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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

29.07.2026 à 16:20

L’Ukraine peut-elle gagner la guerre ?

Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po
Les frappes ukrainiennes sur le territoire russe représentent un changement d’approche porteur d’effets bénéfiques à Kiev, mais ne suffiront pas, à elles seules, à assurer une victoire militaire.

Texte intégral (2504 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’Ukraine parvient de plus en plus à causer des dommages importants à divers équipements un peu partout sur le territoire de la Russie.

  • Parallèlement, Volodymyr Zelensky enregistre certains succès diplomatiques au G7, à l’OTAN ou encore dans les pays du Golfe.

  • Ces signes encourageants ne doivent pas être surinterprétés : Kiev est encore loin d’être en capacité de repousser l’armée russe hors des zones ukrainiennes que celle-ci contrôle.


Depuis plusieurs semaines, la guerre russo-ukrainienne semble prendre un nouveau cours.

Les drones et les missiles de Kiev frappent le territoire russe de façon de plus en plus massive, de plus en plus précise, de plus en plus profonde et de plus en plus méthodique. Le rapport de force entre les deux ennemis s’en trouve altéré : le champ de bataille n’est plus seulement le territoire ukrainien, il s’est élargi au territoire de la Russie européenne, que ce soit en mer d’Azov, à proximité de Moscou et de Saint-Pétersbourg, dans la région de la Volga et jusque dans l’Oural.

Tout se passe comme si l’Ukraine portait le feu de plus en plus loin de son propre territoire et de plus en plus près du cœur de l’Eurasie.

C’est toute la stratégie militaire de l’Ukraine qui a évolué : empêcher les avancées territoriales russes dans le bassin du Don (Donbass), réaliser des incursions dans les zones frontalières russes (comme dans la région de Koursk et dans celle de Belgorod en 2023-2024) et se protéger des bombardements ennemis ne sont plus les seules tactiques. Kiev frappe désormais les grandes villes russes fortement défendues, les infrastructures militaires et civiles (entrepôts, raffineries, centrales) et les approvisionnements de la Crimée, par terre et par mer.

Carte présentant les frappes conduites par les forces ukrainiennes sur le territoire russe (capture d’écran, cliquer pour zoomer). ArmyInform/Defense Forces of Ukraine

Vue de Paris, de Bruxelles et de Londres, l’Ukraine passait de la défensive à l’offensive. Comme si l’agressé voulait rendre coup pour coup à l’agresseur. Comme si la guerre devait être ressentie et portée en Russie même. Comme si, en somme, les ennemis s’affrontaient sur un pied d’égalité.

Ces attaques peuvent-elles changer l’issue de la guerre• ? Quels résultats peuvent-elles produire sur les plans militaire et diplomatique dans les prochains mois ? Assistons-nous aux prémices d’une défaite russe ? Ou bien ces succès permettent-ils « seulement » au gouvernement ukrainien d’affermir son image auprès de Washington et de Bruxelles au moment où le pays traverse une crise politique interne avec le remplacement de la première ministre, du ministre de la défense et du chef d’état-major sur décision du président Zelensky ?

L’Ukraine, superpuissance militaire ?

Le printemps et l’été 2026 ont marqué un changement quantitatif et qualitatif pour les forces armées ukrainiennes. Les frappes de plus en plus nombreuses, fréquentes, précises, sophistiquées et profondes constituent l’aspect le plus visible et médiatisé d’une inflexion militaire générale.

Ces frappes ont en effet été rendues possibles par une multitude de facteurs dont elles ont été le symptôme éclatant : la capacité des troupes terrestres à stabiliser la ligne de front ; la capacité des pouvoirs publics à stimuler l’innovation en matière de drones et de missiles dans la base industrielle et technologique de défense ukrainienne ; la capacité des investisseurs et des industriels ukrainiens à produire en masse des drones et des missiles diversifiés ; la collecte de renseignements militaires (humains et techniques) actualisés sur les cibles ; l’acquisition de technologies et de savoir-faire en matière de guidage, de télécommunications, d’intelligence artificielle embarquée ; le raccourcissement des chaînes de commandement ; l’interpénétration entre la communication de guerre et les opérations militaires, etc.

