14.05.2026 à 12:21
Les K-SMP : les discrètes sociétés militaires privées sud-coréennes
14.05.2026 à 12:21
Les K-SMP : les discrètes sociétés militaires privées sud-coréennes

Moins visibles que leurs homologues chinoises, les sociétés militaires privées sud-coréennes, que l’on nomme également les K-SMP ou K-PMC en anglais, sont aujourd’hui en pleine expansion, notamment en Asie. Bien que le développement de sociétés militaires privées au service de Séoul ait commencé à partir du conflit en Irak de 2003, le pays entretient un rapport très différent à ces organisations, en comparaison de celui que l’on peut observer en Europe de l’Ouest ou encore en Amérique du Nord.
L’émergence des K-SMP s’explique d’abord par la création, en Corée du Sud, des premiers acteurs privés œuvrant dans le domaine de la sécurité. En effet, avant toute volonté d’externalisation des activités militaires, le pays a vu apparaître à partir des années 1950 une série de petites sociétés dédiées au soutien des forces armées. D’abord au service de l’armée américaine pour assurer des livraisons de produits frais aux troupes stationnées dans le pays, ces sociétés vont se tourner progressivement vers la protection d’installations militaires et offrir de véritables services de sécurité. Avec la Guerre du Vietnam (1955-1975) et le retour des troupes sud-coréennes qui ont participé au conflit, le secteur de la sécurité privée en Corée du Sud va se développer, passant de 800 personnes en 1971 à 150 000 en 2013, avec environ 4 500 entreprises enregistrées.
Le lien entre Séoul et Washington va profondément influencer l’armée sud-coréenne. Celle-ci assiste notamment à l’usage progressif de sous-traitants par les troupes américaines durant leurs différents engagements conjoints — notamment en Irak en 2004 quand la division sud-coréenne Zaytun est déployée au Kurdistan irakien — mais également sur le territoire coréen, où certaines SMP américaines ont obtenu des contrats auprès des forces américaines stationnées sur place.
Si l’on ajoute à cela les tensions toujours persistantes entre Séoul et Pyongyang et les nombreuses opérations de maintien de la paix à l’international auxquelles a participé la Corée du Sud, on comprend pourquoi l’armée sud-coréenne est aujourd’hui l’une des forces armées les plus puissantes du monde de par sa modernité et son expérience.
En complément de ces éléments historiques, deux facteurs favorisent le développement des K-SMP. Le premier est la démographie. La Corée du Sud est aujourd’hui confrontée à l’effondrement de son taux de natalité et à une décroissance démographique depuis 2020.
L’enjeu du maintien des capacités militaires du pays se pose d’autant plus que l’armée de Séoul est en partie dépendante de la conscription masculine. Pour y faire face, le pays a déjà recours à la sous-traitance, notamment dans les domaines de la logistique, de la sécurisation d’installations militaires, du cyber ou de l’entretien et de la maintenance de matériels.
Face à cette situation, le législateur sud-coréen a réagi. Certes, d’un côté, le contrôle des armes à feu demeure strict dans le pays, ce qui limite de facto la marge de manœuvre des sociétés militaires privées, mais, de l’autre, la réglementation autour des K-SMP a petit à petit évolué, notamment en ce qui concerne les missions de protection des navires face aux actes de piraterie. Des travaux en la matière ont été initiés à partir de 2014 et il existe aujourd’hui un véritable cadre légal pour les sociétés privées assurant ces missions, avec un système de licence pour les entreprises et un contrôle de leurs personnels.
L’emploi et la reconversion d’anciens membres des forces armées, des services de renseignement ou encore des forces de police est d’ailleurs favorisé par le cadre réglementaire coréen qui impose des limites d’âge pour occuper un poste de commandement (officier, inspecteur de police, etc.), mais également une durée maximale de temps en fonction. À l’issue de cette période, la personne est placée en retraite de son institution — ce qui, bien sûr, favorise le secteur privé, lequel peut récupérer des personnels expérimentés à la recherche d’une deuxième carrière après un long passage dans les services régaliens.
