23.06.2026 à 16:16
Comment la diaspora iranienne vit la guerre à distance
23.06.2026 à 16:16
Comment la diaspora iranienne vit la guerre à distance
Cet article a été rédigé avant le pré-accord du 14 juin 2026 entre le régime iranien et les États-Unis. L’avenir dira ce qu’il en sera.
Plusieurs millions d’Iraniens vivent de façon permanente à l’étranger. Ils suivent de très près la situation dans leur pays, oscillant entre crainte pour leurs proches, espoir d’un changement (dont les contours souhaités diffèrent selon les personnes) et sentiment diffus de culpabilité dû au fait qu’ils se savent à l’abri tandis que leurs concitoyens vivent une période particulièrement difficile.
Les tensions persistantes entre l’Iran, les États-Unis et Israël, ainsi que les fermetures et réouvertures successives par l’Iran du détroit d’Ormuz, par lequel transitent environ 20 % du pétrole mondial, ont suscité une abondance d’analyses. Les économistes modélisent les chocs sur les prix, les experts débattent des scénarios et les milieux politiques s’interrogent sur un nouvel ordre régional.
Les civils iraniens, eux, vivent avec les bombardements ou la crainte qu’ils surviennent, une vague d’exécutions sans précédent, l’inflation, l’incertitude et une quasi-coupure d’Internet.
Dans le vacarme de la guerre, cependant, une communauté devient de plus en plus difficile à entendre : la diaspora iranienne. Cet article relaye le point de vue d’un groupe d’universitaires iraniens de la diaspora. Nous ne prétendons pas parler au nom de tous, car la diaspora iranienne dans le monde, estimée entre huit et dix millions de personnes, est bien trop diverse pour cela. Nous offrons simplement un éclairage de l’intérieur. Où que vous viviez, vous avez peut-être un voisin, un collègue, un ami, un étudiant ou un camarade de classe iranien. Voici une partie de ce que beaucoup d’entre eux traversent aujourd’hui.
Si la situation peut apparaître, de l’extérieur, comme une simple guerre, la réalité pour de nombreux Iraniens est bien plus complexe. Depuis près de 47 ans, les voix appelant au changement en Iran n’ont cessé de s’intensifier, souvent amplifiées par la diaspora. Ces appels se sont exprimés à travers des vagues répétées de protestations et de manifestations.
Au fil des années, de nombreuses vies ont été perdues, en raison de l’exécution de manifestants et de la mort de plusieurs milliers de citoyens lors de périodes de troubles, des événements qui témoignent d’une répression et contraire aux principes démocratiques. Il importe toutefois de distinguer le régime de la nation : de nombreux Iraniens, en Iran comme à l’étranger, continuent d’éprouver un profond attachement à leur pays, enraciné dans sa culture, son histoire, sa langue et son peuple.
Pour beaucoup, cependant, il est difficile d’entrevoir une issue claire par la voie de la réforme progressive.
Dans le même temps, l’idée d’une transformation rapide à travers une intervention étrangère suscite également des inquiétudes, d’autant que les bombardements effectués depuis le 28 février dernier ont endommagé des écoles, des hôpitaux, des universités et d’autres infrastructures civiles, avec un lourd coût humain. De nombreux Iraniens à l’étranger se retrouvent ainsi partagés entre l’espoir que ce moment difficile ouvrira la voie au changement, la peur des conditions dans lesquelles ce changement adviendra, et un amour intact pour leur pays.
À lire aussi : Qui est visé par la guerre : le régime islamique ou l’Iran en tant que tel ?
Ces émotions entremêlées façonnent la manière dont une grande partie de la diaspora perçoit la guerre. Dans de nombreuses villes du monde, des Iraniens se sont rassemblés pacifiquement pour exprimer leur inquiétude pour la population et l’avenir du pays. Beaucoup sont aujourd’hui confrontés à des dilemmes éthiques profonds. Leur pays est sous les bombardements et les civils sont en danger. Dans le même temps, certains continuent d’espérer que cette période de souffrance puisse, à terme, conduire aux libertés et à la stabilité auxquelles ils aspirent depuis longtemps.