En somme, la campagne aérienne 2026 contre la Russie opère une « révolution opérative » : grâce à ces frappes, l’Ukraine n’apparaît plus seulement comme une victime se défendant pour sa survie sous perfusion d’équipements occidentaux, mais comme une puissance militaire et industrielle en essor rapide capable de porter de rudes coups à la Russie bien à l’arrière de la ligne de front. L’Ukraine opère dans la profondeur stratégique.

Si l’effet de cette campagne est incontestablement positif pour le moral des soldats, la mobilisation des civils et l’image internationale du pays, peut-on en conclure que la victoire est à portée de main pour l’Ukraine et que la Russie est au bord de la défaite ?

Il faut se garder d’un effet d’optique.

Les batailles se livrent dans les airs, mais les guerres se gagnent au sol

Les frappes ukrainiennes ont beau mettre en évidence la vulnérabilité de la Russie dans le domaine de la défense anti-aérienne et dans la profondeur de son territoire, les défis militaires et politiques restent nombreux et considérables.

La tactique qui préside à la campagne aérienne contre le territoire russe atteste l’immensité des besoins des forces armées ukrainiennes. Les lacunes de ces forces subsistent : le manque de combattants qui résulte tout à la fois du choix politique de limiter l’enrôlement des jeunes et de la fuite à l’étranger de conscrits potentiels ; la dépendance à l’égard des équipements étrangers dans le domaine des équipements terrestres lourds et des défenses anti-aériennes ; l’occupation de 20 % du territoire par les forces armées et les administrations russes depuis plusieurs années (2014 pour la Crimée) ; la crise des finances publiques qui contraint l’Ukraine à chercher constamment des dons, prêts et garanties auprès de ses soutiens.

Autrement dit, sur le plan strictement militaire, il y a loin des frappes aériennes réussies et médiatisées à un succès terrestre. Cette vérité opérative est valable en Ukraine comme en Iran et sur tous les autres théâtres. Certes, les actions menées contre la logistique russe (militaire et civile) affaiblissent l’agresseur, mais elles ne permettent ni de limiter les bombardements russes, qui ont dernièrement redoublé d’intensité, ni de stopper l’effort de guerre de la Russie ou même de prévenir toute nouvelle offensive russe dans le Donbass.

Cette rupture militaire doit, pour fructifier et produire des effets de long terme, être complétée par une initiative politique.

Zelensky, entre tournées diplomatiques et crise politique interne

Toute la difficulté est que la présidence ukrainienne n’est pour le moment pas en situation de convertir les gains militaires en victoire politique.

En effet, la vie politique ukrainienne semble patiner. Il est vrai que la présidence Zelensky continue d’engranger les succès internationaux : invitation au sommet du G7 d’Évian en France, rencontres avec Donald Trump, participation au sommet de l’OTAN à Ankara, obtention de prêts de la part du FMI comme de l’UE, présence à Paris le 14 juillet pour le défilé au milieu de la famille européenne, offres de services aux États du Golfe en matière de lutte anti-drones, etc. L’Ukraine et son président parviennent à attirer la lumière, à s’assurer les sympathies et à rappeler sa résilience parmi ses soutiens.

C’est à soi seul un résultat remarquable : il prémunit l’Ukraine contre une subversion de l’ennemi, contre les risques de putsch militaire, contre une faillite assurée de ses finances publiques et contre le discrédit que voulait jeter sur lui l’administration Trump.

Toutefois, la vie politique ukrainienne pâtit toujours de ses faiblesses conjoncturelles et structurelles. Les scandales de corruption sont récurrents au moins depuis la démission de l’ancien directeur de cabinet du président, M. Yermak. Cela atteste la capacité de contrôle des institutions sur les décideurs mais également de la faible qualité de la gouvernance qui préexistait à la guerre. L’absence d’élections générales (due à l’union sacrée, à la loi martiale et au fait que le corps électoral est mutilé par les annexions) place les autorités ukrainiennes à la merci des critiques émises par l’administration Trump.

Enfin et surtout, les résultats de la campagne aérienne de 2026 peuvent être annulés à tout moment par une reprise de la pression américaine. Actuellement accaparée par la guerre contre l’Iran, l’administration Trump reprendra tôt ou tard son obsession pour une paix rapide et bâclée entre Russie et Ukraine, sous menaces de retrait du soutien américain.