On retrouve des traces de Sud-Coréens travaillant comme « conseillers en sécurité » en Afrique durant la guerre froide et les conflits de décolonisation. Toutefois, le phénomène de développement des K-SMP en tant que telles semble remonter au conflit en Irak en 2003. En effet, en parallèle de l’engagement militaire sud-coréen aux côtés des États-Unis, on retrouve dès ce conflit les traces d’une première société militaire privée coréenne, la New Korea Total Service ou NKTS.
Fondée en 2003 à Séoul, NKTS débuta ses opérations au Moyen-Orient en décembre de la même année en obtenant des contrats en Jordanie, en Arabie saoudite, au Koweït, en Irak et aux Émirats arabes unis. Au total, la société aurait employé environ 100 Coréens — anciens des forces spéciales ou encore des services de police — et 300 employés issus des pays où elle était implantée.
NKTS offrait des services de protection aux personnes, de gardiennage, de la sécurité bâtimentaire ou encore des services de formation destinés à des forces étatiques, mais également à des personnes se rendant dans des zones de conflit comme l’Irak. En outre, la société possédait un centre de formation et une filiale, le Global Industrial Group (GIG), qui commercialisait des équipements de sécurité, de protection ou encore de nombreux scanners et détecteurs de métaux.
Au final, malgré une assurance affichée dans les médias et des projets de croissance, la société n’a pas perduré.
Depuis, de nouvelles sociétés ont émergé, avec notamment deux acteurs majeurs. La première, Black Iron, a été fondée par Eric Ku, un ancien membre des forces spéciales sud-coréennes. Black Iron offre des services de protection de navires, de formation au combat mais également de protection des personnes et des infrastructures, ainsi que ce qui semble être de l’intelligence économique. Elle emploierait également d’anciens policiers et militaires et notamment d’anciens membres des forces spéciales. Le groupe déclare être actif en Israël, en Autriche, au Brésil, en Arabie saoudite ou encore aux États-Unis et en Indonésie où la société posséderait des succursales dans ces deux derniers.
Plus récemment, Black Iron a développé ses activités en Thaïlande. En plus de ces services de formation, la société servirait également d’intermédiaire pour la vente de matériel militaire sud-coréen comme des drones ou encore des simulateurs pour parfaire la formation des forces armées thaïlandaises. Notons que la société s’assume très clairement comme une SMP, utilisant même le terme de mercenaire dans sa communication
Concernant la seconde société, il s’agit de Bullet-K une SMP installée à Séoul. Cette dernière serait active depuis le début des années 2000 et œuvre dans les domaines de la protection des navires, des personnes, des infrastructures ou encore dans les domaines du renseignement et de l’intelligence économique — missions de détective privé, due diligence, etc.
Ajoutons à cela le domaine de la formation, dans lequel la société revendique avoir offert ses services en Afghanistan, en Irak ou encore au Nigeria. Au total, le groupe aurait travaillé dans 17 pays et notamment en Libye. Précisons que cette société, à l’instar de Black Iron, revendique le terme de SMP et, comme sa concurrente, elle disposerait de personnels issus des services de renseignement et des forces spéciales sud-coréens.
Aujourd’hui, les marchés ouverts aux acteurs privés de la sécurité et de la défense en Corée du Sud semblent se multiplier. Bien que leur niveau de développement soit largement inférieur à celui du voisin chinois, la Corée du Sud est l’un des rares pays de la région qui développe des sociétés agissant en dehors de ses frontières, à la différence de Taïwan ou encore du Japon, ce dernier ne semblant pas posséder de SMP.
De plus, l’extension des ventes d’armes de Séoul à l’étranger, par exemple des chars et des obusiers à la Pologne depuis 2022, pourrait également offrir de nouveaux débouchés à l’avenir pour les K-SMP, ces dernières pouvant offrir leurs expertises pour former les armées acquéreurs de matériel sud-coréen.
Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
12.05.2026 à 15:51
Les enjeux de la rencontre Donald Trump – Xi Jinping à Pékin
Le contexte de ce sommet bilatéral n’est guère favorable à Donald Trump : son opération en Iran s’enlise, la Cour suprême vient de lui infliger un camouflet sur sa politique de droits de douane et sa popularité est en berne à quelques mois d’élections de mi-mandat cruciales. De quoi, peut-être, l’inciter à initier avec son homologue chinois un de ces grands deals dont il a le secret ?
