
29.10.2021 à 12:01
L'extraterritorialité du CLOUD Act américain menace la vie privée européenne face aux GAFAM. L'UE peine à rivaliser, même avec des initiatives comme Qwant. Les géants chinois BATX émergent aussi. Une stratégie européenne robuste est nécessaire.
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Au-delà de la situation de la question de l’imposition, c’est celui de l’extraterritorialité du droit américain qui pose des défis auxquels l’Union européenne n’a pas, encore, apporté de réponse pertinente. Le Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act, ou CLOUD Act, pris en mars 2018 par l’administration Trump, permet aux agences comme le FBI, la CIA et la NSA, à l’aide de mandats, d’obtenir n’importe quelle information disponible sur les serveurs des GAFAMs. Les répercussions de cette nouvelle réglementation dépassent très largement les frontières des Etats-Unis dans la mesure où les géants du numérique américains concentrent la majorité du trafic sur internet. À eux seuls, Microsoft et Google représentent ensemble près de 2 milliards d’adresses mails. Vu d’Europe, l’entrée en vigueur du CLOUD act a mis à mal les objectifs du RGPD en termes de protection et de contrôle des données personnelles des utilisateurs. Elle met en lumière aussi la fragilité de la politique de l’Union européenne sur le sujet en rappelant, si besoin était, que les données personnelles de ses citoyens qui utilisent les services numériques les plus populaires au monde sont à la disposition d’une puissance étrangère.
Pour tenter de renverser cette situation de quasi monopole de l’information que se sont constitués les Etats-Unis, on a vu se développer plusieurs réponses à plusieurs échelles. En France, pouvoirs publics et entrepreneurs du numérique ont cherché à répondre à cette situation par le renforcement de la concurrence, avec notamment la création du moteur de recherche Qwant autour d’une promesse forte : le respect absolu de la vie privée de ses utilisateurs. Cependant, après 10 ans d’existence, le résultat ne permet pas au moteur de recherche de prétendre rivaliser réellement avec Google, qui concentre encore plus de 91% des recherches dans l’Hexagone tandis que son rival made in France oscille dans les 1%. Par ailleurs, Qwant marchant jusqu’à maintenant à perte, a annoncé qu’il devrait cette année arriver « proche » de l’équilibre grâce à son développement en Allemagne, mais aussi à de nouveaux soutiens financiers. Parmi ces derniers, le plus notable provient de l’équipementier chinois Huawei, ciblé par des accusations récurrentes d’espionnage au profit de Pékin. A l’instar d’autres services hébergés par des firmes américaines (Microsoft ou encore AWS), les alternatives existantes sur le marché européen sont donc souvent loin de constituer des solutions parfaitement souveraines.
L’affirmation de grands acteurs européens du numérique, condition de l’indépendance de l’UE, apparaît autrement menacée par l’émergence des BATX chinoises (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi). Bien que leur présence sur le marché du numérique européen soit relativement réduite, celles-ci nourrissent des ambitions mondiales, grâce à l’appui de l’Etat chinois. À la différence de l’Europe, les autorités chinoises s’impliquent largement dans le développement des entreprises nationales hors des frontières de la Chine, et les protègent sur leur sol de nouveaux concurrents étrangers de manière plus ou moins agressive. Il y a 11 ans , Google en avait fait l’amère expérience en devant quitter le marché chinois après avoir subi de nombreuses attaques informatiques. L’ampleur de la censure d’État a conduit la firme de Mountain View à renoncer à son projet de créer une version adaptée pour ce marché.
A l’instar de ses rivaux, qui veillent jalousement sur les intérêts et sur le développement de leurs entreprises du numérique, l’Union européenne ne pourrait-elle pas créer ses propres « champions » du numérique via un cadre protectionniste afin de rééquilibrer la concurrence, ou même de supplanter les entreprises américaines ?
L’existence d’alternatives aux firmes chinoises et américaines apparaît en effet la seule manière de donner corps à l’objectif d’une souveraineté numérique des États du continent. Si le RGPD a introduit la possibilité pour les utilisateurs européens d’avoir plus de contrôle sur les données qu’ils transmettent aux GAFAMs, il n’a cependant aucun effet sur les informations que transmettent ces derniers aux autorités américaines, comme le prouve la seule existence du CLOUD act. Ainsi, il n’est pas simplement question de savoir comment réguler la vente à objectif commercial de nos habitudes de consommation numérique, mais de trouver des moyens d’isoler la moindre donnée numérique pour la protéger d’acteurs tiers.
Ceci étant posé, la manière de créer concrètement les conditions de l’émergence d’acteurs crédibles se heurte à de nombreuses difficultés juridiques et politiques. D’un côté, la création de véritables GAFAMs européennes qui exerceraient un monopole sur le marché européen, à la manière des BATX, ne correspond pas au modèle mis en avant dans les différents traités européens. La mise en place d’un tel écosystème est en soit une mesure qui tuerait la concurrence et ne serait pas dans l’intérêt du consommateur à court et moyen terme, tant le service pourvu par les GAFAMs est d’une excellente qualité, avec laquelle il est difficile de rivaliser. Pour permettre à des services comme Qwant de s’affranchir des serveurs de Microsoft et de Huawei, il faudrait donc des années et des investissements massifs, non seulement pour rattraper le retard technique, mais aussi pour mettre en place des infrastructures nécessaires pour la fourniture de tels services.