Quelle issue possible pour l’Ukraine ?

À ce stade, plusieurs options sont ouvertes pour Kiev.

Soit l’Ukraine revient à une stratégie militaire plus classique de reconquête territoriale graduelle afin de rééquilibrer le rapport de force politique avec la Russie et d’obtenir une paix moins défavorable que ne le laisse présager l’occuption d’une partie de son territoire. Cela requerrait de sa part la mobilisation de nouvelles troupes, la concentration des frappes sur la Crimée, le Donbass et les zones frontalières, et surtout la solidification du lien avec Washington.

Soit elle réclame des négociations rapides et directes avec la Russie, sous l’influence de l’administration Trump. Il faudra alors qu’elle limite ses frappes sur la Russie, sanctuariser la ligne de front et de modère le nationalisme intérieur.

Soit elle amplifie sa stratégie de frappes sur le territoire russe afin d’exalter la fierté nationale. Le risque est alors d’encourir l’ire de Washington et de faire face à des bombardements redoublés de la part de Moscou.

En tout état de cause, le choix de la stratégie ne relève pas principalement du nouveau chef d’état-major ukrainien, Mykhailo Drapatyi, car la stratégie à adopter face à la Russie ne se réduit pas à une opération militaire. C’est aux autorités politiques supérieures et donc aux Ukrainiens eux-mêmes que ce choix revient éventuellement.

The Conversation

Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2778 mots)
Portrait du capitaine Broos (1821-1880), chef des Brooskampers ou Bushinengue (« Noirs de la forêt ») au Suriname (1862). Selomoh del Castilho/Het Utrechts Archief (Pays-Bas)

Au Suriname, les communautés marronnes, fondées par d’anciens esclaves ayant fui les plantations coloniales, incarnent une longue histoire de la résistance à l’esclavage. Réalisé vers 1862 par le photographe Selomoh del Castilho, le portait du capitaine Broos constitue l’un des rares témoignages visuels du marronnage au XIXe siècle. Paulo Antonio Paranaguá, auteur de História da America Latina em 100 fotografias (Bazar do Tempo, Rio de Janeiro, 2025 ; l’édition espagnole est prévue fin 2026), revient ici sur l’histoire de cette photographie et de sa redécouverte.


Del Castilho, héritier de la diaspora juive néerlandaise en Amérique du Sud

Selomoh del Castilho est un pionnier de la photographie du XIXe siècle, singulier à la fois par sa personnalité et par l’une de ses œuvres, qui a connu un destin inattendu au XXIe siècle.

Il est né le 20 juillet 1826 au Suriname, la Guyane néerlandaise, et est décédé le 20 juin 1914 à Paramaribo, la capitale de cette colonie. Selomoh (Salomon) était un Juif séfarade, comme l’indique l’orthographe portugaise de son patronyme. Il épousa une coreligionnaire, Hanna de Jacob Morpurgo (1838–1895). Ils eurent plusieurs enfants, certains portant des prénoms bibliques tels qu’Isaac, Élie, Esther ou Jacob.

Cette origine juive est liée à l’histoire du Brésil hollandais (1624-1654). En effet, de nombreux Juifs des Pays-Bas accompagnèrent l’aventure sud-américaine du prince Jean-Maurice de Nassau-Siegen et construisirent la synagogue de Recife, au Pernambouc (1637), la plus ancienne des Amériques. Lorsque les Portugais vainquirent et expulsèrent les Hollandais de leur colonie, ces derniers se réfugièrent plus au nord, en Guyane, dans les Caraïbes ou sur l’île de Manhattan, où ils fondèrent La Nouvelle-Amsterdam (actuelle New York).

En Guyane, certains de ces Juifs ont reproduit le modèle esclavagiste de la plantation de canne à sucre du nord-est du Brésil, dans la « Jodensavanne » (Savane juive), à 70 kilomètres de Paramaribo, sur les rives du fleuve Suriname. Les recherches archéologiques y ont découvert l’existence d’une synagogue et d’un cimetière juif datant du XVIIe siècle, avec plusieurs pierres tombales écrites en portugais, d’autres en espagnol, en hébreu ou en néerlandais.

