LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

▸ Les 10 dernières parutions

09.07.2026 à 06:30

Le nouveau choc chinois oblige l’Europe à se réinventer plus qu’à se protéger

Louis Puel

Le maximalisme industriel de Pékin est en train de faire changer le modèle européen.

L’article Le nouveau choc chinois oblige l’Europe à se réinventer plus qu’à se protéger est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5633 mots)

L’ennemi qui nous désigne, nouveau volume papier du Grand Continent, est désormais disponible chez Gallimard et dans toutes les bonnes librairies. Cliquez ici pour le découvrir — recevez-le directement et soutenez une rédaction indépendante en vous abonnant à la revue

Le printemps 2026 restera comme un tournant dans les relations entre l’Union européenne et la Chine. Le 19 juin, sous la pression d’États membres tels que la France, l’Italie, les Pays-Bas et même l’Allemagne, le Conseil a appelé la Commission à s’attaquer aux « déséquilibres macroéconomiques mondiaux ». Concrètement, cela revient à approuver une politique commerciale plus stricte à l’égard de la Chine. 

Bien que la position de l’Europe se soit progressivement durcie depuis la fin de la pandémie, elle semble désormais adopter une approche économique plus défensive.

Si l’Union ne cherche pas à se dissocier de la Chine, elle privilégie de plus en plus la sécurité économique à un accès sans restriction au marché. Ce changement s’explique principalement par des préoccupations d’ordre industriel. 

Les exportations chinoises ont en effet connu une expansion rapide, tandis que le secteur manufacturier européen est confronté à des vulnérabilités structurelles croissantes. Parallèlement, après avoir accueilli pendant des années des investissements directs étrangers chinois avec des résultats mitigés, les dirigeants européens se montrent de plus en plus sceptiques quant à leurs avantages économiques réels, s’interrogeant sur leur capacité à générer suffisamment de valeur ajoutée locale, de transferts de technologie ou d’emplois.

Si l’on évite encore d’évoquer explicitement la Chine dans les déclarations publiques, il ne fait plus aucun doute que l’excédent commercial croissant avec ce pays est au cœur des préoccupations. Les discussions informelles sur la restriction de l’accès de la Chine au marché européen se sont intensifiées, et dès mars 2023, la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a introduit le concept de « de-risking », marquant ainsi un changement stratégique. 

Depuis, cette défiance est devenue une caractéristique déterminante de la politique économique européenne à l’égard de la Chine.

Pourquoi ce sentiment d’urgence en Europe face au nouveau « choc chinois » ?

Il ne fait plus aucun doute que le sentiment d’urgence est bien présent en Europe. 

Face aux menaces de la Chine de restreindre les exportations de minerais critiques, à la guerre que la Russie mène actuellement en Ukraine, et aux soupçons persistants de l’Europe quant au soutien de Pékin à Moscou, les relations entre l’Europe et la Chine sont tendues. Depuis le début de la guerre commerciale lancée par Donald Trump en 2018, les exportations chinoises à destination des États-Unis se sont en partie réorientées vers le marché européen, qui compte 450 millions de consommateurs. Dans l’ensemble, les exportations chinoises ont augmenté de plus de 50 % depuis 2019, tandis que le déficit commercial de l’Union avec la Chine a considérablement augmenté, passant de 180 milliards d’euros en 2015 à 360 milliards d’euros en 2025. En moyenne, 15 % des exportations chinoises sont désormais destinées aux marchés européens. « Un déficit commercial d’un milliard d’euros par jour n’est pas tenable », déclare Maroš Šefčovič, commissaire européen au Commerce.

Le modèle économique chinois est devenu une source de préoccupation croissante alors que la création de valeur risquerait de se concentrer en Chine, tandis que l’Europe pourrait se voir reléguée au rôle d’opérateur d’assemblage. La double stratégie de Pékin, qui allie des exportations industrielles massives à d’éventuelles restrictions sur les matières premières stratégiques, est perçue comme une menace directe pour le tissu industriel européen.

L’Union est en effet confrontée à une vague de fermetures d’usines. Ce phénomène touche aussi bien les usines implantées en Chine que l’Europe elle-même, avec des conséquences désastreuses. Au premier trimestre 2026, Volkswagen, l’un des trois principaux constructeurs automobiles allemands, a enregistré une baisse de 20 % de ses ventes en Chine, son marché unique le plus important, où des constructeurs nationaux comme BYD intensifient la concurrence. L’entreprise a annoncé en conséquence qu’elle supprimerait 100 000 emplois, soit 15 % de ses effectifs, et qu’elle fermerait quatre usines dans un avenir proche. À l’instar d’autres constructeurs automobiles européens, Volkswagen cherche à contrer la concurrence croissante des marques chinoises, en particulier dans le domaine des véhicules électriques. Selon Jürgen Matthes, de l’Institut allemand d’économie, le déséquilibre commercial croissant « érode le cœur de l’industrie allemande, notamment dans les secteurs de l’automobile, des machines et de la chimie ».

Situé à l’intersection du Yangtsé et de la rivière Han, le bâtiment principal du Centre de transport fluvial du Yangtsé mesure 336 mètres de haut, ce qui en fait le plus haut bâtiment le long du fleuve à Hankou dans la province du Hubei, en Chine.

Dans le même temps, les exportations européennes vers la Chine sont en baisse. Au premier trimestre 2026, le déficit commercial en matière de biens a ainsi atteint 98 milliards d’euros, soit son niveau le plus élevé depuis le troisième trimestre 2022. Par rapport au quatrième trimestre 2025, les importations de l’Union en provenance de Chine ont augmenté de 3,4 %, tandis que les exportations européennes vers la Chine ont reculé de 4,8 %.  Toutefois, ce chiffre varie relativement peu, car la balance commerciale globale est largement déterminée par les importations en provenance de Chine. Sur le marché chinois lui-même,  les opportunités pour les entreprises étrangères se sont réduites, même dans des secteurs traditionnellement favorables, comme les produits de luxe, l’automobile et les machines-outils. Selon la dernière enquête publiée par la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, 68 % des personnes interrogées ont déclaré que faire des affaires en Chine était devenu « plus difficile » — un chiffre élevé, mais qui marque néanmoins une baisse de 5 points de pourcentage par rapport à l’année précédente.

Ce déséquilibre touche des catégories de produits telles que les machines, les véhicules, les produits chimiques, les matières premières et l’énergie. L’Allemagne, première économie européenne et moteur industriel, subit des pressions considérables en raison de la combinaison, en Chine, d’une production à grande échelle et d’une politique de substitution des importations.

L’année dernière, l’Allemagne a perdu 130 000 emplois dans le secteur industriel, notamment dans de grandes entreprises comme Bosch, BASF, Varta et Volkswagen. Ce rythme s’est accéléré depuis janvier 2026.

La situation est similaire en matière d’investissements : les flux des d’investissements directs étrangers (IDE) vers la Chine ont également diminué, reculant de 9,5 % pour s’établir à 747,77 milliards de yuans en 2025, après une baisse de 24,7 % en 2024. Il s’agit de la troisième année consécutive de contraction. Si certaines entreprises européennes, notamment dans les secteurs de la chimie et de l’énergie, restent disposées à investir en Chine, la plupart continuent de réclamer davantage de réciprocité et des réformes significatives du marché. 

De plus, les mécanismes de concertation transatlantique sur la question chinoise sont, pour l’essentiel, à l’arrêt depuis 2020. Malgré quelques progrès lors du G7 à Évian, Washington semble se diriger vers un commerce de plus en plus administré avec Pékin. L’Europe ne peut compter que sur elle-même.  

L’Union et la Chine utilisent-elles le commerce comme une arme ? 

Pour comprendre le changement d’approche européenne, il faut remonter au début des années 2010, soit un an après la crise financière de 2008, lorsqu’une première vague d’investissements chinois a déferlé dans les infrastructures, les technologies et l’industrie. En réponse, l’Union à mis en place un nouveau mécanisme de contrôle des IDE non contraignant, pour des raisons de sécurité ou de souveraineté, définitivement instauré en 2019 et récemment mis à jour 1.

Invoquant un affaiblissement de la réciprocité dans ses relations économiques avec la Chine, l’Union a ensuite accumulé les instruments de défense commerciale. Le Livre blanc de juillet 2020 vise les subventions étrangères « génératrices de distorsions » au sein du marché unique ; les mesures d’atténuation de janvier 2021 encadrent la 5G. En mars 2023, une étape est franchie : le Conseil européen et la Commission s’accordent politiquement sur un instrument anti-coercition destiné à contrer les sanctions économiques visant les États membres. Plus récemment, Bruxelles a suspendu le financement des onduleurs fabriqués en Chine, dans le cadre d’un effort plus large de réduction de la dépendance aux technologies vertes chinoises et annoncé son intention de doubler les droits de douane sur les importations d’acier, de 25 % à 50 %, tout en réduisant fortement les contingents en franchise de droits afin de protéger ses sidérurgistes. 

Après les télécommunications et les panneaux solaires dans les années 2010, c’est aujourd’hui l’automobile qui cristallise les tensions entre les deux parties, alors que le marché européen est considéré comme essentiel pour les batteries et les véhicules électriques chinois. Depuis 2024, la Commission applique des droits de douane compris entre 7,5 % et 35,5 % sur les véhicules électriques – ceux de BYD, Chery et Geely, mais aussi les modèles étrangers produits en Chine, comme les Tesla – et renforce le contrôle des investissements dans les batteries, impliquant des entreprises comme CATL. L’enquête n’a pourtant pas dissuadé nombre de ces marques de cibler le marché automobile européen, où elles s’imposent désormais comme des acteurs très présents. 

Au cours de l’année écoulée, les responsables de la Commission ont averti à plusieurs reprises, lors de réunions privées, que « à moins que la Chine n’ouvre davantage son marché intérieur, Bruxelles pourrait imposer des droits de douane supplémentaires pour protéger les industries européennes » 2. Au Parlement, des voix réclament l’utilisation « décisive et sans hésitation » des instruments commerciaux. Un consensus se dégage : l’Union devrait mobiliser ses outils de sécurité économique pour encourager les investissements réels, protéger la propriété intellectuelle et préserver les emplois et les valeurs européennes.

Pékin a riposté par des contre-sanctions visant les produits européens tels que les spiritueux et les cosmétiques, et pourrait aller plus loin en fonction des prochaines mesures européennes de frein aux importations chinoises. 

L’Union devrait poursuivre sa double approche – « réduire les risques » tout en traitant la Chine comme un partenaire commercial indispensable –, a laissé entendre Feng Zhongping, éminent spécialiste de l’Union à l’Académie chinoise des sciences sociales. Malgré les incertitudes pesant sur les négociations, notamment quant à la tenue d’un sommet Union-Chine cet été, Pékin semble adoucir son discours. De nouvelles mesures de défense commerciale sont attendues, sans que l’une ou l’autre partie ne ferme la porte au dialogue.

