
01.03.2026 à 19:54
Les auteurs décortiquent l’absence de réaction des dirigeants européens et ukrainiens aux avertissements américains sur l’attaque russe imminente en février 2022.
<p>Cet article Pourquoi la direction ukrainienne n’a pas écouté les avertissements américains a été publié par desk russie.</p>
Les auteurs décortiquent l’absence de réaction des dirigeants européens et ukrainiens aux avertissements américains sur l’attaque russe imminente en février 2022. L’une des raisons était la désinformation « de bonne foi », provenant d’un proche de Poutine qui lui-même n’était pas au courant. Une autre raison était la méfiance vis-à-vis des Américains, qui avaient induit plusieurs pays en erreur en affirmant que l’Irak possédait des armes de destruction massive et les entraînant dans une guerre dévastatrice. Les auteurs imaginent un scénario bien différent si ces avertissements avaient été entendus.
Le matin du 24 février 2022, Bruno Kahl, chef du BND (service fédéral de renseignement allemand), s’est réveillé dans un hôtel de Kyïv au milieu du vacarme d’une guerre à laquelle il n’avait jamais cru. Il était arrivé la veille au soir à Kyïv pour des négociations, alors que les Américains, les Britanniques et les Polonais disposaient déjà d’informations confirmées : Poutine avait donné l’ordre d’attaquer.
On lui proposa une place dans le convoi diplomatique destiné à évacuer les employés restants. Kahl refusa, car il avait des rendez-vous prévus. Il fut finalement évacué par les services secrets polonais sur des routes encombrées de réfugiés.
Ce détail n’en est qu’un parmi des dizaines d’autres, dignes d’un roman d’espionnage, publiés dans The Guardian. S’appuyant sur plus d’une centaine d’entretiens avec des agents de renseignement, des militaires, des diplomates et des initiés politiques de nombreux pays, Shaun Walker a reconstitué comment les personnalités politiques et les meilleurs services de renseignement du monde ont agi ou n’ont pas agi avant le début de la guerre, la plus importante en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale.
Le début de la guerre a été bien documenté. Dans son livre War (Simon & Schuster, 2024), le légendaire Bob Woodward décrit en détail la conversation de novembre 2021 entre le directeur de la CIA William Burns et Poutine, ainsi que l’absence de scénarios de pression sur le Kremlin de la part de la Maison-Blanche.
Un autre journaliste célèbre, Simon Shuster, a reconstitué dans The Showman (William Collins, 2024) la psychologie du comportement de Zelensky dans les mois qui ont précédé la guerre, y compris son appel tristement célèbre à « ne pas céder à la panique et à faire des barbecues ».
Une enquête du Washington Post (août 2022) a analysé les échecs des services secrets occidentaux, qui ont surestimé la puissance militaire russe, tandis que la série d’articles “Road to War: U.S. struggled to convince allies, and Zelensky, of risk of invasion6” (publié par le Washington Post, prix Pulitzer en 2023) a détaillé les relations entre la CIA et Kyïv après le début de l’invasion.
Walker révèle de nouveaux faits et relie pour la première fois les points de vue américains, britanniques, ukrainiens et européens à des témoignages isolés provenant de sources russes, ce qui donne une image globale peu flatteuse.

La première chose que l’article de Walker permet de repenser, c’est la nature même du renseignement. Woodward a créé le suspense en faisant allusion à une « source humaine au Kremlin », mais Walker réfute cette version : les principales méthodes de renseignement utilisées étaient le renseignement radio-électronique de la NSA américaine et du GCHQ britannique, la photographie spatiale et l’analyse de la logistique militaire.
L’un des interlocuteurs de Walker est catégorique : « Il n’y avait aucune source humaine. » Walker a pour la première fois nommé le lieu probable de l’interception des plans militaires : le principal centre opérationnel de l’état-major général du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, sous le commandement du colonel-général Sergueï Roudskoï, où les plans de guerre étaient élaborés. Les Américains et les Britanniques lisaient les plans des stratèges russes, qui n’en soupçonnaient rien. Il n’y avait donc pas de super taupe, mais une collecte d’informations routinière, effectuée sans parti pris politique et ignorée par ceux qui devaient agir.
Pourquoi les avertissements des services de renseignement n’ont-ils pas été entendus ? C’est le deuxième sujet, et là aussi, Walker apporte des compléments d’information importants par rapport à ce que l’on savait déjà. Le Washington Post et Politico ont tous deux écrit sur le scepticisme des alliés européens à l’égard des renseignements américains. Walker explique les raisons de cet échec, les unes plus belles que les autres.
