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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique


Texte intégral (2607 mots)

L’ESSENTIEL

  • Contrairement à une idée reçue, l’interdiction d’exploiter les ressources minérales de l’Antarctique n’expirera pas en 2048 : cette date ouvre seulement une possibilité de réexamen du protocole qui interdit cette exploitation.

  • En revanche, alors que le sous-sol reste largement inexploré, la pêche et le tourisme se développent rapidement.

  • Le principal risque pour le système de protection de l’Antarctique ne réside donc pas dans une hypothétique ruée vers le pétrole en 2048, mais dans l’érosion actuelle des mécanismes de coopération et de conservation.


Le sous-sol, la pêche et le tourisme sont les trois ressources du continent blanc. Le premier est protégé par une interdiction d’exploitation sans terme, dont on annonce à tort l’expiration en 2048. Les deux autres sont déjà exploités, sous des règles beaucoup plus souples, qui fissurent l’édifice juridique construit depuis la signature du traité sur l’Antarctique en 1959.

Tous les deux ou trois ans, la même nouvelle refait surface : la Russie aurait découvert sous la mer de Weddell des réserves de pétrole représentant le double des réserves saoudiennes, et le traité protégeant l’Antarctique expirerait en 2048.

Les deux affirmations sont fausses. Mais elles occupent tout l’espace médiatique, au point de masquer deux autres risques : ceux liés à la surpêche et à la hausse significative du tourisme.

Les ressources minérales : un eldorado sous scellés

Environ 98 % du continent est recouvert de glace, jusqu’à près de cinq kilomètres d’épaisseur, mais une étude publiée dans Nature Climate Change estime que la fonte, dans le scénario d’émissions de gaz à effet de serre (GES) le plus élevé, pourrait libérer de la glace 120 000 km² de terres d’ici à 2300, soit une surface émergée 5,5 fois plus importante qu’aujourd’hui. Cependant, les prétendues richesses de son sous-sol procèdent d’une extrapolation, car avant sa dérive vers le pôle Sud, l’Antarctique était soudé à l’Australie, à l’Inde, à l’Afrique et à l’Amérique du Sud, où des gisements ont été identifiés.

Le rapport de référence de l’Office of Technology Assessment du Congrès américain, publié en 1989, concluait par une phrase que rien n’a démentie : « Aucune occurrence minérale n’a été explorée par forage. » Quant aux hydrocarbures, les chiffres qui circulent varient entre 36 milliards de barils et 500 milliards de barils, mais il ne s’agit que d’estimations théoriques, et non de réserves prouvées par des forages.

L’exploitation a été envisagée. La convention de Wellington, ou Convention sur la réglementation des activités relatives aux ressources minérales de l’Antarctique (ou CRAMRA, son acronyme en anglais) adoptée en 1988, organisait un régime d’autorisation minière ; elle n’entra jamais en vigueur, la France et l’Australie ayant refusé de la ratifier en 1989 au motif que réglementer, c’était autoriser. Un régime d’exploitation, même contraignant, légitimait l’idée d’une activité minière et ouvrait la porte à des pressions futures. Néanmoins, de l’absolue nécessité de mettre en place un cadre réglementaire pour faire face au risque d’une exploitation minière en Antarctique est né le protocole de Madrid, signé en 1991 et en vigueur depuis 1998. Ce texte fait de la zone du traité (toute la région située au sud du 60ᵉ parallèle) une « réserve naturelle, consacrée à la paix et à la science » et pose à son article 7 une interdiction sans durée :

« Toute activité relative aux ressources minérales, autre que la recherche scientifique, est interdite. »

2048 n’est pas une date d’expiration du traité de l’Antarctique, juste la première année où n’importe quelle partie consultative pourra demander une conférence de réexamen du fonctionnement du protocole. Si, à cette date, les conditions de majorité seront assouplies puisque l’unanimité absolue ne sera plus requise, l’article 25 assortit l’interdiction d’une condition suspensive : elle demeure tant qu’un régime minier obligatoire n’est pas lui-même en vigueur. La lever supposerait donc de réussir ce qui a échoué en 1989. La seule brèche identifiée par les juristes est une clause de retrait à deux ans de préavis, au prix diplomatique que l’on devine.