La politique commerciale devient politique industrielle

À Bruxelles comme à Berlin, Paris et Rome, les appels à renforcer la capacité industrielle de l’Union se multiplient. En début d’année, la Commission européenne a dévoilé l’« Industrial Accelerator Act » (IAA), inspiré des recommandations du rapport Draghi. L’initiative vise à simplifier les procédures d’autorisation, à stimuler la demande en technologies bas carbone « Made in Europe » et à consolider les chaînes d’approvisionnement dans les secteurs stratégiques : véhicules électriques, batteries, solaire, matières premières critiques. Elle sert plus largement un objectif clef : porter la part de l’industrie manufacturière à 20 % du PIB d’ici 2035.

L’IAA durcit aussi les conditions applicables aux investissements étrangers dans ces secteurs. Les investissements supérieurs à 100 millions d’euros réalisés par des entreprises contrôlant plus de 40 % de la chaîne de valeur mondiale seraient soumis à des exigences strictes : transferts de technologie, obligations de contenu local, seuils minimaux d’emploi pour les travailleurs européens. La proposition introduit par ailleurs un mécanisme de contrôle de sécurité économique coordonné au niveau de l’Union pour certains investisseurs de pays tiers, déclenché dès qu’un investisseur acquiert plus de 30 % du contrôle d’une entreprise cible ou qu’un investissement dépasse 100 millions d’euros. Les entreprises devraient en outre satisfaire à au moins quatre des six critères d’éligibilité, dont un plafond potentiel de 49 % pour la participation étrangère.

Vu de Chine, le point le plus controversé tient aux exigences de contenu local et d’origine. Selon le projet actuel, les entreprises issues de pays sans accord réciproque en matière de marchés publics seraient exclues de certains appels d’offres, une disposition largement perçue comme visant d’abord les entreprises chinoises.

L’Association chinoise des constructeurs automobiles a ainsi averti que l’IAA risquait de nuire à la coopération industrielle entre l’Union et la Chine, en particulier dans les véhicules électriques et les batteries, appelant la partie européenne à « évaluer avec soin l’impact des dispositions concernées sur la coopération industrielle entre la Chine et l’Union européenne ».

Vers un élargissement des instruments de défense commerciale 

Pékin a commencé à déployer ses propres outils réglementaires. 

En avril, la Chine a adopté un règlement de 20 articles habilitant le gouvernement à prendre des contre-mesures face à ce qu’il qualifie de « juridiction extraterritoriale illégale » — un texte qui, selon des experts juridiques, devrait renforcer les ripostes du pays à la « juridiction à longue portée » étrangère. La première application n’a pas tardé : en mai, des entités chinoises ont reçu pour instruction de ne pas coopérer à une enquête antisubventions de l’Union visant la société chinoise de technologies de sécurité Nuctech.

Les tensions devraient continuer à s’intensifier, d’autant que la Commission a proposé des dispositions – dont la loi révisée sur la cybersécurité (CSA2) – susceptibles de soumettre les fournisseurs de technologies non européens à haut risque, entreprises chinoises comprises, à une surveillance accrue.

Les dirigeants européens, dont beaucoup affrontent des élections majeures l’année prochaine, s’inquiètent du rythme de l’expansion industrielle chinoise et de ses implications pour la compétitivité à long terme. Cette préoccupation nourrit l’appel d’Emmanuel Macron en faveur d’un instrument commercial européen analogue à la section 301 de la législation américaine. Un tel mécanisme permettrait à l’Union de réagir plus vite aux pratiques qu’elle juge déloyales et de traiter la surcapacité perçue par des mesures sectorielles larges, plutôt que par les seules enquêtes de défense commerciale produit par produit.

L’idée d’un arsenal élargi fait son chemin. Fin mai, un débat s’est ouvert à la Commission comme dans les capitales, autour d’un document qui aurait été rédigé sous l’impulsion de la France — avec le soutien de l’Italie, de la Lituanie et des Pays-Bas — appelant à un instrument de défense commerciale plus complet. Le projet, encore vague dans ses détails, cible ce que certains dirigeants considèrent comme une surcapacité chinoise et une dépendance extérieure de l’Union dans des secteurs stratégiques. Plusieurs réunions importantes ont déjà abordé ces tensions cette année, dont le sommet du G7 « Convergence mondiale pour la croissance » suivi d’un Conseil européen. Lors d’une rencontre avec le vice-Premier ministre chinois Zhang Guoqing, Emmanuel Macron a insisté : seule une action coordonnée des grandes économies peut remédier aux déséquilibres mondiaux. La Chine a rejeté les accusations d’aides d’État indues à ses exportateurs, arguant au contraire que les droits de douane unilatéraux menacent les règles du commerce mondial.

Un front uni face à la Chine ?

Plusieurs dirigeants européens se sont rendus à Pékin au premier semestre 2026. 

Ces visites traduisaient d’abord une volonté de renouer le dialogue après des années de rupture liées à la pandémie de Covid-19, période durant laquelle nombre de pays européens n’avaient entretenu que des échanges limités avec les dirigeants chinois. Les chanceliers allemands, par exemple, se rendaient à Pékin chaque année, reflet des liens industriels profonds, noués au milieu des années 1980. En plusieurs décennies, les industriels allemands sont devenus les équipementiers des industries chinoises, tout en ciblant, avec un certain succès, le marché de consommation du pays. Lorsque le chancelier Friedrich Merz a effectué sa première visite officielle à Pékin en février, il était accompagné d’une importante délégation d’affaires aux intérêts contrastés : certains secteurs (chimie, pharmacie) restent disposés à investir en Chine ; d’autres (informatique, machines-outils) considèrent désormais les entreprises chinoises comme des concurrents à part entière, en Chine comme ailleurs.

Durant sa visite Merz a mis aussi l’accent sur la stratégie allemande de « réduction des risques » : réduire la dépendance excessive vis-à-vis de la Chine tout en maintenant les liens commerciaux. Il a depuis durci le ton, accusant la Chine d’« inonder les marchés » grâce à des « subventions élevées » et jugeant que « le subventionnement des surcapacités », associé à une « monnaie qui n’est pas librement convertible est inacceptable ».

La construction du Centre aura un impact considérable sur la mise en œuvre de la stratégie nationale visant à accélérer le développement et l’exploitation de la « voie navigable d’or » du Yangtsé, ainsi que sur l’amélioration des services maritimes globaux dans le cours moyen du fleuve.

Merz avait été précédé par le Premier ministre britannique Keir Starmer, venu en janvier redéfinir la relation et renforcer les liens économiques bilatéraux, la première visite d’un chef de gouvernement britannique depuis 2018. Sous ses prédécesseurs, Londres avait promu une « ère dorée » économique sino-britannique, censée s’accompagner d’importants investissements chinois dont la plupart ne se sont jamais concrétisés. Après des années de contacts minimes, une visite s’imposait, fût-elle discrète. D’autres visiteurs européens, comme le Premier ministre finlandais Petteri Orpo et le Taoiseach irlandais Micheál Martin, n’ont rencontré qu’un succès limité. Aucun de ces dirigeants ne parlait au nom de l’ensemble de l’Union : leurs déplacements témoignaient surtout du degré élevé d’inquiétude dans les cercles gouvernementaux européens.

De Budapest à Madrid, des approches divergentes

S’il est un pays qui joue le rôle de l’exception, c’est l’Espagne, venue pourtant tardivement aux relations étroites avec les dirigeants chinois. Le Premier ministre Pedro Sánchez s’est imposé comme l’un des interlocuteurs les plus réceptifs de Pékin en Europe. En avril, il s’est rendu en Chine pour la quatrième fois en quatre ans, fait inhabituel qu’aucun de ses homologues chinois n’a réciproqué. Sánchez a qualifié l’Europe et la Chine de « partenaires en matière d’investissement et de coopération », appelant Pékin à s’impliquer davantage dans la gouvernance mondiale et la résolution des conflits. L’Espagne courtise activement les investissements chinois dans les batteries : en Navarre, le gouvernement régional pousse le fabricant Hithium à investir dans une usine de cellules qui, si le projet aboutit, pourrait créer jusqu’à 700 emplois selon les autorités locales. Le scepticisme persiste toutefois à Bruxelles : le bilan chinois en matière de création d’emplois industriels en Europe reste modeste, les investissements s’étant souvent concentrés sur l’acquisition d’entreprises existantes plutôt que sur des projets entièrement nouveaux.

Le fabricant chinois de batteries CATL construit actuellement une usine en Espagne en partenariat avec le constructeur européen Stellantis, même si les syndicats doutent que le projet s’accompagne de transferts de technologie significatifs. Jusqu’à présent, la position espagnole n’a pas nui à l’image du pays au sein de l’Union ; des signes de compréhension et de soutien mutuels ont même été observés entre Sánchez et von der Leyen.

Malgré toutes ses offensives de charme, Madrid insiste : l’Espagne n’a pas l’intention de devenir « la nouvelle Hongrie ». Le régime de Viktor Orbán passait pour l’allié le plus proche de la Chine au sein de l’Union, compliquant souvent les efforts d’unité européenne. Entre 2013 et 2023, Pékin a tissé des liens avec la Hongrie et plusieurs États d’Europe centrale et orientale à coups de projets d’infrastructure, de promesses d’investissement et du cadre « 16+1 ». Dans la pratique, seule la Hongrie en a tiré un avantage substantiel : les investissements directs chinois y ont atteint 5,28 milliards d’euros en 2024, soit 51 % du total des investissements étrangers du pays.

La politique chinoise d’Orbán s’est heurtée à la volonté de l’Union de renforcer le contrôle des investissements, sur fond de craintes croissantes, partout en Europe, que les investissements industriels chinois n’alimentent suppressions d’emplois et fermetures d’entreprises. Depuis la victoire du chef de l’opposition Péter Magyar, Budapest pourrait progressivement aligner sa politique chinoise sur celle de l’Union, même si les projets d’investissement existants devraient se maintenir, la Hongrie offrant un accès au vaste marché européen. Le nouveau gouvernement a déjà ouvert des enquêtes, aux niveaux local et national, sur deux usines de véhicules électriques et de batteries détenues par des entreprises chinoises : BYD à Szeged et CATL à Debrecen. Mais les alternatives aux IDE chinois restent rares en Hongrie et le gouvernement Magyar continuerait donc probablement de considérer ces investissements comme un pilier de la stratégie de croissance et de développement du pays. Dans le même temps, la sortie du pouvoir d’Orbán en Hongrie, une approche paneuropéenne devrait être plus facile à mettre en œuvre.

Le vrai défi est intérieur

La politique de l’Union à l’égard de la Chine est entrée dans une phase décisive alors que l’hypothèse de longue date selon laquelle le marché de consommation européen garantirait automatiquement un levier de pression sur Pékin est remise en question.

