LePartisan.info

REVUES

Lien du flux RSS
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (2546 mots)

Les mers et les océans du monde entier sont avant tout des lieux de passage pour navires commerciaux et militaires, et à ce titre deviennent des lieux de conflictualité dont le contrôle est essentiel du point de vue stratégique comme économique.


Alors que l’Iran a restreint l’accès au détroit d’Ormuz, provoquant une envolée des primes d’assurance et un ralentissement brutal des flux de pétrole et de gaz, la vulnérabilité de l’économie-monde apparaît au grand jour. Les frappes croisées, les menaces d’« escortes armées » et la militarisation accélérée du golfe Persique font de ce passage un laboratoire des conflits du XXIᵉ siècle.

Cette crise ne surgit pas ex nihilo : elle prolonge une longue histoire de bras de fer autour des détroits, canaux et mers intérieures. De Panama à Ormuz, en passant par la mer Rouge et l’espace arctique, ce sont les mêmes logiques de contrôle des flux qui sont à l’œuvre.

Du canal de Panama au détroit d’Ormuz

Depuis 2025, les États-Unis ont intensifié leur engagement stratégique pour le contrôle des espaces maritimes et des points de transit critiques, à travers une série d’opérations militaires et diplomatiques ciblées. En Amérique latine, cette posture s’est traduite par une intervention directe au Venezuela en janvier 2026, où une « attaque de grande envergure » a visé les infrastructures militaires et portuaires, notamment la base aérienne Generalissimo Francisco de Miranda et le port de La Guaira, principal accès maritime de Caracas. Cette opération, baptisée Absolute Resolve, a permis la capture du président Nicolás Maduro, accusé de trafic de drogue et de déstabilisation régionale, et a confirmé la volonté américaine de sécuriser les routes des Caraïbes et de contrer l’influence chinoise et russe dans la région.

Dès les années 1980, les États-Unis avaient déjà affirmé leur présence en Amérique centrale, avec des opérations comme Urgent Fury à Grenade en 1983, visant à protéger les ressortissants américains et à limiter l’influence cubaine. En décembre 1989, l’opération Just Cause au Panama a marqué un tournant : près de 27 000 soldats américains ont été déployés pour renverser le général Manuel Noriega, ancien allié devenu un obstacle à la stabilité régionale et à la maîtrise du canal de Panama, un point de passage stratégique pour le commerce mondial.

Plus récemment, les ambitions américaines se sont étendues à l’Arctique. Rappelons que l’administration Trump évoquait déjà sa volonté d’acquérir le Groenland en 2019, volonté réaffirmée avec force depuis un an. Cette initiative est révélatrice de l’importance croissante des routes maritimes polaires dans un contexte de fonte des glaces. Cette volonté de contrôle s’est poursuivie en 2025-2026 avec le renforcement des patrouilles et des infrastructures militaires dans la région, visant à sécuriser les accès au passage du Nord-Ouest et à contrer les ambitions russes et chinoises.

En février 2026, les États-Unis ont lancé l’opération « Epic Fury » contre l’Iran, une campagne militaire d’ampleur visant à neutraliser les capacités balistiques et navales iraniennes, ainsi qu’à empêcher toute reconstitution rapide de ces forces. Déclenchée le 28 février 2026, cette opération a mobilisé des frappes aériennes massives, des drones et une coordination interarmées, confirmant la volonté américaine de contrôler les espaces stratégiques du Moyen-Orient et de sécuriser les flux énergétiques et commerciaux — une volonté qu’a encore accrue la fermeture par Téhéran du détroit d’Ormuz.

L’implication européenne

Face à cette escalade, l’Europe a réagi avec détermination. Plusieurs États membres de l’UE ont déployé des moyens navals significatifs pour sécuriser Chypre et les axes maritimes stratégiques vers Suez et Ormuz. L’Italie a déployé la frégate Martinengo près de Chypre aux côtés de la frégate espagnole Cristobal Colon, tandis que les Pays-Bas ont préparé la frégate HNLMS Evertsen pour des opérations régionales. L’Allemagne a envoyé la frégate FGS Nordrhein-Westfalen dans la zone de Chypre, et la Grèce a mobilisé sa nouvelle frégate Kimon, équipée d’un système de défense aérienne longue portée, ainsi que la frégate de classe Hydra Psara. Le Royaume-Uni a annoncé l’envoi du destroyer de défense aérienne HMS Dragon à Chypre, équipé du système de missiles Sea Viper, ainsi que des hélicoptères dotés de capacités anti-drones. La France, enfin, a ordonné le déploiement de son porte-avions Charles-de-Gaulle, qui était encore en Baltique, ses moyens aériens embarqués et son escorte de frégates vers la Méditerranée.


