25.09.2026 à 18:53
Le pape Léon XIV peut contribuer à améliorer les opérations de secours aux naufragés en Méditerranée
25.09.2026 à 18:53
Le pape Léon XIV peut contribuer à améliorer les opérations de secours aux naufragés en Méditerranée
L’ESSENTIEL
En Méditerranée, les secours maritimes se dégradent. Malgré la baisse du nombre de traversées, le nombre de noyés augmente.
L’externalisation vers la Libye et la Tunisie des obligations de sauvetage en mer a accru le rôle des ONG dans le repérage et le sauvetage des embarcations en détresse. Or les ONG sont confrontées à des entraves croissantes qui réduisent leur capacité à intervenir rapidement.
Sensible au sort tragique des migrants, Léon XIV peut faire bouger les choses sur ce sujet, durant son séjour en France et plus encore quand il sera de retour au Vatican — l’Italie étant, en la matière, en première ligne.
Durant son séjour en France, le programme de Léon XIV sera rythmé par des temps et rendez-vous à haute valeur symbolique et politique. Le thème des noyades de migrants en Méditerranée sera-t-il abordé ?
Aujourd’hui, et sans que cela ne traduise une posture religieuse, les alliances avec des personnalités publiques respectées sont l’une des stratégies possibles pour faire évoluer des politiques publiques dont les effets sont dramatiques.
Rappelons que lors de son séjour aux Canaries en juin dernier, le pape a clairement pris position sur le drame des naufrages de migrants en mer, s’inscrivant ainsi dans la continuité de son prédécesseur le Pape François : « Nous ne pouvons pas nous accoutumer à compter les morts », avait-il déclaré à l’issue de son déplacement en Espagne.
Le mois suivant, à Lampedusa, en Italie, il avait ajouté : « L’Europe est en mesure […] d’aborder la crise de manière organique, en inscrivant les premiers secours dans un plan stratégique à long terme, capable d’accueillir, de protéger, de promouvoir et d’intégrer les migrants tout en œuvrant pour le développement, afin que personne ne soit contraint d’émigrer. »
En France, il aura en particulier, à Metz, une rencontre avec des représentants de l’UE — organisation dont les défaillances sont notoires dans le sauvetage en Méditerranée. Celle-ci est devenue un cimetière géant où la noyade rappelle la commune humanité des 35 000 personnes qui y ont perdu la vie depuis 2014. Un cimetière où les distinctions religieuses ne sont pas de mise.
Les arrivées en Europe ont fortement diminué cette année. Les décès sur les routes de la Méditerranée centrale ne cessent pourtant d’augmenter.
Selon de nouvelles données de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), près de 60 000 migrants et réfugiés sont arrivés en Europe par la mer depuis le début de l’année 2026, soit 39 % de moins que les 98 040 personnes enregistrées au cours de la même période l’an dernier. Pourtant, au moins 2 292 personnes sont mortes ou portées disparues en tentant la traversée, contre 1 999 sur la même période l’année précédente.
Le dernier pointage disponible reflète une dégradation continue des dispositifs de secours dont les équipes de SOS Méditerranée observent, documentent et analysent la détérioration depuis dix ans, en parallèle des actions de sauvetage qu’elles mettent en œuvre, conjointement avec d’autres ONG.
Trois mécanismes complémentaires construisent l’effondrement organisé et délibéré des capacités de secours.
Le droit maritime international confère aux États côtiers les devoirs de surveillance et de réponse aux alertes sur leurs zones de responsabilité, de coordination efficace des moyens, et de prompt débarquement des rescapés dans un lieu sûr.
De 2017 à 2025, l’origine des alertes sur des embarcations en détresse, dans la pratique de SOS Méditerranée, est passée de 70 % lancées par les autorités gouvernementales à 4 %. Le rôle des acteurs de la société civile est ainsi devenu primordial au service d’un repérage précoce des situations de danger de noyades.
Ces défaillances dans la surveillance se cumulent avec des refus d’assistance des autorités, des ruptures de communication pour coordonner ou déclencher les secours, et un déficit délibéré de coordination avec les navires des ONG humanitaires et/ou de la marine marchande, dont les capitaines ont, confrontés à un risque de naufrage, une obligation légale de porter secours sous la guidance des autorités maritimes de la zone concernée.
