28.02.2026 à 12:00

Avec Les Filles-au-Diable que publient aujourd’hui les éditions La Découverte, l’autrice de Féminicides. Une histoire mondiale poursuit sa vaste étude sur les violences systémiques faites aux femmes. Trois narrations s’y croisent. La première est le récit de sa visite au Mémorial de Steilneset, à l’extrême nord de la Norvège. Ouvert en 2011, le lieu commémore les victimes des procès de « sorcières » dans le comté du Finnmark au 17èmesiècle. Elle en sort transformée. « Je vois Steilneset, et cette vision change radicalement le monde. Me change radicalement » écrit-elle. La seconde, savante, établit le lien entre les chasses aux « sorcières » et les féminicides, et met à jour la matrice génocidaire des premières. La troisième, la reconstitution bouleversante – la poésie se transforme en arme de résistance -, du martyr d’une des femmes exécutées à Steinelset, Anne Lauritsdatter. Inclassable, Les Filles-au-Diable est un livre essentiel. Entretien avec Anne-Sophie Barreau


Christelle Taraud, historienne et féministe française, est notamment l’auteur de « Féminicides. Une histoire mondiale » (La Découverte, 2022), vaste étude collective sur les violences faites aux femmes
Dans Les Filles-au-Diable, vous revenez sur les chasses aux « sorcières » qui ont eu lieu au 17èmesiècle dans un petit territoire de Laponie. En quoi existe-t-il, comme vous l’écrivez, un lien consubstantiel entre celles-ci et les féminicides commis aujourd’hui ?
En vérité, les chasses aux « sorcières »ont été le premier féminicide de l’histoire de l’Europe, mais au départ, cela n’a pas été conceptualisé de cette manière évidemment. Dans la définition qui en a d’abord été donnée, le féminicide a été vidé de sa substance politique. On a voulu nous faire croire qu’il était un acte isolé, commis par des monstres, des fous, des pervers. Qu’il s’agissait d’un crime individuel, d’une sorte d’anomalie sociale, d’un bug ponctuel et isolé. Or, c’est tout le contraire. En travaillant sur Féminicides. Une histoire mondiale, et en reprenant la littérature produite par les chercheuses féministes, en particulier celle des anthropologues du Global South telles Marcela Lagarde y de los Rios et Rita Laura Sagato, dont les travaux ont été déterminants dans la définition contemporaine du féminicide, j’ai pris conscience que cette définition pouvait parfaitement être appliquée aux chasses aux « sorcières ». Aux termes de celle-ci, on comprend que la violence féminicidaire est un phénomène systémique dirigé contre les femmes qui touche toute la société. C’est un crime de masse, un crime d’État, un crime génocidaire. On ne peut pas donner de définition plus exacte des chasses aux « sorcières ».
Un crime systémique aggravé, vous le rappelez, par la dimension de « surmeutre »…
Le surmeutre est l’une des caractéristiques essentielles du féminicide. C’est un « traitement » réservé au corps qui n’est pas nécessaire à la mort. Quand, en plus de tuer, on impose des violences sexistes et sexuelles à la femme, on s’attaque à son appareil reproductif ou à ses seins, on détruit son visage, on extrait un fœtus de son ventre et on lui fait manger, on mutile partiellement ou totalement son corps avant de le faire disparaître dans un souci d’éradication totale, on fait autre chose que tuer, on surtue. Et c’est la femme qui est, en général, surtuée. C’est une attaque dirigée contre les femmes individuellement et collectivement qui renvoie à la définition même du féminicide comme génocide. On nie depuis toujours, et en particulier depuis les chasses aux « sorcières » en Europe, le droit des femmes à faire peuple. Or, je crois profondément que nous sommes un peuple, et même, le peuple le plus persécuté de l’histoire de l’humanité, en toute tranquillité. Il y a un enjeu politique à ce que l’on ne se pense jamais ensemble, comme un tout. Je pourrais citer des dizaines d’exemples de politiques d’éradication et de domestication des femmes visant à ce qu’elles ne se sentent jamais unies en tant que telles. Les attaques qui nous sont faites sont pourtant massives et répétées et mériteraient que nous fassions corps pour nous protéger et riposter. Car on est à des échelles de violence inouïes. Elles continuent aujourd’hui. Dans Les Filles-au-Diable, je cherche donc la racine de cette violence féminicidaire systémique. Mon hypothèse est que les chasses aux « sorcières » sont, pour le continent européen, une sorte de matrice génocidaire.
Des allers et retours entre le passé et le présent scandent le livre. Se sont-ils imposés très tôt dans l’écriture ?
J’ai commencé par écrire la première voix, celle de mon expérience dans le Mémorial de Steilneset. Il m’est vite apparu que je devais non seulement l’articuler avec mon travail intellectuel et politique, mais aussi l’expliciter à partir de la vie d’une femme, celle en l’occurrence d’Anne Lauritsdatter. Comme je m’attendais à ce qu’il y ait des incompréhensions sur ce qui constitue le féminicide au sens où les chercheuses du Global South l’ont défini, j’ai voulu convoquer des expériences qui me paraissaient proches. Le génocide perpétré par les Khmers rouges entre 1975 et 1979 au Cambodge est à mon sens le plus proche de ce que les chasses aux « sorcières » ont été. Les procès sont des procès sans en être. Les personnes arrêtées sont supposées être les créatures du diable capitaliste. Au moment où on les interroge, il y a aussi un manuel précis, une sorte de carnet de route de la mort. De même, pour les chasses aux « sorcières », la troisième partie du Malleus Maleficarum, l’ouvrage publié en 1486 qui a servi de socle aux persécutions des prétendues sorcières, est entièrement consacrée à expliquer aux inquisiteurs et aux juges civils qui vont les arrêter, les interroger et les condamner, quel est le processus à suivre et quelles sont les étapes à respecter. J’ai également souhaité éclairer d’autres situations féminicidaires telles celles des Yézidies en Irak ou des femmes Tutsi au Rwanda. Ou bien encore ce que vivent les femmes en République démocratique du Congo, au Mexique, le féminicide dirigé contre les femmes autochtones au Canada toujours en cours… Il s’agissait de faire comprendre que cette matrice génocidaire est aujourd’hui toujours active sur plusieurs continents.

Vous le disiez à l’instant, vous avez choisi un destin particulier, celui d’Anne Lauritsdatter. On est frappé par la forme. Comment en êtes-vous venue à recourir à la fiction et à la poésie ?
Les historiens et historiennes ne peuvent pas travailler en dehors des sources historiques. D’une certaine manière, cela nous restreint. Or, je vis dans ce Mémorial une expérience d’une intensité rare. Il faut imaginer que le bâtiment principal, dans lequel sont présentées les biographies sommaires des femmes exécutées, se trouve exactement à l’endroit où les bûchers étaient dressés. Je suis dans le long corridor ressemblant à une carcasse de poisson conçu par l’architecte Peter Zumthor. Au moment où j’arrive le temps est calme, mais au fur et à mesure, le vent se met à souffler. Le corridor se met alors à bouger, sensiblement, c’est comme si le vent berçait les femmes. Je lis scrupuleusement l’ensemble des biographies. À un moment, je m’arrête devant le panneau qui raconte l’histoire d’Anne Lauritsdatter. Je me dis que si un jour je raconte cette histoire, je le ferai à partir d’Anne. Je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas l’expliquer. Quand je rentre, j’écris mon texte central, puis je prends la décision de raconter l’histoire d’Anne de son arrestation à son exécution. Je ne peux pas écrire les choses d’un point de vue strictement historique car il n’y a pas d’archives. On dispose seulement de sa confession. On sait qu’elle a été victime de la torture par l’eau, qu’elle a été interrogée, et qu’elle a été condamnée à être brûlée vive à la potence. La seule manière de raconter son histoire est donc de passer par la fiction. A quinze ans, j’ai été bouleversée par la lecture d’Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud. Je me suis dit que la bonne manière de faire, c’était peut-être d’écrire l’histoire d’Anne en prose. L’idée était d’utiliser la poésie pour faire barrage à l’effroi, d’en faire une digue, un rempart face au spectacle de l’horreur qui est le sien jusqu’à la fin. Comme toutes ses sœurs de souffrance, Anne était une femme ordinaire, anonyme. Elle n’a jamais eu de contact réel avec le pouvoir. Quand le pouvoir arrive, c’est un pouvoir exterminateur.
77 femmes ont été exécutées, c’est le nombre officiel, mais vous dites qu’elles pourraient être beaucoup plus nombreuses...
Tout simplement parce qu’il y a des procès seulement au moment des paniques sorcellières qui sont des pics de violence féminicidaire, or on sait aujourd’hui que la grande majorité des chasses aux « sorcières » n’a donné lieu à aucune procédure judiciaire, et par conséquent à aucune archive. Dans ce cadre, la comparaison anthropologique est sans appel. La plupart des « sorcières » exécutées en Afrique, en Amérique, en Océanie et en Asie, le sont aujourd’hui sans aucun procès d’aucune sorte.
Le bourreau d’Anne s’appelle John Cunningham. Vous écrivez « La langue d’Anne, John ne la maîtrise pas mais il ne le sait pas ».
Ce sont deux individus issus de deux moments différents de l’histoire de l’Europe. Les chasses aux « sorcières » accompagnent la naissance des États dits modernes. En dépolitisant l’image de la « sorcière », on a totalement oublié que la construction de l’Europe moderne s’est faite dans le sang des femmes. On a fait de la « sorcière » un être laid, vieux, corrompu qui mérite son sort, c’est la première image que l’on retrouve partout, de la culture élitaire à la culture populaire, jusqu’à Blanche neige et les sept nains et l’horrible fée Carabosse ; ou alors, a contrario, celle-ci devient une « sorcière » un peu écervelée sur le modèle de Ma sorcière bien aimée, qui refuse son héritage parce qu’elle veut être une gentille petite femme au foyer dont le premier travail est de bien s’occuper de son époux. Or, on est en train de parler de l’une des persécutions les plus violentes de l’histoire, de centaines de milliers de bûchers qui remplissent de cendres l’ensemble d’un continent ; bûchers sur lesquels on a exécuté des femmes du simple fait qu’elles étaient des femmes.


