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14.01.2026 à 17:50

« Flatter les banlieues musulmanes » : dans la presse, la cristallisation d'une « évidence »

Pauline Perrenot
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Texte intégral (3448 mots)

Le 3 décembre 2025 sur Franceinfo, face au député Alexis Corbière (L'Après), la journaliste Nathalie Saint-Cricq relayait le procès en antisémitisme contre La France insoumise et postulait l'existence d'un « vote musulman », que le parti politique chercherait donc à séduire par ce biais. Nous sommes revenus, dans un précédent article, sur les fantasmes et la popularisation de longue date de cette obsession médiatique. Réactivé dans le débat public après le 7 octobre 2023 avec une puissance jusque-là inégalée, ce récit a contribué activement à la normalisation médiatique de l'islamophobie, autant qu'il est devenu une arme de disqualification massive de la gauche. Dans ce deuxième volet, nous analysons plus spécifiquement la contribution de la presse écrite à cette double entreprise de dénigrement, engageant la responsabilité des titres « de référence » jusqu'aux télégraphistes de l'extrême droite : un continuum raciste.

« Évidemment, si les journalistes ne peuvent même plus poser ce type de questions, ça va devenir difficile… », se lamentait Pascal Praud devant les critiques adressées à Nathalie Saint-Cricq (CNews, 9/12/2025). Comme on a pu le constater à travers notre zapping qui condensait deux ans d'outrances audiovisuelles sur ce registre, il reste encore beaucoup de marge… Car le moins qu'on puisse dire, c'est qu'à force d'avoir été répété, le leitmotiv de « la quête du vote musulman » et du « communautarisme clientéliste » de LFI s'est installé comme une « évidence » dans le débat public, avec des déclinaisons plus ou moins outrancières et racistes. Tout particulièrement depuis deux ans, à mesure que le parti politique s'est engagé résolument contre le génocide en Palestine, et après avoir assumé des positions à rebours du cadrage médiatico-politique dominant.

« Il flatte les banlieues musulmanes, qui sont facilement anti-israéliennes »

La cristallisation de cette « évidence » s'est aussi jouée dans la presse – nationale, régionale, hebdomadaire –, du JDD à Libération. Le quotidien « de gauche » peut s'enorgueillir d'avoir par exemple publié – parmi de très nombreux articles ayant recyclé ce stigmate [1] – l'un des pamphlets les plus infâmants sur le sujet (30/10/23) :

Serge July : [Jean-Luc Mélenchon] n'est plus dans le schéma de la revendication de deux États pour la même terre, mais dans un tout autre discours, qui est finalement celui du Hamas : les juifs dehors ! À ses yeux, ce pas de côté a ses vertus. La première est que ce diable de Mélenchon […] la joue comme Jean-Marie Le Pen à l'époque […]. Dernier étage de cette fusée diabolique : il flatte les banlieues musulmanes, qui sont facilement anti-israéliennes, et qui glissent parfois dans l'antisémitisme. […] En refusant de traiter le Hamas de terroriste, Jean-Luc Mélenchon flatte sa base électorale.

Par la voix de l'un des maîtres à penser du concept de « nouvel antisémitisme », l'historien Georges Bensoussan, Valeurs actuelles ne dit pas autre chose : « LFI a compris qu'il fallait […] flatter dans les "quartiers" cet antisémitisme culturel qui est "comme dans l'air qu'on respire" […]. LFI traduit en termes électoraux la communautarisation de la société française. » (8/10/2024) Le Point non plus, où à la suite de Serge July, Kamel Daoud prétend analyser comment « Mélenchon mise sur l'antisémitisme » (20/11/2023) :

Kamel Daoud : Ce n'est plus un tabou d'en parler : le vote musulman existe. Mais qu'en faire ? Mélenchon y mise sa carrière à présent en s'engageant dans la voie dangereuse du dopage de la judéophobie ou de sa clientélisation […]. On l'a noté depuis une décennie : Mélenchon « s'islamise ». Il ne se convertit pas, ne se déchausse pas dans les mosquées, ne prie pas la tête vers La Mecque, mais la tête prosternée vers l'électeur français musulman.

