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25.11.2025 à 11:56
La législation sur le mécénat est très favorable aux entreprises, et de plus en plus coûteuse pour l'État. Elle se traduit aussi par une influence croissante du secteur privé sur la culture, la recherche et l'action associative.
- Le mécénat : générosité privée ou cadeau de l'État aux entreprises ? / France, fiscalité, aides publiques, privatisation
La législation sur le mécénat est très favorable aux entreprises, et de plus en plus coûteuse pour l'État. Elle se traduit aussi par une influence croissante du secteur privé sur la culture, la recherche et l'action associative.
« J'ai un peu de mal avec les grincheux. On donne dix millions, on applaudit. On dit merci. »
« Non, mais est-ce que vous pouvez dire : 'merci Bernard Arnault' ? »
Dans certains médias, la cause est déjà entendue. Sans les dons généreux des entreprises et des milliardaires qui les détiennent, nous ne serions plus capables de reconstruire Notre-Dame, de financer les Restos du cœur ou de garder en France des chefs d'œuvre artistiques qui autrement tomberaient entre les mains de riches étrangers.
Cette générosité supposée est souvent invoquée dans les débats sur le partage des richesses et la fiscalité. Que l'on parle de dividendes excessifs, de suppressions d'emploi, ou de ce que les ultra-riches ne paient pas leur juste part d'impôt – comme récemment autour de la proposition de taxe Zucman –, l'argument est tout trouvé : nous devrions être contents d'avoir des milliardaires et des multinationales florissantes en France, car ils font ce que l'État n'a plus les moyens de faire.
Sauf que l'essor du mécénat ces dernières années en France cache une réalité beaucoup plus ambiguë.
Au-delà des dons très médiatisés, les « partenaires », « soutiens », « donateurs », « bienfaiteurs » et autres « philanthropes » occupent une place croissante dans le fonctionnement et la gestion de nombreuses institutions culturelles, établissements d'enseignement supérieur et de recherche ou associations assurant des missions d'intérêt général.
Cette tendance ne s'explique pas tant par un engagement soudain et massif du monde de l'entreprise sur les sujets de sociétés que par des choix politiques.
Sous couvert d'encourager les dons des entreprises et la philanthropie individuelle s'est mise en place une législation très favorable au secteur privé, qui a modifié sans le dire tout l'équilibre et la logique du financement de ces secteurs – et qui se révèle de plus en plus coûteuse pour l'État.
25.11.2025 à 11:56
Depuis vingt ans, le groupe de Bernard Arnault, numéro un mondial du luxe, tisse sa toile dans le premier établissement culturel français. Au nom du mécénat, plusieurs marques de LVMH, de Louis Vuitton à Dior et Bulgari, sont autorisées à s'approprier les lieux et bénéficient de généreux privilèges. Sans résoudre le manque criant d'investissements dans la maintenance et la sécurité du musée, dont a témoigné le cambriolage retentissant du 19 octobre dernier.
30 septembre 2025. Sous les (…)
Depuis vingt ans, le groupe de Bernard Arnault, numéro un mondial du luxe, tisse sa toile dans le premier établissement culturel français. Au nom du mécénat, plusieurs marques de LVMH, de Louis Vuitton à Dior et Bulgari, sont autorisées à s'approprier les lieux et bénéficient de généreux privilèges. Sans résoudre le manque criant d'investissements dans la maintenance et la sécurité du musée, dont a témoigné le cambriolage retentissant du 19 octobre dernier.
30 septembre 2025. Sous les dorures et les fresques, la voix de Cate Blanchett résonne, les mannequins défilent. C'est le deuxième jour de la fashion week, et les stars sont au rendez-vous : Zendaya, Emma Stone, Léa Seydoux... Toutes réunies pour découvrir la collection printemps-été 2026 de Louis Vuitton, qui célèbre « l'art de vivre » et rappelle que « le luxe ultime réside dans le choix de s'habiller pour soi-même, afin de révéler sa personnalité la plus profonde », comme l'écrit la marque. Le défilé prend place dans un lieu unique en plein coeur du musée du Louvre : les appartements d'été d'Anne d'Autriche, fraîchement rénovés. Et c'est peut-être ça, le véritable « luxe ultime » : avoir les moyens de s'approprier le premier établissement public culturel de France.
