
06.09.2026 à 19:18
Une visite secrète du directeur de la CIA à Moscou, de nouvelles bases de lancement de drones et les failles persistantes de la défense européenne : plusieurs signaux font craindre une attaque russe contre l’OTAN dans les prochains mois.
<p>Cet article Faut-il se préparer à une nouvelle guerre ? a été publié par desk russie.</p>
Pourquoi le directeur de la CIA s’est-il rendu à Moscou fin août, après une interruption de cinq ans ? Il y a des signes de préparation d’une agression par la Russie d’un pays de l’OTAN, possiblement la Pologne ou la Roumanie, dans les prochains mois. John Ratcliffe serait venu à Moscou pour dissuader le Kremlin, comme son prédécesseur William Burns cinq ans plus tôt. Mais peut-on vraiment convaincre Poutine ?
Au début du mois de novembre 2021, William Burns, alors directeur de la CIA, s’était rendu à Moscou pour mettre en garde le Kremlin contre le déclenchement d’une guerre contre l’Ukraine. Les services de renseignement américains et britanniques savaient déjà que la Russie s’y préparait activement et tentaient d’empêcher la catastrophe, mais ils n’avaient pas encore publiquement accusé Poutine de préparer une agression. Les accusations publiques ne sont venues que plus tard, lorsque les dirigeants américains ont compris que Moscou avait ignoré les avertissements de Burns. Les premières déclarations publiques de responsables politiques américains et britanniques indiquant que la Russie se préparait à attaquer l’Ukraine sont apparues à la toute fin du mois de novembre et au début du mois de décembre, et exactement un mois après le retour de Burns à Washington, le 3 décembre 2021, le Washington Post a publié un document déclassifié par le renseignement américain, qui indique avec précision le calendrier, les forces engagées et les axes de l’offensive.
Les politologues occidentaux ont accueilli ces avertissements avec scepticisme : presque personne ne croyait que Poutine se résoudrait réellement à déclencher une guerre totale contre l’Ukraine. Sans parler des blogueurs russes, qui se sont moqués des « alarmistes » de la CIA.
Mais ces moqueries n’ont commencé qu’après les déclarations publiques de Joe Biden et de Liz Truss, ainsi que la publication de documents déclassifiés. Quant à la visite de Burns à Moscou un mois auparavant, presque personne n’y avait prêté attention, moi y compris.
Il semble qu’aujourd’hui, cinq ans plus tard, cette histoire se répète. Le 25 août 2026, le directeur de la CIA – cette fois-ci un autre, John Ratcliffe, considéré comme le membre le plus pro-ukrainien de l’administration Trump – s’est à nouveau rendu à Moscou, et cette visite est une fois de plus passée presque inaperçue, sauf pour ceux dont c’est le métier : les blogueurs militaires et les analystes politiques.
Pourquoi le directeur de la CIA s’est-il rendu à Moscou après une interruption de cinq ans ?
Le New York Times, citant des « responsables en poste et anciens responsables », affirme que Ratcliffe s’est rendu une nouvelle fois à Moscou pour persuader Poutine de conclure la paix avec l’Ukraine.
Il est pour le moins difficile d’y croire.
Tout d’abord, les sources citées ne sont pas crédibles. Comment des anciens responsables, auxquels se réfère le NYT, pourraient-ils connaître les détails de négociations dont l’existence même était tenue secrète ? Même les responsables actuellement en poste (lesquels, et dans quelles administrations ?), avec lesquels les journalistes se sont également entretenus, ne semblent guère savoir grand-chose, à en juger par le texte de l’article : les déclarations citées ne ressemblent pas à des informations officielles divulguées anonymement à la presse, mais plutôt à des conjectures personnelles émanant de personnes qui n’ont guère d’information. D’autant plus que, comme l’a écrit le même jour le Wall Street Journal – dont les sources se sont révélées ces dernières années bien plus fiables que celles du NYT –, même les proches de Trump n’étaient pas au courant de cette visite.
Deuxièmement, pourquoi fallait-il précisément le directeur de la CIA pour mener ces négociations de paix, et non le duo de toujours formé par Kushner et Witkoff ou, au moins, un représentant du Département d’État, qui s’occupe de ces négociations depuis le début (ce qui n’est pas le cas de la CIA) ?
Et, troisièmement, s’il s’était réellement agi de paix, Poutine aurait accueilli Ratcliffe avec plaisir chez lui et lui aurait fait la leçon sur les Petchenègues. Il s’est entretenu à maintes reprises avec Kushner et Witkoff ; les négociations de paix et les conditions que l’Ukraine doit remplir pour y parvenir constituent son sujet de prédilection. Mais Ratcliffe n’a pas été autorisé à rencontrer Poutine ; il a dû s’entretenir avec le chef du SVR, Narychkine – celui-là même dont les genoux tremblaient si visiblement lors de la réunion du Conseil de sécurité du 21 février 2022.
La version publiée par le Wall Street Journal et Politico eux-mêmes semble bien plus crédible. Contrairement au New York Times, ces deux journaux citent explicitement des sources occidentales qui connaissaient à l’avance le programme et les objectifs du voyage, chacun d’entre eux s’appuyant sur ses propres réseaux. Le WSJ et Politico affirment tous deux que, bien que Ratcliffe ait effectivement discuté à Moscou de l’Ukraine ainsi que de l’Iran, l’objectif principal de son voyage était le même que celui de Burns en 2021 : tenter de convaincre le Kremlin d’annuler l’agression déjà prévue. Cette fois-ci, contre l’OTAN et en premier lieu contre les pays baltes.