« Une stratégie électorale communautaire et islamisée »

« LFI joue avec l'indignité pour conquérir les banlieues » résumera Le JDD (5/06/2024), où l'une des têtes d'affiche de CNews, Gauthier Le Bret, ne prête à LFI qu'une « sincérité électoraliste » : « [Aymeric Caron] emploie les mots de génocide, d'extermination et de ghetto. L'objectif ? Nazifier Israël. Nazifier les juifs. […] Ils ne pensent qu'aux élections et aux votes des quartiers. » Tonalité identique dans L'Express (28/10/24), où l'expert tout-terrain [2] David Khalfa n'hésite pas à comparer Mélenchon aux « révolutionnaires blanquistes qui avaient soutenu le général Boulanger et son antisémitisme virulent » :

David Khalfa : Mélenchon semble reconnaître dans l'antisémitisme politique moderne qu'est l'antisionisme, un élément fédérateur, une « formule populaire » (Drumont) permettant de séduire les nouveaux « damnés de la terre » […]. Cette stratégie politique s'est montrée efficace dans les quartiers populaires où La France insoumise a enregistré des scores très élevés et en nette progression aux élections européennes, grâce notamment à une campagne axée sur la dénonciation du « génocide à Gaza ».

Même hebdomadaire, autre agitateur : convaincu d'avoir décelé une « stratégie électorale insoumise communautaire et islamisée », Raphaël Enthoven mouline ses calomnies ordinaires contre un « mouvement politique simultanément stalinien et islamisé » (L'Express, 3/02/2025). Un lexique délirant qu'il partage avec Éric Naulleau, chantre de l'extrême droite bolloréenne, obnubilé lui aussi par « les quartiers islamisés » que chercherait à amadouer LFI, qu'il qualifie d'ailleurs de « parti de l'étranger » en reprenant une formule à l'histoire résolument antisémite. Ceci dans les pages du Figaro – à l'occasion d'un entretien conjoint avec son ami Éric Zemmour paru sur FigaroVox (16/05/2024) puis reproduit dans Le Figaro Magazine :

Éric Naulleau : Jean-Luc Mélenchon ne se contente pas d'expliquer aux Français musulmans que les banlieues sont en réalité un mélange de Gaza et de territoires occupés, et la France Israël en plus grand […]. L'extrême gauche en général et La France insoumise en particulier n'ont de cesse de légitimer la violence sous toutes ses formes – le message est reçu 5 sur 5 à la fois par les nostalgiques de la révolution et les pillards de banlieue élevés à la dignité de militants politiques et même de Gazaouis par procuration.

Le continuum de la déshumanisation bat son plein…

En roue libre, le racisme est d'ailleurs devenu une grammaire ordinaire au sein des différentes déclinaisons du Figaro, où le spectre « LFI – Gaza – vote des quartiers populaires » fait les gros titres à répétition.

Et les choux gras des « intellectuels » médiatiques (FigaroVox, 20/06/2024) :

Alain Finkielkraut : J'espérais que la monomanie de la France insoumise serait sanctionnée dans les urnes. Il n'en a rien été. Le pari de l'antisémitisme s'est révélé gagnant. Et quand les abstentionnistes des « quartiers populaires » iront voter, son score montera encore. […] [C]e sont les jeunes et fougueux démons du nouvel antisémitisme qui menacent aujourd'hui les Juifs et la République.