Alors que la Chine adopte une posture plus transactionnelle et compétitive, l’Union semble  déterminée à renforcer sa résilience industrielle, sa souveraineté technologique et sa sécurité économique. Si les investissements chinois continuent de susciter de l’intérêt, l’opinion publique à travers l’Europe est divisée. 

Un récent « audit de résilience Europe-Chine » a mis en évidence la complexité des perceptions européennes de la Chine sur les plans économique, politique, sécuritaire et sociétal 3. Un autre sondage a révélé que deux tiers des Allemands interrogés ont une opinion défavorable de la Chine 4.

Les prochaines négociations commerciales entre l’Union et la Chine s’annoncent sans aucun doute difficiles.

Jusqu’à présent, la Chine a privilégié les relations bilatérales avec les différents États membres plutôt que l’engagement institutionnel avec Bruxelles, manifestant ainsi sa frustration face aux politiques commerciales de plus en plus défensives. Il semble que l’Allemagne, la France, l’Italie et la Pologne s’orientent vers une approche plus équilibrée et unifiée, tandis que des pays comme les Pays-Bas et la Suède continuent de s’aligner étroitement sur les objectifs généraux européens. Mais en matière de commerce, il n’y a pas d’autre acteur que la Commission, dont le mandat consiste clairement à gérer ces questions. 

Le véritable défi pour l’Europe est de savoir si elle peut concilier sécurité économique et regain de compétitivité, protéger les secteurs stratégiques lorsque cela s’avère nécessaire (infrastructures, technologie), tout en attirant des investissements sur la base de la réciprocité et en reconstruisant les capacités d’innovation et les capacités industrielles nécessaires pour faire face à la Chine en position de force.

Peut-être la véritable question concerne-t-elle l’Union elle-même : plutôt que de réagir aux offensives commerciales de la Chine – ou des États-Unis –, est-elle capable de remédier à ses propres insuffisances industrielles ? L’Union ne se contente plus de s’appuyer sur la taille de son marché de consommation comme moyen de pression, et elle n’est pas non plus disposée à accepter une relation dans laquelle les exportations chinoises progressent tandis que la capacité industrielle européenne s’érode. 

Les mesures défensives peuvent permettre de gagner du temps, mais elles ne suffiront pas si l’Europe ne s’attaque pas également aux questions de productivité, de coûts énergétiques, de financement de l’innovation, des marchés des capitaux et de la coordination industrielle. 

Un changement fondamental de la compétitivité européenne est indispensable. 

Cela nécessitera d’accélérer les procédures d’autorisation, de mieux aligner les investissements publics et privés dans les technologies stratégiques, d’étendre les initiatives de reconversion professionnelle pour pallier les pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs de la fabrication de pointe et de l’ingénierie, et, de manière générale, d’adopter une position pragmatique. 

De telles mesures n’empêcheront pas la Chine de continuer à gagner des parts de marché dans les exportations mondiales. Elles permettront plutôt de renforcer la base industrielle de l’Europe, d’améliorer ses capacités technologiques et de renforcer sa capacité à rivaliser à armes plus égales.

Le défi auquel l’Union est confrontée ne consiste donc pas simplement à se défendre contre les pressions économiques extérieures, mais à entreprendre les réformes structurelles nécessaires pour rétablir sa compétitivité à long terme 5.

L’article Le nouveau choc chinois oblige l’Europe à se réinventer plus qu’à se protéger est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

03.07.2026 à 17:03

Le plan de Friedrich Merz pour faire repartir l’Allemagne

Ramona Bloj

Pour répondre au défi chinois et à la politique interne, Berlin abandonne plusieurs tabous de son modèle économique.

L’article Le plan de Friedrich Merz pour faire repartir l’Allemagne est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (7919 mots)

Après l’« automne des réformes » de 2025, qui avait largement déçu les observateurs, et une croissance économique autour de zéro pour la troisième année consécutive, le gouvernement allemand présente, en 2026, un paquet législatif estival visant à libérer l’économie des contraintes qui pèsent sur elle 6.

Réforme des retraites, de l’impôt sur le revenu, du droit du travail, de l’assurance chômage, politique d’investissements, réduction de la bureaucratie, numérisation : le gouvernement fédéral, qui a frôlé la crise terminale au printemps, met en scène son activité et son accord sur différentes mesures économiques dans des domaines variés.

Les petits et moyens revenus devraient bénéficier de plusieurs mesures allégeant la charge de l’impôt sur le revenu, avec différentes exemptions fiscales en faveur des familles. En revanche, les hauts revenus seront plus fortement mis à contribution. Une « taxe sur les riches » (en réalité une tranche supplémentaire de l’impôt sur le revenu) sera instaurée pour les revenus imposables supérieurs à 280 000 euros. À l’inverse, certaines mesures désavantagent les artisans dont les travaux seront moins déductibles des impôts de leurs clients, ainsi que les actifs occupant des « mini-jobs » qui verront leur imposition augmenter.

Le paquet de mesures prévoit également des modifications en matière de droit du travail, notamment l’élargissement de la durée légale du contrat à durée déterminée à quatre ans au lieu de deux ans actuellement. Parmi les mesures les plus discutées de ce paquet de réforme, les conditions d’obtention d’un arrêt maladie seront nettement durcies. Un salarié devra désormais présenter un certificat d’incapacité de travail dès le premier jour (contre trois jours actuellement) et ne pourra donc plus se déclarer lui-même en arrêt par téléphone. Le chancelier Merz a plusieurs fois déploré le nombre élevé d’arrêts de travail en Allemagne. L’accord prévoit également un renforcement de la lutte contre la fraude sociale. En ce qui concerne les accords d’entreprise ou de branche, le gouvernement souhaite permettre des accords moins contraignants en matière de durée de travail pour les entreprises évoluant dans le secteur de l’intelligence artificielle. 

Dans la lignée de l’accord de coalition, le gouvernement annonce également une réduction significative de la bureaucratie, avec la suppression massive d’obligations légales ou réglementaires pesant sur les entreprises. Cependant, le projet de loi allemand adopte parfois des accents protectionnistes, notamment lorsqu’il s’agit de défendre les industries clefs. Le gouvernement allemand met en avant ces mesures au nom de la souveraineté économique et numérique. 

Écho au projet du groupe parlementaire CDU/CSU présenté au printemps dernier, qui souhaitait une simplification radicale de la législation européenne, le projet de loi prévoit également une suppression drastique des obligations légales des entreprises, à l’exception de quelques domaines liés aux droits humains et sociaux. Enfin, le gouvernement annonce une réduction de 8 % des effectifs de l’administration, rendue possible par la numérisation.

Ce paquet de mesures est clairement libéral et s’inscrit dans une politique de l’offre assumée. Comme le répète Friedrich Merz dans ses discours, la relance de l’économie est la première priorité de son gouvernement, alors que l’Allemagne entre dans une troisième année consécutive de stagnation. Si le SPD peut présenter l’aspect fiscal de cette réforme comme une mesure sociale de redistribution en faveur des classes populaires et moyennes, la CDU/CSU la présente comme un choc de simplification nécessaire pour relancer l’économie. 

Dans le contexte d’élections législatives à l’automne dans deux Länder de l’Est (Saxe-Anhalt et Mecklembourg-Poméranie occidentale), où le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) est proche d’obtenir une majorité absolue des sièges, le gouvernement fédéral ne peut plus se permettre de donner l’image d’un pouvoir incapable d’agir.

Un programme pour la croissance et l’emploi

Nous vivons dans une époque de changements. De nombreux citoyennes et citoyens se font du souci pour l’avenir, pour leur travail et pour la sécurité du pays. La révolution technologique et le changement démographique accélèrent le processus. Les guerres et la dégradation des relations commerciales dans le monde augmentent la pression extérieure. L’Allemagne peut s’appuyer sur ses forces mais ne peut pas s’accrocher au passé. Nous devons maintenant identifier et saisir les opportunités avec détermination et nous tourner vers l’avenir. La coalition gouvernementale composée de la CDU/CSU et du SPD ouvriront la voie pour cela. Nous voulons générer de la croissance, garantir l’emploi et renforcer la cohésion en Allemagne. C’est pourquoi la coalition s’est mise d’accord sur 34 mesures dans un paquet global et équitable. Nous allégeons les contraintes bureaucratiques pour les citoyennes et citoyens tout comme pour les entreprises, nous renforçons la compétitivité et agissons dans le respect de l’équilibre social. 

Nous souhaitons que nos enfants puissent eux aussi profiter de la prospérité et du progrès, et que les générations les plus âgées puissent profiter des fruits de leur travail. C’est une question de justice. C’est pourquoi la sauvegarde de notre système de santé et de retraite est au cœur de nos efforts de réforme. 

Notre système est social et encourage la participation et la codécision, mais il exige aussi l’engagement et la responsabilité individuelle. Nous ne laissons personne de côté mais nous voulons aller de l’avant.

Retraites

1 — La commission sur l’assurance retraite s’est consacrée avec une grande expertise à un des projets de réforme les plus complexes de notre époque et a accompli un travail remarquable. Le rapport de la commission ouvre des perspectives pour notre modèle social, pour la compétitivité de l’Allemagne mais aussi pour la société dans son ensemble. Nous allons mettre en œuvre les recommandations dans un paquet législatif. Ce dernier sera adopté d’ici la fin 2026 au Bundestag. 

Le régime allemand des retraites repose sur trois systèmes distincts : Il s’agit de la retraite de base ou « assurance retraite légale » (Gesetzliche Rentenversicherung), de l’assurance retraite d’entreprise (Betriebliche Rentenversicherung) et de la prévoyance privée (Private Altersvorsorge). Les deux derniers fonctionnent déjà sur le principe de la capitalisation. La réforme des retraites présentée en juin par la commission d’experts prévoit notamment qu’une part croissante des cotisations du régime de base, qui repose actuellement entièrement sur le principe de la répartition, soit désormais investie sur les marchés financiers. Cette réforme, qui s’inspire explicitement du modèle suédois, doit concerner à terme 2 % des cotisations versées, qui iront abonder un fonds d’État. Ces investissements seront en partie financés par des prélèvements sur les employeurs, qui pourraient réclamer ailleurs des allègements fiscaux. Par ailleurs, les personnes relevant actuellement de régimes spéciaux (fonctionnaires, indépendants, députés) devront cotiser au régime général. Enfin, la commission recommande de revoir l’âge légal de départ, qui pourrait être fixé en fonction de l’espérance de vie de chaque classe d’âge à partir de 2031 7

Fiscalité

2 — La coalition allège la charge fiscale des citoyennes et citoyens à partir du 1er janvier 2027 au titre de l’impôt sur le revenu. L’allègement sera obtenu grâce à l’augmentation de l’abattement de base (Grundfreibeitrag), l’augmentation de l’abattement fiscal pour enfant à charge (Kinderfreibeitrag), l’augmentation des allocations familiales (Kindergeld), un relèvement de l’abattement forfaitaire pour les salariés et un aplatissement de la deuxième tranche de progression, qui est accompagnée d’un déplacement vers le haut de la tranche d’impôt maximal. Cet allègement est conçu pour profiter davantage aux familles avec enfants. Ainsi, la coalition facilite de manière ciblée le quotidien des familles.