Les pionniers juifs de la photographie aux XIXᵉ et XXᵉ siècle

Très peu de Juifs ont embrassé la photographie au XIXe siècle. À part Selomoh del Castilho, en Amérique du Sud, on ne trouve que Federico Lessmann (père et fils), au Venezuela. Même dans les pays où la communauté juive était mieux établie et présentait une plus grande diversité, il y a eu peu de photographes juifs à cette époque. Au XIXe siècle, on compte Mendel John Diness (Jérusalem), Maksymilian Fajans (Varsovie), Hermann Biouw (Hambourg), Bertha Beckmann (Leipzig), Adèle Perlmutter-Heilperin (Vienne), David Lionel Salomons (Londres), George Barron Goodman (Sydney), Shimmel Zohar et Solomon Nunes Carvalho (New York).

En revanche, la liste des photographes juifs à partir du XXe siècle est aussi vaste qu’éloquente. Elle inclut l’une des premières femmes professionnelles de la région latino-américaine et caraïbéenne, la Surinamaise Augusta Curiel (1873-1937), qui a inauguré son atelier à Paramaribo en 1904 et l’a maintenu actif pendant plus de trente ans. Son œuvre a été exposée en 2025 au musée de la Photographie d’Amsterdam (FOAM). Augusta Curiel fut précédée par une autre Surinamaise, Clarissa Heilbron (1869-1949), qui ouvrit son atelier à Paramaribo en 1889, mais quitta la photographie après son mariage avec Abraham Moses Salomons (1893).

Selomoh del Castilho exerça la photographie entre 1857 et 1894, avec un atelier à l’angle de la Heerenstraat et de la Klipstenenstraat, des rues situées au centre de Paramaribo. Bien qu’il s’intéressât également aux beaux-arts, il transmit les techniques de sa profession à deux de ses fils, Alfred del Castilho (1875-1913), qui adopta le nom de The American Photographer pour son atelier sur la Heerenstraat, et Raphael del Castilho (1862-1943), qui transféra son atelier à la Domineestraat et mourut à New York.

Selomoh travailla avec le daguerréotype – un procédé qui permettait de fixer des images uniques sur une plaque de cuivre recouverte d’argent –, l’ambrotype – – reposant sur une plaque de verre amovible, recouverte d’une émulsion au collodion humide – et le format carte de visite. Ses expériences avec la couleur rappellent le futur autochrome des frères Lumière. En 1867, dans une publicité du Koloniaal Nieuwsblad, journal important de Paramaribo, il se présente comme photographist.

Le portrait de Broos, le cliché unique d’un rebelle

Malheureusement, peu de photos de Selomoh del Castilho ont été identifiées et conservées. La plus importante est sans doute le portrait du Kapitein (capitaine) Broos (1821-1880), chef des Bakabusi Sama, Bakabusi Nengre, Brooskampers ou Bushinengue (Noirs de la forêt).

Les frères Broos et Kaliko étaient les chefs d’un camp d’anciens individus esclavisés en fuite, formé en 1740, sur les rives de la rivière Surnaukreek, un affluent du fleuve Suriname. Ce type de rebelles étaient appelés Nègres Marrons dans les colonies françaises, Cimarrones dans les colonies espagnoles, Maroons dans les colonies anglaises et Quilombolas au Brésil.

Au Suriname, les rebelles résistèrent les armes à la main aux persécutions et aux attaques militaires jusqu’à un an avant l’abolition officielle de l’esclavage dans les colonies des Pays-Bas aux Caraïbes et en Amérique du Sud (1863). Une période de transition de dix ans s’ensuivit, avec du travail forcé. Les autorités coloniales négocièrent alors un traité de paix avec les Brooskampers en échange de terres. Le portrait du capitaine Broos a été pris à Paramaribo à cette occasion.

Dans le Brésil impérial, jusqu’à l’abolition en 1888, les individus esclavisés fugitifs étaient des hors-la-loi. Les photographies de Noirs brésiliens, prises à l’époque pour des raisons pseudoscientifiques (Louis Agassiz) ou commerciales (Christiano Jr, Alberto Henschel), représentaient des personnes réduites en esclavage ou des affranchis ; en aucun cas des Quilombolas ou des fugitifs. Luiz Felipe de Alencastro, ancien titulaire de la chaire d’Histoire du Brésil à la Sorbonne, Ynaê Lopes dos Santos, professeure d’histoire des Amériques à l’Université Fédérale Fluminense, et Sergio Burgi, conservateur en chef de la photographie à l’Institut Moreira Salles, partagent cette observation.