On comprend pourquoi les anciens responsables interrogés par le New York Times préfèrent la version d’un énième cycle de négociations de paix, pour lequel la visite du directeur de la CIA à Moscou semblerait avoir été nécessaire : mieux vaut une paix boiteuse qu’une bonne dispute. Il est tout simplement effrayant d’envisager une nouvelle guerre : quel que soit le choc que l’attaque de la Russie contre l’Ukraine a pu représenter pour le monde, une attaque de la Russie contre un pays de l’OTAN serait un choc bien plus grand. Et ce, dans les deux cas : tant si cela conduit à une guerre totale entre l’OTAN et la Russie, susceptible de dégénérer en conflit nucléaire, que si l’OTAN, comme l’espère Poutine, s’effondre en conséquence.
Malheureusement, une telle attaque, même sans les fuites déjà en cours provenant des services de renseignement américains et européens, semble aujourd’hui plus probable que jamais.
Poutine s’est résolu à attaquer l’Ukraine après que les États-Unis ont montré leur faiblesse en Afghanistan, lorsque leur retrait de ce pays s’est transformé en une sorte de fuite, laissant à l’ennemi du matériel militaire d’une valeur de plusieurs milliards de dollars et plongeant l’aéroport de Kaboul dans le chaos.
Aujourd’hui, la situation se répète : bien que les troupes américaines ne fuient pour l’instant nulle part, les États-Unis sont incapables, depuis six mois déjà, de venir à bout d’un Iran en apparence bien plus faible. Les revirements de Trump, tantôt menaçant de réduire l’Iran en miettes, tantôt vantant les succès des négociations – dont l’Iran nie d’ailleurs l’existence avec mépris –, apparaissent de plus en plus humiliants.
Les détails de cet échec américain semblent encore plus alléchants pour Poutine. D’une part, les systèmes de défense aérienne américains déployés dans le golfe Persique – les mêmes que ceux qui protègent les pays de l’OTAN – ne parviennent manifestement pas à contrer les drones iraniens, identiques à ceux utilisés par la Russie. D’autre part, les Américains manquent de missiles pour leurs lanceurs et ne sont pas en mesure d’en augmenter rapidement la production. Cela signifie que l’Europe ne sera capable ni de se défendre efficacement contre les attaques russes, ni d’y répondre efficacement.
L’Europe elle-même semble également faible. Les pays européens, et en premier lieu l’Allemagne, ont adopté des programmes de réarmement, mais pour l’instant, ces programmes piétinent. Même la plus grande entreprise militaire européenne, Rheinmetall, ne parvient pas à accroître sa production à temps : la livraison du premier lot de radars commandés a déjà été reportée du milieu de cette année au milieu de l’année prochaine ; il en va de même pour les livraisons de véhicules blindés de transport de troupes ; quant à l’usine de Rheinmetall destinée à la fabrication d’obus, qui devait entrer en service cet été, sa construction n’a même pas encore véritablement commencé.
Et les problèmes ne s’arrêtent pas là : fin juin, l’Allemagne a annulé la construction de six grandes frégates, car le projet avait depuis longtemps dépassé tous les délais et budgets prévus. À la place, le gouvernement souhaite construire quatre navires trois fois plus petits, et ceux-ci ne rejoindront pas la flotte avant 2029. Le projet commun entre l’Allemagne et la France visant à produire un nouvel avion de chasse a échoué. La Grande-Bretagne et la France ne parviennent pas à relancer rapidement la production des missiles Storm Shadow, interrompue il y a 15 ans. Quant au « mur de drones », annoncé en grande pompe par von der Leyen pour 2025, il n’y a même pas eu de concept global en un an. En conséquence, la Pologne, la Finlande et les pays baltes ont commencé à construire eux-mêmes leurs « murs de drones » (et l’UE, sans donner de raisons, a rejeté la demande de financement de la Lituanie et de l’Estonie), mais ceux-ci ne seront prêts, au mieux, que dans un an.
Cerise sur le gâteau : l’animosité mutuelle qui ne cesse de s’aggraver entre Trump et les dirigeants européens, à cause de laquelle les États-Unis menacent déjà de retirer leurs troupes d’Europe, y compris des pays du flanc est de l’OTAN.
En somme, sur le plan de la politique étrangère, on ne pourrait imaginer de meilleur moment pour attaquer l’UE.
La politique intérieure pousse également Poutine vers une telle décision.
La guerre en Ukraine n’est pas simplement enlisée. Désormais, les frappes ukrainiennes contre les raffineries de pétrole et les entrepôts logistiques commencent à mettre à rude épreuve la patience des Russes. Les gens qui perdent leurs commandes en ligne déjà payées et qui font la queue toute la nuit devant les stations-service ne sont guère enclins à louer en leur for intérieur le génie de Poutine. Au contraire, leur humeur est tout autre, et si rien n’est fait rapidement pour y remédier, le pays pourrait s’embraser à la moindre étincelle fortuite, même tout à fait apolitique.
Au-delà d’une zone géographique restreinte – les pays baltes –, le WSJ et Politico envisagent un schéma très variable pour une éventuelle attaque, tant en termes de calendrier (de quelques mois à 2029) que de méthode : d’une opération terrestre à des cyberattaques.
Mais ce schéma peut être considérablement restreint.
