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26.03.2026 à 09:39

Immigrer en France pour tomber malade

Marine CALEB
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« Je me demande toujours pourquoi je ne suis pas bien ici. Ma souffrance a commencé dès mon arrivée en France », commence Rim Charfi d’une voix grave et douce. La femme de 48 ans raconte son parcours entre deux bouchées de gâteaux tunisiens. Plusieurs plateaux trônent encore sur la table depuis les célébrations de l’Aïd et […]
Texte intégral (4235 mots)

« Je me demande toujours pourquoi je ne suis pas bien ici. Ma souffrance a commencé dès mon arrivée en France », commence Rim Charfi d’une voix grave et douce. La femme de 48 ans raconte son parcours entre deux bouchées de gâteaux tunisiens. Plusieurs plateaux trônent encore sur la table depuis les célébrations de l’Aïd et de la fin du mois sacré du ramadan le week-end dernier.

Elle est assise au milieu de son appartement de 18 mètres carrés. Depuis leur arrivée il y a sept ans, ses trois enfants, son mari et elle vivent « écrasés » dans le même petit logement du troisième arrondissement de Marseille. Un véritable « choc » pour Rim, qui raconte qu’elle vivait dans une grande maison à Kasserine, en Tunisie, avant d’émigrer. Au-delà du logement, la famille a dû faire face aux nombreux défis de l’immigration en France : la galère des titres de séjour, le coût de la vie, l’impossibilité de travailler sans papiers… Et les problèmes de santé.

« Le stress a provoqué des saignements [menstruels] quotidiens pendant plusieurs mois », confie-t-elle. Rim se fait alors diagnostiquer une endométriose et elle enchaîne les analyses et les soins, peu concluants. « Je n’avais rien dans l’utérus, ni kyste ni fibrome… Les médecins n’ont pas réussi à déterminer l’origine et on m’a dit que c’était le stress qui l’a déclenché », explique-t-elle. Elle a donc dû subir une hystérectomie, qui a mis un terme à ses saignements, mais sa santé a continué à se dégrader.

Clinique de l’angoisse

Aujourd’hui, sept ans après son arrivée avec son mari et ses trois enfants, Rim n’a toujours pas de papiers. Elle dépend toujours de l’Aide médicale d’État (AME) pour se soigner, un système qui la soutient énormément. Mais le stress est quotidien et la précarité pesante, pour elle, comme pour sa famille. Alors qu’il est encore au travail, elle raconte que son mari est « toujours soucieux et très stressé ». « Il pense tout le temps à tout, et il est souvent nerveux ou fâché, à cause du loyer, de toutes les factures ou de notre fils, qui est en prépa à Lyon qui ne s’en sort pas tout seul », poursuit la mère de famille.

Rim Charfi, son mari et ses trois enfants vivent dans l’appartement à gauche, une pièce de 18 mètres carrés, depuis sept ans. Malgré l’étroitesse du lieu, la mère de famille se sent chanceuse d’avoir un propriétaire compréhensif et un logement salubre.
(photo : Marine Caleb) 

Sans oublier les contrôles par la police qui se sont intensifiés ces dernières années, jusqu’à atteindre leur apogée en juin 2025, avec le déploiement de 4 000 agents dans toute la France1 pour interpeller les personnes sans titre de séjour valide. « On regarde les informations et quand on voit qu’il va y avoir des contrôles, mon mari ne sort pas de la maison. Pour le travail, c’est son collègue qui vient le chercher en voiture et l’amène sur le lieu », poursuit Rim.

Dans l’espace public, comme le documentent de nombreuses données et études2, ce sont surtout les hommes identifiés comme noirs ou arabes qui sont discriminés et surcontrôlés. « Le délit de faciès est plus important numériquement pour eux et ils subissent un rejet très violent : ils seront de toute façon considérés comme a priori terroristes, potentiels violeurs, etc. », explique la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve, autrice du livre Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme, et qui a participé à déposer une proposition de résolution pour faire reconnaître les traumatismes psychiques liés au vécu raciste en février 2026.

Des maladies de la précarité

Pour la chercheuse associée à l’Institut Convergence Migrations Caroline Izambert, des témoignages comme celui de Rim Charfi sont « complètement cohérents avec ce que nous apprend la littérature épidémiologique sur l’évolution de l’état de santé des personnes immigrées en France ». « Il se dégrade au fil du temps après l’arrivée, et les premières années sont les plus délétères », explique la docteure de l’EHESS.  Les premiers facteurs de dégradation sont les conditions de travail et le logement ; la précarité administrative vient ensuite.

La chercheuse précise qu’il y a notamment un biais genré très fort : « Pour les hommes, durant ces premières années, le travail informel a de forts impacts sur leur santé. Pour les femmes, les six premières années sont celles de tous les dangers : les facteurs qui impactent le plus la santé sont la précarisation liée à la maternité, puis l’exposition à des violences3 ».

Le fait de ne pas avoir un statut migratoire régulier est aussi un fort facteur aggravant. « Le système d’accès aux aides sociales est structuré autour de la régularité du séjour. Donc, si on est en situation irrégulière, ça vous barre la route », poursuit Caroline Izambert, qui a notamment travaillé sur l’accès à la protection sociale et à la santé des personnes étrangères en France. Elle explique que l’on assiste à une surreprésentation de certaines pathologies, comme le VIH, la tuberculose ou la drépanocytose4 pour les Afrodescendants. Si ces maladies sont perçues comme des pathologies d’importation, elles sont surtout des « maladies de précarité », selon la chercheuse.

À plus long terme, on retrouve des maladies chroniques : « [elles] sont liées au travail, au logement, à l’alimentation et à la possibilité de se déplacer », précise la chercheuse. Un logement exigu ou insalubre, une situation d’itinérance, un travail informel difficile où l’on peut être exploité du fait de son statut ou de ses origines, ou encore une offre alimentaire de moins bonne qualité, sont autant d’éléments qui impactent la vie quotidienne, le bien-être et la santé.

Après une chute de l’échelle menant à la mezzanine de son petit logement, Rim Charfi raconte avoir souffert pendant huit mois de sa fracture trimalléolaire de la cheville mal opérée. « La plaie ne voulait pas guérir et personne à l’hôpital ne voyait rien. Alors que la plaie coulait ! Je ne dormais pas », se souvient-elle. C’est sa médecin traitant qui a finalement décelé, des mois plus tard, une infection à staphylocoque contractée durant l’opération. Une errance médicale et des souffrances qui auraient pu être évitées si ses conditions de vie étaient différentes

Stress chronique

Logement, précarité administrative, alimentation, conditions de travail, discriminations comptent parmi les facteurs qui peuvent engendrer du stress chronique. Et il peut se manifester par du surmenage, de l’anxiété, des insomnies ou des maux de ventre. Pour Fatma Bouvet de la Maisonneuve, ce sont les mêmes symptômes que ceux d’une personne ayant subi les violences sexistes et sexuelles ou du harcèlement scolaire. « En revanche, [la souffrance] n’est pas exprimée. Et comme dans tout secret de famille, lorsqu’il y a un non-dit, cela aggrave la situation », souligne la psychiatre.

Au-delà des conditions de vie, les personnes exilées doivent aussi faire face au mal-être dû à l’exil, au sentiment de rejet ressenti en France, mais aussi à la question coloniale pour les ressortissants de pays anciennement colonisés. Autant d’enjeux dont la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve peut témoigner d’après les récits de ses patients. Pour elle, la question identitaire prend une place démesurée dans l’espace public, et cela a une influence majeure sur les personnes dites issues de l’immigration. « La République française brandit des valeurs qu’elle applique de manière bancale. Cela crée une détestation de soi et une aliénation par rapport à celui qui se positionne comme son dominant. Chaque fois que l’on touche à l’intégrité humaine en tant qu’ancien colonisé, c’est tout un château de cartes narratif qui tombe sur le plan psychique et fait se sentir réellement inférieur », explique-t-elle.

Tout ce mécanisme engendre ainsi un sentiment de dévalorisation, une hypervigilance, une méfiance permanente, de la dépression, de l’anxiété, des envies suicidaires, une consommation pour oublier, un stress permanent qui entraîne un vieillissement précoce du système nerveux central, etc.