À compter de 2028, une famille de travailleurs actifs avec deux enfants et un revenu imposable de 60 000 euros verra sa charge fiscale allégée de 600 euros par an par rapport à aujourd’hui. Le volume des allègements fiscaux se monte à environ 10 milliards d’euros par an. 

Les pertes de recettes fiscales pour les Länder et les communes qui dépassent le relèvement exigé par la constitution de l’abattement de base et de l’abattement pour enfant à charge seront compensées par l’État fédéral, déduction faite des recettes supplémentaires pour les Länder et les communes issues des autres mesures fiscales. 

Le financement de ces mesures est réalisé par le changement suivant de ‘l’impôt sur les riches’ (Reichensteuer) : à hauteur de 45 % à partir d’un revenu imposable de 250 000 euros et à hauteur de 47 % à partir d’un revenu imposable de 280 000 euros. 

Le taux d’imposition forfaitaire pour les « mini-jobs » sera relevé de deux à cinq pourcents. En 2027 et 2028, une rétrocession des bénéfices à hauteur de 500 millions d’euros par an sera effectuée auprès de la Kreditanstalt für Wiederaufbau. La déductibilité fiscale des travaux d’artisans sera réduite de 20 % à 15 % (c’est à dire de 1200 euros maximum à 900 euros maximum par an).

Les « mini-jobs » sont des emplois dont la rémunération mensuelle ne dépasse pas 603 euros ou dont la durée de travail ne dépasse pas 70 jours par année civile. En l’absence de cotisations sociales, les « mini-jobs » n’offrent aucune protection sociale. Généralisés en Allemagne par la réforme du marché du travail dite Hartz II en 2003, ils employaient au premier trimestre 2026 environ 6,6 millions de personnes 8

Marché du travail

3 — Notre but est de stabiliser les cotisations à l’assurance chômage et de garantir durablement la capacité d’action de l’agence fédérale pour le travail (Bundesangentur für Arbeit, BfA). 

4 — En ce qui concerne la prime pour le travail le dimanche et les jours fériés bénéficiant d’un traitement fiscal favorable, les plafonds prévus à l’article 3b de la loi allemande relative à l’impôt sur le revenu (Einkommenssteuergesetz, EStG) seront relevés au 1er janvier 2027 pour un salaire horaire allant jusqu’à 75 euros ; parallèlement, la prime exonérée d’impôt sera entièrement exonérée de cotisations dans le cadre d’une convention collective.

5 — Pour les salariés embauchés jusqu’au 31 décembre 2030, un contrat à durée déterminée sans motif objectif sera possible pour une durée maximale de 48 mois, renouvelable jusqu’à six fois. À cet égard, une nouvelle embauche initiale auprès du même employeur sera également possible.

6 — Pour les hauts revenus, nous introduirons, à compter du 1er janvier 2027, une disposition analogue à celle applicable aux porteurs de risques dans le secteur financier, qui permettra, pour les revenus annuels supérieurs à 1,75 fois le plafond de l’assurance vieillesse obligatoire (Gesetzliche Rentenversicherung, GRV), la résiliation du contrat de travail avec option d’indemnité de départ.

Cette somme représente 69 750 euros par an en 2026.

7 — Afin de rendre plus attrayante la transition rapide d’un emploi à un autre, les indemnités de licenciement bénéficient d’un traitement fiscal privilégié lorsque le salarié reprend rapidement une nouvelle activité professionnelle. L’avantage fiscal est d’autant plus important que la reprise d’un nouvel emploi est rapide.

8 — L’Agence fédérale pour le travail (BfA) joue un rôle central dans les transitions professionnelles en période de transformation. Grâce à l’orientation professionnelle tout au long de la vie active, aux plateformes de transition sur le marché du travail en tant qu’instrument réglementaire prévu par le titre 3 du code des affaires sociales (SGB III) et aux formations « d’emploi à emploi » correspondantes, le chômage est évité et la transition d’un emploi à un autre est facilitée. Grâce à de nouveaux outils – tels que l’expérimentation d’une perspective d’emploi et le renforcement de la promotion de la formation continue au sein des « sociétés de transition » –, l’Agence fédérale pour l’emploi peut encore mieux accompagner la transformation et soutenir les personnes concernées de manière ciblée.

9 — Nous développons un programme « Deuxième chance », dont l’objectif est de réduire considérablement le nombre de jeunes sans diplôme de fin d’études et de jeunes sans diplôme de formation professionnelle. Dans un deuxième temps, nous souhaitons réformer le dispositif d’éducation et de participation (Bildungs- und Teilhabepaket, BuT) afin qu’aucun jeune ne reste sans diplôme de fin d’études.

10 — Les autres propositions de la Commission sur la réforme de l’État-providence (Kommission zur Sozialstaatreform, KSR) seront mises en œuvre dès que possible, comme le propose la Commission. Cela inclut également le modèle relatif aux « taux de retrait des prestations » visant à améliorer les incitations à l’emploi.

11 — L’arrêt de travail par téléphone est supprimé et la délivrance frauduleuse d’un certificat d’incapacité de travail, au sens de l’article 278 du Code pénal (StGB), est sanctionnée plus sévèrement. Nous instaurons l’obligation de présenter un certificat d’incapacité de travail dès le premier jour de la maladie ainsi qu’une « garantie de rendez-vous chez les médecins spécialistes » dans le cadre de la mise en œuvre de la loi sur le médecin traitant. De plus, nous mettons en place un programme de prévention des infarctus réglementé par la loi.

Actuellement, un salarié allemand peut se déclarer en arrêt maladie par téléphone, une attestation n’étant nécessaire qu’à partir du troisième jour d’arrêt. Le chancelier Friedrich Merz a à plusieurs reprises regretté que le nombre de jours d’arrêt maladie en Allemagne soit trop élevé. Selon l’une des principales caisses d’assurance maladie (AOK), le nombre moyen de jours d’arrêt maladie par an s’élève à 23, un chiffre en augmentation depuis 2017 (19 jours), mais qui s’explique également par l’introduction d’un formulaire en ligne facilitant l’agrégation des données par les caisses. L’introduction du certificat médical dès le premier jour est saluée par les organisations patronales, mais critiquée par les syndicats et les ordres des médecins, qui craignent que leurs cabinets soient désormais surchargés de patients, alors que la pénurie de personnel est déjà très aiguë.

Croissance et équité

12 — Renforcement des technologies d’avenir : nous soutiendrons résolument les secteurs d’avenir, notamment le secteur automobile, l’industrie chimique et pharmaceutique, les technologies propres (Clean Tech), l’économie circulaire, la construction mécanique, la production de cellules de batterie et de semi-conducteurs, ainsi que l’ensemble du domaine de l’intelligence artificielle.

À cette fin, nous encouragerons les innovations « Made in Germany », telles que le développement de la conduite autonome, par exemple en simplifiant les règles d’immatriculation et en mettant en place des régions pilotes pour la conduite autonome. Les projets de centres de données doivent présenter un intérêt pour les communes locales. En raison du système de taxe professionnelle, celles-ci ne tirent pratiquement aucun bénéfice de l’implantation d’un centre de données. Il est donc nécessaire de mettre en place une réglementation qui définisse les critères de répartition de l’assiette de la taxe professionnelle pour les centres de données, en alternative au cas standard.

13 — Le ministère fédéral du Travail et des Affaires sociales (BMAS) et le ministère fédéral de l’Intérieur (BMI) présenteront dès juillet 2026 un plan d’action visant à lutter contre l’abus des prestations sociales, comprenant des mesures législatives et réglementaires qui seront mises en œuvre d’ici fin 2026. Ces mesures prévoient un échange de données aussi complet que possible entre toutes les autorités compétentes (notamment les services sociaux, les services des étrangers, les services d’état civil, les services fiscaux, les services de sécurité et les services de l’urbanisme, ainsi que les caisses d’assurance maladie et d’assurance dépendance, des notifications push émanant du Registre central des étrangers à l’intention des autorités chargées des prestations en cas de faits justifiant une restriction des prestations, ainsi qu’une consultation des données auprès de l’Office fédéral central des impôts lors des déclarations auprès du service d’état civil), un recours à la notion de « séjour légal » plutôt qu’à celle de « séjour habituel » pour les prestations sociales après cinq ans à l’article 7, paragraphe 1, au titre II du Code de la sécurité sociale (SGB II) ainsi qu’à l’article 23, paragraphe 3, au titre XII du Code de la sécurité sociale (SGB XII), une exclusion du droit aux prestations des titres II et XII du Code de la sécurité sociale (SGB II/XII) pour les personnes recherchées par mandat d’arrêt, une obligation pour les fournisseurs d’énergie de renseigner les autorités chargées des prestations sur les autres lieux de résidence et les relations clients, ainsi que des modifications de la loi sur la libre circulation (FreizügigkeitsG) et de la législation relative à l’Union européenne.

14 — Une protection des données moderne au service de la croissance : nous simplifions la réglementation nationale en matière de protection des données et exploitons systématiquement toutes les marges de manœuvre offertes par le règlement général sur la protection des données (RGPD). Au niveau européen, nous souhaitons que les activités non commerciales (par exemple au sein d’associations), les petites et moyennes entreprises ainsi que les traitements de données à faible risque (par exemple les listes de clients d’artisans) soient exclus du champ d’application du RGPD. Afin d’assurer une plus grande clarté juridique et une interprétation uniforme, un Code des données sera créé ; en tant que cadre réglementaire cohérent, il harmonisera et simplifiera le droit des données dans la mesure où cela est approprié, tout en garantissant la protection des données et en favorisant leur utilisation. Les procédures relatives à la protection des données seront considérablement allégées, et les structures de contrôle simplifiées et regroupées (notamment par la concentration des compétences auprès du délégué fédéral à la protection des données et la liberté d’information, BfDI). Nous inscrivons la Conférence sur la protection des données (Datenschutzkonferenz, DSK) dans la loi afin d’élaborer des normes communes. Dans les petites et moyennes entreprises, nous souhaitons réduire le nombre de délégués à la protection des données au sein des entreprises.

15 — Fonds pour l’Allemagne (Deutschlandfonds) : la coalition va développer le Fonds pour l’Allemagne pour en faire un instrument de participation stratégique et le renforcer en y ajoutant une dimension de résilience. Pour ce faire, il s’agit de mobiliser autant de capitaux privés que possible. Il s’agit notamment de renforcer les investissements dans les domaines de l’approvisionnement en matières premières et des infrastructures énergétiques. Le Fonds allemand deviendra ainsi un pilier de notre politique de sécurité économique. Grâce à des participations systématiques et à des objectifs stratégiques, les jeunes entreprises, les petites et moyennes entreprises ainsi que les entreprises communales devraient également en bénéficier.