Retardée pour cause de guerre au Moyen-Orient, la visite officielle de Donald Trump à Pékin et sa rencontre avec son homologue chinois Xi Jinping se déroulent ces 14 et 15 mai.
Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, les deux hommes n’ont eu qu’une seule rencontre bilatérale, en marge du sommet de l’APEC à Busan en Corée du Sud, en octobre dernier. Les questions commerciales, chères au président américain, avaient alors été au cœur d’échanges crispés et témoignant de la compétition à grande échelle entre les deux pays, comme ce fut déjà le cas lors de la première administration Trump.
Cet enjeu reste crucial dans la relation Washington-Pékin ; mais s’ajoutent désormais d’autres sujets de discorde.
Le contexte a cependant considérablement changé au cours des derniers mois. Venezuela, Groenland, Iran : dans le domaine de la politique étrangère, Washington s’est engagé depuis le début de l’année dans un aventurisme qui inquiète Pékin, d’autant plus que la Chine semble directement visée, notamment à travers la guerre contre l’Iran, qui a un impact immédiat sur les exportations de pétrole de Téhéran, dont la RPC est le principal destinataire. D’ailleurs, toutes les crises dans lesquelles Washington s’est engagé depuis janvier sont justifiées par une volonté de porter atteinte à Pékin.
Dès lors, Xi Jinping devrait, ces 14 et 15 mai, manifester sa préoccupation face aux instabilités géopolitiques du moment, et inviter son homologue américain à privilégier la retenue et une approche multilatérale prônée par les Nations unies, jusqu’à se positionner lui-même comme une sorte de faiseur de paix — et profitant sur ce point de la vacance du leadership américain dans son rôle de « gendarme du monde ». C’est d’ailleurs dans cette logique que Pékin joue un rôle important dans la médiation que le Pakistan s’efforce de mettre en place sur le dossier iranien et que la RPC soutient avec force.
Xi devrait également aborder la question des sanctions frappant des entreprises chinoises accusées par Washington de maintenir des activités avec Téhéran, qui traduisent les errements de la position américaine sur le conflit au Moyen-Orient, oscillant entre discours apaisant et menaces.
Par ailleurs, contrairement à la situation qui prévalait lors de la rencontre de Busan, la Chine est aujourd’hui en position de force dans la guerre commerciale qui l’oppose à Washington, la Cour suprême et un tribunal fédéral ayant récemment mis l’administration Trump en difficulté sur sa politique douanière. Tout cela se déroule dans un contexte politique marqué par l’impératif, pour Trump, de marquer des points en prévision des élections de mi-mandat de novembre prochain, qui s’annoncent très difficiles pour son camp.
Enfin, parmi les autres fronts sur lesquels Trump souhaite attaquer la Chine figurent les terres rares et les enjeux technologiques, alors que la RPC paraît sur le point de rattraper les États-Unis, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. La compétition entre les deux pays est désormais multidimensionnelle et, en ouvrant plusieurs fronts simultanément, le président américain la rend incertaine.
Au-delà du règlement du conflit au Moyen-Orient, la Chine aime à se rêver comme une puissance d’équilibre, en mettant en avant son rejet de l’unilatéralisme et la nécessité de relancer un multilatéralisme incarné par les Nations unies. Derrière ce slogan, c’est le rattrapage de l’Occident qui est au cœur de la grande stratégie chinoise, et qui se traduit par un discours, partagé par Moscou et dans une certaine mesure New Delhi, affirmant le déclin de l’Occident.
Mais la Chine reste discrète, d’une part parce que c’est dans sa culture diplomatique (on se souvient notamment que Deng Xiaoping, leader du pays de 1978 à 1989 et encore très influent dans les années 1990, estimait que la RPC devait demeurer en retrait sur la scène internationale), et surtout parce qu’elle n’a aucun intérêt à s’exposer, laissant son principal rival, Washington, s’empêtrer dans des guerres sans fin qui ternissent un peu plus son image et sa crédibilité. Traduisant la pensée de Xi Jinping, le magazine The Economist fit ainsi sa une du 4 avril avec une photo représentant les deux hommes et ce titre moqueur : « N’interrompez jamais votre ennemi quand il fait une erreur. »
Ce discours sur le déclin de l’Occident s’adresse avant tout à la population chinoise, dans l’accompagnement du « rêve chinois » cher à Xi Jinping, afin de la conforter dans l’idée que le retour de la puissance chinoise est en marche, et que le régime en est le principal garant. C’est un enjeu important quand on sait que la montée en puissance de la RPC est confrontée à de nombreuses difficultés (ralentissement de la croissance, crise démographique, enjeux environnementaux, corruption…), et que les critiques, même timides et souvent réduites au silence, ne manquent pas.