Le deuxième bâtiment du Mémorial abrite la dernière installation de Louise Bourgeois. Pouvez-vous la décrire et nous faire revivre la manière dont vous l’avez découverte ?
J’ai vécu une expérience de bout en bout. Le deuxième bâtiment conçu par Peter Zumthor est plus modeste. Il est en acier intempérique. Les quatre parois ne sont pas complètement fermées, il y a des interstices tout du long. L’espace intérieur est donc constamment recomposé par le vent et la neige. La dernière grande installation de l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois a en effet été placée à l’intérieur. Elle est très impressionnante. Une chaise, de laquelle surgit la flamme éternelle du Mémorial, est installée sur un socle en bois clair. Autour d’elle, de grands miroirs ont été disposés dans lesquels la flamme se reflète. Comme le bâtiment est traversé par le vent, les images changent constamment. Le dispositif acte symboliquement le fait que la « sorcière » n’existe plus, qu’elle est remplacée par cette flamme éternelle, mais que là se trouve la chaise où elle a fait face à son bourreau. Au départ, je tourne autour. A un moment, je m’installe et je commence à voir des choses dans les miroirs. Ce que je vois m’angoisse. Je ferme les yeux mais quand je les ouvre de nouveau, j’ai l’impression que je brûle, je vis l’expérience que les femmes ont vécue. Je suis Anne. Après quoi, une rage terrible me prend. Je me dis que la réécriture de cette histoire qui consiste à dire que ce crime n’est pas sexo-spécifique doit cesser. C’est tout cela que j’essaye de raconter.
Y compris la tempête de neige…
Quand j’essaye de sortir, je ne vois plus rien. C’est très impressionnant. On a la sensation de se retrouver face à des murs de vent et de glace. Je me dis qu’au pire, je vais pouvoir rester dans le premier bâtiment, qu’il y aura bien quelqu’un, à un moment, qui viendra me chercher. Mais ça dure. Et la température chute drastiquement. Un froid terrible m’assaille. Quand je me décide à sortir, je ne vois pas à dix mètres. J’avance lentement, finalement j’y arrive, et je suis sûre, même si je ne peux pas le prouver bien sûr, qu’Anne est à côté de moi, qu’elle m’aide et qu’elle me guide.
Le livre est dédié à l’historienne norvégienne Liv Helene Willumsen. Pouvez-vous nous parler de son travail ?
Elle a fait un travail remarquable notamment en exhumant les archives des procès. Par ailleurs, elle fait le lien avec l’Ecosse car elle est aussi une spécialiste des chasses aux « sorcières » dans ce pays. Or si la démonologie est introduite en Norvège, c’est précisément parce qu’elle est amenée par un écossais, John Cunningham, déjà cité. Pour mémoire, la démonologie est une arme idéologique pensée à l’origine par le pouvoir religieux catholique mais qui a ensuite très largement essaimé, qui a pour objectif d’expliquer que tous les malheurs du monde viennent de l’hérésie des « sorcières ». Quand John Cunningham arrive en Norvège, il voit des « sorcières » partout. C’est chez lui une véritable obsession. Une centaine de personnes, sur les 3 000 que compte cet immense territoire, sont exécutées, ce qui correspond à un des plus hauts taux d’exécution en Europe si on se réfère à la population globale. Les travaux de Liv Helene sont à l’origine de la construction du Mémorial. Liv Helene est le cœur vibrant de celui-ci, elle en a apporté la matière vive. Une seconde femme est essentielle à ma compréhension du sujet. Il s’agit de la philosophe Silvia Federici. C’est elle qui a rédigé l’introduction de la première partie de Féminicides. Une histoire mondiale consacrée aux chasses aux « sorcières ». J’avais été impressionnée par la lecture de son Caliban et la sorcière quelques années plus tôt.
Pouvez-vous, en conclusion, revenir sur le défi formel que représentait l’écriture de Les Filles au-Diable ?
Je ne suis pas une historienne des chasses aux « sorcières » mais le compagnonnage intellectuel que j’évoquais à l’instant a conforté mes convictions. En retournant aux sources, il est saisissant de constater que les démonologues eux-mêmes disent que cette question est sexo-spécifique : elle concerne les femmes parce que les hommes en sont protégés, les hommes ont été faits à l’image de Dieu, pas les femmes. Dans l’histoire des chasses aux « sorcières », plus de 80% des morts sont des mortes. Continuer à dire que c’est un point de détail est proprement sidérant. L’expliquer et l’incarner dans un destin particulier nécessitait de produire un livre hybride où la poésie, encore une fois, aurait une place de choix. On y retrouve Emily Dickinson, Susanna Chavez Castillo, poétesse mexicaine exécutée en 2011, Louise Michel, Monique Vittig avec un passage des Guérillères… Je voulais faire entendre toutes les formes d’expression de résistance des femmes. Les Filles-au-Diable éclaire, de la pire manière, la violence féminicidaire exercée contre nous depuis toujours mais elle démontre aussi la façon dont nous y avons toujours fait face, en résistant.
Anne-Sophie Barreau
Christelle Taraud est historienne, senior lecturer à NYU Paris et membre associée du Centre d’histoire du XIXe siècle des universités Paris-I et Paris-IV. Spécialiste des questions de genre et de sexualité ainsi que de la violence féminicidaire dans un contexte global, elle a notamment publié Amour interdit. Prostitution, marginalité et colonialisme. Maghreb (1830-1962) (Payot, 2012) et dirigé Féminicides. Une histoire mondiale (La Découverte, 2022)
Crédit photo ouverture : AFP
27.02.2026 à 16:43

« C’est plus qu’une déstabilisation pour Conspiracy Watch, c’est un discrédit radical pour eux. » Si Conspiracy Watch traque les théories du complot à la loupe, Fabrice Epelboin, spécialiste des médias sociaux, invite courtoisement à inverser la focale. À l’heure des nouvelles révélations sur le dossier Epstein, l’affaire prend des proportions vertigineuses. Un scandale de pédocriminalité international est retracé peu à peu à travers les plus de trois millions de documents publiés en vrac par la justice états-unienne (DOJ) le 30 janvier dernier : les « Epstein Files ». Mais progressivement, le débat en France s’est transformé en un face-à-face entre les « conspirationnistes » et ceux qui s’auto-proclament garants de la vérité.
Pour Fabrice Epelboin, les « chasseurs de conspis » se retrouveraient en grande difficulté. « Epstein leur pose un problème fondamental, esquisse l’ex enseignant à Sciences Po. Il s’agit d’un trafic pédophile, dans un cercle restreint qui constitue en lui-même un grand complot : ce sont des e-mails dans un petit monde qui vit hors des cadres. » Il plaisante : « Cela ne dit évidemment pas que la terre est plate. Mais désormais, cela va quand même être compliqué de qualifier les gens de complotistes. »
C’est effectivement le désarroi pour le site web Conspiracy Watch (CW), dont la ligne éditoriale se concentre sur la dénonciation des théories conspirationnistes. Derrière ses lunettes rectangulaires, Rudy Reichstadt, le directeur, regarde son nombril et, contre toute évidence, s’empresse d’écrire que les dernières révélations de l’affaire Epstein annoncent « la défaite des complotistes ». À l’en croire, de longue date ceux-ci « prennent leurs désirs pour des réalités. »