Le Deutschlandfonds est un fonds souverain créé en 2025 et abondé à hauteur de 30 milliards d’euros par l’État fédéral avec l’objectif de mobiliser du capital privé autour de grands projets d’infrastructure, des PME et du capital risque pour les start-ups 9.

16 — Accélération de la planification des réseaux de distribution : les progrès et la viabilité financière de la transition énergétique dépendent de manière décisive du développement des réseaux. Énergies renouvelables et systèmes de stockage, installations industrielles, centres de données, infrastructures de recharge, pompes à chaleur : tous doivent être raccordés au réseau électrique. L’accélération du développement des réseaux de distribution, en particulier, est donc cruciale. D’ici la fin de l’année, nous lancerons un ensemble de mesures en faveur des réseaux de distribution afin d’accélérer leur extension, de faire progresser leur modernisation et leur numérisation, et d’améliorer les possibilités de financement. L’objectif est de réduire de moitié le délai de réalisation des projets de réseau. Nous voulons mieux exploiter les réseaux existants et, grâce au paquet européen sur les réseaux (« EU Grids Package »), accélérer encore les procédures d’autorisation, assouplir et accélérer les procédures d’approbation des plans, rationaliser les procédures d’évaluation des incidences sur l’environnement et créer la possibilité de fixer des dates butoirs claires.

Nous souhaitons par ailleurs accélérer la numérisation des réseaux. Nous affinons les objectifs relatifs au déploiement des compteurs intelligents : d’ici fin 2030, le déploiement devra être achevé à plus de 90 % pour tous les points de mesure concernés. Pour les clients qui ne sont pas concernés par ce déploiement obligatoire, nous mettons en place un « compteur intelligent allégé » (Smart Meter Light) à moindre coût, qui leur permettra d’optimiser leur facture d’électricité de manière économique et sécurisée sur le plan cybernétique. Toutes les données importantes relatives à l’extension du réseau, à sa charge et aux capacités de raccordement seront mises à disposition de manière standardisée sur une plateforme centrale. Nous souhaitons renforcer la coopération entre les gestionnaires de réseau, par exemple en mettant en place des mesures incitatives pour qu’ils développent conjointement un logiciel selon le principe « un pour tous » et le rendent disponible dans toute l’Allemagne. Nous offrons une garantie de raccordement aux entreprises industrielles : celles-ci se verront attribuer un délai précis avant la date à laquelle leur site sera raccordé au réseau électrique avec la capacité requise.

17 — Commerce extérieur et défense commerciale : nous élaborons une nouvelle stratégie en matière de commerce extérieur qui, en étroite collaboration avec nos partenaires européens, renforce la politique commerciale commune et s’adapte à un monde multipolaire. 

L’Europe tire profit d’un commerce mondial ouvert et équitable. C’est pourquoi le gouvernement fédéral s’engage en faveur de la conclusion de nouveaux accords commerciaux et d’investissement, ainsi que de l’harmonisation des accords existants. La diversification de nos relations commerciales renforce également notre sécurité économique.

Pour cela, il est nécessaire de mettre en place une protection solide contre la concurrence déloyale, notamment grâce à une application plus rapide et à l’échelle sectorielle des mesures antidumping et antisubventions au niveau européen. Il faut empêcher efficacement tout contournement de ces mesures de protection et lutter contre les disparités et les déséquilibres géoéconomiques. Afin de garantir la souveraineté économique, nous estimons nécessaire d’imposer, au cas par cas, des obligations de transfert de technologie pour les investissements non européens provenant de certains pays tiers dans des secteurs stratégiques définis et dans les infrastructures critiques.

Le gouvernement allemand rejoint ainsi les positions défendues par la France au Conseil européen, notamment en ce qui concerne les pratiques concurrentielles chinoises.

Afin de renforcer la demande et la résilience européennes en cette période d’instabilité géopolitique, le gouvernement fédéral s’engage en outre en faveur d’une adoption rapide de l’Industrial Accelerator Act sous une forme adaptée. Nous soutenons, dans des domaines stratégiques définis, l’introduction de règles de préférence européenne en matière d’aides publiques. Dans les domaines d’importance stratégique, des commandes publiques garanties (l’État comme client clé) et des mesures de protection de l’investissement doivent avoir un effet de soutien, par exemple pour renforcer notre souveraineté numérique.

18 — Construction de logements : une société de construction de logements abordables (Wohnungsbaugesellschaft für bezahlbares Wohnen, WBG) sera créée. L’objectif est de construire davantage de logements dans le segment des prix abordables, là où le marché immobilier ne fournit pas, à long terme, suffisamment de logements abordables. La WBG devra soutenir la construction de logements sociaux ainsi que le développement industriel de la construction en série, et intervenir en particulier dans les régions où il existe une pénurie avérée de logements. 

Selon une enquête réalisée pour l’Union allemande des locataires (Deutscher Mieterbund) en janvier 2026, la pénurie est évaluée à 1,4 million de logements au niveau national 10.

Nous supprimerons en outre, à compter du 1er janvier 2027, les réserves de fonds propres nationales supplémentaires pour les crédits immobiliers, libérant ainsi des moyens financiers supplémentaires considérables pour le financement de la construction de logements par les banques allemandes.

Afin de ne pas mettre en péril la construction de logements privés, une loi fédérale prévoira que la nationalisation des parcs de logements locatifs privés par le biais de lois de socialisation au niveau des Länder ne sera plus possible.

En 2021, une votation populaire intitulée « exproprier Deutsche Wohnen & Co » a eu lieu à l’échelle du Land de Berlin, portée par une initiative citoyenne de locataires et soutenue par le parti de gauche Die Linke. Malgré son succès avec 57 % des suffrages exprimés, la loi a fait face au veto de la CDU berlinoise 11.

19 — Nous demanderons aux parties signataires des conventions collectives des secteurs particulièrement touchés par la crise actuelle de proposer au gouvernement fédéral, dans le cadre d’un dialogue sectoriel d’ici mi-octobre 2026, des mesures concrètes visant à renforcer la compétitivité et la résilience de leur secteur respectif. Cela vaut en particulier pour l’industrie automobile et l’industrie chimique, ainsi que pour la sidérurgie et la construction mécanique.

20 — Dérogations aux dispositions légales, partenaires sociaux et cogestion dans le domaine de l’IA : nous demanderons aux parties signataires des conventions collectives de proposer, dans le cadre d’un dialogue entre elles d’ici mi-octobre 2026, au gouvernement fédéral, des domaines réglementaires concrets dans lesquels des dispositions dérogatoires aux lois en vigueur, par exemple en matière de droit du travail (notamment en ce qui concerne les contrats à durée déterminée pour motif objectif ou la sécurité et la santé au travail) ou de droit des sociétés (par exemple les obligations de reporting ou de diligence), puissent être adoptées par des accords entre les partenaires sociaux.

Afin d’aider les entreprises à mettre en œuvre l’IA dans leur pratique quotidienne et de préserver les emplois dans le cadre de la transformation numérique, nous voulons veiller à ce que les logiciels et leurs mises à jour, ainsi que les mises à niveau des équipements techniques, puissent être introduits plus facilement et plus rapidement, dans le respect des droits de cogestion du comité d’entreprise. C’est pourquoi nous demanderons aux partenaires sociaux d’élaborer également des propositions visant à faciliter la coopération dans ce domaine grâce à des dispositions appropriées, notamment en matière de droit de l’organisation du travail. 

21 — Il sera mis fin à la possibilité de contourner le droit allemand à la cogestion en recourant à ce que l’on appelle les « Sociétés Européennes de provision » (Vorrat-SE). Dans le cadre des discussions sur l’introduction d’une nouvelle forme de société à l’échelle de l’Union (28e régime), le gouvernement fédéral s’engage fermement à ce que la protection de la cogestion dans les entreprises ne soit pas remise en cause.

22 — Les agences locales pour l’emploi seront tenues d’utiliser des interfaces informatiques et de procéder à l’échange de données.

23 — En cette période de hausse du chômage, nous limiterons, à compter du 1er janvier 2027, le quota d’immigration dit « des Balkans occidentaux » à 25 000 personnes par an, comme le prévoit l’accord de coalition.

En juin 2026, 2,9 millions de personnes sont au chômage en Allemagne, soit un taux de 6,2 % 12

24 — L’allongement des horaires d’ouverture le dimanche pour les boulangeries, les pâtisseries et les bibliothèques, convenu dans l’accord de coalition, entrera en vigueur le 1er janvier 2027.

Réduction de la bureaucratie

25 — Suppression des obligations de déclaration et de documentation : nous adopterons une loi d’allègement des obligations de déclaration, qui supprimera de manière générale les obligations légales de déclaration auprès des autorités publiques. Seules seront maintenues les obligations dont la nécessité particulière sera explicitement justifiée par le ministère concerné dans le cadre de la législation relative à la loi d’allègement des obligations de déclaration (renversement de la charge de la preuve) ou celles qui, sur la base d’une justification appropriée, seront désignées comme restant applicables dans les règlements du ministère fédéral compétent. La loi prévoit à cet effet une habilitation réglementaire correspondante.

Selon une enquête de 2024 de l’Institut de recherche en économie IFO pour la Chambre de commerce et d’industrie de Munich, la bureaucratie coûterait jusqu’à 146 milliards d’euros par an à l’Allemagne en rendements non réalisés 13.

Pour toute future législation, les nouvelles obligations de déclaration devront en principe être évitées (« frein aux obligations de déclaration »). Les ministères examineront toutes les obligations de documentation qui ne relèvent pas de l’Union européenne ou de la Loi fondamentale, avec pour objectif, dans un premier temps, de supprimer au moins une de ces obligations sur quatre dans un délai de 12 mois. Nous n’abaisserons pas pour autant les normes relevant des domaines des droits de l’homme, des droits civils, des droits des consommateurs, des droits des travailleurs ou de la lutte contre la fraude fiscale.

26 — Suppression de l’obligation de désigner des délégués au sein des entreprises : une fois le niveau de protection atteint, les fonctions de délégués au sein des entreprises dont la désignation ne repose pas sur des exigences de l’UE seront supprimées. La responsabilité du respect des exigences de fond incombera davantage aux entreprises, ce qui s’accompagnera de sanctions sévères en cas d’infraction.

27 — Extension de la présomption d’autorisation : dans la loi fédérale sur la procédure administrative, la présomption d’autorisation est établie comme règle générale. Les demandes sont automatiquement considérées comme approuvées quatre mois après la réception du dossier complet, à moins que l’autorité compétente ne signale un besoin particulier d’examen. Les exceptions doivent être justifiées séparément dans les lois sectorielles concernées. Dans la mesure où cela s’avère judicieux, la présomption d’autorisation est combinée à une présomption de conformité au dossier au profit des demandeurs, notamment dans le cas des demandes de renouvellement. Parallèlement, nous invitons les Länder à réviser également leurs lois sur la procédure administrative. L’entrée en vigueur complète est prévue pour le 31 décembre 2027.