À Cuba, un autre pays d’abolition tardive, en 1886, la situation est analogue : les Noirs photographiés au XIXe siècle sont des personnes esclavisées ou des affranchis, confirme le spécialiste Rufino del Valle au Taller y Museo de la Fotografia Cabrales del Valle, à La Havane. Enfin, la riche collection caraïbéenne du Schomburg Center for Research in Black Culture de la Bibliothèque publique de New York ne contient aucune photo de Nègre Marron ou Maroon du XIXe siècle.

En somme, au XIXe siècle latino-américain et caribéen, le seul Noir qui se soit rebellé contre l’esclavage portraituré par un appareil photo est le capitaine Broos. Ce portrait est donc exceptionnel et unique.

La photo dans son intégralité.

La pose respecte les conventions de l’époque : assis, vêtu de blanc ou en tons clairs, portant des habits décontractés et une écharpe colorée autour du cou, une main posée négligemment sur sa jambe, Broos regarde la caméra, très sérieux, possiblement avec une expression de méfiance ou de défi. La photo a vraisemblablement été prise dans l’atelier de Selomoh del Castilho ou dans un autre espace neutre, peut-être à la suite d’une commande officielle. La recherche historique n’a pas élucidé les questions à ce propos, admet Eveline Sint Nicolaas, conservatrice au Rijskmuseum (Amsterdam), coorganisatrice de la formidable exposition Slavernij/Slavery (« Esclavage », 2021) et coautrice du magnifique ouvrage Suriname in beeld (Terra, 2025).

Destins croisés de deux représentations de l’esclavage

Ce portrait est contemporain de la célèbre photographie états-unienne connue sous le titre Scourged Back (dos flagellé), prise par McPherson & Oliver, à Baton Rouge, état de Louisiane, le 2 avril 1863.

Le portraituré était un homme esclavisé fugitif, dénommé Peter ou Gordon selon les sources, parvenu à s’échapper d’une plantation de coton après un châtiment au fouet qui lui avait laissé des cicatrices dorsales terribles. L’image fut utilisée comme un argument contre l’esclavage par la propagande abolitionniste en pleine Guerre de Sécession (1861-1865). L’une des trois versions de la photo fut même diffusée en format carte de visite, alors très populaire. En 2025, ce document visuel a été censuré dans des institutions fédérales et des parcs nationaux par la présidence de Donald Trump, qui prétend expurger l’histoire des États-Unis.

Cependant, la différence entre ces deux photos est évidente. L’une montre le chef d’une communauté rebelle invaincue, présenté en toute dignité face à la caméra ; le second est une victime, un individu sans visage ni identité certaine, présentant au photographe son dos voûté et meurtri, pour preuve de son martyre.

Certes, les deux images constituent des documents inestimables sur l’histoire de l’esclavage. Il est néanmoins permis de s’interroger sur leur notoriété tellement dissemblable. L’écart entre une grande nation comme les États-Unis et un petit pays sud-américain, ainsi que leur poids respectif dans l’histoire de la photographie, est-elle vraiment suffisante comme explication ? La différence entre une victime, aussitôt instrumentalisée dans la presse de l’époque, et un leader rebelle longtemps oublié, ne révèle-t-elle quelque chose sur les perceptions à l’œuvre et les images en construction ?

De l’archive à l’icône : la postérité du portrait de Broos

La photo de Selomoh del Castilho est conservée aux Archives d’Utrecht (Pays-Bas) après un don de la Fraternité évangélique active au Suriname. Il y a quelques années, une copie du portrait du capitaine Broos a été emportée par des Surinamais d’ascendance africaine au Ghana, où elle a été exposée au Mémorial de l’esclavage d’Assin Manso. La photo a également été exhibée dans les locaux d’une association surinamaise à Amsterdam. Le portrait a été progressivement approprié par des artistes, des institutions et des entités intéressées par l’histoire coloniale ou les études postcoloniales. Amsterdam possède même un Broos Institute, qui propose un recentrage africain dans la recherche et les études doctorales en Europe.

