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26.07.2026 à 15:14

Desk Russie
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En frappant « l’Amazon russe », qui approvisionne l’armée et contribue au financement de la guerre, l’Ukraine vise une cible pleinement légitime. Les réactions des Russes, y compris au sein de l’émigration politique, sont édifiantes.

<p>Cet article Frappes ukrainiennes sur Wildberries a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (2852 mots)

Avec les frappes ukrainiennes sur les infrastructures de la plus grande plateforme de vente en ligne russe, l’Ukraine a franchi un nouveau seuil : elle s’attaque désormais non seulement à des entreprises militaires et pétrolières, mais à une gigantesque plateforme à double usage. En effet, on y vend aussi bien des objets à destination militaire que des marchandises destinées à la population civile. Pourquoi et en quoi ces frappes sont-elles justifiées ? Desk Russie relaie des réactions ukrainiennes et russes.

Wildberries est l’équivalent russe d’Amazon. C’est la plus grande plateforme de vente en ligne russe. En 2025, son chiffre d’affaires a dépassé les six mille milliards de roubles, et son bénéfice net a atteint 175 milliards de roubles. Selon les estimations de l’agence d’études Data Insight, entre 500 000 et 800 000 vendeurs sont présents sur Wildberries ; cette plateforme représente 52 % de l’ensemble des commandes en ligne en Russie. L’entreprise est associée à Souleïman Kerimov, un oligarque proche de Vladimir Poutine. Il est considéré comme le protecteur officieux ou le bénéficiaire potentiel de Wildberries.

Le 17 juillet, les forces armées ukrainiennes ont lancé une campagne de frappes contre les infrastructures de Wildberries. Depuis lors, plus de dix entrepôts et centres de tri de l’entreprise ont été attaqués et ce nombre va probablement augmenter. Selon les estimations de Meduza, la superficie totale des entrepôts déjà visés dépasse 1,2 million de mètres carrés. Cela représente près d’un quart de l’ensemble des surfaces d’entreposage de Wildberries – qui s’élevaient à 5,2 millions de mètres carrés à la fin de l’année 2025.

En expliquant la campagne menée contre Wildberries, Volodymyr Zelensky a souligné le lien entre cette plateforme et la guerre. On trouve en effet sur Wildberries aussi bien des pièces détachées pour drones que du matériel militaire. Étant donné que, dans l’armée russe, il est courant que les soldats se procurent eux-mêmes leurs uniformes et leur équipement (certains les achètent avec leur solde, d’autres les reçoivent de la part de proches ou de bénévoles), Wildberries peut être considéré comme une source d’approvisionnement officieuse de l’armée russe.

Mykhaïlo Podolyak, conseiller du président ukrainien, a expliqué les raisons des frappes contre Wildberries, évoquant les liens entre cette plateforme de vente en ligne et le Kremlin, et soulignant que les impôts de l’entreprise elle-même et de ses vendeurs servaient à financer la guerre. Il a également reconnu que l’Ukraine souhaitait fragiliser encore davantage la situation des petites entreprises russes, qui se trouvent déjà dans une situation difficile depuis le début de la guerre : « Les petites entreprises [russes] n’ont aucun potentiel de contestation. Ce n’est que lorsqu’elles se retrouveront dans la misère qu’elles pourront protester. »

Dans son ensemble, la société ukrainienne considère ces frappes comme son droit à la légitime défense. « La Russie commet à l’encontre de l’Ukraine un acte d’agression armée illégale et non provoquée. Il n’y a donc manifestement aucun objectif légitime sur le territoire ukrainien. En ce qui concerne la Russie, c’est tout le contraire, car la Russie est un État criminel. Toutes les cibles militaires, les cibles à double usage et celles qui sont importantes pour la poursuite de l’agression armée contre l’Ukraine sont légitimes. D’autant plus que Wildberries commercialise activement des moyens destinés à attaquer les Ukrainiens et à défendre les occupants, qui sont des criminels de guerre », explique l’analyste militaire et ancien conseiller du ministre ukrainien de la Défense, Alexeï Kopytko.

En revanche, en Russie, les attaques contre Wildberries ont provoqué des réactions de panique et de colère. Avec ces frappes, la réalité de la guerre s’est subitement imposée à la société russe. Au sein de cette société – même parmi l’opposition anti-guerre – les avis sont partagés. Certains, comme Garry Kasparov, sont tout à fait d’accord avec la position ukrainienne, mais ils sont en minorité.