Corruption, trafics sexuels, copinages douteux, complaisances médiatiques, failles juridiques ? Circulez, pontifie Reichstadt, il n’y a rien à voir. « La fragilité de leur argumentation, ils la compensent par l’esbroufe, l’agitation, des heures de palabres, de commentaires sur des moitiés de faits mélangés à des spéculations pures et simples qu’ils présentent comme des évidences », peut-on notamment lire sous la plume du fondateur de Conspiracy Watch, le lundi 9 février.
Pour justifier son propos, le récit est appuyé jusqu’à la caricature. Après une pique à Jean-Luc Mélenchon, Rudy Reichstadt explique avec pédagogie qu’il y aurait en réalité deux affaires : celle d’Epstein, indéniablement colossale, et celle des “complotistes”. Les documents révélés alimenteraient ainsi une « panique morale et une soif de revanche » chez les théoriciens du complot qui finiraient par « intoxiquer une partie du public ». Ces révélations, et les réactions indignées qu’elles ont suscitées, ont pourtant provoqué une cascade de démissions à travers le monde, et fait les gros titres de la presse internationale.
Trois jours après la consultation des correspondances issues de la boîte mail de Jeffrey Epstein, Mediapart dévoilait les nombreux liens financiers entre le multimillionnaire et l’ancien ministre de la Culture, Jack Lang, ainsi que sa fille Caroline. Après le scandale, Jack Lang a démissionné de l’Institut du monde arabe. Cinq jours plus tôt, sa fille avait quitté son poste de déléguée générale du Syndicat de la production indépendante. Plus encore, en novembre 2025, avant même les publications du DOJ, c’est Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton et ex-président de l’université Harvard, qui annonçait à son tour son retrait de la vie publique après la révélation de courriels échangés avec Epstein. Il a définitivement été poussé à la démission de son poste d’enseignant ce mercredi 25 février.
Et les ramifications de l’affaire s’étendent largement au-delà de la France et des États-Unis. Outre-Manche, une photographie glaçante de l’ambassadeur Peter Mandelson, en sous-vêtements aux côtés d’une femme, a fait vaciller le gouvernement britannique. Morgan McSweeney, conseiller du Premier ministre, Keir Starmer, a renoncé à ses fonctions pour avoir soutenu la nomination de l’ambassadeur à Washington. Le Premier ministre a, lui aussi, failli tomber. Et puis, une fois encore la royauté britannique se voit rattrapée par le scandale. L’ex-Prince Andrew a été arrêté le 19 février pour soupçons de « faute dans l’exercice de fonctions officielles », avant d’être relâché après une journée de garde à vue. Il avait déjà été déchu de son titre et de ses prérogatives royales, après la publication du livre posthume de Virginia Roberts Giuffre, Nobody’s Girl, dans lequel elle l’accuse de trois viols.

Si la simple mention du nom d’une personne dans les dossiers n’implique pas nécessairement d’acte criminel, les documents rendus publics montrent de nombreux liens entre Jeffrey Epstein et certaines personnalités qui ont au mieux minimisé, et au pire nié, l’existence de tels rapports. Ariane de Rothschild (patronne de la banque Edmond de Rothschild), Donald Trump (président des Etats-Unis), Bill Gates (fondateur de Microsoft), Olivier Colom (ex-conseiller de Nicolas Sarkozy), ou encore Ofer Rafaeli (dirigeant d’une agence de mannequin). Mais aussi Noam Chomsky (intellectuel) et Bill Clinton (ancien président des États-unis) se voient impliqués pour avoir conseillé ou entretenu des relations privées avec l’homme, à des titres divers. Et les révélations se poursuivent.
Bien que Conspiracy Watch précise ne traiter que des théories du complot liées aux affaires et non des affaires elles-mêmes, la légèreté de certains discours surprennent face à la réalité inquiétante des faits. Non content de réduire la portée cruciale de ces dossiers, envisagés comme des munitions pour la complosphère, Rudy Reichstadt a refusé, le 3 février dernier, d’employer le terme « victimes » pour désigner les femmes mentionnées dans les Epstein Files, dont des images et des données personnelles ont été publiées accidentellement. Les faits se déroulent au milieu de son émission Les Déconspirateurs. « Tu parlais tout à l’heure de victimes, rebondit ce dernier, interpellant Tristan Mendès France, son binôme à CW. Et de poursuivre dans sa lancée : « Moi, pour être tout à fait précis je parlerai de plaignante parce que le statut de victime est avéré au terme d’une enquête et d’une vérité judiciaire ».

Un scrupule bien étonnant quand on sait que Jeffrey Epstein a été condamné par la justice en 2008 pour « sollicitation de prostitution d’une mineure et pour proxénétisme (procurement of minors for prostitution, NDLR) », puis à nouveau arrêté et incarcéré en juillet 2019 pour « trafic sexuel de mineures et complot en vue de trafic sexuel (sex trafficking of minors and conspiracy to commit sex trafficking of minors, NDLR). » De même que son ancienne compagne Ghislaine Maxwell, reconnue coupable en 2022 de « complicité de trafic sexuel de mineures » et condamnée à vingt ans de prison.
Des victimes ont bien été reconnues par le département de la justice états-unienne, dont le nombre est estimé par ses soins à mille : « De nombreuses victimes ont été abusées par EPSTEIN à plusieurs reprises par la suite (many victims were abused by EPSTEIN on multiple subsequent occasions, NDLR). » Mis en cause sur les réseaux sociaux, Rudy Reichstadt s’est justifié sur son compte X une semaine après les faits, expliquant que si cela était à refaire, il préciserait « qu’il y a des victimes avérées et des victimes présumées », mais que dans les documents publiés, on ne peut pas exclure la présence “d’affabulations”.
Même dans les médias mainstream, la position des traqueurs de conspirateurs devient intenable. Lors de l’émission du 5 février 2026 de C ce soir, sur France 5, Marie Peltier, historienne et spécialiste du complotisme elle aussi, s’indigne des propos de Tristan Mendès France, qui vient tout juste de décrire une « folie planétaire » et un « chaos informationnel ». Sidérée, elle s’interpose. « On est quand même en face d’une affaire qui est patente de réalité matérielle, rappelle-t-elle en élevant la voix. L’anti-conspirationnisme ne peut pas se contenter de dire “il faut faire attention aux théories du complot” quand on a une affaire aussi scandaleuse devant les yeux ».
De son côté Virginie Vilar, grand reporter à Complément d’enquête, co-autrice du documentaire Les derniers mystères de l’affaire Epstein, diffusé en janvier 2025, utilise ce soir-là, son expérience journalistique personnelle comme cas d’école. L’enquête diffusée présentait plusieurs éléments remettant en question la thèse officielle du suicide de l’homme (l’un des faits les plus remis en question par les « complotistes »). En 2019, il avait été retrouvé dans sa cellule, pendu avec un drap. Le documentaire détaille notamment les fractures du cou, jugées incompatibles avec une pendaison, selon un célèbre médecin légiste, la panne des caméras survenue, ainsi que l’absence de participation des gardiens aux rondes cette nuit-là. Il inclut également le témoignage du frère d’Epstein, qui a rapidement douté du constat officiel du suicide. « Quelque part je suis venue valider les thèses complotistes », témoigne Virginie Vilar dans l’émission.

De l’autre côté de l’Atlantique, plusieurs grands médias comme CBS News, ou Wired interrogent plus que jamais le constat officiel. Et ici aussi en France, ces interrogations sont relayées : “Affaire Epstein : « Il a été assassiné »… Le frère du milliardaire accuse le gouvernement américain” (20 Minutes); “Affaire Epstein : Mort mystérieuse, secrets d’Etat et liens troubles” (France Inter); “Jeffrey Epstein s’est-il vraiment suicidé ?” (C dans l’air).
Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’université Paris-Cité, lui, ne s’exprime pas dans l’émission sur les théories entourant la mort d’Epstein. Effectivement, chez Conspiracy Watch, le doute semble proscrit. « Un assassinat maquillé en suicide ?, interrogeait Rudy Reischach récemment dans Les Déconspirateurs. Bah on n’a pas la preuve de ça. Jusqu’à preuve du contraire, il s’est suicidé ». CW n’acceptait pas plus de nuance en 2025 : « Comme Conspiracy Watch le pronostiquait dès l’annonce du décès de l’homme d’affaires américain, ceux qui, depuis le départ, ont décidé de croire à un assassinat plutôt qu’à un suicide n’en démordront pas : quoi qu’il advienne, ils ne changeront pas d’avis. » Ni en 2019, lorsque Tristan Mendès France commentait pour le Parisien : « Des milliardaires, des politiques de premier plan, en gros les puissants du monde, et des soirées orgiaques. C’est le cœur nucléaire de la fantasmagorie. » A ceci près que tout cela ressemble étrangement à la stricte réalité.
Décidément, ils conspuent les conspis sans répit pour convaincre le public que le multimillionnaire s’est bien donné la mort… puisque deux jours après, le 13 août 2019, un nouvel article « Mort de Jeffrey Epstein : résister à l’intimidation complotiste » était publié sur CW. Vraisemblablement convaincu, ce dernier s’ouvre sur une tirade bureaucratique : « Compte tenu des éléments dont nous disposons à ce jour, rien ne devrait empêcher de dire que Jeffrey Epstein s’est probablement suicidé dans sa cellule. » Avant d’affirmer : « Si de nouveaux éléments infirmant cette conclusion venaient à être rendus publics, l’auteur de ces lignes serait le premier à se raviser. » Ces déclarations seront complétées le 15 août, assurant que la fracture du défunt est observée « aussi bien chez les victimes de strangulation que dans les cas de suicide par pendaison ».