L’image acquit ainsi une dimension iconique, qui montre la capacité de la photographie à transmettre des aspects sous-estimés ou effacés de la mémoire et de l’histoire. Malgré les conventionnalismes du portrait du XIXe siècle, la photo du capitaine Broos fut réinterprétée à l’aune des attentes du XXIe siècle : elle devint un symbole de rébellion et de liberté, de survie et de résistance, d’autodétermination et d’identité. Une icône méconnue, paradoxale, car prisée par les uns et ignorée par la plupart des autres.

Dans ce processus, il y a une convergence entre le sujet portraituré et le photographe, dont la rencontre n’était pas prédestinée. Tous deux incarnent le traumatisme d’un déplacement forcé et brutal. Les ancêtres de Broos ont été enlevés d’Afrique par la traite transatlantique des personnes esclavisées, « le plus grave crime contre l’humanité » selon l’Assemblée générale des Nations unies (25 mars 2026). Certains de ces Africains déportés se sont réfugiés dans la brousse sud-américaine pour échapper à l’esclavage et ainsi reprendre le contrôle de leur vie.

Les Juifs furent expulsés de la péninsule Ibérique, menacés de torture et de mort par l’Inquisition. Le refuge de beaucoup d’entre eux fut Amsterdam, la nouvelle « Jérusalem du Nord ». Plus tard, certains cherchèrent la Terre promise en Amérique du Sud, au Pernambouc et en Guyane. Selomoh del Castilho ne se contenta pas de transmettre la tradition, ni d’exercer les métiers caractéristiques de sa communauté ; il embrassa une nouvelle profession, typique de la modernité naissante, qu’il enseigna à deux de ses fils.

Par leur initiative et leur effort, Broos et Del Castilho ont déjoué le déterminisme. L’interaction entre eux esquisse une convergence entre la diaspora africaine et la diaspora juive. En extrapolant, elle préfigure l’alliance entre Noirs et Juifs dans la lutte pour les Civil Rights (droits civiques) aux États-Unis dans les années 1960.

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Paulo Antonio Paranaguá ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2674 mots)

Conspué pendant la finale de la Coupe du monde et moqué ensuite sur les réseaux sociaux pour s’être attardé sur le podium, Donald Trump s’est placé sans le savoir dans la longue tradition des empereurs romains dont la présence et le comportement durant les grandes festivités organisées dans le gigantesque Circus Maximus étaient toujours guettés et parfois critiqués par leurs contemporains.


La présence de Donald Trump lors de la finale de la Coupe du monde de la FIFA le 19 juillet dernier au MetLife Stadium, près de New York, n’est pas passée inaperçue en raison des sifflets qui ont retenti lors de son entrée sur la pelouse, sans oublier qu’à l’issue de la rencontre, il s’est attardé sur le podium pour la photo tandis que les joueurs de l’équipe d’Espagne exultaient en brandissant leur trophée.


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L’absence du président argentin Javier Milei lors de cette même finale, qui opposait pourtant son propre pays à l’Espagne, a été tout autant commentée dans la presse, tandis que la famille royale espagnole, elle, avait fait le déplacement.

Rappelons que la venue de Donald Trump au match 3 de la finale NBA entre New York et San Antonio au Madison Square Garden le 8 juin dernier avait été tout autant remarquée. Non seulement, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, un président en exercice assistait à un match de finale NBA, mais là encore des huées et des sifflets ont retenti au moment où l’image de Donald Trump apparaissait sur un écran géant tandis qu’était entonné l’hymne américain.

Le Circus Maximus : un lieu propice à la mise en scène de l’empereur

Cette attention portée à la présence, comme à l’absence, de même qu’aux réactions de dirigeants politiques lors de grandes rencontres sportives, sans oublier l’accueil que leur réservent les autres spectateurs, n’est pas un phénomène propre au XXIe siècle, comme nous le rappellent notamment plusieurs textes datant de l’Empire romain et parvenus jusqu’à nous.