Entre deux intertitres outranciers – « Le keffieh et la haine en bandoulière » ; « Des amis très barbus » ; « La Palestine, l'alibi des islamistes » –, Omar Youssef Souleimane soutient lui aussi que « LFI profite de la communauté musulmane pour obtenir des votes » (Le Figaro Magazine, 9/12/2024). Et c'est peu dire si le journaliste-star des (extrêmes) droites – qui va jusqu'à décrire Attac comme « une association liée aux Frères musulmans » ! – met les bouchées doubles pour affoler son lectorat, en relatant par exemple ses interventions dans les établissements scolaires :

Omar Youssef Souleimane : Ils sont majoritairement issus de quartiers populaires, d'origine maghrébine et de confession musulmane. […] Depuis le 7 octobre, de nombreux élèves me confirment ce choix [de voter pour Jean-Luc Mélenchon, NDLR] non seulement pour défendre les musulmans de France, mais aussi ceux de Palestine face à l'occupation israélienne et à la colonisation juive. Ils semblent adopter un discours décolonialiste, celui des mouvements antifas et islamistes.

Du Figaro au Monde : l'activisme raciste en étendard

Exprimée en des termes plus policés – quoique… –, la même obsession ponctue les pages du Monde depuis le 7 octobre 2023. Quand il ne déroule pas le tapis rouge à « ceux qui […] soupçonnent [Jean-Luc Mélenchon] de faire de l'électoralisme dans les quartiers populaires auprès de la population de confession musulmane » (20/04/2024), le quotidien de référence ressasse lui-même le stigmate à haute voix. Le 24 avril 2024, il accuse LFI d'« instrumentaliser le vote des quartiers populaires » et même d'« inciter les électeurs français à s'identifier aux protagonistes de la guerre que mène Israël dans le territoire palestinien ». Quatre jours plus tard, on lit que « M. Mélenchon, qui rêve de conquérir le vote des quartiers populaires, a radicalisé ses positions à mesure que le conflit se durcissait » (28/04/2024). On monte encore d'un cran la semaine suivante, lorsque l'éditorialiste du Monde, Philippe Bernard, fantasme une « stratégie d'exacerbation des ressentiments et de tension, qui semble miser sur la mobilisation conjointe des étudiants politisés et des Français issus de l'immigration » (5/05/2024) :

Philippe Bernard : La gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon croit conquérir les voix musulmanes en faisant de la tragédie de Gaza le centre de sa campagne [...], quitte à s'aliéner de nombreux juifs en confondant « juifs », « Israéliens », « sionistes » et « colonialistes », l'hostilité à l'égard du gouvernement d'Israël et la négation de l'existence de ce pays.

Un an plus tard, Le Monde n'en a visiblement pas terminé. Le « quotidien de référence » aggrave même son cas à travers l'éditorial (anonyme) du 21 mars 2025 :

Le Monde : [Jean-Luc Mélenchon] ne cesse, à des fins électorales, d'adresser des clins d'œil à la partie de la population qui, y compris dans les quartiers populaires, est sensible aux préjugés antijuifs. Cela s'appelle jouer avec le feu, au moment où les massacres commis au cours de l'opération terroriste du 7-Octobre et la guerre à Gaza exacerbent les colères. Cela signifie aussi rompre avec la longue tradition de lutte contre le racisme et l'antisémitisme de la gauche, et renouer avec les dérives antijuives qui n'ont pas toujours épargné cette dernière.

Le journalisme dominant poursuit inlassablement son matraquage. Jusqu'à aujourd'hui. Initiée par le député LR Laurent Wauquiez dans l'objectif – ce sont ses mots – de « démonter la LFI » (CNews/Europe 1, 17/12/2025), la commission d'enquête sur les liens entre les mouvements politiques et « les organisations et réseaux soutenant l'action terroriste ou propageant l'idéologie islamiste » a fait flop. Si Le Monde le reconnaît en indiquant que « l'hypothèse d'une collusion systémique » a été totalement écartée, le journal écarte à son tour ce fait majeur pour lui préférer une autre conclusion :

