18.03.2026 à 14:00
Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort. Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment. Depuis le 28 février 2026, date à laquelle (…)
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Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort.
Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment.
Depuis le 28 février 2026, date à laquelle les États‑Unis et Israël ont lancé des frappes massives contre l'Iran, un fossé saisissant s'est creusé entre le récit officiel et la réalité des faits. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou nous explique que cette guerre contre l'Iran serait menée… pour aider le peuple iranien à se débarrasser de son régime. Pourtant tout le monde le sait : les bombes ne libèrent jamais un peuple. Elles tuent, détruisent… et leur usage est clairement illégal au regard du droit international.
Avec Sarra Grira, rédactrice en cheffe d'Orient XXI, Sylvain Cypel, journaliste et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, Bernard Hourcade, géographe, spécialiste de l'Iran et membre du comité de rédaction d'Orient XXI. Une émission présentée par Yanis Mhamdi, journaliste de Blast.
02.12.2022 à 06:00
Bertrand Badie, parmi les plus grands spécialistes des relations internationales et de la mondialisation, publie une réflexion très personnelle sur son parcours de Franco-Iranien et les legs de ses deux cultures. Un exercice autant stimulant sur la part de subjectivité du travail de recherche et d'enseignement que touchant sur ce qu'il révèle d'un professeur à la personnalité attachante. Le pas de côté autobiographique mené par les figures des sciences sociales contemporaines est une (…)
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Bertrand Badie, parmi les plus grands spécialistes des relations internationales et de la mondialisation, publie une réflexion très personnelle sur son parcours de Franco-Iranien et les legs de ses deux cultures. Un exercice autant stimulant sur la part de subjectivité du travail de recherche et d'enseignement que touchant sur ce qu'il révèle d'un professeur à la personnalité attachante.
Le pas de côté autobiographique mené par les figures des sciences sociales contemporaines est une démarche relativement fréquente, souvent instructive. Edward Said (À contre-voie, Le Serpent à plumes, 2002), Mona Ozouf (Composition française, Gallimard, 2009), Olivier Roy (En quête de l'Orient perdu, Seuil, 2014), François Burgat (Comprendre l'islam politique, La Découverte, 2016), et tout récemment Gilles Kepel, (Enfant de Bohême, Gallimard, 2022) s'y sont essayés avec un certain bonheur et des biais variés. Ces « esquisses pour une auto-analyse » pour reprendre le titre que Pierre Bourdieu avait donné à sa propre tentative d'introspection conduisent à explicitement quitter le principe d'une neutralité scientifique pour mettre en avant ce que les trajectoires, et aussi parfois les origines, peuvent avoir comme effets sur les hypothèses et les travaux. La subjectivité liée à l'intime (contrairement à l'engagement politique généralement accepté comme constitutif de la démarche intellectuelle) est souvent redécouverte et valorisée à mesure que se dessine la fin de la carrière professionnelle. Elle constitue un élément éclairant qui, tardivement, peut être revendiqué par son auteur ou son autrice.
C'est justement cet angle, pleinement assumé, que développe le professeur de science politique Bertrand Badie dans Vivre deux cultures. Comment peut-on naître franco-persan ? publié chez Odile Jacob. Il revient en particulier sur le parcours de son père Mansour arrivé de Perse à Paris en 1928, encore mineur. Étudiant en médecine, issu d'une famille atypique, car convertie plusieurs décennies auparavant au protestantisme, Mansour éprouve les principes de l'universel républicain et ses failles. Engagé dans la Résistance et même décoré pour cette raison, à la Libération il sera empêché d'exercer son métier de chirurgien du fait de sa nationalité étrangère.
Son fils y voit la marque de la tension qui oppose un « universel souhaité » à un « espoir déçu ». De cette humiliation paternelle fondatrice, Bertrand Badie tire une explication de ses propres approches des relations internationales et de la mondialisation. Elle éclaire sa sensibilité aux injustices et à l'affect comme constitutifs de nombreuses interactions entre les peuples et les États. Elle vient également illustrer son pari analytique concernant la possibilité de dépasser bien des conflits et malentendus par le respect de l'altérité. L'expérience de l'humiliation permet de comprendre combien la domination ne s'incarne pas seulement dans des logiques économiques ou sociales, mais aussi dans des questions identitaires. Le compte-rendu que livre l'auteur de son entretien avec Hassan Al-Tourabi, figure tutélaire des Frères musulmans au Soudan, est à cet égard éclairant sur les formes que peuvent prendre les réactions à ce sentiment d'humiliation.