Pour mieux illustrer diverses réactions, Desk Russie a choisi deux textes. L’un appartient à Anna Gin, écrivaine, journaliste et blogueuse ukrainienne, et l’autre, à Igor Iakovenko, influent journaliste et analyste politique russe vivant en exil, qui a été député à la Douma d’État dans les années 1990 et a exercé les fonctions de secrétaire général de l’Union des journalistes de Russie de 1998 à 2009.


Anna Gin

Nous avons tout perdu : nos projets, nos rêves, nos maisons, nos proches. Nous avons voyagé dans des trains d’évacuation bondés, passé la nuit dans des caves humides, couru au travail sous les bombes, gelé sans pouvoir se chauffer, soigné les blessés graves, enterré nos proches, retiré les corps d’enfants des décombres… Mais je ne me souviens d’aucune crise d’hystérie collective chez les Ukrainiens.

Aujourd’hui, une nouvelle tendance russe a envahi tous les fils d’actualité : des gens se filment en train de s’étaler la morve sur le visage.

Par simple curiosité anthropologique, j’ai envie de leur demander pourquoi ils font cela. À quoi ça sert, au juste ?

Un grand gaillard sanglote sur sa marchandise partie en fumée dans un entrepôt. Moi, je le regarde et je repense aux dernières secondes de la vie d’Oleksandr Matsievsky, à ses mots :  « Gloire à l’Ukraine ! ».

Des enragés russes ont fusillé notre Oleksandr. À bout portant. Alors qu’il était désarmé. 

Je me souviens du papa de Kamal, originaire de Ternopil, qui, au cimetière, berçait un minuscule cercueil blanc contenant son fils âgé d’un an. Le petit a été tué par un missile russe.

Je repense à ce grand-père du district de Saltivka Nord à Kharkiv, qui vivait littéralement seul dans un quartier en ruines. Il buvait de la neige fondue et cuisinait sur un feu de camp près de l’entrée de son immeuble.

J’ai du mal à imaginer ce vieil homme enregistrer une petite vidéo face caméra pour demander de l’aide, ou ne serait-ce qu’un peu de compassion. « Bah, tout va bien », disait-il aux journalistes étrangers.

Hier encore, j’ai vu une vidéo où la gymnaste Sacha Paskal, neuf ans, dansait magnifiquement – cette petite fille à qui l’on a amputé une jambe en 2022 après un bombardement près d’Odessa. Cette enfant a accompli l’impossible : elle a survécu, elle a tenu bon et elle a repris le sport. 

Et là, de vraies larmes roulent sur les joues d’un type barbu. Ses sacs chinois en similicuir ont brûlé – pour un million ou un putain de trouzillion, peu importe. 

Que les Russes, quelque part dans les villages de l’Oural, ne saisissent pas le lien de cause à effet entre les rubans de Saint-Georges sur les revers de leurs pulls et les entrepôts en feu dans la banlieue de Moscou, ça, je peux le comprendre. Mais ces jeunes hommes d’affaires cultivés, ces Pétersbourgeois qui, submergés par les larmes, geignent : pourquoi cela nous arrive-t-il ? – ça, je ne le comprendrai jamais.

« Nous avons mis trois ans à bâtir cette entreprise », pleure une blonde sur Instagram, « et on l’a détruite pour rien, sans raison. »

« Sans raison. Pour rien », voilà mot pour mot ce qu’elle dit.

J’aimerais tomber ne serait-ce que sur une seule de ces petites vidéos où un Russe en larmes dirait : « Nous avons créé et géré une entreprise dans un État terroriste. Pendant des années, le Kremlin a financé une guerre absurde avec nos impôts. Avec notre consentement tacite, on tue, on pille et on viole des Ukrainiens. Nous avons arraché la vie à des centaines de milliers de personnes, mutilé des millions d’autres, détruit des villes, incendié des hôpitaux et des écoles. Nous avons mérité tout ce qui nous arrive. »

Mais non. Je ne suis jamais tombée sur une vidéo de ce genre.

Traduit du russe par Desk Russie

Lire l’original ici

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Incendie dans un entrepôt Wildberries à Krasnodar après une attaque de drones ukrainiens, le 22 juillet 2026 // Exilenova+

Igor Iakovenko

À mesure que l’Ukraine se renforce et porte ses frappes toujours plus loin à l’intérieur du territoire russe, le « parti du sang des nôtres » accueille de nouveaux membres. Et, parallèlement, le fossé se creuse entre les tenants de ce parti et ceux qui souhaitent la défaite de la Russie.

Il y a encore peu de temps, la grande question clivante au sein de l’émigration politique russe était : à qui appartient la Crimée ? Aujourd’hui, elle a perdu une grande partie de sa pertinence, car la Crimée est sur le point de devenir une île et, tôt ou tard, de regagner son port d’attache ukrainien.