La première est le « syndrome irakien » : l’invasion de l’Irak par la coalition en 2003 a tellement discrédité les services de renseignement américains que même les avertissements précis étaient accueillis avec méfiance. Un ministre européen des Affaires étrangères a dit clairement à Antony Blinken, le secrétaire d’État américain : « Je suis assez âgé pour me souvenir de 2003, et à l’époque, j’étais parmi ceux qui vous ont crus. »
Les Américains ont divulgué plus d’informations que d’habitude, mais les informations les plus sensibles ont été transmises sans indication de la source. « Ils nous ont prévenus », a reconnu ce ministre européen. « Mais ils nous ont dit : “Croyez-nous sur parole”, c’est-à-dire que l’effet à long terme de la perte de confiance s’est avéré plus fort que les faits. »
Une autre raison est d’ordre analytique : le rationalisme, qui a pris son système de coordonnées pour la réalité. Les Européens ont conclu que, puisqu’une invasion à grande échelle était irrationnelle, Poutine n’oserait pas la mener. C’est pourquoi le 24 février 2022 n’a pas seulement été un choc militaire et politique. Il a été une épreuve pour la vision la plus rationaliste du monde, sur laquelle reposait la paix depuis la fin de la guerre froide.
Pendant des décennies, les systèmes décisionnels occidentaux se sont fondés sur des hypothèses de base : les États maximisent leurs profits, les dirigeants évitent les mesures autodestructrices, l’interdépendance économique empêche l’escalade. Dans ce modèle, une grande guerre en Europe n’était pas impossible, mais irrationnelle, et donc peu probable. Elle ne prévoyait ni Poutine en 2022, ni Trump, qui en 2025 est lui-même devenu une source d’incertitude pour les alliés qui avaient bâti tout l’ordre d’après-guerre sur les garanties américaines.
C’est précisément cette hypothèse qui s’est avérée trompeuse.
Le problème n’était pas l’absence de données, ni l’absence d’avertissements. Le problème résidait dans l’architecture cognitive, dans la conviction qu’un acte dépassant les limites de l’intérêt rationnel serait finalement annulé par le calcul lui-même. Seulement, le calcul s’est avéré obéir à une autre logique.
Le monde n’a pas été confronté à une surprise, il a été victime d’une réticence à intégrer un scénario indésirable dans ses prévisions. Shuster, dans The Showman, décrit comment cette même logique a fonctionné à Kyïv : les dirigeants ukrainiens ont vécu pendant huit ans dans un état de conflit limité et ne pouvaient tout simplement pas imaginer une guerre totale. L’histoire de Kahl est une excellente illustration de l’échec du rationalisme : ce ne sont pas les lacunes dans la collecte de données qui ont causé l’échec, mais l’incapacité d’un individu à revoir ses convictions face aux preuves. Tout le monde avait raison dans son évaluation de l’irrationalité. La conclusion tirée était erronée.
Dans le scénario ukrainien, Walker a complété le puzzle assemblé avant lui par de nouveaux faits. Andriy Yermak, chef du bureau du président à l’époque, entretenait des contacts réguliers et secrets avec Dmitri Kozak, responsable des relations avec l’Ukraine au Kremlin. Il s’avère que Kozak n’était pas au courant des plans d’invasion : selon les estimations de la CIA, seuls quelques membres de l’entourage non militaire de Poutine en avaient connaissance.
Ainsi, Yermak a transmis à Zelensky les assurances d’une personne qui croyait sincèrement qu’il n’y aurait pas de guerre, car elle-même avait été induite en erreur. Le problème ne résidait pas dans la malhonnêteté des sources, mais dans le fait que tous les participants se trouvaient dans le même système de coordonnées, un système où une guerre à grande échelle était considérée comme stratégiquement illogique. Shuster a constaté le scepticisme de Zelensky à l’égard des renseignements fournis par les alliés, et Walker en a expliqué la raison : les informations qui semblaient fiables à la source provenaient d’une personne qui avait un accès réel à Poutine. Ainsi, une série d’erreurs de bonne foi, fondées sur la désinformation, a créé une image fausse.
Walker révèle un nouveau fait important provenant de sources russes : la confrontation entre Kozak et Poutine le 21 février 2022, après la mise en scène théâtrale de la réunion du Conseil de sécurité. Woodward a décrit l’unanimité mise en scène lors de la réunion. Walker montre ce qui s’est passé en coulisses : Kozak, publiquement perçu comme un partisan de la ligne dure, a pris conscience de l’horreur de la situation et s’est disputé avec Poutine, sans témoins, affirmant que l’invasion serait une catastrophe ; il n’a pas été entendu, et sa position lui a valu d’être mis en retrait, au profit de figures plus favorables à Vladimir Poutine, comme Kirienko. Sergueï Narychkine s’embrouillait dans ses mots et bafouillait, et Poutine l’a ridiculisé publiquement. Les autres ont dit ce qu’on attendait d’eux.
