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26.01.2026 à 06:00

« Ils coupent Gaza de son passé »

Rami Abou Jamous
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Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)

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Texte intégral (1663 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Vendredi 23 janvier 2026.

Les habitants de Gaza ont découvert, via les médias, la composition du « Comité national » palestinien qui va gérer la reconstruction de la bande de Gaza dans le cadre du plan décidé par Donald Trump. Douze hommes au profil « apolitique » : des professeurs d'université, des juristes, etc. Ils seront chapeautés par un « comité exécutif » de personnalités occidentales, dont fait partie Jared Kushner, l'homme d'affaires américain et gendre du président des États-Unis. Ce dernier a récemment dévoilé un projet immobilier délirant pour Gaza, où les Palestiniens ne figurent pratiquement pas, preuve que le désir de son beau-père de transformer Gaza en « Riviera » n'a pas disparu. Le tout sera placé sous l'ombrelle du « Conseil de la paix » de Trump, qui veut remplacer l'ONU, avec notamment la présence de Benyamin Nétanyahou, à la fois juge et bourreau. Autant dire que les Palestiniens ne fourniront au mieux qu'une façade au projet immobilier néocolonial israélo-américain.

Le flou demeure sur les réelles prérogatives du comité. Dans tous les cas, elles ne devraient concerner que 40 % du territoire de Gaza, les 60 % restant étant annexés de facto derrière la « ligne jaune » installée par Israël, qui fait déjà figure de nouvelle frontière. On ne sait rien non plus sur les moyens dont ils disposeront. Il faudrait d'abord que les Israéliens donnent leur aval et les laissent entrer à Gaza, ce qui n'est toujours pas le cas au moment où j'écris. Mais ensuite ? Est-ce que chaque spécialiste sera à la tête d'un ministère ? Auront-ils même des locaux dédiés ? Vont-ils reprendre les ministères existants ? Réintégrer les anciens fonctionnaires du gouvernement de l'Autorité palestinienne, qui reçoivent toujours de Ramallah une partie de leur salaire ? Employer les fonctionnaires du gouvernement du Hamas, qui, eux, touchent environ 50 % de leur salaire tous les quarante jours ? Embaucher de nouveaux personnels ? De quel crédit disposeront-ils ? Je crois qu'eux-mêmes n'en savent rien, ils attendent les ordres des Américains.

Des étrangers à la bande de Gaza

Ce panel de technocrates a des liens distendus avec notre enclave : huit sur douze d'entre eux, s'ils sont originaires de Gaza, n'ont pas vécu la guerre. Et les chiffres qui circulent sur le montant de leurs salaires annoncent la création d'une nouvelle classe privilégiée, un système éprouvé avec succès avec certains dirigeants de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Quels rapports ces hommes, étrangers à la bande de Gaza et sans doute payés comme des cadres supérieurs européens, pourraient-ils entretenir avec la population locale, affamée et démunie de tout ? Par quel miracle ne seraient-ils pas tentés de tout accepter pour garder leurs avantages ?

Un de membres du comité tranche pourtant avec les autres : le responsable de la sécurité, Sami Nasman. Lui connaît bien Gaza, et pour cause. Ce retraité est un ancien colonel des moukhabarat, les services de renseignement de l'Autorité palestinienne. À Gaza, il était chargé de la surveillance des factions politiques, en premier lieu du Hamas. Quand celui-ci a pris le pouvoir en 2007, Nasman a dû quitter le territoire avec tout l'appareil de l'Autorité. Un tribunal du Hamas l'a plus tard condamné à quinze ans de prison par contumace. Son seul rôle sera de démanteler l'organisation du Hamas et de mener la chasse aux militants du parti islamiste, en collaboration avec les services israéliens.

Les habitants de Gaza savent très bien que le comité ne décidera de rien, que ce seront toujours les Israéliens qui détiendront les clés. Tout ce qu'ils peuvent espérer, c'est une amélioration de leur vie quotidienne. Aujourd'hui, la journée d'un Gazaoui consiste à se réveiller très tôt le matin, partir chercher du bois pour faire du feu, essayer de trouver un travail, faire la queue devant les citernes d'eau pour remplir un ou deux jerricanes, puis attendre de nouveau devant une tekiya, une soupe populaire où il peut espérer un plat de riz ou de lentilles, parfois des pâtes. Les Israéliens autorisent désormais l'importation d'aliments par des commerçants privés, mais tout est très cher et la plupart des Gazaouis n'ont plus un sou. Ils doivent se contenter de ce qui est gratuit.

Des réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre

Nos espoirs se réduisent à attendre l'aide humanitaire, de la nourriture, des vêtements, des tentes, du matériel de construction, des abris, des préfabriqués… Et des médicaments. Seules les ONG internationales en distribuent, et, comme on le sait, Israël va en expulser trente-sept de Palestine. Voilà nos attentes : la fin de l'humiliation, les bases de la survie. Des besoins de réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre.

Les Gazaouis espèrent aussi pouvoir sortir temporairement de leur prison à ciel ouvert, en premier lieu les blessés, les personnes en attente d'une opération chirurgicale, ceux qui ont besoin d'une prothèse ou d'un scanner — il n'y a plus que deux appareils pour 2,2 millions de personnes —, les enfants et les adultes atteints de maladies graves qui sont en train de mourir faute de soins… Ali Shaath, le président du comité, a annoncé la « réouverture » du terminal de Rafah, la frontière avec l'Égypte. Mais on ne sait rien sur les détails. Qui sera autorisé à sortir ? À rentrer ? Faudra-t-il payer, comme au début de la guerre, 5 000 dollars (4 300 euros) par personne à une « agence de voyages » égyptienne ? Et surtout, qui contrôlera ce terminal ? La réponse, ici, n'est pas trop difficile à deviner : la ville de Rafah est maintenant derrière la ligne jaune, c'est-à-dire en territoire israélien.