À lire aussi : Le déploiement français au large de la guerre en Iran : cadre juridique et modalités d’action


Cette mobilisation européenne coordonnée vise à protéger les bases britanniques à Chypre, frappées par des drones iraniens, et à sécuriser les routes énergétiques vitales alors que la circulation dans le détroit d’Ormuz demeure un enjeu capital, perturbant l’approvisionnement mondial en pétrole et gaz.

En mars 2026, la pression exercée sur l’Iran s’inscrit dans cette continuité stratégique : elle illustre une doctrine de sécurisation des flux énergétiques, commerciaux et numériques, désormais concentrés dans des zones pivots comme le golfe Persique, la mer Rouge, la Méditerranée occidentale et le Haut-Nord.

Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent entre 20 et 25 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux, reste le goulot d’étranglement central de l’économie globale. Sa géographie offre à Téhéran un levier structurel pour perturber la liberté de navigation. Les analyses de renseignement maritime de 2024 montrent que la contraction du trafic dans cette zone résulte de la dissuasion indirecte iranienne et de l’impact des primes d’assurance, même en l’absence de minage massif. Contrairement à Gibraltar ou à Suez, les navires traversant Ormuz atteignent directement les côtes du Golfe, où se concentrent des infrastructures pétrochimiques, des terminaux de GNL et des unités de dessalement, devenues des cibles stratégiques.


À lire aussi : Du détroit d’Ormuz à l’Europe : comprendre la rapidité de la propagation de l’insécurité énergétique


L’évolution du combat naval au cours des dernières décennies

L’opération américaine « Praying Mantis » en 1988, déclenchée après le minage du USS Samuel B. Roberts, a marqué un tournant dans les tensions maritimes entre Washington et Téhéran.

Dans La confrontation en mer, Nicolas Mazzucchi démontre que l’océan est dorénavant autant un théâtre de confrontation qu’un simple espace de circulation. En réponse, l’Iran a développé des capacités asymétriques, déployant une « poussière navale » de centaines d’embarcations rapides, soutenues par des missiles côtiers et des drones. Cette architecture garantit une menace permanente sur les routes maritimes et assure une résilience face aux frappes conventionnelles, tout en permettant des ripostes ciblées ou massives contre les infrastructures régionales.

L’amiral Nicolas Vaujour, dans ses analyses sur la supériorité technologique – présentées dans son livre les Guerres en mer –, insiste sur l’impératif pour les marines modernes de s’adapter à ces nouvelles menaces. L’industrie européenne répond à ce défi avec des solutions souveraines, comme la solution Orange Drone Guardian lancée en 2026, qui renforce la détection des drones intrusifs et la protection des sites sensibles.

La vulnérabilité des routes alternatives confirme que l’évitement n’est pas une solution viable. L’attaque par drone contre le port saoudien de Yanbu et la campagne houthie en mer Rouge à l’automne 2023 ont démontré qu’un acteur lié à Téhéran peut paralyser jusqu’à 15 % du commerce mondial.


À lire aussi : Le retour des blocus navals en mer Noire et en mer Rouge : vers le démembrement d’un espace commun ?


Dans [Vaincre en mer], Thibault Lavernhe et François-Olivier Corman décrivent l’ère actuelle comme le « cinquième âge » du combat naval, où la saturation des senseurs et la coordination des attaques en temps réel redéfinissent les conditions de survie des navires. La suspension des attaques des houthis en 2026 suggère une « patience stratégique » : les milices conservent ce levier pour une escalade future, en fonction des rapports de force régionaux.

Car Téhéran étend désormais ses cibles aux infrastructures numériques, avec des frappes signalées contre des centres de données aux Émirats arabes unis et à Bahreïn. Cette guerre hybride vise à paralyser l’économie numérique mondiale. Le flux, quelle que soit sa nature, possède une valeur stratégique. L’empêcher ou le réduire, c’est affaiblir l’opposant et peser sur des négociations possibles.