Puis la question brûlante est devenue : Souhaitez-vous la défaite de la Russie ? Désormais, l’opposition entre les deux camps s’est cristallisée autour des frappes contre les centres logistiques de Wildberries.

Vladimir Pastoukhov, notamment – politologue, juriste, figure que beaucoup, au sein de l’émigration politique russe, considèrent comme une sorte de gourou – a réagi de la façon suivante aux frappes contre Wildberries :

« Les frappes contre Wildberries marquent une nouvelle phase dans l’évolution de la guerre russo-ukrainienne : celle de la symétrie de la terreur […]. Faire comme si les frappes contre les centrales thermiques de Kyïv, l’hiver dernier, relevaient du terrorisme, tandis que celles contre Wildberries, cet été, visaient des objectifs militaires, est un exercice assez hypocrite. […] La symétrie désormais atteinte dans cette guerre implique que les deux camps violent à égalité les lois et coutumes de la guerre, dont l’invocation n’est plus qu’un procédé de propagande dépourvu de sens. »

Mais voici l’essentiel, la véritable raison pour laquelle il a écrit cela :

« Une question se pose, non pas entre les belligérants, mais pour ceux qui soutiennent l’Ukraine depuis l’extérieur. Il ne sera pas possible de prétendre indéfiniment que l’Ukraine se défend contre la terreur tout en ne frappant, elle, que des cibles légitimes. Il faudra alors reconnaître que l’Europe s’est trouvée entraînée jusqu’au cou dans un conflit où les deux camps recourent à la terreur pour atteindre leurs objectifs. Ce n’est pas une question juridique, mais purement politique, à laquelle les dirigeants européens en exercice devront tôt ou tard répondre, très probablement au cours du prochain cycle électoral. »

Il est évident qu’en l’occurrence, Pastoukhov reprend très ouvertement les principaux éléments de langage de Poutine et qu’il travaille objectivement en sa faveur. Ce type de raisonnement et de publication revient à jouer dans le camp russe. Leur objectif est de réduire le soutien à l’Ukraine.

À mes yeux, les entrepôts de Wildberries sont des cibles parfaitement légitimes.

Il est établi que la logistique de Wildberries sert à l’approvisionnement matériel et technique des forces armées russes, autrement dit de l’armée d’occupation. L’entreprise constitue donc l’une des composantes importantes de la base matérielle de cette guerre. 

Deuxième élément à prendre en compte, l’immense puissance économique de Wildberries, qui compte en réalité parmi les plus grands contribuables de Russie. L’entreprise elle-même verse au budget russe des milliards, mais il faut également y ajouter tous ceux qui utilisent sa plateforme : vendeurs, commerçants, entrepreneurs. Eux aussi contribuent par des sommes importantes au budget de l’État russe.

Ce sont précisément ces gens qui, aujourd’hui, sont bouleversés. Dans leurs vidéos, l’indignation et le désespoir sont souvent liés au fait qu’ils ne pourront pas payer leurs impôts. Ils insistent sur ce point : quel malheur de ne plus pouvoir s’acquitter de leurs taxes. Autrement dit, ils ne pourront plus, de fait, contribuer au financement de l’agression russe. Je ne prétends pas qu’ils le font consciemment, mais tel est le résultat objectif. Wildberries représente donc des recettes fiscales considérables, versées au budget russe et constituant une partie de la base financière de la guerre.

Troisième élément important, il ne fait aucun doute que, parmi les personnes touchées, un nombre significatif soutient la guerre. Il n’existe évidemment aucune étude sociologique portant spécifiquement sur ce groupe, mais le fait demeure.

Une guerre est en cours. Or il est impossible de résister à l’agresseur sans affaiblir son potentiel militaire et économique.

Par conséquent, quiconque met en doute la légitimité des frappes contre Wildberries remet en réalité en cause, d’une manière ou d’une autre, le droit même de l’Ukraine à résister.

Oui, de nouvelles frappes ukrainiennes viseront les infrastructures énergétiques et logistiques, ainsi que tous les points sensibles de l’agresseur russe. Et ces frappes sont légitimes.

Tout ce qui affaiblit la Russie dans sa capacité à poursuivre cette guerre est légitime.

Traduit du russe par Desk Russie

Écouter les enregistrements ici et ici

<p>Cet article Frappes ukrainiennes sur Wildberries a été publié par desk russie.</p>

26.07.2026 à 15:13

Antoine Laurent
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De Sloviansk à l’oblast de Kharkiv, notre correspondant suit de l’intérieur les évacuations de la dernière chance, à travers les récits des volontaires et des habitants contraints de partir.

