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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

25.03.2026 à 15:27

La ZEE française, levier de puissance pour Paris dans le duel Washington-Pékin

Laurent Vilaine, Docteur en sciences de gestion, ancien officier, enseignant en géopolitique à ESDES Business School, ESDES - UCLy (Lyon Catholic University)
Damien Afonso, Enseignant en géopolitique à l'ESDES, ESDES - UCLy (Lyon Catholic University); UCLy (Lyon Catholic University)
L’immense territoire de la zone économique exclusive française offre à Paris une présence dans tous les océans, mais, concrètement, qu’est-ce que cela implique ?

Texte intégral (2832 mots)

La France possède la deuxième plus grande zone économique exclusive du monde, répartie sur tous les océans grâce à ses territoires d’outre-mer. En la matière, elle n’est devancée que par les États-Unis. Mais qu’est-ce exactement qu’une ZEE, et qu’apporte-t-elle à la diplomatie, à l’économie et à la stratégie de Paris ?


On décrit souvent la France comme une puissance continentale en reflux. Pourtant, sa zone économique exclusive (ZEE) – un espace maritime de près de 11 millions de kilomètres carrés – lui confère une géographie mondiale. Dans un XXIᵉ siècle dominé par la rivalité États‑Unis/Chine, les océans redeviennent le lieu où se jouent les rapports de force : routes commerciales, câbles sous‑marins, ressources halieutiques et minérales…

Que change réellement la ZEE à la puissance française, et à quelles conditions cet atout devient‑il autre chose qu’un chiffre impressionnant ? Notre approche est volontairement descriptive : elle vise à clarifier les mécanismes plutôt qu’à promettre une recette miracle. Nous privilégions le temps long et les dynamiques des grands acteurs, en particulier les États‑Unis et la Chine.

Un atout et une responsabilité

La mer n’est pas un décor. Elle est une infrastructure, un espace économique et un théâtre de puissance. Cette idée, classique depuis Alfred Thayer Mahan, revient au centre des débats au moment où l’Indo‑Pacifique devient la région clé de l’économie mondiale et de la compétition stratégique.

L’histoire mondiale est aussi une histoire de la mer : les puissances qui contrôlent les flux contrôlent une part du monde. Dans cette lecture, l’hégémonie américaine depuis 1945 s’explique en bonne partie par une supériorité navale et par un réseau d’alliances garantissant la liberté des routes. De même, la montée en puissance chinoise s’accompagne logiquement d’une ambition maritime : une puissance exportatrice et importatrice ne peut accepter de dépendre durablement d’un système contrôlé par un rival. Cet arrière-plan historique explique pourquoi la mer redevient, aujourd’hui, un espace de compétition systémique.

Dans cette configuration, la France possède un atout singulier : un vaste domaine maritime, largement ultramarin, qui la place dans tous les océans.

Mais un atout n’est pas une politique. Une ZEE « immense » n’implique pas automatiquement une puissance « immense ». Elle impose des obligations : surveiller, administrer, arbitrer les usages, protéger des infrastructures et faire respecter le droit. Elle révèle aussi une contrainte : la puissance maritime se mesure à la durée, donc à la capacité de présence.

En 2026, que vaut réellement la ZEE française comme levier de puissance ?

La ZEE de la France. Louhansk/Wikimedia, CC BY-NC-SA

Nous répondons en trois étapes. D’abord, nous plaçons le retour du maritime dans le temps long de la rivalité États‑Unis/Chine, en rappelant pourquoi la mer structure l’économie et la sécurité. Ensuite, nous expliquons ce que la ZEE française permet – et ce qu’elle ne permet pas – autour de trois enjeux concrets : ressources vivantes, ressources des grands fonds, câbles sous‑marins. Enfin, nous décrivons, sans posture incantatoire, les conditions minimales d’une ZEE « gouvernée », c’est‑à‑dire d’un espace maritime effectivement administré.

Le retour du maritime dans le temps long : économie, sécurité, normes

La mer comme squelette de la mondialisation

En 2026, l’essentiel du commerce mondial continue de passer par la mer. Conteneurs, hydrocarbures, céréales et équipements industriels circulent sur des routes maritimes relativement stables. Cette dépendance explique un phénomène simple : les points de passage obligés – détroits et canaux – concentrent des vulnérabilités. Une perturbation à Suez, au détroit de Malacca, ou à Ormuz/Bab el‑Mandeb comme aujourd’hui, se transforme rapidement en choc économique.


À lire aussi : Blocage du détroit d’Ormuz : le risque d’un choc industriel pour l’Europe ?


La dépendance maritime se mesure aussi dans le domaine de l’énergie. Même lorsque les économies s’engagent dans des trajectoires de décarbonation, le pétrole et le gaz restent déterminants pour le transport et l’industrie. Or, une part importante des flux énergétiques transite par des détroits. Cette configuration rend l’économie mondiale sensible à des crises localisées. Elle explique pourquoi les marines, au‑delà du combat, sécurisent des routes, escortent, et affichent une présence dissuasive.