C'est peut-être ça, le « luxe ultime » : avoir les moyens de s'approprier le premier établissement public culturel de France
Depuis 2020, pas moins de dix défilés Louis Vuitton ont pris place dans l'enceinte du musée, plus d'un tiers des shows organisés par la marque durant cette période. En mars 2021, du fait des restrictions liées à la pandémie, la maison Vuitton présente sa collection à travers une vidéo dans laquelle les mannequins arpentent les couloirs déserts du Louvre, entre les statues, au rythme des tubes des Daft Punk. Puis les défilés s'enchaînent dans la cour Carrée année après année, avec des constructions toujours plus grandioses : une aire de jeu gigantesque pour un défilé en fanfare en juin 2022 ; une immense fleur-chapiteau rouge en octobre de la même année ; un appartement entier en janvier 2023 ; des boules lumineuses futuristes et un podium fabriqué à partir de malles Vuitton l'année suivante. À cette période, Louis Vuitton est l'un des principaux mécènes du Louvre, finançant le réaménagement des salles étrusques et italiques.
Cette mainmise de LVMH sur le prestigieux musée et ses lieux les plus iconiques date d'il y a près de vingt ans. Au début des années 2000, les défilés de mode sont confinés au Carrousel du Louvre, l'espace commercial souterrain situé entre le musée et le jardin des Tuileries. C'était sans compter sur la pugnacité du groupe de Bernard Arnault, qui obtient pour la première fois en 2007 le droit d'organiser un show dans la cour Carrée. Un privilège octroyé à LVMH en détournant quelque peu la législation sur le mécénat – dite loi Aillagon – adoptée quelques années plus tôt en 2003, comme le raconte Eliette Reisacher, alors étudiante à l'école du Louvre, dans un mémoire publié en 2019. Ce qui n'était pas possible sous la forme d'une simple location de l'espace le devient à titre de « contrepartie » d'un don opportunément accordé par le groupe de luxe.
L'idée première du mécénat est qu'il s'agit d'un soutien matériel sans contrepartie directe
L'étudiante rappelle pourtant que « l'idée première du mécénat est qu'il s'agit d'un “soutien matériel apporté, sans contrepartie directe de la part du bénéficiaire”, donc désintéressé, alloué à un projet spécifique », et constate qu'il s'agit ici d'« un schéma totalement inverse avec un don intéressé, affecté sans grand intérêt à tel ou tel projet ». La location de la cour Carrée étant estimée à l'époque à 100 000 euros et les contreparties du mécénat limitées à 25% du don, LVMH a dû débourser un million d'euros par an pour y réaliser deux défilés chaque année. Sur cette somme, 600 000 euros seront pris en charge par l'État sous forme de réduction d'impôts.
Depuis, il ne s'est pas passé une année sans défilé LVMH au Louvre. Entre 2014 et 2016, Louis Vuitton se concentre sur les nouveaux espaces de sa Fondation, dans le Bois de Boulogne, et sur la place Vendôme. C'est une autre marque du groupe qui le remplace dans la cour Carrée : Dior. Cette dernière a surtout investi le Jardin des Tuileries, dont elle finance le « réaménagement » et la « revégétalisation » via le mécénat à partir de 2019, aux côtés d'une autre maison LVMH, Moët Hennessy. Dior y réalise son dernier défilé le 1er octobre 2025 lors de la fashion week parisienne, avec comme mise en scène une pyramide inversée qui n'est pas sans rappeler celle du Louvre. Kenzo Parfums, également propriété de LVMH, a de son côté contribué au fleurissement du jardin à travers son mécénat de 2020 à 2023. Pour ses premières compositions florales, à l'été 2020, la marque de luxe a planté plus de 60 000 fleurs, dont 130 m2 de coquelicots, l'emblème de Kenzo.
En 2017, Louis Vuitton pénètre pour la première fois au sein même du musée pour présenter sa collection automne-hiver.
« LVMH, fort de sa puissance financière et politique, a fait peu à peu tomber tous les tabous au Louvre et obtient tout ce qui était auparavant interdit, observe Bernard Hasquenoph, journaliste et fondateur du blog Louvre pour tous, qui a publié une série d'enquêtes sur l'influence de LVMH dans le musée. Défiler dans la cour Carrée ? C'est fait. Organiser un show au sein même des collections ? C'est fait. Dîner au milieu des oeuvres ? C'est fait. »
Le 7 mars 2017, en effet, Louis Vuitton pénètre pour la première fois au sein du musée pour présenter sa collection automne-hiver. Le show se déroule dans la cour Marly, avec sa grande verrière et ses sculptures du XVIIe et XVIIIe siècle. Sept mois plus tard, la marque investit les sous-sols du pavillon de l'Horloge fraîchement rénovés pour un défilé devant le grand Sphinx de Tanis. L'année suivante, ce sera la cour Lefuel, pourtant fermée au public depuis 2007. Encore aujourd'hui, elle n'est accessible que lors de soirées spectacles l'été. En octobre 2021, c'est au tour du passage Richelieu d'accueillir le défilé Vuitton, perturbé par l'irruption de militants d'Extinction Rébellion, coupés au montage.