Né en 1950 de la rencontre entre Mansour et Geneviève, originaire de Soissons dans l'Aisne, Bertrand vit d'abord sa part perse à travers les quolibets racistes que lui renvoient ses camarades de classe, mais aussi par le mépris affiché par une partie de sa famille maternelle, bourgeoise, conservatrice et soutien de la colonisation française. Si l'été est l'occasion de pleinement ressentir la richesse de sa double culture à travers des séjours en Iran, à Hamadan, ce n'est que graduellement que le jeune homme, apprenti chercheur puis professeur reconnu en prend la pleine mesure. Elle devient alors, dans son interaction avec les collègues, dans ses objets de recherche, mais aussi dans son rapport aux étudiants, un atout revendiqué qui permet d'enrichir son approche à travers une forme de double décentrement.
Naître franco-persan c'est donc éprouver la possibilité de regarder deux sociétés avec un certain recul. La complexité de « l'équation identitaire » que provoque cette double origine éclaire la marche du monde et des cultures. Elle permet d'illustrer combien les soi-disant marges ou périphéries sont en fait les multiples cœurs battants de notre planète. Elle vient ensuite démontrer combien l'occidentalo-centrisme constitue une anomalie quand la mondialisation et la « créolisation » sont depuis longtemps des réalités qu'il est inutile de rejeter. D'où il résulte que « le système monde n'est déchiffrable que s'il est appréhendé depuis une multiplicité de lieux d'observation. »
Pour ses anciens étudiants (dont j'ai l'honneur de faire partie), ses lecteurs assidus et ses nombreux auditeurs répartis sur l'ensemble des continents, la sincérité de la démarche autobiographique de Bertrand Badie ne peut être que touchante. Elle offre un surplus d'humanité, d'espoir et d'allant à une approche qui semble toujours avoir été caractérisée par une immense foi en l'humain. Il dévoile là une grande tendresse face à l'expérience de ses parents, mais exprime aussi sa reconnaissance à celles et ceux qu'il a rencontrés lors de voyages incessants dans plus de cent pays différents. Cette trajectoire sensible lui a permis d'apprécier les joies et richesses d'une certaine forme de mondialisation, tout en ne fermant pas les yeux sur les injustices.
L'optimisme qui transparait à travers les pages du livre constitue en soi une manière d'échapper à certaines impasses théoriques ou analytiques qui naissent du ressentiment. Il incarne dès lors le côté lumineux et le dépassement concret de l'humiliation. En refermant l'ouvrage, chacun comprend combien le parcours biculturel de Bertrand Badie demeure un exemple de ce que l'insertion dans le monde et l'ancrage dans sa diversité peuvent recéler de bonheurs dès lors qu'ils sont cultivés et valorisés.
08.06.2018 à 04:00
Le 26 mai 2018, lors de la finale de la Ligue des champions opposant Liverpool au Real Madrid, Mohamed Salah a été blessé. Toute l'Égypte a frémi pour son joueur préféré qui risquait de ne pas participer à la Coupe du monde de football qui s'ouvre le 14 juin à Moscou. Car Salah fait l'objet d'un véritable culte, lié aux combats que son pays affronte depuis de nombreuses années. L'histoire de Mohamed Salah est très connue de ses fans les plus ardents. « Des haillons à la richesse », le (…)
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Le 26 mai 2018, lors de la finale de la Ligue des champions opposant Liverpool au Real Madrid, Mohamed Salah a été blessé. Toute l'Égypte a frémi pour son joueur préféré qui risquait de ne pas participer à la Coupe du monde de football qui s'ouvre le 14 juin à Moscou. Car Salah fait l'objet d'un véritable culte, lié aux combats que son pays affronte depuis de nombreuses années.