À ces inquiétudes s’ajoutent les divisions internes à la diaspora iranienne elle-même. Les Iraniens de l’étranger ne forment pas un bloc politique homogène : certains soutiennent le prince héritier en exil, d’autres s’y opposent ; certains se reconnaissent dans d’autres mouvements ou courants d’opposition, tandis que d’autres encore restent favorables, explicitement ou implicitement, à la République islamique. Même les personnes les moins politisées peuvent se retrouver prises dans ces débats, au sein de leur famille, de leurs cercles d’amis ou de leurs communautés locales. Ces tensions pèsent lourdement sur la vie sociale et émotionnelle de la diaspora, car elles peuvent transformer l’inquiétude partagée pour l’Iran en conflits personnels, en ruptures de dialogue ou en sentiment d’isolement.
Derrière les considérations politiques se joue cependant une dimension plus intime : une forme de culpabilité silencieuse. De nombreux Iraniens à l’étranger sont en sécurité alors que leurs proches ne le sont pas. Ils disposent d’un accès stable à Internet et de la liberté d’expression, tandis que leurs parents, frères et sœurs, cousins et amis restés au pays vivent la guerre, le blackout informationnel, la peur et le risque d’exécution en cas d’expression dissidente. Même lorsque personne ne les accuse, ils se reprochent d’être ceux qui ont pu partir. Cette situation est souvent qualifiée de « culpabilité du survivant ». Elle déborde dans la vie quotidienne, au travail, en famille et dans les amitiés.
Un conjoint souhaite planifier des vacances, mais son partenaire iranien peine à se projeter sur une plage alors qu’un frère est injoignable depuis plusieurs jours. Un parent dit : « Ne t’inquiète pas pour nous, vis ta vie », et la fille à l’étranger l’entend comme une blessure. Au sein des familles, les tensions portent sur l’argent à envoyer, les proches à faire venir, les positions à prendre : chaque décision peut être vécue comme une trahison.
Les amitiés sont également mises à l’épreuve : un ami proche, souvent un autre Iranien, peut se retrouver dans un camp politique opposé, et après quelques échanges douloureux, le dialogue cesse. Un ami non iranien qui exprime une opinion reçoit d’abord une réponse froide, puis le silence s’installe. Peu à peu, la vie se fait plus discrète : moins de dîners, des messages plus courts, un sourire au travail, et une porte fermée chez soi.
À ces émotions que sont la peur, l’espoir, le désespoir et la colère, s’ajoute, chez de nombreux membres de la diaspora, un sentiment de honte, que l’on pourrait qualifier de honte par procuration. Ce sentiment naît de leur association à des politiques avec lesquelles ils ne se reconnaissent pas, y compris la politique étrangère du régime iranien, son soutien à certains groupes armés dans la région et son implication dans des conflits dont les premières victimes sont souvent des civils. Ces réalités contribuent à façonner, à l’étranger, une image des Iraniens à laquelle beaucoup de membres de la diaspora ne s’identifient pas.
On peut adhérer ou non à cette analyse, mais ce ressenti est largement partagé au sein de certaines franges de la diaspora. En réponse, beaucoup redoublent d’efforts, s’investissent dans leur carrière, s’intègrent rapidement dans leurs sociétés d’accueil et contribuent économiquement. Ces efforts sont visibles lors de manifestations à l’étranger, marquées par leur caractère pacifique et leur civisme.
Parallèlement, les membres de la diaspora sont souvent confrontés à des niveaux de stress et d’angoisse élevés, parfois paralysants. Beaucoup commencent chaque journée à consulter les informations et actualiser les réseaux sociaux. Cette situation s’est intensifiée depuis le début du conflit, notamment en raison des coupures d’Internet qui ont fortement limité les contacts avec les proches restés en Iran. Malgré tout, la vie quotidienne doit continuer : travailler, s’occuper de sa famille, gérer les responsabilités courantes, tout en portant un poids que des personnes extérieures pourraient simplement qualifier de « stress ». À long terme, cette tension constante engendre une fatigue profonde, nourrie par des années de crises répétées dans le pays d’origine.
À cela s’ajoute l’incertitude. Le cerveau humain n’est pas conçu pour faire face à une incertitude prolongée : il a besoin d’anticiper, de prévoir et de s’adapter. Pour la diaspora iranienne, cette incertitude se déploie à plusieurs niveaux. Les individus ne savent pas si leurs proches sont en sécurité, si le régime tombera, ce qui adviendra ensuite, s’il faut s’exprimer ou se taire, espérer ou redouter. Une incertitude excessive peut paralyser, empêchant d’agir et de prendre des décisions.