Une argumentation pour le moins orientée. Il convient de rappeler que, le célèbre médecin légiste Michael Baden, fort de plus de 20 000 autopsies, a été particulièrement troublé par celle de Jeffrey Epstein. Sur un millier de pendaisons recensées dans les prisons de New York, il n’aurait, paraît-il, jamais rencontré de cas comparable. Les « trois fractures des os du cou » lui font dire que ce décès « ressemble plus à un homicide qu’à un suicide », dit-il dans « Complément d’Enquête ». Selon lui, elles correspondraient plutôt à un meurtre par strangulation, avec les mains, un lien, une corde ou un drap.
Se gargarisant, d’assurer « un travail d’information et de veille critique sans équivalent », qu’est-ce qui peut bien donner à ces experts auto-proclamés tant d’aplomb et de visibilité ? Piloté depuis 2014 par l’association « l’Observatoire du conspirationnisme », Conspiracy Watch jouit d’un financement étatique et privé particulièrement favorable pour une petite structure comprenant une poignée de salariés. A minima, 230 000 euros leur sont versés chaque année, renouvelés automatiquement, comme il l’a ébruité lors d’une commission au Sénat en mai 2023. La moitié provient de fonds publics, l’autre de soutiens privés.
Nous avons toutefois recensé une somme légèrement plus élevée, autour de 280 000 euros par an : 60 000 euros de la CIPDR (via le Fonds Marianne depuis 2021), 70 000 euros de la DILCRAH et 150 000 euros issus de fonds privés de la FMS (Fondation pour la Mémoire de la Shoah). Une estimation sur laquelle s’est penchée Amélie Ismaïli, journaliste indépendante, notamment lors du fiasco du Fonds Marianne. « Ça n’est pas anodin, c’est un business idéologique », affirme-t-elle.
Contactés, les membres de CW n’ont pas donné suite à notre demande de vérification de ces sommes.
Rudy Reichstadt et son homologue se sont en tout cas imposés en béni-oui-oui privilégiés du gouvernement : qu’il s’agisse d’un rapport commandé par Emmanuel Macron en 2022 pour une commission sur « Les Lumières à l’ère numérique » (présidée par Gérald Bronner, avec Rachel Kahn, Jean Garrigues, et autres personnalités), ou d’un échange avec le conseil national du numérique sur le complotisme en 2021.
Dans les médias dominants, ce sont des heures d’antennes et des colonnes entières qui leur sont allouées. Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France animent ainsi leur propre émission de podcast sur France Info, intitulée Complorama, qui compte désormais une centaine d’épisodes, sans compter les nombreux tapis rouges qui leur sont déroulés dans Le Monde, Le Figaro, Le Parisien, France Culture, BFM, Le JDD, L’Est Républicain, La Tribune, liste non exhaustive. Une telle mansuétude politico-médiatique interroge alors même que ledit expert en conspirationnisme, Rudy Reichstadt, ne possède aucun diplôme académique de chercheur et dispense une information pour le moins orientée. Qui sait, peut-être Bernard-Henri Lévy lui a-t-il soufflé la Règle du Jeu ?
Louison Lecourt
Encadré
« Quand tu regardes ce que fait Rudy Reichstadt, tu te rends compte que le mot complotisme ne s’applique qu’aux opposants d’Emmanuel Macron », constate Amélie Ismaïli, interrogée par QG. « Extrême droite », « extrême gauche », « LFI », « Jean-Luc Mélenchon », « islamisme » : autant de sujets sempiternellement abordés par Rudy Reichstadt sur ses réseaux sociaux, quand il ne s’emploie pas à débunker les théories complotistes visant le couple Macron.
Il l’assume. Le danger ce sont les extrêmes. « Il y a là une cécité préoccupante de la presse hexagonale qui produit souvent un travail de vigilance aussi utile que précieux sur l’extrême droite tout en cultivant une fâcheuse tendance à « oublier » de faire le même boulot sur l’extrême gauche. » peut-on lire dans l’une de ses publications X.
À cet oubli supposé, Rudy Reichstadt essaie de remédier en émettant fréquemment des critiques à l’égard de l’Humanité, de Blast, du Monde Diplomatique, ou de notre média QG. Les rédactions de gauche sont dans sa ligne de mire, souvent accusées de « complotisme« .
Dédaigneux, sinon amusant, puisque le site de Conspiracy Watch ne peut se vanter d’avoir échappé à la diffusion d’une théorie relevant du conspirationnisme, sans jamais présenter d’excuses. Celui-ci a été épinglé pour l’affaire du RussiaGate (théorie d’une ingérence du Kremlin lors des élections présidentielles aux Etats-Unis de 2017), une série d’allégation mensongères venue du journalisme mainstream, comme l’a notamment documenté l’observatoire des médias français Acrimed, à la suite de grands titres de presse américains comme Harper’s, Politico ou encore du journaliste Glenn Greenwald.
Pour Amélie Ismaïli, les sujets traités par Conspiracy Watch ne doivent rien au hasard : « C’est véritablement une stratégie de communication, qui sert à la fois leur business monétaire et idéologique, et qui va permettre de discréditer tout récit en désaccord avec certains lobbies ». La journaliste regrette la manière dont cette étiquette « complotiste » nuit considérablement à la production de l’information. « Conspiracy Watch a tendance à mettre tout le monde dans le même panier. Toute personne critique ou méfiante envers nos institutions, y compris certains journalistes, est jugée de la même manière que ceux qui défendent des théories farfelues », alerte-t-elle. Le spécialiste des médias sociaux, Fabrice Epelboin, voit lui aussi dans l’anti-complotisme un instrument pour discréditer tout adversaire : « Les internautes l’ont compris, alors ils reprennent le rôle de contre-pouvoir, car les médias et les institutions ont montré leurs failles avec l’affaire Epstein. » Est-ce à dire que Conspiracy Watch n’a pas convaincu grand monde ?
Le Monde Diplomatique pourrait, quoi qu’il en soit, les attendre au tournant. Ils avaient dénoncé la méthodologie biaisée d’un sondage de l’Ifop en 2017 sur l’étendue du complotisme en France, commandé par… Conspiracy Watch et la Fondation Jean-Jaurès, proche du proche du Parti Socialiste. Et de constater : « Son site (Conspiracy watch) relève davantage du blog collectif que d’un quelconque “observatoire” » Fact-checking ? C’est plutôt « la police de l’information » que retiendra Benoît Bréville au téléphone, le directeur de la rédaction du Diplo.
Louison Lecourt
27.02.2026 à 00:19

Aude Lancelin a reçu François Asselineau, président de l’UPR, qui plaide depuis de nombreuses années pour la sortie de la France de l’UE, de l’euro et de l’OTAN. Candidat à la présidentielle 2017, et déjà engagé dans la perspective d’une candidature en 2027, il est la figure politique française la plus suivie sur YouTube, aux côtés de Jean-Luc Mélenchon.
Au menu : affaire Epstein, présidentielle 2027 et climat délétère dans les médias et dans tout le pays, après la mort de Quentin Deranque, jeune militant de droite, lynché par des membres de la Jeune Garde, ligue antifasciste liée à LFI par l’intermédiaire du député Raphaël Arnault.
À un an d’une présidentielle décisive, certains réclament la dissolution de LFI. Le débat public se durcit dans une France que d’aucuns décrivent comme « l’homme malade » de l’Europe, tandis que les médias dominants préparent le terrain à une prise de pouvoir du RN.
24.02.2026 à 21:53

Mardi 24 février à 20h30 dans le douzième épisode de l’Explication, Aude Lancelin et François Bégaudeau ont reçu Raphaël Liogier, philosophe et sociologue, professeur à Sciences Po Aix et chercheur au Sophiapol de Université Paris-Nanterre. Auteur d’une œuvre importante consacrée aux fractures spirituelles, technologiques et médiatiques de notre temps, il publie aux Les Liens qui Libèrent « Success. L’industrialisation du mensonge ». Il y affirme que la société du spectacle est déjà révolue : nous sommes entrés dans une ère où l’anxiété de l’effondrement a remplacé le goût de l’avenir, où les humains deviennent des profils gérés par masses algorithmiques. Une époque si violente psychiquement que le mensonge intégral à soi-même et aux autres serait devenu indispensable au fonctionnement général.
20.02.2026 à 12:21

Comment expliquer, face à la réaffirmation des ambitions impérialistes de l’Allemagne, la pusillanimité de la France ? Le texte qui va suivre est le volet II de celui déjà publié par QG
La réalité du couple franco-allemand : une alliance de classes sous parapluie monétaire
En contrepartie de la réunification et de l’élargissement à l’Est, dans une version actualisée du « Drang nach Osten », François Mitterrand, qui maintint la France dans le système monétaire européen en 1983 sous la pression d’une Allemagne échaudée par les mesures successives de dévaluation du franc, lui arracha le partage de son « parapluie monétaire ». Trente ans après le Traité de l’Elysée de 1963, les deux pays scellaient ainsi un nouveau pacte tacite aux termes duquel la grande bourgeoisie française, convertie à la nouvelle foi du capital financier, lia son destin à celui de la zone Deutschemark rebaptisée, à des fins de propagande, zone euro. La stabilité offerte par une monnaie unique aux vertus anti-inflationnistes favorables aux intérêts du capital financier a rendu possible l’essor international de la place financière de Paris, restructurée et modernisée par le gouvernement socialiste au mitan des années 1980 avec des subsides publics, dans le cadre de nationalisations aux objectifs dévoyés. Le large mouvement de privatisation et de concentration du secteur mené sous la houlette de l’Etat français dans la décennie suivante acheva de préparer les grandes banques françaises à l’entrée en vigueur de la zone euro et la conquête de nouveaux marchés.