Le retour des grandes puissances sur mer

Le retour de la mer comme espace stratégique n’est pas seulement une affaire de commerce. C’est aussi une affaire d’armées. Après la fin de la guerre froide, beaucoup ont cru à une baisse durable de la conflictualité maritime. Or l’époque actuelle montre l’inverse : les marines se modernisent, les routes se sécurisent, et les fonds marins deviennent un enjeu.

Cette dynamique est lisible dans l’Indo‑Pacifique, mais elle déborde largement : Arctique, mer Noire, mer Baltique, Méditerranée orientale et, bien sûr, aujourd’hui, dans des zones de tension comme le golfe Persique et la mer Rouge, où les attaques contre le trafic maritime illustrent la vulnérabilité des routes commerciales.

La dimension militaire n’est pas seulement conventionnelle. Les océans sont aussi le sanctuaire de la dissuasion nucléaire pour plusieurs puissances, via les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Cette réalité renforce la centralité stratégique de la mer : contrôler la surface ne suffit pas si l’adversaire peut frapper depuis les profondeurs. La mer devient alors un espace de permanence stratégique, où la capacité d’agir discrètement compte autant que la visibilité des flottes.

États‑Unis/Chine : la rivalité s’ancre dans l’Indo‑Pacifique

La rivalité dominante du siècle se joue dans l’Indo‑Pacifique. Les États‑Unis restent la puissance navale de référence : capacités de projection, réseau de bases, alliances, interopérabilité. Mais la Chine modifie le rapport de force par une montée en puissance rapide de sa marine, au service d’un objectif plus large : sécuriser ses flux, desserrer ce qu’elle perçoit comme un encerclement, et peser sur les règles du jeu régional.

Il est utile d’être pédagogique : la confrontation sino-américaine n’est pas seulement la course au tonnage. Elle est un mélange de trois couches.

Première couche : la sécurité des routes. La Chine dépend d’importations énergétiques et de flux commerciaux maritimes. Elle cherche donc des points d’appui, des capacités d’escorte, et une liberté de manœuvre au large.

Deuxième couche : la géographie des « goulets ». Le détroit d’Ormuz est un passage clé. Il n’est pas le seul, mais il symbolise une vulnérabilité : une route unique, difficile à remplacer rapidement.

Troisième couche : la norme. Les « opérations de liberté de navigation » (Freedom of Navigation Operations, ou FONOPs) consistent pour les États-Unis à faire circuler des navires militaires afin de contester juridiquement des revendications jugées excessives. Par exemple, des bâtiments américains traversent régulièrement la mer de Chine méridionale à proximité d’îlots revendiqués par Pékin, ou encore le détroit de Taïwan, afin d’affirmer le principe de libre circulation garanti par le droit international (une ironie aujourd’hui). Pékin, de son côté, combine présence navale, garde‑côtes, milices maritimes et pression économique. Le cœur du sujet n’est pas seulement « qui est le plus fort ? », mais « qui impose les règles ? »


À lire aussi : La loi chinoise sur les garde-côtes va-t-elle provoquer de nouvelles tensions sur les mers d’Asie ?


C’est ici que la ZEE française prend sens. Non pas comme un « empire », mais comme une géographie d’influence potentielle, à condition de la gouverner.

ZEE : droit économique, pas souveraineté totale

Laurent Vilaine et Damien Afonso ont co-écrit le Retour de la puissance en géopolitique. Bienvenue dans le vrai monde. L’Harmattan, 2025

Pour éviter un contresens fréquent : la ZEE n’est pas une « mer territoriale élargie ». La mer territoriale va jusqu’à 12 milles marins. La ZEE peut aller jusqu’à 200 milles marins (370 km). Dans la ZEE, l’État côtier ne possède pas tous les droits qu’il a sur terre. Il a surtout des droits souverains sur l’exploration et l’exploitation des ressources (sol, sous-sol et colonne d’eau), ainsi que des compétences liées à l’environnement, la recherche et les installations.

Cette précision est centrale. Elle rappelle que la puissance maritime n’est pas une question de surface. Elle dépend de la capacité à exercer, concrètement, les droits attachés à la ZEE : surveiller, contrôler, arbitrer.

LA ZEE française, c’est 90 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et environ 350 000 emplois directs en France.

Un rappel utile : les zones maritimes s’emboîtent

Pour un lecteur non spécialiste, il est utile de visualiser un emboîtement simple. D’abord la mer territoriale, où l’État exerce une souveraineté comparable à celle de la terre. Ensuite la zone contiguë, où il peut prévenir certaines infractions. Puis la ZEE, où l’enjeu est surtout économique.

Enfin la haute mer, où prévaut la liberté. Cette gradation explique pourquoi la ZEE est à la fois essentielle (ressources) et limitée (navigation). Elle explique aussi pourquoi la puissance maritime se construit autant par le droit que par les moyens d’action.