Débordant de malhonnêteté, l'article à charge ne cesse de pointer du doigt une « stratégie de clientélisme électoral racoleur », « visant à séduire les électeurs musulmans », sans marquer la moindre distance à l'égard des promoteurs de cette thèse, interrogés durant la commission, et dont les propos sont pris pour argent comptant. « [L]e militantisme propalestinien cré[e] un terrain de convergences avec les islamistes », ajoute même Le Monde, avant de lister d'autres thématiques estampillées « suspect » : « Outre la question palestinienne, une vision décoloniale partagée, la défense des minorités ou le rejet de l'islamophobie offrent des sujets de rapprochement. » Peu importent les jugements à l'emporte-pièce ou les angles morts d'un tel parti pris : fort du prêt-à-penser, le journaliste se croit a priori dispensé de toute argumentation – et de rigueur déontologique. Ainsi de cette conclusion, remarquablement étayée :

Comme d'autres auparavant, du PCF à la droite conservatrice, LFI se livre assurément à un clientélisme électoral envers la communauté musulmane. Probablement de manière plus visible, plus virulente et plus systématique que ses prédécesseurs.

Croyons Le Monde sur parole…

« Ratisser les quartiers islamisés »

La nomination de Rima Hassan sur la liste LFI aux élections européennes a cristallisé ce type de commentaire. Le 8 octobre 2024 – dans l'article « En France, un mouvement propalestinien phagocyté par LFI » –, Le Monde en parle d'ailleurs comme d'un « tournant ». Dans un raisonnement fleurant bon le complotisme, Christophe Ayad impute à la juriste une toute-puissance quasi maléfique : ainsi aurait-elle « donné le "la" des positions de LFI sur les événements postérieurs au 7-Octobre à travers ses messages virulents sur les réseaux sociaux » et imposé jusqu'à « l'usage du mot "génocide" » – « devenu systématique » non du fait du consensus scientifique grandissant… mais de Rima Hassan, quel talent ! Le tout concordant d'ailleurs, selon le journaliste, avec la « volonté de [Jean-Luc Mélenchon de] recruter électoralement parmi la communauté arabo-musulmane ». Tout s'emboîte, tout s'explique. « Avec l'arrivée d'Hassan ont ressurgi les accusations contre LFI de mener une stratégie électoraliste en direction des quartiers populaires », expliquait déjà Le Parisien (23/04/2024). Il ne semble plus se trouver personne, au sein des rédactions mainstream, pour contrer de tels rapprochements aux ressorts fondamentalement racistes, omniprésents dans la presse d'extrême droite : « Rima Hassan à la sauce Insoumise n'est qu'un habile cocktail de cynisme visant à ratisser les quartiers islamisés et à enjamber une élection européenne piégeuse. » (Valeurs actuelles, 16/05/2024)

« Avec son flou sur le Hamas, LFI cherche-t-elle le vote des banlieues ? » s'interrogeait encore L'Opinion (19/10/2023), qui fustigera quelques mois plus tard « une stratégie du chaos » à sa Une, analysée par l'un des chroniqueurs stars de CNews, Julien Dray, comme une manière de « recrute[r] des moines soldats en donnant une dimension ethnique à la ghettoïsation sociale »… (22/04/2024) « Difficile de nier […] la dimension communautaire » de la campagne LFI aux européennes, renchérissait Le Nouvel Obs (27/06/2024), qui entreprit d'expliquer à ses lecteurs « comment La France insoumise a séduit les quartiers ». « Selon une enquête Ifop pour "la Croix", 62 % des musulmans se sont prononcés en faveur de LFI », soulignait alors la journaliste, avant de s'autoriser ce commentaire aussi incongru qu'éloquent : « Quel revirement, pour un mouvement né il y a quinze ans sur le principe d'une laïcité intransigeante ! » Misère.