Le contentieux est ailleurs : l’usage du prétexte scientifique pour détecter des ressources en hydrocarbures. Le levé sismique marin est l’outil qui sert, ailleurs, à cartographier un potentiel pétrolier.

Depuis 1998, l’entreprise publique russe Rosgeo mène de telles campagnes dans l’océan Austral ; au moins six ont visé la mer de Weddell depuis 2011. En mai 2024, devant la Chambre des communes britannique, le géopoliticien Klaus Dodds a exposé le risque que ces données « puissent être interprétées comme de la prospection plutôt que comme de la recherche scientifique ». Le Foreign Office a répondu qu’aucun élément ne permettait de conclure à une violation.

L’échéance de 2048 ne concerne que le minerai. La pêche, notamment au krill, et les navires de croisière, eux, n’ont pas attendu.

La pêche : un eldorado déjà ouvert

Avec une biomasse estimée entre 300 millions et 500 millions de tonnes, le krill antarctique nourrit baleines, manchots et phoques et, de plus en plus, les élevages de saumons. Durant la décennie 2013-2023, la Norvège a réalisé 63,6 % des captures et la Chine 17,1 %. La légine australe, poisson à forte valeur ajoutée, complète le tableau ; elle a longtemps fait l’objet d’une pêche intensive et a conduit à renforcer la lutte contre la pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) dans l’océan Austral.

Le régime applicable n’a rien d’une interdiction. La Convention sur la conservation de la faune et de la flore marine de l’Antarctique (CCAMLR), en vigueur depuis 1982 dans le cadre du traité sur l’Antarctique, est un texte hybride : c’est un accord de conservation de l’écosystème qui institue une organisation régionale de gestion des pêches, mais son article II assimile la « conservation » à l’« utilisation rationnelle ». Elle réunit 27 membres et décide par consensus, ce qui induit que chacun y dispose de la possibilité de bloquer les décisions.

Le dispositif de précaution reposait sur deux chiffres : une limite préventive de 5,61 millions de tonnes, jamais approchée, et surtout un « seuil de déclenchement » de 620 000 tonnes, réparti par sous-zones depuis 2009 pour éviter que la pêche ne se concentre devant les colonies de prédateurs. Cette répartition est arrivée à échéance en 2021 et n’a pas été prorogée en octobre 2024. Depuis, la pêche se déroule légalement sans aucune contrainte de répartition spatiale, alors que, comme le rappelle Claire Christian, de la Coalition pour l’Antarctique, elle se déploie précisément là où se trouvent « des centaines de milliers de manchots et de baleines ». La raréfaction de leur nourriture dans leurs zones d’alimentation habituelles impacte le succès reproducteur et les effectifs diminuent, car les trajets pour accéder à la ressource augmentent tandis que les baleines qui peinent à reconstituer leurs réserves se retrouvent parfois prises dans les filets de krill.


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La 44ᵉ réunion de la Commission, tenue à Hobart (Australie) du 20 au 31 octobre 2025, n’a rien débloqué. Un texte de remplacement porté par l’Union européenne a échoué faute de consensus ; une proposition norvégienne visant à porter la limite annuelle de 620 000 tonnes à près de 1,2 million de tonnes a été écartée. Quant aux trois projets d’aires marines protégées (péninsule, Antarctique de l’Est, mer de Weddell), ils restent bloqués par la Russie et par la Chine, qui étendent l’une et l’autre leurs opérations dans ces espaces.


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Fait nouveau, et lourd de sens : en 2025 et en 2026, la pêcherie a atteint ses quotas bien plus tôt que prévu. Le plafond théorique est devenu une contrainte réelle, au moment précis où le mécanisme censé le répartir a disparu.