D'autres événements encore plus select sont organisés par LVMH au sein du musée. Le 11 avril 2017, 200 invités se réunissent pour le dîner de lancement de « Master », collaboration entre Louis Vuitton et l'artiste Jeff Koons. Quelle salle à manger pour la famille Arnault et ses invités parmi lesquels Jennifer Aniston, Catherine Deneuve ou encore Adèle Exarchopoulos ? Rien de moins que la salle des États, où ils peuvent admirer la Joconde en toute tranquillité. Six mois plus tard, les 126 autres mécènes du Louvre auront finalement eux aussi le droit de manger dans l'une des salles du musée pour leur dîner annuel, mais sans Joconde. Ce sera dans la salle Daru, qui abrite l'immense tableau du Sacre de Napoléon.
Une centaine d'invités ont pu profiter d'un dîner privé dans la salle des Cariatides, au milieu des statues antiques.
Plus récemment, c'est la marque de joaillerie Bulgari, elle aussi propriété de LVMH, qui a bénéficié d'une soirée privée. Le 24 juin 2024, deux jours avant l'ouverture de l'exposition « Chefs d'oeuvres de l'exposition Torlonia », qu'elle a financée à travers son mécénat, une centaine d'invités ont pu profiter d'une visite privée en avant-première, d'une masterclass sur les pièces de haute joaillerie de la marque, puis d'un dîner privé dans la salle des Cariatides, au milieu des statues antiques. L'occasion pour la marque d'apposer son nom en lettres dorées gigantesques devant la façade du musée.
Quant au traditionnel dîner annuel des mécènes, il est financé de 2019 à 2024 par les dons de Moët Hennessy, la holding « Vins et spiritueux » de LVMH. L'événement a pris une toute autre ampleur en 2025 avec le lancement du « Grand dîner » du Louvre, un gala de levée de fonds. « Ils en ont fait un événement extrêmement mondain et médiatisé, fastueux, note Bernard Hasquenoph. Cela se fait beaucoup aux États-Unis, dans l'humanitaire notamment, mais c'est nouveau dans les musées en France. » Plus de 350 invités – dirigeants d'entreprises, créateurs de grandes maisons de mode, acteurs, chanteurs – se sont réunis dans la cour Marly pour un repas concocté par la cheffe étoilée Anne-Sophie Pic. Financé par Visa Infinite, « partenaire fondateur » de l'événement et de l'exposition associée « Louvre Couture. Objets d'arts, objets de mode », le gala a permis de récolter 1,4 million d'euros, et le musée a d'ores et déjà prévu de reconduire l'événement l'année prochaine, le 3 mars 2026. Un « succès » à relativiser tout de même au regard de son coût projeté : 1,1 million d'euros. Là encore, la majorité de l'argent du mécénat profite avant tout... aux mécènes.
Ces événements privés ne sont pas sans conséquence sur l'accessibilité du musée. Pour son rapport sur la gestion du Louvre, paru le 6 novembre 2025, la Cour des comptes a interrogé l'établissement sur les raisons qui empêchaient l'extension de ses horaires d'ouvertures, « alors même qu'une fermeture à 19h, voire 20h, permettrait de mieux répartir les flux de visiteurs dans la journée et de tenir compte de l'évolution des habitudes de vie des visiteurs notamment parisiens ou franciliens ». Réponse du Louvre : « Un élargissement des horaires à 19h ne serait pas compatible avec l'organisation des contreparties de mécénat et des locations d'espaces. »
L'importance prise par le mécénat au Louvre s'inscrit dans une dynamique amorcée il y a une vingtaine d'années dans les institutions culturelles, comme l'explique Jérôme Kohler, conseiller philanthropique et auteur de La main qui donne (éditions Charles Léopold Mayer, 2025) : « Pendant longtemps, les établissements culturels fonctionnaient essentiellement grâce aux subventions et à la billetterie. Mais les subventions et dotations publiques baissant, ils ont commencé à recruter du personnel pour accroître le mécénat, élargir leurs cercles d'amis du musée, développer la privatisation d'espaces. Ces pratiques, auparavant très marginales, sont aujourd'hui de plus en plus présentes. »
Le Louvre a préféré flécher ses ressources propres vers des « opérations visibles et attractives », plus à même d'attirer des mécènes, au détriment de l'entretien, de la rénovation des bâtiments et des investissements dans la sécurité.