Le « comité national » ne s'inscrit pas dans le système politique palestinien. Leur premier communiqué ne porte ni les symboles de l'OLP ni ceux de l'Autorité palestinienne. Sur le nouveau logo, on voit un phénix aux couleurs du drapeau palestinien. Aucune référence à l'histoire de la Palestine. Les membres du comité se rendent-ils compte qu'ils coupent ainsi Gaza de son passé, de l'histoire de notre lutte ? On peut penser qu'il aurait été plus simple de confier la gestion de Gaza à l'Autorité palestinienne, au lieu d'inventer des systèmes compliqués. Mais les Américains et les Israéliens préfèrent apparemment un projet totalement hors sol.

Si ce projet échoue, les Palestiniens en feront porter la responsabilité à ces technocrates. Mais l'objectif stratégique ne change pas : la déportation de la population de Gaza. Récemment, l'ambassadeur des États-Unis en Israël a déclaré que le plan de « l'émigration volontaire » des Gazaouis était toujours à l'ordre du jour. Pour pouvoir le mettre en œuvre, il faut que la vie à Gaza demeure une sorte d'enfer, ainsi les habitants partiront. Le nettoyage ethnique a déjà commencé à bas bruit, avec des vols payants affrétés par d'obscures associations comme « Al-Majd Europe », à l'image de cet avion qui a atterri à Johannesburg en novembre 2025 avec 153 Gazaouis à bord, sans tampons de sortie sur leurs passeports. Le gouvernement sud-africain, pris par surprise, a d'abord refusé l'entrée aux passagers, avant de les accepter pour des raisons humanitaires. Ces habitants ont choisi l'exil parce qu'il n'y plus de vie à Gaza, et plus d'avenir pour leurs enfants. D'autres suivront. Et ce n'est pas un comité impuissant qui les en empêchera. Désormais, les Palestiniens sont soumis à la seule loi internationale qui subsiste : la loi du plus fort.

26.01.2026 à 06:00

L'Iran, meilleur ennemi d'Israël

Sylvain Cypel
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Longtemps, Téhéran a été le grand allié de Tel-Aviv dans la région. Avec les crises à répétition qui fragilisent le régime d'Ali Khamenei, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou oscille entre « changement de régime » et tentation du chaos, sous l'œil attentif de Washington qui dépêche une armada dans la région. Et il mise – sans trop d'illusions – sur Reza Pahlavi, le fils du dernier Chah. « Mais que faisait donc Reza Pahlavi en Israël ? », s'interrogeait, au printemps 2023, (…)

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Texte intégral (2765 mots)

L’Iran, meilleur ennemi d’Israël

Longtemps, Téhéran a été le grand allié de Tel-Aviv dans la région. Avec les crises à répétition qui fragilisent le régime d’Ali Khamenei, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou oscille entre «

Washington, D.C., 20 septembre 2024. Reza Pahlavi lors du sommet 2024 du Conseil israélien américain (Israeli American Council, IAC).
DR, capture d’écran

« s’interrogeait, au printemps 2023, l’historien irano-étatsunien Arash Azizi1. Lors d’une tournée en Europe, le fils en exil du défunt chah d’Iran passait quatre jours en Israël. Il y visitait le musée de la Shoah, passage obligé de tout hôte étranger, mais allait aussi prier au mur des Lamentations, à Jérusalem. Il y rencontrait le président de l’État et son premier ministre, Benyamin Nétanyahou, ainsi que plusieurs ministres — en particulier celui du renseignement. Tous lui donnaient du «

S’il est un pays où l’on a aimé l’Iran, c’est bien Israël. Longtemps, les deux États ont filé le parfait amour. Pour David Ben Gourion (1886-1973), le fondateur de l’État d’Israël, l’ennemi principal, c’était les États arabes sunnites — surtout les nationalistes anticolonialistes. Contre eux, il fallait chercher à bâtir dans la région des alliances avec ceux qui le voudraient, États ou minorités ethniques ou religieuses, et préserver avec les autres les meilleures relations possibles. Dès les années 1950, l’alliance d’Israël avec la monarchie iranienne a été la plus importante de toutes ses alliances régionales. Elle n’a connu ses premières difficultés qu’en 1975 lorsque le monarque iranien Mohammed Reza Pahlavi et le baasiste Saddam Hussein, alors vice-président de l’Irak, mirent fin à un long litige sur le tracé des frontières du Chatt El-Arab2. La confiance s’était alors un peu érodée entre Tel-Aviv et Téhéran, mais le Chah restait un allié considérable, fournissant notamment du pétrole par l’oléoduc à travers Eilat, dans le sud d’Israël.

La révolution de 1979 et l’instauration de la République islamique en Iran bouleversèrent la donne. Pour Israël, l’Iran ne pouvait plus être perçu comme un allié fiable. Pour autant, pendant deux décennies, cela ne modifia pas les fondements de la vision israélienne quant à son environnement régional. Ainsi les services spéciaux israéliens allaient se fourvoyer dans l’Irangate, cette aide militaire étatsunienne secrète qui contournait les décisions étatsuniennes officielles d’embargo sur les armes dans la guerre Iran-Irak (1980-1988), qui faisait rage. En réalité, Washington livrait des armes à Bagdad. Et bientôt, elle en fournissait indirectement aussi à l’Iran. Israël prit sa part dans cette entreprise. Ezer Weizman, ex-chef de l’armée de l’air israélienne et futur président d’Israël (1993-2000), s’enrichit gentiment dans ces trafics. Ces relations irano-israéliennes entre chien et chat se sont maintenues jusqu’à la fin du siècle dernier. Israël était perçu par les dirigeants iraniens comme un ennemi, mais pas vraiment prioritaire. À la fin de la décennie 1990, les délicieuses pistaches iraniennes arrivaient encore, via Chypre, sur les marchés israéliens. De mauvaises langues assuraient que le fournisseur masqué n’était autre que l’ayatollah Hachemi Rafsandjani, premier producteur de pistaches en Iran, grand propriétaire terrien et président de l’Iran de 1989 à 1997.