L’Italie a formalisé l’externalisation de ses responsabilités à la Libye en février 2017. Entre 2016 et 2025, 192 000 personnes ont été interceptées pendant des traversées et renvoyées en Libye. Ces retours forcés sont en parfaite contradiction avec le principe de non-refoulement qui doit s’imposer quand des personnes fuient un territoire notoirement susceptible de mettre leur vie en danger.
La proportion de personnes renvoyées en Libye contre leur volonté est passée de 7 % en 2016 à 25 % en 2025. Ces chiffres ont été calculés à partir de trois sources de l’OIM : les données sur les arrivées recueillies par la Displacement Tracking Matrix ; celles sur les interceptions recueillies par l’OIM en Libye ; et celles sur les pertes de vies humaines recensées par le Projet Migrants Disparus.
On observe donc une nette augmentation du nombre de personnes renvoyées contre leur volonté vers un pays qui, au regard des violences et de l’exploitation qu’y subissent les migrants, est loin de répondre à la définition d’une « zone sûre », comme le dénonce le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés.
De plus, l’agence Frontex a été prise en défaut dans plusieurs cas où, face à des situations de détresse en mer, elle a transmis les informations aux garde-côtes libyens plutôt qu’à des ONG dont les moyens d’intervention étaient présents à proximité de personnes en danger.
La Tunisie s’est à son tour dotée, en juin 2024, d’une zone maritime de recherche et de sauvetage (SAR). Or il faut souligner que dans ce pays, les migrants sub-sahariens font fréquemment l’objet de violences, comme s’en indignent des universitaires et des militants des droits de l’homme tunisiens ainsi que des collectifs d’ONG européennes.
La Tunisie a enregistré 5077 retours volontaires de migrants en situation irrégulière depuis le début de l’année 2026, selon les chiffres communiqués par le ministère des affaires étrangères à l’issue d’une rencontre entre le ministre Mohamed Ali Nafti et la directrice générale de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), Amy Pope, le 22 septembre à New York.
L’acquisition de zones SAR obéit à des intérêts financiers pour ces deux pays largement subventionnés par l’UE, et à une volonté de l’Union européenne de renforcer le contrôle des flux migratoires.
Différentes modalités opératoires se combinent pour limiter la capacité des ONG humanitaires à intervenir efficacement aux portes de l’Union européenne.
D’abord, l’impossibilité absolue d’obtenir des financements publics de la part des agences humanitaires européennes. L’accès à des fonds publics est pratiquement bloqué, et assorti de campagnes diffamatoires sur la supposée complicité des humanitaires avec les passeurs et/ou sur leur contribution au supposé « grand remplacement ». Les affirmations sur ces prétendues complicités ont pourtant été invalidées par des publications dans des revues scientifiques respectées.
Ensuite, l’affectation systématique par les autorités italiennes de ports de débarquement très éloignés des zones de prises en charge des naufragés constitue un mécanisme d’entrave majeur, du fait de la perte de temps et des dépenses indignes qui en résultent. En 2025, ce mécanisme a par exemple entraîné 87 jours de navigation inutile pour l’Ocean Viking (le navire de sauvetage de SOS Méditerranée) et coûté 600 000 euros supplémentaires de carburant.
Cette stratégie d’épuisement financier a contribué à la décision de Médecins sans frontières de mettre fin aux activités du Geo Barents, navire capable comme l’Ocean viking d’accueillir, même en période hivernale, plusieurs centaines de rescapés.
Ce temps perdu, loin des zones de naufrage, a pour corollaire de pénaliser lourdement le repérage précoce des situations de danger, dans lequel les ONG ont désormais un rôle crucial.
Enfin, la forme la plus caricaturale des obstructions résulte des actions violentes délibérées des garde-côtes libyens, telle l’attaque particulièrement violente subie par l’Ocean Viking le 24 août 2025.
Tous ces mécanismes construisent une stratégie décomplexée, visant à limiter/supprimer la présence de témoins et d’acteurs indépendants en Méditerranée.