Le modèle chinois, quant à lui, ne semble viable que sur ce marché particulier, tant les autorités ignorent les questions éthiques vis-à-vis de la collecte et de l’utilisation des données numériques. Par ailleurs, les États Membres de l’UE sont aussi bien liés par les traités européens, que par des traités internationaux, notamment en matière de commerce international qui les empêchent de prendre des actes d’entrave à la concurrence. Ce sont ces mêmes engagements qui ont engendré de nombreux contentieux devant l’OMC entre les États-Unis et l’Europe sur les aides apportées pour soutenir respectivement Boeing et Airbus.
C’est cette équation insoluble à l’heure actuelle que les pouvoirs publics européens doivent s’attacher à résoudre. Ceux-ci ne pourront faire l’économie de considérer la nécessité d’appliquer une certaine dose de protectionnisme afin de préserver cette “industrie naissante” en Europe. En la matière, l’impuissance politique et le refus de trancher ne reviendraient pas seulement à livrer le marché commun aux firmes internationales, mais constitueraient de facto une négation de l’ambition européenne de préservation de la vie privée de ses citoyens.
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18.10.2021 à 16:03
Avec Maîtres de la manipulation. Un siècle de persuasion de masse, l’historien David Colon s’intéresse aux publicitaires, aux propagandistes, aux artistes et aux scientifiques qui ont perfectionné l’art de la persuasion et de la manipulation de masse aux XXe et XXe siècle. Un essai incontournable pour comprendre les progrès de la publicité, du marketing politique et des relations publiques et qui ouvre le champ à une réflexion nécessaire sur les conséquences de leurs innovations pour la démocratie et la vie publique.
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David Colon est enseignant et chercheur à Sciences Po, où il enseigne l’histoire de la communication. Il est l’auteur de Propagande (Flammarion, « Champs Histoire », 2021) et des Maîtres de la manipulation. Un siècle de persuasion de masse (Tallandier, septembre 2021). Il a reçu le prix Akropolis 2019 et le prix Jacques Ellul 2020.
Dans votre précédent livre, Propagande, la manipulation de masse dans le monde contemporain, vous vous intéressiez déjà aux progrès de l’art et de la science de convaincre les masses depuis la fin du XIXe siècle. Pourquoi avoir choisi d’adopter une grille de lecture plus biographique dans ce nouvel ouvrage ?
Dans Propagande, je postulais que la propagande était une science appliquée. Dans ce nouveau livre, j’entends en apporter la démonstration vivante, à travers les portraits des vingt plus grands maîtres de la manipulation de masse, qui ont su tirer profit des progrès scientifiques et technologiques pour concevoir et perfectionner l’art de la persuasion de masse.
Plusieurs des grandes figures à l’origine du métier des relations publiques et dont vous retracez le parcours (Ivy Lee, George Creel, Albert Lasker, Edward Bernays…) sont des citoyens américains. Comment expliquer l’importance originelle des Etats-Unis dans la genèse de la propagande moderne alors que l’opinion publique est déjà un sujet d’intérêt majeur dans les autres sociétés industrielles comme la France (avec Gustave Le Bon) ou le Royaume-Uni ?
Gustave Le Bon écrit en effet dans La psychologie des foules que « connaître l’art d’impressionner l’imagination, c’est connaître l’art de les gouverner ». Toutefois, c’est aux États-Unis que sa pensée trouve une traduction concrète Ivy Lee, parce qu’il a lu Le Bon, a l’idée d’inventer de nouveaux outils (les relations publiques modernes, la communication de crise, le lobbying industriel) pour prémunir les industriels des risques que représentent pour eux les revendications des « foules démocratiques ».
Gustave Le Bon écrit en effet dans La psychologie des foules que « connaître l’art d’impressionner l’imagination, c’est connaître l’art de les gouverner ». Toutefois, c’est aux États-Unis que sa pensée trouve une traduction concrète Ivy Lee, parce qu’il a lu Le Bon, a l’idée d’inventer de nouveaux outils (les relations publiques modernes, la communication de crise, le lobbying industriel) pour prémunir les industriels des risques que représentent pour eux les revendications des « foules démocratiques ».
Les États-Unis sont le creuset de la persuasion de masse, car ils connaissent avant le reste des pays industrialisés la démocratie avec le droit de vote accordé aux femmes en 1920, des campagnes politiques à l’échelle de la nation et une société de consommation de masse. C’est par conséquent la demande précoce tant politique qu’industrielle d’une plus grande maîtrise du comportement des Américains qui y conduit à l’invention de la publicité scientifique, des sondages et des études de marché, et à la création de centres de recherche tout entier voués à l’étude des mobiles des électeurs et des consommateurs ou à l’élaboration de formes de communication persuasives (l’École de Yale). En matière de persuasion de masse, les États-Unis s’imposent comme l’atelier du monde.