En Méditerranée occidentale, l’Algérie a renforcé sa flotte de sous-marins Kilo armés de missiles Kalibr, adressant le signal capacitaire d’un possible verrouillage du détroit de Gibraltar sous une bulle de déni d’accès (A2/AD). Cette diffusion des stratégies de contestation des espaces maritimes se confirme aussi dans le Haut-Nord, où l’exercice Cold Response 2026 de l’OTAN met l’accent sur la maîtrise du spectre électromagnétique pour neutraliser les capteurs adverses avant tout engagement cinétique.

Dénis d’accès (A2/AD) et bulles de souveraineté : enjeux juridiques et limites du droit international

Les stratégies de déni d’accès (A2/AD) et les bulles de souveraineté redéfinissent les équilibres géopolitiques en mer, mais soulèvent des questions juridiques majeures au regard de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (UNCLOS, 1982). Ce traité, ratifié par 169 États, consacre la liberté de navigation en haute mer (article 87) et encadre strictement les droits des États côtiers dans leurs eaux territoriales (article 2) et zones économiques exclusives (article 56).


À lire aussi : La ZEE française, levier de puissance pour Paris dans le duel Washington-Pékin


Pourtant, les pratiques A2/AD, comme celles déployées par Pékin en mer de Chine méridionale ou par l’Iran dans le golfe Persique, exploitent les zones grises du droit international pour restreindre l’accès à des espaces stratégiques.

La Cour permanente d’arbitrage (CPA), dans l’affaire Philippines c. Chine (2016), a rappelé que les revendications maritimes doivent respecter les limites fixées par UNCLOS, notamment en matière de délimitation des ZEE et de passage inoffensif (articles 19 et 24). Les bulles A2/AD, en combinant missiles sol-mer, drones et guerre électronique, testent ces principes : elles peuvent être interprétées comme une violation du droit coutumier si elles restreignent arbitrairement la liberté de navigation, sauf en cas de menace avérée et proportionnée. Des juristes comme Myron H. Nordquist et Yu Minyou (Wuhan University) soulignent que ces stratégies révèlent les lacunes de UNCLOS face aux nouvelles technologies (drones, cyberattaques) et aux actions unilatérales, appelant à un renforcement des mécanismes de règlement des différends (Partie XV de UNCLOS) et à l’élaboration de normes coutumières complémentaires.

Dans ce contexte, où les flux maritimes – énergétiques, commerciaux et numériques – deviennent à la fois des enjeux et des armes, la capacité des États à garantir leur maîtrise continue s’impose comme un impératif stratégique. C’est cette exigence de maîtrise et de résilience des flux face aux perturbations qui trouve son écho dans la devise adaptée Fluxuat nec mergitur (qui pourrait se traduire par « Traversé par les flux, mais jamais entravé ») : nous sommes entrés de plain-pied dans l’ère de la polémorrhée – de polémos (la guerre) et rhéos (le flux).

The Conversation

Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

29.03.2026 à 09:02

La dernière guerre du Hezbollah ?

Hussein Abou Saleh, Docteur associé au Centre d'études et de recherches internationales (CERI), Sciences Po
Déjà très affaibli par sa précédente confrontation avec Israël, le Hezbollah s’est tout de même lancé dans une nouvelle guerre plus que périlleuse pour sa survie.

Texte intégral (2722 mots)

L’entrée en guerre du Hezbollah contre Israël, en représailles à l’assassinat de Khamenei à Téhéran et à la violation continuelle par Tel-Aviv de l’accord de cessez-le-feu de fin 2024, apparaît comme un pari très risqué, dans un contexte où le mouvement chiite libanais est aux abois aux niveaux militaire, politique et financier, et où Beyrouth tente de le désarmer et de reprendre la pleine possession des territoires qu’il contrôle encore.


L’« axe de la résistance » est entré dans une période de profonde transformation à la suite des guerres régionales au Moyen-Orient depuis le 7 octobre 2023. Il est loin d’être en mesure de jouer un rôle stratégique déterminant pour l’issue du conflit israélo-américain en cours contre l’Iran. Alors que la guerre atteint un nouveau paroxysme, deux fronts sont actifs, le Liban et l’Irak, mais un seul prend de l’importance : le Liban.