Owen Matthews (Overreach: The Inside Story of Putin’s War Against Ukraine, Mudlark, 2022) a montré que le plan d’invasion n’avait pas fait l’objet d’une expertise professionnelle au Kremlin. Walker ajoute désormais des détails : tout le monde dit à Poutine uniquement ce qu’il veut entendre, et dans ce système, il ne peut y avoir aucune expertise. C’est pourquoi les troupes russes sont entrées en Ukraine, s’attendant à recevoir des fleurs et du pain et du sel sur des serviettes [tradition de bienvenue, NDLR], et se préparaient à défiler à Kyïv. Mais les forces armées ukrainiennes n’ont pas laissé partir vivants beaucoup de Russes, comme l’avait promis Zelensky.

La leçon de février 2022 est simple et donne à réfléchir : quand on a affaire à Poutine, il faut toujours partir du pire scénario, irrationnel, et non du plus logique et le plus probable. Il ne faut pas que les échecs passés bloquent la perception d’informations d’une importance cruciale. Le danger ne réside pas dans l’incapacité à prévoir une catastrophe, mais dans le fait que les gouvernements la prévoient, la jugent improbable et continuent à ne rien faire.
Aujourd’hui, les Européens s’entraînent à des scénarios d’attaques contre les infrastructures et à de répression de troubles civils, tandis que le Canada modélise des réponses à une invasion américaine. Des scénarios inimaginables en 2021 sont régulièrement examinés lors de jeux de guerre. Cela signifie-t-il qu’ils ont repris leurs esprits ?
Imaginons maintenant qu’en novembre 2021, les dirigeants occidentaux aient cru leurs services de renseignement et agi non pas comme des observateurs inquiets investis de pouvoir, mais comme des dirigeants responsables capables de prévenir la guerre.
Le Pentagone aurait pu transférer des milliers de systèmes antichars en Ukraine, non pas en février, alors que les chars étaient déjà à la frontière, mais en décembre, lorsque cela avait un sens stratégique.
Bruxelles aurait pu mettre en place un mécanisme de sanctions avant l’invasion : couper le SWIFT, geler les avoirs, instaurer un embargo pétrolier. Ces mesures, prises à l’avance, auraient privé Poutine de ses calculs sur la soumission stratégique de l’Europe.
Washington aurait pu rendre publiques les images satellites en décembre lors d’une réunion du Conseil de sécurité de l’ONU, comme cela avait été le cas lors de la crise des Caraïbes (et avait fonctionné).
L’OTAN aurait pu déployer des troupes aux frontières orientales avant la crise, et non en réponse à celle-ci.
Kyïv aurait pu préparer la société, non pas en criant au désastre, mais par un travail discret et méthodique : réservistes et réserves, logistique d’évacuation, planification de l’aide des alliés. Et miner les frontières.
Enfin, il aurait été possible de faire comprendre à l’élite russe : nous connaissons les détails du plan, nous connaissons les noms, nous connaissons le prix. C’est votre guerre, elle ne sera pas rapide. Vous en souffrirez personnellement, nous frapperons là où cela vous fera mal.
Confronté à une Ukraine armée et mobilisée, à un Occident uni et à sa propre élite consciente du coût personnel de la guerre, Poutine aurait pu battre en retraite, non par pacifisme, mais par peur.
Rien de tout cela ne s’est produit. Non pas parce que la vérité était inconnue, elle était à la portée de tous ceux qui voulaient la connaître, mais parce que chacun espérait que cela passerait. Non pas parce qu’il n’existait pas d’outils : ils existaient et étaient répertoriés dans les rapports de renseignement. Mais simplement parce que les systèmes de prise de décision — à Berlin, Paris, Kyïv, et en partie à Washington — fonctionnent exactement comme Jack London l’a décrit dans Martin Eden : on récompense ceux qui disent ce qu’on attend d’eux et on rejette ceux qui disent ce qu’ils voient.
Kahl n’était pas une exception, mais un exemple parfait d’aveuglement politique. Ah oui, c’est qu’il avait des rendez-vous prévus…
Contrairement au dicton, la première victime de la guerre n’a pas été la vérité, car elle était connue. La première victime a été la volonté des dirigeants d’agir à l’encontre de ce qu’on attendait d’eux.
Et c’est la principale conclusion que l’on peut tirer de l’enquête du Guardian.
Traduit du russe par Desk Russie
Lire l’original ici
<p>Cet article Pourquoi la direction ukrainienne n’a pas écouté les avertissements américains a été publié par desk russie.</p>
01.03.2026 à 19:53
L'eurasisme n'est pas une simple doctrine intellectuelle. Il condense l'histoire longue et la pratique du pouvoir russe.