Sur le plan économique, la ZEE française représente un potentiel considérable. Les activités liées à la mer – pêche, aquaculture, transport maritime, câbles sous-marins ou encore énergies marines – contribuent déjà à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an à l’économie nationale. À cela s’ajoutent des perspectives encore incertaines mais potentiellement majeures, notamment autour des ressources minérales des grands fonds et du développement des énergies offshore.

Mais ce potentiel suppose une capacité à gouverner effectivement cet espace. Or, en pratique, la gestion de la ZEE française repose sur une architecture institutionnelle fragmentée. L’État y intervient à travers une pluralité d’acteurs : la Marine nationale pour la surveillance et la protection, les préfets maritimes pour l’action de l’État en mer, les directions des affaires maritimes pour la régulation des usages, ou encore les organismes scientifiques pour la connaissance des milieux.

À l’échelle européenne, la situation est hybride. La ZEE demeure juridiquement nationale, mais certaines politiques – en particulier la pêche et l’environnement – sont en partie intégrées au cadre communautaire. Autrement dit, la ZEE française n’est pas une ZEE européenne, mais elle est partiellement encadrée par des normes de l’Union, ce qui peut générer des tensions ou des arbitrages complexes.

Cette superposition des niveaux de décision pose une question centrale de lisibilité et d’efficacité. La France dispose d’un espace maritime mondial, mais sans administration unifiée spécifiquement dédiée à la ZEE. D’où un débat récurrent : faut-il renforcer la coordination existante ou créer une véritable gouvernance intégrée de la mer ?

Dans ce contexte, une ZEE « gouvernée » ne se réduit pas à un espace juridiquement défini. Elle désigne un espace effectivement surveillé, régulé et inscrit dans une stratégie cohérente, condition indispensable pour transformer cet atout géographique en levier de puissance durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.


Texte intégral (3318 mots)
*Furor teutonicus* représente la bataille de Teutobourg, en l’an 9 de notre ère. Dans une forêt de l’Allemagne actuelle, trois légions romaines tombent dans une embuscade mise en place par une coalition de tribus germaniques et sont massacrées. Paja Jovanović, 1888

La guerre asymétrique, formule devenue omniprésente depuis quelques décennies dans les analyses des conflits contemporains, est en réalité un phénomène aussi ancien que la guerre elle-même. Partout, toujours, des belligérants moins puissants que leurs adversaires ont cherché à employer les moyens les plus variés pour venir à bout de leurs ennemis plus nombreux et mieux équipés.


L’asymétrie fait désormais partie du vocabulaire des états-majors et des autorités politiques engagées sur des théâtres extérieurs. Les publications sur le sujet se sont également fortement multipliées depuis quelques années, et la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a confirmé, depuis février 2026, l’importance de ce phénomène.

Le terme est désormais tellement utilisé qu’on en oublierait presque qu’il était, il y a encore quelques années, totalement inconnu du grand public, et à peine mentionné dans les cercles d’experts. La situation a fortement changé avec ce que de nombreux observateurs qualifient de période post-guerre froide, née sur les ruines du World Trade Center en septembre 2001, et en marge de la guerre contre le terrorisme et des conflits de basse intensité opposant des puissances à des acteurs beaucoup plus faibles, qu’ils soient étatiques ou non.

Pourtant, ce type de conflit est bien plus ancien que les interventions des forces des États-Unis et de leurs alliés en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003.

Définition de la guerre asymétrique

Étymologiquement inscrite dans la négation, l’asymétrie est indissociable de la symétrie, mais aussi de la dissymétrie, moins souvent évoquée, dont elle se distingue cependant assez nettement. La symétrie caractérise la « juste proportion », notamment en matière d’architecture. Ainsi, la symétrie suppose au moins deux éléments pouvant être comparés. L’asymétrie est l’absence volontaire de symétrie, et la dissymétrie est un défaut de symétrie – généralement par erreur, mais cela peut être volontaire dans certains cas. Dans ces conditions, l’asymétrie semble plus catégorique que la dissymétrie, car la « juste proportion » y est absente et ne peut pas être corrigée.

Au niveau stratégique, la symétrie est perçue comme le combat à armes égales ; la dissymétrie est la recherche par l’un des combattants d’une supériorité qualitative et/ou quantitative (on parle ici de « stratégie du fort au faible ») ; et l’asymétrie correspond à la démarche inverse, qui consiste à exploiter toutes les faiblesses de l’adversaire pour être le plus nuisible possible.

En s’appuyant sur le constat d’un déséquilibre capacitaire, l’asymétrie est donc une stratégie du faible au fort qui consiste à refuser les règles du combat imposées par l’adversaire et à contourner ses forces, rendant ainsi toutes les opérations totalement imprévisibles.

Cela suppose à la fois l’utilisation de forces non prévues à cet effet et surtout insoupçonnables (comme les civils) ; d’armes contre lesquelles les moyens de défense ne sont pas toujours adaptés (dernièrement, les drones) ; de méthodes situées hors du cadre de la guerre conventionnelle (guérilla, terrorisme) ; de lieux d’affrontement imprévisibles (centres-villes, lieux publics) ; et de l’effet de surprise, cette dernière caractéristique étant sans doute la plus importante, car elle permet de réduire le déséquilibre entre les belligérants.