Opération Pahlavi

Le grand bouleversement dans la relation israélo-iranienne intervint avec la montée en puissance de la fraction néoconservatrice du parti républicain aux États-Unis, dans cette même décennie 1990. Celle-ci avait, dès le début, considéré que l’Iran était devenu le cœur de tous les maux au Proche-Orient. Elle était également la plus active pour appeler à venger l’humiliation subie par Washington dans l’affaire des otages de l’ambassade étatsunienne en Iran, au lendemain de la révolution islamique. Après le 11 septembre 2001 et la création par l’équipe du président George W. Bush du concept de l’«

Quatre jours avant le 7 octobre 2023, le journal israélien Haaretz et sa filiale économique The Marker publiaient une enquête très fournie sur une opération menée conjointement par le gouvernement israélien, des financiers étatsuniens et l’entourage de Reza Pahlavi3. Il en ressortait qu’une « de grande envergure avait été lancée pour réinstaller Reza Pahlavi comme chah d’Iran le moment venu. Celle-ci était « Une Israélienne y jouait un rôle clé : Gila Gamliel-Demri, alors députée du Likoud et aujourd’hui ministre des sciences et de la technologie, et qui a aussi été, précédemment, ministre du renseignement. Cette campagne, indique l’enquête soutenue par le laboratoire interdisciplinaire canadien Citizen Lab, a mis au jour « sur X faisant la promotion de Pahlavi, partageant des messages et utilisant des hashtags tels que #KingRezaPahlavi. Gila Gamliel-Demri est aujourd’hui « écrivent les enquêteurs. Plus largement, les liquidations ces dernières années sur le territoire iranien de hauts dirigeants militaires et scientifiques, celles, spectaculaires, d’alliés proches du Hezbollah ou du Hamas et enfin les frappes contre les sites nucléaires iraniens en 2024-2025 (lesquelles n’ont visiblement pas eu les résultats qu’Israël leur avait initialement attribués), ont montré combien Israël disposait d’informations de première main provenant de l’intérieur même de l’Iran.

Divergences avec la Maison Blanche

La plupart des spécialistes israéliens de l’Iran sont toutefois circonspects. Ils jugent que Reza Pahlavi, parti aux États-Unis à 18 ans un an avant la chute de son père, est resté très loin de son pays depuis bientôt un demi-siècle. Ils doutent qu’il soit capable de rallier un soutien significatif dans la population iranienne. Mais à défaut d’autre partenaire fiable en Iran, c’est bien lui qui, aujourd’hui, émerge en Israël comme son interlocuteur privilégié pour diriger un régime «

Jusqu’ici, il s’est plusieurs fois abstenu de manifester son soutien à Reza Pahlavi. Mais celui-ci est bien le chouchou des néoconservateurs à Washington. Et il existe une importante communauté iranienne pro-royaliste aux États-Unis qui, comme en France, a pris le parti d’Israël depuis le début de la guerre à Gaza, invoquant le soutien du régime iranien au Hamas.

Dans un entretien donné à Fox News le 15 juin 2025, en pleine phase de bombardements israélo-étatsuniens sur les sites nucléaires iraniens, Benyamin Nétanyahou a expliqué son soutien à un « en Iran. Le gouvernement de Téhéran, jugeait-il, est « et si l’occasion se présentait « Évoquant les attaques israéliennes en cours, il n’excluait pas leur possible élargissement au QG des Gardiens de la révolution, à celui de la police et à la télévision d’État.

Le journal The Guardian rapportait la réaction de « disant qu’« À leurs yeux, Israël considère la destruction du régime «4. De fait, à l’été 2025, même à Washington, l’enthousiasme de Nétanyahou pour un changement de régime suscitait déjà «, indiquait le journal britannique. C’était il y a sept mois, et, sur ce point, il semble que le scepticisme de Donald Trump se soit accru.

D’où les divergences que l’on constate ponctuellement entre Trump et Nétanyahou sur le sujet iranien. Depuis le 2 janvier 2026, où le président étatsunien a déclaré que les États-Unis sont prêts à intervenir — «5 lançait-il aux Iraniens — jusqu’à ses récents propos moins belliqueux, Israël tente de s’adapter à ses volte-faces successives. Aux dernières nouvelles, le président étatsunien aurait accepté les promesses iraniennes de renoncer aux exécutions publiques de manifestants, et aussi résisté aux pressions de la partie de son entourage qui soutient publiquement Pahlavi. Le 14 janvier, dans un entretien à Reuters, il déclarait : « Il ajoutait ne pas être sur la longueur d’onde des « d’entrer en guerre contre l’Iran.

Politique régionale contre intérêts économiques

On peut légitimement penser que Trump, ce faisant, ne prend pas seulement en considération sa base MAGA (Make America great again), qui rejette les guerres étatsuniennes « Il espère aussi que sa théorie fondamentale — l’idée que la menace outrancière est plus efficace et moins coûteuse que l’action et les risques qu’elle inclut — s’appliquera à l’Iran. Et que Nétanyahou doit s’adapter. Ainsi, le 12 janvier dernier, alors que la presse étatsunienne évoquait de proches attaques contre l’Iran, Karoline Leavitt, porte-parole de la Maison Blanche, affirmait : « Le lendemain, Téhéran s’annonçait « avec l’administration étatsunienne, et indiquait que « entre Abbas Araghchi, son chef de la diplomatie, et le missi dominici de Trump, Steve Witkoff. Très clairement, Trump mène sa politique iranienne sans trop se préoccuper des positions profondes de Nétanyahou.

C’est que, sur le fond, États-Unis et Israël ne portent pas le même regard sur l’Iran. Trump y pense prioritairement en termes économiques internationaux, face à la Chine, qui l’obnubile. Nétanyahou, lui, porte d’abord un regard politique régional. Il ne cherche pas particulièrement d’accord avec l’Iran et il ne tient certainement pas à un Iran rétabli retrouvant une place de premier plan dans la région. À défaut d’un improbable régime royaliste qui restaurerait son lien lointain avec Israël, il privilégie un Iran affaibli et en proie au chaos.