En effet, ce sujet est régulièrement abordé par des auteurs grecs et latins tout au long de l’époque impériale, notamment en ce qui concerne les spectacles du Circus Maximus à Rome. Ce vaste édifice était situé au centre de la capitale de l’Empire, entre la colline de l’Aventin et celle du Palatin, où résidait généralement l’empereur lorsqu’il était à Rome. Ses premiers aménagements dateraient du VIe siècle av. J.-C.

Plusieurs fois endommagé par des incendies, le Circus Maximus n’a eu de cesse d’être transformé et agrandi jusqu’à la fin de l’Empire romain. Il aurait pu contenir jusqu’à 250 000 personnes — encore que ce chiffre reste discuté — à partir du début du IIe siècle apr. J.-C. (soit trois fois le nombre de places du MetLife Stadium). Il était non seulement le plus grand cirque, mais aussi le plus vaste édifice de spectacle de l’Empire romain, toutes catégories confondues. Il accueillait les jeux du cirque (courses de chars et autres compétitions hippiques principalement), mais aussi des chasses, pendant des journées entières, voire plusieurs jours à maintes reprises dans l’année, notamment à l’occasion des jeux annuels organisés par des magistrats en l’honneur d’une divinité.

Maquette du Circus Maximus par Paul Bigot (1870-1942). Charlie Morineau, Université de Caen

D’autres festivités pouvaient aussi être données au cirque, en particulier pour célébrer l’anniversaire de l’empereur, commémorer une victoire militaire ou honorer la mémoire d’un membre défunt et divinisé de la famille impériale.

Rappelons, si besoin est, que les combats de gladiateurs ne faisaient pas partie du programme des jeux du cirque. Ces affrontements à Rome ont eu lieu à l’origine sur les forums, puis, à partir de la fin du Ier siècle av. J.-C., dans des amphithéâtres. Le fameux Colisée, appelé amphithéâtre Flavien dans l’Antiquité, n’a été inauguré qu’en 80 apr. J.-C. Les amphithéâtres, par leur forme circulaire et leur taille plus réduite, étaient beaucoup mieux adaptés à l’organisation des combats de gladiateurs. Ce type d’édifice ne doit en aucun cas être confondu avec les cirques, des monuments généralement beaucoup plus grands, dont la piste très allongée était conçue pour accueillir les courses hippiques, en particulier de chars.

Un empereur observé et parfois aussi critiqué

Au regard de la documentation dont nous disposons, la conduite de l’empereur au cirque n’était régie par aucun texte normatif. Pour autant, certains comportements ont suscité la réprobation des auteurs anciens et/ou du peuple romain selon les témoignages parvenus jusqu’à nous. Ainsi, Auguste (empereur de 27 av. J.-C. jusqu’à sa mort en 14 apr. J.-C.) aurait eu pour habitude d’assister aux jeux du cirque avec attention, du moins en apparence, car il se souvenait que le peuple avait reproché à son père adoptif Jules César de passer son temps à lire et à répondre à des lettres ou à des pétitions plutôt qu’à observer la compétition.

Marc Aurèle (empereur de 161 à 180 apr. J.-C.) aurait eu la même fâcheuse habitude, ce qui suscita, là encore, des sarcasmes populaires. Auguste avait bien compris qu’il ne suffisait pas d’être présent, il fallait aussi partager l’intérêt de la foule pour les courses. Aussi, lorsqu’il lui arrivait de devoir s’absenter, il présentait ses excuses au public et prenait soin de recommander ceux qui devaient présider les jeux à sa place.

D’autres empereurs sont allés encore plus loin. Poussés par une passion sincère (ou feinte ?) pour les jeux du cirque, ils montrèrent ostensiblement leur soutien pour l’une des quatre factions — ou écuries — rivales qui s’affrontaient lors des courses et qui se distinguaient chacune par une couleur : la blanche, la verte, la rouge et la bleue. Ainsi, Caligula (37-41) ou Lucius Verus (161-169) ont soutenu la faction des Verts, tandis que Vitellius (éphémère empereur de Rome d’avril à décembre 69) supporta celle des Bleus.