Comment les techniques inventées Outre-Atlantique se sont-elles popularisées en France ? Comment le secteur des relations publiques s’est-il structuré originellement dans l’Hexagone ? Le métier des relations publiques s’est-il singularisé en France par rapport aux Etats-Unis ?
En France, l’importation de ce que l’on nomme pudiquement « les méthodes américaines » est d’abord le fait de publicitaires. Marcel Bleustein Blanchet, qui a voyagé trois fois aux États-Unis dans l’entre-deux-guerres, en rapporte la publicité radiophonique et plus tard les sondages et les études de marché. Michel Bongrand, quant à lui, importe en 1965 et 1967 dans la vie politique française les techniques de marketing qui avaient contribué en 1960 à la victoire de Kennedy.
En 1968, Bongrand tente même d’importer en France le métier de consultant politique, qui aux États-Unis désigne alors des communicants chargés de l’ensemble d’une campagne politique. Il crée avec Joseph Napolitan, ancien conseiller de Kennedy, l’Association internationale des consultants politiques, qui se révèle avant tout une parfaite porte d’entrée pour les maîtres américains de la persuasion politique, à l’image de Napolitan embauché par Giscard d’Estaing en 1974. Plus largement, dans le contexte de la guerre froide, les États-Unis cherchent volontiers à exporter leur savoir-faire en matière de communication, de sondages ou d’études de marché, car il participe de leur diplomatie culturelle. La singularité des États-Unis par rapport à la France, toutefois, c’est qu’il n’est pas rare de rencontrer des spin doctors qui construisent de A à Z la campagne d’un candidat aux plus hautes fonctions : Roger Ailes et Lee Atwater en 1988 au profit de George H. Bush, ou Karl Rove à deux reprises au bénéfice de George W. Bush. En France, aucun communicant n’a encore eu un tel pouvoir.
Comment expliquer la rapidité d’appropriation des nouveaux médias de masse destinés à la culture, à l’information ou au divertissement par les praticiens du secteur tout au long du XXe siècle ? On lit pourtant dans votre ouvrage que beaucoup de ces innovations comme la diffusion de spots politiques à la télévision étaient loin de présenter un caractère d’évidence ou d’efficacité à leur origine.
Le talent de ces ingénieurs de la persuasion réside précisément dans leur aptitude à identifier le potentiel de ces nouveaux médias et à le mettre à profit . George Creel, le premier, a saisi en 1917 pour le compte du président Wilson le potentiel propagandiste du cinéma et de la radio. En 1952, à peine a-t-il inventé le spot télévisé publicitaire que Rosser Reeves applique sa découverte à la campagne d’Eisenhower. Plus près de nous, Steve Bannon, a compris le premier que les forums internet et les réseaux socio numériques se prêtaient à une nouvelle forme de persuasion, la propagande de réseau, ou que l’analyse prédictive des comportements pouvait être mise au service d’une fabrique du chaos politique.
Aux côtés des innovations scientifiques de pointe, dont les « maîtres de la manipulation » ont su se saisir pour perfectionner l’art de la persuasion, on est souvent surpris de trouver dans votre ouvrage d’autres auteurs plus classiques parmi leurs références : Aristote ou encore Machiavel pour ne citer qu’eux. Ces penseurs ont-ils encore quelque chose à nous apprendre de l’art de persuader ou ont-ils été dépassés ?
Les progrès de la persuasion sont incrémentaux au XXe siècle : une technique, une fois qu’elle a fait la preuve empirique de son efficacité, rejoint un répertoire tacite d’outils dont on se sert à l’envi sans nécessairement en connaître l’origine. Au XXIe siècle, ces progrès sont exponentiels, en raison de l’échelle gigantesque et des potentialités nouvelles offertes par le numérique. L’art de la persuasion remet toutefois sans cesse au goût du jour des principes très anciens : l’art de semer la division, pensé par Sun Tzu, a été revigoré par les réseaux numériques, et l’art grec du Kairos, consistant à déterminer le moment opportun pour entreprendre une démarche de persuasion, ne relève plus désormais de l’intuition, mais d’une approche scientifique rendue possible par exemple par les outils d’analyse prédictive de Facebook.
Face à l’idée d’une toute puissance de la propagande (qui confine parfois au fantasme), les démocraties cherchent toujours à réguler la pratique des relations publiques et de la publicité. A partir de quel moment ce sujet est-il devenu un problème politique ?
Les maîtres de la manipulation ont bouleversé les règles du jeu politique, en offrant à leurs riches clients des outils de persuasion de masse d’une efficacité croissante. Ce sujet est devenu un problème politique à partir du moment où l’art de la persuasion a permis aux industriels de faire prévaloir leur point de vue au détriment par exemple des syndicats et du droit syndical, dont nombre de maîtres de la manipulation, à commencer par Ivy Lee et Albert Lasker, ont patiemment sapé les fondements. Il est devenu aujourd’hui un problème vital pour les démocraties libérales, menacées par des entreprises de déstabilisation dont on commence tout juste à ressentir les effets depuis le Brexit ou l’insurrection du Capitole.