Les campagnes israéliennes dévastatrices menées depuis 2023 ont révélé les faiblesses et les limites du réseau de supplétifs iraniens, mais ont également souligné leur capacité à résister à la pression. Ces groupes se transforment en insurrections plus ou moins localisées. C’est pourquoi ils sont autant préoccupés par leur propre survie que par celle de la République islamique d’Iran. Leur intervention dans ce conflit relève moins de la stratégie d’« unité des arènes », qui prévoyait une intervention militaire conjointe contre Israël en cas d’attaque contre l’un de ses membres, que de la volonté d’assurer leur propre survie.

Le 28 février, avec l’assassinat du guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, âgé de 86 ans, la « ligne rouge » de l’« axe » a été franchie, et le Hezbollah libanais s’est rapidement impliqué dans une guerre avec Israël qui donne au gouvernement Nétanyahou l’occasion de s’attaquer violemment, une fois de plus, à ses structures, déjà largement fragilisées.

Pourquoi le Hezbollah est-il entré en guerre ?

Aux premières heures du 2 mars, le Hezbollah a tiré six roquettes sur le nord d’Israël en représailles à l’assassinat de Khamenei et à la violation persistante par Israël de l’accord de cessez-le-feu annoncé fin novembre 2024, comme indiqué dans sa déclaration écrite. Sa décision de frapper Israël n’était pas nécessairement une démonstration de force ni un signe crédible de sa capacité à dissuader toute agression israélienne, à l’instar des attaques lancées le 8 octobre 2023 en soutien au Hamas à Gaza, mais avant tout une nécessité stratégique pleinement ancrée dans le contexte politique national et régional.

La valeur du Hezbollah, tant en termes de dissuasion que d’influence sur la dynamique régionale, a considérablement diminué depuis le dernier conflit. L’effondrement du régime d’Assad en Syrie a coupé le corridor logistique qui assurait son réapprovisionnement en armes provenant d’Iran et de Syrie, tandis que les effets cumulatifs de la dernière guerre ont encore affaibli ses moyens. En conséquence, sa capacité opérationnelle est désormais fortement réduite. Il reste cependant à déterminer si ces limitations se traduisent par une efficacité réduite sur le champ de bataille.

Après trois semaines de guerre, le Hezbollah poursuit ses attaques quotidiennes contre Israël. Parallèlement, Israël progresse lentement, occupant davantage de territoire et infligeant de lourdes pertes civiles, avec un bilan de plus de 1 072 morts. Plus d’un million de personnes ont été déplacées, ce qui représente près de 20 % de la population du Liban. Les bombardements ont forcé des milliers de familles à fuir vers des zones plus sûres ou à se réfugier dans des bâtiments publics, comme les écoles. Les frappes aériennes israéliennes ont gravement endommagé ou détruit plusieurs ponts stratégiques sur le fleuve Litani, isolant ainsi le sud du Liban du reste du pays. Cette campagne vise à créer une zone tampon et à couper les lignes de ravitaillement du Hezbollah. Une stratégie visant à raser ce qui reste des villages du sud semble être mise en œuvre, comme on peut le constater à Khiam.

De plus, la base sociale du Hezbollah continue de subir les lourdes conséquences des destructions et des pertes considérables subies lors de la guerre de 2023, ce qui limite sa capacité de rétablissement rapide et de mobilisation durable.

La décision du Hezbollah d’entrer en guerre a pris une grande partie du Liban au dépourvu. Depuis l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024, le Hezbollah avait fait preuve de ce que les analystes ont qualifié d’extrême retenue face à la pression croissante de l’État libanais pour obtenir son désarmement et aux violations incessantes de l’accord par Israël, qui ont entraîné la mort d’environ 350 membres du Hezbollah et d’environ 150 civils.

En réalité, deux facteurs majeurs ont façonné le comportement du Hezbollah jusqu’au début du conflit actuel. D’une part, il s’est concentré sur sa reconstruction organisationnelle et militaire après les graves revers subis lors de sa dernière guerre, à partir du 8 octobre 2023. D’autre part, l’ensemble de l’échiquier politique libanais faisait pression sur lui afin qu’il ne s’implique pas dans de futurs conflits. C’est pourquoi, de concert avec le reste de « l’axe de la résistance », il a choisi de ne pas intervenir lors des douze jours de frappes israéliennes contre l’Iran en juin 2025.