De nombreux Iraniens de la diaspora sont entourés d’amis, de collègues et de proches non iraniens bienveillants. En période de crise, ils reçoivent souvent de l’empathie, du soutien et des propositions d’aide. Ce soutien est précieux. Toutefois, la compassion elle-même peut s’éroder avec le temps. Une exposition répétée à des informations anxiogènes peut entraîner une forme de désensibilisation. Pour un pays confronté à près d’un demi-siècle de crises successives, il existe un risque que chaque nouvelle urgence se fonde dans la précédente et que l’attention du public finisse par se détourner.
Face au risque d’être oubliés, les membres de la diaspora adoptent différentes stratégies pour maintenir l’attention. Certains ressentent le besoin d’expliquer sans relâche, de débattre en ligne ou en personne, ou de sensibiliser en permanence. L’un des déclencheurs les plus frustrants reste le sentiment que leurs expériences sont minimisées, mal comprises ou réduites à des visions partielles.
Nous ne demandons pas aux non-membres de la diaspora de s’abstenir de prendre position sur la guerre. Nous demandons simplement un peu plus d’attention dans la manière dont ces conversations sont menées. Prendre un instant de plus avant de formuler une opinion. Demander une fois comment va une personne, et accepter « je ne peux pas en parler aujourd’hui » ou « je vais bien, ou ma famille va bien, mais eux non » comme des réponses suffisantes. Se rappeler que quelqu’un qui semble aller bien en réunion a peut-être passé la nuit, à trois heures du matin, à tenter de joindre une sœur, un frère, un parent ou un ami. Être conscient que beaucoup d’Iraniens ne mettent plus leur téléphone en mode silencieux : un appel peut arriver à tout moment et ils ne peuvent se permettre de le manquer. Le récit dominant continuera d’exister. Notre objectif est d’y faire entendre la voix de celles et ceux qui vivent cette réalité à distance.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
22.06.2026 à 16:43
Supporters, joueurs, stades, territoires : la géographie cachée du football

Le football peut être analysé comme un objet géographique, car le terrain, les tribunes et les déplacements des acteurs révèlent des logiques d’organisation, de contrôle et d’appropriation de l’espace. L’exemple de la finale de la Coupe du monde 2018 met en évidence des notions géographiques, comme la coprésence, la cospatialité, les mobilités et les identités collectives. Le sport apparaît ainsi comme un moyen de comprendre les relations entre les individus, les territoires et les espaces à différentes échelles.
Le sport est un objet géographique doté d’une dimension spatiale évidente qui renvoie à une multitude de pratiques s’appuyant le plus souvent sur des aménagements ancrés dans le territoire (du sentier de randonnée marqué GR, pour grande randonnée, aux complexes sportifs). Ces pratiques sont aussi autant de spatialités, soit l’ensemble des relations que les sociétés humaines entretiennent avec l’espace qui les environne.
Par ailleurs, les géographes mobilisent couramment la notion de jeu et le vocabulaire dans leurs raisonnements, leurs problématisations et leurs argumentaires, qu’il s’agisse du jeu d’acteurs, du jeu d’échelles, du jeu politique ou géopolitique… pour les formules les plus couramment utilisées.
Et si nous faisions un peu de géographie en décryptant les modalités dynamiques d’organisation de l’espace d’un stade et en « rejouant » en partie une finale de Coupe du monde de football, celle de 2018 en l’occurrence, remportée par la France en Russie, avec des concepts de géographie ?
L’approche microgéographique permet d’observer et de décrypter les éléments signifiants d’un petit espace à la fois pour lui-même, mais aussi pour ce qu’il peut nous dire, nous apprendre, bien au-delà de ce lieu, à d’autres échelles pour appréhender la complexité de processus, voire de structures du fonctionnement plus global de la société. Lors d’un match de football, le jeu s’inscrit dans un cadre spatial, l’aire de jeu, qui est ici matérialisé par le stade dans lequel peuvent se distinguer deux principaux éléments : le terrain de jeu et les tribunes dans lesquelles s’opèrent des jeux de placement qui participent indirectement au jeu.