Les démocraties apparaissent s’être facilement appropriées les armes de la propagande en situation de crise, notamment lors des deux guerres mondiales (à l’instar du comité Creel, du rapprochement entre Hollywood et l’armée américaine ou de la création d’un secrétariat d’Etat en France chargé de la propagande en 1939). Comment ces pratiques ont-elles été perçues par l’opinion publique des démocraties ?
Il y a trois attitudes principales à l’égard de la propagande en démocratie sur le siècle écoulé. La première, que je crois la plus répandue, est l’ignorance. Il faut en effet souligner fait que depuis les années 1950 au moins, les techniques de persuasion de masse sont souvent difficilement décelables. Les « persuadeurs cachés », comme les nommait Vance Packard, s’emploient en effet à dissimuler leurs traces, et le microciblage comportemental, de nos jours, rend extrêmement difficile de déceler en temps réel des opérations de manipulation de masse.
La deuxième attitude est le déni : il est souvent très difficile d’admettre que des gouvernements démocratiques puissent recourir à la propagande, que l’on considère à tort comme l’apanage des régimes autoritaires ou totalitaire. Pour beaucoup de nos concitoyens, la propagande en démocratie est une vérité inconvenante.
Enfin, la troisième attitude consiste à admettre l’existence de la propagande en démocratie, mais de refuser à y recourir à son profit. C’est l’attitude du parti social-démocrate allemand face à la propagande psychologique des nazis, ou l’attitude du candidat démocrate Adlai Stevenson en 1952 et 1956, qui refuse de recourir à des spots télévisés parce qu’il refuse d’être « vendu comme du dentifrice ».
Plusieurs praticiens et théoriciens de la propagande ont estimé que celle-ci était indispensable en démocratie y compris en période de paix, qu’il s’agisse d’assurer le consentement des citoyens aux politiques publiques et aux institutions ou pour se défendre contre les offensives informationnelles de régimes autoritaires. Qu’en est-il aujourd’hui ? Les deux notions peuvent-elles être conciliées ?
Edward Bernays et Harold Laswell, pour ne citer qu’eux, ont en effet revendiqué haut et fort la nécessité de recourir à la propagande et, dans le cas de Bernays, à la manipulation, pour fabriquer le consentement démocratique. La propagande est d’autant plus nécessaire en démocratie que l’on ne peut pas, en principe, y recourir à la contrainte pour agir sur les comportements des citoyens. Pendant l’essentiel du XXe siècle, le recours à l’ingénierie du consentement à l’intérieur des frontières nationales des pays démocratiques a été favorisé par le fait que les médias de masse franchissaient difficilement les frontières, à l’exception du radio et de la télévision par satellite. Au XXIe siècle, au contraire, le numérique a ouvert brutalement l’espace informationnel des démocraties aussi bien à des offensives informationnelles étrangères, qu’à des opérations de guerre psychologique menées par des acteurs politiques ou économiques internes, comme l’a illustré l’affaire Cambridge Analytica. Cela conduit les démocraties à chercher à protéger l’accès à leur sphère informationnelle, à se doter de nouvelles capacités de guerre informationnelle, et à tenter de contrer les offensives propagandistes internes aussi bien par des mesures législatives, souvent liberticides, que par le développement de nouvelles technologies visant à influencer les comportements des citoyens, comme le nudge. C’est, en effet, un équilibre nécessairement instable, comme l’a montré en son temps le père de la cybernétique, Norbert Wiener, qui considérait le contrôle des moyens de communication comme « le plus efficace et le plus important » des « facteurs anti-homéostatiques » : « Le pays qui jouira de la plus grande sécurité, écrit-il en 1950, sera celui (…) où l’on se rendra compte pleinement que l’information importe en tant que stade d’un processus continu par lequel nous observons le monde extérieur et agissons efficacement sur lui ».
Les dispositifs de persuasion mis en place par les GAFAM pour capter l’attention de leurs utilisateurs et les retenir le plus longtemps sur leur plateforme, tout comme le « nudge », apparaissent procéder d’une tentative de persuasion inconsciente qui met à mal l’idée d’un citoyen libre et éclairé raisonnant par lui-même. Le rapport entre persuadeur et persuadé semble pencher définitivement en défaveur de celui-ci. La démocratie peut-elle s’en accommoder ?
La démocratie ne peut pas et ne doit pas s’accommoder de dispositifs de manipulation qui sapent ses fondements mêmes, d’une part en privant en nombre les individus de leur libre-arbitre, d’autre part en faisant prévaloir à l’excès des points de vue contraires à l’intérêt général, par exemple celui des industries polluantes qui encouragent une propagande climatosceptique. Le nudge, conçu par Richard Thaler pour aider les individus à prendre la décision la plus favorable pour eux, a parfois été détourné de son objet, par exemple par Facebook en 2018 pour persuader nombre de ses utilisateurs européens renoncer d’eux-mêmes au bénéfice de la protection que leur apportait le Règlement européen sur la protection des données (RGPD), ou plus récemment dans l’espoir de conduire les utilisateurs d’Iphone à renoncer à la protection apportée par le nouvel IOS d’Apple contre le tracking publicitaire. La Commission européenne, dans son projet de Règlement européen sur l’intelligence artificielle (REIA), prévoit l’interdiction en 2024 des systèmes qui manipulent le comportement humain en déployant des techniques subliminales pour agir sur le comportement humain, pour exploiter les vulnérabilités d’un groupe, ou pour procéder à une analyse prédictive de leur personnalité. Une telle initiative, qui se heurte déjà au puissant lobbying de certains géants du numérique, doit être soutenue le plus largement possible.