Employant des moyens techniquement simples, l’asymétrie peut ainsi être assimilée à l’« arme du pauvre », dans la mesure où elle permet à de multiples acteurs ne disposant que de moyens très limités d’avoir une capacité de nuisance totalement disproportionnée.

Il est également possible que des acteurs puissants optent délibérément pour une stratégie de guerre asymétrique, confondant même ce concept avec celui de « génie militaire », comme si celui-ci supposait finalement le triomphe au-delà de toutes les espérances, le niveau des forces engagées étant très faible en comparaison aux résultats obtenus. Dès lors qu’elle peut être privilégiée par le faible comme par le fort, la guerre asymétrique est ainsi une ruse déployée à une échelle pouvant varier.

Alternative par défaut ou par choix à une confrontation frontale dite traditionnelle, et réponse à la recherche de dissymétrie par les puissants, la guerre asymétrique se généralise. Compte tenu de l’improbabilité de guerres entre les grandes puissances et de l’implication quasi systématique de ces dernières dans des confrontations entre des acteurs plus faibles, la question de savoir si tous les conflits contemporains sont par nature des guerres asymétriques mérite a minima d’être posée.

La stratégie du faible au fort

La notion de guerre asymétrique trouve dans l’histoire de multiples exemples de sa mise en application, tant au niveau stratégique que tactique.

Sur tous les continents, de nombreux cas nous permettent de vérifier en grandeur nature les résultats obtenus par le choix de l’asymétrie dans des conflits armés. Détail important, il convient de noter que les moyens asymétriques ont été utilisés à la fois par des États et par des groupes non étatiques, quelle que soit leur importance. Mais une chose est certaine : l’asymétrie n’est pas un fait nouveau.

Les empires ne purent s’y soustraire – les barbares qui pillèrent Rome et les révoltés à plusieurs époques dans l’histoire de Chine disposaient de moyens nettement inférieurs à ceux de leurs adversaires – et certaines grandes batailles offrirent même l’occasion aux faibles de vaincre les forts là où les rapports de force ne leur laissaient a priori pas la moindre chance – la victoire écrasante des Anglais sur la chevalerie française à Azincourt en 1415 est sans doute l’exemple le plus significatif, mais il n’est pas isolé.

De manière répétitive et sur des théâtres très différents, on relève la même équation : là où les empires, les royaumes les plus riches et les plus puissants ont voulu exploiter leur supériorité pour s’imposer durablement, leurs adversaires ont développé par défaut des stratagèmes leur permettant de contourner les moyens de cette puissance. C’est ainsi que, tout au long de l’histoire, se sont mises en place des guerres asymétriques, les adversaires étant au final rarement au même niveau.

Seules les batailles du XIXᵉ siècle, inaugurées lors des campagnes napoléoniennes et organisées sur les bases définies par Carl von Clausewitz (introduisant le concept de victoire écrasante en opposition aux « guerres en dentelle » des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles), et plus encore la Première Guerre mondiale ont été l’occasion d’assister à des guerres réellement symétriques, dans lesquelles les belligérants étaient de force presque égale et ne devaient leur victoire qu’à des circonstances particulières et/ou au génie tactique de leurs généraux. Parfois, ces batailles s’éternisaient, aucun des combattants n’étant en mesure de prendre le dessus, les tactiques et les moyens utilisés étant, approximativement, les mêmes de part et d’autre.

Les déséquilibres capacitaires hérités de la révolution industrielle, des guerres de colonisation et de la décolonisation marquèrent le retour de l’opposition du fort au faible (guerre dissymétrique), et l’utilisation par ce dernier de stratégies de contournement avec des résultats parfois surprenants pour y répondre (guerre asymétrique).

Les guerres d’Algérie et du Vietnam, la résistance à l’occupation soviétique de l’Afghanistan, l’opération en Somalie, la guerre de Tchétchénie ou encore la campagne menée au Kosovo – ou plus exactement les tactiques de camouflage et de leurres observées sur le terrain dans les rangs des forces serbes – sont des exemples plus récents de guerre asymétrique. Cette manière de faire la guerre est contraire aux règles chevaleresques au Moyen Âge, au respect des conventions sociales pendant les siècles modernes, et à une certaine idée de l’éthique et du droit de la guerre dans les périodes plus récentes. En clair, la guerre asymétrique fut longtemps diabolisée et assimilée en Occident à des pratiques indignes des États.

De la Bible aux Mongols, en passant par Sun Tzu

Dans la tradition occidentale, l’origine mythologique de l’asymétrie est cependant plus glorifiante, et peut être attribuée à l’épisode biblique du jeune David, triomphant du Philistin Goliath aux abords de Jérusalem. Face à un géant, disposant par ailleurs d’armes puissantes, le jeune berger s’est servi de son génie pour éviter le combat, utilisant une simple fronde et frappant mortellement son adversaire à la tête. Le rapport de force était totalement déséquilibré, et c’est pourtant le plus faible qui a triomphé. La Bible mentionne que, « ainsi, avec une fronde et une pierre, David fut plus fort que le Philistin ; il le terrassa et lui ôta la vie, sans avoir d’épée à la main ».