Le nouveau rêve impérial des élites françaises, formé sur le dos des travailleurs, put dès lors s’incarner dans cet espace sans territoire soumis au principe sacré et inviolable de la libre circulation du capital et de la marchandise1.
Détournant son regard de la France pour le tendre vers de nouveaux horizons, la place financière de Paris vit dans la création d’un marché obligataire profond, liquide et stable un levier au service de son expansion internationale tandis que l’Etat, dans un donnant-donnant conforme aux traditions françaises du capitalisme de connivence, profita de l’accès à ce vaste marché de placement de titres de dette publique pour atténuer les effets de la désindustrialisation2. Le titre-phare du Trésor français, l’Obligation Assimilable du Trésor (OAT), apprécié par les investisseurs pour sa qualité et sa liquidité, fut ainsi lancée en 1985 dans la foulée des réformes dites de « désintermédiation financière ». Banques, compagnies d’assurance et fonds de gestion d’actifs se mirent alors, par le truchement de l’Etat, à prêter aux ménages frappés par la mue du capitalisme français en capitalisme « stato-consumériste », selon l’expression lumineuse quoiqu’imparfaite de Jérôme Fourquet3. Désindustrialisation, transferts sociaux palliatifs, endettement public et gonflement du capital financier forment une seule et même séquence marquant le triomphe de la grande bourgeoisie financière4.
L’accord objectif qu’elle a conclu avec la grande bourgeoisie industrielle allemande, avec le concours d’un Etat français qu’elle a littéralement colonisé, a entrainé une surspécialisation de l’économie française et une segmentation croissante du marché du travail entre, d’un côté du spectre, des emplois parasitaires hautement rémunérés dans les services financiers et, de l’autre, des emplois dédiés à la circulation de la marchandise, en particulier dans les secteurs de la logistique et de la grande distribution où la sous-traitance est devenue la règle. La prolifération d’emplois disqualifiés et privés d’un réel pouvoir de négociation s’y conjugue à une intensification de l’exploitation salariale. Le trader et le livreur à vélo, avec au milieu des emplois d’encadrement bureaucratique en voie d’automatisation accélérée, sont les deux faces de la même mutation du capitalisme, dont la France est sans doute le parangon européen, voire mondial. Tandis que le nombre de départs à l’étranger de jeunes diplômés des filières d’ingénieurs ne cesse d’augmenter, faute de débouchés professionnels5, les écarts de patrimoine bondissent dans un pays vieillissant prisonnier de ses passions rentières. Sous la verrue dorée de la place financière de Paris couve une économie digne d’un pays du tiers-monde.
Au revers de cette surspécialisation, se doublant de libéralités fiscales accordées, au nom de « l’attractivité » et du « ruissellement », à une classe parasitaire gavée par les rendements soutenus du capital financier, se poursuivent le démantèlement des capacités de production industrielle et l’étiolement de filières agricoles entières, principalement dans l’élevage. Après la filière ovine, durement affectée par le récent accord de libre-échange avec la Nouvelle-Zélande, et la filière avicole qui subit de plein fouet l’abaissement des droits de douanes avec l’Ukraine, c’est au tour de la filière bovine d’être bousculée par l’accord avec le Mercosur. Autrefois deuxième exportateur mondial, la France peine désormais à équilibrer sa balance commerciale agricole et se console avec ses vins et spiritueux. Hormis les secteurs industriels stratégiques, directement associés aux grandes commandes publiques et aux contrats export qu’ils arrachent grâce à l’entregent de l’Etat (nucléaire, aéronautique et défense), celui-ci a délibérément consenti à priver la France d’une base productive souveraine. Dans ces conditions, la dépendance de la France à l’étranger et à une dette publique dont les créanciers sont protégés de l’inflation ne saurait rencontrer la moindre limite.
Au revers de la « construction européenne », la prise de pouvoir en France de la bourgeoisie d’affaires
L’Union européenne (UE) revêt fondamentalement une forme impériale, celle d’un Empire mou fondé sur la subordination de périphéries à un réseau de centres décisionnels garantissant les droits de la marchandise et du capital. A défaut d’être un ensemble politique homogène, doté a minima d’un véritable budget « redistributif » contribuant à incarner un « intérêt commun », elle se présente comme un espace marchand fragmenté et hiérarchisé. A rebours des discours lénifiants sur « l’Europe-puissance », l’unification des marchés européens, menée sous la férule des fractions dominantes de la bourgeoisie, non seulement n’interdit pas, mais accélère l’accroissement des rivalités intra-européennes. Aussi parler « d’industrie européenne » ou de « défense européenne » n’a-t-il aucun sens, sinon à des fins de propagande, telle que dispensée par les élites françaises.
Chacune armée et tractée par ses forces sociales dirigeantes, la bourgeoisie d’affaires pour l’une et la bourgeoisie industrielle pour l’autre, la France et l’Allemagne jouèrent leur propre partition. Quand l’industrie allemande resserrait ses chaines de production continentales autour d’elle, avant même la chute du Mur de Berlin6, la bourgeoisie française voyait dans le marché unique un tremplin pour son internationalisation. De fait, la détention capitalistique et les chaînes de valeur des grandes entreprises françaises offrent un degré d’ouverture et d’extraversion parmi les plus élevés des grandes économies. C’est le cas, en particulier, des entreprises du secteur automobile qui firent le choix de délocaliser entièrement leurs chaines de production dans des marchés intégrés – Renault en Amérique latine, par exemple – quand leurs homologues allemandes entreprirent de rapatrier sur leur territoire la valeur ajoutée créée par leurs sous-traitants implantés dans les PECO.

Là où « l’aristocratie ouvrière » allemande fut directement associée aux appétits du grand patronat allemand, les ouvriers français furent priés de se réjouir de la réussite internationale – et actionnariale – de grands groupes qui délocalisaient leurs emplois sans se sentir tenus d’assurer un réel retour industriel ni d’acquitter leurs impôts en France. Bénéficiant de l’appui militaire, diplomatique et financier de l’Etat7, le groupe TotalEnergies, dont le capital devrait bientôt devenir majoritairement américain, constitue le modèle chimiquement pur de ce qu’il faut bien appeler une trahison des classes dirigeantes.
Dans la guerre de classes, l’Allemagne fit ainsi, comme jadis Bismarck à travers ses « lois sociales », le choix de l’association d’une partie de la classe ouvrière, la France celui de sa liquidation. Le recours généralisé à l’endettement et les promesses désinflationnistes offertes par le libre-échange y formèrent les conditions d’une paix sociale aussi désarmante que précaire. Solvabiliser la demande des ménages au moyen d’un traitement palliatif par la dette eut une vertu essentielle : prévenir toute velléité de résistance au sein de la classe ouvrière en cours d’éradication en la plaçant sous perfusion des subsides de l’Etat et du prodigue marché.
La « construction européenne » fut ainsi le nom donné en France à la prise de pouvoir de la grande bourgeoisie d’affaires. En 2017, elle a placé, à la faveur d’un Coup d’Etat médiatico-financier aux ramifications judiciaires, son homme-lige en la personne d’Emmanuel Macron qui illustre, à lui seul, la fusion des intérêts de la technocratie d’Etat et de l’oligarchie financière. De même que l’Allemagne industrielle cherche aujourd’hui à réduire sa dépendance au marché américain, la France financiarisée, à peine remise de ses illusions transatlantiques, voit dans la poursuite de l’unification des marchés de capitaux européens et le décloisonnement du secteur bancaire à l’échelle continentale une opportunité pour positionner les grands acteurs de la place de Paris dans la course pour la captation et la réorientation des excédents d’épargne vers le marché européen. Depuis 2017, dans le secret des alcôves technocratiques à Bruxelles, elle ne cesse d’appeler, sur le modèle des grandes réformes bancaires et financières des années 1980 et 1990, à une consolidation du secteur bancaire européen, qu’elle juge encore trop fragmenté, cloisonné et prisonnier de logiques nationales8. Elle plaide aussi activement, à la suite des rapports Noyer et Draghi sur le financement de l’économie, en faveur d’une standardisation des produits d’épargne, en lien avec l’essor des fonds de retraite par capitalisation, et d’un assouplissement des règles de « titrisation » des créances bancaires en titres négociables sur les marchés. Les banques et fonds d’investissement français entendent bien entendu en tirer profit et jouer un rôle de premier plan dans le financement du réarmement européen. Sous ce rapport, les propos tenus par Emmanuel Macron au dernier sommet de Davos, qui enferment l’essence même de son projet depuis 2017, sont suffisamment clairs pour se passer de commentaires9. Dans le même dessein, Emmanuel Macron, comme jadis Mitterrand avec l’euro, tente à nouveau de « clouer la main » d’une Allemagne réticente par la création d’une dette publique commune, mais sans apporter cette fois-ci de contrepartie, sinon peut-être celle tirée d’un partage de la dissuasion nucléaire ou du siège au Conseil de Sécurité de l’ONU…
Et à la fin, c’est l’Allemagne qui gagne
Loin d’être des formulations antagonistes, solidarité de classe transnationale autour de l’euro et rivalités industrielles au sein de l’UE s’articulent aux intérêts bien compris de chaque fraction des bourgeoisies nationales s’appuyant l’une sur l’autre pour poursuivre ses propres objectifs. A l’ombre d’une bourgeoisie financière accrochée comme une sangsue au dos de l’euro-Deutschemark, la bourgeoisie industrielle halée par des géants de l’armement associés à l’Etat mord le mollet de son voisin allemand sur les marchés européens de l’armement. Avec un succès assez relatif, pour le moment. Le pivot militaire européen de la France sous conduite du capital financier se lit, à cet égard, au prisme de son pivot financier.
A la puissance industrielle et commerciale de l’Allemagne, la France oppose celle de son complexe techno-financier et de sa base industrielle et technologique de défense (BITD). L’enjeu pour les deux puissances rivales se résume désormais à savoir qui de la France ou de l’Allemagne s’imposera comme le primus inter pares européen, face à la Russie notamment10 dont elles cherchent discrètement à se rapprocher dans la perspective de la fin du conflit en Ukraine11. La rivalité franco-allemande, mise en sourdine par les appels tonitruants quoique chimériques à une « Europe de la défense » et à « l’autonomie stratégique », est attisée par les perspectives de commandes liées à la hausse des dépenses militaires des pays de l’OTAN. Dans un chassé-croisé entre les deux pays, la France a entrepris de réorienter ses exportations militaires vers le continent européen. Traditionnellement arrimée à des contrats export hors Europe et OTAN, sa politique étrangère se recentre désormais sur le continent, et donc sur les normes de fabrication édictées dans les conclaves de l’alliance militaire transatlantique.
Après s’être efforcée de torpiller l’industrie nucléaire française12, l’Allemagne, ne ménage aucun effort pour barrer la route à son voisin. Les cinq projets du Fonds européen de défense (FED) poursuivis en 2024 sous coordination allemande font travailler quarante-neuf entreprises, mais seulement trois entités françaises. Tous les projets communs d’armement franco-allemands (avion de chasse SCAF, char de combat EMBT, EuroDrone porté par Airbus, Maritime Airborne Warfare Systems, etc.) ont d’ailleurs tous été abandonnés ou sont sur le point de l’être. Brisant un tabou hérité de la seconde guerre mondiale, le ministre allemand de la défense, Boris Pistorius, a récemment plaidé pour une participation de l’Etat au capital des entreprises du secteur, notamment à celui de KNDS afin d’y contrer l’influence française (50% du capital)13. Même lorsque ses entreprises d’armement ne sont pas en mesure de répondre aux besoins de leurs clients ou de son armée, l’Allemagne privilégie, pour elle-même ou sur des marchés tiers, l’achat d’armements américains au détriment de ses concurrents français. Ainsi, dans la continuité de ses manœuvres dirigées contre la France autour du règlement dit « EDIP », elle s’est fermement opposée, au nom de l’urgence, au souhait de la France de conditionner à l’achat d’armements européens le prêt de l’UE à l’Ukraine de 90 milliards d’euros. Elle peut compter sur le soutien de son allié polonais qui consacre 5% de son PIB aux dépenses militaires. Principal bénéficiaire (30%) du programme européen SAFE (Security action for Europe) visant à renforcer l’industrie de défense grâce à un emprunt de 150 milliards d’euros garanti par les Etats membres, la Pologne plaide activement pour s’affranchir de l’obligation d’acheter des armes comportant 65% de composants européens, invoquant l’indisponibilité de solutions européennes « sur étagère ». De fait, les Etats-Unis continuent à tirer leur épingle du jeu14.