Du soin de l’exil au soin de l’exclusion

Ces pathologies, le Comede les soigne tous les jours dans ses cinq centres de soins depuis 1979. Ayant accompagné près 200 000 personnes de 180 nationalités au fil des années, le Comité pour la santé des exilé.e.s a pu observer les évolutions en matière de santé des personnes migrantes et étrangères en France. Pour Arnaud Veïsse, médecin et directeur général de l’association, si ces questions de santé sont d’actualité, elles ne sont pas nouvelles et sont la conséquence de réformes de plus en plus restrictives. « Le Comede a été créé pour régler les problèmes de santé liés à l’exil et aux persécutions subies dans le pays d’origine, mais à l’époque, les personnes demandant l’asile avaient droit à la Sécurité sociale sans délai. Au fil des années, on a vu arriver des problèmes de santé liés à l’exclusion », explique-t-il.

Ces dernières décennies, des mesures de plus en plus strictes ont été mises en place en matière d’immigration. À commencer par la circulaire de septembre 1991, qui a retiré la possibilité de travailler aux demandeurs d’asile. En 1993, la loi Pasqua introduit l’obligation d’avoir un titre de séjour pour bénéficier de l’assurance maladie et, en 1998, les personnes sans papiers sont exclues de la couverture médicale « universelle » nouvellement créée, et reléguées sur l’AME résiduelle.

Plus récemment, en 2019, un délai de trois mois de carence5 a été imposé pour ouvrir les droits à l’assurance maladie pour les demandeurs d’asile, tandis que les personnes demandant l’AME pour la première fois doivent le plus souvent attendre six mois pour les soins non urgents. Cette aide, qui a été essentielle pour Rim Charfi comme pour tant d’autres, a encore connu de nouvelles réformes durant la dernière année6, réduisant toujours l’accès aux soins.

Pour Arnaud Veïsse, ce sont autant de changements qui aggravent la précarité quotidienne de ces populations. « La précarisation s’allonge. Il y a 40 ans, cela prenait un an pour se stabiliser. Aujourd’hui, il faut entre huit et dix ans. Et les conséquences sont quotidiennes sur l’état de santé, tandis que les besoins augmentent et l’accès aux soins recule. »

Ces dix dernières années, les activités du Comede ont augmenté, de même que le nombre de bénéficiaires. Seulement, « depuis 2025, on voit une baisse importante du soutien public. Beaucoup d’associations ont été touchées. On a donc dû réduire nos capacités d’accueil et de suivi, mais aussi trouver des financeurs privés et plus de bénévoles », déplore le directeur.  

Une sécurité sociale universelle

Pour le médecin, la situation entraîne un fort problème de suivi médical, et peut amener vers des pathologies plus graves. 33% des personnes évaluées par un centre du Comede présentent un risque grave lié au retard de soins : soit un risque de mort prématurée, de handicap, de complications graves, évitables si les soins avaient été commencés dans les deux ou trois mois. Comme auraient été évités des soins plus lourds pour la personne malade, mais aussi plus coûteux pour la santé publique.

« Pour nous, les objectifs de santé rejoignent les objectifs économiques. On ne compte plus les études qui montrent combien il est rentable (à la fois sur le plan économique et sur celui de la santé publique) de soigner les gens plus tôt et de faire de la prévention plutôt que de les exclure des soins et de les soigner plus tard », affirme Arnaud Veïsse. Il estime que l’on pourrait simplement reprendre ce qui a été mis en place pour les réfugiés ukrainiens qui ont fui la guerre avec la Russie : accorder la Sécurité sociale sans délai. « Il faudrait faire ce qui aurait dû être fait en 1998 : si une personne remplit les critères pour l’AME, elle peut aussi avoir droit à la Sécurité sociale ! », plaide le médecin.

De son côté, malgré un portrait sombre, Caroline Izambert insiste pour mettre en avant les avancées positives sur la santé des personnes immigrées. « La recherche augmente sur ce sujet et il y a de plus en plus d’interventions pour former les jeunes professionnels. La sensibilité augmente sur ces questions », se réjouit-elle. En janvier 2024, des chercheurs montpelliérains ont publié une étude sur la racialisation dans le soin7. Pour une même douleur thoracique, il a été observé qu’elle avait 50% plus de chance d’être perçue comme un symptôme grave chez un homme blanc que chez une femme noire. « Cette étude a été faite en France, cela prouve que cela évolue, c’est encourageant ! », poursuit la chercheuse.

Espérer la régularisation

À Marseille, le maire socialiste tout juste réélu, Benoit Payan, promet l’ouverture de centres de santé non lucratifs de proximité, mais aussi une meilleure prise en charge à la fois de la santé mentale des Marseillais et de la santé des plus vulnérables. Questionnés à ce sujet, ses services de communication n’ont pas donné de précisions sur ces projets.

En dépit de mesures sociales, le maire prévoit de renforcer encore le volet sécuritaire de la ville en doublant les effectifs de police et le nombre de caméras. Début 20258, la ville avait justement intensifié les interpellations et les contrôles, avec la coordination de l’État, dans le cadre d’un « Plan tranquillité ». De quoi renforcer la peur déjà quotidienne des personnes sans-papiers. D’autant que la Préfecture de la ville voit ses délais de traitement des titres de séjours constamment s’allonger, comme le révèle une enquête de Marsactu9.

Rim Charfi espère pouvoir déposer sa demande de régularisation cet été, après sept ans de résidence comme le permet la loi, mais rien ne garantit son acceptation. Et, ce, malgré sa forte intégration à Marseille. « Mon mari me dit toujours que j’ai l’air d’être le maire de Marseille, car je connais tout ! », rit-elle. Après avoir milité avec un collectif d’habitants pendant 18 mois pour octroyer un tarif réduit aux bénéficiaires de l’AME dans les transports en commun, elle est désormais la responsable de l’antenne de la Belle de mai du Secours populaire. « On a des piles et des piles de papiers pour faire cette demande. On verra bien, j’espère que cela va marcher », soupire-t-elle.

Pour aller plus loin :

Voir notre article Médecine : sur la capacité vitale des noirs


  1. https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/06/19/operation-nationale-contre-les-sans-papiers-bruno-retailleau-prone-la-tolerance-zero_6614668_3224.html ↩
  2. https://www.gisti.org/spip.php?article4790 ↩
  3. C’est ce que révèle l’étude Parcours, sous la direction d’Annabel Desgrées du Loû et de France Lert, analysant les parcours de vie et de santé chez les migrants d’origine d’Afrique subsaharienne vivant en Île-de-France. https://www.ceped.org/parcours/ ↩
  4. La drépanocytose est une maladie génétique héréditaire touchant les globules rouges (ou hématies) ↩
  5. https://www.info-droits-etrangers.org/30-decembre-2019-delai-de-carence-de-trois-mois-louverture-droits-a-lassurance-maladie-demandeurs-dasile-majeurs/ ↩
  6. https://www.infomigrants.net/fr/post/69740/france–deux-nouveaux-decrets-reforment-lame-une-offensive-contre-lacces-aux-soins-denonce-medecins-du-monde ↩
  7. https://www.chu-montpellier.fr/fileadmin/medias/Publications/Presse/2023/CP—discriminations-service-d-urgences.pdf ↩
  8. https://mesinfos.fr/13000-marseille/vaste-operation-de-controles-contre-l-immigration-clandestine-dans-les-bouches-du-rhone-219905.html ↩
  9. https://marsactu.fr/titres-de-sejour-en-retard-comment-la-prefecture-fabrique-des-sans-papiers-a-la-chaine/ ↩

23.03.2026 à 18:57

Municipales 2026 : l’élan et la poisse

Pascal LEVOYER
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Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 ont produit deux résultats simultanés que la presse a soigneusement découplés. D’un côté, LFI s’est imposée dans une dizaine de villes (Saint-Denis,  Roubaix, Vénissieux, Creil, Tampon,…) et a été décisive à Lyon, Nantes, Grenoble. De l’autre, le PS a perdu plusieurs de ses fiefs historiques (Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, […]
Texte intégral (5198 mots)

Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 ont produit deux résultats simultanés que la presse a soigneusement découplés. D’un côté, LFI s’est imposée dans une dizaine de villes (Saint-Denis,  Roubaix, Vénissieux, Creil, Tampon,…) et a été décisive à Lyon, Nantes, Grenoble. De l’autre, le PS a perdu plusieurs de ses fiefs historiques (Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, Cherbourg), tandis que les Écologistes voyaient partir Poitiers, Strasbourg, Besançon et Bordeaux, soit la quasi-totalité de la « vague verte » de 2020 en une seule mandature. 