Ce combat symbolise la victoire de la bravoure face aux moyens, et de l’intelligence face à la force physique. Dès lors, les fidèles comprennent que, si la cause qu’ils défendent est juste, peu importe les moyens dont ils disposent, ils pourront parvenir à leurs fins pour vaincre leurs adversaires. Pour devenir roi, plus besoin d’être puissant, du moins au vu des critères traditionnels. Seuls comptent le génie et l’aptitude à vaincre n’importe quel type d’adversaire. L’asymétrie est ainsi perçue comme un moyen de récompenser les mérites quand la force brute ne le permet pas, mais elle n’est pas considérée comme un choix stratégique.

Tandis que l’asymétrie correspondait, dans la civilisation occidentale, à une intervention divine offrant la ruse au jeune David, s’est développée en Asie orientale une véritable pensée stratégique proposant l’asymétrie comme moyen de guerre. Au VIᵉ siècle avant notre ère, une époque où la Chine traversait la période chaotique dite des « royaumes combattants », Sun Tzu s’est penché sur les meilleurs stratagèmes permettant de limiter ses propres dégâts, tout en multipliant ceux de l’adversaire, même si celui-ci est plus fort. Sa pensée – dont l’objectif est de faire croire à l’adversaire qu’il maîtrise la situation de manière à pouvoir le duper plus facilement – s’est répandue en Asie orientale, puis progressivement dans le reste du monde.

Après l’œuvre de Sun Tzu, de nombreux autres théoriciens chinois se lancèrent dans la rédaction d’études sur la guerre. Shang Yang, contemporain de Sun Tzu, et sa guerre défensive, ou Sima Qian (fin du IIᵉ siècle avant notre ère) et ses biographies des généraux marquèrent ainsi l’histoire de la guerre dans la civilisation chinoise, avec la nécessité de miser sur les stratégies de contournement quand les conditions de la victoire ne sont pas remplies.

Pour les théoriciens chinois de la guerre, si la victoire reste l’objectif ultime, comme en Occident, les moyens pour y parvenir sont multiples, et passent notamment par la patience et l’analyse rigoureuse des forces et des faiblesses de l’adversaire. Dès lors, même le faible a ses chances contre le fort, à condition de savoir refuser le combat quand celui-ci est perdu d’avance, et de porter ses attaques au bon moment et au bon endroit.

Sun Tzu fut également l’un des premiers stratèges à s’interroger sur « ce qu’il faut avoir prévu avant le combat », faisant des préparatifs et du renseignement l’une des clés de la victoire. Pour lui, un général doit savoir cinq choses avant de s’engager dans la bataille : 1) savoir s’il peut combattre et quand il faut cesser ; 2) savoir s’il faut engager peu ou beaucoup ; 3) savoir gré aux simples soldats autant qu’aux officiers ; 4) savoir mettre à profit toutes les circonstances ; 5) savoir que le souverain approuve tout ce qui est fait pour son service et sa gloire.

Ces différentes recommandations sont particulièrement entendues des acteurs asymétriques, qui comprennent qu’elles doivent impérativement être remplies, d’abord dans un but de survie, et le cas échéant afin de remporter le combat.

L’islam des premiers temps fut de son côté également caractérisé par la stratégie indirecte d’un peuple disposant de moyens rudimentaires, mais parvenant rapidement à vaincre ses adversaires et à étendre son influence. Les Mongols, face à un empire chinois infiniment plus peuplé et nettement plus avancé, mais aussi les Ottomans et les peuples d’Afrique, notamment face aux conquérants occidentaux, développèrent également des stratégies asymétriques avec des résultats spectaculaires.

De la guérilla aux conflits contemporains

C’est avec la guérilla et les théories qui y sont associées puis, plus récemment, avec le terrorisme transnational dont les puissances firent les frais que la guerre asymétrique est progressivement revenue en vogue en Occident.

De l’Espagne dominée par l’empire napoléonien à Che Guevara, en passant par Lawrence d’Arabie ou Mao Zedong, les moyens de guerre proposés dans le cadre de la guérilla sont totalement asymétriques. C’est en s’infiltrant au sein même des territoires adverses qu’ils obtiennent des succès, pas en s’attaquant frontalement à des forces armées supérieures en nombre et en matériel.

La guérilla s’est immédiatement imposée comme l’arme du faible, voire de l’inculte en matière militaire, face au soldat professionnel bien armé, bien entraîné et mené par un général instruit. La guérilla fut aussi et surtout théorisée, sur la base des expériences et des testaments de ces acteurs. Le plus célèbre de ces « nouveaux testaments » de l’asymétrie est incontestablement la Guerre de guérilla, écrit par Che Guevara en 1959, dans lequel est démontré qu’une armée populaire peut battre une armée régulière, quels que soient les moyens dont les « combattants de la liberté » disposent. Guevara considérait qu’il n’est pas nécessaire de s’appuyer sur une large base, mais qu’un petit foyer ou un petit groupe d’idéalistes en armes, établi loin des villes, peut entraîner l’adhésion de tous les mécontents et des révolutionnaires.