Dès lors, à la conférence du Conseil israélien américain (Israeli American Council, IAC), tenue à Miami les 15, 16 et 17 janvier, et à laquelle Nétanyahou avait envoyé David Barnéa, son directeur du Mossad, Witkoff a mis les points sur le «« Il y affirmait qu’un accord diplomatique avec l’Iran devrait résoudre quatre enjeux : « [réduire leur arsenal] . Et il clôturait son exposé en assurant : « [entendre : une guerre] serait désastreuse. Évidemment, dans cette liste, le sujet le plus chaud, tant pour les Iraniens que pour les Israéliens, est celui des missiles balistiques. Et il est très difficile d’imaginer que Téhéran soit disposé à faire des concessions importantes, si ces missiles constituent sa seule arme de dissuasion dans l’avenir.

Signaux contradictoires

À partir de là, on peut tout imaginer. Une nouvelle bouderie entre le Donald et «

L’analyste israélien Barak Ravid, bête noire de Nétanyahou, qui officie sur le site étatsunien Axios, note que ce dernier aurait demandé à Trump de reporter toute action militaire contre l’Iran. Motif : «6. Il serait donc trop tôt pour porter une attaque décisive. Mais Ravid indique aussi que l’armée étatsunienne déployait des « supplémentaires dans la région, en particulier le porte-avion Abraham Lincoln. « ajoute-t-il. Enfin, « israéliens estiment que la crise actuelle pourrait « Autant dire, Israël pourrait se passer d’une guerre avec l’Iran. Bref, chacun envoie concomitamment des signes guerriers et d’ouverture.

Mais sur le fond, les Israéliens seront-ils capables de céder à une possible évolution diplomatique ou politique tant que la République islamique reste en placel’hégémonie régionale garantit la pérennité de son existenceThe Jerusalem Post imagine que, même sans viser un changement de régime en Iran, «7 Il suffirait pour cela de « de l’Iran et de faire de même « La guerre, quoi d’autre

1Arash Azizi, «Haaretz, 19 avril 2023.

2Principal chenal du delta commun du Tigre et de l’Euphrate. Sur une partie de son parcours, il constitue la frontière entre l’Irak et l’Iran.

3Gur Megiddo et Omer Benjakob, «Haaretz, 3 octobre 2023.

4Peter Beaumont, «The Guardian, 17 juin 2025.

5Ben Samuels, «US, Iran and Israel from sliding into war Haaretz, 15 janvier 2026.

6Barak Ravid, «U.S. for Iran consultationsAxios, 16 janvier 2026.

7Yonah Jeremy Bob, «The Jerusalem Post, 13 janvier 2026.

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23.01.2026 à 06:30

D'Aden à Marseille, histoire d'un Yémen connecté

Sophie Boutière-Damahi
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À Marseille, jusqu'au 29 mars 2026, le Centre de la Vieille Charité propose une exposition en partenariat avec le Musée du Louvre sur des destins croisés entre le port d'Aden et la cité phocéenne. Une opportunité de valoriser la richesse des échanges entre Arabie et Méditerranée. « Aden est un grand volcan lunaire dont un pan a sauté avant que les hommes fussent là pour inventer des légendes sur l'explosion de cette poudrière. Ils ont fait la légende après : le réveil d'Aden qui conduit à (…)

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Exposition

D’Aden à Marseille, histoire d’un Yémen connecté

À Marseille, jusqu’au 29 mars 2026, le Centre de la Vieille Charité propose une exposition en partenariat avec le Musée du Louvre sur des destins croisés entre le port d’Aden et la cité phocéenne. Une opportunité de valoriser la richesse des échanges entre Arabie et Méditerranée.

Camille Bourget, Déchargement d’un cargo, vers 1900, huile sur toile
Marseille, CCI métropolitaine Aix-Marseille-Provence (CCIAMP) © La Collection

«1 En 1926, Paul Nizan, étudiant en philosophie à l’École normale supérieure, quitte cette dernière pour rejoindre Aden, à l’extrême sud de la péninsule Arabique. On lui propose un poste de précepteur pour le fils d’un riche industriel d’origine française, Antonin Besse. Ville portuaire sous contrôle britannique, mais connectée aux Indes et à la corne de l’Afrique, Aden évoque alors tout l’orientalisme qui nourrit les imaginaires européens.

C’est cette ville cosmopolite, et, plus largement, le Yémen à travers elle, que l’exposition Aden-Marseille. D’un port à l’autre propose de faire découvrir à travers les circulations d’objets, d’hommes et de récits qui ont relié le sud de la péninsule Arabique à l’Europe. Et plus particulièrement à Marseille, porte d’entrée du Vieux-Continent et lieu d’origine de nombre de commerçants et de voyageurs ayant décidé de faire d’Aden leur point de chute.

Le projet d’exposition au Centre de la Vieille Charité est né d’abord d’une volonté de valoriser un ensemble de vingt-cinq pièces offertes au Musée d’Archéologie de Marseille au tournant du XXe siècle par des négociants marseillais et par la Compagnie des messageries maritimes. Témoins matériels des civilisations sudarabiques florissantes dès le VIIIe siècle avant notre ère, ces objets incarnent aussi, par leur arrivée en France, la présence des commerçants européens à Aden au XIXe siècle. À cette dimension archéologique est adjointe par les commissaires un ensemble de pièces et de documents qui couvrent plus de deux millénaires d’histoire et ont été prêtés par des particuliers, comme des musées européens dont le British Museum. Le beau catalogue bilingue de l’exposition, en français et en anglais, retrace utilement l’histoire de ces objets et de leur contexte de création, puis d’acquisition. Les notices, didactiques, ont été rédigées par les meilleurs spécialistes internationaux.