<p>Cet article La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe a été publié par desk russie.</p>
La guerre de la Russie contre l’Ukraine entre dans sa cinquième année. Plus d’un an après son investiture, Donald Trump n’a pu imposer la paix dont il rêvait debout. L’amateurisme des envoyés très spéciaux du président américain et la déformation des enjeux géopolitiques induits par l’affairisme et le népotisme de l’administration Trump ne sont pas seuls en cause. Une certaine compréhension de la Realpolitik, fondée sur l’axiomatique de l’intérêt, interdit de comprendre la vue-du-monde qui sous-tend la grande stratégie russe, tendue vers la reconstitution d’un grand espace eurasien.
Longtemps, on aura voulu se persuader que le maître du Kremlin et les siens étaient assimilables à un gang mafieux, avec le lucre pour seul moteur : leur volonté de puissance serait soluble dans l’affairisme et l’enrichissement personnel. D’une certaine manière, Steve Witkoff et Jared Kushner, tout à leur marchandage avec Kirill Dmitriev, illustrent cette illusion. Par-delà la dimension kleptocratique du régime, les ambitions du Kremlin sont plus larges : le grand motif de Vladimir Poutine et de ses siloviki est la domination géopolitique de l’espace autrefois soviétique, non pas dans une perspective néo-communiste mais dans celle d’une « Russie-Eurasie », à la pointe de l’opposition contre l’Occident. Ce programme géopolitique est sous-tendu par l’eurasisme, aux racines profondes et toujours vivantes.
À l’origine de représentations géopolitiques globalisantes, l’eurasisme constitue une vue-du-monde centrée sur l’idée d’une identité et d’une mission spécifiques de la Russie, en opposition à l’Occident. Cette vue-du-monde s’enracine dans l’histoire longue de la Moscovie, principauté auxiliaire de l’Empire mongol durant deux siècles et demi durant, noyau originel de ce qui devint un très vaste empire eurasiatique. Rappelons que les cosaques franchissent l’Oural et atteignent la mer d’Okhotsk bien avant que Pierre le Grand (qui régna de 1682 à 1725) ne force les portes de l’Europe. Par la suite, la défaite russe lors de la guerre de Crimée (1853-1856) marque un coup d’arrêt. Aussi l’Empire russe redéploie-t-il ses énergies vers le Caucase et l’Asie, conquérant le Turkestan occidental (l’Asie centrale) et la Mandchourie extérieure (l’actuel Extrême-Orient russe). Le port de Vladivostok ( « Maître de l’Orient ») est fondé en 1860.
L’Empire russe éprouve alors la « tentation de l’Orient7 » : militaires, savants et diplomates en mission dans ce lointain « Orient russe » nourrissent l’imaginaire impérial. Ils inspirent et reformulent l’Idée russe qui affirmait déjà l’originalité historico-culturelle et donc le destin propre de cet immense empire eurasiatique, présenté comme une synthèse-dépassement de la dialectique entre Orient et Occident. Ainsi le « grand siècle russe », considéré comme un âge d’or sur le plan littéraire, intellectuel et culturel, se révèle-t-il traversé par une quête identitaire qui mène à l’Orient. L’impérialisme russe en Asie a pour corollaire idéologique l’ « asianisme », ou « asiatisme », c’est-à-dire la proclamation de l’identité asiatique de la Russie. Dans son Journal d’un écrivain, (1873-1881), Dostoïevski s’en fait l’écho : « Le Russe n’est pas seulement un Européen, mais aussi un Asiatique. Bien plus : il y a peut-être en Asie plus d’espérances pour nous qu’en Europe. Bien plus : c’est peut-être l’Asie qui est, dans nos destins à venir, notre principale issue. »
En vérité, cette pulsion orientale est antérieure, tant l’héritage mongol aura marqué l’histoire de l’Empire russe, qui est pour une grande part celle d’un despotisme asiatique. Dès le XVIIIe siècle, la découverte de l’or des Scythes et d’une forme de civilisation bien antérieure à celle des Slaves, à savoir la culture des kourganes8, ouvre la question suivante : les Russes sont-ils des Européens de l’Est ou des Asiatiques de l’Ouest ? Le programme modernisateur de Pierre le Grand, qui entendait emprunter à l’Occident ses outils de puissance, perd de sa force et de son évidence. Au demeurant, l’Empire russe ne parvient pas à combler son retard historique, bientôt amplifié par la révolution industrielle des nations ouest-européennes.