Ces deux résultats sont liés par une même structure, et par un même mot lancé comme une arme et revenu comme un aveu. La viscosité d’un parti qui, faute de bloc social et de ligne politique, survit en absorbant et en disqualifiant ce qu’il ne peut plus représenter. La poisse, autrement dit ce qui colle sans raison visible, ce dont on ne peut se défaire, ce qui adhère aux mains de celui qui croit s’en servir. Depuis plusieurs années, une fraction significative de la gauche officielle s’est acharnée à rendre LFI illégitime, moralement suspecte, politiquement infréquentable : résolution du bureau national du PS qualifiant les propos de Mélenchon d’« antisémites », tweets insinuants, tribunes solennelles, campagnes locales bâties sur le rejet de Mélenchon plus que sur un programme. Les résultats révèlent que cette opération n’était pas une stratégie de reconstruction, mais un mécanisme de défense d’appareil, aussi inefficace électoralement qu’irresponsable politiquement.

L’insistance électorale

Les résultats sont un fait simple et têtu. LFI a percé, résisté, persisté. Des centaines de milliers d’électeurs populaires ont continué de voter pour une force que l’on s’était employé à disqualifier avec une intensité rarement atteinte dans l’histoire récente de la gauche française.

Ces votes ne valent pas seulement comme données électorales. Les millions de voix données à Mélenchon en 2017 puis en 2022 ne sont pas effaçables, parce qu’elles ne sont pas de simples préférences. Ce sont des actes d’existence par lesquels des sujets politiques se constituent comme tels, refusent d’être invisibles, exigent d’être comptés. Ce que les manifestants contre la réforme des retraites scandaient (« On est là, même si Macron ne le veut pas, nous on est là ! ») n’était pas un slogan mais une déclaration politique, ontologique. Spinoza avait un nom pour cette puissance, le conatus, non pas l’obstination mécanique d’une chose qui résiste à la pression extérieure, mais une variation d’intensité qui pulse et s’amplifie selon les compositions qu’elle opère avec d’autres singularités.

Personnes venues en masse assister au meeting de Jean-Luc Mélenchon à Perpignan, le 1er mars dernier (source : LFI)

La participation au second tour s’est établie autour de 56 % au niveau national, ce qui signifie que près d’un électeur inscrit sur deux n’a pas voté. Cette abstention massive n’est pas un accident ni une indifférence. Elle exprime une crise profonde de la représentation politique. L’abstentionniste n’opte pas pour la paresse ou l’ignorance. Il refuse d’accepter que les seuls possibles soient ceux qu’on lui assigne. Dégager un hors-champ politique, laisser surgir la possibilité d’un autre monde, c’est précisément ce que LFI cherche à réactiver dans les franges de l’électorat populaire que les appareils traditionnels ont cessé de voir.

Le pays vote majoritairement à droite mais sa population pense de plus en plus à gauche, comme l’a montré avec rigueur Vincent Tiberj1. L’attachement à l’égalité, à la redistribution, à la protection sociale progresse génération après génération. Les jeunes et les classes populaires s’éloignent du vote sans décrocher de la politique, se mobilisant dans les cortèges, les ronds-points, les mouvements sociaux, même lorsqu’ils boudent des élections perçues comme déconnectées de leurs préoccupations. Ce que LFI cherche à faire avec l’idée de « Nouvelle France » est de rendre électoralement active une majorité sociologique qui existe déjà dans les valeurs et les attentes, mais que la distorsion de l’abstention différenciée maintient invisible.

C’est pourquoi la politique d’annulation vise moins l’importance de LFI (qu’on peut toujours recalculer) que la dignité de l’existence politique qu’elle incarne. Un électorat populaire que l’on somme de se désister, on en tient compte comme variable d’ajustement, comme réservoir de voix utiles à mobiliser au service d’un projet qui n’est pas le sien. Mais cet électorat compte d’une tout autre façon, dans les actes d’existence répétés, les mobilisations incarnées, la fierté d’une présence politique enfin nommée. Rancière nous a appris que le politique réside dans ce compte des incomptés, dans l’irruption de ceux dont l’existence déborde ce que le calcul institutionnel est capable d’enregistrer. Ce que le PS ne peut ni comprendre ni tolérer, c’est qu’une existence politique n’attend de personne la permission d’exister.

Les résultats du 22 mars donnent à cette persistance un contenu géographique précis. Saint-Denis, Roubaix, Vaulx-en-Velin, Saint-Fons, Creil, La Courneuve, Tampon…sont autant de territoires où la mobilisation de l’électorat populaire a produit des victoires que personne dans l’espace médiatique dominant ne qualifiera de « percée historique », bien qu’elles le soient. À Toulouse, les 48 % du second tour, pour une première campagne municipale nationale de LFI, sont aussitôt rabattus sur l’idée de « plafond de verre ». Mais ce terme dit moins une limite réelle qu’un travail de cadrage, consistant à faire passer pour des succès des positions fragilisées, et à reléguer au rang d’échecs des percées pourtant inédites.

David Guiraud élu à la mairie de Roubaix (source : LFI)

La carte du visqueux

Ce que les résultats du second tour ont rendu visible, ce n’est pas une ligne politique du PS face à LFI, mais l’absence de toute ligne. Et cette absence n’est pas un accident. Elle est la forme même de ce qu’il convient d’appeler la viscosité du PS.

La carte parle d’elle-même. À Toulouse, accord avec LFI. À Strasbourg, alliance avec la droite. À Paris, désistement de LFI exigé au nom du vote utile. À Marseille, refus de toute fusion avec LFI dans des conditions sociologiques et politiques si exceptionnelles qu’elles ne valent que pour Marseille, mais aussitôt brandies comme doctrine universalisable. Cette géographie n’est pas contradictoire. Elle est cohérente d’une cohérence plus profonde que celle des principes affichés : dans chaque cas, la position du PS est déterminée non par un calcul stratégique national ni par une conviction idéologique, mais par les intérêts de position de ses appareils locaux. Ce qui est constant, c’est l’absence de principe autre que la survie de l’appareil.

L’injonction au vote utile dit plus qu’elle ne croit dire. Subordonner l’expression du vote à l’efficacité, c’est opérer une substitution silencieuse mais décisive, transformant le citoyen en stratège plutôt qu’en sujet politique. La minorité cesse alors d’être une composante légitime du corps politique pour devenir un simple résidu à résorber. L’électeur LFI sommé de voter utile est traité exactement comme l’abstentionniste que l’on admoneste : renvoyé à son insuffisance par un appareil qui détient seul le monopole du sérieux politique

Lyon radicalise le paradoxe. Sans les voix insoumises, le maire écologiste Grégory Doucet, et avec lui le reste de la gauche, perdent. Pourtant quand Belouassa-Cherifi, candidate LFI, dit « c’est grâce à nous », cette vérité arithmétique est reçue comme une indécence. Mais c’est la députée socialiste Sandrine Runel qui dit l’essentiel, sans le vouloir. En admettant que « la marque de la non-alliance a fortement porté à Paris et Marseille »2, elle révèle que la géographie incohérente des accords PS a désorienté l’électorat socialiste lui-même, incapable de comprendre pourquoi s’allier avec LFI était légitime à Lyon et scandaleux ailleurs. La viscosité ne produit pas seulement de la confusion chez l’adversaire. Elle égare ses propres électeurs.

Marseille permet enfin de nommer ce que la carte dissimulait. La rupture avec LFI n’y a pas seulement une logique électorale locale, elle a une fonction. Dans le 4e arrondissement, à forte communauté juive, les élus Payan présentent cette rupture comme un « soulagement » pour leurs électeurs. Un stratège LR, observant la manœuvre, en « savoure » le « bon coup »3. L’accusation d’antisémitisme ne fonctionne pas ici comme jugement moral : elle fonctionne comme signal de captation d’un segment communautaire. Non la morale, mais le calcul. C’est la disqualification convertie en monnaie locale, et c’est, à plus grande échelle, ce que toute la stratégie d’annulation a produit : non une position éthique, mais un instrument de positionnement dans la compétition intra-gauche.

Ce procédé a pourtant un coût que ses utilisateurs refusent de calculer. L’accusation d’antisémitisme n’est pas une ressource inépuisable. Mobilisée comme instrument de disqualification répétée, elle se vide de sa charge morale et fragilise la lutte contre l’antisémitisme réel — celui que porte historiquement l’extrême droite. C’est le mécanisme bien connu de celui qui crie au loup. À force d’avoir été lancée sans prédateur réel, l’alarme n’alarme plus. Catastrophe morale à retardement, produite non par malveillance ou simple bêtise, mais par la logique d’un appareil qui n’a plus d’autre ressource que la disqualification. 