Il est une action concrète, immédiatement bénéfique pour les victimes de noyades en Méditerranée, à laquelle le Pape, par son autorité morale, pourrait contribuer à son retour au Vatican : mettre un terme à la stratégie de harcèlement du gouvernement italien à l’égard des ONG de sauvetage, via la désignation systématique et volontaire de lieux de débarquement situés à des centaines de kilomètres des zones les plus pourvoyeuses de disparitions en mer.
Les rescapés, sauvés de la noyade, pourraient alors être au plus vite déposés dans la partie sud de la péninsule italienne. Cela aurait pour effet de permettre aux navires des acteurs humanitaires de faire de substantielles économies en carburant, ce qui est d’une importance particulière en cette période d’envolée des prix. Une telle décision permettrait également de renforcer les activités de repérage précoce des bateaux en détresse, et de diminuer ainsi la mortalité, par des interventions plus précoces.
Quand les politiques publiques sont notoirement défaillantes ou toxiques, la mobilisation convergente des acteurs sociaux de toute nature peut tirer parti des atouts de chacun. Sans fausse pudeur, ni prosélytisme, quand ces acteurs sont respectables.
Cette analyse est à retrouver également sur le site Reforme.net
Pierre Micheletti est président de l'ONG SOS Méditerranée.
25.09.2026 à 11:26
L’ESSENTIEL
Le Brésil est secoué par le scandale Banco Master, une vaste affaire de fraude bancaire aux ramifications politiques et judiciaires.
L’affaire met en lumière les profondes tensions entre la présidence, le Congrès et la Cour suprême.
À quelques semaines de la présidentielle, le scandale pèse sur la campagne et fragiliser encore la démocratie brésilienne.
Dans la nuit du 17 novembre 2025, des agents de la police fédérale brésilienne ont interpellé le banquier Daniel Vorcaro sur le tarmac de l’aéroport de Guarulhos, à São Paulo, alors qu’il s’apprêtait à monter à bord d’un jet privé. D’abord placé en détention en raison d’un risque de fuite, il a été arrêté quelques mois plus tard et inculpé de plusieurs chefs de fraude bancaire, de corruption et de blanchiment d’argent. Il est aujourd’hui dans l’attente de son jugement.
À moins d’un mois des élections nationales au Brésil, qui auront lieu les 4 et 25 octobre 2026, ce que l’on appelle désormais la « crise de Banco Master » menace d’ébranler la démocratie du pays jusque dans ses fondements.
À première vue, il ne s’agissait que d’un scandale financier. Peu après l’interpellation de Vorcaro, la Banque centrale du Brésil a ordonné la liquidation de sa banque, Banco Master, avec des pertes d’une ampleur inédite, estimées à 47,3 milliards de réaux (environ 8 milliards d'euros). Près de 90 % de cette somme a été remboursée aux titulaires de comptes et aux actionnaires par le Fonds de garantie des crédits (FGC) – l’équivalent brésilien du Fonds de garantie des dépôts et de résolution (FGDR) français » –, soit le plus important remboursement de l’histoire de cette institution.
Le système financier brésilien a été mis sous pression. Depuis 2018, Banco Master avait signé des contrats pour gérer les fonds de retraite d’États et de municipalités et fournir des services à des établissements bancaires. Si Vorcaro était reconnu coupable, il serait loin d’être le premier escroc brésilien en costume de banquier. Mais les enquêtes ont révélé des méthodes aussi inventives que brutales.
Pour soustraire les activités de Banco Master au regard du public, Vorcaro aurait constitué un vaste réseau d’économistes, d’influenceurs, de hauts fonctionnaires, de responsables politiques et de juges. Certains auraient été recrutés pour se porter garants de la banque ; d’autres auraient, selon les procureurs, été ouvertement soudoyés afin de laisser passer des transactions douteuses. Lorsque cette stratégie échouait, Vorcaro aurait eu recours à l’intimidation et au chantage contre ses détracteurs, notamment des journalistes et des responsables publics, allant jusqu’à envisager de leur porter physiquement atteinte.
Après dix mois d’enquête, l’affaire Banco Master laisse penser que Vorcaro est parvenu à prendre en otage le système politique du pays. Le banquier semble avoir compris que le Brésil ne comptait plus trois pouvoirs se contrôlant mutuellement, mais trois centres de pouvoir distincts dont il était possible d’acheter séparément le droit de veto.