Mais prendre part aux rivalités entre les factions du cirque et leurs partisans n’apportait pas que de la popularité à l’empereur. Lucius Verus fut un jour insulté au cirque par des supporters de la faction bleue. Cela pouvait aussi être dangereux pour le reste de l’assistance. Vitellius aurait fait exécuter des membres de la plèbe parce qu’ils auraient dénigré à haute voix, depuis les gradins, la faction bleue qu’il soutenait. De même, Caracalla (211-217), partisan de la faction bleue, aurait ordonné à ses soldats de massacrer à l’aveugle les spectateurs dans le cirque sous prétexte que certains d’entre eux venaient de tourner en dérision son cocher favori.

Mais le comportement qui semble avoir été le plus critiqué fut celui de Néron (54-68) qui serait, au regard de nos sources, le seul empereur de Rome à avoir osé conduire un char publiquement sur la piste du Circus Maximus

En 1876, Jean-Léon Gérôme peint « Course de chars », dont l’action se déroule au Circus Maximus. Art Institute of Chicago

Une telle attitude est unanimement critiquée par les auteurs des textes antiques dont nous disposons, en particulier par Tacite. Bon nombre d’entre eux considéraient en effet que la passion de leurs contemporains pour les courses de chars était surtout le propre de la plèbe et des esclaves. Se passionner pour ces compétitions revenait donc à partager les goûts des plus basses couches sociales de Rome. De plus, les cochers étaient majoritairement des esclaves ou des affranchis, du moins pour ceux dont nous connaissons la condition sociale. Par conséquent, se donner en spectacle en tant que cocher dans le cirque était contraire à la dignité d’un empereur romain.

Le cirque, une tribune pour le peuple

Mais le Circus Maximus, comme les autres édifices de spectacle à Rome, était aussi un lieu où les Romains exprimaient parfois leurs opinions à l’égard du prince — qu’il soit présent ou pas d’ailleurs — ou à l’égard de membres de son entourage ou de leur politique.

Bien avant Donald Trump, plusieurs empereurs, mais aussi des magistrats, ont été sifflés ou hués dans des édifices de spectacle à Rome, dont le Circus Maximus. Plusieurs témoignages textuels évoquent en effet des interventions inopinées de manifestants en ce lieu qui utilisaient différents modes d’expression : applaudissements inattendus, silence imprévu, acclamation adressée en apparence à l’un des cochers mais qui, par son sens équivoque, semble comporter aussi un message subliminal pour l’empereur.

Plus rarement, des huées ou des injures se sont fait entendre. Parfois, des spectateurs ont demandé à l’empereur d’affranchir un cocher de condition servile qu’ils avaient trouvé particulièrement talentueux. L’empereur se devait au moins de répondre dans ce cas, positivement ou négativement, à la demande de la foule.

Quant aux railleries qui pouvaient parfois être entendues, si certains empereurs ont réagi violemment, il apparaît que l’indulgence était plutôt de mise, car cela permettait aussi à l’empereur de prendre le pouls de l’opinion publique à Rome et de jauger son degré de popularité. D’ailleurs, au IVe siècle apr. J.-C., si ce n’était déjà le cas auparavant, chaque acclamation entonnée au cirque à Rome était soigneusement consignée par écrit, alors que les empereurs étaient de plus en plus fréquemment et longuement absents de la capitale.

Le modèle du prince à l’épreuve du cirque

Il apparaît, in fine, que le comportement d’Auguste au cirque a constitué un modèle du genre durant plusieurs décennies, voire plusieurs siècles : être présent, manifester de l’intérêt, répondre aux demandes de l’assistance. Cette manière d’être, empreinte de modération et de bienveillance, semble être restée un idéal qui a perduré jusqu’à la chute de l’Empire romain d’Occident et même tant que des courses ont eu lieu dans le Circus Maximus, jusqu’au milieu du VIe siècle apr. J.-C.

Ainsi, le roi Théodoric (493-526) évoque dans une de ses lettres l’habitude séculaire qu’aurait eue la foule au cirque de s’exprimer librement : « Mais au spectacle, qui chercherait la dignité des mœurs ? […] Quoi que dise là le peuple en fête, on ne peut le considérer comme un outrage. C’est un lieu où les excès sont tolérés : si leur caquet est supporté patiemment par les princes, il est prouvé que cela contribue à la gloire de ces derniers. » L’avenir nous dira s’il en est de même de nos jours pour les dirigeants politiques…

The Conversation

Sylvain Forichon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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