Et interminable naufrage de la presse française, déterminée à ronger son os jusqu'à la moelle. Ainsi, enfin, d'une « enquête » de Marianne parue dans le numéro du 30 janvier 2025, signée Louis Nadau et Hadrien Mathoux, le directeur adjoint qui parle sur les réseaux sociaux comme un militant de la fachosphère [3]. « Tout laisse penser que le mouvement […] franchit le pas qui sépare l'antiracisme du communautarisme en cherchant à mobiliser les électeurs d'origine immigrée par l'instrument de la flatterie identitaire », concluent les deux fins limiers, au terme de (longues) colonnes qui n'auront fait que recycler le prêt-à-penser réactionnaire : « stratégie électorale assumée » ; « à LFI, on pratique le clientélisme » ; « machine de guerre électorale ayant […] abandonné l'universalisme républicain au profit des positions communautaristes » ; « bascule du 7 octobre 2023 » ; « déclarations toujours plus ambiguës » ; « obsession pour Gaza »… Bref, comme aurait pu l'écrire n'importe quel estafier de Bolloré : « La stratégie des Insoumis implique […] [de] ne rien faire qui puisse heurter les sentiments des électeurs ayant des racines étrangères, et surtout pas émettre la moindre critique concernant les régimes, même dictatoriaux, qui gouvernent leurs pays d'origine. » Tout de même… et jusqu'à la nausée.

Pauline Perrenot


[1] Le service politique de Libération s'est fait une spécialité d'entretenir la diabolisation de LFI, notamment sur cette base. L'assimilation du soutien de LFI au peuple palestinien à une volonté de « draguer les quartiers populaires » (23/04/2024) fut omniprésente au cours des deux dernières années : « Cet activisme sur la question gazaouie vaut […] un grand nombre de critiques aux dirigeants mélenchonistes. Depuis des mois, ils sont accusés d'"importer" le conflit israélo-palestinien en France par calcul électoraliste afin de draguer les Français de confession musulmane. » (10/06/2025)

[2] Que nous avons déjà épinglé pour avoir propagé une fake news.

[3] Le 2 décembre, LCP poste sur X l'extrait d'une conférence de presse de LFI, au cours de laquelle Danièle Obono défend la proposition du parti en faveur du « droit de vote et d'éligibilité aux élections locales pour toutes les personnes étrangères résidant en France ». Ce qui inspire spontanément au directeur adjoint de Marianne le commentaire suivant : « Après le "parti de l'étranger", le parti des étrangers. » (Hadrien Mathoux, X, 3/12)

12.01.2026 à 11:54

Venezuela : des médias intoxiqués par la propagande de guerre

Jérémie Younes
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Texte intégral (2987 mots)

L'agression impérialiste des États-Unis contre le Venezuela est venue avec son torrent de mensonges officiels et de propagande militaire, relayés imprudemment – ou activement – par certains médias. Tour d'horizon.

Deux médias états-uniens complices

Un journal, mis au courant de la préparation d'une agression militaire par le gouvernement de son pays, a-t-il le devoir d'en informer ses lecteurs ? C'est la question à 1 million de dollars qu'ont dû se poser les rédactions en chef du New York Times et du Washington Post, samedi 3 janvier, quelques heures avant que les États-Unis ne bombardent Caracas, la capitale du Venezuela. Loin de l'idéal d'un journalisme « quatrième pouvoir », les deux journaux ont fait un choix qui n'est pas inédit dans l'histoire de la propagande de guerre : celui de retenir ce qu'ils savaient « afin de protéger les troupes américaines ».

L'affaire, révélée par le site américain Semafor, n'a pas fait grand bruit, signe que la prise en compte d'autres enjeux que celui de l'information – en l'occurrence, « protéger les troupes américaines » – semble assez acceptée au sein de la profession journalistique. Certains évoquent « la responsabilité » de ces journaux, si leurs révélations avaient coûté la vie à des militaires américains ; d'autres se cachent derrière la pratique usuelle des « informations sous embargo »… mais qui pour noter que ces journaux, en ne révélant pas les intentions guerrières de leur pays, ont joué un rôle (passif) dans le « succès » de l'opération militaire ? Mardi 6 janvier, dans l'émission « This week » (ABC), le secrétaire d'État Marco Rubio n'a pas manqué de « féliciter les médias qui avaient connaissance de l'intervention militaire au Venezuela et qui n'ont pas évoqué ce sujet avant que cette mission soit réalisée », rapporte Le Parisien (6/01). Accablant.