En s’achetant des relais au sein des trois pouvoirs, Vorcaro pouvait se prémunir contre toute intervention de l’État. Mais il n’a pu mettre en place un tel système que parce que la politique brésilienne était devenue de plus en plus dysfonctionnelle au cours de la décennie précédente.
Au Brésil, le Congrès décide de l’affectation des dépenses publiques presque autant qu’il légifère. La Cour suprême se substitue au législateur lorsque les parlementaires sont dans l’impasse, allant parfois jusqu’à revenir sur les décisions du Congrès. Quant au président, affaibli, confronté à une dette publique considérable et soumis aux pressions des deux autres pouvoirs, il ne dispose que de faibles marges de manœuvre pour faire avancer ses politiques. Ce bras de fer est devenu l’une des caractéristiques de la vie politique brésilienne contemporaine.
Le renforcement du pouvoir du Parlement remonte à 2016. Lors de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff, Eduardo Cunha, alors président de la Chambre des députés, a compris que cette fonction pouvait cesser d’être un simple poste procédural pour devenir une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus de la présidence. Les enveloppes budgétaires réservées aux parlementaires sont devenues obligatoires et sont passées de 12,9 milliards de réaux (2,2 milliards d'euros) en 2017 à 61 milliards (10,3 milliards de dollars) en 2026, soit environ un quart de l’ensemble des dépenses discrétionnaires de l’État fédéral. Le président ne peut désormais plus bloquer leur versement pour maintenir la discipline au sein de sa coalition.
L’intervention de la justice dans le champ politique s’est accentué sous la présidence de Jair Bolsonaro. Les affrontements permanents entre l’ancien président, aujourd’hui emprisonné, et la Cour suprême sur la gestion de la pandémie, la désinformation et la liberté d’expression ont conduit les juges à endosser un rôle politique qu’ils n’ont jamais véritablement abandonné. Si la Cour a incontestablement joué un rôle essentiel dans la protection de la démocratie brésilienne face à la tentative de coup d’État de Bolsonaro en 2022, son intervention dans le champ politique a depuis longtemps dépassé les limites du fonctionnement démocratique habituel.
Et même si l’actuel président, Lula da Silva, est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de restaurer la démocratie brésilienne, le déséquilibre institutionnel n’a fait que s’aggraver. Le gouvernement Lula a soutenu la condamnation par la Cour suprême de centaines de participants à l’assaut du 8 janvier 2023 à Brasília et n’a pas caché sa satisfaction lorsque Bolsonaro et ses proches ont été incarcérés. Mais les récentes attaques coordonnées de la Maison-Blanche de Donald Trump et d’élus d’extrême droite au Congrès américain n’ont fait que confirmer que la présidence constitue le maillon faible de la politique brésilienne.
C’est dans ce contexte qu’est entré en scène un banquier confronté à des problèmes de liquidités et dont le pragmatisme l’emportait largement sur les convictions idéologiques. Les enquêteurs ont mis au jour un réseau d’influence remarquable non seulement par son ampleur, mais aussi par sa capacité à transcender les clivages politiques.
À droite, Vorcaro aurait offert de coûteux avantages et versé de l’argent à plusieurs responsables politiques, parmi lesquels Ciro Nogueira, ancien ministre de Bolsonaro et dirigeant de la coalition de droite. L’argent de Vorcaro a également servi à financer Dark Horse, le biopic consacré à Bolsonaro : selon les rapports de l’unité brésilienne de renseignement financier, quelque 12,3 millions de dollars auraient été versés au fonds texan chargé de gérer le budget du film, dont 1,6 million en septembre 2025 à la demande de Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président, sénateur et candidat à la présidentielle.
Il y a quelques semaines, des messages vocaux provenant du téléphone de Vorcaro ont fuité. Ils semblaient révéler que Nikolas Ferreira, jeune figure montante de l’extrême droite brésilienne et député au Congrès, avait sollicité l'aide du banquier pour obtenir certains avantages..