Attendre jusqu’en 2029, voire jusqu’en 2028, n’a tout simplement aucun sens pour Poutine : d’une part, d’ici 2028, les usines militaires européennes auront presque certainement atteint leur capacité nominale et le complexe militaro-industriel russe ne pourra plus les rattraper. D’autre part, si les frappes ukrainiennes ne cessent pas dans un avenir proche, le mécontentement populaire en Russie pourrait exploser bien avant l’arrivée de 2028. Enfin, si une attaque était réellement prévue dans deux, voire trois ans, Ratcliffe n’aurait eu aucune raison de se précipiter à Moscou – il aurait pu rester tranquillement à Washington pendant au moins un an encore.
Cela ne signifie pas que, en 2028 ou 2029, Poutine n’attaquera pas l’Europe. Peut-être le fera-t-il – qui sait ce qui lui passera par la tête d’ici là. Mais le 25 août à Moscou, il ne s’agissait certainement pas de cela.
Selon toute vraisemblance, la fenêtre temporelle est aujourd’hui la même qu’en novembre 2021, lorsque Burns s’est rendu à Moscou : les 3 à 6 prochains mois.
Certains analystes russes affirment qu’une guerre contre l’UE pourrait être préparée en vue des élections, mais cela semble peu probable. Les « élections » en Russie constituent un événement assez routinier, leur résultat est toujours prévisible, et elles ne semblent pas constituer un motif sérieux pour déclencher une guerre. De plus, il ne reste que trois semaines avant ces élections, et si une attaque est déjà prévue, il serait très difficile de l’annuler en l’espace de trois semaines. Ratcliffe ne se serait pas rendu à Moscou, comme on dit aux États-Unis, « cinq minutes avant minuit ».
Le moment le plus propice pour une attaque semble être début novembre, lorsque se tiendront aux États-Unis les élections de mi-mandat au Congrès, à l’issue desquelles le Parti démocrate obtiendra presque certainement le contrôle de la Chambre des représentants, et peut-être même du Sénat, ou bien début janvier, lorsque les membres du Congrès nouvellement élus entreront en fonction. Après cela, le Congrès entrera en conflit avec Trump, et les États-Unis perdront la capacité d’agir avec détermination et rapidité (ce qu’ils évitent de faire dès à présent, on doit le reconnaître).
On peut également tenter de deviner la nature de l’attaque. Ratcliffe ne se serait pas rendu à Moscou à cause d’une simple cyberattaque : la Russie en mène déjà plusieurs par mois. Une attaque terrestre semble également peu probable à l’heure actuelle : pour qu’elle ait un tant soit peu de chances de réussir, il faudrait une forte concentration de forces terrestres aux frontières – comme en novembre 2021, lorsque les photos satellites montraient déjà un nombre sans précédent de troupes russes aux frontières de l’Ukraine, alors même que les exercices « Zapad-2021 » étaient terminés depuis longtemps. Il n’y a actuellement rien de tel aux frontières occidentales de la Russie. Aucune manœuvre militaire d’envergure n’est prévue dans les régions occidentales de la Russie ou au Bélarus pour la fin de cette année et le début de l’année prochaine ou, du moins, rien n’a été communiqué à ce sujet. On pourrait, comme certains le font, supposer que la Russie lancerait une attaque avec des forces réduites, en envoyant dans les pays baltes des « petits hommes verts » déguisés. Mais cela semble peu probable. La Lituanie, la Lettonie et l’Estonie se sont préparées depuis longtemps à une telle attaque, qui ne se traduirait pas par le triomphe dont Poutine a besoin, mais par un nouvel échec qui pourrait lui coûter son poste, voire la vie. Il est peu probable qu’il veuille prendre un tel risque.
Il reste une troisième option : des attaques massives de drones, à l’image de celles que l’armée russe mène contre Kyïv, Kharkiv, Odessa et d’autres villes ukrainiennes. Et tout indique actuellement que la Russie prépare de telles attaques. Citons notamment les incursions « accidentelles » de drones russes sur le territoire de la Pologne, de la Roumanie et, depuis le printemps 2026, des pays baltes, qui ont commencé il y a déjà un an et n’ont cessé de se multiplier depuis. Sans oublier les dix bases presque achevées aux frontières occidentales de la Russie et destinées au lancement des nouveaux drones Gueran, téléguidés et à propulsion à réaction, The Telegraph en a fait état le 16 août. Si certaines d’entre elles ne peuvent guère être utilisées pour attaquer l’Europe, au moins quatre couvrent l’ensemble du territoire des pays baltes et une grande partie de la Pologne, tandis que trois autres permettent d’attaquer la Roumanie sans entrer dans la zone d’action de la défense antiaérienne ukrainienne.

La géographie de ces bases laisse supposer que les pays baltes pourraient ne pas être les seules cibles. D’autant plus que le bombardement de ces pays sans leur occupation ne constituerait pour Poutine qu’une victoire propagandiste, qui n’aurait que peu d’incidence sur le déroulement de sa guerre principale, celle en Ukraine. La Pologne, par laquelle transite la majeure partie des livraisons d’armes à l’Ukraine, et la Roumanie, que l’OTAN est actuellement en train de transformer activement en un deuxième nœud de transport militaire34 semblent être des cibles bien plus alléchantes. Si la Russie parvient à détruire les infrastructures de transport polonaises et roumaines par des attaques de drones, le cours de la guerre en Ukraine pourrait changer de manière significative.
L’Europe n’est pas préparée à de telles attaques. Mercredi, le chef d’état-major français a reconnu que la France n’avait pour l’instant aucune réponse à apporter aux drones russes bon marché. Dans d’autres pays, la situation n’est guère meilleure : les drones intrus sont encore abattus par des chasseurs – à l’aide de missiles qui coûtent considérablement plus cher que ces drones eux-mêmes. Mais, d’ici l’été prochain, l’Europe pourrait accroître sa production de systèmes anti-drones, et il est peu probable que Poutine souhaite attendre jusque-là. C’est probablement pour cette raison que Ratcliffe s’est rendu en Russie.
Burns n’a pas réussi à empêcher la guerre en 2021. Il est difficile de croire que Ratcliffe ait eu plus de succès cette fois-ci. Mais tout peut arriver. Nous saurons dès les prochaines semaines si la Russie s’apprête à attaquer l’Europe dans un avenir proche : si le Kremlin n’a pas tenu compte des arguments de Ratcliffe, de nouvelles fuites provenant des services secrets américains et des informations sur les préparatifs de guerre de la Lituanie et de la Pologne sont à prévoir dès fin septembre-octobre.
J’espère qu’en 2026, contrairement à 2021, tout le monde prendra ces informations au sérieux.
Traduit du russe par Desk Russie
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<p>Cet article Faut-il se préparer à une nouvelle guerre ? a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:18
Moscou n’a aucun scrupule moral à faire exploser une ogive atomique en Ukraine. Pourtant, l’expérience des 80 dernières années montre qu’une telle escalade est peu probable.
<p>Cet article Même si Poutine est acculé, il n’appuiera pas sur le bouton rouge a été publié par desk russie.</p>
Le politologue allemand réfute l’idée largement répandue selon laquelle la Russie, en tant qu’État doté de l’arme nucléaire, ne peut pas perdre sa guerre d’agression contre l’Ukraine. Il affirme que cela repose sur des hypothèses stratégiques erronées et une méconnaissance de l’histoire.
Rares sont les responsables politiques occidentaux qui soutiennent explicitement une « victoire » de Kyïv dans la guerre russo-ukrainienne. La plupart se contentent plutôt de promesses vagues, telles que le soutien à l’Ukraine « aussi longtemps que nécessaire ». Une telle ambivalence face à la guerre d’agression menée par la Russie repose sur l’hypothèse selon laquelle l’Ukraine ne pourra de toute façon pas vaincre la Russie. En effet, affirme-t-on, l’Ukraine ne pourrait même pas chasser complètement les troupes russes de son territoire et, en réalité, ne devrait pas tenter de le faire.
Comme Moscou possède l’arme nucléaire, poursuit ce raisonnement, une défaite russe dans cette guerre serait non seulement impossible, mais même indésirable. Pour éviter l’humiliation, la Russie ferait usage de ses armes nucléaires. Afin d’écarter ce risque, il serait, selon cette logique, nécessaire de sacrifier l’intégrité et la souveraineté de l’Ukraine. L’Ukraine ayant volontairement renoncé à ses armes nucléaires en 1994, elle serait condamnée à accepter au moins certaines des exigences de la Russie.
Un large éventail de voix, universitaires et non universitaires, a explicitement ou implicitement appelé l’Ukraine à cesser de se défendre afin d’empêcher le déclenchement d’une guerre nucléaire. Quelques jours après le début de l’invasion à grande échelle de la Russie, le professeur du MIT Barry Posen – qui a justifié l’invasion de l’Ukraine par la Russie en la qualifiant de guerre préventive – avait prédit en mars 2022 : « Si la campagne russe commence à apparaître comme une catastrophe militaire, c’est là que l’escalade vers les armes nucléaires entrera en jeu. » John Mearsheimer, professeur à Chicago désormais tristement célèbre, avait prédit avant février 2022 que la Russie n’attaquerait pas l’Ukraine, puis avait prophétisé que la Russie sortirait victorieuse. Fin 2022, il a mis en garde l’Occident contre le fait de pousser « une grande puissance au bord du gouffre. M. Poutine pourrait alors se tourner vers les armes nucléaires. » Début 2023, Stephen Walt, de l’université Harvard, a lancé cette mise en garde : « Si la Russie pense qu’elle est en train de perdre et estime qu’il s’agit d’une défaite catastrophique […], cela devrait tous nous inquiéter. »
Cependant, ni Kyïv ni l’Occident n’ont jamais eu l’intention d’infliger une défaite catastrophique à la Russie – comme avec une avancée des troupes ukrainiennes jusqu’à Moscou. L’Ukraine cherche simplement à libérer les parties de son territoire que la Russie avait reconnues à plusieurs reprises comme ukrainiennes avant 2014, mais qu’elle a illégalement occupées et annexées au cours des douze dernières années. Parallèlement, le président Volodymyr Zelensky est désormais même prêt à ne plus rechercher la victoire dans cette guerre, sous quelque forme que ce soit.
Depuis 2025, Kyïv a explicitement déclaré qu’elle accepterait la ligne de front actuelle comme future ligne de contact dans le cadre d’un accord de cessez-le-feu. L’Ukraine peut également accepter un cessez-le-feu partiel, tel qu’une cessation conjointe de toutes les frappes à longue portée et/ou la suspension mutuelle des attaques contre la navigation en mer Noire. Ce faisant, Kyïv a admis la possibilité d’une perte temporaire de territoire et de souveraineté de l’Ukraine au profit de la Russie. Kyïv accepterait donc une victoire partielle de la Russie si cela devait permettre d’instaurer la paix.
De plus, l’histoire des conflits internationaux montre que les craintes apocalyptiques d’une escalade nucléaire de la part d’une grande puissance acculée sont infondées. En Algérie, dans les années 1960, la France, dotée de l’arme nucléaire, a perdu une guerre coloniale brutale. L’Algérie, comme on l’oublie souvent, n’était pas une colonie d’outre-mer classique, mais une partie pleinement annexée de la France métropolitaine, où vivaient environ 1 million de Français (colons et Juifs naturalisés en 1870).
Les États-Unis ont subi des défaites humiliantes au Vietnam, comme l’Union soviétique en Afghanistan, or aucune de ces deux superpuissances n’a tenté d’empêcher ces défaites par une escalade nucléaire. La Chine, elle aussi, a perdu une guerre contre le Vietnam, qu’elle n’a pas laissée s’aggraver – tout comme les États-Unis ne l’ont pas fait lorsqu’ils ont, à l’instar des Soviétiques avant eux, essuyé un échec en Afghanistan. Dans tous ces cas, lorsqu’une puissance nucléaire a subi une défaite stupéfiante face à un ennemi non nucléaire bien plus petit, elle n’a pas appuyé sur le bouton rouge.
Aujourd’hui, neuf pays possèdent l’arme nucléaire, et la majorité d’entre eux mènent ou ont mené des guerres contre des États non nucléaires. Pourquoi ces États dotés d’armes nucléaires, depuis que les États-Unis ont largué des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, n’ont-ils plus jamais utilisé cette arme de destruction massive pour atteindre leurs objectifs de guerre ? Pourquoi n’ont-ils même pas menacé de manière crédible de les utiliser – si l’on fait abstraction des fanfaronnades propagandistes de la Russie depuis 2014 ?
Parallèlement au développement et à la prolifération des armes atomiques depuis 1945, la réflexion mondiale sur ces armes a également évolué. À la suite d’intenses débats internationaux sur les conséquences mondiales d’une guerre nucléaire, qui serait suivie d’un « hiver nucléaire », un tabou mondial informel contre l’utilisation des ogives atomiques s’est instauré. Certes, les armes nucléaires continuent de jouer un rôle prépondérant dans la planification de la sécurité nationale de nombreux pays – en tant que moyen de dissuasion et instrument ultime de défense nationale en cas de menace existentielle. Dans le même temps, la futilité stratégique et l’irresponsabilité morale du recours aux armes nucléaires à des fins d’intervention à l’étranger sont désormais largement reconnues.
La confiance dans la validité de ce tabou est devenue si forte que certains États non dotés d’armes nucléaires ont même attaqué des puissances nucléaires. Par exemple, en 1973, l’Égypte et la Syrie – qui ne possédaient ni l’une ni l’autre d’armes atomiques – ont attaqué Israël, alors même qu’il était de notoriété publique qu’Israël disposait d’un arsenal nucléaire dès cette époque. En 1982, l’Argentine, pays non nucléaire, est entrée en guerre contre la Grande-Bretagne, puissance nucléaire, pour reprendre les îles Malouines.
L’histoire du mépris de l’Ukraine à l’égard de l’option nucléaire russe est quelque peu différente. Depuis le début de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine avec l’invasion de la Crimée en février 2014, les responsables à Moscou ont menacé à plusieurs reprises, de manière à peine voilée, de recourir à l’arme atomique. Depuis le début de l’invasion à grande échelle en 2022, ces tentatives d’intimidation sont non seulement devenues plus virulentes, mais aussi plus fréquentes. En 2024, la Russie a ostensiblement modifié sa doctrine nucléaire afin d’abaisser le seuil officiel d’escalade nucléaire.
La rhétorique apocalyptique de Moscou depuis 2014 a marqué les esprits en Europe et aux États-Unis. Conjuguées à d’autres facteurs qui ont contribué à l’hésitation de l’Occident à soutenir l’Ukraine, les menaces nucléaires du Kremlin ont eu un impact. Les gouvernements occidentaux n’ont fourni des armes à l’Ukraine qu’à contrecœur, avec un retard considérable, en quantités limitées et en imposant de nombreuses restrictions quant à leur utilisation.
En Ukraine même, en revanche, les nombreux signaux nucléaires de la Russie sont passés largement inaperçus. Kyïv n’a cessé de franchir les prétendues « lignes rouges » de Moscou. Par exemple, en 2024, la première invasion terrestre du territoire russe légitime depuis la Seconde Guerre mondiale a eu lieu dans l’oblast de Koursk. Cet événement a été suivi d’attaques de drones à grande échelle contre Moscou et Saint-Pétersbourg, ainsi que d’une destruction de plus en plus systématique de cibles stratégiques situées dans la profondeur du territoire russe. Certaines de ces attaques menées sur le territoire national légitime de la Russie ont été perpétrées à l’aide d’armes occidentales, telles que les missiles de croisière britanniques Storm Shadow.
Ces incursions remettent en cause la nouvelle doctrine nucléaire russe, soit-disant orientée vers des seuils d’intervention plus bas. En 2024, Poutine a déclaré : « Nous envisagerons la possibilité [d’une riposte nucléaire] lorsque nous recevrons des informations fiables concernant un lancement massif de moyens d’attaque aériens et spatiaux et leur franchissement de notre frontière nationale. » Kyïv a néanmoins mené – et continue de mener – des opérations de drones de plus en plus massives à l’intérieur de la Russie. L’Ukraine ignore à la fois la doctrine nucléaire officielle du Kremlin et les avertissements alarmistes de ses propagandistes.
La légitime défense offensive de l’Ukraine n’a jusqu’à présent constitué aucune menace pour la paix mondiale, malgré le niveau élevé d’escalade verbale de la part de la Russie. La stratégie de Kyïv repose sur des considérations plus rationnelles que la crainte instinctive de l’Occident face à une offensive nucléaire russe. Compte tenu de l’ukrainophobie extrême du Kremlin, Kyïv ne se fait aucune illusion quant au fait que des considérations éthiques empêcheraient Moscou de briser le tabou nucléaire. Cependant, Moscou s’exposerait à des risques considérables si elle lançait des frappes nucléaires pour conserver un territoire étranger conquis illégalement – plutôt que pour défendre son propre territoire contre une expansion étrangère.
Pour Poutine et son entourage, les répercussions cumulées d’une violation sans précédent du droit international – ainsi que des règles, normes et coutumes informelles des relations internationales – résultant de l’utilisation d’armes nucléaires sont difficiles à évaluer. À ces risques incalculables s’ajoute une perte de réputation prévisible : une escalade nucléaire russe serait perçue par de nombreux observateurs comme un signe de faiblesse et non de force. Elle démontrerait qu’une grande puissance au territoire immense est incapable de l’emporter par des moyens conventionnels face à une puissance moyenne non nucléaire bien plus petite.
Le bilan net des gains et des pertes stratégiques pour Moscou résultant de l’explosion d’une ou plusieurs ogives atomiques en Ukraine serait imprévisible. À moins que Kyïv ne se rende purement et simplement, Moscou risque de perdre davantage – qu’elle ne gagnerait à une telle escalade. Compte tenu de la résilience dont l’Ukraine a fait preuve jusqu’à présent, le pays ne baissera pas les bras, même face à une frappe nucléaire. Le reste du monde, y compris de nombreux pays non occidentaux, sera en revanche choqué par la violation par la Russie du tabou nucléaire, ce qui poussera de nombreuses nations à repenser leurs relations avec Moscou.
Contrairement aux conséquences imprévisibles d’une escalade nucléaire, Moscou a remporté un succès significatif grâce à ses menaces verbales. Bien que les Ukrainiens aient ignoré ces gesticulations, les signaux nucléaires de la Russie ont causé un préjudice considérable à Kyïv : les gouvernements occidentaux, déstabilisés, ont réduit leur aide en réaction à la rhétorique du Kremlin et continuent de le faire. Ce n’est pas un hasard si les fanfaronnades nucléaires de Moscou ont souvent atteint leur paroxysme lorsque l’Occident débattait de nouvelles livraisons d’armes à l’Ukraine.
Curieusement, une véritable escalade nucléaire dans la guerre russo-ukrainienne pourrait se dérouler selon un scénario bien différent de ce que beaucoup craignent en Occident. Mariana Budjeryn, historienne spécialiste du nucléaire au Massachusetts Institute of Technology, a fait valoir en 2024, dans le célèbre Bulletin of the Atomic Scientists, que le Kremlin pourrait se sentir encouragé à recourir aux armes nucléaires non pas pour éviter une humiliation en Ukraine, mais, au contraire, lorsqu’il dispose déjà d’un avantage militaire. Tout comme les forces américaines en pleine avancée avaient décidé en 1945 de larguer des bombes atomiques sur un Japon presque vaincu, Moscou pourrait recourir aux armes nucléaires pour transformer une situation sur le champ de bataille déjà favorable à la Russie en une victoire rapide et totale.
Si la Russie venait à briser le tabou de l’utilisation des armes nucléaires dans un tel scénario, elle serait certes confrontée aux répercussions politiques mondiales évoquées plus haut. « Mais ces coûts, a fait valoir Budjeryn, pourraient être mieux amortis par une Russie victorieuse que par une Russie vaincue. » Les pays occidentaux, écrivait-elle, pourraient hésiter à imposer de lourds coûts militaires à la Russie si l’Ukraine semblait de toute façon être une cause perdue. « L’opprobre de la Chine importera moins à une Russie qui aura remporté sa guerre en Europe », poursuivait Budjeryn. Enfin, « le recours au nucléaire par la Russie ne manquera pas de faire forte impression dans les capitales de l’OTAN et permettra à la Russie de façonner à son avantage un règlement de l’après-guerre plus large en Europe ».
Autant la crainte que l’Occident éprouve envers la Russie en tant que superpuissance nucléaire que celle d’une riposte nucléaire russe en cas de défaite en Ukraine reposent sur des hypothèses erronées. Au cours des huit dernières décennies, les États dotés d’armes nucléaires ont à plusieurs reprises perdu des guerres d’intervention et ont même été attaqués par des pays non nucléaires. Si une escalade nucléaire – au cas où la guerre d’agression menée par la Russie en Ukraine échouait – est effectivement probable, voire inévitable, pourquoi un scénario similaire ne s’est-il pas concrétisé lors d’un épisode antérieur où une puissance interventionniste s’était retrouvée militairement acculée par la victime de son invasion ? Selon cette logique, la Russie elle-même aurait dû commencer à gravir les échelons de l’escalade nucléaire dès 2022 – au lieu de se contenter d’en parler.
Les décisions concernant l’ampleur, la nature et la durée du soutien à l’Ukraine ne devraient pas être guidées par une crainte vague et une myopie stratégique. Elles devraient être dictées par le souci de la victime d’une agression criminelle, par la solidarité entre nations démocratiques et par un intérêt fondamental à préserver les fondements de l’ordre international. Moscou n’a peut-être aucun scrupule moral à faire exploser une ogive atomique sur Ukraine. Pourtant, l’expérience des 80 dernières années suggère qu’une telle escalade est peu probable. Dans la mesure où le Kremlin part du principe que la réponse mondiale à une aventure nucléaire russe serait très vive et aurait des conséquences dévastatrices pour la Russie, Moscou continuera à s’abstenir de s’engager sur une voie aussi incertaine.
<p>Cet article Même si Poutine est acculé, il n’appuiera pas sur le bouton rouge a été publié par desk russie.</p>
06.09.2026 à 19:18
Face à la puissance militaire et démographique russe, l’Ukraine doit miser sur la qualité de ses institutions. Les scandales de corruption en rappellent l’urgence.
<p>Cet article L’Ukraine a 35 ans : célébrations et coulisses a été publié par desk russie.</p>
À l’occasion du 35e anniversaire de l’indépendance de l’Ukraine, qui se trouve sous un déluge de missiles et de drones russes, le politologue ukrainien parle de la nécessité de progresser rapidement en matière de lutte contre la corruption. Face à un ennemi en supériorité numérique et plus fort militairement, l’Ukraine ne peut l’emporter que grâce à une meilleure administration, un meilleur commandement militaire, une société civile plus libre et inventive.
« Enfin une nuit où nous avons pu dormir paisiblement, sans alerte aérienne ni explosions » : c’est ainsi que de nombreux habitants de Kyïv ont commenté, sur le ton de la plaisanterie, les résultats de la dernière visite d’un important groupe de dirigeants européens dans la ville, à l’occasion de la fête nationale de l’indépendance de l’Ukraine, le 24 août. Le fait que Moscou se soit abstenue pendant deux jours de bombarder massivement Kyïv avec des drones et des missiles, comme elle le fait presque sans relâche depuis l’arrivée au pouvoir de Trump, témoigne probablement moins de la bonne volonté de Poutine que d’un calcul politique tout à fait lucide : ne pas donner aux Ukrainiens d’arguments supplémentaires dans leurs négociations difficiles avec leurs partenaires occidentaux concernant l’ampleur et le rythme du soutien militaire. Ce n’est pas que ces arguments soient inconnus ou contestés, mais leur acceptation peut donner des résultats différents selon qu’on se trouve en temps de paix ou en période d’attaques aériennes effrénées : les invités les vivent de près et ils réagissent donc de manière plus émotionnelle. Le nombre de drones et de missiles est de toute façon limité, même à Moscou ; ainsi, en accordant à Kyïv quelques jours de répit, Moscou a simplement économisé des « ressources » supplémentaires pour attaquer Kharkiv, Odessa et Zaporijjia.
La raison la plus évidente pour laquelle les hauts responsables européens se sont rendus dans la capitale ukrainienne à l’occasion de la fête nationale était de manifester leur solidarité avec cette nation assiégée, terrorisée sans pitié par l’État voyou voisin, cette nation qui perd quotidiennement au moins une douzaine de civils à travers tout le pays. Ce geste, ainsi que les vœux de fête soulignant le soutien indéfectible à la souveraineté de l’Ukraine, revêtaient une grande importance, car l’indépendance nationale est reconnue comme une valeur majeure par la plupart des citoyens, et la fête de l’Indépendance est considérée comme la troisième fête la plus populaire du pays (après Pâques et Noël) – un changement radical par rapport à 2013. Avant l’Euromaïdan et l’invasion russe, 12 % seulement des personnes interrogées la considéraient comme importante.
Au-delà de toute la symbolique de l’événement, il y avait peut-être une raison moins évidente mais plus redoutable à cette visite : un nouveau sommet de la « coalition des volontaires » composée de 34 membres (représentés en partie par leurs dirigeants en ligne), en vue de trouver d’urgence un moyen de contrer les missiles balistiques russes qui pénètrent librement dans l’espace aérien ukrainien faute d’intercepteurs efficaces. Ces intercepteurs – les missiles Patriot antibalistiques – étaient fournis jusqu’à cette année par les États-Unis, mais leur livraison a été suspendue (alors même qu’ils avaient déjà été payés par l’UE) car les Américains auraient épuisé leurs arsenaux lors de leur « opération » imprudente et largement absurde au Moyen-Orient. Alors que les Britanniques espèrent toujours convaincre le président Trump de reprendre les livraisons de Patriot, voire d’accorder à l’Ukraine une licence pour leur production nationale, les Ukrainiens prônent une solution plus réaliste : obtenir de leurs partenaires davantage d’armes destinées à des frappes à longue portée afin de neutraliser les missiles russes sur leurs sites de production et de lancement.
Cette suggestion semble raisonnable, car la Russie a déjà mis en place une production de missiles balistiques à un rythme effréné, et aucun fabricant mondial n’est actuellement en mesure de contrebalancer cette production avec un nombre suffisant d’intercepteurs adaptés. Des frappes préventives contre les sites de production et de lancement de missiles russes, associées à des sanctions plus sévères sur l’importation de composants électroniques destinés à ces missiles, pourraient bien constituer une meilleure solution que la recherche de Patriots coûteux et rares, et désormais entièrement affectés au bourbier du Moyen-Orient.

Entre-temps, un autre événement important s’est déroulé dans l’ombre des réunions et des célébrations festives, quelques jours seulement avant la Fête de l’Indépendance. Il a eu lieu dans les locaux de Kyïv du Service européen pour l’action extérieure (SEAE) – Délégation de l’Union européenne en Ukraine –, en présence des diplomates de l’UE basés à Kyïv.
Le site Internet du SEAE a brièvement décrit cet événement comme « une réunion ouverte et constructive entre les ambassadeurs des États membres de l’UE, la délégation de l’UE, et les dirigeants du NABU et du SAPO [Bureau national de lutte contre la corruption et Parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption] ». Le contenu de la réunion est résumé en une phrase succincte : « L’UE continuera à soutenir fermement les efforts de lutte contre la corruption de l’Ukraine à mesure que celle-ci progresse. »
On devine aisément que les ambassadeurs de l’UE souhaitaient obtenir des informations de première main auprès des organismes de surveillance les plus actifs et les plus réputés d’Ukraine, le NABU et le SAPO, concernant les derniers scandales de corruption impliquant de hauts responsables, notamment le directeur adjoint de l’administration présidentielle, qui serait impliqué dans un vaste système de blanchiment d’argent de type mafieux, via une banque publique, et dans des ingérences illégales dans le fonctionnement du pouvoir judiciaire. Cette affaire semble faire suite au scandale de corruption de l’année dernière dans le secteur de l’énergie, qui impliquait certains ministres et autres responsables dont les noms refont curieusement surface aujourd’hui dans cette nouvelle affaire mise au jour par le NABU.
Les conversations des personnes impliquées, mises sur écoute par les enquêteurs, ressemblent fortement aux propos sordides de certains autres responsables enregistrés secrètement il y a 27 ans dans le bureau du président Leonid Koutchma. À l’époque, elles avaient donné lieu au plus grand scandale politique de l’histoire de l’Ukraine. Ni le style (criminel) ni la langue (russe) de l’« élite » ukrainienne enregistrée dans ces deux affaires n’ont beaucoup changé. Il existe toutefois deux différences. Premièrement, dans les anciens enregistrements, le président apparaissait clairement impliqué dans des activités illégales, à l’instar d’un parrain de la mafia. Dans les nouveaux enregistrements, jusqu’à présent, il n’y a pas de preuves directes de l’implication de Zelensky dans ces manœuvres – même si la question se pose de savoir comment cela a pu se produire dans son entourage le plus proche, avec des personnes qu’il a lui-même nommées et promues. La deuxième différence, pourrait-on dire, est d’ordre technique. Les anciens dossiers révèlent un système élaboré de chantage d’État utilisé comme outil politique, mis en œuvre par la police, les services de sécurité et surtout l’administration fiscale sous la supervision du président. Les nouveaux dossiers montrent que le système repose moins sur la coercition que sur la cooptation ; il s’apparente davantage à une entreprise d’actionnaires qu’à un gang criminel, son objectif premier étant l’enrichissement plutôt que la préservation du pouvoir du président – comme c’était le cas sous Koutchma.
À ce jour, on ne sait qui est à la tête de ce nouveau système de type mafieux qui fonctionne bien mieux – de manière plus fluide et plus douce – que l’ancien. Peut-être que le NABU et le SAPO finiront par nous apporter également une réponse à cette question. La rencontre entre les ambassadeurs de l’UE et les dirigeants du NABU et du SAPO ne visait probablement pas seulement à obtenir des informations de première main, mais aussi à leur apporter des encouragements. Et sans doute aussi pour adresser un avertissement à ceux qui, en Ukraine, voudraient freiner, entraver ou détruire ces institutions courageuses. L’année dernière, après le scandale « Minditch », Volodymyr Zelensky a tenté de défendre ses proches et de restreindre l’indépendance du NABU, mais il a fait machine arrière après des manifestations de masse, probablement aussi à la suite de signaux envoyés par ses partenaires occidentaux. Cette fois-ci, il n’a pas cherché à défendre l’indéfendable, il a licencié ses protégés et s’est distancié de leurs agissements répréhensibles.
Il n’est peut-être pas responsable d’actes criminels, mais il est sans aucun doute responsable de tout ce qui se passe dans ses services et sous son autorité. En tant qu’acteur professionnel et personne avisée, il s’est montré plutôt doué en relations publiques, notamment sur la scène internationale. Mais, en tant que personnalité fondamentalement soviétique, il semble attaché aux vieilles habitudes et aux anciennes institutions. Il a hérité du système néo-patrimonial de ses prédécesseurs et l’a conservé tel quel, se contentant de le peupler de ses propres partisans – des loyalistes patrimoniaux insipides.
L’Ukraine est confrontée à un ennemi redoutable, doté d’une population bien plus nombreuse et de ressources bien plus importantes. Elle ne peut l’emporter qu’en contrebalançant tous ces avantages russes par des institutions de meilleure qualité : une meilleure administration, un meilleur commandement militaire, une société civile plus libre et plus inventive.
Jusqu’à présent, au cours de ces 35 années d’indépendance nationale, l’Ukraine ne s’est pas beaucoup éloignée de la Russie en termes de qualité des institutions et des élites au pouvoir – tant au niveau de leur mentalité que de leurs habitudes politiques. En revanche, elle a fait un bond en avant, et continue de progresser, en matière de qualité de la société civile, qui s’efforce sans relâche de contrôler les dirigeants et de remédier aux dysfonctionnements des institutions post-soviétiques. C’est une tâche difficile, mais tout à fait réalisable – à condition de déployer les efforts nationaux nécessaires, de bénéficier d’une aide internationale et peut-être d’un peu de chance.
<p>Cet article L’Ukraine a 35 ans : célébrations et coulisses a été publié par desk russie.</p>