« La dotation de l'État est censée payer les salaires des fonctionnaires du musée, explique un ancien responsable du Louvre, qui a souhaité garder l'anonymat. Mais aujourd'hui, elle est bien inférieure à la masse salariale, de 130 millions d'euros en 2024. A côté de ça, il y a toutes les charges d'entretien, de surveillance, de fonctionnement, qui représentent plusieurs centaines de millions d'euros. L'établissement se tourne donc de plus en plus vers les financements privés. Plus le Louvre est incité à développer ses ressources propres, plus il est inventif pour obtenir des fonds. »
Cette insuffisance chronique de la dotation publique peut avoir des conséquences dramatiques. Dans son rapport, la Cour des comptes alerte sur le « mur d'investissements immobiliers » auquel est confronté le musée, qui « a pris un retard considérable dans le rythme des investissements nécessaires à l'entretien et la mise à niveau de ses infrastructures, dont la dégradation s'est accélérée au cours des dernières années sous l'effet du haut niveau de fréquentation ». Entre 2018 et 2024, l'établissement a préféré flécher ses ressources propres vers des « opérations visibles et attractives », plus à même d'attirer des mécènes, comme l'acquisition de nouvelles œuvres ou le réaménagement de salles, au détriment de l'entretien, de la rénovation des bâtiments et des investissements dans la sécurité. Ce qui peut avoir des conséquences dramatiques, comme l'a montré le 19 octobre le vol des bijoux de la galerie Apollon.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donEn 2024, les charges de fonctionnement du Louvre, personnel compris, s'élevaient à 298,4 millions d'euros. Les 99 millions d'euros de dotation de l'État pour cette année-là ne permettaient que de couvrir un tiers de ces dépenses. Pour rentrer dans ses frais, le musée a dû trouver d'autres sources de financement. En 2015, les ressources propres du musée (billetterie et mécénat) s'élevaient à 105 millions d'euros, un montant quasi égal à celui des subventions publiques. Dix ans plus tard, ces dernières n'ont pas augmenté, tandis que les ressources propres ont doublé pour atteindre 211 millions d'euros. Et ce, avant tout grâce à la billetterie, dont les revenus ont explosé pour atteindre 124,5 millions d'euros en 2024 – mais peut-être au détriment de son accessibilité pour les publics locaux et populaires. Le mécénat à proprement parler représentait cette année-là 20 millions d'euros.
En 2009, le Louvre est le premier musée français à créer un fonds de dotation, alimenté des dons de mécènes comme LVMH et des revenus issus de la location de son nom pour le Louvre Abu Dhabi.
Il y a aussi plus original : en 2009, le Louvre est le premier musée français à créer un fonds de dotation, alimenté des dons de mécènes et des revenus issus de la location de son nom aux Émirats-Arabes Unis pour le Louvre Abu Dhabi. En 2024, son portefeuille s'élevait à près de 279 millions d'euros et a rapporté 23,4 millions d'euros au musée. Parmi les principaux contributeurs, on retrouve sans surprise le groupe de Bernard Arnault. Louis Vuitton y a contribué dès 2013, en apportant 625 000 euros, complétés par 1,1 million d'euros l'année suivante. Christian Dior Couture s'est ajouté en 2015 et 2016 avec deux dotations de 1,25 million d'euros chacune. Au total, le groupe LVMH a donc versé au moins 4,2 millions d'euros au fonds de dotation du Louvre. Dont 2,5 millions d'euros défiscalisables.
Le mécénat hautement médiatisé du groupe de Bernard Arnault en faveur du Louvre ne s'arrête pas là. En 2024, il a contribué à l'acquisition du tableau « Le Panier de fraises des bois », de Jean Siméon Chardin, une nature morte datant de 1761. Sur les 24,3 millions d'euros nécessaires à l'achat de l'œuvre, LVMH a « donné » 15 millions, qui s'ajoutent aux 20 millions d'euros de mécénat comptabilisés dans les ressources propres du musée pour cette année-là. Le tableau étant classé « trésor national », le groupe pourra bénéficier d'une déduction d'impôts exceptionnelle : 90% du montant du don. En réalité, le coût supporté par l'entreprise ne sera donc que d'1,5 million d'euros, le reste étant payé par l'État.
Pour l'État, 90%, c'est toujours un peu moins cher que 100%. Et la rigueur budgétaire est sauve puisque cette opération prend la forme de la renonciation à un impôt et non d'une dépense de crédits.
« C'est un dispositif qui a été mis en place par la France pour éviter que des chefs d'œuvres ne partent à l'étranger, explique Sabine Rozier, chercheuse et maîtresse de conférence en sciences politiques à l'université Paris-Dauphine. Le ministère de la Culture et les grands musées n'ont plus d'argent pour acheter ces trésors nationaux, donc ils contactent les entreprises, qui ont plus de souplesse financière et peuvent plus rapidement débourser plusieurs millions d'euros, en garantissant à ces entreprises qu'elles seront remboursées à hauteur de 90%. Pour l'État, 90%, c'est toujours un peu moins cher que 100%. Et la rigueur budgétaire est sauve puisque cette opération prend la forme de la renonciation à un impôt et non d'une dépense de crédits. Quant à l'entreprise, elle apparaît aux yeux du public comme étant généreuse, en ayant dépensé une fortune pour acheter un bien qui finalement a été en grande partie supporté par la collectivité nationale. » Cerise sur le gâteau : Dior a pu utiliser l'œuvre de Chardin comme décoration pour son défilé de juin 2025.