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21.09.2021 à 08:03
Après la rupture par l’Australie d’un contrat portant sur la livraison par la France de 12 sous-marins conventionnels, le président de l’Observatoire stratégique de l’information François-Bernard Huyghe analyse la dimension stratégique et informationnelle de ce revers commercial et diplomatique.
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Après la rupture par l’Australie d’un contrat portant sur la livraison par la France de 12 sous-marins conventionnels, le président de l’Observatoire stratégique de l’information François-Bernard Huyghe analyse la dimension stratégique et informationnelle de ce revers commercial et diplomatique.
L’annulation du méga-contrat australien est-elle révélatrice d’une faillite stratégique française ?
François-Bernard Huyghe : Oui sur plusieurs plans. Le renseignement d’abord : nous sommes tombés des nues, nous n’avions, paraît-il, rien vu venir. Or, comme disait Napoléon, à la guerre, il est excusable d’être battu, mais pas d’être surpris.
C’est toute notre stratégie d’influence dans la zone Indo-Pacifique qui est mise en cause (et pas seulement nos méthodes de négociation commerciale ou de soutien diplomatique). C’est une zone où nous avons des territoires (Mayotte, Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, etc…), 7000 soldats, des navires etc. Imaginons que le référendum de décembre en Nouvelle- Calédonie voie triompher l’indépendance, pensons une seconde qui pourrait en profiter.
Enfin, il y a une dimension symbolique. Face à une réaction française très forte et des propos très durs de Jean-Yves Le Drian – et sur la forme et sur le fond – , Biden n’a guère changé son week-end et nos partenaires nous traitent avec ce qu’il faut bien appeler un certain mépris : business is business, de quoi s’énervent les grenouilles ? C’est peut-être cette placidité le pire.
Cette affaire peut-elle faire l’effet d’un électrochoc au sein des cercles dirigeants en France dans le sens d’une meilleure prise en considération de la guerre économique ?
F.-B. H. : Les élites semblent découvrir :
a) Que les nations ont des intérêts, pas des amis.
b) Que ce n’est pas gentil Biden, méchant Trump et que les démocrates ne nous admirent guère sinon comme destination touristique.
c) Que le projet de Biden de réinstaurer l’hégémonie US sur le monde libre et contre la Chine suppose des alliés obéissants et certainement pas des partenaires égaux (et d’ailleurs, en Afghanistan…).
d) Que la guerre économique existe, en effet.
e) Que nous aurions pu nous inquiéter plus tôt des révélations sur l’espionnage américain dans les années 90 (Echelon) ou au moment de l’affaire Snowden et, nous énerver, par exemple, que le portable de François Hollande soit écouté sous Obama.
f) Que nos alliés européens ne nous manifestent pas une solidarité très spectaculaire.
Mais ces élites sont tellement formatées…
Entre les menaces d’ingérence étrangères, la crise ouverte avec les Etats-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni et le silence de l’UE, la France paraît de plus en plus isolée et vulnérable sur la scène mondiale. La France a-t-elle les ressources pour s’adapter à cette nouvelle donne géostratégique ?
F.-B. H. : Entre les USA qui nous traitent comme quantité négligeable, l’Otan qui est en état de mort cérébrale (dixit Macron) et la quête d’une autonomie stratégique pour une Europe de la défense sur laquelle même les plus indulgents ont des doutes (ainsi : l’Allemagne s’apprête à acheter des F18 américains), il nous faut en effet, nous réinterroger. Nos capacités militaires de souveraineté sont largement dépendantes de nos capacités d’exportation militaire, donc de notre stratégie et poids politique pour soutenir notre puissance économique. Et nous n’avons plus la même image qu’à l’époque du discours Dominique de Villepin à l’Onu.
Comment faire progresser une véritable culture de l’indépendance stratégique en France ? S’agit-il d’une bataille culturelle à mener ?
F.-B. H. : Largement culturelle, oui. Et cela commence dans les universités et les grandes écoles. Mais il faut aussi donner des exemples qui parlent au peuple : ainsi, dans cette affaire, une fois jouée ou surjouée la brouille, il faut faire un acte symbolique (certains suggèrent de requitter le commandement intégré de l’Otan, ce qui paraît utopique) mais en tout cas pas se contenter de paroles rassurantes. Marquer spectaculairement le coup une semaine pour rentrer dans le rang ne suffit pas, surtout dans la mesure où Macron va présider l’UE en janvier. Une proposition stratégique, mais laquelle ?
Ces enjeux peuvent-ils porter au cours de la prochaine élection présidentielle ?
F.-B. H. : Les candidats de droite ou vaguement souverainistes de gauche ont un boulevard pour critiquer Macron l’atlantiste qui n’est même pas un bon vendeur. Ils peuvent proposer des mesures de rétorsion que personne n’appliquera vraiment. Est-ce que cela pèsera vraiment sur le vote ? Nourrir le discours sur la France en déclin et qui doit repenser son identité et ses intérêts (avec une petite nostalgie gaullo-miterandienne) ? Je n’avais pas prévu que Zemmour passerait de 4 à 10 % dans les sondages en une semaine et polariserait le débat, alors, je ne regarde plus ma boule de cristal.