Le visqueux comme mode d’annulation

C’est ici qu’un épisode apparemment anecdotique de la campagne prend tout son sens. Le 13 mars, la sénatrice PS Laurence Rossignol tweetait (« Visqueux… un des adjectifs préférés de LF Céline »), après que Mélenchon eut qualifié l’ex-maire socialiste de Saint-Denis de « petit bourgeois visqueux ». Mélenchon emploie un mot qu’utilisait Céline, donc Mélenchon est… quoi exactement ? Antisémite ? Fasciste ? La phrase ne le dit pas. Elle insinue. Elle dépose une atmosphère. C’est le procédé du relent, non l’accusation franche qui s’expose à la réfutation, mais la suggestion qui s’insinue et qui, précisément parce qu’elle ne dit rien d’explicite, ne peut être ni saisie ni contestée.

Pourtant visqueux appartient bien davantage à Sartre qu’à Céline. Dans L’Être et le Néant, le visqueux n’est pas une injure mais une catégorie ontologique, un sens possible de l’être. Ni solide ni liquide, le visqueux simule la malléabilité, paraît céder, s’adapter, accueillir. « Le visqueux est docile », écrit Sartre, mais « au moment même où je crois le posséder, voilà que, par un curieux renversement, c’est lui qui me possède ». « Sa mollesse fait ventouse »4. Il n’affronte pas, ne résiste pas frontalement. Il aspire, et cette aspiration silencieuse tend à absorber ce qui entre en contact avec lui, à le faire glisser vers l’inertie, à transformer ce qui cherchait à se constituer comme force en quelque chose de divisé, de progressivement vidé de son désir politique.

Jean-Paul Sartre (source : National Portrait Gallery, London)

Car qu’est-ce que le visqueux, politiquement, sinon un pouvoir qui ne se présente jamais comme tel ? C’est un régime du pouvoir qui commande non au nom d’une décision ou d’un désir, mais au nom de la « compétence », de la « responsabilité », de la « légitimité », tout ce lexique de la raison raisonnable qui constitue la viscosité propre d’une certaine gauche, celle qui se veut être « la gauche du réel » (sic). Non pas « je veux », non pas « je nomme », mais « je connais les contraintes », « je suis sérieux », « je suis crédible » — autant d’affirmations de neutralité qui se trahissent elles-mêmes par leur forme : énoncées à la première personne, elles laissent voir, dans l’acte même d’énonciation, la position subjective qu’elles prétendaient avoir dépassée. Ce régime, comme le visqueux sartrien, n’affronte pas (il incorpore), ne tranche pas (il enveloppe), ne décide pas (il gère). Et il dissimule ce qui le commande, l’intérêt derrière la raison, le projet de bloc derrière la neutralité de la compétence, la défense d’une position dominante derrière l’invocation de la responsabilité.

Ce faisant, il ne produit pas des sujets politiques constitués. Il les défait. La compétence leur dit qu’ils simplifient. La responsabilité leur dit qu’ils s’emballent. La crédibilité leur dit qu’ils effrayent. Le réalisme leur dit qu’ils rêvent. Et peu à peu, à force d’être renvoyées à leur propre insuffisance par un appareil qui détient le monopole du sérieux, ces forces cessent de nommer ce qu’elles voulaient, de désigner ce qu’elles voyaient, de décider ce qu’elles cherchaient. Elles n’ont pas été vaincues. Elles ont été engluées. C’est cela la ventouse, non pas l’adversaire qu’on affronte et contre lequel on se constitue, mais la surface molle contre laquelle tout effort s’amortit et toute décision se noie. « Le visqueux sucré est l’idéal du visqueux », prévenait Sartre. La lisière du calme raisonnable, de la retenue responsable, de la politique sans éclats, c’est précisément cette lisière qui fait du PS un obstacle structurel à toute recomposition de la gauche. Non qu’il y résiste. Le visqueux ne résiste jamais. Il aspire, enveloppe et neutralise les élans sans jamais y participer.

Nécessité structurelle

Gardons-nous cependant de céder à un dualisme trop net. Le PS n’est pas un principe mort contre lequel s’agiterait la vie politique. Ce qui persiste en lui n’est pas rien. C’est une histoire réelle, des mobilisations effectives, des conquêtes sociales concrètes, une tradition dans laquelle des millions de personnes ont reconnu quelque chose de leur expérience collective. Ce qui est tragique dans le PS n’est pas qu’il serait mauvais depuis l’origine, ou traître depuis toujours, mais qu’une force qui fut réelle s’est progressivement pétrifiée, que ses formes organisationnelles ont survécu à la dissolution de ce qui leur donnait sens.

Bruno Amable et Stefano Palombarini l’énoncent avec rigueur5. Un bloc social n’est pas un agrégat de groupes partageant les mêmes intérêts objectifs, mais une alliance que la stratégie agrège. Or le PS n’a pas seulement perdu une base. Il a successivement tenté deux blocs sans en consolider aucun. D’abord le bloc de gauche traditionnel, abandonné avec le tournant néolibéral des années 1980. En compensation, le PS a cru se constituer un second bloc autour des classes moyennes supérieures diplômées. Mais ce bloc ne lui appartenait pas. Il s’agrégeait autour d’une stratégie de transition néolibérale que Macron (sorti des rangs mêmes du gouvernement socialiste dont il fut le ministre de l’économie) allait incarner de façon plus directe, plus assumée. En 2017, Macron n’a pas capté un bloc PS constitué. Il en a révélé la nature profonde. Ce bloc n’avait jamais appartenu au PS, mais à une stratégie dont le PS n’était qu’un opérateur provisoire et substituable.

Un appareil sans bloc (une organisation qui n’est plus l’expression organique d’aucun groupe social déterminé mais qui continue de fonctionner par la seule force de son inertie institutionnelle), voilà précisément ce qui produit la viscosité comme nécessité structurelle. Non par accident moral, non par malveillance, mais parce que le PS est devenu une forme sans contenu, contrainte de survivre en absorbant ce qu’elle ne peut plus représenter. Cette survie est entretenue par un écosystème médiatique qui en a besoin, comme l’a montré à Toulouse le rôle de La Dépêche du Midi, empressée de publier des sondages hostiles à la fusion PS-LFI.

Le bilan d’EELV est symétrique et tout aussi révélateur. Les Écologistes ont cru pouvoir occuper le rôle de « trait d’union » de la gauche, position structurellement ingrate qui les a conduits à subir les défections de tous les camps sans bénéficier de la fidélité d’aucun. Parler d’« écolo-bashing » n’est pas faux, mais cela ne dit pas pourquoi un parti qui prétend animer la gauche finit par être abandonné de toutes parts. La réponse tient à la viscosité elle-même. Un espace occupé par un appareil sans bloc ne peut être animé, il peut seulement être absorbé.

La défaite de Toulouse illustre cela dans toute sa brutalité. Carole Delga, présidente de région socialiste, refuse d’appeler à voter pour Piquemal. Ce n’est pas une trahison individuelle mais la démonstration que l’appareil PS, quand il est contraint de choisir entre la solidarité de gauche et la survie de son bloc local choisit invariablement l’appareil. « Carole Delga a une responsabilité dans cette défaite », dit le député Christophe Bex. Et pendant que le PS s’épuise dans la guerre interne à la gauche, il perd Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, Cherbourg, des bastions historiques que personne n’a défendus, parce que l’appareil avait d’autres batailles à mener.

Le PS ne peut ni se dissoudre (les intérêts de ses notables y résistent), ni se transformer (il n’a plus de base sociale à transformer), ni s’allier authentiquement avec LFI (cela supposerait de reconnaître que le bloc populaire dont LFI est désormais le représentant organique ne sera plus jamais le sien). Ses dirigeants ne défendent donc plus une stratégie politique au sens propre. Ils défendent un capital accumulé, des titres, des réseaux, des légitimités, des positions dans un champ dont LFI entend précisément transformer les règles. La violence symbolique exercée contre LFI est la forme que prend, dans l’espace du discours légitime, la résistance d’une noblesse d’État qui perçoit confusément mais sûrement que sa reproduction comme groupe dominant est en jeu. L’errance de la carte des accords n’est pas la marque d’un pragmatisme souple. C’est la signature d’un appareil qui ne peut plus produire de ligne parce qu’il n’a plus de base à partir de laquelle en produire une.