À gauche, la police fédérale affirme que Jaques Wagner, sénateur de l’État de Bahia et alors chef de file de Lula au Sénat, aurait reçu un appartement à Salvador ainsi que 3,5 millions de réaux (600 000 euros). L’enquête a également montré que, dès 2018, Rui Costa, alors gouverneur de Bahia et devenu par la suite chef de cabinet de Lula, avait favorisé les affaires de Vorcaro en autorisant les fonctionnaires à souscrire des prêts à taux élevés liés à Banco Master.
Reste enfin le pouvoir judiciaire, où les accusations sont les plus graves et les éléments de preuve les plus délicats à manier. Le juge de la Cour suprême Dias Toffoli s’est dessaisi de l’enquête sur Banco Master en février, après que la presse a révélé qu’au moins 35 millions de réaux (6 millions d'euros) provenant de fonds liés à Vorcaro avaient été versés à un complexe hôtelier du Paraná dans lequel il détenait une participation. Toffoli nie toute malversation.
Le fils d’un autre juge de la Cour suprême, Kássio Nunes Marques, a quant à lui perçu 281 600 réaux (47 600 euros) par l’intermédiaire d’un cabinet de conseil rémunéré par la banque, selon l’enquête.
Alexandre de Moraes, juge à la Cour suprême souvent présenté comme la bête noire de Bolsonaro, fait face à l’accusation la plus explosive : le cabinet d’avocats de son épouse, Viviane Barci de Moraes, a signé un contrat de 131 millions de réaux (22 millions d'euros) avec Banco Master. La police a retrouvé sur le téléphone de Vorcaro des échanges avec le juge Moraes, qui laissent entrevoir une proximité inhabituelle entre les deux hommes, même si aucun élément tangible ne prouve que Moraes ait donné suite à une quelconque demande du banquier.
Les informations concernant les échanges entre Moraes et Vorcaro proviennent d’un rapport de police commandé – puis rendu public – par un autre juge de la Cour suprême, André Mendonça, qui a repris l’enquête sur Banco Master au début de l’année. Avant sa nomination à la Cour suprême en 2022, Mendonça avait été le principal conseiller juridique du gouvernement fédéral puis ministre de la Justice sous Bolsonaro. Il se trouve désormais en première ligne d’une guerre ouverte entre factions rivales au sein de la Cour, dont celle menée par Moraes.
Des détracteurs de Mendonça à gauche l’accusent d’instrumentaliser l’enquête sur Banco Master pour affaiblir Moraes et ses alliés au profit des intérêts de la famille Bolsonaro. Ce faisant, Mendonça contribue à affaiblir davantage la légitimité de la Cour – précisément ce que l’extrême droite brésilienne cherche depuis longtemps à obtenir.
L’ironie est que les responsables politiques les mieux placés pour faire campagne sur le discrédit de la Cour suprême sont aussi ceux que les mêmes dossiers mettent le plus en cause. Flávio Bolsonaro continue de réclamer la démission de Moraes, mais il n’a toujours pas expliqué comment il a pu bénéficier de l’argent de Vorcaro qui était censé financer le biopic consacré à son père. (La destination réelle de cet argent reste inconnue.)
Dans le même temps, Mendonça, lui-même fervent chrétien évangélique, est devenu une figure presque vénérée dans les rassemblements d’extrême droite. En concentrant toute son attention sur les possibles agissements répréhensibles de Moraes – tout en fermant les yeux sur les autres acteurs politiques qui ont franchi certaines limites au profit d’un banquier qui s’est enrichi aux dépens des retraités, des fonctionnaires et des petits investisseurs –, il semble offrir à Flávio Bolsonaro une bouée de sauvetage dans ce qui s’annonce comme l’une des élections présidentielles les plus serrées de l’histoire du Brésil.
Lula, de son côté, dispose d’une marge de manœuvre limitée. Même s’il ne semble pas impliqué dans le système mis en place par Vorcaro, il a longtemps gardé le silence pour éviter de se retrouver entraîné dans une crise institutionnelle qui concernait avant tout les deux autres pouvoirs. Il ne s’est exprimé qu’il y a quelques jours, lorsque les divisions au sein de la Cour suprême ont éclaté au grand jour et que la situation est devenue intenable. Il a alors demandé que toutes les pièces du dossier Banco Master soient rendues publiques.