Aden, une présence française

Sous domination britannique depuis 1839, le port d’Aden devient dans les décennies qui suivent un carrefour majeur des échanges entre la mer Rouge, l’océan Indien et la Méditerranée. D’abord rattaché à la colonie indienne, il ne devient une colonie distincte qu’en 1937. De nombreuses maisons de commerce françaises s’y installent et profitent des structures impériales britanniques. Introduit à Marseille au XVIIe siècle, le café a déjà fait du Yémen et de son petit port de Mokha un espace stratégique, et ce bien avant l’ouverture du canal de Suez en 1869. Aden occupe une position géographique idéale et sert de point de ravitaillement et de transit.

Dès le XIXe siècle, la France, la Grande-Bretagne et l’Italie s’implantent dans la région, tandis que Britanniques, Turcs, Italiens et Allemands montrent également leur intérêt pour l’intérieur du territoire yéménite. Les Britanniques réussissent à s’imposer dans le sud de l’Arabie pour sécuriser la route maritime vers l’Inde et signent des accords avec l’Empire ottoman. La France abandonne alors ses ambitions de conquête, notamment sur la zone de Cheikh Saïd, située directement sur le détroit de Bab El-Mandeb.

Originaires du Doubs, les frères Bardey s’installent à Aden dans les années 1880. Alfred Bardey est associé au sein de la société Viannay, Bardey et Cie, spécialisée dans l’exportation de produits coloniaux, notamment le café yéménite. Pierre Bardey quant à lui développe un intérêt marqué pour l’histoire et l’archéologie du sud de la péninsule Arabique, devenant l’un des principaux donateurs d’objets sudarabiques au Louvre et à la Bibliothèque nationale de France. En 1880, Alfred Bardey embauche un certain Arthur Rimbaud, qui n’a alors que 26 ans. Peu après son arrivée au Yémen, ce dernier confie son désarroi à sa famille dans une lettre :

Aden est un roc affreux, sans un seul brin d’herbe ni une goutte d’eau bonne, (on boit de l’eau distillée) : la chaleur y est excessive (…). Tout y est très cher, et ainsi de suite. Je suis comme prisonnier ici et assurément il me faudra y rester au moins trois mois avant d’être un peu sur mes jambes ou d’avoir un meilleur emploi2.

Ils sont nombreux pourtant à compter rester dans cette enclave propice aux affaires. Marseillais arrivé à Aden en 1876, Maurice Riès s’inscrit dans ces mêmes réseaux. D’abord employé par le négociant César Tian, il ouvre pour son compte une succursale à Hodeïda avant de devenir son associé puis son successeur. Agent consulaire de France à Aden, il participe également à la constitution de collections d’antiquités, dont une partie est offerte au musée d’archéologie de Marseille en 1925. Il en est de même pour Antonin Besse, futur hôte du jeune philosophe Paul Nizan dans les années 1920 et interlocuteur de l’aventurier Henry de Monfreid lors de ses nombreuses haltes à Aden. D’abord engagé par les frères Bardey avant de fonder sa propre entreprise, Antonin Besse fait fortune dans le commerce du café, du pétrole et d’autres produits d’import-export dans la région du Yémen et de la mer Rouge. À la suite d’une importante donation financière, il est à l’origine de la création en 1950 du St Antony’s College, aujourd’hui l’une des grandes institutions universitaires d’Oxford, spécialisée dans les études internationales.

Trajectoires croisées

Ces destins européens sont au cœur de l’exposition marseillaise. L’un des apports de celle-ci est également d’en présenter le pendant : les trajectoires de Yéménites qui participent au commerce avec l’Europe. À la fin du XIXe siècle, la mise sous tutelle coloniale d’Aden par les Britanniques et de Djibouti par la France provoque d’importants mouvements migratoires depuis le sud du Yémen. Des hommes quittent les villages des montagnes pour répondre aux besoins croissants des compagnies européennes, en particulier dans le secteur maritime. L’essor de la navigation à vapeur crée une demande massive de main-d’œuvre affectée aux tâches les plus pénibles : dans les salles des machines, les soutiers alimentent sans relâche les chaudières à charbon des paquebots.

Recrutés collectivement, souvent à l’échelle du village, ces travailleurs transitent d’abord par Djibouti. Beaucoup embarquent ensuite sur les lignes de la Compagnie des Messageries Maritimes reliant la mer Rouge à Marseille. Le port phocéen devient pour eux une escale majeure, parfois un lieu d’ancrage durable. Dans l’entre-deux-guerres, des réseaux migratoires structurent leur installation à Marseille. Des restaurateurs et logeurs accueillent les marins dans les quartiers portuaires de la Joliette. Entre 1869 et 1946, des milliers de Yéménites transitent ainsi par Marseille. Certaines trajectoires dérogent à cette condition subalterne, comme celle de Hayel Saeed (1902-1990). Originaire du sud du Yémen, il est embauché comme soutier sur un paquebot puis ouvrier dans une huilerie à Marseille. À son retour à Aden après dix ans passés en France, il fonde le Hayel Saeed Anam Group devenu l’un des plus grands conglomérats du Yémen.

Saisir le Yémen

Cette part d’histoire connectée offre un éclairage sur le Yémen contemporain qui, marqué par une guerre débutée en 2014, demeure souvent oublié. Sa grandeur et sa richesse méritent pourtant mieux. Entre le VIIIe siècle av. J.-C. et le VIe siècle de notre ère, le sud de la péninsule Arabique voit émerger plusieurs royaumes puissants, parmi lesquels le plus célèbre est celui de Saba. Indépendants politiquement, mais proches culturellement, ces royaumes partagent une écriture commune, des techniques d’irrigation sophistiquées et des pratiques religieuses similaires. Les civilisations sudarabiques se développent dans un environnement aride grâce à des barrages, des terrasses agricoles et des réseaux d’irrigation élaborés, permettant l’essor de la région. L’empire rassoulide, basé dans l’hinterland3 d’Aden, domine la côte orientale de la mer Rouge de 1229 à 1454, contestant aux Mamelouks le contrôle de La Mecque. La finesse des pièces archéologiques présentées, stèles funéraires, encensoirs, animaux en albâtre témoignent de ce rayonnement.