La poisse

Le cas Marseille, précisément parce qu’il est une victoire, reste le lieu où la logique apparaît dans toute sa nudité. Gagner sans LFI et présenter immédiatement cette victoire comme une preuve que l’on peut universellement se passer d’elle, c’est exhiber la structure même de la viscosité. Non l’échec qui contraint à reconnaître la nécessité de l’allié, mais le succès qui permet de continuer à le nier. Que cette non-alliance ait été localement rationnelle dans des conditions sociologiques exceptionnelles ne change rien à sa conversion en argument moral universel.

Mais la logique de la lettre volée, que Lacan lit dans Poe, commande ici plus que la rhétorique. Dans le conte, la lettre n’est pas cachée. Elle est déposée en évidence, là où personne ne la cherche, et c’est précisément cette visibilité qui la dérobe au regard. Ce que Lacan en tire, c’est que la lettre arrive toujours à destination, non parce qu’elle atteint son destinataire apparent, mais parce que sa circulation révèle la vérité structurelle de chaque position qu’elle traverse. Chaque détenteur croit la maîtriser et s’en servir comme d’une arme. C’est elle qui le définit et qui expose, à son insu, ce qu’il est.

L’accusation d’antisémitisme a circulé exactement de cette façon. Signal électoral à Marseille, relent insinué par Rossignol, campagne de bout en bout chez Moudenc, résolution solennelle du bureau national du PS : à chaque étape, elle était tenue par quelqu’un qui croyait la diriger contre LFI, en disposer comme d’un instrument. Mais la lettre, en circulant, ne reste pas au service de celui qui l’envoie. Elle produit la vérité de qui la détient. Et ce qu’elle a produit, au terme de sa circulation, c’est la visibilité d’un appareil sans projet autre que sa propre survie, d’une noblesse d’État défendant son capital symbolique sous couvert de vigilance morale, d’une forme politique qui n’a plus d’autre ressource que la disqualification de ce qu’elle ne peut plus représenter.

Il reste à nommer l’ironie finale dans toute sa saveur. En convoquant le mot « visqueux », Rossignol voulait qu’il colle à l’adversaire. Il lui est revenu dessus, et ce retour n’est pas accidentel. Car le procédé du relent a une propriété que ses utilisateurs oublient toujours dans leur empressement à contaminer. Il adhère aux mains de celui qui le manipule autant qu’à ceux qu’il vise. On croit souiller l’autre – on se souille soi-même. La « poisse », c’est précisément cela, ce qui colle sans raison visible, ce dont on ne peut se défaire, une présence qui n’a plus assez de consistance pour être un projet et trop d’inertie institutionnelle pour disparaître.

Si le mot est revenu à son point d’émission, ce n’est pas par ironie du sort. C’est qu’il désigne, plus adéquatement que son usage polémique ne le voulait, la structure même de ce qui l’a produit. Le visqueux ne pouvait décrire que lui-même. Voilà ce qu’est le PS pour la gauche française, non pas parce qu’il serait malveillant, mais parce qu’appareil sans bloc, caste administrative défendant son capital contre la dévaluation, forme historique de la vie politique devenue incapable de se renouveler, il adhère par sa mollesse qui fait ventouse à tout ce qui tente de se constituer à gauche, pèse sur chaque recomposition possible, et finit toujours, invariablement, par préférer une ville perdue à la droite à une gauche qui ne lui appartient plus.

Sartre ne parlait pas de Céline. Il parlait de la revanche de l’institution sur la liberté. Du poids que les morts exercent sur les vivants.

Rossignol voulait dire Mélenchon. Elle a dit le PS.


  1. Vincent Tiberj, La droitisation française. Mythes et réalités, Paris, PUF, 2024.  ↩
  2. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/23/municipales-a-lyon-l-immense-soulagement-de-la-gauche-apres-la-courte-victoire-de-gregory-doucet_6673847_823448.html ↩
  3. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/22/municipales-a-marseille-le-maire-sortant-benoit-payan-bat-largement-l-extreme-droite-sans-les-voix-de-lfi_6673829_823448.html ↩
  4. Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, « Tel », éd. corrigée, 1943, p. 670. ↩
  5. Bruno Amable et Stefano Palombarini, Blocs sociaux, conflits et domination. Pour une économie politique néoréaliste, Raison d’agir, 2024 ↩

19.03.2026 à 17:06

Pour une typologie politique du rire

Louis BARCHON
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Rire de droite : oppression partout, excuses nulle part Au sein de la droite, l’humour est, de manière générale, un moyen de justifier le monde tel qu’il est : que ce soit le cynisme d’un Gaspard Proust ou les vidéos de Minute Papillon, il s’agit de rire jaune d’un monde en déshérence qui aurait perdu le […]
Texte intégral (9035 mots)

Rire de droite : oppression partout, excuses nulle part

Au sein de la droite, l’humour est, de manière générale, un moyen de justifier le monde tel qu’il est : que ce soit le cynisme d’un Gaspard Proust1 ou les vidéos de Minute Papillon2, il s’agit de rire jaune d’un monde en déshérence qui aurait perdu le sens du sacré. Cet humour de droite, relevant d’une posture de « vieux con », mêle jugement moral et aigreur pour dénoncer la médiocrité du monde moderne, qu’incarneraient la démocratie, le libéralisme culturel, et les mouvements sociaux. Cette nostalgie réactionnaire à la sauce Houellebecq n’est pas nouvelle : pendant la Révolution française, la presse britannique multipliait les caricatures pour dénoncer ce qu’elle voyait comme un monde qui n’a plus de valeurs.

L’extrême droite va encore plus loin : elle ne se contente pas d’exprimer son mépris pour un monde qu’elle considère contraire à ce qu’elle défend, mais se bat pour pouvoir dire ce qu’elle veut, où elle veut, sans crainte de représailles3. Se vivant comme des rebelles4 qui pourraient rire de tout, ces trolls ont développé leur propre contre-culture, se retrouvant sur les mêmes forums et comptes humoristiques5. Si l’extrême droite ne s’embarrasse pas de limites quant au fait de s’amuser de toutes les horreurs possibles et imaginables, il n’est pas vrai pourtant qu’elle rit de tout : pas à une contradiction près, la droite défend en effet la liberté d’expression pour critiquer ce qu’elle hait… mais aussi le retour du respect des traditions, que ce soit l’autorité du père ou la nation. Se moquer du catholicisme, du pays, de l’armée, de la police, des hommes blancs et de certaines figures tutélaires, n’est pas bienvenu6 : il n’y avait ainsi pas grand monde à droite pour s’amuser de la mort de Quentin Deranque.

Si tu ne ris pas, je ris… Si je ris, prends garde à toi !

En fait, la droite rit surtout de ce qu’elle méprise : la gauche, les femmes, la communauté LGBTQIA+, les étrangers, les minorités raciales, les gens du voyage, les handicapés, les musulmans7, et les juifs. Pour cela, l’image mentale que la droite se fait de ces groupes suffit bien souvent, à elle seule, à la faire rire : pour la droite, le gitan ne vient jamais sans sa roulotte, le juif sans son obsession de l’argent, et le musulman sans son vol à la sauvette.

On pourrait au fond dire que, même quand la droite rigole, elle ne rit pas vraiment : l’humour est en fait surtout une arme. Chez les militants, l’humour sert à échapper à la censure, et permet de déplacer la fenêtre d’Overton en lançant des ballons d’essai. On teste une blague, on regarde qui rigole, et si on provoque trop d’indignation, on pourra toujours dire : « c’était juste pour rire ». Face, je me dédouane de toute responsabilité, pile, je présente la gauche comme incapable de s’amuser8. À ce titre, l’humour noir, qui permet à la gauche de dénoncer ce qu’elle met en humour, n’est, pour la droite, qu’une exagération de ce qu’elle pense vraiment. Lorsqu’un humoriste de droite se moque des homosexuels, ce n’est pas pour critiquer l’homophobie, mais bien pour signifier, auprès d’un auditoire déjà conquis, que ces gens ne sont pas dignes de respect : on rit toujours aux dépens d’autrui.