Le terrain de football constitue un espace normé par des dimensions (une métrique), des limites extérieures à ne pas franchir et différents zonages dont le statut guide ce que chaque acteur du jeu, selon son rôle, peut ou ne peut pas faire (pas de faute dans la surface de réparation au risque de la sanction du pénalty, ne pas toucher la balle à la main sauf si l’on est gardien et placé dans sa surface de réparation, par exemple).
Chaque équipe est assignée spatialement à un camp que l’on peut assimiler à un territoire à défendre, tout en essayant de conquérir le territoire de son adversaire (s’affranchir de son propre espace pour aller au but). Pour réussir cette conquête (symbolisée par le fait de marquer) comme pour protéger chaque territoire, en particulier la surface de réparation, les joueurs mettent en œuvre des stratégies spatiales, de placement et de déplacement (jouer le hors-jeu, en formation 4-4-2 ou 4-3-3, mettre la balle en touche, donc hors limites…).
Une troisième équipe, composée de quatre arbitres, vise à faire respecter les règles de mobilité et d’interactions entre les joueurs dans l’espace du jeu. Trois sont sur le terrain, in situ. Ce sont les deux arbitres de touche qui surveillent les différentes limites notamment extérieures et zones du terrain. Le troisième, l’arbitre de champ, s’attache, lui, au contrôle de l’ensemble des interactions spatiales et des corps dans le terrain et doit être à la bonne place pour prendre des décisions qui sont aussi des sanctions.
Un dernier arbitre à distance, l’arbitre vidéo, opère une surveillance indirecte. Sifflets et caméras constituent deux types d’opérateurs spatiaux qui peuvent arrêter (parfois définitivement par une exclusion spatiale) ou relancer les mobilités des joueurs.
Dans les tribunes, s’opèrent également des stratégies de placement. L’emplacement est plus ou moins choisi. Il est notamment lié au groupe et au statut social, qui peut être contextuel, du spectateur. Disposer de moyens financiers suffisamment importants ou de réseaux personnels et/ou professionnels permettra d’être « bien placé » voire d’accéder à une tribune particulière, celle dite d’honneur. Mais un spectateur peut aussi choisir au titre d’une autre forme d’appartenance sociale, les supporters « ultras » par exemple, d’être « moins bien placé » mais au sein du groupe auquel il s’identifie.
Des familles peuvent aussi chercher à éviter la proximité des « ultras » pour de multiples raisons (bruits des tambours, chansons parfois grossières, peur des débordements). L’espace des tribunes se révèle ainsi être le théâtre d’un enjeu de positionnement spatial mais aussi et surtout un enjeu de placement socio-spatial, au sens où l’entend Michel Lussault avec le concept de « place ».
L’espace du jeu est donc en permanence territorialisé/reterritorialisé par les mobilités des deux équipes qui s’affrontent et d’un arbitre, « politiquement » neutre. Celui des tribunes est approprié par des groupes qui se distinguent par leur emplacement privilégié ou des stratégies spatiales de regroupement qui les identifient. In fine, il s’agit pour chaque catégorie d’acteurs de mobiliser ses ressources physiques, stratégiques et idéelles pour planifier et viser l’emprise et le contrôle de l’espace afin d’asseoir une emprise territoriale.
15 juillet 2018, stade Loujniki, Moscou. L’équipe de France remporte sa seconde Coupe du monde de football, sous les yeux de 81 000 spectateurs installés dans les tribunes et de 1,12 milliard de téléspectateurs, seuls ou avec des amis, devant leur poste de télévision ou celui d’un bar, ou encore regroupés dans des « fan-zones », avec des écrans géants, installées sur des places de marchés, dans des parcs requalifiés en espaces de projection ou dans des stades, comme le stade Vélodrome à Marseille ou le Parc des Princes à Paris, véritables géosymboles.
Des supporters à la fois ensemble et à distance. Car cette finale, événement spatial ancré, localisé précisément, n’a été suivie que par 81 000 amateurs de football en coprésence, c’est-à-dire physiquement ensemble et avec les joueurs dans le stade. Les 1,12 milliard d’autres spectateurs étaient eux, en cospatialité, c’est-à-dire qu’ils ont partagé cette finale grâce à un commutateur spatial, l’écran, mais en coprésence parfois d’autres supporters ou téléspectateurs.