28 — Nous voulons soulager le contribuable de charges inutiles et simplifier le dépôt de la déclaration d’impôts. À cette fin, les ministres des Finances de l’État fédéral et des Länder mènent des échanges intensifs et élaborent des propositions communes. Sur cette base, le gouvernement fédéral regroupera d’ici à l’automne 2026, dans une loi sur la simplification fiscale, des propositions visant à simplifier la fiscalité, à améliorer le modèle optionnel et à accélérer les procédures. Dans un premier temps, la coalition mettra en place une déclaration d’impôt numérique préremplie automatiquement et imposera aux services fiscaux l’obligation d’attribuer un numéro d’identification fiscale aux entreprises dans un délai maximal de quatre semaines. En outre, afin de simplifier et d’automatiser les processus, ainsi que de mieux prévenir les erreurs et lutter contre les abus, le numéro d’identification fiscale pourra à l’avenir être utilisé et traité sans restriction par les organismes de sécurité sociale. Nous mettrons en œuvre la modification législative nécessaire à cette utilisation d’ici au 1er janvier 2027.

29 — Nous mettrons en œuvre la directive européenne sur les chaînes d’approvisionnement (Corporate Sustainability Due Diligence, CSDD) telle quelle. Légalement, à l’automne 2026, le champ d’application sera limité aux entreprises comptant au moins 5 000 salariés et dont le chiffre d’affaires net annuel mondial dépasse 1,5 milliard d’euros ; les obligations de diligence seront définies en fonction des risques et les obligations d’information et de vérification, notamment à l’égard des fournisseurs de taille plus modeste et indirects, s’appuieront sur des informations disponibles à un coût raisonnable.

Le niveau de protection des droits de l’homme sera notamment garanti par la nouvelle édition d’un Plan d’action national (Nationaler Aktionsplan) « Économie et droits de l’homme » 2026-2031, ambitieux et conçu pour faciliter la vie des entreprises. La mise en œuvre relèvera de la compétence du ministère fédéral du travail et des affaires sociales (BMAS).

30 — Surveillance axée sur les risques : nous allégerons la charge pesant sur les entreprises, l’administration et les citoyens en réduisant considérablement les obligations de déclaration. À cette fin, nous mettrons également en œuvre une application systématique de l’approche fondée sur les risques et une simplification des contrôles étatiques par l’administration fédérale (règles de contrôle par sondage, seuils de minima, forfaits). En contrepartie, les infractions seront sanctionnées plus sévèrement qu’auparavant (droit du commerce, droit pénal fiscal).

31 — Il convient d’accroître le rendement de la numérisation dans toutes les administrations. À cet égard, l’objectif d’une réduction systématique de 8 % des effectifs s’applique en principe à toutes les administrations fédérales et à l’administration fédérale indirecte. Cette réduction de 8 % ne fera l’objet que d’exceptions très limitées, par exemple pour les infrastructures critiques et les autorités chargées de la sécurité. Toutefois, même dans ces domaines, les économies doivent porter sur les frais administratifs (frais généraux) ; l’exécution des missions ne doit pas être affectée.

32 — Cette exigence s’applique à l’administration fédérale indirecte dans la mesure où l’État fédéral exerce une influence sur le budget de l’autorité ou de l’institution concernée ou lui alloue des crédits budgétaires. Les réductions d’effectifs devraient s’accompagner d’efforts de modernisation au sein de l’administration fédérale, par exemple la centralisation des tâches, l’assouplissement du droit relatif à la carrière des fonctionnaires fédéraux ainsi que l’examen de la mise en place d’un système budgétaire axé sur les objectifs et les résultats. Toutes les autorités sur lesquelles l’État fédéral peut exercer une influence directe examinent, dans le cadre d’une analyse critique des missions, dans quelle mesure elles peuvent recourir à des services partagés (par exemple en matière de gestion du personnel) et dans quelle mesure des fusions et des suppressions d’autorités sectorielles sont possibles.

Nous allons poursuivre le développement de la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgestz, IFG) tout en préservant le droit d’accès aux informations officielles et en concertation avec le délégué fédéral à la protection des données et la liberté d’information (BfDI), afin de l’adapter aux défis actuels. Nous rendrons cette loi complexe plus compréhensible et plus transparente pour les citoyennes et citoyens. À l’avenir, nous souhaitons concentrer les droits d’accès à l’information sur les personnes physiques qui ont un intérêt légitime à obtenir ces informations et qui ne peuvent y accéder par le biais d’autres réglementations. Dans ce cadre, nous examinerons s’il convient de limiter le cercle des personnes concernées aux Allemands et aux citoyens de l’Union européenne résidant en Allemagne. Nous voulons protéger nos employés contre les hostilités et les menaces en masquant leurs noms. Dans un contexte de menaces complexes, tant internes qu’externes, nous souhaitons renforcer la résilience de l’État et mieux prendre en compte les besoins particuliers de certains domaines en matière de protection, tels que les infrastructures critiques, la lutte contre l’espionnage, la lutte contre le terrorisme ou encore la recherche scientifique. Nous adapterons les redevances prévues par la loi sur la liberté de l’information (IFG) conformément au principe de couverture des coûts 14.

Adoptée sous le premier mandat d’Angela Merkel en 2005, la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgesetz) permet à chaque citoyen d’accéder aux informations détenues par l’État fédéral. Les associations, les personnes physiques ou morales peuvent en principe demander l’accès à l’ensemble des données ou dossiers, à l’exception des informations classifiées. Cette loi a permis de dévoiler plusieurs affaires de détournement de subventions et a globalement amélioré la transparence de la vie publique en Allemagne. Cependant, au nom de la résilience de l’État, de la protection des infrastructures et de la défense contre le terrorisme ou l’espionnage, le projet de loi du gouvernement allemand prévoit que seules les personnes physiques ayant un « intérêt légitime » puissent déposer de telles demandes d’information, ce qui fait craindre aux ONG et aux groupes d’investigation un recul de la liberté d’informer. Dans un communiqué, Transparency International a condamné la « suppression de facto du droit de demander des informations ». En outre, la communication des données sera rendue payante et réservée aux citoyens de l’Union européenne 15

Adoptée sous le premier mandat d’Angela Merkel en 2005, la loi sur la liberté de l’information (Informationsfreiheitsgesetz) permet à chaque citoyen d’accéder aux informations détenues par l’État fédéral. Les associations, les personnes physiques ou morales peuvent en principe demander l’accès à l’ensemble des données ou dossiers, à l’exception des informations classifiées. Cette loi a permis de dévoiler plusieurs affaires de détournement de subventions et a globalement amélioré la transparence de la vie publique en Allemagne. Cependant, au nom de la résilience de l’État, de la protection des infrastructures et de la défense contre le terrorisme ou l’espionnage, le projet de loi du gouvernement allemand prévoit que seules les personnes physiques ayant un « intérêt légitime » peuvent déposer de telles demandes d’information, ce qui fait craindre aux ONG et aux groupes d’investigation un recul de la liberté d’informer. Dans un communiqué, Transparency International a condamné la « suppression de facto du droit de demander des informations ». En outre, la communication des données sera rendue payante et réservée aux citoyens de l’Union européenne. 

33 — Réforme de la réglementation relative aux installations soumises à surveillance : il est désormais renoncé aux autorisations administratives préalables à la mise en service et en cas de modifications ayant une incidence sur la sécurité des installations soumises à surveillance. Les économies annuelles pour les entreprises s’élèvent à environ 4,6 millions d’euros.

Révision de l’obligation de contrôle des installations électriques prévue dans les prescriptions 3 et 4 de l’Assurance allemande des accidents du travail (Deutsche Gesetzliche Unfallsversicherung, DGUV) : Dans le cadre de l’autogestion, et donc en dehors de la compétence directe du gouvernement fédéral, la fusion des prescriptions 3 et 4 de la DGUV est poursuivie de manière cohérente et, en particulier, l’obligation de contrôle des installations et équipements électriques est révisée et simplifiée. Du point de vue du gouvernement fédéral, cela représente un potentiel d’allègement annuel pour l’économie et l’administration d’environ 720 millions d’euros par an.

Amélioration de l’échange de données entre l’État fédéral, les organismes d’assurance accidents (Unfallsversicherungsträgern, UVT) et les Länder : la coopération et l’échange de données entre l’État fédéral, les Länder et les UVT sont améliorés. Renforcement des contrôles par les autorités de contrôle (y compris les opérations ciblées) : le ministère du travail et des affaires sociales (BMAS) s’engage en particulier en faveur de contrôles réguliers et interinstitutionnels en matière de sécurité et de santé au travail.

34 — Comme prévu dans l’accord de coalition, l’obligation de la forme écrite pour les contrats à durée déterminée sera supprimée au 1er janvier 2027.

L’article Le plan de Friedrich Merz pour faire repartir l’Allemagne est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

01.07.2026 à 10:49

La stratégie de l’État connecteur est en train de faire gagner le Maroc

Louis Puel

Dans les bouleversements de la nouvelle mondialisation, Rabat transforme sa position d’interface entre l’Europe, l’Afrique et la Chine en levier de croissance.

L’article La stratégie de l’État connecteur est en train de faire gagner le Maroc est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (12282 mots)

Dirigé par Giuliano da Empoli chez Gallimard, le nouveau volume papier du Grand Continent L’ennemi qui nous désigne est désormais disponible. Cliquez ici pour le découvrir — soutenez-nous et recevez le directement en vous abonnant à la revue

Retrouvez cet article dans sa version anglaise sur le site du Policy Center for the New South.

Le Maroc offre un exemple éclairant parmi les pays à revenu intermédiaire, dans un contexte marqué par une fragmentation croissante de l’environnement international, une croissance mondiale atone et un ralentissement de la convergence. Depuis 2022, sa trajectoire se distingue par une certaine robustesse, avec un rythme d’expansion supérieur à celui des autres économies de même catégorie. Dépassant de 1,3 point sa tendance historique, l’activité non agricole progresse ainsi en moyenne de 4,4 % depuis 2022, puis de 4,8 % à partir de 2024. Cette dynamique permet au pays de se remettre progressivement des pertes de production héritées de la pandémie.

Cette reprise repose principalement sur l’accumulation du capital, portée par un effort public d’ampleur et un taux d’investissement qui devrait avoisiner 30 % du PIB. Toutefois, elle met en évidence une tension classique des cycles tirés par l’investissement : leur contenu élevé en importations limite les effets d’entraînement internes et pèse sur les équilibres externes. Les exportations nettes contribuent ainsi négativement à la croissance, malgré la bonne tenue des secteurs exportateurs. Paradoxalement, un environnement international pourtant instable s’est révélé favorable. Le Maroc tire parti de la recomposition des chaînes de valeur mondiales, qui renforce son attractivité pour de nouveaux investissements directs étrangers, notamment chinois. Par ailleurs, la résilience des transferts de la diaspora et l’amélioration des termes de l’échange ont produit un effet revenu favorable, soutenant la demande domestique.