A l’instar de l’Allemagne, la France a transformé la guerre en Ukraine et les annonces de réarmement en opportunités commerciales pour son complexe militaro-industriel. Une fois la guerre terminée, l’Ukraine sera bien entendu incapable d’honorer les dettes souscrites auprès de créanciers occidentaux avec la garantie des Etats, c’est-à-dire des contribuables, pour acheter des armes. Comme dans une procédure de liquidation, les parts de marché attribuées aux puissances rivales pendant et après la guerre se mesureront au trébuchet de leur contribution financière à l’effort de guerre en leur qualité de créanciers ou de donateurs. A ce jeu-là, Américains (via notamment la réactivation de la loi « prêt-bail ») et Allemands ont plusieurs longueurs d’avance sur la France qui peut toutefois se féliciter d’avoir réussi à placer l’ami du Président, M. Xavier Niel, à la tête du deuxième opérateur ukrainien de télécoms grâce à un prêt de bailleurs multilatéraux européens. Dans une Europe sous hégémonie allemande, la France ne peut espérer remporter que quelques contrats dans les secteurs sur lesquels l’Etat exerce un contrôle et auxquels il apporte son appui financier au moyen notamment des dispositifs de soutien export.
Face à l’essor du complexe militaro-industriel allemand, l’Etat s’efforce d’articuler les intérêts des bourgeoisies financière et industrielle, en encourageant toutes les initiatives destinées à drainer les capitaux vers le secteur de l’armement, à l’image du lancement par la banque publique Bpifrance du fonds de défense Findinvest grâce auquel les rentiers français pourront démontrer, à défaut de mourir pour la patrie, leur patriotisme sonnant et trébuchant15. Le secteur privé n’est pas en reste. Au 30 juin 2025, les six plus grandes banques françaises avaient accordé 45 milliards d’euros de financement aux entreprises de défense française, soit une hausse de 75% par rapport au premier semestre 2021 et de 22% par rapport au premier semestre 2024. Les grands fonds de gestion d’actifs sont également sur le pied de guerre, à l’image de Tikehau Capital et de son fonds « Tikehau Défense et Sécurité », entièrement dédié à la défense, la cybersécurité et la sécurité.
Si la grande bourgeoisie d’affaires sait prêter main forte aux grands industriels français, elle n’en demeure pas moins soucieuse de ses propres intérêts et leur rappelle, à l’occasion, qui est le véritable maître. Contrairement à eux, qui demeurent tributaires des commandes de l’Etat et de son réseau diplomatique, elle se sent, par la nature même de ses activités et de ses alliances capitalistiques euro-américaines, moins obligée par l’Etat que par des liens de solidarité façonnés par les marchés transatlantiques de capitaux et l’exposition au dollar. Ces liens de solidarité s’expriment notamment à travers l’extrême sensibilité du secteur financier français à l’extraterritorialité du droit américain, à la suite notamment des amendes infligées à la BNP et à la Société générale sous la présidence de Barack Obama16. Il arrive ainsi que les joyeuses noces célébrées sous les auspices de l’Etat entre banquiers et industriels virent à la scène de ménage dont les éclats se font entendre jusque dans les couloirs des ministères. Encore récemment, Bercy, porte-voix de la place financière de Paris, a su triompher des réticences de la Direction générale de l’armement, relais des intérêts de la BITD, pour autoriser la cession à l’américain Loar Group de LMB Aerospace, une société française qui produit des ventilateurs équipant notamment les Rafale, les sous-marins nucléaires ou le porte-avions Charles-de-Gaulle. Il faut dire que le PDG de ladite entreprise avait élu domicile aux Etats-Unis dès 2016… Le quotidien Le Monde résumait assez bien l’enjeu aux airs de règlement de comptes familial : « Pour le ministère de l’économie et celui des armées, l’équilibre est complexe. Au moment où ils poussent pour que banques, assureurs et fonds d’investissement s’engagent plus dans le financement de la défense pour accélérer le réarmement de la France, interdire tout mouvement au capital d’entreprises du secteur pourrait être perçu comme un repoussoir pour ces investisseurs »17. L’attractivité de la place financière de Paris, dans la patrie de « Choose France », voilà la grande affaire. Quitte à laisser le pays être balloté par les courants capricieux de la finance mondialisée…
Le rêve impérial contre la Nation
L’Union européenne n’a pu exister que par la volonté d’une puissance américaine hégémonique. Ses jours sont probablement comptés car les équilibres qui l’ont vu naître et se développer sont rompus. Pour la France, où la grande bourgeoisie financière s’est emparée du pouvoir en adossant ses intérêts de classe à la zone Euro-Deutschemark, au prix d’un démantèlement des capacités de production françaises – hormis dans certains secteurs stratégiques -, le réveil post-fukuyamesque sera douloureux – quoiqu’il advienne – et même fatal, si elle renonce à organiser sa sortie du carcan européen.
L’exacerbation des rivalités impérialistes laisse augurer un resserrement impérial des chaines de valeur dans les secteurs stratégiques de la défense, de l’énergie et de la logistique. Les nations-empires – les Etats-Unis, la Chine et la Russie, dans une moindre mesure – partent avec un avantage. Au sein de l’UE, en revanche, il n’y aura pas de place pour trois, ni même deux États. Aussi longtemps que la France persistera à se maintenir dans les traités européens et la zone euro, ses marges de manœuvre demeureront solidaires de ce pacte passé entre les fractions motrices des bourgeoisies française et allemande. Portée vers de nouveaux horizons, la grande bourgeoisie d’affaires française a trouvé dans les marchés mondiaux de capitaux un espace de projection impérial déterritorialisé quand l’Allemagne, à l’appui de sa grande bourgeoisie industrielle, s’apprête à prendre en main la destinée du continent européen. Si l’UE survit à la rupture des équilibres mondiaux et au réveil des empires, elle sera allemande.
S’il y a bien une constante dans l’histoire des élites françaises depuis 1871, c’est leur propension à trahir les intérêts fondamentaux de la nation dès lors que leurs intérêts de classe sont menacés. Arraisonnées par les tenants d’un capital financier dont les intérêts matériels se confondent avec ceux d’une technocratie d’État encline à privilégier ses lucratives perspectives de carrière sur toute autre considération, elles ont fait le choix d’assujettir la France à un espace impérial pour y abriter leur propre impérialisme de second, voire de troisième rang. Tel un balancier de la trahison, après avoir regardé vers l’Ouest, elles regardent de nouveau vers l’Est.
Marc de Sovakhine, haut fonctionnaire écrivant sous pseudonyme
1Marc de Sovakhine, « L’étrange débâcle », QG Média, 28 novembre 2024.
2Voir Benjamin Lemoine, L’ordre de la dette, La Découverte, 17/03/2016, 303 p.
3Jérôme Fourquet : « L’État-guichet, un modèle à bout de souffle dans une France qui a cessé de produire » Le Figaro, 12 mai 2024.
4Marc de Sovakhine, « Sortir du piège de la dette » (I et II), QG Média, 4-7 mars 2021.
5« Toujours plus de jeunes ingénieurs quittent la France pour travailler à l’étranger », La Tribune, 1er octobre 2025 ; « De la France vers le monde : que révèle l’augmentation de l’émigration française ? », Trésor-Eco, DG Trésor, 14 janvier 2021.
6Le régime dit de « perfectionnement passif » fut codifié en droit européen dès 1986. Il autorisait l’exportation temporaire d’un bien intermédiaire ou de pièces détachées dans un pays non membre pour y être transformé avant d’être réimporté en Allemagne en bénéficiant d’une exemption partielle ou totale de droits de douane. Voir notamment Pierre Rimbert, « Le Saint Empire économique allemand », Le Monde diplomatique, février 2018.
7« Comment TotalEnergies et la diplomatie française travaillent main dans la main », Le Monde, 23 mai 2024.
8« Golden power : l’Italie dans le viseur de Bruxelles après avoir coulé l’OPA d’UniCredit », Les Echos, 21 novembre 2025.
9« Nous n’avons pas assez d’investissements privés. C’est une des principales différences. Comme européens, nous avons de l’épargne. Bien plus que les États-Unis d’ailleurs. Mais cette épargne est surinvestie en obligations et parfois en actions mais hors d’Europe. C’est la raison pour laquelle notre priorité absolue doit être le programme de titrisation. Il est prêt. Nous devons en accélérer la mise en œuvre. Deuxièmement, l’union des marchés des capitaux. Précisément pour accroître l’intégration et la simplification, tout en disposant d’une union des marchés des capitaux efficace permettant d’investir beaucoup plus et d’utiliser notre épargne pour investir dans l’innovation et les actions en Europe. Ce programme constitue pour moi une priorité absolue. Autant pour l’Europe que pour l’ensemble du monde. Et il doit être mis en œuvre dans les mois à venir car il est essentiel d’aller vite. La France est déterminée à mettre en œuvre ce programme. Nous travaillons en étroite coopération avec notre partenaire clé. Dans le même temps, notre objectif pour la France est de stabiliser nos résultats et notre approche macroéconomique afin de rester le pays très attractif que nous sommes déjà. Depuis six ans, nous sommes le pays européen le plus attractif. Et de consolider nos profondes réformes structurelles comme notre atout majeur. »
10Marc de Sovakhine, « Si vis Europam, para bellum », QG Média, 7 avril 2025.
11« Donald Trump refuse la proposition d’un G7 à Paris avec les Russes », La Presse, 20 janvier 2026. « Germany’s Merz joins calls for Europe to restart contacts with Putin », Intrellinews, 15 janvier 2026.
12« Rapport d’alerte – Ingérence des fondations politiques allemandes et sabotage de la filière nucléaire française », Ecole de guerre économique, 23 juin 2023.
13« Boris Pistorius plädiert für Staatsbeteiligungen in Rüstungsindustrie », Die Zeit, 5 octobre 2025.
14Selon le SIPRI, depuis 2020, les exportations d’armes américaines ont bondi de +322% vers l’Europe qui absorbe 35% des exportations américaines (contre 13% en 2010). Au sein des pays de l’OTAN, 64% des importations d’armes européennes proviennent d’outre-Atlantique.
16 « Extraterritorialité du droit : quand le « lawfare » sert la guerre économique », Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), 4 septembre 2023.
17 « Le gouvernement tente d’éteindre la polémique sur la vente de l’entreprise de défense LMB à l’américain Loar », Le Monde, 28 janvier 2026.
19.02.2026 à 21:10