Mais il est peut-être déjà trop tard pour s’emparer de ce nouveau scandale de corruption qui secoue le Brésil en pleine campagne électorale. Son soutien aux enquêtes ne devrait guère lui permettre de progresser dans les sondages. En revanche, celles-ci pourraient déboucher sur de nouvelles révélations et rebattre les cartes de la présidentielle.
Mais l’élection présidentielle brésilienne est encore loin d’être jouée. Si Lula, affaibli, est réélu en octobre, son défi ne sera pas seulement de préserver la démocratie. Il devra aussi, pour son quatrième mandat, tenter de réparer un système politique de plus en plus dysfonctionnel, répondre aux mécontentements qui s’accumulent et éviter que de nouveaux scandales ne fragilisent encore davantage les institutions du pays.
Si Flávio Bolsonaro l’emporte, le scandale Banco Master pourrait au contraire être étouffé – mais sans doute pas avant qu’il ait cherché à obtenir la destitution de ses adversaires à la Cour suprême. Le remplacement de juges en exercice par des alliés idéologiques est l’une des stratégies utilisées par l’extrême droite pour prendre le contrôle des institutions, de la Hongrie aux États-Unis.
Dans ce cas, le banquier n’aura pas seulement contribué à la déstabilisation des institutions brésiliennes : il aura aussi ouvert la voie à un profond recul démocratique.
Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
24.09.2026 à 16:18
Différend France-Vanuatu sur les îles Matthew et Hunter : l’option de la cogestion
L’ESSENTIEL
Le Vanuatu a saisi la Cour internationale de justice pour contester la souveraineté française sur les îles Matthew et Hunter, dans l'océan Pacifique Sud, et demander la fixation d’une frontière maritime entre les deux États.
Derrière le contentieux territorial se joue un affrontement plus large autour de la place de la France dans le Pacifique.
Faute d’accord sur la souveraineté, la cogestion pourrait offrir une voie de sortie, permettant à la France et au Vanuatu de gérer ensemble les îles sans renoncer à leurs revendications respectives.
Le prétoire de la Cour internationale de justice s’est enrichi d’une nouvelle affaire contentieuse, à la suite du dépôt le 31 août dernier d’une requête du Vanuatu contre la France. Il porte sur « la souveraineté de Vanuatu sur les îles Umaenupne (Matthew) et Umaeneg/Leka (Hunter) » et « l’établissement d’une frontière maritime unique entre les zones économiques exclusives et les plateaux continentaux de Vanuatu et de la France (en ce qui concerne la Nouvelle-Calédonie) ».
La poursuite de la procédure est suspendue à l’acception par la France de la juridiction de la Cour internationale de justice pour trancher ce différend.
Réservant leur réponse sur ce point, les autorités françaises ont en revanche, au lendemain de la saisine vanuataise, réaffirmé par la voix de la ministre déléguée chargée de la francophonie et des partenariats internationaux la position « claire et ferme » de Paris, « une position de dialogue, une position d’ouverture » mais qui « est surtout un rappel de la souveraineté de la France sur ces îles ».
Cette double affirmation peut sembler paradoxale : quel peut être l’objet du « dialogue » et comment peut s’exprimer l’« ouverture », dès lors que la question de la « souveraineté » semble non négociable ? Une telle contradiction peut en réalité être levée en suspendant le règlement de la question de la souveraineté sur les îles, objet du différend, tout en instituant un régime de cogestion.
L’activation de la voie judiciaire constitue pour le Vanuatu la poursuite de discussions diplomatiques par d’autres moyens. Cette décision prend acte de l’échec des négociations relancées en juillet 2023 à la suite de la visite d’Emmanuel Macron sur l’île océanienne et dont le premier cycle avait suivi celle de son premier ministre (Jotham Napat) à l’Élysée en juillet 2025. Le second, qui s’est tenu fin juin 2026 à Paris, n’a pas permis de concilier les positions des deux États.
Ces difficultés à s’accorder peuvent surprendre : l’opposition se concentre sur le statut de deux îlots inhabités et désertiques d’une superficie inférieure à 1 kilomètre carré. C’est oublier la forte dimension affective, gonflée d’un nationalisme parfois opportunément ravivé (cela est très clair actuellement autour des îles Falkland/Malouines), que suscitent certaines îles, y compris lorsqu’elles sont inhabitées.