Au niveau national, le Hezbollah s’est retrouvé de plus en plus isolé. Le gouvernement, en coopération avec les Forces armées libanaises et la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), et conformément à l’accord de cessation des hostilités, est parvenu à éliminer toute présence militaire du Hezbollah des zones situées au sud du fleuve Litani, jusqu’à la frontière israélienne, et à démanteler une grande partie de ses infrastructures militaires. Il a également pris des mesures, dans le respect des contraintes politiques existantes, pour endiguer les activités et organisations financières illégales liées au Hezbollah. Ces mesures comprenaient notamment l’interdiction faite au secteur financier libanais d’avoir toute relation, directe ou indirecte, avec des entités non agréées et soumises à des sanctions internationales, ce qui a considérablement affecté les finances du Hezbollah. D’autres mesures ont consisté à appliquer la réglementation en matière de lutte contre le blanchiment d’argent et à renforcer les contrôles aux frontières et aux douanes afin de limiter les flux financiers illicites.

Ces mesures ont fortement réduit la capacité du Hezbollah à maintenir son système traditionnel de soutien social, notamment à indemniser les communautés touchées et à financer la rénovation ou la reconstruction d’après-guerre. Sa base de soutien s’est ainsi retrouvée prise en étau entre un État financièrement incapable de financer la reconstruction, une communauté internationale réticente ou incapable de fournir une aide financière suffisante et un parti confronté, pour la première fois, à des efforts soutenus visant à restreindre ses ressources financières et à limiter la libre circulation de ses stocks d’armes. Si le Hezbollah est parvenu à s’adapter partiellement et à contourner certaines de ces contraintes, leur impact n’en a pas moins été visible et leur portée politique manifeste.

Par ailleurs, la répression institutionnelle libanaise contre le Hezbollah était à son comble lorsque ce dernier a lancé l’attaque contre Israël. Ainsi, à la mi-février 2026, le gouvernement a exhorté les Forces armées libanaises à mettre en œuvre un second objectif stratégique : le démantèlement de l’infrastructure militaire du Hezbollah au nord du fleuve Litani. Selon ses estimations, l’armée libanaise aurait besoin d’au moins quatre mois pour achever cette seconde phase.

Si le Hezbollah avait acquiescé à la mise en œuvre du premier objectif au sud du Litani, conformément à son interprétation de l’accord de cessez-le-feu, il a catégoriquement rejeté cette seconde étape, la qualifiant de « grave faute ». En réponse, les Forces armées libanaises ont appelé tous les acteurs politiques à la prudence, compte tenu de la sensibilité de la situation et des risques de guerre civile liés à cette phase.

Ajoutons que le mécontentement de la base sociale du mouvement s’est accru en raison de l’absence de tout effort de reconstruction, des nombreuses violations du cessez-le-feu et de l’impossibilité pour certains de retourner dans leurs villages ou de prendre l’initiative de reconstruire leurs maisons. C’est dans ce contexte national que le Hezbollah a décidé de frapper Israël, quitte à s’exposer à une réplique dévastatrice.

Cela distingue son engagement militaire actuel des opérations précédentes, ce qui amène les analystes à conclure qu’il pourrait s’agir de la dernière guerre du groupe, dans laquelle il a décidé de jouer toutes ses cartes.

La réaction du gouvernement libanais

Quelques heures après l’attaque contre Israël, le gouvernement libanais a pris une mesure radicale en interdisant toutes les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah au Liban, les déclarant formellement illégales et limitant juridiquement son action à la sphère politique.

Le premier ministre a réaffirmé l’engagement du Liban envers l’accord de cessez-le-feu et a mobilisé l’armée pour prévenir toute attaque provenant du territoire libanais. Bien que cette décision politique soit dépourvue de mécanisme d’application, elle n’en demeure pas moins significative, car elle a été approuvée par le mouvement Amal, allié politique de longue date du Hezbollah.