Au XIXe siècle, les « doctrinaires orientaux » du panslavisme, notamment Nicolas Danilevski (1822-1875) et Constantin Léontiev (1831-1891), voient en la Russie un « monde du milieu », une synthèse supérieure entre Orient et Occident. Héritier de la slavophilie, Danilevski est plus animé par les applications pratiques dans le domaine de la puissance que par les spéculations religieuses et le romantisme rural de la première génération. Auteur de La Russie et l’Europe (1871), il prône l’union de tous les Slaves sous la direction de la Russie, afin de compenser la domination occidentale. Selon la « loi d’économie historique » qu’il élabore, la Russie constituerait un réservoir de forces vitales censées l’emporter sur des nations occidentales usées par l’Histoire. Cette « énergie tribale et ethnographique », l’enthousiasme discipliné des sujets du Tsar et l’osmose avec leurs dirigeants ouvriraient la voie à l’expansionnisme russe.
Considéré comme une sorte de « Nietzsche russe », Constantin Léontiev est l’auteur de Byzantinisme et monde slave (1875) et de L’Européen moyen, idéal et outil de la destruction universelle (un texte écrit entre 1872 et 1884, publié en 1912). Précurseur d’Oswald Spengler, il élabore une théorie naturaliste des trois âges de la civilisation (simplicité originelle, apogée et complexité florissante, étiolement et confusion), selon laquelle la Russie est engagée dans la phase ascendante de son histoire. En contrepoint, il prophétise l’avènement d’une Europe fédérale, en rupture avec les formes idéales et sublimes du passé, qui constituerait une menace existentielle pour la Russie. Consécutivement, l’un et l’autre auteur se tournent vers les profondeurs de l’Asie et les civilisations de l’Orient.

L’eurasisme proprement dit se constitue dans les milieux de l’émigration blanche, après le coup de force bolchévique et l’instauration de la Russie soviétique. Le géographe Peter Savitski, l’historien George Vernadsky et le linguiste Nikolaï Troubetskoï, auteur du Manifeste des Eurasistes (1921), sont les principaux représentants de ce courant de pensée. Homme clef de ce mouvement, Troubetskoï (1890-1938) expose ses théories dans des ouvrages dont les titres sont parlants (voir Russie-Eurasie et Le legs illustre de Gengis Khan). S’il publie son manifeste à Sofia, un temps centre de la pensée eurasiste, la principale maison d’édition se trouve à Berlin, ce qui permet des coopérations ponctuelles avec le géographe allemand Karl Haushofer (1869-1946), représentant de la Geopolitik et tenant avant l’heure d’un pacte germano-soviétique qu’il aurait voulu élargir au Japon (un axe eurasiatique Berlin-Moscou-Tokyo).
Selon Troubetskoï, le monde russe constitue un continent en soi, situé à l’est de l’Europe et au nord de l’Asie. Ce vaste ensemble géographique, qui unit de façon cohérente différentes familles de langues, est le support d’une forme d’harmonie dans la différence. Alors qu’il pose le monde romano-germanique en ennemi existentiel de la Russie, Troubetskoï dresse l’éloge de Gengis Khan et des Mongols. Par la suite, les « eurasistes » se divisent sur l’interprétation du stalinisme. Schématiquement, la question est de savoir si Staline est, ou n’est pas, un instrument de Dieu destiné à régénérer la Russie, jusque là pervertie par l’occidentalisme depuis le règne de Pierre le Grand. La situation historique n’ouvre pas la possibilité de débouchés politiques concrets aux théoriciens de l’eurasisme, mais leurs idées demeurent.
Après la Grande Guerre patriotique, l’historien et ethnographe Lev Goumilev (1912-1992), chaînon intellectuel entre l’eurasisme d’avant-guerre et le néo-eurasisme post-soviétique, assure la perpétuation de ce système d’idées. Arrêté à l’époque de Staline, il est libéré en 1956 et donne cours et conférences à l’Institut de recherche de l’Université de Leningrad. Pourtant, il n’aura jamais été admis à l’Académie des Sciences et ses travaux sont longtemps interdits de publication. Goumilev est l’auteur d’ouvrages de référence dans la Russie contemporaine, comme La Russie médiévale et la Grande Steppe et Les rythmes de l’Eurasie. Il reprend l’idée d’une identité ethnique, culturelle et spirituelle russe en étroite symbiose avec les peuples asiatiques des steppes. Ses théories ethno-génétiques sont très fortement empreintes de naturalisme et il cherche à expliquer la succession des faits historiques par les fluctuations de l’énergie biochimique que libèrent les milieux naturels9. Son influence intellectuelle est importante, elle s’étend jusqu’à la rédaction des manuels scolaires, et Vladimir Poutine le cite dans ses discours. Au cours des années 1990, les thèses de Goumilev fournissent les matériaux intellectuels d’une forme simplifiée d’eurasisme, que l’on appelle « néo-eurasisme », qui va influencer les cercles de pouvoir moscovites.