L'histoire de Mohamed Salah est très connue de ses fans les plus ardents. « Des haillons à la richesse »1, le conte du petit enfant pauvre qui grandit dans le gouvernorat de Gharbiya et devient le « chouchou » du football national résonne à travers l'Égypte avec les espoirs de tant de jeunes au profil similaire. Cet espoir et cette attente en un avenir meilleur ont été révélés par la révolution de 2011 dans des manifestations qui ont drainé des millions d'Égyptiens pour faire tomber le régime autoritaire de l'ex-président Hosni Moubarak. Aujourd'hui, dans un contexte où un désespoir palpable se répand en tous lieux et où la répression est plus féroce encore sous le président Abdel Fattah Al-Sissi qu'elle ne l'était sous Moubarak, Salah émerge comme un phare lumineux de persévérance, de lutte et de réussite.
Le capital social lié au nom même de Salah est devenu immense en Égypte, où son image est utilisée pour commercialiser tout et n'importe quoi, des boissons non alcoolisées au lancement d'une ligne de téléphonie publique contre les drogues. Ça n'est pas une nouveauté. Héros de la nation et icônes publiques — des figures révolutionnaires aux acteurs ou actrices célèbres — ont depuis longtemps été utilisés pour commercialiser des produits. Récemment, une publicité de la firme téléphonique britannique Vodafone a détourné un célèbre slogan : « Nous sommes tous des Khaled Said », adopté pour commémorer la mort en 2010 d'un jeune homme tombé victime des violences policières, et qui fut salué comme l'une des étincelles de la révolution de 2011. Dans une référence évidente pour tous, Vodafone a lancé une campagne publicitaire sous le slogan : « Nous sommes tous des Mohamed Salah ».
Les révolutions qui ont surgi au Proche-Orient et au Maghreb en 2011 ont été largement écrasées. Mais l'engouement populaire pour Salah diffuse quelque chose d'autre. Certes, en 2011, les enjeux socio-économiques et politiques ont clairement constitué les motifs des soulèvements arabes. Mais la démographie des manifestants elle-même a révélé une dynamique plus profonde parmi ceux qui appelaient au changement. Les révolutions de 2011 étaient également générationnelles. Très au-delà des quelques rues qui entouraient la place Tahrir, des jeunes femmes et des jeunes hommes défiaient le conservatisme de leurs parents pour tenter de créer de nouvelles identités progressistes ; ils rompaient avec leurs rôles traditionnels pour s'engager dans de nouvelles carrières, de nouvelles perspectives.
Cette dynamique générationnelle a vu la population se détacher de nombre de ses vieux héros pour regarder du côté des jeunes figures qui bâtissent leur propre succès. Salah en est un des exemples les plus saillants, mais on en trouve d'autres dans la musique, le cinéma et ailleurs. Très longtemps, la scène culturelle égyptienne avait été occupée par des acteurs, des musiciens et des artistes dont la notoriété avait commencé des décennies plus tôt, avant même que la majorité de la population du pays ne soit née2. Symboles de la stagnation de la culture populaire durant les années Moubarak, leurs visages ne changeaient jamais. Or, depuis 2011, ils ont été remplacés par des artistes plus jeunes, qui ont commencé de se faire une place sous les projecteurs.
Aux yeux des Égyptiens, Salah incarne une des nouvelles conditions induites par les révolutionnaires (des printemps arabes) : le droit de choisir, de changer d'avis, et enfin de suivre des itinéraires différents. Salah a changé d'avis. Il a cherché des alternatives footballistiques, il est passé d'un club à l'autre dans sa carrière jusqu'à trouver la place qui lui convenait pour parvenir au sommet. Bien sûr, il le doit à son talent ; mais aussi au fait qu'il a opté pour la première des libertés : celle de décider pour lui-même.
Le sport a toujours constitué une force motrice dans ce qui galvanise l'Égypte. Salah est la plus grande star sportive de ce pays dans la période récente, ce qu'il doit pour beaucoup à son succès international, mais il n'est pas l'unique héros à avoir émergé du football égyptien. L'équipe nationale a connu de nombreux succès sur le plan régional, et à ce jour elle détient le record de victoires dans la Coupe africaine des nations (CAN). Avant l'avènement de Salah, Mohamed Abou Treika a été le favori national, menant l'Égypte à trois de ses sept victoires à la CAN. Fêté comme un héros, il était révéré pour sa fidélité à son pays, car il a refusé de partir à l'étranger malgré les comparaisons flatteuses dont il faisait l'objet avec les meilleurs footballeurs de son époque, tels Zinedine Zidane ou Patrick Vieira.