C’est d’ailleurs à cela que doit finalement servir l’humour : discipliner le corps social en visant continuellement les mêmes individus, afin de les stigmatiser. Ce harcèlement s’incarne particulièrement à travers la fonction paradoxale de l’insulte au sein de la droite, qui consiste principalement à associer sa cible à une catégorie de la population qu’elle juge, par elle-même, risible – les juifs, les femmes, les homosexuels. On se moque de l’autre pour souder le groupe, et on s’assure en même temps qu’il soit à jamais rejeté, et restera à sa place. On comprend ainsi comment, à l’adolescence, la focalisation des insultes sur l’homosexualité et les femmes structure très tôt un imaginaire masculiniste : on empêche ainsi toute expression d’un caractère efféminé dans le groupe, et on oblige à se conformer à la norme virile, au risque sinon de s’exposer au rejet et à la violence physique. Savoir de qui je rigole, comment j’en rigole, pourquoi j’en rigole : c’est toujours une disposition, consciente ou inconsciente, qui dit quelque chose de ce qu’on pense de la société. De ce fait, qui ne rira pas avec les autres s’exposera au risque d’être assimilé à la figure honnie. C’est l’inverse du centre, qui cherche, quant à lui, à faire rire en pensant ne critiquer personne.

Rire centriste : l’art de ne froisser personne

Depuis les changements opérés à l’antenne de France Inter en septembre 2025, une petite musique semble monter parmi le public : « les humoristes de la Matinale ne sont plus drôles »… Face à la chute de l’audimat, des mesures ont d’ailleurs été prises pour essayer de rectifier le tir, sans pour autant réussir à retrouver la formule gagnante incarnée par Guillaume Meurice. Serait-il devenu si difficile de faire rire les gens en 2026 ?

France Inter est en fait confrontée à une contradiction insoluble pour l’humour centriste : comment faire rire sans égratigner personne ? Pour jouer au bouffon du roi, l’humoriste centriste sait qu’il faut surtout éviter de se faire licencier. Il a bien compris que Guillaume Meurice est allé trop loin avec son « nazi sans prépuce ». Il prend donc bien soin d’éviter toute blague qui parle de Gaza. Il sait aussi qu’il faut faire rire le roi, c’est-à-dire, la bourgeoisie macroniste. Pour cela, il faut que ses blagues respectent quatre principes :

  • Le culte de l’harmonie, qui suppose le compromis au détriment du clivage.
  • Un rapport obsessionnel à la réputation, qui amène à vouloir en toute circonstance se respectabiliser.
  • La culture du bon élève, c’est-à-dire la recherche de l’approbation des autorités instituées en respectant des attendus normés.
  • La poursuite de la raison, comprise souvent comme un bon sens qui s’opposerait à « l’irrationalité de la foule »9.

Lorsqu’un centriste fait de l’humour, ou qu’un humoriste cherche à faire rire des centristes, il faut donc : que sa blague évite de cliver, qu’elle ne fâche personne, qu’elle réponde aux attentes du public, et qu’elle véhicule les bonnes valeurs morales de la bourgeoisie libérale. Or, depuis #metoo, le consensus bourgeois en matière d’humour a été rattrapé par la réalité des rapports de genre. On peut apprécier le bon mot, le trait d’esprit, la petite remarque qui vient gratter en dîner mondain – mais quand le « politiquement correct » du féminisme vient empêcher de « rire de tout », comme à la belle époque de « l’esprit Canal », la bourgeoisie libérale, surtout blanche et masculine, est bien désœuvrée. Heureusement, il lui reste les dîners entre potes, les safe spaces de jeunes blancs qu’a offerts la ligue du LOL10, ou les humoristes de droite, pour assouvir leur plaisir coupable : une bonne dose d’humour oppressif… Quitte à glisser, pourquoi pas, un bulletin Bardella.

Sans aller jusque-là, il reste, pour l’humoriste centriste, une recette miracle pour mettre tout le monde d’accord : piquer ceux d’en bas et caresser ceux d’en haut, pour garantir l’ordre et le statu quo. Exit donc les blagues sur les violences policières, et bienvenue aux chroniques sur les trottinettes électriques11.

Est-ce que cet humour, moral chez Sofia Aram, inoffensif chez Lisa Delmoitiez, se réduit pour autant au centre macroniste ? Avec son émission « À l’air libre », Mediapart cultive en effet comme France Inter un sens du sérieux ponctué d’intermèdes humoristiques, qui rencontre les mêmes limites : maintenir sa réputation en faisant de l’humour sans cliver, et en respectant les normes morales d’un public où sont surreprésentés les CSP+, urbains, diplômés du supérieur, travaillant dans le tertiaire. Évoluant dans des espaces sociaux où le discours et les pratiques de consommation sont l’alpha et l’omega de la politique, les jugements moraux y prennent une place prépondérante, notamment sur les réseaux sociaux, où il s’agit souvent d’attribuer les bons ou les mauvais points en fonction d’une vision très idéaliste du monde. On adore un jour une personnalité, puis on la boycotte après qu’elle nous a déçue, on se met à moins aimer ses proches pour des mots maladroits12 ou des consommations jugées « problématiques »13. Cette méfiance généralisée s’explique aussi par la crainte, sincère, du public d’être associé auprès de ses proches à des prises de position « polémiques » : il faut donc absolument éviter qu’une suspicion d’immoralité pèse sur un média, car sinon, il faudra s’en séparer, faute de quoi sa réputation se retrouve entachée, par contamination.

Fort de son air professoral, le centre-gauche ne manque jamais de rappeler à son entourage que telle ou telle personne ne doit plus être suivie car elle aurait dit/fait quelque chose de condamnable, pour l’éternité. Plutôt que de valoriser une perspective matérialiste, qui accepte l’imperfection du monde et valorise l’action collective pour changer les structures de domination, on individualise les problèmes et on cherche à mettre à l’écart ce qui viendrait entacher notre pureté morale. Résultat : chez France Inter, on tire à boulets rouges sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à LFI, et chez Mediapart, on s’excuse par avance de défendre des positions proches de la France Insoumise, en énumérant par le menu les excès de Jean-Luc Mélenchon qu’on ne cautionne pas : on sait en effet que les procès d’intention peuvent aller vite au sein de la gauche brahmane14. Il y a cependant un bastion où le centre-gauche s’autorise à rigoler : celui des premiers concernés qui parlent de leur situation. Quand il s’agit de personnes racisées ou queers, l’humour trash – sur le patriarcat, les violences policières, le colonialisme ou les inégalités sociales – redevient permis. De manière très étonnante, le centre-gauche autorise donc des gens plus à gauche que lui à le divertir. Trop soucieux de son image, il vit ainsi, par procuration, un humour radical qu’il se refuse lui-même de pratiquer.

Rire de gauche : ni Dieu, ni maître… ni rien, désormais ?

Dès la Révolution française, la presse satirique de gauche, incarnée par exemple par le Père Duchesne, se délecte de la critique des puissants et de la défense du peuple, contre une presse conservatrice qui multiple les caricatures sur la révolution. Irrévérencieuse et parfois choquante, la gauche a fait de l’humour un vecteur privilégié pour dénoncer les injustices et défendre ses idéaux. Au XIXe siècle, ce style pamphlétaire se retrouve aussi bien dans les écrits philosophiques de Marx que dans les romans de Jules Vallès, les caricatures d’Honoré Daumier ou encore la peinture de Gustave Courbet. Au XXe siècle, elle accompagne encore toutes les luttes sociales. Pour la première moitié du XXe siècle, on peut penser à l’humour acerbe d’Emma Goldman, figure majeure de l’anarchisme aux États-Unis, aux pièces de Bertolt Brecht, ou encore aux numéros du Canard Enchaîné. Pour la seconde moitié du XXe siècle, on pourrait citer la chanson française, de Georges Brassens à Renaud, les humoristes Coluche/Desproges/Bedos15, ou encore la BD post-soixante-huitarde, de Hara Kiri à Charlie Hebdo (première époque) en passant par Siné Hebdo.