<p>Cet article Sur la route du salut, de l’oblast de Donetsk à celui de Kharkiv a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (5639 mots)

Dans ce deuxième reportage consacré à l’évacuation de la population de l’oblast de Donetsk, notre correspondant part à la rencontre des hommes et des femmes dont la mission consiste à organiser le départ des habitants vers le reste de l’Ukraine libre, avant que la situation ne devienne désespérée. Ce reportage est aussi l’occasion de recueillir les témoignages des habitants eux-mêmes. À Sloviansk et Kramatorsk, carrefours obligés des départs, un minimum de planification est encore possible ; mais la course contre la montre est lancée. Environ 124 000 personnes, dont 6 500 enfants, vivraient encore dans la partie non occupée de l’oblast29.

C’est une belle maison de l’oblast de Dnipropetrovsk : jardin ombragé, barbecue maçonné, une haie de cerisiers ; et sur un silence reposant, le chant des oiseaux. À visiter la base opérationnelle de l’association ukrainienne Aequitas, on serait tenté un instant d’oublier la guerre ; jusqu’à passer la porte. Casques militaires, gilets pare-balle… et, bien disposés sur une table afin d’en préserver les fragiles antennes, plusieurs détecteurs de drones. Cet attirail rappellera sans doute à nos lecteurs celui des Anges blancs, cette unité de police spécialisée dans l’évacuation des familles avec enfants et des civils, auxquels Desk Russie a consacré un reportage dans son numéro précédent. Souvenez-vous : ce sont eux, en collaboration avec d’autres services publics et des associations de volontaires, qui se rendent dans les zones les plus exposées pour tenter d’en évacuer les derniers habitants30. La ressemblance n’est pas trompeuse. Aequitas est l’une des nombreuses associations de volontaires qui participent à la grande chaîne d’évacuation des civils dans l’oblast de Donetsk, face à l’avancée des troupes russes et à l’intensification des bombardements et frappes de toutes sortes.

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Un immeuble de Sloviansk détruit par une bombe planante d’une tonne et demie. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Relayer les secouristes de l’extrême

« Dans mes rêves, je suis encore en train d’organiser des évacuations, ou je rêve qu’on a oublié quelqu’un […] ou alors que je suis en train de planifier [une mission], ou je rêve de missiles », résume Valentyna, la coordinatrice ukrainienne des évacuations et livraisons humanitaires d’Aequitas, lorsqu’on l’interroge sur son état de fatigue. Si Valentyna, 32 ans, rêve d’évacuations lorsqu’elle parvient à dormir, c’est d’abord parce que ce genre de missions requiert aujourd’hui une lourde préparation. Le temps des évacuations improvisées de 2022 est révolu. Aujourd’hui, les volontaires jouent toujours un rôle central, mais travaillent de façon structurée – n’en déplaise à la vieille école. Manque de moyens et de chauffeurs fiables oblige, les associations sont amenées à coopérer entre elles. À son initiative, indique la coordinatrice, Aequitas travaille avec une grande association ukrainienne, CNG, qui reçoit directement des demandes d’évacuations de la part des Anges blancs. Lorsque CNG ne peut couvrir toutes les requêtes, c’est-à-dire presque chaque jour, Aequitas intervient. En retour, l’organisation partenaire rembourse le gazole utilisé et fournit parfois des pneus – une aubaine, car le carburant et la maintenance des véhicules constituent les plus grosses dépenses des associations qui participent aux évacuations. Pour chaque mission réalisée dans l’oblast de Donetsk, les volontaires d’Aequitas passent une dizaine d’heures sur la route.

Une fois la mission acceptée, reprend Valentyna, la planification débute : « Quels volontaires d’Aequitas participeront, qui sera le conducteur de quelle voiture… » Il faut ensuite contacter les Anges blancs, définir un point de rendez-vous dans une zone plus ou moins sûre de Sloviansk ou de Kramatorsk… et attendre parfois plusieurs heures qu’arrivent les policiers (les Anges blancs) qui sont régulièrement retardés par une attaque, un souci mécanique, ou une négociation avec un habitant qu’ils tentent de convaincre de quitter son domicile. Enfin, poursuit Valentyna, « on récupère les gens. Je prends en photos leurs documents [d’identité] que je transmets aux Anges blancs, pour leurs statistiques […]. Au lieu de s’occuper de ça pendant 30 mn […], ils peuvent réaliser une deuxième évacuation en zone dangereuse. » Les habitants sont ensuite transportés dans un centre de transit de l’oblast de Kharkiv, où il faudra accomplir de nouvelles démarches. Pour les volontaires, se conformer à toutes ces règles requiert une réactivité continue, en dépit du stress généré par l’environnement dans lequel ils travaillent. Le niveau de risque auquel sont exposés les acteurs de la seconde ligne de la chaîne d’évacuation est sans comparaison avec celui qui pèse sur les Anges blancs et autres secouristes de l’extrême ; mais il est bien réel. À Sloviansk et Kramatorsk, bombes planantes et drones FPV font partie du quotidien. Aussi, une fois sur place, même quand tout paraît calme, « ça vous démange le cerveau », indique Valentyna.

