de revisiter les questions religieuses à l’épreuve des chiffres et des catégorisations, entendues ici comme des typologies dans les recensements et des listes de cultes reconnus sur le plan juridique. Dans le cadre d’une approche empirique et sans prétentions théoriques, l’objectif est notamment de confronter les catégories officielles des autorités étatiques avec les réalités du terrain et les diverses interprétations locales ou nationales des phénomènes qualifiés de religieux.

Les chapitres constitutifs de l’ouvrage portent non seulement sur les musulmans et les chrétiens, mais aussi sur des ensembles hybrides et difficilement définissables au regard des récits dominants sur les appartenances confessionnelles à une échelle globale. C’est donc dans le rapport aux autres communautés de croyances et dans les contours de chacune d’entre elles que les études qui suivent visent à comprendre les transformations religieuses en Afrique.

Résolument pluridisciplinaire et innovante, la démarche mobilise des spécialistes du droit, de la démographie, des sciences politiques, de l’anthropologie, de l’histoire et de la science des religions. Elle fait le pari qu’on peut effectivement comparer des systèmes de croyances. Dans le même temps, les auteurs de ce volume reconnaissent pleinement les spécificités des communautés qu’ils analysent. Ils ne cherchent nullement à soutenir que certains concepts d’ordre théologique seraient transposables d’une religion à l’autre. Ils n’ont pas non plus la prétention de produire une synthèse de nos connaissances à partir d’une littérature académique déjà très riche et fort abondante sur la définition des religions, des systèmes de croyances et des communautés de foi en Afrique et, d’une manière générale, dans le monde.

Plus modestement, les objectifs sont triples sur le plan heuristique. En premier lieu, l’idée est de combiner des méthodologies quantitatives et qualitatives pour identifier et mieux cerner les contours de communautés de croyances qui ne sont pas aussi clairement définies qu’on pourrait l’imaginer de prime abord. Pour cela sont exploitées des données statistiques tirées de recensements, d’enquêtes démographiques, de sondages et de sources utilisées par le Pew Research Center aux États-Unis. Sont également évoquées les normes et les modalités de quantification, de codification, de qualification juridique et de reconnaissance des ensembles confessionnels, légalisés ou non. Une telle approche permet de « déchiffrer » autrement les notions de laïcité, d’incroyance, d’islamisation, d’évangélisation et de conversion au prisme de statistiques qui obligent à questionner des définitions pour le moins polysémiques.

En second lieu, l’objectif est de confronter les données démographiques et juridiques disponibles avec les perceptions de l’évolution des appartenances confessionnelles en Afrique. De fait, il existe d’importants écarts entre les réalités objectivables et les représentations véhiculées par les médias, les décideurs politiques et les croyants eux-mêmes.

Un troisième objectif de ce livre est en conséquence de s’affranchir des approches purement quantitatives pour appréhender en finesse la complexité des dynamiques religieuses du continent par le biais d’entretiens semi-directifs et d’observations participantes. À partir de cas d’étude très localisés, l’analyse de l’hybridité et de la fluidité des communautés de croyances questionne en effet les frontières habituellement établies entre l’islam, la chrétienté et les religions dites traditionnelles. Elle interroge également le rapport du religieux au profane, au politique, aux conflits et, d’une manière générale, à l’insécurité spirituelle et matérielle.

The Conversation

Marc-Antoine Pérouse de Montclos a reçu des financements de l'Université Paris Cité, Atrium Humanités et Sciences Sociales France 2030.


Texte intégral (3441 mots)

Cercles de qualité, toyotisme, « kanban », Single Minute Exchange of Dies ou Poka Yoke, avec ces concepts, les Japonais ont fait bien plus qu’adapter le taylorisme. Ils en ont fait le point de départ d’une refonte majeure de leur doctrine organisationnelle et administrative. Retour sur l’histoire du management du « ritsuryō » (律令) au shogunat (幕府) puis à l’ère Meiji (明治時代).


En repensant à mes études, j’ai souvenir que chaque semaine un de mes professeurs évoquait la révolution en cours avec un nouveau « management japonais ». Lors d’un de mes cours d’économie, puis dans un enseignement dédié à la gestion de production, le « Poka Yoke » de Shigeo Shingo était à l’honneur. On décortiquait son ouvrage intitulé Maîtrise de la production et méthode Kanban : le cas Toyota.

L’organisation industrielle du monde devenait plus continue, plus tendue, plus créative, plus processuelle, plus collective et bien plus consultative. Dans ce moment de basculement, Frederick Winslow Taylor (1856-1915) renvoyait à un vieux monde déjà dépassé, décrié, ringardisé. Le Japon n’installait pas seulement une nouvelle source aux rythmes et innovations de notre planète. Il posait les bases d’une nouvelle géopolitique par le management.