Au vrai, le philosophe Alexandre Panarine (1940-2003) est à l’origine d’une réflexion plus théorique qu’idéologique. Il s’appuie sur une science des civilisations, la « culturologie », et sur les Histoires du temps (Oswald Spengler, Arnold Toynbee, Fernand Braudel) pour identifier les caractères spécifiques de la Russie-Eurasie. Panarine adopte le paradigme de Samuel P. Huntington sur le conflit des civilisations (The Clash of Civilizations) ; il développe un relativisme culturel selon lequel les différents ensembles humains ne sauraient être classés et hiérarchisés faute de référent universel (l’universalisme occidental ne serait que la projection pathologique d’un particularisme). Pourtant, il reprend la thèse du messianisme de la Russie et de son rôle spécifique dans l’espace eurasiatique : celle-ci aurait vocation à prendre la tête d’un monde « post-moderne » irrigué par de nouvelles valeurs (sens du collectif, retour de la religion et de l’ascétisme, sensibilité écologique). Panarine identifie des lignes de continuité entre le tsarisme, la période communiste et la Russie post-soviétique pour élaborer la notion de « Grande Tradition ». Il réhabilite l’idée d’Empire, seule forme politique adaptée à l’ensemble eurasiatique. In fine, la « culturologie » se révèle être une doctrine de combat contre l’Occident. L’archaïsme de la Russie est censé lui conférer une supériorité dans le monde post-moderne, dans le cadre d’une nouvelle bipolarité Orient-Occident.
Né en 1962,Alexandre Douguine fait figure d’idéologue en chef d’un néo-eurasisme mâtiné d’occultisme et de national-bolchévisme. Ainsi se voulut-il un temps l’héritier du national-révolutionnaire belge Jean Thiriart (1922-1992). Avec Édouard Limonov (1943-2020), Douguine fut d’ailleurs le fondateur d’un éphémère Parti national-bolchévique (1992). Si la réputation de « Raspoutine » du Kremlin qu’il entretient est très exagérée, le personnage fait preuve d’une grande activité médiatique, publie abondamment et entretient un réseau idéologique au-delà des frontières russes, en Europe, en Turquie et en Asie centrale. Il exerce une réelle influence sur certains segments du spectre politique. Douguine inscrit son combat idéologique dans la perspective d’une lutte à mort entre un grand empire eurasien et le « nouvel ordre mondial » américano-centré, par la suite qualifié de satanique. Ce « vieux-croyant », qui reconnaît l’autorité du patriarcat de Moscou, interprète cette lutte, explicite et ouverte depuis l’agression russe contre l’Ukraine, comme une grande bataille eschatologique (les fils de la lumière contre les forces des ténèbres).
Après la dislocation de l’URSS, un eurasisme renouvelé et simplifié tient donc lieu de « formule » pour combler le vide idéologique causé par l’effondrement du marxisme-léninisme. Chemin faisant, il absorbe quelques idées et concepts de la géopolitique classique (celle du premier XXe siècle), dont l’opposition géopolitique entre Terre et Mer, portée sur un plan métaphysique, et le dualisme Heartland/Rimland10 : pivot continental de l’histoire universelle, le Heartland russo-sibérien aurait vocation à dominer la masse terrestre eurasiatique et à satelliser le Rimland, à savoir la ceinture périphérique de territoires qui l’entoure, depuis l’Europe jusqu’à la péninsule coréenne, en passant par le Moyen-Orient.
De manière consciente ou subconsciente, cette vision des enjeux géopolitiques sous-tend la doctrine de l’ « étranger proche », articulée en 1992 dans le traité de Tachkent. Ce traité fonde l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective), et le long effort de la Russie pour établir une communauté économique eurasiatique. L’eurasisme donne également sens et substance à la diplomatie Primakov des années 1990, qui débouchera sur un « partenariat stratégique » sino-russe, axe structurant de l’OCS (Organisation de coopération de Shanghaï). À tous égards, le grand projet poutinien d’Union eurasienne, lancé le 1er janvier 2015, est le prolongement des thèses eurasistes sur l’unification de l’espace eurasien autour de la Russie. Rappelons que ce fut le refus ukrainien de rallier ce projet qui convainquit le maître du Kremlin de renoncer à son entreprise de phagocytage, lui préférant la guerre et l’invasion (2014). De conserve avec Xi Jinping, il pose l’Eurasie sino-russe en futur maître du monde, au détriment de l’Occident.