La diversité des œuvres rassemblées au fil de l’exposition met en dialogue ces héritages et offre des plongées dans la création contemporaine. Originaire du Yémen et installé à Marseille, l’artiste-peintre et sculpteur Nasser Al-Aswadi compose des palimpsestes picturaux à partir d’inscriptions anciennes autour du mythe de l’Arabie antique et transforme la calligraphie en matière visuelle. La photographe et vidéaste Thana Farooq travaille sur les mémoires intimes quand la céramiste Jeanne Bonnefoy-Mercuriali présente des pièces qui revisitent les motifs des décors architecturaux si modernes dans leurs formes géométriques. L’ensemble de l’exposition, en faisant dialoguer les époques historiques, tend dès lors à déconstruire l’idée d’un Yémen figé dans la catastrophe et la guerre.

1Paul Nizan, Aden Arabie, La Découverte, 2002.

2Lettre d’Arthur Rimbaud, Aden, 21 août 1880.

3NDLR. Arrière pays continental d’un port.

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22.01.2026 à 06:00

Iran. Cartographie d'un soulèvement

Armin Messager
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La dernière révolte a réussi ce qu'aucune mobilisation précédente n'était parvenue à accomplir depuis l'instauration de la République islamique : convoquer simultanément l'ensemble des strates sociales, géographiques et générationnelles qui, au cours des dernières années et à différents moments, s'étaient mobilisées, mais séparément. Retour en cartes sur les différentes étapes de cette mobilisation, marquée par une répression d'une violence extrême de la part du régime. Face aux sources (…)

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Texte intégral (3203 mots)

Iran. Cartographie d’un soulèvement

La dernière révolte a réussi ce qu’aucune mobilisation précédente n’était parvenue à accomplir depuis l’instauration de la République islamique : convoquer simultanément l’ensemble des strates sociales, géographiques et générationnelles qui, au cours des dernières années et à différents moments, s’étaient mobilisées, mais séparément. Retour en cartes sur les différentes étapes de cette mobilisation, marquée par une répression d’une violence extrême de la part du régime.

Téhéran (Iran), le 9 janvier 2026. Des Iraniens se rassemblent tout en bloquant une rue lors d’une manifestation
MAHSA / Middle East Images / Middle East Images via AFP

Face aux sources limitées d’information, cette analyse repose principalement sur l’exploitation de données issues des réseaux sociaux (Telegram, Instagram, X), ainsi que sur des entretiens et échanges conduits avec des personnes présentes en Iran ou qui en sont récemment revenues.

À la fin de l’année 2025, le toman s’effondre, les prix s’envolent, et le bazar de l’électronique et de la téléphonie de Téhéran se vide (Alaeddin, Charsou Mall et le Grand Bazar). Ces commerçants sont les premiers, le 28 décembre 2025, à baisser le rideau et à descendre protester dans les allées du Bazar. La grève est rapidement suivie par d’autres marchands.

Politiquement, l’identité de ceux qui protestent est importante. Historiquement conservateurs, souvent religieux, les bazaris sont peu enclins à la contestation politique. Ils avaient été le fer de lance de la révolution de 1979. Depuis, ils entretiennent des liens de loyauté structurels avec l’État. Leur mobilisation signifie que l’État n’est plus en mesure d’assurer sa fonction minimale : faire tenir l’économie.

Carte des provinces de l’Iran
France diplomatie

La contestation se généralise

Dès l’après-midi du second jour, le 29 décembre, la contestation passe du Bazar aux rues de Téhéran où des cortèges se forment. Les manifestants scandent « (Liberté) et « faisant glisser la mobilisation vers des revendications politiques. De premières manifestations éclatent en province, à Zanjan (ville turcophone à l’ouest de Téhéran), Qeshm (île du sud de l’Iran) et Hamedan (grande ville de l’Ouest iranien, avec une population turcophone, kurde et persane).

Au troisième jour, la contestation se diffuse dans les grandes villes du pays : Mashhad, Karaj, Yazd, Kermanshah, Shiraz, Ispahan, en particulier dans leurs bazars (fer, textiles, meubles, fruits et légumes). La classe moyenne inférieure des centres-villes, appauvrie par une inflation hors de contrôle, est la première à rejoindre le mouvement. Avec des salaires avoisinant les 90 dollars (77 euros) mensuels, et des prix alimentaires en forte hausse, les ménages les plus modestes ont atteint un point de rupture.

Le 31 décembre, la contestation se diversifie socialement avec l’arrivée d’étudiants, notamment ceux des universités Amir-Kabir et Sharif à Téhéran, de l’université technologique d’Ispahan, de l’université de Yazd et de l’université Khayyam de Mashhad.

À partir du 1er janvier, les villes petites et moyennes (entre 10 000 et 100 000 habitants) rejoignent la contestation. C’est principalement le cas dans les petites villes marginalisées du Zagros, la chaine montagneuse traversant le pays du centre-sud vers l’ouest, qui deviennent des foyers majeurs de mobilisation en raison de la régularité et de l’intensité des manifestations. Ce phénomène est particulièrement visible dans le Lorestan (Lordegan, Kuhdasht, Azna), Ilam (Abdanan), Kermanshah (Eslamabad-e gharb), Fars (Marvdasht, Arsanjan), Chaharmahal et Bakhtyari (Farsan), Hamedan (Nahawand), où l’économie locale repose sur un tissu mélangeant agriculture, industrie et petit commerce. Leur tissu social est souvent religieux et conservateur, traditionnellement en retrait lors de cycles de contestation, comme «Femme, vie, libertéFVL), en 2022–2023. Leur entrée inaccoutumée dans les manifestations a été très médiatisée sur les réseaux sociaux et a contribué à inciter d’autres catégories sociales à rejoindre un mouvement de plus en plus politique.