Mais c’est aussi le Sud global que vise Pékin, dans une rhétorique qui invite à un remplacement progressif du leadership d’un Occident présenté comme décadent vers un « nouveau monde » incarné par les BRICS et ayant, au sommet, Pékin. Le multilatéralisme promu par la RPC pourrait ainsi être une phase transitoire vers un nouvel ordre mondial.
À lire aussi : Le soft power chinois illustré par les caricatures de « China Daily » : une esquisse de nouvel ordre mondial
Il ne faut surtout pas, dans le monde occidental, sous-estimer la portée de ce discours, que la politique étrangère de Donald Trump et les multiples hésitations de l’Union européenne ne font que renforcer. On le voit notamment dans de nombreuses études qui font état d’un regain de confiance à l’égard de la Chine dans le Sud global, Pékin étant tout simplement vu comme plus responsable que l’Occident et moins susceptible que ce dernier de mettre en œuvre des « doubles standards » à l’égard des pays tiers.
Donald Trump a fait de la relation avec la Chine le principal enjeu de sa politique étrangère. Il s’inscrit en cela dans la continuité de ses prédécesseurs qui, républicains comme démocrates, ont tous manifesté une obsession chinoise depuis un quart de siècle. De « l’endigagement » de Bush Jr. au « pivot » d’Obama, en passant par le développement de partenariats avec les pays de la zone indopacifique, les guerres commerciales, l’insistance sur le piège de Thucydide ou les pressions sur la question des droits de l’homme, la méthode a parfois divergé, mais l’objectif reste le même : empêcher la Chine de devenir la première puissance mondiale.
Du Venezuela à l’Iran, on voit que la stratégie de l’actuel président américain consiste à viser indirectement Pékin et ses approvisionnements, en particulier en s’attaquant à ses partenaires, dans l’espoir de contraindre son rival à de nouveaux accords commerciaux. Mais cette stratégie ne fonctionne pas, et au-delà de belles promesses, Donald Trump rentrera de Pékin les mains vides s’il pense pouvoir contraindre le président chinois à de quelconques concessions, spécialement en ce moment où les États-Unis voient leur influence et leur crédibilité considérablement mises à mal.
Reste un scénario, qui semble plus que jamais envisageable en ce qu’il serait à l’avantage de Pékin et qu’il correspondrait à la stratégie du « deal » de Donald Trump : le grand marchandage (great bargain). Afin de conserver des acquis de plus en plus menacés en Asie-Pacifique, les États-Unis pourraient trouver un accord global avec la Chine sur une sorte de partage de la région. Longtemps jugé tabou à Washington, ce marchandage pourrait être considéré par le locataire de la Maison-Blanche comme un accord gagnant-gagnant. Problème : quelles seraient les lignes démarcation, de la péninsule coréenne à l’Asie du Sud-Est, en passant par Taïwan ?
Plus que jamais, les partenaires de Washington en Asie-Pacifique suivent avec attention et anxiété les positionnements d’un président américain qui a fait de l’imprévisibilité le marqueur de son mandat.
Ce texte a bénéficié du soutien de la Taiwan Fellowship 2026 du Ministry of Foreign Affairs (MOFA), République de Chine (Taïwan).
12.05.2026 à 11:25
La « gêne » du passeport, au-delà de l’administration Trump

Le passeport à l’effigie de Donald Trump génère des protestations. Leur intensité est, toutefois, moindre que la colère suscitée, après 1918, par le maintien du passeport lui-même, qui avait été rendu obligatoire durant la Première Guerre mondiale. Des deux côtés de l’Atlantique, la presse en réclamait la suppression, le jugeant coûteux, vexatoire et liberticide. Un siècle plus tard, la contrainte du passeport est normalisée.