Le terrorisme peut-il de son côté être considéré comme une manifestation de guerre asymétrique ? Indiscutablement, l’invisibilité et le caractère imprévisible des attaques terroristes sont asymétriques, car ils se caractérisent par la faiblesse des moyens engagés. Le terrorisme transnational apparaît ainsi comme le degré ultime de la guerre asymétrique, car il s’intègre à l’intérieur même des sociétés qu’il combat, ce qui le rend d’autant plus difficile à détecter et à prévenir.

Le terrorisme transnational et le risque qu’il fait peser sur la sécurité dans les sociétés contemporaines fut à l’origine du regain d’intérêt pour les guerres asymétriques, et c’est sans surprise que, après 2001, ce concept a fait une entrée fracassante dans les réflexions des états-majors, au point d’inspirer des innovations stratégiques, comme la contre-insurrection déployée en Irak, avec des résultats mitigés mais qui confirment une nécessaire adaptation du fort aux pratiques du faible.

Un type de guerre qui n’est pas près de disparaître

La fin de la bipolarité a ouvert le champ à des formes de conflits restées relativement silencieuses tout au long du XXᵉ siècle, dans sa deuxième partie surtout, opposant des adversaires aux moyens limités, soit des États faibles, soit des acteurs non étatiques, et consacrant ainsi ce que certains analystes qualifièrent de « retournement du monde ». Ce regain de violence a poussé Washington, seule superpuissance rescapée de la guerre froide, à s’interroger sur les menaces dont les États-Unis (et par extension le « monde » dans son ensemble) pourraient désormais faire l’objet.

Dans un contexte marqué par une remise en cause de plus en plus prononcée de la puissance américaine, tant dans ses aspects politico-diplomatiques que militaires (les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan ont renforcé ce phénomène), la guerre asymétrique semble avoir de beaux jours devant elle et impacte ainsi considérablement les conflits contemporains. Le cas de l’opération menée par Israël et les États-Unis en Iran vient le confirmer.

The Conversation

Barthélémy Courmont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.


Texte intégral (3649 mots)
Le 14 novembre 1944, un Avenger TBF-1 largue une bombe visant le chantier naval de Manille (Philippines), tenue par les troupes japonaises. United States Navy - United States Navy National Museum of Naval Aviation

En Ukraine, en Palestine ou dans le golfe Persique, la guerre aérienne est au centre des conflits contemporains. Expérimentée lors de la Grande Guerre et dans les colonies puis systématisée, sans succès, lors de la Seconde Guerre mondiale afin d’y mettre rapidement fin en faisant chuter les régimes bombardés, l’arme aérienne a cependant toujours été pensée comme une arme de destruction contre les populations civiles.


Depuis le 28 février 2026 et le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, les populations civiles sont les premières victimes du conflit. Le bilan s’élève déjà, a minima, à 2 000 personnes tuées, dont quelque 150 écolières de la ville de Minab, dans le sud du pays.

Cette situation n’est pas une exception. En effet, les conflits de ces dernières années – notamment en Ukraine et en Palestine – sont avant tout des guerres aériennes. À rebours de la rhétorique militariste qui affirme que les bombardements sont de plus en plus « précis », ces conflits s’inscrivent dans l’histoire de la guerre aérienne où ce sont, en premier lieu, les civils qui sont tués par les bombes.

Une arme de destruction massive pour la paix universelle ?

L’aéronef tel que dessiné et imaginé par Francesco Lana de Terzi. Wikimédia

L’imaginaire qui entoure l’arme aérienne est, historiquement, celui d’une arme de destruction massive, pouvant raser des villes et anéantir des populations entières. En 1670, par exemple, Francesco Lana de Terzi, un jésuite et naturaliste italien, alors qu’il proposait un projet d’aéronef sur le modèle d’un bateau volant, met en garde ses contemporains sur les capacités de destruction d’une telle machine.

La montgolfière de 1783 des frères Montgolfier. Wikimedia

Un siècle plus tard, l’invention des frères Montgolfier permet à l’être humain de s’élever dans le ciel. Dans la foule, Heyne, un lieutenant du génie prussien, est impressionné par les capacités militaires qu’offre la montgolfière, mais il est persuadé que, comme tous les pays belligérants seront soumis au même risque de destruction, « on va s’entendre rapidement sur des règles empêchant l’utilisation des aérostats comme instruments de terreur ».