Dernier signe en date de l'omniprésence du groupe de luxe au sein de l'institution culturelle : Louis Vuitton a annoncé en 2025 devenir mécène de l'École du Louvre, établissement d'enseignement supérieur situé dans l'aile Flore du palais. L'entreprise financera deux bourses de recherche pour des doctorants « dont les travaux explorent de larges thématiques liées aux collections Louis Vuitton, ou à l'histoire de la Maison », ainsi que six bourses pour des étudiants en licence et master. Un partenariat qui, selon LVMH, « met en lumière la vision de Louis Vuitton en tant qu'acteur culturel et éducatif de premier plan », et qui lui permet aussi de s'acheter une place dans la manière dont s'écrira dorénavant l'histoire de l'art.
Pour ce qui est de la maintenance et la sécurité des bâtiments ou de la préservation de la vocation éducative et culturelle du musée du Louvre, ils attendent toujours leurs hypothétiques mécènes.
21.11.2025 à 11:08
L'industrie américaine des cryptomonnaies s'est massivement ralliée à Donald Trump et à la droite MAGA. Alliance de circonstances ou affinités plus profondes ? Entretien avec Molly White, journaliste et chercheuse critique de ces technologies.
L'industrie des cryptos s'était déjà impliquée en politique auparavant, principalement pendant la campagne de 2020. Mais cet effort était principalement mené par la société FTX, qui s'est effondrée en 2022. Cela a vraiment freiné les choses pendant (…)
L'industrie américaine des cryptomonnaies s'est massivement ralliée à Donald Trump et à la droite MAGA. Alliance de circonstances ou affinités plus profondes ? Entretien avec Molly White, journaliste et chercheuse critique de ces technologies.
L'année dernière, pendant les élections américaines, l'industrie des cryptomonnaies a massivement financé les campagnes de Donald Trump et des Républicains. Est-ce la première fois que le secteur des cryptos a ainsi investi la sa sphère politique et électorale ?
L'industrie des cryptos s'était déjà impliquée en politique auparavant, principalement pendant la campagne de 2020. Mais cet effort était principalement mené par la société FTX, qui s'est effondrée en 2022 [1]. Cela a vraiment freiné les choses pendant un certain temps. L'ampleur des financements électoraux était également très différente : on était très loin des centaines de millions de dollars qui ont été dépensés durant la campagne de l'année dernière. Et cet engagement politique n'était pas aussi ouvert, alors que l'année dernière, les financements à la campagne de Trump et des Républicains ont coïncidé avec une très forte campagne médiatique et de relations publiques de l'industrie des cryptos.
Dans quelle mesure le soutien apporté par le secteur des cryptos à Trump et aux Républicains est-il opportuniste et dans quelle mesure est-il idéologique ?
C'est un mélange. Dans une certaine mesure, ils essaient simplement de soutenir ceux qui, selon eux, seront le plus favorables à leurs affaires. Mais le secteur est aussi traversé par une idéologie libertarienne de droite. De fait, cette idéologie est à l'origine même de l'industrie des cryptomonnaies. Je pense que certaines de ces personnes étaient très désireuses de s'aligner sur Trump, non seulement parce qu'elles le considèrent comme un allié pour leurs entreprises, mais aussi parce qu'elles soutiennent son programme de manière beaucoup plus générale.
Le secteur des cryptomonnaies prétend généralement être très éloigné de la politique et des institutions. Comment concilient-ils cela avec le soutien qu'ils ont apporté à Trump ?
Les figures principales du secteur des cryptomonnaies continueraient sans doute à se prétendre apolitiques, même aujourd'hui. Certaines entreprises du secteur, en particulier les plus grandes, ont peur de paraître trop politiques. Elles craignent que cela puisse aliéner une partie de leur base. Mais quand on regarde leurs actions et même certaines de leurs déclarations, il est assez clair qu'elles sont très politiques. Coinbase, en particulier, a fait les gros titres lors des manifestations liées à l'assassinat de George Floyd [2] lorsque ses dirigeants ont publié un article disant qu'ils ne voulaient pas de politique sur le lieu de travail. À l'époque, cela a été largement perçu comme une tentative de faire taire les employés qui s'exprimaient en faveur des manifestations. Et ces deux dernières années, Coinbase s'est énormément impliqué en politique, contribuant à hauteur de dizaines de millions de dollars à la campagne électorale malgré ses déclarations antérieures selon lesquelles cette entreprise ne voulait pas faire de politique.