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18.09.2021 à 13:00
Dans son dernier essai intitulé Les nouveaux visages de la guerre : Comment la France doit se préparer aux conflits de demain (VA Editions), Raphaël Chauvancy analyse les nouveaux défis géopolitiques qui s’imposent à elle et appelle à se doter de capacités d’intervention dans la sphère informationnelle pour répondre à ces nouvelles menaces.
L’article Raphaël Chauvancy : « La France a pris beaucoup de retard sur les guerres de l’information » est apparu en premier sur Observatoire stratégique de l'information.
Vous déplorez dans votre livre le manque de culture stratégique et de lucidité des élites françaises vis-à-vis des nouveaux défis géopolitiques. S’agit-il d’un constat définitif, ou percevez-vous a contrario une prise de conscience de ces nouveaux enjeux ?
L’incapacité des élites françaises à comprendre les grands enjeux contemporains ne tient pas seulement à un manque de culture stratégique mais au refus même d’une approche stratégique. Elles ont partagé avec enthousiasme l’illusion de la fin de l’histoire dans les années 1990 et n’en sont toujours pas revenues depuis. Il s’agit de la manifestation d’un phénomène d’enfermement cognitif collectif, qu’Irving Janis a désigné sous le nom de Groupthink, dont il est extrêmement difficile de se libérer puisque la pression sociale et les croyances partagées font écran avec l’analyse rationnelle des faits.
Il serait donc illusoire d’espérer que les élites remettent massivement en cause des certitudes et des préjugés profondément ancrés. Sans doute faut-il davantage tabler sur leur remplacement progressif. L’impératif d’efficacité favorise l’ascension de dirigeants plus ouverts sur le monde et capables de sortir des sentiers battus. Ils sont de plus en plus nombreux, notamment parmi les plus jeunes, à appliquer des grilles de lecture adaptées à l’environnement multi-conflictuel postmoderne. Par ailleurs, la qualité de la réflexion géopolitique et de la prospective conceptuelle appliquée aux nouvelles conflictualités, comme la guerre économique et la guerre cognitive, en France est sans équivalent hors du monde anglo-saxon.
Le monde politique et le monde militaire s’adaptent aux nouveaux enjeux et aux nouvelles formes d’affrontements économiques et immatériels. Le gouvernement français vient ainsi de doter le pays d’une agence anti fake news, tandis que le général Burkhardt a fixé l’investissement de la 5e dimension parmi les priorités de l’armée de Terre.
Pour diverses raisons, dont la faiblesse du réseau des PME-ETI par rapport aux entreprises multinationales en France, le monde entrepreneurial semble en retrait par rapport à la prise de conscience institutionnelle, mais les déboires rencontrés le contraignent à son corps défendant à constater progressivement la réalité d’une guerre économique dont il subit les effets de plein fouet.
Les mondes intellectuels et médiatiques sont, pour leur part, largement hermétiques aux enjeux de la guerre informationnelle dont ils se trouvent pourtant partie prenante. Cela tient, notamment, à la place particulière de l’intellectuel en France qui est peu disposé à accepter que l’« engagement » dont il est si fier soit détourné par des acteurs poursuivant leurs buts propres dans le cadre d’affrontements stratégiques qui le dépassent. Les médias, eux, prétendent se tenir au-dessus de la mêlée. Ce déni facilite d’ailleurs leur réduction au rôle de caisse de résonance et facilite les instrumentalisations qu’ils récusent.
Pourquoi la France peine-t-elle encore à prendre la mesure du contexte de conflictualité généralisée auquel elle est confrontée ?
La France a une culture du combat direct. Elle est l’héritage d’une situation géopolitique particulière, Paris se situant à quelques étapes des frontières ouvertes du nord-est. Les Français ont donc développé une approche plus tactique que stratégique, afin de répondre à l’impératif d’urgence et d’immédiateté, et ne conçoivent la guerre que sous la forme de la bataille aux frontières.
Ils sont relativement indifférents aux expéditions lointaines et étrangers à la notion de guerre couverte. Les atteintes américaines, russes ou chinoises à notre souveraineté stratégique dans les sphères économiques, informationnelles ou autres sont trop souvent soit minorées, soit perçues comme des distorsions ou des accidents.
Cette vision plus tactique que stratégique est l’origine de la méconnaissance totale en France de ces problématiques de guerres informationnelles. Certaines opérations de guerre psychologique ont été de réels succès tactiques, à l’instar de la « Bleuite » durant la Guerre d’Algérie qui a permis d’éliminer un certain nombre de cadres du FLN. Mais cette opération n’a rien changé à la situation stratégique et n’a pas empêché la France de perdre la guerre. Celle-ci peut s’expliquer par une erreur stratégique qui l’a conduit à se tromper d’objectif. Comme l’a bien montré Christian Harbulot, le FLN a très tôt compris que le sort du conflit ne se déciderait pas sur le terrain mais que son véritable centre de gravité se situait au niveau de l’opinion publique mondiale. Il a remporté la victoire des perceptions et de la légitimité, ce qui a rendu inutile la victoire militaire française et lui a permis d’atteindre ses objectifs.