Le tourisme : un eldorado autorégulé

Le tourisme antarctique connaît une forte croissance. En vingt ans, le nombre de visiteurs est passé de 25 000 (2003-2204) à plus de 100 000 durant la saison 2023-2024. Près de 98 % de l’activité se concentre sur la péninsule, où quelques sites (Neko Harbor, Whalers Bay, Danco) reçoivent chacun près de deux cents escales par saison.

Si elle a jusqu’ici essentiellement été le fait de croisiéristes, près de 50 opérateurs et plus de 70 navires proposant la destination Antarctique, l’offre évolue. Plusieurs entreprises se sont positionnées sur le segment des activités aériennes et à l’intérieur des terres qui ne représentaient qu’environ 1 % du marché, mais pour lesquelles la croissance attendue est de 35 %.


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Ici, la régulation repose pour l’essentiel sur l’autodiscipline de l’IAATO, l’association des voyagistes, qui n’a aucun droit de vote mais exerce une influence sur les Réunions consultatives du Traité sur l’Antarctique (RCTA), l’organe exécutif. Elles n’ont produit, pour l’essentiel, que des résolutions peu contraignantes. Un processus consacré à l’élaboration d’un cadre global a bien été lancé en 2023 et doté d’une feuille de route en 2024 ; il reste encore en négociation.

Les touristes peuvent désormais accéder au continent blanc pour une excursion d’une journée ou un trajet d’une semaine. Ski, alpinisme, marathons, visites de colonies de manchots empereurs, mariages ou cohabitation scientifique, l’imagination des opérateurs paraît sans limite pour satisfaire une clientèle avide de nouveaux espaces.

Le tourisme contribue à l’optimisation budgétaire de la logistique des programmes scientifiques nationaux antarctiques. Mais la proximité entre science et commerce pourrait freiner le mécanisme d’inspection prévu par le système du Traité de l’Antarctique, si des parties prenantes soucieuses de réduire leur coût préféraient la logique financière au respect du sanctuaire. Le protocole de Madrid prévoit une évaluation des impacts par chaque État partie, le préalable obligatoire à toute opération en Antarctique. Elle doit être menée par l’organisateur de l’activité sous le contrôle de son autorité nationale. Cependant, les critères retenus ne garantissent pas vraiment la minimisation de l’empreinte environnementale ; ils sont parfois contournés ou mesurés à l’aune de la géoéconomie. C’est le cas par exemple des campements démontés chaque saison et pas inspectés.

Une fréquentation excessive et mal maîtrisée ne peut que participer d’une augmentation des risques et des fragilités que subit la faune, en particulier les manchots empereurs impactés par le recul de la banquise. Certains pays comme la Norvège, en 2025 à la 47ᵉ réunion consultative, ont défendu un gel du développement touristique jusqu’à l’adoption de règles communes en matière de durabilité. D’autres considèrent que les outils de gestion existants sont suffisants.

Trois régimes, une même faiblesse

Cette comparaison révèle la nature inégale des règles qui encadrent ces trois domaines. Une interdiction sans terme pour le minerai ; une autorisation gérée par consensus pour la pêche ; une autorégulation professionnelle adossée à du droit mou pour le tourisme. Plus la ressource est effectivement exploitable aujourd’hui, plus la règle est faible.

L’échéance de 2048 ne concerne que l’interdiction d’exploiter le minerai, encore réaffirmée par les 29 Parties consultatives à Santiago (Chili) en 2016 comme la « priorité la plus élevée ». La pêche et le tourisme n’ont jamais eu besoin d’attendre une conférence de réexamen. Ces deux activités se développent, et leurs garde-fous s’effacent en temps réel : une mesure de conservation non prorogée en 2024, trois projets d’aires marines protégées bloquées depuis près de dix ans, un cadre touristique annoncé en 2023 et toujours en discussion en raison de son amplitude.

Le point commun est le mécanisme, pas la matière. Les trois régimes reposent sur le consensus, et le consensus suppose que personne n’ait intérêt à le rompre. C’est cette condition-là qui s’érode, et elle s’érode bien avant 2048.

The Conversation

Frédéric Martineau est président de l'Amicale des missions australes et polaire ( AMAEPF).