Le secteur des cryptomonnaies aussi traversé par une idéologie libertarienne de droite. De fait, cette idéologie est à l'origine même de cette industrie.
Cette posture n'est souvent qu'un moyen commode de censurer les revendications progressistes, tout en continuant à poursuivre leurs objectifs économiques et à soutenir leurs alliés politiques lorsqu'ils le jugent opportun. Bien sûr, les « Super PACs » du secteur des cryptos [3], qui ont dépensé des millions pour les élections de 2024, clamaient haut et fort qu'ils étaient bipartisans et ne sélectionnaient les candidats qu'en fonction de leur intérêt pour les cryptomonnaies. Mais quand on examine leurs dépenses effectives, on constate qu'ils ont soutenu de nombreux candidats républicains et qu'ils se sont opposés à de nombreux candidats démocrates. Bien sûr, ils ont soutenu quelques Démocrates. Mais ils ne l'ont fait que lorsqu'ils pensaient vraiment qu'il n'y avait aucune chance qu'un Républicain remporte le siège.
Les financements électoraux de l'industrie des cryptos signifient-elles simplement qu'elle est devenue une industrie comme les autres, comme l'industrie pétrolière ou pharmaceutique par exemple, ou y a-t-il quelque chose de différent ?
Les cryptomonnaies sont une industrie beaucoup plus petite que lé pétrole ou le médicament, qui a pourtant dépensé des sommes colossales
Il y a un peu de ça, mais je pense tout de même que les financements électoraux du secteur des cryptos sont inhabituels. Il suffit de regarder les chiffres. Les Super PACs pro-crypto ont dépensé plus que tous les autres Super PACs, à l'exception de celui de Trump et des partis. C'est de loin l'industrie qui a le plus accordé de financements électoraux en 2024. Et surtout, il faut mettre ces dépenses en regard du poids économique réel du secteur. L'industrie pétrolière ou l'industrie pharmaceutique sont énormes aux États-Unis, ce qui n'est pas le cas de l'industrie des cryptomonnaies. En termes de nombre d'entreprises, de capitalisation boursière, quelle que soit la façon dont on mesure, les cryptomonnaies sont une industrie beaucoup plus petite, qui a pourtant dépensé des sommes colossales.
Comment l'expliquez-vous ?
Pour la crypto, les élections de 2024 avaient une dimension existentielle.
Pour la crypto, les élections de 2024 avaient une dimension existentielle. Les autorités financières commençaient sérieusement à s'intéresser au secteur et aux malversations auxquelles il donnait lieu, en particulier après l'effondrement de FTX. Le sentiment général était que les régulateurs avaient failli à leur mission et n'étaient intervenus qu'après que beaucoup de gens aient perdu de l'argent. On a commencé à voir des procédures ciblant certains des plus importants noms du secteur, comme Coinbase, Gemini et Ripple. Je pense qu'ils ont estimé que si cette élection ne se déroulait pas comme ils le souhaitaient, cela pourrait signifier qu'ils étaient finis aux États-Unis. Ou du moins qu'ils devraient réduire considérablement leurs activités pour se conformer aux réglementations financières.
Il était donc avantageux pour eux de dépenser des sommes considérables dans l'espoir d'obtenir un environnement politique beaucoup plus favorable... et peut-être même de faire adopter de nouvelles législations qui non seulement mettraient fin aux procédures dont ils faisaient l'objet, mais qui seraient même favorables au développement de leur activité. Et c'est exactement ce qui s'est passé.
L'industrie des cryptomonnaies a-t-elle des alliés dans d'autres secteurs puissants ou reste-t-elle marginale ? Bénéficie-t-elle du soutien de Wall Street et des géants de la technologie, par exemple ?
Je dirais qu'elle est en train de se normaliser et de devenir « mainstream ». Une grande partie de l'industrie du capital-risque est alignée sur les cryptomonnaies. Andreessen Horowitz, par exemple, a beaucoup investi dans le secteur. Il y a également des alliances avec des entreprises de l'IA, et on commence à voir le secteur de l'IA reproduire leur stratégie pour les prochaines élections. Ils suivent les traces des Super PACs de la crypto, avec pour objectif explicite de soutenir des candidats favorables à l'IA, qui s'opposeraient à la régulation de leur activité. Et puis les cryptos ont beaucoup d'alliés dans le monde économique simplement parce qu'ils ont tous un intérêt commun à s'opposer aux réglementations en général.
On a beaucoup parlé des investissements de la famille Trump dans les cryptomonnaies. Était-ce déjà le cas avant les dernières élections, ou bien est-ce une conséquence de leur récente alliance politique avec cette industrie ?