Le New-York Times et le Washington Post n'ont pas fait que retenir leurs informations. Ils ont également, lorsque l'agression militaire s'est effectivement déclenchée, feint de découvrir en direct ce qu'il se passait. Ainsi, le 3 janvier à 3h39 du matin [1], le New-York Times envoie une newsletter à ses lecteurs, titrée : « Breaking news : le Venezuela accuse les États-Unis de mener des attaques sur sa capitale ». Les premiers papiers évoquent des « explosions » entendues à Caracas, et rapportent les « accusations » vénézuéliennes, pour l'instant « non confirmées » par les États-Unis. Ni une ni deux, les effets de cadrage (et de recopiage) se font sentir sur la presse internationale : dès 9h du matin, Le Monde ouvre son live avec ce titre : « EN DIRECT, explosions à Caracas : le Venezuela accuse les Etats-Unis d'une "très grave agression militaire" ». C'est ce même cadrage, formulé dans les mêmes termes, qui donne d'emblée sa Une au quotidien (4-5/01) :

Pendant deux heures, toute la presse française, télé, radio et web, parle « d'explosions entendues à Caracas ». Les titres changent partout sur les coups de 10h45, quand Donald Trump revendique enfin son agression : « EN DIRECT : Donald Trump annonce que Nicolas Maduro a été capturé et confirme les frappes américaines » (Le Monde).

Le Monde pouvait-il s'avancer avant les revendications officielles des USA ? Le Monde était-il obligé de passer en direct sur une telle actualité, alors qu'il n'avait aucune information originale à apporter ? Ces questions sont ouvertes. Mais nous ne pouvons que constater qu'en reproduisant le format d'une chaîne d'information en continu, Le Monde n'a fait qu'en reproduire des biais habituels : précipitations, informations approximatives (« explosions » au lieu de « bombardements »), sur-importance accordée à la parole officielle.

Confusions volontaires

Pour habiller et justifier son intervention militaire, Donald Trump affirme que Nicolas Maduro est un « narco-terroriste », à la tête d'un important « cartel ». Nicolas Maduro est en effet poursuivi aux États-Unis depuis janvier 2020 – à l'époque déjà sous administration Trump – pour « narcotrafic », soupçonné d'être à la tête du « Cartel de Los Soles ». Au cours des mois de menaces des États-Unis contre le Venezuela, qui ont précédé l'agression militaire du 3 janvier, ces allégations ont été maintes fois répétées par l'administration Trump. En juillet 2025, un article des Échos nous informe que « le Trésor américain a décidé un nouveau train de sanctions contre le cartel vénézuélien Los Soles (Les Soleils), […] [qui] a formé un réseau au cœur des forces armées, de la sécurité intérieure et des institutions civiles vénézuéliennes. » De même, le 17 novembre, Ouest-France explique que le « cartel de Los Soles » va être classé comme un « groupe terroriste étranger » par les États-Unis. Le 5 janvier 2026, deux jours après l'attaque, l'ambassadeur américain auprès des Nations Unies, Michael Waltz, réitère devant le conseil d'urgence de sécurité de l'ONU cette accusation : « [Nicolas Maduro] est à la tête d'une vicieuse organisation terroriste étrangère, le Cartel de Los Soles ». Problème... ce cartel n'existe tout simplement pas. Il s'agit d'une expression argotique, d'un idiome forgé par des journalistes vénézuéliens pour désigner la corruption dans l'armée, et aucunement d'une organisation criminelle organisée et hiérarchique [2]. Le tribunal de New-York devant inculper Nicolas Maduro a donc abandonné de le placer à la tête de ce cartel qui n'existe pas, explique le New-York Times (6/01). Le Monde rapporte ce revirement, dans la foulée du NYT : « Venezuela : les Etats-Unis n'accusent plus Nicolas Maduro d'être à la tête du cartel de los Soles » (6/01). Dans son papier, le journal de référence s'en tient à la comparaison entre l'acte d'inculpation de janvier 2020 et celui de janvier 2026, duquel a effectivement disparu l'intenable accusation de diriger un cartel qui n'existe pas… mais le lecteur n'apprend pas que ces mensonges sont encore proférés très officiellement le 5 janvier à l'ONU – soit deux jours après l'abandon de ces poursuites par la justice new-yorkaise.