La Maison-Blanche a récemment annoncé qu’une édition limitée de passeports états-uniens à l’effigie du président serait fabriquée dans le cadre des célébrations du 250e anniversaire des États-Unis. Ces passeports, qui comporteront une image de Donald Trump accompagnée de sa signature à l’encre dorée, et dont le nombre exact n’a pas été rendu public, ne seront disponibles que pour les citoyens qui en feront la demande dans la ville de Washington.
Cette décision a immédiatement suscité de vives critiques : certains adversaires y voient une manifestation de culte de la personnalité qu’aucun autocrate n’avait jamais osée.
Le « passeport Trump » est-il « gênant » ? Le verbe « gêner » a deux significations : embarrasser, et limiter la liberté. Les détracteurs de cette initiative se sentent gênés surtout dans le premier sens : ils ont honte de voir leur président profiter de l’anniversaire de l’indépendance du pays pour se mettre en avant. Mais la seconde signification, celle liée à la restriction de la liberté de circulation, est bien plus durable : depuis plus d’un siècle, devoir obtenir un passeport pour pouvoir voyager gêne considérablement les gens, partout dans le monde.
Nos arrière-grands-parents ont affublé le passeport de tous les noms : une « gêne », une « vexation », une « nuisance ». Le régime des passeports obligatoires, tel qu’on le connaît aujourd’hui, avait été introduit durant la Première Guerre mondiale. Les pays belligérants, tels que la France ou le Royaume-Uni, l’instaurent dès le début des hostilités, en août 1914. Initialement, la justification est de pouvoir contrôler les ressortissants des puissances ennemies. Mais pour contrôler efficacement les étrangers, il est nécessaire de surveiller l’ensemble de la population.
C’est ainsi que l’obligation des passeports s’avère doublement contagieuse : non seulement elle s’étend, dans les pays belligérants, des étrangers aux citoyens, mais elle se diffuse aussi des pays belligérants vers les pays neutres. Pour permettre à leurs citoyens de voyager, tous les pays se voient contraints d’organiser la délivrance des passeports. Prenons l’exemple des États-Unis. Dès le 1er août 1914, le Département d’État demande à ses ambassades en Europe de délivrer des documents aux citoyens états-uniens qui s’y trouvent sans passeport. Alors que dès 1916 les compagnies de transport refusent d’embarquer des passagers ne disposant pas de passeport, le premier fondement légal pour contrôler l’entrée et la sortie des citoyens et des étrangers aux États-Unis n’apparaît qu’en 1918, un peu avant la fin de la guerre.
Personne n’imagine que l’obligation du passeport perdure après la fin du conflit mondial. Au moment de l’armistice, on espère revenir au régime de circulation d’avant-guerre. La Société des Nations (ancêtre de l’ONU) cherche à répondre — sans succès — à la demande de suppression ou d’abolition des passeports. Comme certains gouvernements temporisent, la Société des Nations propose la simplification du passage des frontières, en demandant aux pays d’adopter un modèle uniforme de passeport — celui que nous connaissons aujourd’hui.
Dès 1918, la presse se fait l’écho de l’impatience du public. En France, des centaines de journaux mentionnent l’abolition des passeports : ils l’annoncent prochaine… durant toute la période de l’entre-deux-guerres.
Quelques titres d’articles illustrent la persistance de cette attente, bien qu’elle diminue vers la fin des années 1930 : « À bas l’odieux passeport » (L’Humanité, 21 décembre 1921) ; « L’absurde formalité » (Le Figaro, 19 mai 1923) ; « Supprimons les passeports » (La Volonté, 17 janvier 1928) ; « Le passeport est une gêne pour les honnêtes gens » (Le Quotidien, 3 octobre 1929) ; « La mort du passeport » (Le Soir, 14 avril 1931) ; « Il faut qu’on supprime les passeports » (La Gazette de Biarritz-Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, 11 juillet 1933).