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L’habitante de Kostiantynivka (à droite) évacuée avec son fils, leur chien et leur chat par les Anges blancs puis les volontaires d’Aequitas et Valentyna (à gauche). Kramatorsk. 25/04/2026. Photo : Valentyna

Fuir le front… à pied

Les volontaires qui, comme Valentyna, parlent le russe et l’ukrainien, doivent en outre composer avec la détresse des civils qu’ils prennent en charge. Pour transporter ces derniers hors de l’oblast, le trajet dure plusieurs heures. Ils ont donc tout le loisir – d’aucun diront le besoin – de se confier. Quand on lui demande d’illustrer cette dimension des évacuations, Valentyna réfléchit un instant. Aux alentours du 25 avril, par une belle journée, se souvient-elle, Aequitas reçoit une requête d’évacuation concernant une dame, son fils handicapé d’une trentaine d’années, leur chat et leur chien, hébergés provisoirement par une communauté protestante de Kramatorsk. Politesses et explications d’usage, puis le trajet débute et le récit s’engage. La mère et son fils arrivent de Kostiantynivka, ville qu’ils ont quittée au moment de la Pâques orthodoxe. « Ils sont partis ce jour-là parce qu’ils ont entendu dire qu’il y aurait une trêve », indique Valentyna31. « Ils ont pris toutes leurs affaires… Non, pas toutes leurs affaires : ils ont pris leur chat, une bouteille d’eau et leur chien […] et ils sont partis à pied. Ils ont raconté avoir vu tellement de cadavres, des morceaux de corps, de la chair, tellement de voitures endommagées… » C’est qu’en avril, faut-il le préciser, Kostiantynivka se trouvait déjà sur la ligne de front. Les Anges blancs et leurs partenaires ne peuvent plus s’y rendre depuis décembre.

Nos deux infortunés, reprend Valentyna, songeaient déjà à quitter les lieux à l’automne ; jusqu’à ce qu’une roquette russe ne s’écrase sur la façade de leur immeuble. « Elle a été blessée à l’épaule et à la jambe. Elle n’était pas en mesure d’affronter un long trajet […]. Les militaires se sont occupés d’eux, ont soigné ses blessures. Ensuite, il y a eu l’hiver. Elle a compris qu’ils ne pourraient pas partir dans ce froid glacial […]. Ils ont donc attendu le printemps32. » Quelques jours avant Pâques, poursuit la coordinatrice, c’est cette fois la maison d’à côté qui est touchée par un bombardement. « Elle m’a raconté que [sa voisine] avait mis trois jours à mourir. Parce que personne ne pouvait la tirer [des décombres de sa maison]. Il aurait fallu des machines […] mais il n’y en avait plus : c’était devenu trop dangereux. Plus de pompiers à Kostiantynivka  […]. Elle a entendu ses cris, ses pleurs, ses appels à l’aide… » Terrorisée, la convalescente décide cette fois de quitter les lieux. Elle contacte les Anges blancs qu’elle rejoint avec son fils à la sortie de la ville, après une marche de neuf kilomètres en pleine zone de combat. Tous deux, précise Valentyna, ont rejoint des proches dans l’oblast de Poltava, où la dame a trouvé un emploi en quelques semaines.