Une autre tendance consiste à se rassurer en assimilant la révolution stratégique que constitue la guerre systémique entre les grandes puissances à une simple accentuation des rivalités. Mais la guerre économique ne se réduit pas à un durcissement de la compétition, elle est la forme nouvelle de la quête de la puissance à travers l’économie. La guerre cognitive ne se limite pas davantage à l’utilisation de proxys sur les réseaux sociaux, elle engage la survie stratégique d’une nation en modélisant ses critères de jugement et en dégradant les ressorts de sa volonté grâce à des manœuvres offensives d’ingénierie sociale et d’influence culturelle. Et la guerre militaire elle-même redevient une possibilité.
Enfin, la France a misé sur la fin de la guerre et l’obsolescence des nations. Il est difficile de revenir en arrière. C’est d’ailleurs pourquoi elle n’a pas su faire de l’Union européenne le formidable démultiplicateur de puissance qu’elle devrait être si elle était appréhendée comme un outil stratégique et non comme un impératif moral.
La coopération étroite entre le public et le privé apparaît dans votre livre comme l’un des avantages compétitifs des grandes puissances à l’instar des Etats-Unis, dans un contexte où la guerre devient globale et, entre autres, économique. Le développement de telles relations est-il envisageable en France ?
La méfiance historique entre puissance publique et privée en France se double effectivement d’un aveuglement idéologique. Le pouvoir soupçonne les forces de l’argent et les corps intermédiaires de sédition tandis que ceux-ci considèrent généralement l’Etat comme un prédateur ou un oppresseur.
Par ailleurs, la France ne peut pas compter sur un écosystème de think tanks dotés de ressources importantes. Si celui-ci existe dans les pays anglo-saxons, c’est parce que ce type de structures disposent de ressources importantes qui leur permettent d’attirer des chercheurs. En leur absence, c’est l’Etat qui doit impulser le changement. Malgré des limites en termes de savoir-faire et de capacités opérationnelles, une prise de conscience semble heureusement émerger dans les cercles dirigeants.
Seule une vision stratégique globale permettrait de surmonter les méfiances réciproques entre le public et le privé. C’est pourquoi la diffusion de nouvelles grilles de lecture et la compréhension par l’ensemble des Français et de leurs élites des contraintes et des impératifs liés aux nouvelles guerres systémiques est si importante.
Des ponts commencent à être jetés mais la route est longue. Elle passe par une plus grande perméabilité entre le monde politique et la haute fonction publique d’une part et le monde privé d’autre part. Elle passe également par la constitution d’organes mixtes de synthèse stratégique. A l’heure des réseaux, le fonctionnement en tuyaux d’orgue est totalement obsolète. La confiance ne se décrète pas mais la crise de la COVID aura au moins eu le mérite de rapprocher l’Etat et les entrepreneurs pour empêcher une faillite nationale. Les Français sauront-ils saisir cette opportunité de créer des synergies durables ou la gâcheront-ils ? L’avenir le dira.
Comment la France se prépare-t-elle aux guerres de l’information ?
La France a pris beaucoup de retard en termes de guerre de l’information par méconnaissance des enjeux. Elle commence tout juste à comprendre que les clés de la puissance et de la prospérité se trouvent désormais dans le monde immatériel et la sphère informationnelle. Elle n’a donc pas développé les outils techniques qui lui auraient permis de s’affranchir de la tutelle américaine.
La réponse française à ces nouveaux enjeux se borne donc à répondre par de la veille et de la censure, en se focalisant sur la problématique des fake news, ce qui est encore la solution la plus simple. Savoir contre-attaquer est un savoir-faire que nous ne maîtrisons pas encore au niveau institutionnel. Avoir des velléités opérationnelles ne sert à rien si elles sont mal montées. Les quelques tentatives que nous avons effectuées ont été facilement repérées, et n’ont guère eu plus de réussite que les charges de pantalons rouges en 1914.
Pourtant, la plupart des conflits ont désormais une dimension informationnelle importante. Si nous ne sommes pas capables de l’investir en nous dotant de capacités offensives, nous nous condamnons à perdre dans tous les conflits dans lesquels nous sommes engagés. A l’inverse, la guerre informationnelle est désormais intégrée dans la doctrine de certains Etats comme le Royaume-Uni, qui est beaucoup plus désinhibé que nous. Dans leurs réflexions sur l’avenir de la guerre, les Britanniques affirment noir sur blanc chercher à se doter de capacités offensives en matière de guerre informationnelle. Cette différence est aussi la marque d’une culture militaire qui privilégie la stratégie et sait se donner du temps sur la tactique et le combat frontal.
La France peut-elle se doter en la matière de sa propre stratégie et de ses propres outils sans les faire dépendre des Etats-Unis, qui exercent un monopole technologique en la matière ?