Effondrement du contrat social

C’est dans ces strates que l’État venait traditionnellement trouver sa base sociale et idéologique lors des élections ou d’évènements nationalistes ou religieux. C’est également là qu’il puise ses forces de sécurité (police, milices, Gardiens de la révolution et armée). Pendant longtemps, il était même prestigieux au Lorestan de compter un membre de sa famille dans les forces de sécurité. Autrement dit, celles-ci présentent un profil socioculturel proche de celui d’une partie des manifestants. Toutefois, par le biais des délocalisations territoriales des unités et de l’encadrement idéologique des troupes par la propagande d’État, elles perdent leurs liens de proximité avec les populations locales et demeurent, en apparence du moins, fortement soudées.

Le basculement de ces populations dépasse les seules questions économiques et traduit donc l’effondrement d’un contrat social tacite dans ces régions : loyauté contre protection, emploi et reconnaissance symbolique. Les régions du Zagros figurent parmi les plus touchées par le chômage. Selon le Centre de statistiques iranien, le taux officiel a atteint 12

Mobilisation des classes moyennes

Les 1er et 2 janvier, des quartiers populaires et de classe moyenne de grandes villes où l’on retrouve employés, étudiants, petits boutiquiers, salariés, chômeurs, ouvriers, deviennent le théâtre de manifestations (quartiers de Tehranpars, Narmak, Naziabad, Sadeghieh à Téhéran, Arak, Rasht, Hamedan). Mais les banlieues populaires de Téhéran, actives dans les manifestations de 2019, ne se sont pas mobilisées en masse. La mobilisation ne se limite pas à la jeunesse. Sur de nombreuses vidéos, en particulier dans les milieux industriels et ruraux, on voit manifester des quinquagénaires et sexagénaires, une génération traditionnellement peu contestataire.

Les 2 et 3 janvier, les funérailles de manifestants agissent de nouveau comme des catalyseurs de contestation, en particulier dans les villes petites et moyennes. Le 4 et 5 janvier, les grèves continuent dans le grand Bazar de Téhéran (tissu, or, électronique), et les manifestations s’étendent dans des villes de la Caspienne (Rasht, Lahijan, Sari). Des syndicats de chauffeurs routiers, de retraités et de commerçants, ainsi que des associations d’écrivains, apportent leur soutien aux manifestations. Qu’ils soient formels ou informels, ces réseaux syndicaux constituent une source d’inquiétude majeure pour l’État, dans la mesure où ils ont déjà été, par le passé, à l’origine de mouvements sociaux et de grèves d’ampleur.

Au onzième jour de la contestation, le mercredi 7 janvier, la répression fait 29 morts et 2 217 arrestations selon l’organisation Human Rights Activists in Iran (HRANA). Malgré cette violence, la mobilisation se poursuit et des actions de sabotage ciblent des symboles du régime : des bases de miliciens, des fondations Khomeiny et les sièges des gouvernorats.

Iran. Cartographie d’un soulèvement — Du Bazar de Téhéran aux provinces.

Le retrait relatif des périphéries ethniques et religieuses

Pendant toute cette période, certaines régions demeurent en retrait de la mobilisation. Si les régions kurdes à majorité chiite et de langue kalhor (provinces d’Ilam et de Kermanshah)1, se mobilisent intensément, le Kurdistan et les zones kurdes de l’Azerbaïdjan occidental, dans le nord-ouest, (majoritairement sunnites, de langue sorani ou kurmandji) restent prudentes et sortent peu, alors qu’elles étaient le cœur du mouvement FVL en 2022-2023.

Les partis kurdes, très bien implantés dans les régions à dominante sunnite, sont divisés sur les stratégies à adopter et l’objectif de la contestation. Ils n’appellent donc pas à des manifestations. À l’inverse, dans les régions kurdes à majorité chiite (Ilam, Kermanshah) l’implantation moins forte des partis kurdes, le branchement aux chaines satellitaires persanophones de la diaspora, la cohabitation d’un sentiment nationaliste kurde et iranien, font que ces populations suivent davantage les dynamiques internes à l’Iran central.

Même constat au Baloutchistan, dans le sud-est du pays, qui ne connaît pas de manifestation massive dans cette première phase. Dans ces deux régions, le traumatisme de la répression de FVL est encore très vif : près de la moitié des 551 morts recensés entre 2022 et 2023 (Iran Human Rights) en étaient originaires.

D’autres espaces, comme l’Azerbaïdjan, dans le nord-ouest du pays, et à la population majoritairement turcophone, se tiennent également à distance de la contestation. Nos entretiens suggèrent que la forte visibilité de slogans monarchistes dans les vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux et les chaines satellitaires agissent comme un repoussoir pour nombre de citoyens kurdes, baloutches, arabes ou azerbaïdjanais. À leurs yeux, l’époque des Pahlavi fut marquée par la répression, les inégalités de développement et de richesse à travers le pays et la population, et le déni des identités culturelles.

Iran. Cartographie d’un soulèvement. Comparatif avec Femme, vie, liberté (2022–2023).

Une répression totale

Le 8 janvier, la contestation entre dans une seconde phase. Les partis kurdes en exil appellent finalement à une grève générale. Elle est suivie massivement par les commerçants de toutes les régions kurdes et soutenue par d’autres grèves dans le pays, selon l’ONG kurde Hengaw et des vidéos parvenues des rues des bazars locaux. Dans le même temps, des dignitaires religieux baloutches déclarent leur soutien à la contestation, entrainant de nombreux Baloutches dans la rue, le lendemain, après la prière du vendredi.