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Vu depuis un ponton dressé sur la rivière Donets entre Sloviansk et Lyman. Oblast de Donetsk. 25/05/2023. Photo : Antoine Laurent

Quand l’administration organise les départs

Heureusement, nombreux sont les habitants qui décident de quitter l’oblast avant d’en arriver à de telles situations. Pour faciliter leur départ, les communes de Sloviansk et de Kramatorsk, avec l’aide financière de l’administration régionale, se sont résolues à ouvrir chacune un « point d’évacuation intermédiaire » : des centres d’aide à l’organisation du départ, ouverts sept jours sur sept. Pour en savoir plus, c’est à celui de Sloviansk que je me rends. « Nous fonctionnons depuis la mi-avril de cette année. Depuis cette date, nous avons déjà accueilli 3 868 personnes33 », explique la directrice adjointe du centre, Maryna Volodymyrivna, 53 ans, naguère enseignante de langue et littérature ukrainienne à Sloviansk. Dehors, l’alarme retentit. La discussion a donc lieu dans le sous-sol du bâtiment, récemment aménagé en abri anti-bombes. Une odeur de peinture fraîche émane des murs ; chaises et lits de camp s’alignent en bon ordre sur un sol d’une propreté irréprochable.

La mission du centre, indique Maryna, qui s’exprime en russe d’une voix étonnamment douce, consiste à « assister les gens, pour qu’ils sachent qu’ils ne sont pas abandonnés par l’État, par l’administration, [à] les aider à coordonner leurs actions. Nous leur fournissons une assistance légale, nous pouvons les aider concernant le transport, et les orienter vers [un centre de transit]. » Le rire des enfants qui jouent à quelques mètres de là crée un étrange contraste avec le sujet de la discussion. Pour mener à bien leur mission, indique notre interlocutrice, les neufs employés du centre travaillent en collaboration avec de nombreuses organisations. Parmi celles-ci, on compte les branches ou missions ukrainiennes de quelques ONG internationales, comme World Central Kitchen, qui fournit des repas ; et de nombreuses organisations ukrainiennes à but non lucratif : Droit à la Protection, qui propose des conseils juridiques ; Proliska et les Anges du Salut, qui assurent une partie des transports vers d’autres oblasts… La liste est longue, le travail de coordination conséquent. Heureusement, poursuit notre hôte, les employés peuvent compter sur l’administration de Lyman et Mykolaïvka, deux villes proches dont les mairies ont dû plier bagages face à l’avancée de l’armée russe, pour continuer à fonctionner depuis Sloviansk.

Le centre d’évacuation, poursuit Maryna, n’est en théorie pas fait pour héberger les habitants qui s’apprêtent à quitter l’oblast. Les intéressés doivent contacter l’administration, transmettre leurs coordonnées, se rendre sur place pour être conseillés. On leur donne ensuite rendez-vous pour un départ en navette, s’ils souhaitent être pris en charge gratuitement pour le transport. En pratique cependant, souligne notre hôte, certains habitants qui arrivent au centre ont perdu leur logement, ou se trouvent dans un état d’épuisement alarmant. Dans ce genre de cas, un séjour temporaire s’impose. Heureusement, rassure Maryna, le centre d’accueil est bien doté. « Nous avons des chambres […], [nous fournissons] des repas. Nous avons des douches, tout ce qu’il faut ! ». Parmi les habitants qui, régulièrement, se voient offrir un hébergement au centre, illustre-t-elle, il y a ceux qui « sont amenés ici par les Anges blancs » ou « par les militaires » qui les aident à évacuer. Il y a encore les malheureux qui, épuisés par la première étape de leur évacuation, ont besoin d’un temps de repos avant de poursuivre le voyage. À plusieurs reprises, indique Maryna dans un soupir anxieux, ses équipes ont accueilli des gens qui « avaient dû traverser la [rivière] Donets à la nage34. » Il y a enfin les infortunés qui ont perdu jusqu’à leurs papiers d’identité ; et se voient forcés de patienter, le temps de commencer les démarches de renouvellement de leurs documents.

Sans papiers en zone de guerre

Cette situation peu enviable, c’est justement celle d’une autre Valentyna et d’Oleksandr, un couple de retraités qui sont hébergés au centre depuis quelques jours, à la suite du bombardement quelques semaines plus tôt de leur maison des alentours de Lyman. C’est dans la chambre commune où ils sont installés que je les rencontre. Oleksandr, homme au physique sec et à la moustache noire, autrefois mineur de fonds, souffre d’une douleur à la jambe et reste couché sur son lit de camp tout au long de l’entretien. C’est surtout Valentyna, jadis ouvrière dans une usine de transformation alimentaire, qui répondra à mes questions. « On revient de l’enfer », résume cette femme au brushing impeccable. « Au premier obus, nous nous sommes mis à couvert. Au deuxième, toutes les fenêtres ont explosé. Au troisième – nous étions dans la cave – nous avons entendu le voisin crier “Où êtes-vous ?!! Le toit est en flammes !!! Sortez de là !!!”. “Nous n’avions même pas remarqué ! » se souvient Valentyna, avant de préciser que deux obus se sont encore abattus sur la maison après qu’elle et son mari s’en sont enfuis.