C'était déjà le cas avant les élections, mais pas au même niveau. La famille Trump, Melania Trump en particulier, s'était essayée pour la première fois aux NFT vers 2021 ou 2022 [4]. C'était en quelque sorte le prolongement de la tradition familiale consistant à vendre des produits à l'effigie de Trump : des baskets, des bibles, des steaks... Pourquoi pas des NFT ? Je ne sais pas dans quelle mesure c'était vraiment motivé par un amour des cryptos ou un soutien à l'industrie. Cela a vraiment commencé à prendre une dimension plus idéologique juste avant les élections, lorsque la famille Trump a lancé World Liberty Financial, leur propre entreprise de crypto. À partir de ce moment-là, la famille Trump a également commencé à reprendre à son compte bon nombre des arguments idéologiques de l'industrie, par exemple que les cryptomonnaies vont empêcher la « débanquisation », c'est-à-dire de permettre l'accès aux services financiers à des personnes qui en sont exclues actuellement.
Qu'est-ce que l'industrie des cryptos a gagné depuis le retour de Trump à la Maison Blanche ?
L'administration Trump a truqué la balance pour qu'elle penche en faveur des cryptos.
D'emblée, il y a eu un énorme recul de de la régulation des cryptomonnaies. Les autorités financières ont abandonné ou suspendu la majorité des procédures en cours contre des entreprises du secteur. Elles ont commencé à revoir leur position quant à savoir si les cryptomonnaies relevaient ou non de leur compétence, et ont de fait donné leur feu vert à diverses activités qu'elles hésitaient auparavant à approuver. Il y a eu ensuite des mesures visant non seulement à mettre fin aux poursuites contre le secteur, mais à soutenir activement son expansion. Dans le milieu américain des cryptomonnaies, on parle beaucoup de la nécessité d'une réglementation claire et d'un cadre légal équitable pour l'exercice de leurs activités. Mais l'administration Trump est allée bien au-delà de ça, en truquant la balance pour qu'elle penche en leur faveur. Il y a eu l'annonce de la création d'une réserve stratégique de bitcoins ou d'un stock d'actifs numériques, qui n'avait d'autre but que de soutenir le secteur des cryptomonnaies. Cela a été un changement très soudain et majeur.
Qu'en est-il du Parti républicain et de la majorité au Sénat et à la Chambre des représentants ? Soutiennent-ils autant le secteur des cryptomonnaies que Trump ?
Il y a tout un spectre. À une extrémité, on trouve des membres du Congrès très favorables à la cryptomonnaie, qui défendaient déjà ce secteur avant même l'arrivée de Trump. Une partie importante des Républicains est plus modérée sur le sujet, mais ils ont simplement choisi de laisser faire. Et puis il y a un petit nombre de Républicains qui, je dirais, y sont faiblement opposés à certains égards. Certaines décisions de Trump ont été critiquées, comme la grâce accordée à Changpeng Zhao [5] ou ses propres intérêts commerciaux dans la crypto. Deux ou trois Républicains ont voté contre le projet de loi sur les « stablecoins » [6] qui a finalement été adopté. Ils étaient prêts à rompre avec la ligne du Parti républicain, mais cela n'a pas été plus loin.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donNous avons parlé de la façon dont le secteur des cryptomonnaies s'engageait à droite de l'échiquier politique, mais observe-t-on aussi le mouvement inverse ? Quelle est l'attitude du mouvement MAGA sur les cryptomonnaies ?
Il y a clairement eu un glissement du mouvement MAGA vers les cryptomonnaies. Ce phénomène est en partie antérieur à la réélection de Trump. Certains influenceurs MAGA particulièrement extrémistes avaient des difficultés à se financer, après s'être fait exclure de YouTube ou d'autres plateformes où ils tentaient de diffuser leurs idées et souvent en même temps de gagner leur vie. Un certain nombre d'entre eux se sont tournés vers les cryptomonnaies car c'était le seul moyen de continuer à recevoir des dons de leurs fans. Mais ensuite, le fait que Trump soit devenu si favorable aux cryptomonnaies pendant sa campagne de réélection et maintenant dans son administration a complètement ouvert les vannes, et les influenceurs MAGA ont fait des cryptomonnaies l'un de leurs principaux chevaux de bataille.
On comprend l'attrait des cryptomonnaies pour l'extrême droite libertarienne et anti-gouvernement. Moins pour l'extrême droite nationaliste et populiste. Comment justifient-ils les cryptomonnaies de ce point de vue ?
Trump réussit à présenter les cryptomonnaies comme un mouvement nationaliste.