Dans les grandes villes du pays (Téhéran, Karaj, Mashhad, Hamedan, Shiraz, Ispahan), la vague devient massive et transversale. À Téhéran, par exemple, les manifestations ont lieu des quartiers huppés (Za’feranyeh, Shahrak-e Gharb, Sa’adat Abad), aux quartiers de classe moyenne (Vanak, Narmak, Pounak), en passant par les quartiers populaires (Sattar Khan, Naziabad) et la banlieue ouvrière (Eslamshahr). Les appels de Reza Pahlavi sur les réseaux sociaux et les chaines satellitaires viennent sans doute renforcer ces manifestations. Les slogans monarchistes se multiplient au sein des manifestants, sans que l’on puisse en vérifier la proportion exacte.

La mobilisation dépasse alors, par sa diversité, le mouvement vert de 2009, qui avait rassemblé jusqu’à 3 millions de personnes à son apogée2, mais qui était resté principalement cantonné à Téhéran et aux classes moyennes et supérieures. Elle excède également le mouvement «

Iran. Cartographie d’un soulèvement — Du Bazar aux différents quartiers de Téhéran.

Dans la nuit du jeudi au vendredi 9 janvier (treizième jour de mobilisation), le mouvement devient plus massif. Il est réprimé avec une grande violence. L’État décide alors d’interrompre les communications internationales et internet. Il déploie également des brouilleurs militaires visant à neutraliser les connexions satellitaires comme Starlink. Cette stratégie entend empêcher la coordination des mobilisations et, surtout, étouffer la circulation des vidéos de mobilisation et des preuves de la répression. Cette coupure totale rend difficile la compréhension des évènements qui suivent.

Les rares témoignages et vidéos parvenus entre le 9 et le 16 janvier, dernier jour de mobilisation, font état d’une intensification rapide et simultanée de la contestation au cours des 9 et 10 janvier, particulièrement à la tombée de la nuit. Ils décrivent également de véritables scènes de massacres : tandis que l’État qualifie les manifestants de «

Le nombre de manifestants tués identifiés par HRANA atteint les 4 251 au 21 janvier 2026, tandis que 9 049 autres victimes potentielles restent à identifier. L’organisation compte également 26 314 personnes emprisonnées, dont certaines risquent la peine de mort. Par ailleurs, Mai Sato, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits humains en Iran, indique qu’une mission internationale devrait être dépêchée afin d’évaluer si les récents faits peuvent relever de crimes contre l’humanité.

Le retour apparent à un statu quo autoritaire ne doit toutefois pas masquer la profondeur des transformations à l’œuvre. L’effondrement du contrat social dans des régions longtemps considérées comme des bastions de loyauté, la politisation accélérée de catégories traditionnellement conservatrices, et l’extension durable de la contestation à l’ensemble du territoire constituent autant de lignes de fracture qui fragilisent les fondements mêmes du régime. L’évolution des semaines à venir, notamment autour des rituels de deuil et de la cérémonie du quarantième jour — qui ont historiquement servi de catalyseurs à de nouvelles mobilisations —, permettra de déterminer si cette séquence s’inscrit dans une temporalité plus longue de crises cycliques, ou si elle ouvre la voie à une recomposition plus profonde du champ politique iranien.

Entre vide politique et récupérations extérieures

L’Institut d’études pour la sécurité nationale (INSS), proche des milieux du renseignement israélien, et le média iranien Radio Zamaneh, basé à Amsterdam et plutôt situé à gauche, ont chacun mené des analyses quantitatives des slogans scandés lors des mobilisations. Malgré leurs positionnements idéologiques très différents, leurs résultats convergent largement : entre 54 et 65«), sans qu’un projet politique structuré n’émerge pour autant. Cette configuration ne traduit pas seulement un rejet radical de l’ordre existant, mais révèle aussi une impasse, marquée par la répétition de slogans anciens et par l’absence de propositions politiques alternatives.

Ce vide politique contribue à expliquer la place croissante occupée par les slogans monarchistes, appelant au retour de Reza Pahlavi ou exprimant une nostalgie de l’époque du chah. Ceux-ci représentent entre 20 et 27«), une proportion qui semble s’être accrue au fil des jours. Les entretiens montrent par ailleurs que nombre de manifestants, y compris non monarchistes, reprennent ces slogans par mimétisme, faute d’alternative perçue comme crédible, considérant Reza Pahlavi non comme un horizon politique, mais comme une solution transitoire.

Cette dynamique est renforcée par le rôle central des chaines satellitaires de la diaspora et les déséquilibres médiatiques que cela produit. Deux chaines populaires soutiennent massivement Reza Pahlavi et mènent depuis plus d’une décennie, en particulier durant le mouvement «

Ajoutons à cela les tentatives de récupération politique de la mobilisation par des acteurs extérieurs, en particulier Israël, qui soutient de longue date toute initiative susceptible d’affaiblir le régime iranien. Durant la révolte, plusieurs médias israéliens, citant des sources sécuritaires anonymes, ont affirmé qu’Israël menait des opérations clandestines en Iran. Cette idée a été reprise par l’ancien secrétaire d’État américain Mike Pompeo, qui a déclaré : «

Cette situation reflète plus largement le désert politique interne produit par des décennies d’appauvrissement du champ politique iranien : assassinats, emprisonnements, interdictions et exils successifs d’acteurs politiques, d’organisations, de syndicats et d’intellectuels ont empêché tout renouvellement idéologique durable. Il faut rappeler enfin qu’en 2024, près de 13 millions d’électeurs ont encore voté pour le candidat ultraconservateur Saïd Jalili, proche du bureau du Guide. Comment penser, dans ces conditions, une transformation politique qui ne fasse pas l’économie de ces segments sociaux encore loyaux au régime

1On différencie quatre groupes de langues kurdes en Iran : le kurmanji, parlé autour de Ouroumyeh, dans l’Azerbaïdjan occidental, le sorani parlé principalement dans la province du Kurdistan et de Kermanshah, le hawrami parlé dans les deux mêmes provinces, mais très minoritaire, et le kalhori, parlé dans les provinces de Kermanshah et de l’Ilam.

2Selon Mohammad Ghalibaf, le maire de Téhéran de l’époque.

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