De leurs plus de 70 ans de vie, tout ce que Valentyna et Oleksandr ont pu sauver tient dans deux valises, que le couple avait préparées à l’avance en cas d’urgence. « Tout à brûlé. Nous avions un générateur, il a brûlé aussi – nous vivions sans électricité depuis longtemps déjà. Nous avions un genre de puits…  C’est le voisin qui nous a sauvés », poursuit-elle, avant de préciser que ce retraité, autrefois adjoint au maire de Lyman, et les quelques habitants des alentours demeurés sur place les ont aidés à se vêtir et à se nourrir. « Ensuite, poursuit-elle, nous avons trouvé une maison abandonnée, à proximité de notre maison incendiée. Nous nous sommes installés là quelque temps. » À ce stade, les deux retraités se résolvent à trouver refuge vers l’arrière. « On pensait que quelqu’un viendrait nous chercher, se souvient-elle. Mais la situation était horrible. Il y avait des drones en permanence […]. C’était impossible. Nous avons essayé de négocier avec les soldats […]. [Puis] un jour, un militaire est venu nous dire qu’à ce moment précis, c’était plus ou moins possible de partir. Le voisin qui nous avait sauvés possédait une voiture. Il a fait de la place pour nous et nous a emmenés avec lui […] jusqu’ici. »

Les deux époux sont alors pris en charge par les équipes du centre d’évacuation, qui leur fournissent une assistance médicale, les guident dans leurs démarches pour obtenir de nouveaux papiers d’identité et trouver un logement à Sloviansk,  – l’affaire de plusieurs semaines. En dépit des frappes quotidiennes sur la ville, les consignes sont strictes ; car à proximité du front, les groupes d’infiltration russes sont redoutés. Pour beaucoup, devoir demeurer dans cette ville constituerait un cauchemar. Pour Valentyna, au contraire, c’est « comme un retour à la civilisation : il y a de l’électricité, il y a du thé… ».  Prochaine étape, si tout se passe bien : la Lettonie, où sa sœur les a invités à s’installer chez elle. « Elle m’a déjà disputée, indique Valentyna, émue, parce qu’elle nous avait proposé de la rejoindre dès 2022 – mais on ne voulait pas abandonner notre maison… » L’échange se termine. « Ça m’a fait du bien de vous parler. Je gardais tout ça pour moi. Maintenant, ça va un peu mieux, merci », ajoute Valentyna au moment de nous séparer.

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Les membres de la Croix-Rouge ukrainienne prennent une pause entre deux évacuations. Sloviansk. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Vers l’arrière, enfin

En repassant la porte, j’ai l’impression de sortir d’une tempête. Dans un couloir, l’une des employées du centre fait face à une vingtaine de personnes attroupées avec leurs bagages, certaines assises, d’autres debout. Une feuille à la main, elle termine son appel, puis décline des consignes. Échange de regards amusés avec l’interprète : on reconnaît sans difficulté le ton de l’enseignante. Le groupe se dirige vers la cour, où les minibus de plusieurs associations sont stationnés. Le chauffeur de l’un d’entre eux aide les passagers à s’installer, à charger leurs quelques effets et distribue des bouteilles d’eau. Pas d’effusions. Peu de mots. Je repense à Valentyna qui, après la guerre, aimerait s’installer à Sloviansk avec son mari. De Lyman, a-t-elle indiqué, il ne reste presque rien. Kostiantynivka subit le même sort… Les portes coulissent, le moteur vrombit, le bus s’éloigne. Dans un angle de la cour, les membres d’une équipe de la Croix-Rouge ukrainienne discutent, cigarette aux lèvres, à proximité d’une plate-bande en fleurs.

Le véhicule qui vient de partir se rend dans un centre de transit de l’oblast de Kharkiv, explique la directrice du centre, Alina Chirko, naguère enseignante en d’histoire et en droit. L’institution, précise cette femme de 55 ans, relaie les centres d’évacuation de Sloviansk et Kramatorsk dans la prise en charge des habitants de l’oblast. « La plupart des gens qui [s’y rendent] savent déjà où ils vont aller. Beaucoup ont déjà leurs billets de train […]. Mais 30 % d’entre eux restent là-bas et cherchent une solution. Ils recevront l’aide nécessaire sur place. Leur trouver un lieu où se réinstaller ne relève pas de notre responsabilité. Pas encore. Nous ne faisons que commencer. » Veste en jean, souriante, Alina semble très investie dans le développement du centre qu’elle dirige ; mais ses yeux trahissent une lueur de nostalgie. Lorsqu’on lui demande si elle a conscience qu’elle devra peut-être, elle aussi, un jour quitter Sloviansk, elle répond tristement qu’elle « préfère ne pas y penser ».