La principale question réside désormais dans la soutenabilité de cette trajectoire. Pour maintenir ce rythme, le Maroc devra convertir l’impulsion de la dépense publique en investissement privé et en gains de productivité, afin d’accompagner une transformation structurelle encore inachevée. Celle-ci devra aussi être repensée à la lumière du potentiel démontré de certaines activités tertiaires échangeables, dont le rôle pourrait compléter les leviers manufacturiers traditionnels. À défaut, la reprise actuelle pourrait rester une simple phase d’expansion conjoncturelle.

Introduction

À l’échelle mondiale, les trajectoires de croissance se différencient plus nettement entre régions et catégories de revenu. Si l’économie mondiale a évité une rupture durable de l’activité après le choc pandémique, le processus de normalisation qui a suivi a rapidement révélé une réalité plus contrastée : les pays n’ont pas retrouvé leur trajectoire pré-crise avec la même intensité, ni avec les mêmes marges de manœuvre. La croissance reste faible au regard des normes historiques, tandis que le rattrapage des pays à revenu intermédiaire et faible par rapport aux économies avancées s’effectue désormais plus lentement, ce qui contribue à creuser les écarts de développement. 16. L’après-Covid marque ainsi une phase de différenciation accrue entre économies, sous l’effet des transformations profondes de l’environnement mondial. Au cœur de ces tensions, on observe d’abord une fragmentation productive, à laquelle s’ajoute une fragmentation financière plus graduelle, qui constitue néanmoins une contrainte pour les économies en développement. Sur le plan productif, les incertitudes géopolitiques et la recomposition des chaînes de valeur ravivent l’arbitrage entre efficacité et résilience, avec des signaux croissants de géo-fragmentation et de réallocation productive 17. Sur le plan financier, la fragmentation se manifeste par une remise en question graduelle de certains repères du système monétaire international, comme l’illustre notamment le recul tendanciel de la part du dollar dans les réserves de change mondiales. Dans ce contexte moins porteur, les moteurs classiques qui avaient soutenu certaines économies apparaissent moins puissants et plus incertains. Le défi reste donc de dynamiser l’activité économique, mais dans un environnement où les conditions de rattrapage sont devenues plus exigeantes.

Ce constat interpelle directement les pays à revenu intermédiaire, engagés dans la préservation d’un rythme de croissance suffisamment robuste.

C’est dans ce cadre que la trajectoire du Maroc mérite une attention particulière. Le pays présente à la fois un profil et un parcours singuliers : économie à revenu intermédiaire située à l’interface de l’Europe et de l’Afrique, non dépendante des ressources naturelles, relativement diversifiée, fondamentalement ancrée sur l’économie mondiale et caractérisée par une empreinte encore importante du secteur public dans l’activité économique. Sur les deux dernières décennies, outre les crises de portée mondiale, il a été traversé par plusieurs chocs régionaux ou idiosyncratiques d’envergure : les répercussions du printemps arabe, le séisme d’Al Haouz et, plus largement, la montée des contraintes climatiques pesant directement sur l’activité. Au terme de cette séquence, il s’est toutefois révélé globalement résilient, combinant une expansion raisonnablement modérée, une gestion macroéconomique prudente et une insertion marquée dans les chaînes de valeur mondiales.

L’après-Covid constitue une nouvelle épreuve pour le Maroc. Cet article en examine la performance économique récente, à travers ses ressorts domestiques et ses soutiens externes, pour en évaluer la portée : le mouvement observé depuis la pandémie relève-t-il d’un simple rebond conjoncturel, ou de l’amorce d’une consolidation durable ? Cette question renvoie aux conditions de soutenabilité de la trajectoire marocaine, une expérience qui peut nourrir une réflexion plus large sur les marges de manœuvre des économies à revenu intermédiaire.

Performance économique : reprise vigoureuse, comparativement élevée et qui projette l’économie nationale vers la résorption des pertes liées à la crise pandémique

La reprise post-Covid de l’économie marocaine a été vigoureuse, avec des performances supérieures à celles de la période pré-pandémique. Après le choc récessionniste de 2020, des interrogations avaient émergé quant à la capacité du pays à retrouver son sentier de croissance, compte tenu de l’ampleur de la crise et de ses effets potentiellement persistants. Or, après la contraction de 2020 et le rebond de 2021, la croissance non agricole s’est établie à une moyenne de 4,4 % depuis 2022, et devrait se stabiliser à ce niveau à l’horizon 2027 18. Cette performance dépasse de 1,3 point la moyenne pré-Covid et se rapproche des niveaux élevés des années 2000.

En comparaison internationale, le Maroc surpasse la moyenne des pays de niveau comparable. Entre 2022 et 2025, son PIB par habitant a augmenté de 2,7 % par an en moyenne, soit 0,8 point de plus que dans ces derniers. Sur cette période, la tendance à la convergence semble s’être inversée à l’échelle mondiale : les économies à revenu élevé ont surperformé les autres, creusant les inégalités entre pays 19

Performance de l’économie marocaine entre 2000 et 2019

Le Maroc a enregistré ses taux de croissance les plus élevés durant la période 2000-2008, avant que ce modèle ne montre des signes d’essoufflement. Après une décennie 1990 marquée par une activité morose, le pays s’est inscrit dans une trajectoire favorable, avec des taux avoisinant 4,5 % en moyenne, et 4,9 % pour les activités non agricoles. Cette dynamique reflète la combinaison de facteurs internes et externes favorables.

Elle repose notamment sur un effort d’investissement soutenu, en particulier de la part des autorités publiques, qui a permis de porter le ratio de la formation brute de capital fixe (FBCF) au PIB de 24,6 % à 31 % sur la période. La consommation privée y a également contribué de manière significative, portée par des revalorisations du salaire minimum dans un contexte d’inflation modérée. Parallèlement, le crédit a accompagné l’expansion de la demande domestique, avec une croissance de 7,5 % en moyenne annuelle. Le contexte international, lui aussi favorable, a renforcé cette dynamique, à travers la progression des transferts des MRE et une hausse marquée des IDE 20. Avec la crise financière de 2008, la croissance a non seulement ralenti, mais s’est durablement installée à un régime inférieur.

Entre 2008 et 2019, la croissance économique a perdu 1,5 point, pour s’établir autour d’une moyenne de 3,3 %, traduisant un ajustement d’un modèle reposant principalement sur la demande domestique. Les déséquilibres, internes et externes, se sont nettement dégradés, le déficit budgétaire atteignant 6,6 % en 2012, tandis que le solde du compte courant s’est établi la même année à -9,9 % du PIB. Le retour à une trajectoire plus soutenable a nécessité un resserrement de la demande domestique, notamment à travers une contraction de l’investissement public. En effet, la baisse de la contribution du facteur capital à la création de richesse explique en grande partie cet ajustement de la croissance, en particulier celle du capital non informatique 21. Par ailleurs, le partenaire européen, fortement affecté par la crise, a réduit la demande externe ce qui s’est répercuté sur l’activité économique. Dans ce contexte, la croissance s’est durablement stabilisée autour de 3,3 %.

Les sources de la croissance

Contribution de la demande : une reprise portée par l’investissement public, au prix d’un creusement des déséquilibres externes

La formation brute du capital fixe (FBCF) a joué un rôle clé dans la reprise post-Covid, avec une contribution moyenne de près de 2 points de croissance par an entre 2022 et 2026, soit environ 50 % de la croissance moyenne sur la période. L’investissement se positionne à nouveau comme un relais de la reprise post-Covid. En effet, la contribution de la FBCF à la croissance s’est nettement renforcée, particulièrement à partir de 2023 pour atteindre le niveau le plus élevé en 2025, soit 3.7 points de croissance, après 3 points en 2024. Ces niveaux historiquement élevés, devraient porter le taux d’investissement à près de 30 % du PIB en 2025 et 2026 22, un niveau qui reste relativement élevé en comparaison à des pays de revenu similaire.

La dynamique de la FBCF a été portée en grande partie par l’investissement public, notamment celui des Établissements et Entreprises Publics (EEP) 23. Cet effort s’est nettement accéléré à partir de 2023 dans une logique à la fois contracyclique et de rattrapage post-crise, où l’investissement public (au sens des finances publiques) devrait se stabiliser autour de 19 % du PIB 24 sur la période 2025–2026, si l’investissement public post-Covid a été initialement dominé par le Budget Général de l’État, une inflexion s’opère à partir de 2024 au profit des EEPs, en ligne avec la tendance structurelle qui prévalait avant la crise sanitaire. Cette recomposition vise à limiter le recours direct aux ressources du Trésor pour financer les grands projets 25, et mobiliser davantage l’expertise des EEP dans la mise en œuvre effective d’investissements relevant directement de leur champ d’intervention.

La consommation finale des ménages constitue le deuxième contributeur à cette reprise, à hauteur de 2 points par an en moyenne, soit environ 42 % de la croissance sur la période. La contribution de la consommation privée à la croissance s’est consolidée au fil des années, après le choc inflationniste de 2021 et 2022. Elle s’est révélée vulnérable à l’épisode inflationniste, où le taux d’évolution de l’indice des prix à la consommation a atteint 6,3 % en moyenne sur cette période, ce qui a pesé sur le pouvoir d’achat des ménages et réduit leur demande. Avec l’apaisement des tensions à partir de 2023, la demande des ménages a retrouvé sa dynamique, permettant à la consommation finale des ménages de contribuer en moyenne à hauteur de près de 1,7 point à la croissance annuelle entre 2022 et 2026, soit environ 42 % de la croissance moyenne sur la période.

Le corollaire d’une expansion de la demande domestique, notamment de l’investissement, est une contribution négative des exportations nettes à la croissance, en lien avec les importations de biens d’équipement. L’accroissement de l’investissement s’est accompagné mécaniquement d’une hausse des importations de biens d’équipement et de matériaux de construction, creusant le déficit du compte courant. Ce dernier s’est établi à environ −3,5 % du PIB en 2024 26, après un redressement notable en 2021–2022 lié à la contraction des importations et à la reprise des transferts des MRE. Les phases d’accélération de l’investissement s’accompagnent généralement d’une contribution négative des exportations nettes à la croissance, qui a atteint en moyenne -1,7 points sur la période 2022–2026. Cette évolution intervient alors même que les secteurs exportateurs ont enregistré des performances favorables ces dernières années. Ce schéma interroge l’efficacité du multiplicateur budgétaire de la dépense publique, dans un contexte de fuites importantes vers l’extérieur.

Multiplicateur budgétaire : quels enseignements pour le Maroc ?