27.09.2026 à 11:01

Révisionnisme historique et contre-discours mémoriel au cœur de l’idéologie de l’AfD

Sylvie Toscer-Angot, Professeure de civilisation allemande Responsable du master LLCER- Spécialité Allemand Responsable du Pôle Allemand LEA, Université de Tours
L’AfD veut réorienter la mémoire allemande : relativisation de la période nazie, valorisation d’un passé national « positif » et remise en cause du cadre mémoriel établi.

Texte intégral (1876 mots)

L’ESSENTIEL

  • L’Alternative für Deutschland (Alternative pour l’Allemagne, AfD) ne diffuse pas un discours négationniste en tant que tel (ce qui est passible de cinq ans d’emprisonnement), mais relativise la période nazie dans ses discours et ses programmes.

  • Le parti remet en cause « la culture de la repentance » allemande sur la période nazie, estimant que ce ne fut qu’une page secondaire de l’histoire glorieuse du pays et que les souffrances de la population allemande doivent être mises sur le même plan que celles des victimes du régime hitlérien.

  • Forte de ses succès dans les Länder de Saxe-Anhalt et de Mecklembourg-Poméranie occidentale, l’AfD va-t-elle vraiment peser sur les commémorations et les programmes scolaires ?


Les résultats spectaculaires du parti d’extrême droite AfD (Alternative pour l’Allemagne) aux élections régionales de Saxe-Anhalt le 6 septembre 2026 (43,8 %) puis de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale le 20 septembre (38,2 %) incitent à regarder de plus près les priorités définies par ce parti.

Si, depuis les années 1980-1990, la mémoire du national-socialisme est considérée en République fédérale d’Allemagne comme faisant partie intégrante de l’identité allemande — le discours du président Richard von Weizsäcker prononcé au Bundestag le 8 mai 1985 pour les 40 ans de la fin du nazisme a joué un rôle décisif de ce point de vue —, l’AfD remet aujourd’hui en question la culture mémorielle (Erinnerungskultur) officielle.

Loin d’être un sujet secondaire, le rapport au passé allemand occupe une place centrale dans sa rhétorique et son idéologie. Que signifie concrètement le « virage à 180 degrés » réclamé par l’AfD en matière de culture mémorielle ? L’objet de cette contribution est de mettre en évidence la stratégie et le contre-récit mémoriel de l’AfD, en interrogeant les enjeux politiques de ce contre-discours et son rôle dans l’idéologie du parti.

En finir avec le « culte de la culpabilité »

De manière récurrente depuis 2016 — date à laquelle l’AfD se présentait pour la première fois aux élections régionales en Saxe-Anhalt —, on observe au sein de ce parti des déclarations qui tendent à relativiser les douze années de nazisme.

Si le préambule de son programme électoral régional de 2016 dénonçait « la concentration exclusive sur douze années malheureuses de notre histoire […] », on retrouve cette relativisation et banalisation du régime nazi chez nombre de ses responsables politiques. Exemple parmi d’autres, Alexander Gauland, co-fondateur de l’AfD en 2013, déclarait dans un discours prononcé le 2 septembre 2017, lors d’une réunion du groupuscule d’extrême droite « Der Flügel » en Thuringe, alors qu’il était co-président du parti à l’échelle fédérale :

« On ne doit plus nous reprocher ces douze années. Elles ne concernent plus notre identité aujourd’hui. »

Le 2 juin 2018, Gauland en rajoutait dans la provocation lors d’un autre discours également en Thuringe :

« Nous avons une histoire glorieuse […] et celle-ci, chers amis, a duré plus longtemps que ces maudites douze années […]. Chers amis, Hitler et les nazis ne sont qu’une merde d’oiseau dans plus de 1000 ans d’histoire allemande couronnée de succès. »

La mise en perspective de douze années de nazisme et de 1000 ans d’histoire allemande est tout à fait caractéristique de la stratégie de l’AfD, consistant à considérer la dictature nazie comme une brève parenthèse historique insignifiante au vu de plusieurs siècles d’un glorieux passé allemand.