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Alina Chirko, directrice du centre d’évacuation de Sloviansk, lors du départ d’un minibus à destination de l’oblast de Kharkiv. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Le centre de transit mentionné par Alina sera ma prochaine destination. Pour m’y rendre, j’emprunte en voiture le même itinéraire que celles et ceux qui sont à l’instant devenus des déplacés internes. Quelques heures plus tard, me voici face à un bâtiment dont je ne vous dirai rien. Alicia Tchetchikova, 33 ans, la très sollicitée directrice de l’institution, a été claire sur le sujet : on ne doit pouvoir le reconnaître d’aucune façon, ni préciser dans quelle commune il se trouve. Les lieux sont hors de portée des bombes planantes et des drones FPV ; mais les missiles russes, eux, peuvent atteindre tout le pays. À l’extérieur, les photos sont interdites. Qu’il me suffise de vous dire que s’y croisent les véhicules rutilants des nombreuses ONG internationales présentes sur place, dont ceux de l’organisation française Première Urgence Internationale. En comparaison avec les voitures délabrées dont disposent certains groupes de volontaires qui participent aux évacuations, c’est un changement de monde. Ici, les habitants de l’oblast de Donetsk passent de l’humanitaire du front, bricolé, modeste sinon indigent, au système international professionnel, avec ses moyens sans commune mesure, même si eux aussi sont en baisse.

Les nuages s’amoncellent

À l’intérieur, c’est un brouhaha affairé, où se croisent déplacés internes et équipes des organisations partenaires du centre, parfois en casques et gilets pare-balles. Le centre « accepte uniquement les réfugiés de l’oblast de Donetsk », indique Alicia entre deux appels passés au beau milieu du couloir où se déroule l’interview. Elle est visiblement débordée mais répondra à toutes nos questions. Ici, précise-t-elle, « en plus de la possibilité de s’inscrire pour bénéficier d’une aide financière, [les déplacés internes] peuvent recevoir une assistance humanitaire sous forme de kits alimentaires, de kits d’hygiène, de kits pour enfants, de couvertures et de linge de lit. [Ils] ont également accès à des soins médicaux, à des consultations juridiques, à un accompagnement social, à un soutien psychologique, à des repas chauds… » Concernant les infortunés sans destination, ajoute-t-elle, trois jours suffisent généralement à ses équipes pour leur trouver une place – dans un centre d’accueil de long terme, ou auprès de proches que l’on parviendra à contacter.

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Dans le hall d’entrée du centre de transit de l’oblast de Kharkiv. Les déplacés internes attendent leur tour pour l’enregistrement. 14/05/2026. Photo : Antoine Laurent

Le centre d’accueil, poursuit notre interlocutrice, a ouvert « le 19 août 2025 », il fonctionne sous supervision de l’ONU, emploie « 50 à 60 personnes » et coopère avec « environ 30 organisations partenaires », dont « une dizaine » sont présentes au quotidien. Depuis son ouverture, 47 428 personnes ont été accueillies35, à raison de « plus de 200 arrivées par jour ». Lucide, Alicia, est consciente que le plus dur est peut-être à venir. « On se prépare à devoir accueillir un plus grand nombre de réfugiés encore, car on sait que la ligne de front approche. En général, on est en mesure d’accueillir jusqu’à 500 personnes par jour. » Force est d’admettre que la directrice n’est guère impressionnable. Et  pour cause, tout comme Maryna et Alina, les deux responsables du centre d’évacuation de Sloviansk, Alicia a elle aussi été volontaire et a participé au travail d’évacuation des civils. « Je connais bien la situation », assure-t-elle, avant d’ajouter qu’avant 2022, elle exerçait – cela ne vous surprendra pas – comme professeur d’ukrainien. « En un sens, le domaine de l’humanitaire n’est pas étranger à celui de la philologie », conclut-elle avec un sourire fatigué.

Si vous souhaitez soutenir l’association Aequitas dans son travail d’évacuation des civils menacés par l’avancée du front, vous pouvez réaliser un don via ce portail de paiement sécurisé. Quelques euros, ce sont quelques kilomètres. À proximité du front, quelques kilomètres font toute la différence. Merci pour votre soutien !

<p>Cet article Sur la route du salut, de l’oblast de Donetsk à celui de Kharkiv a été publié par desk russie.</p>

16.07.2026 à 21:29

Desk Russie
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