Au XIXᵉ siècle, les progrès de l’aviation – la montgolfière s’avère finalement trop compliquée à diriger pour pouvoir bombarder – font naître l’espoir d’une paix universelle. En effet, certains intellectuels, comme Victor Hugo par exemple, croient que l’aviation permettra de mettre en relation les différents peuples de la planète et rendra obsolète la guerre, puisque tous les pays auront la capacité de détruire et pourront être détruits par l’arme aérienne. Cette doctrine s’apparente à la pax atomica qui allait régir la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Cet imaginaire est renforcé, à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, par la publication de nombreux ouvrages futuristes où la paix universelle n’est atteinte qu’après des guerres aériennes internationales contre des peuples considérés comme « inférieurs ». C’est par exemple le cas dans The Last War or the Triumph of the English Tongue (1898), de Samuel W. Odell, où les États-Unis bombardent, avec « un feu qui ne peut être éteint », les populations non anglophones afin de créer les États-Unis du monde et garantir « la paix éternelle ».

Les premiers bombardements et le tournant de la Grande Guerre

Loin de garantir une paix universelle, le premier bombardement de l’histoire apportera la démonstration que l’arme aérienne permet la pleine réalisation de la guerre totale.

Ce bombardement se déroule à l’initiative d’un pilote génois, Giulio Gavotti, engagé avec les forces italiennes dans la conquête de la Libye contre l’Empire ottoman.

Le 1er novembre 1911, Guilio Gavotti, chargé d’une mission de reconnaissance, décide de se munir d’une bombe et de la larguer sur l’oasis d’Aïn Zara, où, la veille, il avait repéré un attroupement de combattants. Toutefois, au-delà d’être un lieu de rassemblement potentiel pour insurgés, la petite oasis, située à une quinzaine de kilomètres de Tripoli, est surtout un système économique et social, un lieu de vie pour la population civile. Dès lors, en plus d’inscrire dans le réel une nouvelle arme pour faire la guerre, Gavotti instaure également un nouveau type de cible : une cible hybride où se mêlent indistinctement les objectifs militaires et la population civile.

Durant la Grande Guerre, l’aviation s’impose progressivement comme une arme indispensable. D’abord outil de reconnaissance, elle permet également d’attaquer des cibles au-delà du front : des infrastructures militaires, mais également les villes comme Paris, Rouen, Londres

Le 1er avril 1918, au Royaume-Uni, est créée la première force aérienne indépendante : la Royal Air Force (RAF). Cependant, dès la fin de la « Der des ders », la RAF doit prouver son utilité, garante de son indépendance. C’est ainsi que, après le traumatisme de la guerre des tranchées, l’aviation se présente comme une arme capable de préserver la vie des soldats… au détriment de celles des civils. Elle doit donc permettre à la couronne britannique de maintenir l’ordre dans ses colonies sans avoir besoin d’envoyer des troupes au sol, grâce à des opérations de « police bombing ». C’est cette doctrine qui est encore en vigueur aujourd’hui lorsque des États (les États-Unis ou Israël, par exemple) veulent maintenir ou imposer leur ordre international sans risquer la vie de leurs soldats.

Incendie à Damas en 1925 consécutif au bombardement français. Luigi Stironi/Masshist.org

Durant l’entre-deux-guerres, les forces coloniales, ne pouvant atteindre directement les insurgés qui se dissimulaient facilement dans la nature, visent les espaces socio-économiques des populations colonisées pour annihiler la contestation. Le 18 octobre 1925, par exemple, en réponse à l’insurrection syrienne contre l’empire colonial, l’aviation française bombarde les quartiers musulmans de Damas. Ces différents éléments illustrent également la dimension structurellement raciste de l’arme aérienne qui est d’abord massivement utilisée contre les populations considérées comme « non civilisées » et pouvant donc être bombardées.

Depuis la première convention de La Haye de 1899, signée à l’issue de la première Conférence pour la paix, les populations civiles européennes sont effectivement, en théorie, protégées contre le risque de bombardements. Toutefois, les puissances coloniales refusent que l’arme aérienne soit définitivement interdite afin de ne pas entraver leur capacité d’innovation militaire. Les bombardements aériens sont ainsi considérés comme légitimes – y compris lorsqu’ils atteignent des civils – uniquement s’ils sont dirigés contre un objectif militaire.

En plus de préserver la vie des soldats au détriment de celles des civils, la puissance de l’arme aérienne repose sur un – supposé (car il n’est confirmé par aucune étude scientifique) – facteur psychologique. En effet, selon Hugh Trenchard, fondateur de la RAF et théoricien de la guerre aérienne, « l’effet moral d’un bombardement est vingt fois plus important que les effets matériels ». Il espère même que les bombardements pousseront les populations à se révolter et à renverser leur gouvernement. Dès lors, ce postulat – qui structure encore aujourd’hui la guerre aérienne – nécessite de bombarder les villes et donc les civils.

Cette certitude est renforcée par Giulo Douhet, théoricien de l’arme aérienne, qui affirme en 1921 dans la Guerre de l’air, que « par sa capacité de destruction quasiment illimitée, elle peut décider à elle seule de l’issue d’une guerre », reprenant l’imaginaire qui entoure l’arme aérienne depuis sa genèse. C’est ainsi que, afin de rester en adéquation avec le droit international, les forces aériennes élargissent progressivement la notion d’« objectif militaire » à des villes entières – et donc aux civils.