Pour les principaux idéologues et responsables politiques de l’AfD, il est essentiel de tirer un trait sur le chapitre de la période nazie et d’en finir avec la culture mémorielle allemande assimilée à un « culte de la culpabilité ». En témoignent les propos de Björn Höcke, alors chef du parti et du groupe parlementaire de l’AfD au parlement de Thuringe, dans un discours prononcé à Dresde le 17 janvier 2017, où il évoquait en ces termes le Mémorial de la Shoah à Berlin :

« Nous, Allemands […], sommes le seul peuple au monde à avoir planté un monument de la honte en plein cœur de sa capitale […]. Nous n’avons besoin de rien d’autre que d’un virage à 180 degrés en matière de politique mémorielle ! »

La délégitimation de la culture mémorielle allemande représente un élément central du révisionnisme historique de ce parti. Si on ne trouve pas de propos négationnistes dans les discours de l’AfD (le négationnisme est un délit passible de cinq ans de prison en vertu du paragraphe 130-3 du Code pénal), il n’en demeure pas moins que son objectif est clairement de relativiser ou d’occulter les crimes nazis et l’Holocauste.

Un contre-discours mémoriel au service de « la grandeur et de l’identité allemandes »

Au-delà des appels répétés, dans le sillage de la Nouvelle Droite, à en finir avec une prétendue culture de la repentance et à se libérer du poids des sombres chapitres de l’histoire allemande, l’AfD développe un contre-discours mémoriel, opposant à la mémoire des victimes du régime nazi un récit victimaire révisionniste.

La culture mémorielle allemande devrait à ses yeux se concentrer sur les victimes allemandes, sur les villes détruites par les bombardements alliés, sur les atrocités commises par l’Armée rouge ou encore sur la fuite et l’expulsion de la population allemande des territoires de l’Est. Les souffrances de la population allemande sont ainsi instrumentalisées par l’AfD au profit de son récit révisionniste, comme l’illustrent de nombreuses initiatives, tel le projet de loi déposé en mai 2019 par le groupe parlementaire de l’AfD en Saxe, visant à faire du 13 février un jour de commémoration et de deuil en Saxe pour les victimes des bombardements du 13 février 1945.

Le renvoi dos-à-dos des victimes de la politique d’extermination nazie et de la population civile allemande ou des soldats allemands tués pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que des crimes perpétrés tant par le régime nazi et de ceux commis par les Alliés, conduit à remettre en question la singularité de l’Holocauste et aboutit à une mise en concurrence des mémoires victimaires.

La confrontation critique au passé nazi représente une menace pour la nation allemande selon l’AfD, qui se pose en gardienne d’une prétendue « culture de référence » (Leitkultur) allemande. Le combat identitaire mené par l’AfD, qui conçoit la culture comme une catégorie clé censée restaurer la grandeur de l’Allemagne, redonner aux Allemands leur fierté nationale et conférer à l’identité allemande un caractère intangible, se joue largement sur le terrain culturel. Son contre-récit mémoriel repose sur la référence aux épisodes glorieux de l’histoire et de la culture allemandes — à travers, dixit Gauland « les grandes figures du passé, de Charlemagne à Charles Quint jusqu’à Bismarck », qui « constituent l’étalon sur lequel nous devons régler notre action » —, mis au service d’une identité allemande supposée immuable.

De son côté, Alice Weidel, actuelle tête de proue du parti, a appelé l’Allemagne à mettre fin au culte de la repentance dans une émission télévisée en février 2025 :

« La politique allemande ne devrait pas être motivée par un sentiment de culpabilité, mais par une confiance en soi et par un sens des responsabilités envers l’avenir. »

En mai 2025, le groupe parlementaire de l’AfD de Saxe-Anhalt a lancé une campagne publicitaire intitulée « #PenserAllemand » prévoyant de mettre fin aux sorties scolaires vers les lieux de mémoire des crimes nazis pour les remplacer par des visites de « sites d’une valeur historique ».