C’est donc plus d’un milliard de personnes qui assistent, à la 53ᵉ minute, à l’irruption dans le jeu de deux hommes et de deux femmes, déguisés en policiers russes. Trente secondes d’arrêt de la finale qui ouvrent une fenêtre géopolitique devant Vladimir Poutine – présent en tribune aux côtés de ses homologue français Emmanuel Macron et croate Kolinda Grabar-Kitarović – à ces membres de Pussy Riot, groupe contestataire qui défend les droits de humains en Russie.
Au coup de sifflet final, les supporters exultent ensemble comme à distance. Les hurlements de joie envahissent une partie du stade, les espaces de sociabilité (bars, places et parcs avec écrans géants spéciaux) comme les espaces domestiques des supporters de l’équipe de France. Les drapeaux tricolores s’agitent, l’hymne national est entonné, étendard et symboles identitaires s’affichent et s’entendent et se mettent à circuler dans les rues de Moscou, mais aussi de Paris, Bordeaux ou Marseille.
Cette finale de Coupe du monde aura généré une multitude de spatialités et de mobilités, de processus de concentration, mais aussi de production de discontinuité, de fermeture voire de scission spatiale. Les mobilités se déclinent à différentes échelles, de celle des corps sur le terrain à des phénomènes de déplacement et de concentration d’individus dans des espaces urbains de sociabilité, puis à celles internationales – qu’il s’agisse d’aller en Russie pour être présent dans le stade ou des mobilités, à venir, de joueurs repérés grâce à leur prestation sportive.
Mais cette finale aura aussi produit des fermetures d’espaces, comme des rues rendues inaccessibles, des réorganisations de la circulation urbaine, pour des enjeux de contrôle des flux et/ou de sécurité. Plus encore, des scissions spatiales auront pu naître, par exemple dans l’espace domestique entre celui qui regarde le match et celui qui ne le regarde pas.
Le 19 juillet 2026, au MetLife Stadium, juste à l’ouest de New York, se jouera une autre finale, un nouvel événement sportif mondialisé. Jeu de place et de placement, opérateur spatial, interactions spatiales, coprésence et cospatialité, mobilité, identité et géosymboles, contrôles des territoires de quelque nature qu’ils soient, frontières et limites… des concepts et des notions, parmi d’autres, avec lesquels le géographe peut sérieusement jouer pour analyser une finale de Coupe du monde et ses effets socio-spatiaux selon différentes temporalités (avant, pendant et après la finale). Autant de concepts et de notions que mobilise le géographe pour décrypter les modes d’habiter le monde.
Et si chaque fois qu’un individu jouait, il faisait finalement un peu de géographie ?
Véronique André-Lamat a reçu des financements de l'ANR pour le projet SPHEROGRAPHIA, de Fondation de France pour un projet sur les usages du feu à la Réunion, de POPSU pour "Habiter les cendres" suite aux grands incendies landais. Et bien d'autres mais aucun en lien avec cet article
21.06.2026 à 20:45
« This is a final chance to change » : vers un tournant politique majeur au Royaume-Uni ?
Andy Burnham, maire de l’immense agglomération du Grand Manchester, est désormais le grand favori pour remplacer au poste de premier ministre du Royaume-Uni Keir Starmer, dont on vient d'apprendre la démission. Dans un contexte marqué par la progression du parti d’extrême droite Reform UK, l’avenir du Parti travailliste, l’équilibre du système politique britannique et les relations avec l’Europe pourraient dépendre de l’issue de la lutte qui s’annonce au sommet du Labour.
Cet article a été publié quelques heures avant l'annonce de la démission de Keir Starmer.
Comme attendu, le très populaire maire travailliste du comté métropolitain du Grand Manchester (2,8 millions d’habitants), Andy Burnham, a remporté ce 18 juin l’élection législative partielle de la circonscription de Makerfield (située dans le Grand Manchester). Le voici donc député, condition sine qua non pour qu’il puisse prendre part à une élection interne au Labour afin de prendre la tête du parti et donc de remplacer au 10, Downing Street le premier ministre actuel, Keir Starmer.