Pourquoi, au XXIe siècle, est-il alors devenu si difficile à la gauche d’exister sur le plan de l’humour ? Le cas des Guignols de l’info se propose ici comme un cas d’école. Émission de Canal+ diffusée de 1988 à 2018, Les Guignols de l’info représentait la quintessence de l’humour satirique populaire, avec ses portraits au vitriol de la classe politique française et sa dénonciation sans ambiguïté de l’impérialisme américain. Or, Les Guignols de l’info ont souffert de plein fouet du rachat par Bolloré en 2015, signe de la droitisation du paysage médiatique. À cette censure politique qui a eu raison de l’émission, il faut ajouter la difficulté, pour l’humour de gauche, de s’adapter aux évolutions de la population. Face à un public de plus en plus conscient du sexisme, du racisme et du validisme de la société, force est de constater que la vieille gauche satirique ne s’est pas beaucoup remise en question, se murant parfois dans un humour de boomer16, où le style « vieux con » de la droite s’accompagne d’un mépris à peine dissimulé pour une jeunesse de gauche qu’elle peine à comprendre, et qu’elle accuse, sans se l’avouer, d’être la cause de sa faillite. Enfin, l’inertie croissante de la société française rend difficile l’émergence, hors du champ du stand-up ou de la vidéo en ligne, de figures de l’humour à gauche. Résultat : l’humour de gauche aujourd’hui semble se résumer aux humoristes évincés ou démissionnaires de France Inter (Nicole Ferroni, Pierre-Emmanuel Barré, Guillaume Meurice, Aymeric Lompret), aux humoristes racisés (Waly Dia, Merwane Benlazar, Akim Omiri), et à quelques figures du stand-up reconnues pour leurs prises de position politiques (Audrey Vernon, Blanche Gardin).

Le champ d’expression de la gauche semble donc s’être rétréci à un secteur professionnel qui bénéficie d’une part, d’un public venu chercher de l’humour qui se montre indulgent quant à ce qui est dit, et d’autre part, d’une industrie qui repose sur le fait de faire rire, autant, si ce n’est avant, de parler de politique. On peut élargir la focale jusqu’à cet autre champ d’expression de la gauche : celui des vidéastes en ligne, en particulier ceux qui font de la vulgarisation. Ainsi d’Usul ou de Modiie, qui sur Blast font un travail entre la recherche et le journalisme, des streamers de la Zawa Prod, ou encore de Manon Bril, qui se produit sur scène depuis 2025. Enfin, on peut citer des médias comme Urbania, Climax ou Frustration qui intègrent l’humour à leur critique de gauche. Dans les trois cas cependant, la très forte concurrence rend difficile pour de nouvelles personnalités d’émerger, et les espaces où ces paroles s’expriment ne permettent pas de toucher au-delà d’un cercle assez réduit de sympathisants de gauche diplômés du supérieur. Sur le plan de l’humour comme de la politique, la gauche doit donc réussir à parler aux classes populaires.

L’humour de gauche doit aussi être un humour populaire

Il faudrait d’abord que la gauche sorte d’une posture morale bourgeoise, visant à prescrire les bons ou mauvais comportements. Cette manière professorale et paternaliste d’aborder la politique est contraire à l’aspiration émancipatrice de nombreuses personnes des classes populaires qui ont vécu l’école puis l’entreprise comme des expériences d’infantilisation et de discipline bourgeoise – ce qu’elles sont ; or la gauche éduquée, qui en a bénéficié, a du mal à l’admettre, et à faire la différence entre des expressions rebelles, polémiques, impertinentes, voire de mauvais goût, qui peuvent aussi être l’expression de sensibilités populaires qui choquent la bourgeoisie, et des formules ou comportements réactionnaires qui sont inacceptables. Ainsi, si le terme « connard » a des origines sexistes, personne dans les classes populaires ne l’utilise désormais avec cette connotation-là ; inversement, le terme « pédé » est très fortement associé aux insultes homophobes qui, au sein des classes populaires comme bourgeoises, ne souffrent d’aucune ambiguïté. Dans la continuité de la perspective marxiste de Juliette Farjat sur le langage17, il faut donc davantage s’intéresser, en matière d’humour, aux pratiques langagières qu’à l’étymologie des mots, au vocabulaire ou à la grammaire.

Ensuite, il faudrait que la gauche puisse s’adosser, comme le théorisait Gramsci, à des figures d’intellectuels organiques, c’est-à-dire des individus issus de la classe sociale à laquelle ils s’adressent. De ce fait, favoriser la diversité des parcours de figures de gauche employant l’humour facilitera l’identification et la popularisation du discours humoristique de gauche dans différentes sphères de la société.

Enfin, il faudrait renouer avec la créativité qui a caractérisé la gauche dans sa capacité à dénoncer avec l’humour toutes les formes d’oppression, pour qu’elle puisse s’adapter aux changements de la société. Cela doit passer par l’expression d’une radicalité qui ne peut pas être limitée, dans la forme ou le fond, par la recherche d’une forme de respectabilité. Il y faut une certaine ouverture d’esprit et une acceptation de la diversité qui passe, d’une part, par la confiance accordée à des formes d’expression de gauche qui ne sont pas les siennes, et d’autre part, par la capacité à faire soi-même preuve de recul par rapport à ses propres travers – plus facile à dire qu’à faire.

Les avis très négatifs qu’un film comme Sans filtre18 a reçus de la part des Cahiers du cinéma, La Septième Obsession, Libération ou encore Mediapart, me semblent illustrer ces difficultés – et la prégnance de la mentalité centre-gauche dans la critique cinéphile. Le film a ainsi été accusé d’être grossier, populiste, relevant d’un marxisme au rabais, décrit comme un pamphlet misogyne et même, réactionnaire ! La preuve : les bonnes critiques qu’il a au contraire reçues des Échos, du Parisien, du Figaro ou du Point. Or, ce film est avant tout une attaque en règle contre la bourgeoisie : pointant du doigt les insuffisances du féminisme libéral, se moquant avec méchanceté des incohérences de la bourgeoisie culturelle, dénonçant la violence des rapports de classe, le film est une satire, sans filtre justement, qui se rend accessible parce qu’il ne recherche pas la nuance à tout prix qui sied tant au goût libéral. Il s’autorise à être méchant envers les élites d’une manière qui peut apparaître démagogique par une bourgeoisie qui s’y reconnait un peu, mais qui est tout à fait jouissive pour des classes populaires qui identifient bien là tous les traits de ce qu’elles détestent : le paternalisme, l’hypocrisie, la médiocrité, la superficialité. Sans peur du mauvais goût, le film n’en propose pas moins une lecture à plusieurs niveaux, qui me semble beaucoup plus fine qu’une série comme White Lotus, qui, elle, a beaucoup plu à la critique de la bourgeoisie culturelle – peut-être parce qu’elle n’y est pas représentée ?

Ces œuvres qui assument la conflictualité de classe éclairent la voie pour un art de gauche qui renouerait avec un humour radical : on pourrait citer aussi le film Parasite19, dont la dimension écomarxiste est souvent occultée par la critique bourgeoise ; mais aussi le triptyque À couteaux tirés / Glass Onion / Wake Up Dead Man20, portrait sans cesse réactualisé de la bourgeoisie états-unienne, ou encore la série Severance21, qui raconte l’absurdité du monde du travail.

Bonus états-unien : « left can’t mème » ?

Les trois blocs sociaux qui structurent cette analyse ont été depuis dix ans le champ de bataille de la politique états-unienne en ligne. Avec l’explosion, sur les réseaux sociaux, des contenus humoristiques à visée politique, l’humour a été un levier majeur pour attirer des électeurs et discréditer le camp d’en face. On peut l’illustrer par le souvenir de l’expression « Left can’t meme », utilisée par la galaxie trumpiste en 2016 pour soutenir que la gauche ne savait pas faire des mèmes22 : à l’ère de la bien-pensance, du wokisme, il n’y aurait que la droite qui sache rigoler. Derrière cette notion de « left », les trumpistes faisaient référence, en particulier, au concept de « libs », les liberals qui désignent aux États-Unis un centre qui parle principalement de « questions de société23 » et qui est vu comme moralisateur24.

Ma génération décidera du futur
Ta génération ne sait même pas décider s’ils sont un garçon ou une fille

Et, de fait, on ne peut pas dire que la campagne d’Hillary Clinton ait brillé par un humour décapant et provocateur (« edgy » comme on dit dans l’argot d’internet). Obsédé par la recherche de respectabilité, le centre pratique volontiers la langue de bois et se drape dans un sérieux qui le rendrait « objectif » et « neutre » : à l’inverse donc d’un Donald Trump, dont le style spontané et outrancier détonnait franchement avec celui, calculé, pour ne pas dire artificiel, de Kamala Harris. L’humour de ce centrisme états-unien est assez bien représenté par les blagues inoffensives ou consensuelles, qui sentent bon le showbiz, du Tonight Show de Jimmy Fallon.