Extrait de l'intervention de Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès des Nations Unies, devant le conseil de sécurité d'urgence de l'ONU, le 5 janvier 2026 : « C'est pourquoi Maduro était un fugitif de la justice [américaine]. Il est à la tête d'une vicieuse organisation terroriste étrangère, le Cartel de los Soles ».

Il convient toutefois de remarquer que, si cette affiliation fantaisiste au « cartel de los Soles » a prospéré ces derniers mois dans la presse française, à la faveur du relais des déclarations américaines, la plupart des titres qui s'en sont fait l'écho n'étaient pas dupes : « La croisade antidrogue de Trump au Venezuela : une mise en scène absurde » (Libération, 12/12/25) ; « Venezuela : Nicolás Maduro est-il vraiment le "dirigeant" d'un cartel de la drogue comme l'affirme Donald Trump ? » (TV5 Monde, 2/12/25) ; « Pourquoi les États-Unis ciblent un cartel vénézuélien qui n'existe pas » (Le Point, 18/11/25). De même, Le Monde parle dès le 4 janvier, dans son éditorial, de « l'accusation fumeuse de narcoterrorisme ». Ce qui n'empêcha pas, là encore par des effets de cadrage, que le thème du « narcotrafic », du « narcoterrorisme », ou du « narco-État » redevienne central dans les discussions médiatiques qui ont suivi l'agression du 3 janvier. Les occurrences de ces termes à travers la presse sont, en effet, innombrables. Et des journaux qui ne se montraient pas dupes en novembre… plongent en janvier : comme Le Point, sous la plume de Bernard-Henri Lévy (6/01) : « Nicolas Maduro n'était même pas, à dire vrai, chef d'État mais narcotrafiquant à grande échelle, inondant le monde de cocaïne et recyclant l'argent de ce poison pour financer les forces terroristes les plus obscures. » Tout en finesse.

Cette présentation de Nicolas Maduro en criminel international plutôt qu'en chef d'État en fonction a plusieurs avantages pour la propagande de guerre étasunienne : à commencer par le fait de présenter cette action comme une « opération de police » plutôt que comme une opération militaire (illégale à tous les points de vue, national comme international). Là encore, de nombreux journaux français vont se plier au cadrage imposé par la puissance militaire, et chacun va y aller de son petit article : s'agit-il d'une opération de police contre un chef de cartel, ou une d'ingérence militaire ? Sur France Inter, dans la matinale du samedi 3 janvier, le journaliste Éric Biegala, du service international de Radio France, a visiblement tranché : « C'est presque plus une opération de police plutôt qu'une opération de guerre […]. Le président américain précise même que l'opération a été faite en conjonction avec les forces de l'ordre, donc il s'agit bien d'une arrestation. » Le magazine « C ce soir » (France 5) du 5 janvier en fait même son titre : « Maduro : une arrestation légitime ou illégitime ? » Faut-il le rappeler, les commentaires et les questionnements de ce type, qui vont se multiplier les jours suivants, piétinent le droit international. « Le droit international est sans aucune ambiguïté », rappelle Le Monde (5/01) : « La lutte contre le narcotrafic […] ne constitue pas [un] fondement juridique du recours à la force. »

Une opération « magnifique » qui n'a fait « aucun mort »