On pourrait penser que la bataille est menée par les journaux de gauche. Dans ma recherche, j’ai analysé plus de 700 articles qui mentionnent l’abolition des passeports dans la presse française de l’entre-deux-guerres. Ma conclusion est que la majorité des abolitionnistes ne sont pas de gauche, mais de droite et de centre droit. Au Figaro, par exemple, le passeport est vu comme « l’exigence administrative la plus insupportable pour les Français » car « on ne saurait croire quelles démarches, quels ennuis, quelles tracasseries » fait subir aux « honnêtes gens » « toute cette paperasserie » (15 juillet 1921).
Même le journal d’extrême droite L’Action Française ne sabote pas cette « unanimité » et reconnaît que le passeport est une « véritable brimade pour le voyageur ». Pesant « le pour et le contre » de la suppression, il rappelle le 7 septembre 1921 que :
« Dans les États bien organisés, le passeport est une sérieuse garantie contre les espions. Un gouvernement fort et clairvoyant, une bonne police, peuvent s’en faire une arme solide. C’est à eux qu’il appartient de réduire au minimum les ennuis que suscite au public ce parchemin, tout en le conservant si c’est nécessaire. »
Dans tous les journaux, la passion est lisible : on espère que « l’entrave irritante de cette précaution inutile qu’est le passeport ne sera bientôt plus qu’un désagréable souvenir » ou souhaite que « les passeports, survivance inutile, onéreuse et vexatoire du passé, soient désormais supprimés ». L’émotion la plus fréquemment associée aux passeports est la colère : « stupide obligation », « honte de notre époque », « tare bureaucratique », « une des pires incommodités », « une source d’ennui pour qui voyage », « chiffon de papier », « formalité ridicule », « absurde », « humiliante », « brimade », « le passeport est une vaine sottise, un trompe-l’œil, un rien »… Lorsqu’un journal publie un témoignage d’usager, on s’excuse de devoir « supprimer les termes indignés qu’il emploie et les appréciations plutôt dures qu’il y exprime ».
La presse ne réagit pas seulement en France. Comme l’a montré l’historien Craig Robertson, aux États-Unis les journaux qualifient la réaction négative du public de « nuisance du passeport » — l’équivalent de la « gêne » et des « vexations » françaises. Comme à Paris, on espère que l’obligation du passeport disparaîtra comme d’autres mesures prises en temps de guerre. On déplore le surcoût des voyages, comme dans cet article du New York Times de 1926 :
« Autrefois, on n’avait pas à se soucier des passeports, à moins de se rendre dans des contrées païennes. Mais la guerre a tout changé. Nous avons fini par imposer des frais de visa de dix dollars, et d’autres pays ont fait de même. Cela a généré des recettes, mais a aussi représenté une lourde charge financière pour les voyageurs. Les plaintes se sont multipliées, et le Congrès a été appelé à trouver une solution. »
Plus que le coût des voyages et la tracasserie administrative, c’est la réduction de la liberté de circulation que les médias déplorent. L’espoir d’un retour au régime de circulation d’avant-1914 survit même après la Seconde Guerre mondiale. Comme l’illustre cet article de 1947 :
« Une triste remarque sur ce progrès à rebours a été énoncée par la Chambre Internationale de commerce : en 1914, un homme d’affaires pouvait décider de se rendre d’une capitale à une autre et effectuer ce trajet en quelques heures seulement. Depuis 1914, les trains ont gagné en vitesse, l’automobile s’est généralisée et l’avion de ligne a fait son apparition. Mais l’homme d’affaires, ou tout autre voyageur, peut être contraint d’attendre des semaines, voire des mois, entre le moment où il prend sa décision et celui où il la met à exécution. La Chambre considère cette situation comme à la fois “absurde et pernicieuse” ».
Il y a un siècle, nos arrière-grands-parents n’acceptaient pas d’attendre trois jours pour un passeport. Les temps ont changé. Aujourd’hui, les journaux nous invitent parfois à nous estimer « chanceux » lorsque l’attente ne dure que quelques mois. Comme ce titre, du même New York Times, “Besoin d’un passeport ? Vous avez de la chance” qui annonçait en 2024 :
« Pour la première fois depuis mars 2020, les délais de traitement sont revenus aux normales pré-pandémiques […] avec six à huit semaines pour le service standard et deux à trois semaines pour le service accéléré. »
Quand la contrainte n’est plus une gêne mais une chance, il nous reste l’embarras.
Speranta Dumitru ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.