Dans un pays où la gauche a été très sévèrement réprimée, en particulier pendant les deux périodes de « Peur rouge » que sont les années 1917-192025 puis 1947-195726, il n’est pas anodin que la droite considère que la « gauche » serait représentée par le centre, qu’incarne l’establishment démocrate. Or, la gauche, aux États-Unis comme ailleurs, a toujours su manier la satire pour dénoncer les traditions, la religion et le capitalisme. Rien que parmi les soutiens déclarés à Bernie Sanders, on trouve des personnalités aussi variées que le documentariste Michael Moore, les présentateurs Trevor Noah et Jon Stewart, l’influenceur Hasan Piker, le journaliste Nathan Robinson, le philosophe Slavoj Žižek et le réalisateur Adam McKay. Leur point commun ? Tous, à leur niveau, utilisent l’humour pour promouvoir leurs idées.

En la matière, Zohran Mamdani, maire fraîchement élu de New York, a révélé tout au long de sa campagne son sens inimitable de la répartie et de l’autodérision. En plus de le rendre sympathique et de déstabiliser ses adversaires, son humour lui permet d’accroître son audience et d’encourager les gens à s’engager politiquement. Signe des temps : aujourd’hui, plus personne ne dit « left can’t meme », et la figure du « chud », caricature du républicain frustré qui vit seul chez sa mère, devient de plus en plus populaire dans les représentations humoristiques en ligne27. La gauche états-unienne a toujours utilisé l’humour pour rendre son discours accessible et en même temps susciter l’indignation contre les élites politiques et économiques : en 2025, face au deuxième mandat de Trump, la gauche est ainsi apparue pour une part croissante de la population comme le camp qui défie le pouvoir par le rire, ne serait-ce que parce que Trump poursuit sans vergogne tous ceux qui continuent à se moquer de lui.

L’humour n’est donc évidemment pas neutre : il est éminemment politique. Plutôt que de rechercher l’approbation du centre, et de sa machine médiatique à créer de la respectabilité, il faut que la gauche assume sa dimension conflictuelle, y compris par l’humour, contre la bourgeoisie et les oppresseurs de tous bords. Le riche homme blanc occidental, qui pouvait rire impunément « de tout » – entendre : des noirs, des arabes, des juifs, des femmes et des handicapés – doit composer aujourd’hui avec les critiques que les minorités, longtemps mises à l’écart de l’espace public, peuvent lui adresser. S’il souhaite donc rire de tout, qu’il commence par lui-même : lorsqu’on parlera des privilèges qu’il tire d’une société patriarcale, capitaliste et impérialiste… il en rira peut-être ; mais comme Donald Trump : jaune.

Pour prolonger


  1. Si ses prises de position politiques, sa soirée avec Valeurs actuelles ou encore sa chronique sur Europe 1 période Bolloré ne suffisent pas à attester sa position à droite de l’échiquier politique, on peut se référer à sa chronique sur Europe 1 « Sonia Mabrouk pas là ? C’est parce qu’elle a interviewé Bompard hier c’est ça ? », le 13 février 2024 ↩
  2. Par exemple sur YouTube la vidéo #38 La grève (… synaptique!!), 14 novembre 2012 ↩
  3. Y compris sans crainte d’être critiqué, ce qui pourtant revient à nier la liberté d’expression des gens qui pensent différemment, comme le montre bien Thomas Hochmann dans « On ne peut plus rien dire… ». Liberté d’expression : le grand détournement (Anamosa, 2025). ↩
  4. Comme l’analyse Pablo Stefanoni dans La rébellion est-elle pensée à droite ? (La Découverte, 2022). ↩
  5. La chercheuse Marion Jacquet-Vaillant a ainsi montré, à travers sa cartographie de l’extrême droite sur X, la place des comptes humoristiques comme carrefour entre les différentes mouvances de l’extrême droite. Sur ce sujet, voir l’émission d’Au Poste « Extrême droite : la fabrique des followers » (16 décembre 2025). ↩
  6. Il faut évoquer ici l’exception notable du courant libertarien, qui se targue, à travers un humour « amoral » et sans limites, d’être le seul à vraiment défendre la liberté absolue. ↩
  7. On ne peut manquer de voir comment, de manière troublante, après les attentats et la disparition des personnalités de gauche à Charlie Hebdo (Cabu, Charb, Tignous…), ce journal s’est droitisé, au point de ne s’attaquer désormais qu’aux cibles de l’extrême droite, épargnant par là même le vieil homme blanc occidental auquel ressemble de plus en plus sa rédaction. ↩
  8. Cet usage politique de l’humour a été analysé par Pierre Plottu et Maxime Macé dans Pop fascisme. Comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle sur internet (éditions divergences, 2024). ↩
  9. On remarquera que ces quatre dispositions se manifestent dans la volonté répétée du PS ou de la CFDT de se faire bien voir par la presse et les partis pro-patronaux, plutôt que de rejoindre la stratégie « irresponsable » et « clivante » de la France Insoumise et de la CGT, qui n’ont pas peur de parler de lutte des classes. Cela me semble symptomatique d’une morale « chrétienne-démocrate » hostile au marxisme. ↩
  10. Groupe Facebook qui, de 2010 à 2019, a rassemblé plusieurs personnalités du monde de l’information, plutôt affiliées à des médias centristes. Sous couvert d’être un groupe à caractère « humoristique », il a été accusé d’être à l’origine de plusieurs campagnes de cyberharcèlement, en particulier à caractère sexiste. ↩
  11. Quand on écoute France Inter, on se demande parfois si les chroniqueurs ont conscience que le monde se ne résume pas aux métropoles françaises, et singulièrement à Paris. L’entre-soi cultivé à l’antenne et l’importance des blagues classistes et dénigrant la campagne laissent supposer le contraire. ↩
  12. On peut supposer que l’absence d’écriture inclusive dans cet article aura généré chez certain·es (sauf ici) un certain embarras moral. ↩
  13. On pensera à la sévérité avec laquelle la bourgeoisie de gauche juge les classes populaires pour leur consommation de Nutella, à base d’huile de palme, tandis qu’elle se contente d’une honte rentrée quand il s’agit de dénoncer les voyages en avion. ↩
  14. Concept développé par Thomas Piketty dans son ouvrage Capital et idéologie (Seuil, 2019), qui renvoie au glissement, depuis les années 2000, de la gauche vers une classe d’éduqués du supérieur, et aux professions associées, au détriment d’une gauche des classes populaires, qui se mure dans l’abstention. Voir l’article (en accès libre) du Grand Continent paru en 2018 ↩
  15. Que la droite aime tant mobiliser pour dire que la liberté d’expression est révolue, oubliant sciemment de rappeler l’opinion politique de ces humoristes. ↩
  16. Une fois la gênance passée, la lecture de vieux numéros de Fluide glacial n’échappe pas à la formule rituelle : ça a mal vieilli. ↩
  17. Dans Le langage de la vie réelle. Pour une philosophie critique des pratiques langagières (éditions sociales, 2024). ↩
  18. Triangle of sadness, film de Ruben Östlund sorti en 2022. ↩
  19. Bong Joon-ho, 2019. ↩
  20. Ryan Johnson : respectivement 2019, 2022, 2025. ↩
  21. Sortie en 2022, toujours en cours. ↩
  22. Les mèmes sont des figures (phrases, vidéos, images…) reprises et diffusées de manière virale sur internet, le plus souvent à des fins humoristiques. ↩
  23. Pour se distinguer d’une gauche marxiste qu’ils voient comme un épouvantail, le centre adore parler de « sociétal », c’est-à-dire de luttes dont il retire tout enjeu social pour n’en garder que la dimension identitaire, soluble dans le capitalisme. À croire que dans le féminisme, l’antiracisme et l’antivalidisme, les enjeux sociaux ne seraient pas intrinsèquement liés aux enjeux culturels… ↩
  24. Il est cependant frappant que de nombreux mèmes de la droite reposent principalement sur la dénonciation d’une décadence morale des États-Unis que représenterait la propagation d’une « idéologie woke ». ↩
  25. Très forte répression des mouvements anti-guerre, puis de l’extrême gauche, pour son soutien à la révolution bolchevique. ↩
  26. Début de la guerre froide et période du maccarthysme, du nom du sénateur américain qui a encouragé la chasse des communistes, réels ou supposés, au sein des institutions américaines. ↩
  27. C’est ce qu’Adam Aleksic, un linguiste américain spécialisé dans l’analyse du langage sur internet, a observé depuis novembre 2025. ↩
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