Avec la disparition progressive des témoins directs du national-socialisme, ce déni de mémoire ne peut être considéré qu’avec la plus vive inquiétude. Se pose la question de savoir comment la mémoire de l’époque nazie pourra être transmise et maintenue vivante auprès des générations à venir. La révision des programmes scolaires, notamment en histoire, visant à mettre en valeur et à réhabiliter les chapitres positifs de l’histoire allemande et éludant des éléments essentiels de la culture mémorielle allemande, était également inscrite dans le programme de l’AfD pour les élections régionales de Saxe-Anhalt qui ont eu lieu le 6 septembre 2026 (la rédaction des programmes scolaires et culturels relève de la compétence des Lander).

La victoire massive dans ce Land de l’AfD et de sa tête de liste Ulrich Siegmund, figure charismatique au sourire inlassable, ne laisse donc pas d’inquiéter et ne saurait faire illusion sur les véritables intentions en Saxe-Anhalt du parti, dont le programme électoral doit beaucoup à Hans-Thomas Tillschneider, député au parlement de Saxe-Anhalt depuis 2016 et idéologue particulièrement radical. Si l’AfD en vient à gouverner, le risque est grand de voir la Saxe-Anhalt se muer en laboratoire de la révolution culturelle réclamée par l’AfD.

Sans doute faut-il préciser que la délégitimation de la culture mémorielle officielle et la falsification de l’histoire opérées par l’AfD ne concernent pas seulement le passé nazi, mais également le passé colonial allemand, qui fait l’objet d’un traitement similaire.

The Conversation

Sylvie Toscer-Angot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

27.09.2026 à 11:00

Pourquoi le PIB par habitant en Chine reste-t-il bas par rapport à la France ?

Amaury Goguel, Economist & Academic Dean of the MSc Financial Markets & Investments. Co-author of the book "Managing Country Risk in an Age of Globalization", SKEMA Business School
En 2025, le PIB par habitant atteignait environ 25 975 euros en Chine, contre plus de 58 651 euros en France.

Texte intégral (1951 mots)

L’ESSENTIEL

  • La Chine est la première puissance économique en parité de pouvoir d’achat et la deuxième en valeur nominale.

  • Entre démographie, inégalités et dépendance à son secteur industriel, la République populaire de Chine garde un PIB par habitant beaucoup plus faible que la France.

  • Le calcul de son indice de développement humain (IDH) conduit à ouvrir de nouvelles perspectives.


La Chine a annoncé en septembre 2025 qu’elle renonçait à son statut de pays en développement au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Malgré cette annonce, le premier ministre chinois Li Qiang affirme lors d’une intervention majeure en marge de la 80e session de l’Assemblée générale des Nations unies (ONU) que la Chine reste un pays à revenu intermédiaire et donc que « la Chine restera toujours un pays en développement ».

Avec 17 368 milliards d’euros, la Chine est devenue la deuxième économie mondiale en PIB nominal – 2 981 milliards d’euros pour la France – et la première puissance mondiale devant les États-Unis en PIB en parité de pouvoir d’achat (PIB PPA). Ce dernier s’élevant à 36 497 milliards d’euros en Chine.

Pourtant, en 2025, le PIB par habitant atteignait 25  975 euros en Chine contre 58 651 euros en France selon les données Banque mondiale.

Alors, comment expliquer ce contraste ?

Près de 1,4 milliard d’habitants

La première explication est d’ordre démographique. La Chine compte près de 1,4 milliard d’habitants, contre environ 69 millions en France. La richesse créée est répartie entre une population presque vingt fois plus nombreuse.

Le vieillissement de la population accentue ces difficultés. Depuis 2022, le nombre de décès dépasse celui des naissances ; la population en âge de travailler diminue rapidement. Selon le Fonds monétaire international (FMI), cette évolution pourrait accroître fortement les dépenses liées aux retraites puisqu’un nombre réduit d’actifs doit générer la richesse redistribuée à une population inactive plus nombreuse.