C’est méconnaître également le contexte général dans lequel s’inscrit l’opposition entre la France et le Vanuatu.
L’État océanien l’inscrit dans un narratif de décolonisation et adosse ses revendications à une solidarité mélanésienne traduite par son soutien au Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) – qui le lui rend en soutenant sa revendication.
La question néo-calédonienne est d’ailleurs centrale pour le devenir des îles Matthew et Hunter, rattachées administrativement, en droit français, au Caillou dont elles sont distantes d’environ 400 kilomètres (elles se situent à environ 300 kilomètres de Vanuatu). En outre, les violences ayant secoué l’île en mai 2024 et l’instabilité qui y prévaut depuis fragilisent la volonté de Paris de faire de la Nouvelle-Calédonie un pilier de la stratégie française en Indo-Pacifique. La France cherche par ailleurs à ménager ses relations avec cette enclave francophone dans un environnement anglophone. L’affirmation, a priori paradoxale, d’une volonté de dialogue ne transigeant pas avec l’expression d’un attachement à la souveraineté traduit cette dialectique.
La diplomatie est, pour reprendre la formule du politiste britannique Paul Sharp, « l’art de gérer des séparations ». Elle vise à dépasser le point de tension ou de désaccord, ou à suspendre le règlement afin d’empêcher qu’il n’entrave l’établissement ou n’enraye la poursuite des relations entre les deux protagonistes.
La première solution est classiquement privilégiée pour les différends territoriaux. Elle décline une palette de solutions dont la première, la plus évidente, consiste à attribuer le territoire disputé à l’un ou à l’autre des États le revendiquant. Il s’agit d’un jeu à somme nulle où la victoire (totale) de l’un implique la défaite (totale) de l’autre. Il est inenvisageable que cette solution soit atteinte par la voie diplomatique en ce qui concerne Matthew et Hunter, l’intransigeance de Paris n’ayant d’égale que celle exprimée par Port-Vila ; en revanche, elle pourrait résulter du traitement judiciaire du différend par la Cour internationale de justice.
Cette première option se coule parfaitement dans l’organisation contemporaine de l’ordre politico-juridique international. La nouvelle projection cartographique du monde que la France vient d’adopter n’y change rien : la taille relative des continents peut être modifiée, le globe reste suturé par des frontières délimitant des territoires au sein desquels les États exercent leur souveraineté à titre exclusif.
Un territoire, un État (souverain). Un tel schéma n’est pas bouleversé si l’on envisage une deuxième hypothèse de règlement du contentieux franco-vanuatais : le territoire disputé serait divisé, chacun s’en voyant attribuer une partie. Solution adoptée par exemple en juin 2022 pour l’île Hans, revendiquée par le Danemark et le Canada, elle pourrait, dans le cas de Matthew et Hunter, se traduire par l’allocation d’une île à chacun des deux États. Rien ne laisse cependant supposer qu’elle ait été sérieusement envisagée.
La souveraineté n’est plus, comme le prétendait au XVIe siècle Jean Bodin, une « puissance perpétuelle et absolue » ; elle ne caractérise pas davantage une puissance nécessairement exclusive. L’histoire regorge d’exemples de condominiums, par lesquels deux (ou plusieurs) États s’accordent pour exercer conjointement l’intégralité des compétences à l’égard d’un territoire n’appartenant à aucun des deux mais à la « communauté internationale partielle » qu’ils forment à cette fin. On s’émancipe ainsi du modèle exclusiviste classique (un territoire, un État).
L’île des Faisans, située à l’embouchure de la Bidassoa, fleuve frontalier hispano-français, offre un exemple remarquable d’une telle configuration : chaque État exerce alternativement (tous les six mois) le droit de police sur une île leur appartenant « par indivis » depuis 1856.