Exactement comme l’avaient fait les États-Unis plusieurs décennies auparavant. Dans les parallèles possibles avec le présent de la Chine ou de l’Inde, cela reste une différence très importante.

Aujourd’hui, j’aimerais repenser ce basculement sur un temps plus long que celui des années 1980 et 1990. Un temps pouvant nous amener à décentrer l’histoire de son point de vue occidental. Un temps permettant de resituer le phénomène dans son intériorité et d’éviter la tentation de l’exotisme.

Du « ritsuryō » (律令) au shogunat (幕府)

Bien avant le management, le Japon a une histoire bureaucratique et administrative.

Le ritsuryō (律令) est un système de lois du Japon basé sur le confucianisme. Ici, le prince Shōtoku (574-622) donnant une conférence. Wikimedia

Entre le VIIe et le IXe siècle, les Japonais importent le modèle administratif chinois des Tang. Dès l’époque dite Asuka-Nara, ils adoptent le code ritsuryō. Celui-ci suppose la hiérarchie de fonctions, la structuration sous forme de ministères, le recensement, la fiscalité et surtout le recours aux règles écrites. Très tôt, le Japon se dote d’un État bureaucratique centralisé. Bien avant l’Europe. Mais à la différence de l’Empire chinois, les Japonais ne mettent pas en place d’examens et de méritocratie généralisée. Le cœur de la bureaucratie reste aristocratique.

Par la suite, cette bureaucratie féodale du « shogunat » du XIIe au XIXe siècle installe de nouveaux changements. Sous les Tokugawa (1603–1868), l’administration de l’État est extrêmement structurée. Les registres de population, le contrôle des déplacements, les nouvelles normes et une forme de hiérarchie territoriale plus poussée voient le jour. Les samouraïs deviennent à la fois des comptables, des gestionnaires et des administrateurs. Ils cessent d’être seulement des guerriers pour devenir des fonctionnaires-administrateurs. Cette bureaucratie japonaise est fondée sur la stabilité, des interactions très codifiées et ritualisées, le respect du rang et l’obéissance, la mobilisation d’un droit peu abstrait.

Ère Meiji (明治時代)

La troisième reconfiguration a lieu à l’ère Meiji (de 1868 à 1912). Une bureaucratie moderne est mise en place, avec des hybridations, mais sans rupture. Après 1868, l’empire du Japon s’inspire de plus en plus du droit allemand. Les administrateurs recourent progressivement à des procédures écrites. Les ministères suivent eux aussi une logique plus « moderne ». L’accès se fait par des concours administratifs, et les carrières sont structurées et hiérarchisées autour de corps.

Promulgation de la Constitution de l’Empire du Japon par Toyohara Chikanobu en 1889. Wikimédia

Cependant, les loyautés restent très personnelles. Les élites sont assez homogènes et issues des mêmes réseaux et milieux sociaux. L’État reste surtout une entité d’ordre moral. Il n’y a pas de neutralité axiologique de la règle, mais plutôt un souci d’harmonie et de maintien de l’harmonie.

Du « kōkūtai » (航空隊) à l’après-Seconde Guerre mondiale

Au-delà de la bureaucratie, le Japon est également à l’origine d’une doctrine administrative originale, très largement remodelée avec et après la Seconde Guerre mondiale.

Le kokutai est de fait le fondement idéologique central de la doctrine japonaise d’avant-guerre. L’État est une entité organique. L’empereur est absolument sacré et source de légitimité pour toutes les autres autorités possibles. In fine, le peuple fait corps autour du souverain. Le confucianisme reste prégnant dans cette vision administrative centrée sur la loyauté, la hiérarchie et l’obéissance.


À lire aussi : Quand le management a fait des États-Unis une superpuissance


La militarisation administrative des années 1930 va radicaliser cette doctrine. On assiste à une fusion entre administration, industrie et armée. Une planification étatique systématique est mise en œuvre, au service d’un autoritarisme radical.

Le 2ᵉ kōkūtai (第二航空隊) est un groupe d’aviation du service aérien de la marine impériale japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale. Il symbolise la vision administrative centrée sur la loyauté, la hiérarchie et l’obéissance. Wikimedia

L’occupation états-unienne de 1945 à 1952 impose une refonte totale de l’administration et de sa doctrine. La société japonaise se reconstruit autour d’un état de droit avec la Constitution de 1947, élaborée par les États-Unis. En dépit de la démocratisation, l’administration reste centrale et prend un pouvoir plus technique. De nouveaux ministères très puissants (le ministère de l’économie, du commerce et de l’industrie [MITI/METI], le ministère des finances) sont créés. L’État joue le rôle d’un planificateur plus indirect, le développement de coopération État-entreprises (Japan Inc.) et la régulation par incitation plutôt que coercition.