En raison de sa capacité d'inspiration et de mobilisation, le sport, en Égypte comme partout ailleurs dans le monde, est intrinsèquement politique, comme l'est aussi la renommée de ses stars. Dans son pays, Salah en est le nouveau chouchou. Son prédécesseur Abou Treika vit en exil, isolé de sa patrie et désormais qualifié de « terroriste » — pour avoir fait « l'infâme » salut à quatre doigts lors d'un match de football local en 2014, afin de manifester sa solidarité avec les personnes tuées lors du massacre de Rabia al-Adawiya l'année précédente, la plus vaste tuerie de civils perpétrée par l'actuel régime après son coup d'État en juillet 20133.
Lors d'une récente prise de bec avec l'Association du football égyptien (EFA) portant sur les termes d'un accord privé de publicité signé par Salah et sur l'accord de sponsoring de l'équipe nationale signé par l'EFA — un conflit rapidement résolu de manière équitable — Salah s'en est pris non seulement à une bureaucratie publique très mal gérée, pour rester poli, mais même à l'appareil sécuritaire. Une bataille publicitaire a été lancée par une simple erreur des services secrets, qui sont propriétaires de Presentation Sports, la société qui détient les droits de vente du sponsoring de l'équipe nationale. Elle les a opposés à l'opérateur public égyptien de téléphonie mobile WF, et a eu d'immenses répercussions dans l'opinion publique. Alors que la première réponse de Salah dans cette bataille est restée très humble, dans le droit fil du comportement qu'adopte généralement ce très respectable jeune homme, l'opinion s'est enflammée sur les réseaux sociaux. L'affaire a obligé l'EFA et le ministère de la jeunesse et des sports à se rétracter à plusieurs reprises, et elle a fini par nécessiter une intervention du président lui-même.
Car la querelle entre les protagonistes ne portait pas uniquement sur une image apposée sur un avion qui aurait contrevenu à un accord de sponsoring. On l'a bien vu dans la manière dont elle s'est spectaculairement conclue, au détriment de l'autorité publique formellement la plus respectée du : l'armée. Car durant la bataille, plusieurs généraux ont déclaré publiquement que Salah était toujours redevable dans son pays de ses obligations militaires. Il s'agissait là d'une menace non voilée pour obliger Salah à renoncer à ses prétentions, dans la perspective de la Coupe du monde en Russie. La réaction de l'opinion publique a été viscérale, et Salah lui-même a dès lors refusé de se taire. Sans surprise, la menace d'enrôler Salah sur-le-champ fut retirée aussi vite qu'elle était apparue.
Les dirigeants égyptiens ont longtemps bridé les personnalités par trop populaires, pour s'assurer que personne n'apparaisse jamais plus important que l'État. Dans la plupart des cas, les menaces, les procès et mises à l'amende (mesure généralement réservée aux hommes d'affaires) ont garanti que les victimes finissent par succomber silencieusement au régime en place. Mais Salah est un franc-tireur. Certes, il menace le pouvoir et sa puissance grâce à son talent. Mais il n'a aucune aspiration politique, il n'a même jamais exprimé la moindre opinion politique (et visiblement, il n'en a pas). Non, il constitue une menace parce qu'il est complètement indépendant de l'État, comme l'est également l'adulation dont il fait l'objet. Pour chaque jeune Égyptien, Salah est la preuve vivante que personne n'a besoin de l'État pour subsister, ou pour réussir.
Ainsi Salah est-il l'antithèse du message que Sissi tente depuis cinq ans d'imposer à son opinion publique : nous devons tous travailler ensemble pour améliorer la situation du pays, nous ne sommes rien sans l'État et sans l'armée, et nous ne subsistons qu'en vertu de son bon vouloir et de sa compassion à notre égard en tant que peuple. Or, Salah est devenu une star mondiale grâce à son seul mérite, sans que l'État n'intervienne ni ne lui apporte le moindre soutien. Et la plupart des Égyptiens n'oublient pas qu'il a été initialement rejeté par l'un des plus célèbres clubs égyptiens, le Zamalek du Caire, lorsqu'il n'était encore qu'un jeune talent naissant4 .