Burnham, 56 ans, ne fait d’ailleurs plus mystère de cette ambition, qui était depuis un bon moment déjà un secret de Polichinelle. Son arrivée au pouvoir pourrait avoir des conséquences majeures pour son parti, pour son pays et même pour l’Europe en général. Tour d’horizon.
Il y a deux ans seulement, le Parti travailliste remportait les élections législatives après un raz-de-marée électoral, ce que les Britanniques appellent a landslide victory. Certains experts ont toutefois rapidement qualifié cette victoire écrasante de « loveless » (sans amour), y voyant avant tout l’expression d’un rejet massif de 14 ans de règne conservateur, plutôt qu’une love story avec le chef travailliste Keir Starmer.
À vrai dire, même avant son accession à Downing Street, on reprochait déjà à Starmer un certain manque de charisme et de vision. Il voulait incarner le changement, tout en symbolisant la stabilité dont le pays a grandement besoin après le choc du Brexit.
Mais faute d’avoir su construire un véritable capital de sympathie auprès de l’opinion, et en raison de ses nombreux changements de position — plus d’une douzaine, notamment sur le remboursement des prêts étudiants, l’identité numérique et certaines prestations sociales —, ainsi que de son incapacité perçue à fixer un cap clair et à prendre des décisions fortes, il figure désormais parmi les premiers ministres les plus impopulaires de ces dernières années et est même la cible d’attaques internes virulentes.
La déroute récente aux élections locales de mai n’a rien arrangé, bien au contraire, puisque c’est aujourd’hui bien de sa succession dont il est question.
Mais remettre en cause la légitimité du chef — et a fortiori le remplacer en cours de mandat — n’est pas chose aisée au sein du parti travailliste. Contrairement au parti conservateur, où le nom de ceux qui souhaitent se séparer du chef reste secret, les challengers travaillistes doivent fournir au secrétaire général (proche du chef en place) la liste complète et nominative de leurs soutiens au Parlement (il faut au moins 20 % des députés, soit 81 aujourd’hui). Le chef, lui, n’a pas à suivre ces règles et peut se présenter directement à sa propre succession. C’est ensuite l’ensemble de l’organisation travailliste, des députés aux militants, qui votent par ordre de préférence — et à ce jeu-là, un nom ressort avec insistance.
Bien que certains avaient déjà fait part de leur volonté de défier Starmer, aucune élection n’était possible tant que le maire du Grand Manchester ne pouvait pas être candidat.
Andy Burnham est aujourd’hui la personnalité politique travailliste la plus populaire dans son parti ainsi qu’auprès du grand public. Il devait toutefois attendre de remporter une élection partielle, puisque seul un député peut prétendre diriger le parti. C’est maintenant chose faite.
Quid de la réaction de Keir Starmer ? Va-t-il laisser sa place sans coup férir ou se battre jusqu’au bout ? La tendance serait à l’annonce d’un retrait de Starmer, possiblement dès le lundi 22 juin, pour laisser la place à Burnham.
Contrairement à Starmer, Burnham peut se targuer d’une réputation flatteuse, notamment dans le Nord de l’Angleterre. À Manchester, il a encouragé la création de Bee Network, un réseau de transports publics entièrement intégré, ce qui a réduit les coûts et amélioré la connectivité de la ville.
Sous sa direction, le centre ville a aussi connu un essor économique phénoménal, grâce à de nombreux investissements, même si la périphérie n’en a pas toujours bénéficié. De plus, s’il a occupé des postes à responsabilité sous Gordon Brown (premier ministre de 2007 à 2010), voilà plus de neuf ans qu’il n’a pas foulé les bancs de Westminster en tant que député et il est donc difficilement associable aux difficultés récentes du Parti travailliste.
Malgré un bilan honorable en tant que maire, une popularité rare au Royaume-Uni, et une voie toute tracée vers Downing Street, ce n’est que le début du chemin (de croix ?) pour Burnham.