Trump réussit à présenter les cryptomonnaies comme un mouvement nationaliste. Il a décrit l'industrie des cryptomonnaies comme « bonne pour l'Amérique », insistant fortement sur le fait que les États-Unis doivent être leaders dans ce domaine et ne peuvent pas laisser la Chine prendre de l'avance. En réalité, il a changé complètement d'avis sur ce sujet, car il avait précédemment déclaré que les cryptomonnaies constituaient une menace pour le dollar et déstabiliseraient le monde financier. Cela a aidé beaucoup de partisans de MAGA à rendre les cryptomonnaies compatibles à leurs positions idéologiques.
Pensez-vous que le niveau de dépenses politiques que l'on a vu en 2024 de la part l'industrie des cryptos va perdurer ?
Cela va certainement se poursuivre, principalement en 2026, année où nous aurons un nombre important d'élections pour le Congrès. Je pense que 2026 ressemblera beaucoup à 2024. Ils ont déjà commencé à collecter des fonds, ils ont déjà plus d'argent en banque qu'ils n'en ont dépensé en 2024. L'industrie de la crypto est très soucieuse de conserver une majorité au Congrès, car bon nombre des projets de loi qu'elle souhaite n'ont pas encore été adoptés. Elle a fait adopter le projet de loi sur les stablecoins, mais pas le projet de loi sur la structure du marché actuellement débattu [7]. Certains acteurs du secteur se rendent compte qu'ils devront peut-être composer avec un Congrès potentiellement moins favorable aux cryptos, en particulier maintenant que l'opinion publique associe étroitement les cryptomonnaies et Donald Trump.
Quel sont les projets à long terme du secteur des cryptomonnaies ? Diriez-vous qu'ils sont aussi ambitieux (et terrifiant) que celui de certains patron de la technologie, parfois qualifiés de « techno-fascistes » ?
Les Meta et Google attendent que la loi soit stabilisée. Et si celle-ci va dans le sens des cryptomonnaies, elles y iront à fond
Certains des leaders des cryptos, au moins, ont l'ambition de remplacer la Fed et de supprimer le dollar. Ceux-là ont clairement un projet politique plus vaste. De mon point de vue, le secteur des cryptomonnaies est une composante majeur du mouvement techno-fasciste. Il défend l'idée selon laquelle il faut soustraire l'argent du contrôle du gouvernement et le placer sous le contrôle d'entreprises, et que les cryptomonnaies devraient remplacer bon nombre des fonctions de la finance traditionnelle.
En parallèle, les grandes plateformes qui ont aujourd'hui un monopole sur des aspects importants de la vie quotidienne des gens, Meta et Google par exemple, cherchent à se développer dans le domaine des cryptomonnaies. Elles ne fournissent pas seulement des résultats de recherche, elles fournissent également des publicités, et elles souhaitent offrir toutes sortes de services, y compris des services financiers. Cela fait vraiment partie de leurs objectifs plus larges. Avec le projet de loi qui a déjà été adopté, les géants de la tech sont désormais autorisés à émettre des stablecoins. Mais ce sont les législations à venir qui détermineront dans quelle mesure les « Big Tech » pourront réellement s'impliquer dans des activités beaucoup plus vastes dans ce domaines. Ce sont souvent les plus petites entreprises de la crypto qui ont été prêtes à défier les limites de la législation existante. Les Meta et les Google attendent en quelque sorte que la loi soit stabilisée. Et si celle-ci va dans le sens des cryptomonnaies, je m'attends à ce que ces entreprises y aillent à fond.
[1] FTX était place de marché de cryptomonnaies créée en 2019 par Sam Bankman-Fried, rapidement devenue l'une des premières plateformes de ce type au niveau mondial, avant d'engager une procédure de faillite en 2022.
[2] L'assassinat de cet homme noir par un policier à Minneapolis en 2020 avait entraîné une vague d'indignation et de manifestations dans tout le pays, incarnée dans le mouvement « Black Lives Matter ».
[3] Les Super PACs sont des structures qui collectent de l'argent en vue de financements dans des campagnes électorales qui ne sont pas directement destinés à des candidats, mais les soutiennent de fait indirectement, par exemple en critiquant leurs opposants.
[4] Les NFT ou « jetons non fongibles » sont des actifs numériques – des œuvres d'art numérique par exemple – dont l'authenticité et la propriété sont garanties par la blockchain.
[5] Ancien patron de la plateforme Binance, il avait été condamné pour blanchiment en 2024.
[6] Les stablecoins ou cryptomonnaies stables sont conçues pour limiter la volatilité des cryptomonnaies pures, leur valeur étant liée à des devises comme le dollar ou l'euro, ou d'autres actifs financiers.
[7] Cette législation clarifierait, notamment, quels types de cryptoactifs relèvent de la régulation financière en place ou non.