On estime que le blanchiment d’argent représente entre 2 et 5 % du PIB mondial. Une machine invisible qui finance le crime organisé, déstabilise les États et fausse les règles du jeu économique. Comment l’argent sale devient-il propre ? Quelles sont les nouvelles techniques de blanchiment ? Pour en parler, François Boulo a reçu Éric Percheron, chercheur associé à l’IRIS et expert en sécurité financière, auteur de « Les Blanchisseurs, Argent sale et cols blancs » (Max Milo). Un entretien très informé, avec un spécialiste du sujet, qui a passé plus de 30 ans dans le monde de la banque à traquer ces flux financiers opaques. Avec lui, nous découvrons pourquoi le blanchiment est le cordon ombilical du crime, comment l’immobilier et le marché de l’art sont devenus des terrains privilégiés de la circulation de l’argent sale, et pourquoi les régulations échouent à lui faire échec.
16.02.2026 à 22:59

Plus une journée sans qu’une tête ne tombe des deux côtés de l’Atlantique, ou qu’une révélation sordide ne vienne compléter le terrible bilan du réseau Epstein, longtemps réduit à un pur fantasme conspirationniste. Pourquoi un déballage aussi massif que tardif, à l’initiative de Donald Trump ? Jusqu’où iront les révélations, sachant que des millions de documents restent à livrer, et que de nombreux autres ont été publiés caviardés ? Que dit cette affaire d’une fraction de l’hyper classe mondiale qui avait jusqu’ici pu croire agir en toute impunité? Quelles en seront les conséquences politiques et symboliques: feu de paille, aussi intense que rapidement circonscrit, ou défiance mondiale durable à l’égard des puissants? Pour en parler, Harold Bernat et Aude Lancelin ont reçu Régis Le Sommier, directeur d’Omerta, ex-numéro 2 de Paris Match et correspondant aux États-Unis.
10.02.2026 à 22:00

La guerre en Ukraine ne faiblit pas, le Proche-Orient est explosif, et la confrontation entre grandes puissances s’intensifie sur tous les plans: énergie, nouvelles technologies, et bien sûr sécurité et armement.
Dans ce contexte international de plus en plus tendu, une question devrait être au cœur du débat à l’approche de la présidentielle 2027: la France est-elle encore souveraine? Militairement, diplomatiquement, économiquement… Ou bien est-elle prise dans des dépendances, des allégeances, des influences qui entravent sa liberté d’action et les intérêts de son peuple ?
Pour en parler, Aude Lancelin a reçu Marc Endeweld, journaliste d’investigation, auteur de nombreux livres d’enquête, parmi lesquels « L’Emprise. La France sous influence » ou encore « Le grand manipulateur. Les réseaux secrets de Macron », aux éditions du Seuil. Un des meilleurs connaisseurs des réseaux de pouvoir en France et de leurs ramifications internationales.
09.02.2026 à 17:57

Et si en février, on désinstallait les applications de réseaux sociaux de notre téléphone ? C’est le défi que s’est proposé de relever « OFF February », une initiative du mouvement international OFF, porté initialement par plus de 300 personnalités, qui depuis 2024 alerte sur la nocivité de l’hyperconnexion. Le lien entre le temps passé sur les écrans et la détérioration de la santé mentale n’est en effet plus à démontrer. N’en déplaise aux GAFAM, la riposte aujourd’hui s’intensifie, portée par les citoyens et relayée par la classe politique. Le vote de la proposition de loi visant à interdire l’usage des réseaux sociaux aux moins de 15 ans en est l’illustration. En ligne de mire, un objectif: reprendre le contrôle de nos vies.


Les ravages de l’hyperconnexion
Pas un jour sans une nouvelle illustration des ravages provoqués par l’addiction aux écrans. Dans le pire des cas, cela donne des enfants qui en viennent à attenter à leurs jours, ou à se laisser dépérir, et dont les mères attaquent aujourd’hui en justice la plateforme chinoise TikTok qu’elles accusent de les avoir manipulés comme le journal « Libération » le rapportait récemment. Dans un registre moins dramatique, des cohortes de voyageurs zombies dégainant leur smartphone à peine installés dans le métro. Aujourd’hui, les Français passent en moyenne 1h48 par jour sur les réseaux sociaux. Une statistique qui explose chez les adolescents: 42% des 12-17 ans passent entre 2 heures et 5 heures par jour sur leur smartphone.
Les exemples sont légion, les chiffres éloquents, et les données scientifiques sans appel: « Depuis des années, de nombreuses études montrent un lien de corrélation entre le temps passé sur les réseaux et le pourcentage d’anxiété, de dépression, et de prévalence des problèmes de santé mentale » indique Diego Hidalgo, auteur de « Anesthésiés » et de « Reprendre le contrôle » (tous deux publiés par FYP éditions), fondateur du mouvement OFF. A contrario, quand on retire le téléphone des mains de son utilisateur, les bienfaits sont immédiats : « Une étude de l’université d’Oxford a provoqué un sevrage numérique de 14 jours pour voir ce qui se passait. Au bout de deux semaines, 92% des participants avaient constaté une amélioration de leur santé mental, de leur bien-être en général, et de leur capacité d’attention ».
De même, il est démontré « que plus on donne un smartphone tard à un enfant mineur, plus robuste sera sa santé mentale quand il attendra l’âge adulte » poursuit Diego Hidalgo. Sauf que pour le moment, le déclin cognitif, s’il n’a rien d’inexorable, est avéré. Voir à ce sujet l’essai du psychologue social Jonathan Haidt, « Génération anxieuse. Comment les réseaux sociaux menacent la santé mentale des jeunes », que viennent de publier en France les éditions des Arènes, déjà phénomène de librairie aux Etats-Unis.
Si tous les voyants sont au rouge, pourquoi alors ces plateformes ne sont-elles pas davantage régulées ? « Quand on voit le nombre d’actions prises sur des sujets où l’on n’a pas attendu d’avoir la preuve d’un lien de causalité pour agir, est-il encore utile d’avoir ce débat scientifique aujourd’hui résolu ? Il est évident que s’il n’y avait pas autant d’intérêts industriels en jeu, on n’en serait pas là » alerte Diego Hidalgo. Les intérêts industriels, voilà qui est dit. Dans une économie de l’attention toujours plus vorace, plus rien n’arrête les géants du numérique qui n’ont de cesse de développer les algorithmes les plus pointus à seule fin de rendre captifs leurs utilisateurs, dans le même temps qu’ils éloignent leurs propres enfants des écrans. « Aujourd’hui, la technologie est développée pour exploiter les vulnérabilités » dénonce le jeune fondateur de OFF, très investi.
Et comme les mêmes, en outre, sont prescripteurs en matière d’information, on ne s’étonne pas de la discrétion avec laquelle est rapporté le combat de ceux qui se mettent en travers de leur route : « La bataille culturelle pour la déconnexion est engagée depuis de longues années, mais elle reste aujourd’hui peu visible dans les médias principaux en raison de la dépendance de ces derniers à des acteurs dont les intérêts ne sont pas ceux que l’on défend, déplore Florent Souillot, cofondateur et président de l’association « Lève les Yeux ! », partenaire de l’événement de ce mois de février.