Lors de la campagne de Makerfield, Burnham a été la cible de très dures attaques de la part des autres candidats : il lui était reproché d’utiliser l’élection comme un tremplin pour son propre intérêt et de ne guère se soucier des habitants de la circonscription. Ces arguments (opportunisme, ambitions personnelles et mépris de classe puisqu’il aurait instrumentalisé les espoirs des habitants d’une circonscription modeste et pauvre pour atteindre le pouvoir suprême) ont joué un rôle moteur dans le vote du Brexit et contribuent, aujourd’hui encore, au climat de défiance qui prévaut outre-Manche à l’égard d’une classe politique supposément déconnectée. Robert Keynion, le candidat de Reform UK, le parti de droite radicale dirigé par Nigel Farage, a ainsi asséné sur BBC Radio Manchester que même s’il perdait, il aurait au moins prouvé qu’il était « un gars issu de la classe ouvrière qui a fait un bras d’honneur à l’establishment ».
Le Brexit a rendu visible une polarisation sous-jacente et profonde de la société britannique tout en élargissant la fenêtre d’Overton concernant l’immigration, la question identitaire et le rejet du multiculturalisme en général, et permis l’expression d’une rhétorique populiste décomplexée. Les émeutes qui ont émaillé ces dernières années (2024, 2025 et encore la semaine dernière à Belfast) en sont l’expression la plus visible, tout comme la montée fulgurante de Reform UK. Même s’il devient premier ministre, Burnham devra faire face aux mêmes problèmes que Starmer. Alors, devra-t-il pour autant s’inspirer des recettes populistes, en privilégiant les émotions à la raison et les solutions de facilité à court terme à un débat profond sur la situation du pays ?
Stephen Coleman, de l’université de Leeds, suggère qu’il devra présenter une alternative au populisme de Reform UK, en proposant une conception plus directe et bienveillante de l’État tout en reconnaissant que ce dernier n’a pas répondu aux attentes du peuple. Pour ce faire, il faudra remplacer le langage technocratique des élites politiques pour établir un lien plus direct avec le peuple. Ce n’est que comme cela qu’il pourra proposer une nouvelle vision inclusive et positive du vivre ensemble britannique.
Les enjeux sont de taille, et pas seulement pour Burnham.
Sur le plan local, le parti a réussi à garder un bastion historique. À l’échelle nationale, il doit maintenant proposer une alternative crédible à Reform UK sous peine de disparaître, ou d’être relégué à une position mineure, comme le Parti conservateur (actuellement, les Tories disposent de 117 sièges à la Chambre des Communes, contre 403 pour les Travaillistes et seulement 8 pour Reform UK, lequel pourrait, selon les sondages, multiplier ce chiffre par 30 aux prochaines législatives).
À l’international enfin, le changement qui se profile au sein du Labour sera scruté avec attention. La direction future du pays, notamment concernant l’Europe, est en jeu dans la mesure où Reform UK est farouchement opposé à l’Union européenne, alors que Wes Streeting, candidat potentiel de la droite du Labour, souhaite retourner dans l’UE immédiatement (un Breturn en quelque sorte) et que Burnham (généralement classé à gauche de Starmer, lui-même au centre gauche du Labour) veut lui aussi se rapprocher de l’Europe, mais à plus long terme.
Burnham bénéficie de plusieurs éléments qui pourraient lui rendre la tâche moins ingrate. Premièrement, sa victoire écrasante renforce sa crédibilité et montre qu’il est légitime pour faire face à Reform UK. Ensuite, il y a la percée de Restore Britain, parti radical né d’une scission avec Reform UK dont il diminue l’impact et siphonne les voix en proposant une approche encore plus extrême (rémigration, référendum sur la peine capitale), avec le soutien d’Elon Musk. La situation est assez ironique dans la mesure où les partis successifs de Nigel Farage (UKIP, Brexit Party puis Reform UK) avaient eux aussi su grappiller des voix sur la droite du Parti conservateur, en traitant de sujets traditionnellement chers aux Tories (immigration, Europe) mais jugés toxiques par les dirigeants de ce parti durant la reconstruction des années 2005-2010 sous David Cameron.
De plus, la partielle de Makerfield a montré l’importance du vote tactique contre Reform UK, une sorte de « front républicain » à la britannique. Enfin, le timing est idéal, avec l’« anniversaire » du Brexit dont les conséquences désastreuses encouragent certains leaders politiques à militer pour un rapprochement avec l’Europe encore plus marqué.
Andy Burnham a donc un travail colossal à accomplir, notamment en termes de communication, afin de capitaliser sur son image de champion local et proposer un nouveau chapitre pour un pays à la croisée des chemins.
Alma-Pierre Bonnet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.