La grille de lecture eurasiste semble essentielle à la compréhension des fondements historiques, culturels et géopolitiques de la grande stratégie russe. Il importe de comprendre que l’eurasisme n’est pas une simple doctrine intellectuelle qui serait murmurée à l’oreille de Poutine par tel ou tel idéologue. Il s’agit là d’une vue-du-monde qui récapitule, condense et synthétise l’histoire longue, la pratique du pouvoir et la géographie eurasiatique de la Russie. Toutes choses égales par ailleurs, nous pourrions esquisser un parallèle avec ce que Montesquieu nommait l’ « esprit général » d’une nation, ou encore son « âme universelle » (les mœurs, les mentalités, le caractère commun d’une nation).
Cette vue-du-monde commande la perception qu’a la Russie-Eurasie de son environnement international et conditionne sa grande stratégie, dans ses buts comme dans ses voies-et-moyens. Ce ne sont pas les petits jeux oscillatoires d’une prétendue Realpolitik, moins encore les expectatives chiffrées d’ « oligarques américains » se prenant pour Machiavel, qui contrarieront les espérances stratégiques du Kremlin. Il y faudra un choc géopolitique, provoqué par une défaite extérieure et/ou une rupture intérieure. Encore un tel phénomène ne ferait-il que reporter dans le temps les ambitions d’un despotisme oriental voué au culte de la puissance (la Derjavnost). Sachons-le. La restauration des frontières orientales de l’Europe et leur conservation sont et seront des tâches dignes de Sisyphe.
<p>Cet article La vue-du-monde eurasiste, socle profond de la grande stratégie russe a été publié par desk russie.</p>
01.03.2026 à 19:53
Une intellectuelle ukrainienne ayant vécu neuf ans à Londres propose une réflexion personnelle sur l’identité nationale au temps du génocide.
<p>Cet article L’appartenance queer et l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>
Ce texte est le témoignage d’une jeune intellectuelle ukrainienne ayant vécu neuf ans à Londres, qui explique comment elle s’est sentie ukrainienne par choix et pourquoi elle est retournée vivre en Ukraine.
C’est avec curiosité et respect que j’observe mes concitoyens honorer leurs traditions nationales, tout comme j’observe les familles hétéronormatives accomplir leurs rites familiaux. Je ne me reconnais dans aucun des deux. La nomenclature des chansons folkloriques ukrainiennes (chtchedrykivky, haiïvky, koliadky, vesnianky et une douzaine d’autres) reste quelque peu obscure pour moi, tout comme la distinction entre les alliances et les bagues de fiançailles, sans parler du doigt sur lequel elles doivent être portées. Je ne peux décrire ma relation avec l’Ukraine autrement que comme queer.
Certains Ukrainiens se sentent obligés de se lancer dans un voyage archéologique pour déterrer les racines éternelles de leur appartenance nationale. Si l’éternel n’est pas disponible, les générations précédentes sont la deuxième meilleure option. Parfois, ils réussissent et découvrent des histoires familiales passées sous silence de grands-mères réprimées issues de l’intelligentsia ukrainienne, des traces de la langue ukrainienne parlée et oubliée par leurs pères qui avaient quitté les villages pour les villes afin de poursuivre leurs études et leur carrière, ou la preuve ultime des vychyvankas (vêtements brodés) sur des photos de mariage sépia.
Ces découvertes aident les Ukrainiens à restaurer ce qui leur a été volé par le colonialisme russe. Mes compatriotes se sentent justifiés dans leur sentiment d’appartenance. Cependant, il existe des scénarios plus ambigus. Certains de mes concitoyens découvrent des traditions familiales qui ne sont pas ukrainiennes, mais juives ou polonaises ; d’autres découvrent qu’ils descendent d’ethnies russes et qu’il n’y a pas de vychyvanka ancestrale pour couvrir leur honte.
Au milieu du génocide en cours, ce désir d’ancrer notre nationalité dans des caractéristiques héritées est compréhensible. On souhaite qu’une identité menacée soit innée et indissociable de son moi profond. Si l’arbre généalogique de quelqu’un a porté des fruits bleus et jaunes pendant des siècles, si chaque molécule de son corps a été marquée d’un petit trident doré, jamais plus un camp de rééducation ou une vague de propagande coloniale ne pourra lui ôter sa nationalité sans lui ôter également la vie.
De même, de nombreux homosexuels s’appuient sur des explications essentialistes de leur sexualité comme étant prédéterminée par des facteurs naturels, physiologiques ou psychologiques. La façon dont ils s’accrochent au déterminisme est également compréhensible : un désir dissident inné est moins susceptible d’être rejeté comme transitoire, et sa répression d’être traitée avec légèreté. Et pourtant, à partir des travaux de Michel Foucault et Jeffrey Weeks à la fin des années 1970, une perspective constructiviste a émergé qui considère la sexualité comme le produit de pratiques sociales, culturelles et politiques. Cette vision a toujours trouvé un écho en moi : une identité qui relève moins de la nature que de la culture, moins du destin que du choix.