Un autre biais du traitement journalistique de cet événement, issu lui aussi directement de la propagande militaire américaine, réside dans la focalisation des commentaires non pas sur la violation flagrante du droit international, mais sur la superbe « réussite opérationnelle » de ce « coup ». Durant les premières heures, cet angle va être ultradominant, notamment à la faveur du défilé des généraux en retraite sur les plateaux télé qu'Arrêt sur images a relevé, tous admiratifs de cette démonstration de force. Au lendemain de l'agression militaire, le rédacteur en chef du Parisien, Frédéric Michel, n'y va pas par quatre chemins (4/01) : « Le tour de force du président américain relève du génie », tout simplement. À travers la presse, les « experts-défense » applaudissent : « L'opération spéciale menée contre le dictateur vénézuélien est l'une des plus spectaculaires de l'histoire » pour Jean-Dominique Merchet dans L'Express, « une réussite totale » pour le général Pellistrandi, dans Atlantico (7/01). Sur LCI (5/01), l'éditorialiste du Figaro Renaud Girard se laisse aller : « On aimerait bien, nous Français, être capable de faire une opération aussi belle et aussi magnifique ! » Même tonalité à la Une de La Dépêche (4/01) :

Dès le 3 janvier au matin, à bord de son Air Force One, Donald Trump avait lui-même impulsé ce registre lors d'une interview sur Fox News : « J'ai regardé l'opération, littéralement (sic), comme si c'était un show télévisé… Si vous aviez vu la vitesse, la violence ! […] Je n'avais jamais rien vu de pareil. » Aussi, de nombreux médias français vont se lancer dans le « film » des « opérations ». Ce format du récit minute par minute, mis en scène à grand renfort d'animations graphiques dans les JT, va se retrouver absolument partout, alimentant une spectacularisation de l'information aussi commode pour le pouvoir américain que pour les remplisseurs d'antenne.

Dans une conférence de presse tenue quelques heures plus tard, le président des États-Unis ajoute que l'opération n'a fait « aucun mort » (côté américain). Il ne faudra pas attendre longtemps pour que cette affirmation soit télégraphiée par une vedette de France Info (5/01) : « Cette opération rappelle aussi celle au Panama en 1989, autre scénario rocambolesque, mais des centaines de morts à l'époque alors que cette fois, zéro mort ! », se réjouit la présentatrice de la matinale, Agathe Lambret, face à son invité Bruno Tertrais (encore un « expert-défense »). « Une opération sans perte américaine », dit aussi le JT de France 2 du même jour. Ou comment, « encore une fois[,] complètement invisibilis[er] les victimes anonymes d'un peuple non-occidental », comme le signale Arrêt sur images. En réalité, l'agression militaire étasunienne a coûté la vie à 80 personnes, Vénézuéliens et Cubains, civils et militaires, estime le New-York Times (6/01), qui n'était pas le premier à avancer des chiffres [3]. Mais il ne fallait pas compter sur ces deux carrefours de l'information de service public pour nous l'apprendre.

Lexique en temps de guerre

Enfin, et selon une règle qui n'est pas spécifique à la propagande militaire, de nombreux médias vont privilégier dans leurs titres et leurs articles les mots du pouvoir. En l'occurrence, donc, de Donald Trump. L'on va ainsi parler, comme le président américain, de « capture » plutôt que « d'enlèvement », « d'arrestation » plutôt que de « kidnapping », et parfois, comme nous l'avons vu plus haut, « d'opération de police » ou de « coup de force », plutôt que « d'agression militaire ». Le Monde, qui avait commencé par parler de « capture », se rectifiera et adoptera au cours de la journée du 3 janvier le terme qui convient, « enlèvement ». Mais de nombreux autres titres ne feront pas ce choix :

(De gauche à droite et de haut en bas : Le Parisien, TF1, France 2, Libération, Le Figaro, L'Express, L'Humanité, Ouest-France, France 24, Sud Ouest, France Info.)
***

Des médias qui reprennent et amplifient des éléments de propagande, voire qui s'esbaudissent devant la puissance de feu trumpienne et l'enterrement du droit international : le bilan n'est pas glorieux pour le journalisme, loin, très loin même, de jouer son rôle de contre-pouvoir.

Jérémie Younes


[1] Eastern standard time, c'est-à-dire 9h39 en France.

[3] Le 8 janvier, Caracas annonce « une centaine » de morts, civils et militaires.

28.12.2025 à 18:07

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