Peu après, plusieurs individus se rendant au Sud-Liban et se présentant comme membres du Hezbollah ont été arrêtés en possession d’armes, notamment des roquettes et des grenades. Ces arrestations ont démontré la détermination du gouvernement à faire respecter l’interdiction des activités militaires et sécuritaires du Hezbollah et à réaffirmer l’autorité de l’État sur les armes et la sécurité au Liban.

En résumé, le gouvernement a, de fait, mis fin à une ère où les calculs politiques primaient et permettaient de considérer le Hezbollah comme un groupe de résistance, ou comme un élément d’une formule politico-sécuritaire libanaise appelée « L’armée, le peuple et la résistance », qui légitimait son statut armé aux côtés des forces armées libanaises.

Une paix introuvable ?

Alors que la guerre se poursuit sans relâche au Liban, le gouvernement et le président de la République ont tenté de lancer une initiative visant à engager des pourparlers directs avec Israël, brisant ainsi des tabous politiques de longue date qui, jusqu’alors, auraient pu anéantir toute carrière politique dans le pays.

Cette initiative s’est soldée par un échec, tant au niveau national que régional. Le président du Parlement a refusé de nommer un représentant chiite, conditionnant cette nomination à un cessez-le-feu et au retour des personnes déplacées. Le Hezbollah, par la voix d’un haut responsable de son bureau politique, a condamné l’initiative, la qualifiant de « trahison de la résistance » et soulignant que « l’État ne peut faire aucune promesse sans l’approbation de la résistance [c’est-à-dire du Hezbollah] ».

Par ailleurs, Israël a rejeté la proposition libanaise d’un cessez-le-feu d’un mois, période durant laquelle des pourparlers directs auraient été entamés, jugeant cette proposition « insuffisante et tardive » et préférant poursuivre la guerre tout en consolidant et, potentiellement, en étendant sa zone tampon établie lors du précédent conflit.

Dans ce conflit, le Hezbollah a démontré sa capacité à freiner l’avancée de l’armée israélienne et à limiter ses opérations. Mais, malgré un certain regain du prestige militaire perdu lors du précédent conflit, il n’a jusqu’à présent réalisé aucun gain stratégique. On ignore encore si le groupe parviendra à rétablir l’équilibre de dissuasion antérieur le long de la frontière israélo-libanaise, ou du moins à annuler les gains stratégiques israéliens acquis lors de la précédente guerre. Selon son secrétaire général, le cheikh Naïm Ghassem, la guerre en cours est « une bataille existentielle ».

De leur côté, des responsables iraniens ont déclaré que tout accord de cessez-le-feu impliquant Téhéran inclurait également le front libanais, signifiant ainsi que le Liban et le Hezbollah ne seraient pas mis à l’écart. Des tracts israéliens ont été largués au-dessus de Beyrouth, porteurs d’un avertissement explicite : « Face au succès retentissant à Gaza, le journal “La Nouvelle Réalité” arrive au Liban. » Ce message évoque l’offensive israélienne de deux ans contre Gaza comme un modèle de ce que le Liban pourrait connaître.

Quelle que soit la suite des événements, une chose est sûre : le Hezbollah semble avoir atteint un point de non-retour dans ses relations avec les autres acteurs politiques libanais. Une bataille politique encore plus ardue attend le Hezbollah sur le plan intérieur, alors qu’il s’efforce de convaincre les autres que le désarmement n’est pas une option.

The Conversation

Hussein Abou Saleh ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (2424 mots)
Touristes à Ofjord, dans le parc national du Nord-Est, Groenland, octobre 2014. GRID-Arendal/Flickr, CC BY-NC

Si le Groenland se trouve depuis un an sous les feux de l’actualité du fait des récurrentes déclarations de Donald Trump, qui affirme vouloir l’annexer aux États-Unis, le territoire a également d’autres enjeux à gérer, à commencer par la gestion du tourisme. Fort de ses paysages spectaculaires et de l’attrait qu’exerce la culture inuit, le Groenland s’efforce de concilier accroissement des revenus générés par le tourisme et protection de ses atouts naturels et culturels face aux dangers d’un surtourisme.