Je suis née dans le sud-est russifié du pays trois ans avant l’effondrement de l’Union soviétique et j’ai grandi en parlant russe et entouré de russophones. Si un ethno-nationaliste enthousiaste devait évaluer mon arbre généalogique, ma revendication d’appartenance ukrainienne ne tiendrait pas la route. Deux grands-mères russes, un grand-père juif et un seul grand-père ukrainien constituent une histoire d’origine loin d’être parfaite. On ne m’a jamais appris à être ukrainienne. Le moment venu, j’ai appris par moi-même.
Ma conscience nationale est restée en sommeil jusqu’à l’âge de 25 ans, lorsque je me suis retrouvée à chanter l’hymne national sur la place centrale de Kyïv, le Maïdan, au milieu de la Révolution de la dignité. De novembre 2013 à février 2014, les Ukrainiens se sont soulevés contre les violences policières et le régime autoritaire de notre gouvernement pro-Moscou de l’époque. Finalement, nous avons réussi à chasser le président corrompu et tyrannique Viktor Ianoukovytch vers la Russie, le sanatorium ultime pour les dirigeants de régimes cannibales déchus, qui a également ouvert ses portes à Bachar el-Assad, le président syrien.
Lorsque j’ai rejoint les manifestations, c’était pour défendre les droits et les libertés que la Russie anéantirait si mon pays succombait à la volonté politique du Kremlin.

Sur le Maïdan, j’ai rencontré des concitoyens de tous âges et de tous horizons qui se battaient pour leur droit à définir l’avenir de leur pays. Réchauffés par le feu pendant les nuits glaciales de l’hiver, nous avons débattu de nos visions de cet avenir. Nous avons affirmé ce qu’Ernest Renan, dans son essai Qu’est-ce qu’une nation ? (1882), appelait « une volonté clairement exprimée de poursuivre une vie commune ».
Les révolutionnaires étaient prêts à agir ensemble sur la base de ce désir, à se battre et à mourir pour la cause. Et c’est ce qu’ils ont fait. Les trois premiers manifestants tués par le gouvernement dans le centre de notre capitale étaient d’origine ukrainienne, arménienne et bélarusse. Une centaine d’autres morts ont suivi, mais les Ukrainiens ont tenu bon. Ce choix, cette obstination et cette détermination importaient plus que leur croyance, leur lignée ou leur couleur de peau.
Notre identité nationale est un choix que nous continuons à faire chaque jour. Se lever après une nuit blanche marquée par les bombardements et tenir bon face à la guerre d’effacement menée par la Russie. Nourrir notre culture des récits d’un passé lointain et moins lointain, la tisser comme un filet de camouflage qui nous protège de l’ennemi, la broder comme une vychyvanka qui entremêle symboles anciens et nouveaux. Oser nous réinventer : parce que nous sommes féroces, intrépides et libres.
Ce choix politique déterminant a été fait dans le passé par des Ukrainiens qui n’appartenaient pas pleinement à la nation. Icône du féminisme ukrainien, Olha Kobylianska est née d’un père ukrainien et d’une mère allemande polonisée à Bukovyna, à la périphérie de l’empire austro-hongrois, où Kobylianska a commencé son œuvre littéraire en allemand. Maik Johansen, auteur clé de l’avant-garde ukrainienne qui s’épanouissait dans le Kharkiv soviétique des années 1920, était issu d’une famille d’Allemands baltes et a écrit ses premiers poèmes en allemand et en russe. Le passage à l’ukrainien, langue d’une nation sans État, fut un choix qui conduisit Kobylianska à la marginalisation et retarda sa reconnaissance littéraire, tandis que Johansen fut assassiné pendant la terreur stalinienne des années 1930.
Mon identité nationale est incongrue. Elle est construite à partir de l’odeur de l’herbe sèche dans la steppe du sud de l’Ukraine, aujourd’hui mutilée et minée par les envahisseurs ; à partir du désapprentissage de ma langue maternelle, que les Russes ont utilisée comme une arme contre moi ; à partir des innombrables colis, messages et trajets vers et depuis le front ; à partir de la conservation des testaments et des playlists funéraires de mes amis ; à partir du choix de retourner en Ukraine à l’aube de la guerre totale après avoir vécu à l’étranger pendant des années.
Mon identité nationale n’est qu’un choix. Qu’y a-t-il de plus puissant que cela ?
Traduit de l’anglais par Desk Russie
Ce texte a été initialement publié en anglais par Arrowsmith Press.
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<p>Cet article L’appartenance queer et l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>