Importation du taylorisme par Ueno Yōichi

C’est dans ce contexte que le « management scientifique » trouve sa place au début du XXe siècle.

Il est transmis par les élites intellectuelles essentiellement de 1900 à 1930. Un acteur clé de ce travail d’importation et d’adaptation est Ueno Yōichi, fondateur du Sanno Institute au management en 1925. Pour lui, Taylor n’est pas seulement un technicien de l’organisation et de l’industrie. L’ingénieur américain propose une science morale de l’ordre social et technique.

Yoichi Ueno (上野 陽) (1883–1957) est un universitaire japonais considéré comme le « père des sciences administratives japonaises ». Sanno University

Ce management japonais, justification morale profonde, s’inscrit dans la continuité de l’histoire du pays. Il est indissociable d’une discipline, d’une loyauté et d’une forme d’harmonie sociale incarnée par les gestes de chacun et chacun. La doctrine de Taylor est détachée de l’individualisme dont elle est empreinte en occident.

Le salarié au cœur des « zaibatsu » (財閥)

Le management scientifique japonais est étatisé et indissociable de l’étatisation de l’économie industrielle. Des années 1920 aux années de guerre, on le retrouve surtout dans les industries du chemin de fer, les arsenaux militaires, les grandes entreprises publiques ou semi-publiques. De grands conglomérats portent cette nouvelle doctrine : les zaibatsu (財閥), comme Mitsubishi.

De nombreuses entreprises, comme Mitsubishi, dont on voit ici le siège, incarnent les zaibatsus, ces groupes d’entreprises japonais. Wikimedia

Afin d’améliorer les pratiques et les processus industriels, les Japonais y pratiquent le chronométrage, la standardisation des gestes et des processus, la séparation entre conception et exécution ou encore le contrôle des temps et des postes. À la différence de l’exemple des États-Unis, ils le font dans un contexte d’emploi à vie (pas encore systématique), de paternalisme industriel et de très faible mobilité externe des ouvriers.

Le salarié japonais est efficace non pas pour maximiser le profit, mais pour servir l’intérêt collectif exacerbé par l’effort de guerre.

Le « kanban » (鞄) de Toyota

Les pratiques du management scientifique japonais poursuivent leur mutation dans ce qui va s’incarner avec le toyotisme expérimenté par Taiichi Ōno.

Le contrôle devient qualité totale, animé par des ingénieurs de méthodes impulsant des cercles de qualité. La rationalité générale est celle du « lean », encore largement prégnante aujourd’hui. Ce « toyotisme » n’est pas un « anti-taylorisme ». Il est une version plus systémique, ouverte, socialisée et processualisée du taylorisme, permise par des changements à la fois numériques (réseaux informatiques, EDI, Internet, IA) et sociaux (démocratisation et recherche de nouvelles formes d’horizontalité).

Ces mutations sont reliées à des transformations plus générales de la société japonaise avec notamment une métamorphose de son système de formation comme les écoles de management. Parmi les grands réseaux institutionnels, on peut faire mention de la Japan Academy of Business Administration (JABA). Fondée le 10 juillet 1926, elle est l’un des plus anciens réseaux scientifiques au monde sur les questions de management et d’organisation managériale.

Du réseau patronal Keidanren (経団連) aux business schools

En complément à ces ensembles purement académiques, de multiples autres réseaux plus professionnels ou politiques contribuent aux évolutions doctrinales du management. On peut mentionner Keidanren, la principale organisation patronale et les zaikai, associant les dirigeants des grands conglomérats.

On assiste à la naissance tardive de « business schools » stricto sensu, dans les années 1990 et 2000. La crise économique et l’éclatement de la bulle en sont un des déclencheurs. L’emploi à vie est remis en cause. La mondialisation accentue cette nécessité de développer des compétences en management, finance, marketing, stratégie, etc. Dans ce mouvement, le Japon crée ses propres business schools, comme la Hitotsubashi ICS, la Keio Business School ou la Waseda Business School.

L’entreprise japonaise reste centrale dans l’espace de formation. Mais les digues ont en partie cédé. Le modèle ancien supposait une entreprise quasi exclusivement au cœur du processus d’éducation industrielle, le primat du collectif sur l’individu, la suprématie de l’État et surtout un marché externe des managers hypertrophiés au profit de mécanismes internes à chaque grande entreprise. C’est dans les fissures de ce modèle que les « business schools » ont d’une certaine façon trouvé leur place.

Comme toujours, tout est profondément sociétal et politique dans l’histoire du management. Au Japon comme ailleurs.

The Conversation

François-Xavier de Vaujany ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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