Un dilemme majeur attend les Groenlandais en matière de tourisme dans les années à venir : développer résolument ce secteur… ou ne pas le faire, pour éviter ce que d’aucuns qualifient de « surtourisme ». Le Grand Nord a la cote et la construction d’aéroports capables d’accueillir des vols long courrier accentue les risques. Le géographe Rémy Knafou rappelait fort justement en 2023 que « la seule manière réellement opérationnelle de vouloir contrôler l’impact du tourisme dans des lieux peu ou pas habités est de ne pas s’y lancer ».

Jusqu’à tout récemment, en raison du climat nordique et de la nuit polaire, le tourisme se concentrait sur une courte période de l’année, de juin à fin août, et ne concernait que quelques sites emblématiques : essentiellement Ilulissat et son fjord glacé classé au patrimoine de l’Unesco, et la baie de Disko. Dès lors, le nombre de visiteurs étrangers était relativement limité : en 2023, il s’est élevé à 130 000 personnes.

Les détracteurs du tourisme craignent qu’avec la multiplication des vols directs (notamment entre Nuuk et New York), des développements touristiques exagérés fragilisent les milieux naturels et la qualité de vie locale et entraînent une folklorisation de la culture inuit. L’Organisation internationale du tourisme social alerte sur le risque, via le tourisme communautaire, de figer les identités locales dans une mise en scène artificielle, une image pittoresque généralement promue par les opérateurs touristiques étrangers.

Le réchauffement climatique perturbe déjà les modes de vie des communautés et des conflits d’usage pourraient apparaître autour des projets touristiques trop ambitieux, mal conçus, irrespectueux des coutumes ou des lieux.

Extrait du cas pédagogique Groenland KALAALLIT NUNAAT. Cliquer pour zoomer. KALAALLIT NUNAAT

Comment réussir une transition touristique harmonieuse ?

Au-delà d’un plan, il semble pertinent d’encourager les autorités groenlandaises à poursuivre leurs réflexions par une identification des ressources naturelles patrimoniales. En plus des sites iconiques cités plus haut, il pourrait s’agir de la région de Kujataa (classée au patrimoine mondial de l’Unesco), le parc national du Nord-Est (réserve de biosphère), la faune et les paysages arctiques : l’inlandsis. Cette cartographie des ressources permettra de repérer les plus attractives, mais surtout les plus vulnérables, car rares et fragiles.

Visit Greenland, site web de promotion touristique appartenant au gouvernement du Groenland, a imaginé un concept, The Big Artic Five : Traîneau, Aurores boréales, Glace & neige, Baleines, Communautés. Attention toutefois à ne pas tomber dans l’aura mystique et le mythe du bon sauvage. Avec raison, plusieurs auteurs mettent en avant un attrait spécifique des régions polaires : l’imaginaire nordique. Alain Grenier soulignait ainsi en 2009 que « l’imaginaire du Nord constitue le premier attrait des régions nordiques et, à plus grande échelle, des régions polaires ». Nicolas Escach constatait en 2020 que « dans un monde saturé, l’Arctique est également associé à la promesse d’une réserve d’espace vierge, une sorte de retour ontologique aux origines ». La question de l’image à donner du territoire et de la manière de communiquer sera donc essentielle.

Bateau d’un opérateur groenlandais qui propose des croisières à la journée entre Ilulissat et Oqaatsut. Il s’agit d’une unité de petite taille adaptée à une visite respectueuse des communautés et dont l’intégralité des revenus demeure dans le pays. M.-N. Rimaud, Fourni par l'auteur

Dans un second temps, les décideurs groenlandais auront intérêt à conduire un recensement des parties prenantes du secteur du tourisme, afin le moment venu de les informer, de les sensibiliser, peut-être de les inciter à changer de regard, et enfin les accompagner. L’orientation d’une partie des dispositifs de soutien en faveur d’acteurs qui s’engagent dans la transition a montré son efficacité ailleurs.

In fine, il serait souhaitable de conduire une sorte d’auto-diagnostic sur les menaces liées au réchauffement climatique et à une capacité de charge touristique exagérée, par exemple en utilisant une matrice de criticité (ce qui permettrait d’établir une sorte de classement concernant l’exploitation de divers sites, qui irait d’un risque élevé ou considérable à l’absence de risque avéré).