Plusieurs tentatives ont été faites en France pour s’autonomiser, dont les plus connues concernent le moteur de recherche Qwant par exemple, ou dans le domaine du stockage des données, l’entreprise OVH. Mais l’utilisation de Qwant reste anecdotique et dépend en partie de Microsoft, tandis que l’incendie dont a récemment été victime OVH a révélé l’amateurisme d’une entreprise qui avait colocalisé les serveurs principaux et de ceux de secours…
Il n’existe donc toujours pas à ce jour d’alternative technique nationale crédible aux solutions américaines – ou chinoises. Il est d’ailleurs difficile d’imaginer la France mettre en place les conditions de son indépendance numérique en dehors d’une approche européenne. Les investissements et l’échelle nécessaire pour proposer des solutions viables nécessitent une synergie entre les grands États européens. Malheureusement ceux-ci ne voient pas toujours la nécessité de s’affranchir de Washington.
En revanche, grâce au développement de la culture écrite française sur la guerre de l’information, des outils conceptuels de combat sont désormais disponibles, même s’il s’agit d’un domaine où la prise d’ascendant implique un renouvellement permanent des méthodes et des approches.
En matière de guerre informationnelle, la France peut-elle rivaliser avec d’autres acteurs (Etats, groupes paramilitaires, organisations terroristes, associations militantes…), qui, moins scrupuleux et moins inhibés moralement, n’hésitent pas à recourir aux armes du faux et de la désinformation ?
La réflexion sur la guerre informationnelle en France fournit un cadre conceptuel général de grande qualité. Un certain nombre de praticiens seraient d’ailleurs capables de rivaliser avec leurs grands compétiteurs étrangers.
En revanche, l’utilisation offensive et stratégique de l’information est généralement confondue en France avec sa manipulation et assimilée à des barbouzeries ou à la propagandes d’Etats totalitaires.
L’assimilation de la guerre informationnelle à une forme de guerre sale est d’autant plus dommageable qu’à l’inverse de la guerre de tranchées, la guerre de l’information est une guerre de mouvement. L’attaquant y bénéficie d’un avantage décisif. La défense même ne peut prendre la forme que d’une contre-attaque. Vouloir limiter la guerre de l’information à des opérations défensives comme certains prétendent le faire en France revient donc à refuser de combattre et à recevoir passivement les coups de nos adversaires.
Le contraste est fort avec la désinhibition de nombreux acteurs. Elle constitue cependant elle aussi une faiblesse, puisqu’elle est une tentation permanente à franchir certaines lignes rouges en termes d’intoxication du public. Or les fausses informations, les fameuses fake news, ou les manipulations sont décelables. Une fois exposées sur la place publique, elles se retournent contre leur initiateur. Les interdits moraux d’une société démocratique ouverte comme la nôtre peuvent constituer à cet égard un avantage. Nos offensives informationnelles peuvent être d’autant plus percutantes qu’elles ne peuvent reposer sur des mensonges qui seraient détectés et dénoncés au sein de notre propre société. La transparence aussi est une arme, à condition de ne pas la confondre avec la naïveté et de l’utiliser dans un contexte offensif.
Quels sont les freins à lever pour créer une véritable culture de la guerre informationnelle en France ?
Le développement de la guerre informationnelle pâtit d’une méconnaissance du grand public. Il souffre également du manque de confiance des citoyens vis-à-vis de leurs dirigeants. Dans ce contexte de défiance généralisée, des initiatives positives, comme la création récente de l’agence Viginum, courent le risque d’être interprétées comme la mise en place d’un dispositif de surveillance de masse ou de propagande, par manque de culture informationnelle.
Les Français ne sont pas encore prêts à prendre le pas de la guerre informationnelle. Si le concept de guerre économique leur est désormais devenu familier, ils peinent encore à comprendre que nous soyons la cible d’offensives dans le domaine de l’information et de la connaissance.
Un travail d’explication et de pédagogie du grand public est donc nécessaire, pour le convaincre de la nécessité et de la licéité éthique et morale du combat informationnel. Face à des acteurs autoritaires prêts à relever chacune de nos contradictions entre nos principes et nos pratiques pour affaiblir nos structures sociales et notre légitimité, nous ne pouvons pas nous permettre de déroger à nos valeurs de société ouverte. Notre force est de jouer sur la transparence de l’information face à des Etats autoritaires.
D’autre part, la connaissance joue un rôle majeur dans un contexte de guerre économique systémique. Même nos alliés anglo-saxons ou allemands, par exemple, n’hésitent pas à profiter de notre naïveté pour lancer des attaques informationnelles contre nos intérêts. Ces actions nous font perdre des contrats et donc détruisent des emplois et nuisent à notre prospérité. Il est grand temps de réagir.
C’est pourquoi un travail de communication sur cette forme de conflictualité est impératif. Même si elle doit évidemment se poursuivre, la recherche conceptuelle en France est déjà d’une très grande qualité sur le sujet, notamment grâce aux travaux effectués depuis vingt ans par l’Ecole de Guerre Economique et ses réseaux. L’enjeu est désormais d’amplifier le courant et de familiariser les médias grand public avec ces nouvelles notions, préalable essentiel au développement de capacités nationales efficaces pour répondre à l’enjeu des guerres de l’information.
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