Le bilan de la Seconde Guerre mondiale et l’ère des missiles

À partir de la fin des années 1930, la guerre aérienne devient une réalité pour les Européens. Les bombardements se multiplient durant la guerre d’Espagne (Durango, Guernica, Barcelone), puis surtout pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les stratèges aériens, aussi bien de la Luftwaffe que de la RAF ou de l’United States Army Air Forces (USAAF) – qui ont massivement investi dans des appareils lourds quadrimoteurs –, sont persuadés que les bombardements permettront de briser le moral de la population et de rapidement remporter la guerre. Ils attaquent ainsi directement les villes. Celles-ci deviennent, au cours du conflit, des objectifs militaires, ce qui permet aux militaires d’affirmer qu’ils effectuent des attaques de précision.

Les différentes campagnes de bombardements (Blitz sur le Royaume-Uni ou raids alliés sur l’Europe occupée) sont, cependant, un échec absolu. Le moral de la population n’a jamais été brisé par les attaques aériennes et les productions économiques n’ont jamais été ralenties, y compris au plus fort des bombardements. Ce sont pourtant plus de 600 000 civils qui sont tués par les bombes en Europe. À la fin de la guerre, il est rapidement fait le constat que les bombardements ont été « la plus grande erreur stratégique de la guerre ».

Lors du procès de Nuremberg, les Alliés retirent mêmes les condamnations concernant les bombardements nazis afin que le droit international ne restreigne pas l’utilisation de l’arme aérienne. Face au triste bilan de l’offensive aérienne, les militaires considèrent alors que les bombardements ont été un échec, car leur capacité de destruction n’était tout simplement pas assez élevée. Dès lors, les attaques atomiques, couplées aux vols des premiers missiles, font rentrer l’arme aérienne dans une nouvelle ère.


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Toutefois, pour les civils, l’expérience de la violence de la guerre aérienne forme un continuum. Ainsi, les Normands, alors qu’ils ont été massivement bombardés entre l’été 1940 et septembre 1944 par les forces aériennes alliées, relient leur expérience aux différents bombardements des conflits contemporains.

C’est, par exemple, le cas d’Henri Bernard qui, en 1947, comparait le bombardement allié de Saint-Lô (Manche) dont il avait été témoin à celui de Guernica par la Luftwaffe. En 1994, lors du 50e anniversaire du Débarquement et de la Libération, Jean Quellien, éminent spécialiste du 6 juin 1944, introduisait les veillées du Mémorial de Caen en expliquant que les Caennais, qui avaient vécu les attaques aériennes de 1944, étaient particulièrement sensibles au sort des habitants plongés dans le siège de Sarajevo. Enfin, ces dernières années, dans le cadre de notre thèse, nous avons pu constater que les témoins des bombardements alliés en Normandie faisaient systématiquement le rapprochement de leur expérience avec celles des civils ukrainiens, palestiniens et aujourd’hui iraniens.


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En effet, d’un point de vue matériel, l’expérience de la guerre aérienne – qu’elle soit orchestrée à base de bombardiers quadrimoteurs, de missiles de croisière ou de drones – est relativement similaire pour les civils. L’incertitude de l’attaque propre aux bombardements aériens ; le bruit de l’alarme, des appareils et des bombes ; l’expérience de l’abri dans les caves, les métros, les théâtres, les écoles ; la saturation des sens lors de l’explosion ; l’odeur du soufre et du brûlé ; les espaces de la quotidienneté qui deviennent des ruines ; et enfin, l’expérience de la mort est similaire face aux bombes de 1937 à Guernica ou celles de 2026 à Minab.

Définir des objectifs légitimes « après » les frappes aériennes

En somme, les pertes civiles ne sont jamais des « dommages collatéraux ». Au contraire, par définition, l’arme aérienne est une arme de destruction ayant vocation à détruire des cibles où des civils sont massivement présents.

Les militaires sont, de plus, persuadés – à tort – que l’arme aérienne peut briser le moral de la population et permettre de renverser des régimes. C’était l’espoir des dirigeants alliés contre le Troisième Reich ; c’est aujourd’hui l’espoir de Donald Trump en Iran. Or, les bombardements permettent surtout de préserver la vie des soldats en détruisant partiellement des objectifs, nécessitant toujours de nouvelles opérations, au détriment de la vie des civils.

Dès lors, si l’arme aérienne est aujourd’hui, d’un point de vue technique, beaucoup plus puissante qu’au début du XXᵉ siècle, la rhétorique militariste, afin de légitimer son utilisation en garantissant des bombardements de précision, redessine surtout les objectifs militaires après les frappes.

C’est ainsi que, à en croire les communiqués israéliens, les hôpitaux de la bande de Gaza abritaient des quartiers généraux du Hamas, et que l’école iranienne de Minab sera probablement présentée, à terme, comme un important centre de commandement des gardiens de la révolution. Quant aux populations civiles, elles demeurent structurellement les principales victimes de la guerre aérienne.

The Conversation

Octave Moreau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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