Population de la Chine. Department of Economic and Social Affairs -- ONU

Cette situation est connue sous le terme de « dividende démographique inversé » théorisé notamment par David Bloom, David Canning et Jaypee Sevilla.

La conséquence : une baisse de la croissance économique. Les travaux du FMI estiment qu’à moins d’un gain d’efficacité massif – automatisation, hausse de l’âge de la retraite –, la contraction de la force de travail retirera entre 0,5 et 1 point de croissance annuelle du PIB par habitant à la Chine sur les deux prochaines décennies.

Fortes inégalités

Le PIB par habitant présente d’autres limites importantes. Il s’agit d’une moyenne, qui peut masquer des écarts considérables entre les habitants d’un même pays. La Chine présente des inégalités de revenus similaires aux États-Unis et très supérieures à la France.

Coefficient de Gini de la Chine. Word Inequality Database

Les travaux du World Inequality Lab fondé et co-dirigé par Thomas Piketty montrent que les 10 % des Chinois les plus riches captent environ 42 % du revenu national, contre seulement 15 % pour la moitié la moins aisée de la population.

Activités industrielles

La démographie et les inégalités économiques n’expliquent pas tout. Le modèle économique chinois repose encore largement sur l’industrie, les exportations et la construction.

La raison principale réside dans le surinvestissement dans les infrastructures lourdes, le logement et les usines d’assemblage, qui génèrent des marges faibles par rapport aux services à forte intensité de propriété intellectuelle – R&D, conseil, logiciels.

Le secteur industriel produit des biens, mais il crée moins de richesse par salarié que les activités dans les services numériques, la recherche, la finance ou le conseil. Une étude met en évidence que pour générer un dollar de PIB, la Chine déploie 70 % de capital productif en plus que les économies occidentales.

Le secteur immobilier en Chine illustre les déséquilibres du modèle chinois. Pendant près de vingt ans, la construction a constitué l’un des principaux moteurs de la croissance – jusqu’à 30 % du PIB. Les ménages ont investi massivement dans le logement, tandis que les collectivités locales dépendaient largement de la vente de terrains pour financer leurs dépenses.

Les économistes Kenneth Rogoff et Yuanchen Yang montrent que la crise immobilière pèse désormais sur l’investissement, la consommation et la croissance potentielle de la Chine avec des finances locales paralysées, une hausse de l’épargne de précaution et une faible consommation induite.

La sempiternelle dépendance de la croissance chinoise aux exportations pose un autre problème. Lorsque le gouvernement de la République populaire de Chine subventionne massivement certaines industries jugées prioritaires, les exportations de ces dernières finissent surtout par soutenir les consommateurs occidentaux. Certes, la Chine développe un leadership technologique et industriel sans pareil, mais au détriment du pouvoir d’achat domestique.

Réinvention du modèle socio-économique

Si le PIB par habitant mesure la richesse produite en moyenne par une personne, cet indicateur ne résume pas à lui seul le niveau de développement d’une économie. Il ne traduit pas véritablement une capacité de résilience d’un pays.

L’économiste Amartya Sen souligne qu’un pays peut produire moins, mais offrir un niveau de vie plus élevé grâce à des services publics, un système de santé performant ou une économie plus équilibrée. C’est le cas de la France qui présente un PIB par tête d’habitant en PPA nettement plus faible que les États-Unis, mais un IDH (Indice de Développement Humain) similaire.

L’évaluation du développement des pays doit intégrer leur capacité de résistance face à d’éventuelles évolutions défavorables du contexte mondial à moyen terme. L’efficacité et la conversion des richesses produites, l’inclusion sociale et la souveraineté économique sont désormais indispensables pour apprécier le véritable niveau de développement d’une économie.

Une question fondamentale demeure : la Chine parviendra-t-elle à réinventer son modèle socio-économique pour offrir à ses citoyens les standards de vie d’une nation développée, ou le choc démographique figerait-il ses inégalités avant qu’elle n’atteigne le haut du classement de l’IDH ?

The Conversation

Amaury Goguel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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