De plus, la perspective d'être associé à la renommée de Salah n'est pas seulement attractive pour les cadres dirigeants égyptiens. Que Salah ait connu un tel succès à Liverpool, dans un club plongé au cœur du débat politique il y a plusieurs décennies par la tragédie d'Hillsborough5 n'est pas une coïncidence. Hillsborough est devenu en Grande-Bretagne le moment fondateur de la bataille politique contre la corruption au sein de la police et contre le « classisme » (les tribunes qui s'étaient effondrées étaient celles où s'amoncelaient, debout, les détenteurs des billets les moins chers, pour beaucoup de jeunes ouvriers et chômeurs). Il aura fallu 27 ans et quatre enquêtes pour finir par démontrer que la police avait agi de manière illégale, tant dans son incapacité à empêcher la tragédie que dans ses tentatives ultérieures de couvrir ses faillites.
La personnalité de Salah, sa foi et son arrière-plan — un jeune Arabe nommé Mohamed, à l'image de « bon musulman » qui pratique sa foi ouvertement et ne passe pas son temps à faire la fête comme beaucoup de ses congénères, un homme charitable et gentleman qui vit en famille — ont été montrés en exemple encore et encore par de nombreuses sources, y compris par les autorités du football britannique dans un Royaume-Uni post-Brexit qui connait des tensions croissantes envers les immigrés.
Son succès envoie tout de même un message à la jeune population égyptienne, qui dépasse les 60 millions (sur 95 millions d'Égyptiens au total), pour un âge moyen de 24 ans. Ce message, c'est que pour réussir, il faut quitter le pays. C'est là un sentiment fréquemment exprimé dans la rue. L'Égypte elle-même est sans espoir, et le seul moyen de retrouver l'espoir est de partir pour reconstruire ailleurs. À l'époque de l'idole Abou Treika, sa fierté nationaliste était un sujet de célébration, car il avait rejeté les nombreuses sollicitations qui lui avaient été présentées durant sa carrière pour jouer à l'étranger, choisissant à l'inverse de rester fidèle à Al-Ahly, la meilleure équipe de club du pays (et premier club d'Afrique avec huit victoires en Coupe des champions). Mais à l'époque où vit Salah, partir est devenu la seule voie pour réussir.
Des milliers de jeunes s'y sont déjà engagés. Et ils sont des millions à en rêver sans en avoir les moyens. Cependant, malgré le désespoir, le rêve d'un jeune homme qui a grandi dans leur propre arrière-cour et qui est devenu le footballeur le plus populaire au monde a la capacité de nourrir une génération dans ce pays pour des décennies. Le pouvoir de Salah dépasse la vitesse de ses pieds pour dribbler les défenseurs et aller marquer des buts spectaculaires : c'est l'espoir qu'il apporte à une génération, les rêves qu'il inspire aux jeunes et la croyance qu'eux aussi ont le droit d'avoir leurs propres rêves.
1NDLR. « From rags to riches », formule désignant des romans sur la réussite sociale popularisés par l'écrivain américain Horatio Alger.
2En 2017, 52,5 % de la population égyptienne avait moins de 25 ans.
3Après le coup d'État militaire du 3 juillet 2013, qui porte au pouvoir le général Al-Sissi, deux sit-in d'opposants s'installent au Caire sur les places al-Nahda et Rabia al-Adawiya. Les manifestants refusant la dispersion, les forces tirent sur eux le 14 août. Selon le ministère de l'intérieur égyptien, 638 personnes sont tuées (595 manifestants et 43 policiers). Selon l'Alliance anti-coup d'État de l'époque et les Frères musulmans, les morts parmi les manifestants s'élèveraient à 2 600. Depuis, le « salut à quatre doigts » (le pouce refermé dans la paume, les quatre autres doigts redressés) est un symbole d'adhésion à l'opposition, que le régime assimile à une adhésion aux Frères musulmans.
4NDLR. Il ne s'agit pas là d'un phénomène exclusivement égyptien. Originaire de Metz, Michel Platini fut rejeté à 17 ans par l'équipe de sa ville pour « manque de coffre ». Et Zidane fut renvoyé à 16 ans d'un stage de formation en Algérie pour performance banale… Comme pour les artistes, la liste est longue des sportifs dont le potentiel a été contesté avant d'éclater au grand jour.
5Le 15 avril 1989, l'effondrement d'une tribune suite à un mouvement de foule dans le stade d'Hillsborough, à Sheffield, où s'affrontaient le Liverpool FC et le club de Nottingham Forrest en demi-finale de la Coupe d'Angleterre avait fait 96 morts et 766 blessés.