Cette troisième option suppose pour les États un renoncement à disposer séparément de leur souveraineté, ce qui semble pour l’heure difficilement envisageable concernant Matthew et Hunter. Tel n’est pas le cas avec une quatrième option. Elle consiste en l’adoption d’un traité n’ayant ni pour objet ni ne devant avoir pour effet de contester les prétentions concurrentes des deux États concernant la souveraineté à l’égard d’un territoire disputé, mais visant à déterminer les finalités et modalités de sa gestion. Une telle solution se prévaut également de précédents historiques. Elle a par exemple été retenue en 1855 dans le Traité de Shimoda par le Japon et la Russie concernant les îles Sakhaline et Kouriles, ou encore en 1939 par les États-Unis et le Royaume-Uni au sujet des îles Canton et Enderbury.
L’accord de ne pas être d’accord concernant le statut d’un territoire pour lequel des États conviennent néanmoins de s’entendre sur sa gestion s’applique surtout en Antarctique depuis la signature du traité de Washington le 1er décembre 1959.
Ce traité n’entend ni valider ni récuser les prétentions alors avancées par sept États (dont la France avec la Terre Adélie) à l’égard de « secteurs » découpant partiellement le continent en cônes ayant pour base la côte et pour sommet le pôle sud géographique ; il n’a pas davantage pour objet, ni ne doit avoir pour effet, de rejeter ni de consacrer le refus opposé à ces revendications par les cinq autres signataires originaires (dont les États-Unis et l’URSS). Le remarquable tient au fait que cette solution de gel des positions à l’égard des prétentions territoriales des uns, de leur rejet par les autres, positions maintenues depuis, n’a pas empêché le développement d’un système normatif et institutionnel admirable à bien des égards.
Le « modèle antarctique » a d’ailleurs déjà été mobilisé dans le cadre d’un différend territorial portant sur un autre îlot inhabité et de très petite taille situé à l’ouest de l’Océan indien, l’île Tromelin.
L’accord-cadre de cogestion, signé entre la France et l’île Maurice le 7 juin 2010, qui le consacre n’est cependant toujours pas entré en vigueur, le Parlement français n’en ayant à ce jour par autorisé la ratification. La crainte d’une perte de souveraineté, agitée par certains parlementaires et relayée par certains partis politiques, explique ce maintien dans les limbes juridiques. Elle méconnaît en réalité l’esprit et la lettre d’un accord dont le préambule évoque explicitement « la volonté des deux États à mettre en place (…) un partenariat actif (…) sans renonciation à leurs droits de souveraineté ou à leurs revendications territoriales ». L’accord dissocie ainsi clairement les revendications territoriales des questions liées à la recherche archéologique, à l’environnement et aux ressources halieutiques – toutes questions relevant d’une cogestion par les deux États et dont le texte pose les contours.
Un modèle similaire pourrait être envisagé pour Matthew et Hunter – comme, du reste, pour d’autres petites îles inhabitées disputées à la France, qu’il s’agisse de Tromelin ou de trois des îles Éparses (Glorieuses, Basas da India et Europa) dans le canal du Mozambique. Il n’emporterait aucun renoncement, de part et d’autre, à la souveraineté. Il supposerait en revanche de s’accorder sur le régime applicable en matière notamment d’exploitation des ressources essentiellement halieutiques et de protection de l’environnement, comme d’envisager un dispositif de prise de décision en commun. Ce qui impliquerait certes de s’entendre sur l’articulation à opérer entre des finalités potentiellement concurrentes.
Les besoins, notamment économiques, ne sont assurément pas les mêmes. Au souhait prêté au Vanuatu de développer l’activité de pêche autour des deux îles pourrait être opposée la volonté française d’instituer un régime ambitieux de protection de l’environnement, exclusif de toute activité d’exploitation. Au risque du reste d’une certaine instrumentalisation, observée ailleurs, s’il s’agit de s’en saisir pour soutenir sa prétention territoriale. L’argument écologique ne peut par ailleurs être mobilisé pour refuser l’accès aux îles aux peuples autochtones du sud de Vanuatu pour des raisons spirituelles.
La voie d’un accord est donc étroite. Elle avait néanmoins déjà été esquissée en 2021 par Louis Maupou, alors président du gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, qui avait proposé « dans le cadre de la coopération régionale (…) la mise en place d’un “parc de la paix” sur les îles Matthew et Hunter, qui pourrait être géré avec le pays frère le Vanuatu ».
Florian Aumond ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.