La mobilisation en marche
Dans les Bouches-du-Rhône, où elle est installée, mais aussi à Paris, Nantes, Bordeaux, ou encore à Sète, l’association agit aujourd’hui auprès d’un peu plus de 10.000 enfants chaque année. « Nous avons en particulier une série de dispositifs pour faire de la prévention plus poussée dans les quartiers prioritaires de la ville. Nous intervenons dans des centres sociaux, des écoles, des collèges. Nous expliquons comment les écrans fonctionnent, ce qu’il y a derrière. Et nous proposons des alternatives positives, des défis sans écran, des activités déconnectées » poursuit Florent Souillot.
L’association fait partie du « Collectif Attention », lequel fédère onze associations indépendantes de l’industrie du numérique dans la lutte contre la surexposition aux écrans. En ce moment, le collectif défend – c’était notamment le cas lors des dernières « Assises de l’attention » (La Bellevilloise, 24 janvier 2026) sa Charte municipale « plus d’humains, moins d’écrans » : « La charte liste une série d’actions concrètes à mettre en place au niveau de chaque mairie, en matière de prévention, de formation, mais aussi de régulation des équipements numériques de la ville. Elle prône également un droit à la non connexion administrative, lequel aujourd’hui n’est pas bien appliquée » indique Florent Souillot. Une vingtaine de candidats aux élections municipales l’ont d’ores et déjà signée.
Quant au mouvement OFF, né en 2024 du manifeste du même nom alertant sur les dérives du développement technologique et les moyens d’y remédier, il ne cesse de faire des émules. Il est solidement implanté en France, en Espagne, mais aussi au Royaume-Uni, et travaille notamment main dans la main avec l’association « Smartphone Free Childhood », dont l’une des représentantes aux Etats-Unis, Laura Derrendinger, a fait le déplacement depuis le Vermont pour le lancement de « OFF February ».
Les jeunes, les revoilà. « Nous devrions nous rassembler autour d’un combat simple et essentiel : refuser que l’enfance devienne un marché et que notre jeunesse soit le terrain de jeu des algorithmes » a plaidé la députée Laure Miller en ouvrant la discussion sur la proposition de loi, dont elle est rapporteure, visant à protéger les mineurs des risques auxquels les expose l’utilisation des réseaux sociaux. L’article phare de la proposition prévoyant l’interdiction de l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans vient d’être adopté à l’Assemblée Nationale. Si le texte était définitivement adopté, la France serait, après l’Australie, le deuxième pays à se doter d’une législation aussi restrictive. Les plateformes qui contreviendraient à cette obligation pourraient être passibles d’une sanction allant jusqu’à 6% de leur chiffre d’affaire. Reste à mettre en place un système de vérification d’âge. Des travaux sont actuellement en cours au niveau européen.
Célébrer la vie en dehors des écrans
L’initiative est née du constat que l’action individuelle ne suffit pas : « On peut bien sûr fixer à titre personnel ses propres barrières, moi par exemple, je n’ai jamais eu de smartphone, déclare Diego Hidalgo, mais il faut une telle volonté qu’elles tiennent rarement sur le long terme ». Pourquoi ? « Parce que les plateformes cherchent à entretenir cette Fear of Missing Out, autrement dit, cette peur de passer à côté de quelque chose, or si on est tous déconnectés, ce sera plus facile, on sera porté par le groupe ». Qui plus est, il existerait selon lui aujourd’hui une demande latente de changement : « Une étude de l’université de Chicago montre que les gens seraient prêts à payer collectivement pour que TikTok et Instagram disparaissent ».
OFF February se veut une célébration du temps passé en dehors des réseaux et « de tout ce qu’on peut faire avec, cuisiner, lire, voir des amis, passer du temps avec ses enfants, faire du sport…. ». L’objectif est de « briser l’utilisation impulsive, non intentionnelle, de ces plateformes ». Une marche de 5,04 km, « Walk instead of scroll » (marcher au lieu de scroller, NDLR), aura lieu dès cette première édition dans une dizaine de villes, dont Paris, Marseille, Madrid, et Londres. 5,04 km : soit 180 mètres, la distance que les gens scrollent en moyenne chaque jour, multiplié par 28, le nombre de jours en février. « A travers cette action symbolique, on propose de transposer cette distance parcourue de façon sédentaire et solitaire à l’espace physique ». Tout un symbole.
Anne-Sophie Barreau
Pour aller plus loin : trois questions à Karine de Leusse, psychothérapeute clinicienne, membre du Collectif « Surexposition Écrans », organisation partenaire de « OFF February »


Quelle est la partie visible de l’addiction aux écrans ?
L’axe visible, c’est une addiction aux écrans basée sur la dopamine, la molécule du plaisir. On vient chercher l’individu sur la nouveauté, la stimulation, la récompense, la rapidité. Il en éprouve beaucoup de plaisir, bien plus que ce dont le corps a besoin. L’addiction commence. On en veut encore, encore, et encore. Cela nous met dans un système pulsionnel. Aujourd’hui, les émotions sont en train de disparaître au profit de la pulsion. On ne parvient plus à la retenir. On a besoin d’une réponse immédiate pour soulager quelque chose. La dopamine est l’hormone du plaisir, mais aussi, on le dit moins, celle du soulagement. Le plaisir est anticipé par le soulagement qu’on va avoir en sachant qu’on va être devant un écran. Quand ils rentrent chez eux après l’école, les jeunes disent « je vais faire du TikTok », leur cerveau produit déjà de la dopamine.
Il y a aussi, dites-vous, une partie invisible…
En raison de ce formatage, on en vient à se faire prendre dans l’écran, à oublier sa vie, son histoire. On veut juste être bercé, contenu, emmené ailleurs, avec le doigt, comme on caresse un doudou pour s’endormir, s’apaiser. Sauf que la vie, ce n’est pas j’aime ou je n’aime pas. Ce n’est pas si facile, on ne peut pas échapper aux choses. Donc de quoi a-t-on envie ? De retourner dans l’endroit où on a la main. Aujourd’hui, on nous demande de résister à quelque chose d’irrésistible. Avec des recettes impossibles à tenir. C’est un peu comme si on mettait une personne dépendante à l’alcool dans un bar, en lui disant tu n’y touches pas, mais tu as trois heures où tu peux y aller. Ou quelqu’un de dépendant, dans un casino, en lui disant faites vos jeux.
Quel rapport à la temporalité et au réel en résulte-t-il ?
Aujourd’hui, on a ritualisé le temps d’écran, et dans le même temps, on a déritualisé le réel. Concrètement, on oublie les repas, on dort plus tard… Le seul rituel qui subsiste, c’est je me branche. J’ai nommé cela le fugitisme, l’exil du réel par le numérique. On a affaire à un problème d’addiction autant que de fuite du réel. On voit que le nombre de phobies scolaires augmente parce que l’enfant devient complètement inadapté au réel. Il en a peur, il veut juste se réfugier dans un état régressif où sa pulsion d’angoisse est apaisée. Parce que grandir, ça fait peur, grandir, c’est le temps qui passe. Quand on propose un contenu où il n’y a plus de temporalité, cela veut dire que le temps ne passe pas. Avec « Off February », on cherche à retrouver une temporalité, un matin, un midi, un soir. On veut de nouveau ressentir et redécouvrir des choses. Je suis persuadée que nous allons soigner les écrans par le réel.
Propos recueillis par Anne-Sophie Barreau
05.02.2026 à 21:15

Depuis le 7 octobre, plus de 300 journalistes ont été tués à Gaza, pour certains ciblés alors qu’ils tentaient de documenter une guerre qualifiée de génocide. L’accès à l’information y est strictement contrôlé, les reporters indépendants empêchés, et les voix palestiniennes largement absentes des grands médias internationaux.
Khadija Toufik est reporter indépendante, notamment reporter de guerre en Palestine et en Israël. Elle fait partie des rares journalistes à couvrir la vie des Palestiniens sur des temps longs.
Dans Quartier Libre, elle est revenue sur son travail de terrain dans des zones où filmer peut coûter la vie, où l’information est filtrée, et où le récit dominant se construit loin des territoires occupés. Au-delà du terrain, cet échange est aussi l’occasion d’interroger le journalisme lui-même.