Un documentaire diffusé sur Arte rappelle la dépendance du pays à la pêche (4 000 personnes, soit 10 % de la population, travaillent dans ce secteur), qui l’oblige à rechercher une diversification. Naaja H. Nathanielsen, la ministre des ressources naturelles, confirme dans le documentaire le besoin crucial de trouver des ressources supplémentaires :

« [Près de ] 54 % du budget de l’État vient de l’extérieur : il s’agit de la subvention accordée par le Danemark ainsi que de fonds qui viennent de l’UE. Nous avons donc une tâche très difficile à accomplir. Nous devons gagner plus d’argent par nos propres moyens afin d’être autosuffisants. »

Pour cela, des investissements conséquents devront être réalisés, car le pays manque cruellement d’infrastructures et les conditions climatiques et d’accès y sont beaucoup plus difficiles qu’ailleurs.

La loi de novembre 2024

Comme je le précisais dans un article du Polar Journal, une loi sur le développement touristique est entrée en vigueur en novembre 2024. Elle confirme que le territoire souhaite faire du tourisme un moteur de croissance et offrir des opportunités aux entrepreneurs groenlandais. La question qui reste en suspens est l’équilibre entre les opérateurs locaux et les investisseurs extérieurs, jugés omniprésents. Aude Créquy regrettait déjà en 2012 que pour le tourisme de croisière ou celui d’aventure, l’argent circule plutôt de mains occidentales en mains occidentales.

Le nouveau texte introduit une politique d’investissement et de propriété plus restrictive. La loi impose désormais une autorisation pour exercer une activité touristique et exige que les titulaires de licences soient résidents et imposables au Groenland. Certaines activités, comme les croisières, sont limitées à des zones et périodes spécifiques ; mais l’entrée en vigueur de la loi est prévue au 1er janvier 2027, laissant un temps d’adaptation aux opérateurs.

Dans une analyse d’avril 2025, la banque nationale du Danemark lançait une mise en garde contre une tendance consistant à trop restreindre l’implication des investisseurs étrangers :

« Les investissements étrangers apportent généralement des connaissances et du capital-risque qui favorisent le développement des entreprises et les revenus de la société. Une structure commerciale plus large nécessite des investissements importants, et la base de ces investissements ne peut être créée uniquement à partir de l’épargne et du capital groenlandais. »

Autre mise en garde informelle : l’exemple de l’archipel norvégien du Svalbard. Sa ville principale, Longyearbyen, est « envahie » par les visiteurs durant une dizaine de jours l’été, ce qui a obligé le gouvernement à prendre des mesures restrictives. Visit Svalbard invite à réfléchir à la meilleure manière d’organiser le secteur : « Le Svalbard doit atteindre un équilibre optimal sur la destination en garantissant “le bon nombre de visiteurs au bon endroit et au bon moment” – “The right volumes of the right guests in the right place at the right time” (4R). La destination donnera la priorité aux marchés et segments qui contribuent de manière constante à la création de valeur locale la plus élevée avec l’empreinte la plus faible (rendement élevé, faible impact). »

En matière d’organisation agile, le pilotage des croisières d’observation des baleines dans le Saint-Laurent, au Canada peut également servir de modèle.

Des décisions stratégiques à prendre

Les arbitrages finaux seront importants : quel sera le volume de touristes, et s’agit-il de tenter d’attirer un tourisme de masse ou un tourisme de luxe ; la désaisonnalisation est-elle recherchée et si oui, comment, y parvenir ? Quels seront les hauts lieux touristiques (c’est-à-dire ceux sur lesquels la communication groenlandaise insistera le plus) et comment les protéger ? Quels partenaires financiers pour les porteurs de projet locaux et comment s’assurer d’un retour sur investissement suffisant pour les communautés ?

Le Groenland appartient aux Groenlandais ! Mais son avenir dépendra aussi de la capacité des autres nations à reconnaître ce pays et à le respecter. La déclaration de Naaja H. Nathanielsen sur LinkedIn mi-janvier 2026 – « j’inviterai les pays partageant les mêmes idées à rendre notre région sûre dans une collaboration respectueuse : investir, s’engager et être un allié » – peut apparaître comme un programme souhaitable.

The Conversation

Marie-Noëlle Rimaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

⬅️ 6 / 25 ➡️

  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time [Fr]
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
Dans les algorithmes
Framablog
Gigawatts.fr
Goodtech.info
Quadrature du Net
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview