17.09.2026 à 18:01
Le déni des violences fait entièrement partie des violences sexuelles. C’est la condition de possibilité de leur perpétuation. Si on regarde rationnellement les chiffres issus des enquêtes de victimation, on ne peut que se dire que les violences sexuelles ne sont pas une exception, mais une norme sociale. Or la société, les institutions, la culture : tout fonctionne comme si les violences sexuelles étaient un écart à la norme. L’école fonctionne en punissant les enfants perturbateurs ou en laissant les enfants « bizarres » se faire harceler sans se dire que tous ces enfants disent avec leur corps ou leur comportement ce que la société ne veut pas entendre, et qu’ils ont besoin de protection, de soin et d’attention ; l’hôpital soigne les conséquences des violences sexuelles sans faire le lien avec l’origine des maux ; la psychiatrie, n’en parlons pas ; le cinéma et la culture populaire continuent de célébrer la famille comme un lieu de refuge et de joie alors que c’est le premier lieu des violences… Et tout le monde agit comme si l’amnésie traumatique n’existait pas : nous sommes donc entourés de personnes violentées dans l’enfance, la plupart du temps amnésiques des violences ou bien dans le déni et la minimisation des violences subies, et peut-être bien que nous-mêmes nous sommes amnésiques ou dans le déni.

Depuis #metooinceste et la CIIVISE1 néanmoins, les chiffres circulent un peu plus, mais le déni reste premier : on sait qu’il y a beaucoup de victimes, mais elles restent abstraites, n’ont jamais le visage de la familiarité et de la réalité. Et surtout, ce sont des victimes sans agresseurs en face : on ne se dit pas que pour violer 7 millions de personnes, il faut du monde. On va même jusqu’à répéter à l’envi que les violeurs font toujours plusieurs victimes, ce qui est vrai ; mais on ne vulgarise pas avec la même intensité le phénomène de revictimation qui fait qu’une victime de violence sexuelle enfant, si elle n’est pas prise en charge correctement, revivra de nouveau des violences sexuelles tout au long de sa vie. Donc on n’a pas les chiffres, mais on peut rationnellement supposer que la France abrite des millions d’auteurices de violences sexuelles.
La loi nous est présentée comme une manière de lutter efficacement contre l’impunité des agresseur·euse·s sexuel·le·s d’enfants, avec l’idée qu’une fois en prison à vie, les violeurs ne pourraient plus violer d’enfants. Sauf qu’on a actuellement 87 000 prisonniers en France, et à peu près un·e surveillant·e de prison pour 3 prisonniers. Si l’on enfermait réellement à vie les millions de personnes qui ont commis des violences sexuelles sur enfants, il nous faudrait aussi plus d’un million de gardien·ne·s de prison.
Cela signifierait changer totalement d’échelle et passer à une société complètement totalitaire dont l’activité principale serait l’enfermement. Ça n’a aucun sens, et ça ne protègerait pas les enfants, parce que ce qui protège les enfants, c’est des adultes capables de reconnaître la violence (y compris la leur) et de chercher à la faire diminuer, pas de bâtir une société où la violence d’une partie de la population contre une autre devient la norme. Et vu que cette mesure a été votée sans augmentation du nombre de prisons ou d’effectifs de l’administration pénitentiaire, sans réflexion sur ce qu’est une preuve en matière de pédocriminalité, on peut donc dire que le projet de cette loi repose sur la conscience qu’a le gouvernement que moins de 3% des viols d’enfants aboutissent à une condamnation. C’est un effet d’annonce, qui ne règle pas le problème mais qui en crée un nouveau : il augmente la tolérance sociale à la violence d’État et prépare les esprits à une société de plus en plus totalitaire, donc violente. C’est catastrophique.

La plupart des personnes envisagent l’institution judiciaire de manière abstraite, comme l’incarnation du Bien (le Juste) qui punit le Mal. Mais c’est là que réside la naïveté : en réalité, l’institution judiciaire dans sa concrétisation matérielle est issue d’une société très inégalitaire (sexiste, raciste, classiste, lgbtphobe, validiste, adultiste…) et reproduit, comme toutes les institutions, ces inégalités en son sein. Ainsi, les personnes victimes de violences sexuelles n’arrivent pas à égalité dans les commissariats pour porter plainte : les personnes sans papiers, les personnes racisées, les enfants… sont d’entrée de jeu discréditées, voire revictimisées ou violentées par des agents recrutés sur des critères virils et autoritaires.
De même, la Justice juge en fonction des préjugés sociaux : les mères, très minoritaires, qui défendent leurs enfants victimes d’inceste sont traitées comme des coupables parce que leur récit remet en cause l’institution familiale patriarcale ; les hommes arabes ou noirs, sur lesquels pèsent le préjugé historique du violeur de femme blanche, sont jugés plus crédibles comme agresseurs que les hommes blancs, et donc sont davantage condamnés ; et enfin les mineurs sont jugés plus sévèrement que les agresseurs adultes parce qu’ils sont jugés par des adultes qui n’ont pas déconstruit leurs préjugés adultistes sur la jeunesse qu’il faut « dresser ». Ce qui fait que la moitié des auteurs de violences sexuelles sur enfants condamnés par la justice en France sont en fait des mineurs !

Source : Ministère de la justice/SG/SEM/SDSE — Fichier statistique Cassiopée : auteur dans les affaires traitées en 2020, selon l’âge et la nature de l’affaire.
Lecture : Parmi les instructions du parquet en 2020, 41, 6% des auteurs impliqués dans des affaires d’agression sexuelle sur mineur et 46,8% des auteurs impliqués dans des affaires de viols sur mineurs sont eux-mêmes mineurs2.
Les viols sur enfants sont commis dans leur immense majorité par des très proches (familles, ami.es, profs…), c’est-à-dire par des personnes aimées des enfants. Or ce que veut un enfant, ça n’est pas que son frère, sa cousine ou son coach sportif aille en prison, c’est que les violences s’arrêtent. Augmenter la gravité des peines ne va jamais dans le sens des besoins des enfants victimes, cela répond à une attente des adultes qui ont besoin de se raconter que la société dans laquelle ils évoluent est juste et punit les méchants.
Mais une fois encore, cela ne fonctionne que tant que les « violeurs d’enfants » sont des êtres abstraits, imaginés comme monstrueux, qu’on n’a pas dans son entourage : dès qu’il s’agit de notre père, notre sœur, notre mari, notre collègue, c’est beaucoup plus compliqué et on commence à douter de la parole de l’enfant, à chercher à le faire taire, à le ou la culpabiliser. C’est ce qu’a montré la CIIVISE : en cas de révélation, seul.es 8 % des enfants reçoivent un soutien social positif, c’est-à-dire sont cru·e·s et protégé·e·s. C’est ça, la réalité des violences sexuelles. Et croire qu’on serait, soi, une exception à la règle n’a pas de sens. La norme, en cas de révélation, c’est de faire taire les enfants pour maintenir la famille, le clan, l’école, l’institution. Concrètement, la perpétuité sera utilisée comme un argument de plus pour dire aux enfants accusateur·ice·s : « c’est pas bien de mentir, à cause de toi, X risque la prison à vie ».
Étant donnée l’ampleur des violences sexuelles, cela nécessiterait une véritable révolution culturelle et sociale. Il s’agirait de mettre en place d’abord une politique de réduction des risques, comme on sait le faire avec d’autres problèmes tels que la sécurité routière, les incendies, etc. Or, les risques, en matière de violences sexuelles, augmentent avec la vulnérabilité des victimes : un·e enfant autiste non verbal, un·e enfant avec un handicap moteur, un·e enfant adopté·e, placé·e à l’ASE, un·e enfant dont les parents ne parlent pas français, un·e enfant trans… Tou·te·s ces enfants déjà victimes de discriminations et de préjugés sont les premières cibles des violences sexuelles, que ce soit au sein des familles, à l’école, au catéchisme ou dans n’importe quel cercle de sociabilité : Dorothée Dussy a montré que l’inceste était un viol d’aubaine, de la domination exercée sur de la vulnérabilité.
Donc, la première chose à faire pour lutter contre les violences sexuelles serait de lutter contre les discriminations, contre l’adultisme, et de mettre en place des politiques publiques qui diminuent la violence sociale : c’est l’inverse qui se passe aujourd’hui. Ensuite, on peut parler de renforcer la Sécurité Sociale pour rembourser les soins en santé mentale et les parcours de psychotrauma. On sait, par des décennies de littérature scientifique sur le sujet, que les violences sexuelles génèrent un cycle de reproduction de la violence : une étude récente de l’ONU réalisée sur près de 10 000 hommes dans des pays d’Asie-Pacifique montre que les hommes ayant subi conjointement des violences physiques et sexuelles pendant l’enfance présentent un rapport de risque 13,7 fois supérieur d’exercer, à l’âge adulte, des violences conjugales ; et cette étude par définition ne prend pas en compte l’amnésie traumatique des répondants.
Alors oui, les hommes reproduisent davantage la violence (notamment sexuelle) parce que la masculinité hégémonique est très marquée par des codes de virilité dominatrice et que la violence sociale patriarcale encourage et masque cette violence masculine. Mais les femmes adultes exercent aussi beaucoup de violences sur les enfants, pas repérées comme telles et donc non comptabilisées, car elles correspondent à la norme adultiste de la société. C’est un cycle infernal, et seule une prise en charge thérapeutique globale pourrait permettre d’enrayer cela. On en est très loin.
Les milieux féministes et enfantistes pro-carcéraux sont un courant parmi d’autres : évidemment, c’est ce courant qui a l’oreille du gouvernement actuel, car leurs demandes correspondent à l’agenda sécuritaire de la Macronie. La proposition de loi intégrale portée par la Fondation des femmes a certes un volet prévention, mais zéro prise en compte globale du risque d’exposition aux violences sexuelles liées aux discriminations autres que le sexisme, et un gros volet répressif qui est précisément celui que retiendra le gouvernement pour pouvoir se targuer d’avoir entendu les féministes.
À l’inverse, LFI a tenu une ligne résolument de gauche, qui montre qu’il existe un féminisme et un enfantisme non carcéralistes qui prônent une prise en charge globale du problème. À mon sens, la séquence a eu pour mérite de faire exploser la façade progressiste de certaines organisations comme Mouv’Enfants ou de militantes comme Andrea Bescond : désormais, on sait que leur base idéologique ne remet pas en cause la prison ni la police, et ne prend pas en compte les vies les plus minorisées. C’est une bonne chose : ça a permis de donner plus de force à cet autre courant dont je fais partie, un courant abolitionniste du duo policeprison.

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︎10.09.2026 à 19:12
Un nouveau spectre hante le monde de la finance : la bulle de l’IA. Remplacement des humains par la machine, prolétarisation massive, destruction de la faculté de discernement, singularité technologique… L’intelligence artificielle n’était pourtant déjà pas avare de promesses accablantes qui, fantasmées ou non, n’effraient que ceux qui décident d’y croire. C’est-à-dire à peu près tout le monde, à commencer par les patrons du secteur et leurs investisseurs que l’on voit se bousculer au micro pour renchérir et affermir leur récit d’une révolution technologique qui, bonne ou mauvaise, sera sans précédent dans l’histoire humaine — tout comme sa lucrativité.
Sauf que, une fois écartées les affectations de circonstance et les comparaisons délirantes avec Skynet, l’IA exterminatrice de Terminator, la menace d’une bulle les fait, elle, authentiquement pâlir d’effroi. Et depuis un an, les alertes abondent de toutes parts. « Je continue de croire qu’il est possible que nous soyons près d’un sommet majeur, et qu’une chute de type 1987 est possible », assure Michael Burry, investisseur devenu richissime notamment pour avoir prophétisé la crise des subprimes de 2008, fait d’arme qui lui a valu une interprétation de Christian Bale dans le film The Big Short (2015). Un simple crash boursier qui ne se dégénère pas en crise économique, donc, à l’instar du « Lundi noir » de 1987 ? Une bulle comme une autre, finalement, douloureuse sur le coup lorsqu’elle éclate mais contenue et offrant la vertu d’assainir un secteur auquel est toujours promis un grand avenir, à l’image de la bulle Dotcom de la fin des années 1990 ? Une hypothèse bien optimiste selon la Banque d’Angleterre qui a estimé qu’un éclatement pourrait en réalité entraîner un recul du PIB du Royaume-Uni de 2,2 points.

L’économiste Frédéric Lordon, qui a consacré plusieurs notes de blog au sujet1, pronostique lui une crise « au moins aussi gro[se] que la crise des subprimes de 2008 » et touchera tous les secteurs de l’économie. Il n’est pas le seul à le penser. « Nous parlons d’un crash qui fera de l’ombre à [celui de] 2008 et sera comparable ou excédera la débandade de la pandémie », écrit Cory Doctorow.

Le célèbre journaliste canado-britannique vient justement de faire paraître aux éditions Verso un livre sur le sujet, The Reverse centaur’s, Guide to life after AI (Le centaure inversé, un guide de la vie après l’IA, non traduit)2. Dans cet essai de réflexion au style libre, l’auteur et activiste revient sur le développement de l’IA et sur le projet de prolétarisation défendu par ses promoteurs, visant à faire des travailleurs non pas les maîtres de nouveaux outils, mais les accessoires en voie d’obsolescence des machines. Une vision de l’IA taillée sur mesure pour attirer massivement des capitaux, et pas sans lien avec l’inflation rapide de la bulle, dont il détaille les origines, les rouages et les conséquences. Faut-il le rappeler : si ces bulles peuvent recouvrir aux yeux de la finance une apparence de phénomène aussi naturel que l’orage après une chaude journée d’été, elles ne viennent pas de nulle part et sont volumineuses — et dévastatrices — en proportion des intérêts financiers en jeu.

Comment expliquer autrement qu’alors que plus personne ou presque ne conteste qu’une bulle est en cours de formation, le monde financier et économique continue de s’appliquer à la faire enfler dans l’allégresse générale ? Car les signaux virent bien au rouge : les décrochages boursiers se multiplient, l’endettement s’envole, l’exposition au risque ne cesse de se diffuser dans le reste de la finance globalisée… La courbe astronomique des chiffres du secteur parle d’elle-même : depuis 2020, les cinq gros hyperscalaires (Microsoft, Google, Oracle, Meta, Amazon, qui fournissent l’infrastructure de données aux labos d’IA), ont investi près de 2 000 milliards de dollars dans l’affaire, et tandis que les levées de fonds ne cessent d’augmenter proportionnellement d’année en année, les prévisions sur l’introduction en bourse prochaine des deux labos américains principaux, OpenAI et Anthropic, dépassent l’entendement — ce dernier pourrait être valorisé entre 1 700 et 2 000 milliards de dollars. Tout cela sans modèle économique viable à court ou moyen terme, puisque Open AI envisage ainsi 10 000 milliards de dollars d’investissements d’ici 2033… tout en annonçant cette année n’avoir dégagé que 13 maigres milliards de chiffre d’affaires et ne prévoyant aucune rentabilité d’ici 2030.
Mais ce gigantisme n’est rien comparé à la promesse des revenus futurs : un marché de l’IA de 13 à 16 000 milliards de dollars selon les projections de Morgan Stanley, qui est « la clef de l’ensemble du projet de l’IA », selon Cory Doctorow. Que le secteur de l’IA encore embryonnaire puisse progresser jusqu’à ce firmament est le récit que doivent impérativement cultiver les grandes entreprises de la Tech, contraintes de « raconter une histoire de croissance à leurs investisseurs ». Attirer des capitaux sur les marchés financiers par une perspective de croissance : on n’est pas loin du truisme. Sauf que, comme le pointe l’auteur, « les dirigeants des entreprises en croissance rapide ont une part disproportionnée de leur richesse personnelle liée aux actions de leurs entreprises ». Or, les capitalisations boursières de ces entreprises atteignent de tels niveaux — Alphabet, la maison mère de Google, a dépassé les 3 000 milliards — uniquement parce qu’elles sont considérées comme des entreprises en croissance… grâce aux richesses nouvelles promises par l’IA.
« Google a besoin de ça, car l’alternative à la croissance n’est pas la stase, c’est l’effondrement. Sans croissance, Google verra le cours de son action décliner au niveau de celui d’une entreprise “mature”, et perdra des employés cruciaux, ratera des acquisitions décisives, tandis que le coût du capital montera en flèche. Ajoutez à tout cela qu’une incapacité à croître dévasterait les finances personnelles de chacun des décideurs de Google, et il devient facile de comprendre pourquoi les choses prennent cette direction. C’est comme ça que l’IA a colonisé notre économie. »
Au cœur de la bulle de l’IA, il y a donc la lutte désespérée des géants de la Tech pour parvenir à ne pas être considérés comme des entreprises matures et garantir, illusion ou pas, une croissance spectaculaire à long terme. Une stratégie de prophétie autoréalisatrice qui ne date pas de la percée de l’IA : la diversification des activités des Gafam, par exemple, leurs investissements dans la réalité virtuelle, les plateformes vidéo, les services de cloud, etc., répondaient déjà à cet impératif de se présenter non pas seulement comme un réseau social, une plateforme de commerce en ligne ou un moteur de recherche, dont la maturité serait certainement déjà atteinte, mais comme des géants sectoriels aux activités multiples, en constante innovation — bref, des entreprises toujours en croissance depuis deux décennies et pour les décennies à venir. Et ce n’est que considérant cet impératif que l’on peut comprendre les manœuvres financières circulaires à l’œuvre où un nombre restreint d’acteurs et d’entreprises engagés dans l’IA (fabricants de puces, hyperscalaires et labos) se soutiennent les uns les autres par divers mécanismes de promesses, d’investissements et de prêts sans considération de rentabilité directe.
Entre intérêt personnel des dirigeants et des investisseurs, soucieux de protéger et augmenter leur fortune d’une part, et stratégie économique des grands acteurs de la tech américaine d’autre part, tout le monde a donc intérêt à croire (ou faire mine de croire) dans le potentiel de l’IA. A savoir : sa capacité à la fois à échafauder et viabiliser un modèle économique pour l’instant introuvable, et tenir la promesse technologique d’être en mesure de prolétariser, dans la vie bien réelle, des secteurs entiers en remplaçant des travailleurs par des dispositifs technologiques — car c’est ainsi qu’on arrive aux trillions : par phagocytage plutôt que par la création de nouvelles activités productives.
Or l’auto-persuasion a ses limites, et les errances sur le modèle économique de commercialisation au « token » qui apparaît intenable3, comme les résistances techniques ou sociales au déploiement de l’IA dans toute la société commencent, entre autres facteurs, à agiter la sphère financière et à faire craindre l’éclatement de la bulle. Une course contre la montre est donc engagée pour engranger le plus de profit d’ici que le pot aux roses soit découvert, en espérant que l’éclatement de la bulle ne soit qu’un krach financier temporaire, un « accident de parcours » plutôt qu’un effondrement généralisé du secteur : que la promesse de l’IA survive à l’éclatement de sa bulle comme la promesse de l’Internet a survécu à celui de la bulle Dotcom.
Car « la bulle éclatera, comme le font toutes les bulles », conclut Doctorow. Et « peu importe à quel point vous détestez l’IA, ce ne sera pas un bon jour ». Pour se donner une idée, le fabricant de puces NVIDIA, véritable moyeu du secteur, est l’entreprise affichant la plus haute valorisation de l’histoire avec plus de 5 trillions de dollars, tandis que près d’une société sur deux (43 %) appartenant à l’indice S&P500 relève de l’économie de l’IA — près de six fois plus qu’il y a 2 ans. Elles représentent 4200 milliards de dollars de capitalisation boursière (62 % de la valeur totale de l’indice).
« Il est possible que les gouvernements entrent en jeu pour renflouer le secteur, mais en réalité, que peuvent-ils faire ? Chaque jour où vous maintenez en service un data center d’IA est un jour où vous perdez de l’argent. Et plus le service d’IA est populaire, plus vous en perdez. Sans compter que ce data center est en train — littéralement — d’incinérer en permanence des puces graphiques qui doivent sans cesse être remplacées. Un renflouement ponctuel ne permettra pas de maintenir les fondations du modèle. »
Restera-t-il quelque chose de l’IA après l’éclatement de cette bulle ? Cory Doctorow pronostique, lui, que cet éclatement emportera avec lui une certaine IA : celle qui promettait la prolétarisation du travail au profit du capital grâce à son déploiement généralisé dans la société et notre quotidien. Devraient cependant échapper à la ruine « un large éventail de nouveaux outils extrêmement utiles » et déployés localement, du traitement d’image à la traduction, autant d’outils qui « retrouveront leur statut de services ennuyeux, développés par des gens bizarres de l’open source et quelques startupers ambitieux ». Alors pourra-t-on, espère-t-il, sortir de l’opposition, aujourd’hui incontournable, entre anti-IA et pro-IA.
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︎08.09.2026 à 18:37
Si Rexhino Abazaj venait à être extradé par la France, l’Allemagne pourrait ensuite le transférer en Hongrie, malgré une décision rendue le 9 avril 2025 par la cour d’appel de Paris, qui refusait de répondre positivement au mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie, en invoquant « des risques d’atteintes aux droits garantis » par la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Dans le jugement, la cour d’appel faisait explicitement référence aux risques de torture et au fait que le droit à un procès équitable n’était pas garanti. Cependant, le 19 août 2026, la cour a validé un nouveau mandat d’arrêt européen émis à l’encontre du militant, cette fois-ci par l’Allemagne. La coopération entre les institutions allemande et hongroise est pourtant connue, et une militante antifasciste allemande visée par les mêmes accusations a déjà été remise à la Hongrie.

Rexhino Abazaj, dit « Gino », âgé d’une trentaine d’années, milite pour le droit au logement, pour la justice sociale, contre le racisme et l’extrême droite. Les néo-nazis qu’il est accusé d’avoir violentés en Hongrie se rassemblaient à l’occasion du « Jour de l’honneur », instauré en 1997 et connu comme le deuxième plus grand rassemblement néo-nazi d’Europe après celui qui, en Allemagne, commémore chaque mois de février les bombardements de Dresde. Depuis 2020, à Budapest, l’hommage aux troupes nazies fait face à un rassemblement antifasciste.
La marche de ce mal nommé « Jour de l’honneur » emprunte sur soixante kilomètres le parcours des troupes de l’armée hongroise, de la Wehrmacht et de la Waffen-SS lors de leur retrait face aux armées soviétique et roumaine en l’hiver 1945. Ferenc Szálasi, dictateur hongrois membre du parti pro-nazi des Croix fléchées, était alors l’un des derniers alliés d’Adolf Hitler et le pays abritait la seule raffinerie encore intacte au sein des puissances de l’Axe. Selon les historiens, cette situation explique l’acharnement des armées hongroise et allemande à défendre leur position, la bataille de Budapest étant, dans son nombre de morts, comparable à celles de Berlin et de Stalingrad. En parallèle des combats, à l’hiver 1944-1945, les membres des Croix fléchées fusillaient les Juifs par centaines sur les quais du Danube. Ils massacraient aussi les Rroms, ceux qui avaient résisté au régime fasciste ou simplement refusé de combattre aux côtés des nazis. Aujourd’hui, la manifestation du « Jour de l’honneur » inclut un rassemblement au parc Városmajor, lieu d’un massacre perpétré contre des Juifs en janvier 1945.

En Hongrie, cette journée est parfois désignée par les institutions comme une simple commémoration de « la rupture du siège » ou un hommage aux victimes des crimes de guerre commis par l’armée soviétique (notamment les viols et les pillages). Dans les années 2010, la manifestation a bénéficié de subventions de la part de la mairie du premier arrondissement de Budapest dirigée par le Fidesz, parti d’extrême droite de Viktor Orbán. À la même époque, la télévision d’État lui consacrait un documentaire en plusieurs parties extrêmement favorable.
Si cette marche néo-nazie est tolérée en Hongrie depuis près de trente ans et que les antifascistes sont aujourd’hui poursuivis, c’est notamment du fait du discours révisionniste qui fut développé au sommet de l’État. Lorsqu’il était au pouvoir, Viktor Orbán a réhabilité Albert Wass et Joseph Nyírö, écrivains antisémites des années 30, mais aussi Miklós Horthy, régent de Hongrie de 1920 à 1944, proche de l’Italie fasciste puis allié de l’Allemagne nazie. L’accent était mis sur les crimes du stalinisme quand ceux du nazisme étaient parfois minimisés. En outre, si le monument érigé près du Parlement hongrois sur décision d’Orbán rend hommage aux victimes du nazisme, il présente l’État hongrois comme victime, alors qu’il fut allié du régime nazi dès les années 30.
Aujourd’hui, la Constitution hongroise suggère qu’aucun des crimes commis contre les minorités en Hongrie durant la seconde guerre mondiale ne saurait être imputé à l’État hongrois. C’est aussi la vision développée au sein du Musée de la Terreur voulu par Orbán et dirigé par Maria Schmidt, l’une de ses proches idéologues, connue pour sa minimisation voire sa négation de la responsabilité de l’État hongrois dans le génocide des Juifs et des Tziganes. Situé dans un immeuble qui fut le Quartier Général des Croix fléchées, organisation hongroise pro-nazie, puis celui de la police politique stalinienne de 1945 à 1956, le musée couvre de façon disproportionnée les crimes staliniens aux dépens de ceux du nazisme. Aussi, les seuls crimes nazis évoqués sont ceux commis à partir de la fin de l’année 1944, soit après l’invasion de la Hongrie par l’Allemagne, qui voulait empêcher que la Hongrie ne se désolidarise des puissances de l’Axe pour négocier séparément la paix avec les Alliés. Les lois antisémites mises en place en Hongrie dès 1920 n’y sont pas documentées, comme le fait que la déportation de 450 000 Juifs à l’été 1944 fut effectuée par la gendarmerie hongroise, alors noyautée par les Croix fléchées.
Dès la première arrivée au pouvoir d’Orbán en 1998, les responsabilités de Miklós Horthy ont été ignorées par l’histoire officielle. Horthy a pourtant écrasé la République des conseils de Hongrie avec le soutien des forces françaises, roumaines et serbes. La terreur blanche qui allait succéder s’articulait à une vague d’antisémitisme, sous prétexte qu’un nombre conséquent de dirigeants de la République des conseils étaient juifs. Horthy déciderait ensuite de limiter le nombre d’étudiants juifs dans les facultés, de les exclure de nombre de métiers et de fonctions, d’interdire les mariages mixtes et de retirer la nationalité hongroise à 250 000 juifs. Il allait s’allier avec Hitler pour récupérer une partie des territoires perdus pendant la Première guerre mondiale, avant d’envahir la Yougoslavie puis l’URSS en coordination avec la Wehrmacht.

La responsabilité hongroise dans la persécution des minorités est encore aujourd’hui généralement ignorée ou tout simplement niée par l’État. Pourtant, ceux qui participent au « Jour de l’honneur » ne s’y trompent pas. Comme chaque année, en 2023, les néo-nazis insultaient et agressaient des personnes non-blanches sur leur passage et partaient à la chasse aux contre-manifestants. Brièvement interpellés par la police hongroise, les agresseurs néo-nazis étaient relâchés sans poursuite dans les 24 heures. A contrario, depuis 2023, quatre organisations antifascistes sont classées « terroristes » par l’État hongrois et dix-neuf personnes sont accusées d’avoir infligé quelques contusions aux nostalgiques du nazisme. Gino Abazaj fait partie de ceux-ci.
Si nous devons aujourd’hui nous opposer à l’extradition de Gino Abazaj vers l’Allemagne, c’est non seulement parce que nous partageons ses engagements, mais aussi car nous savons que la justice allemande risque de faire primer la coopération européenne avec la Hongrie sur le respect des droits humains.
En effet, à l’été 2024, l’Allemagne a remis à la Hongrie l’une de ses ressortissantes sur la base, là aussi, d’une enquête peu fiable menée par la police hongroise, et malgré l’absence d’indépendance de l’institution judiciaire en Hongrie. Pourtant, les risques de mauvais traitements étaient aggravés par le fait que la personne concernée, Maja T., se définit comme non-binaire et qu’Orbán menait la guerre aux personnes LGBT.
Maja T. fut transférée vers la Hongrie en hélicoptère quelques heures seulement après le verdict, sans laisser le temps à la Justice d’examiner un éventuel recours. La Cour constitutionnelle fédérale allait ensuite condamner cette décision, sans pouvoir revenir sur ses effets. En février 2026, Maja T. était condamnée à 8 ans de prison, 30 minutes seulement après la fin de la plaidoirie en défense. Le temps de délibération extrêmement court laissait deviner un verdict écrit à l’avance dans un contexte où Viktor Orbán et ses ministres, alors en campagne électorale, avaient appelé à une sévérité exemplaire.
Le quotidien allemand Die Tageszeitung titrait alors que Maja T. avait été « abandonnée par l’État de droit « de son propre pays. Il est aujourd’hui peu probable que l’Allemagne traite autrement l’Albanais Rexhino Abazaj1, dont les avocats ne disposent d’aucun moyen pour s’assurer qu’il n’a pas déjà été condamné en son absence en Hongrie. C’est aussi en raison de la coopération entre l’Allemagne et la Hongrie qu’un autre militant antifasciste, Zaid A., de nationalité syrienne et réfugié en Allemagne à partir de 2014, a décidé de venir vivre en France. Il doit lui aussi faire l’objet de notre soutien jusqu’à ce que le mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie à son encontre soit définitivement écarté par la Justice française.
Aujourd’hui, Maja T. reste incarcérée dans des conditions de détention que le député insoumis Thomas Portes a pu aller constater sur place et qu’il a dénoncées comme « absolument ignobles ». L’activiste est maintenue en isolement prolongé, avec des fouilles à nu répétées et une vidéosurveillance constante. Sa cellule, infectée de cafards et de punaises de lit, reste éclairée en permanence. Maja T. n’a droit qu’à une heure de contact humain par jour et elle est enchaînée à chaque sortie de cellule.
Ces conditions de détention ne sont malheureusement pas rares. Le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants a recueilli les témoignages faisant état de nombreux cas de mauvais traitements dans plusieurs prisons de Hongrie entre 2023 et 2025, mentionnant aussi des coups de poings, de pieds, des violences avec des objets, des gifles, ainsi que des insultes racistes ou homophobes.
Une autre militante antifasciste, Ilaria Salis, avait été libérée en juin 2024, suite à son élection sur la liste de l’Alliance des Verts et de la Gauche. Auparavant, l’Italienne de 40 ans, enseignante et militante de longue date (elle avait notamment participé à 18 ans à la fondation d’un centre social à Monza) avait subi en Hongrie pendant un an des conditions d’emprisonnement qu’elle décrit comme « inhumaines et dégradantes ». Alors que ses avocats ne pouvaient pas avoir accès à son dossier d’accusation, elle refusait l’accord de plaider coupable proposé par le procureur, qui prévoyait de la condamner à 11 ans de prison pour sa présence supposée sur les lieux de la confrontation entre néo-nazis et antifascistes. Ilaria Salis risquait en conséquence 24 ans d’incarcération. Lors de son procès, elle était exhibée menottée aux pieds et aux poignets, tandis que des néo-nazis en tenue paramilitaire menaçaient les personnes suspectées d’être venues en solidarité avec la militante de gauche.
En prison, Ilaria Salis a subi la privation de produits d’hygiène élémentaires et elle a dû porter des vêtements souillés. Elle fut aussi privée de nourriture et de soins médicaux. À l’isolement pendant une trentaine de jours, empêchée de communiquer avec sa famille durant plus de six mois, elle était en outre soumise à des interrogatoires sans traducteur ni avocat. Après plus d’un an de détention, elle était finalement assignée à résidence sous bracelet électronique dans l’attente du verdict. Son adresse était alors révélée publiquement par le juge et aussitôt relayée par des sites hongrois d’extrême droite.
Le 7 octobre 2025, le Parlement européen a finalement refusé de lever l’immunité parlementaire de l’élue italienne, par 306 voix, contre 305 et 17 abstentions. Si le vote était secret, la faiblesse de l’écart démontre que ceux qui souhaitaient la voir remise à Orbán ne siègent pas uniquement sur les bancs de l’extrême droite et que la guerre menée à l’antifascisme n’est pas leur propriété exclusive.
Face au durcissement autoritaire d’une Europe en pleine droitisation, dans un contexte de développement de groupes de rue fascistes ou néo-nazis, l’antifascisme est aujourd’hui un devoir. Ce constat devrait, seul, convaincre de prendre fait et cause pour les antifascistes poursuivis. Nous devons cependant insister sur le fait que Gino Abazaj ne bénéficierait pas d’un procès équitable s’il était extradé par la Justice française.
Par ailleurs, si l’extrême droite « illibérale » de Viktor Orbán a été remplacée au printemps dernier par la droite néo-libérale et europhile de Péter Magyar, celle-ci se situe pour l’instant sur plusieurs points dans une relative continuité vis-à-vis du gouvernement qui l’a précédée. Si Magyar a commencé à revenir sur le transfert des institutions éducatives, universitaires et de culture à des fondations privées dirigées par des proches d’Orbán, s’il promet de refinancer les services publics, de lutter contre la corruption, de rendre son indépendance à la Justice et d’instaurer une nouvelle Constitution remplaçant celle de 2012, une partie de ces promesses, notamment celles relatives à la restauration de la démocratie, engagent surtout ceux qui les croient. Aujourd’hui, les groupes antifascistes restent classés « terroristes » en Hongrie, les droits des réfugiés sont toujours niés, le droit de grève est très limité et la loi qui interdit l’évocation publique des questions LGBT est encore en vigueur.
Nous devons rappeler qu’avant d’être Premier ministre, Péter Magyar a longtemps été un proche d’Orbán, pour lequel il travaillait comme haut fonctionnaire, d’abord au sein du ministère des Affaires étrangères, ensuite à la représentation permanente de la Hongrie auprès de l’Union européenne, enfin en tant que membre du cabinet du Premier ministre. Jusqu’en 2024, il occupait des fonctions dans deux entreprises publiques et siégeait au conseil d’administration de la banque MBH. Cette banque, qui avait octroyé un prêt de plus de dix millions d’euros à Marine Le Pen en 2012, était dirigée par Lőrinc Mészáros, homme le plus riche de Hongrie et proche d’Orbán, dont la politique lui a permis de multiplier sa fortune par cinquante.
Pour toutes ces raisons, alors que l’extrême droite menace en de nombreux endroits du monde occidental, nous devons rejoindre les campagnes menées en solidarité avec tous les antifascistes. Nous devons soutenir les militants persécutés par l’État hongrois ou poursuivis sur la base des enquêtes menées par sa police2. Puisqu’il est l’un de ceux-là, nous devons nous mobiliser maintenant pour empêcher l’extradition de Gino Abazaj3.
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