L’économie marocaine se caractérise par une empreinte publique encore fortement présente dans l’activité. La dépense ordinaire du Trésor s’élève à 23 % du PIB, tandis que l’investissement public, au sens des finances publiques, atteint 19 % du PIB en 2025. Il est ainsi essentiel d’apprécier dans quelle mesure l’effort budgétaire se transmet à la dynamique économique, et d’en mesurer l’ampleur à court et long terme, afin de distinguer une impulsion temporaire d’un effet plus durable.

Le multiplicateur budgétaire mesure le gain de PIB généré par une unité supplémentaire de dépense publique. L’estimation des multiplicateurs budgétaires repose sur des données trimestrielles couvrant la période 2004T1–2024T4 pour l’activité non agricole. Elle est conduite à partir d’un modèle VAR structurel (SVAR) identifié selon l’approche de Blanchard et Perotti. Les données relatives aux dépenses publiques totales, aux dépenses d’investissement et aux recettes ordinaires proviennent du ministère de l’Économie et des Finances, tandis que les données du PIB non agricole sont issues du Haut-Commissariat au Plan. Son estimation fait ressortir un multiplicateur de court terme de 0,3 pour les dépenses publiques totales et de 0,7 pour l’investissement public 27. 

Ces résultats s’inscrivent dans la littérature internationale. Dans les économies émergentes, les multiplicateurs des dépenses publiques totales apparaissent généralement faibles et hétérogènes, souvent compris entre 0 et 0,5 à court terme, bien qu’ils puissent être plus élevés selon la conjoncture macroéconomique, le régime de change et la qualité des institutions. Dans les économies avancées, les estimations tendent à être plus élevées, généralement proches de l’unité ou légèrement inférieures. Ces ordres de grandeur doivent toutefois être interprétés avec prudence, car ils dépendent des méthodologies d’estimation retenues, des horizons considérés et de la nature des chocs identifiés 28.

Cet écart s’explique notamment par une ouverture commerciale plus forte dans les économies émergentes, des marchés financiers moins profonds, des primes de risque plus élevées et une capacité d’exécution budgétaire parfois plus limitée 29

Les travaux récents montrent également que, dans les économies émergentes, les effets de la relance budgétaire tendent à s’aplanir après environ un an, reflétant l’épuisement progressif de l’impulsion initiale lorsque le relais privé demeure insuffisant 30.

La littérature souligne également que le multiplicateur de l’investissement public est généralement supérieur au multiplicateur global. Au-delà de son effet de soutien à la demande à court terme, l’investissement public améliore les infrastructures, la productivité et peut stimuler l’investissement privé lorsque les contraintes financières restent contenues 31.

Contribution de l’offre : les principaux relais de la reprise s’avèrent le tourisme et, à partir de 2024, la construction.

Le secteur tertiaire est le principal moteur de la croissance sur l’ensemble de la période 2022-2026, avec une contribution moyenne de près de 3,1 points par an, soit environ 80 % de la moyenne sur cette période. Si côté demande, l’investissement demeure le principal vecteur de la reprise, sa traduction côté offre se manifeste principalement par le dynamisme des activités tertiaires. Cette configuration suggère que les projets d’investissement, notamment en infrastructures, génèrent des effets d’entraînement qui passent également par les services d’accompagnement, notamment le commerce de gros, transport, logistique, ingénierie, finance, et certaines activités non marchandes. De plus, la bonne tenue des activités tertiaires a contribué également à cette dynamique. Le secteur du tourisme (le pays a accueilli près de 20 millions de touristes en 2025), a fait grimper sa part dans le PIB à 7,3 % en 2024, contre 6,8 % en 2019 32. Au-delà d’un simple effet de rattrapage post-Covid, cette performance traduit un gain relatif d’attractivité dans un contexte où le tourisme mondial peine à retrouver ses niveaux d’avant crise Covid. Comparée aux pays de la région, la performance du secteur national dépasse celle observée au Moyen-Orient (+ 5,7 % en moyenne annuelle) et en Afrique du Nord (+ 4,1 %).

L’activité secondaire affiche une contribution modérée à la croissance entre 2022 et 2026, avec une contribution moyenne de près de 0,8 point à la croissance annuelle, soit environ 19 % de la croissance moyenne sur la période 33. Cette contribution marque toutefois une inflexion significative à partir du troisième trimestre 2023, atteignant en moyenne 1,1 point de pourcentage jusqu’au quatrième trimestre de 2025. Ce rebond est principalement imputable aux activités de la construction — portées par les grands chantiers d’infrastructure — et des industries extractives 34.

Le secteur primaire marque une contribution négative à la croissance, avec une contribution moyenne de près de -0,8 point à la croissance annuelle sur la période 2022-2026. En effet, la valeur ajoutée agricole oscille autour d’un même palier stationnaire depuis 2014, avec un taux de croissance moyen estimé à seulement 1,1 %. Cette stagnation traduit la capacité limitée du secteur à générer des gains de productivité soutenus dans un environnement marqué par la récurrence des épisodes de sécheresse et une pression croissante sur les ressources en eau. La variabilité des précipitations, combinée à l’épuisement progressif des nappes phréatiques dans plusieurs régions, réduit les possibilités d’intensification productive et pèse sur les décisions d’investissement agricole 35. Les fluctuations de l’activité agricole ne se limitent pas uniquement à leur impact direct sur la valeur ajoutée primaire : elles se diffusent à l’ensemble de l’économie à travers les revenus ruraux, l’emploi et la demande intérieure, contribuant à accentuer la variabilité de la croissance globale 36.

Rôle des facteurs externes dans la reprise : un contexte plutôt favorable pour l’économie marocaine

La reconfiguration des chaînes de valeur mondiales a conforté la position stratégique du Maroc aux yeux des investisseurs internationaux, notamment chinois, dans les nouveaux secteurs porteurs. La pandémie, les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine et la recherche de sécurité d’approvisionnement ont conduit les entreprises multinationales à diversifier leurs bases productives et le Maroc figure parmi les pays les mieux placés pour en bénéficier 37

Le redressement des IDE, notamment chinois, en est la preuve. Les flux nets d’IDE ont représenté environ 1 % du PIB en 2024, puis 1,8 % en 2025, contre 0,7 % en 2023. Parmi ces investissements, on trouve la « Gigafactory Gotion » à Kénitra pour la production de batteries électriques, d’un montant pouvant atteindre 6,5 milliards de dollars à terme, ainsi que l’usine de matériaux pour batteries de « CNGR Advanced Material » à Jorf Lasfar, représentant un investissement de 2 milliards de dollars. Cette progression suggère que l’environnement international, bien qu’incertain, s’était révélé relativement favorable au positionnement du Maroc comme plateforme industrielle et exportatrice. Elle traduit également une perception positive du pays comme destination capable d’offrir stabilité macroéconomique, accès préférentiel aux marchés et base manufacturière compétitive.

La répartition sectorielle des IDE révèle ainsi une transformation structurelle significative. En termes de flux nets, l’industrie manufacturière a représenté 44,7 % du total reçu en 2024, contre 21,4 % en 2020. Plus particulièrement, la part de l’automobile est passée de 7,3 % en 2020 à 13,7 % en 2024, tandis que celle des équipements électriques a progressé de 0,6 % à 13,3 %. Si les partenaires classiques ont conservé leur rôle structurant, les capitaux chinois dans les branches liées aux batteries, aux composants électriques, aux activités liées à la mobilité électrique et à l’hydrogène vert 38, ont gagné en importance.

La crédibilité macroéconomique du Maroc a conforté la confiance des investisseurs et s’est traduite par une détente graduelle du risque souverain perçu par les marchés. Le recul du contrat d’échange sur le risque de défaut souverain (CDS) à 10 ans du Maroc a traduit une amélioration de la perception du risque pays, tandis que la solidité des réserves de change a constitué un ancrage important de la stabilité extérieure. En parallèle, la réforme graduelle du régime de change et l’amélioration progressive de la situation budgétaire ont renforcé la capacité de l’économie marocaine à absorber les chocs externes 39. Ces évolutions ont contribué à rassurer les investisseurs dans un environnement où la stabilité macroéconomique est devenue un critère central dans les décisions d’implantation industrielle. 

Les transferts des Marocains résidant à l’étranger et l’amélioration des termes de l’échange ont renforcé les équilibres extérieurs et soutenu la demande intérieure. En sus des IDE, les transferts des Marocains résidant à l’étranger ont constitué une source importante de devises et un soutien à la demande intérieure. Leur résilience pendant et après la pandémie a contribué à stabiliser les revenus des ménages et à amortir les chocs externes, principalement via le canal de la consommation, qui absorbe environ 75 % des montants transférés, contre 15 % orientés vers l’épargne et seulement 10 % vers l’investissement, essentiellement immobilier 40

Parallèlement, l’amélioration des termes de l’échange à partir de 2023 a soutenu la reprise en allégeant la facture extérieure et en modérant les pressions inflationnistes importées. Elle a également généré un effet revenu positif, dans la mesure où une hausse des termes de l’échange accroît le revenu réel d’une économie ouverte en renforçant son pouvoir d’achat extérieur 41.

Ce contexte externe globalement favorable est toutefois désormais nuancé par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, dont les effets se transmettent à l’économie marocaine à travers les termes de l’échange et les conditions de financement. Depuis le déclenchement de la guerre fin février, les prix de l’énergie ont augmenté de l’ordre de 50 % à 60 % à fin avril, entraînant un renchérissement de la facture d’importation et un risque de ravivement de l’inflation domestique. En parallèle, le renchérissement des cours du phosphate et des fertilisants, composantes majeures des exportations nationales, constitue un facteur d’amortissement partiel. Sur le plan financier, les CDS souverains à 10 ans ont rapidement réagi au lendemain du choc, avant de revenir vers leurs niveaux d’avant-crise, signalant une stabilisation de la prime de risque externe. Les tensions apparaissent en revanche plus persistantes sur le marché domestique, où les taux des bons du Trésor sur le marché secondaire semblent déjà intégrer l’anticipation de besoins de financement additionnels et demeurent supérieurs à leurs niveaux d’avant-guerre, en particulier sur les maturités longues 42. In fine, la décision du gouvernement d’ouvrir des crédits supplémentaires de l’ordre de 20 milliards de dirhams, soit près de 1,873 milliard d’euros, montant très proche des ressources nécessaires pour amortir la transmission de la hausse des cours des hydrocarbures aux prix domestiques 43, suggère une pression additionnelle sur les finances publiques avoisinant 1 % du PIB en 2026.

L’économie marocaine peut-elle maintenir ce rythme de croissance ?

Le maintien d’un rythme de croissance aussi élevé suppose un effort d’investissement durablement soutenu, dont la soutenabilité se heurte à trois limites : les contraintes d’endettement, la baisse des rendements marginaux du capital et les faiblesses structurelles du secteur privé domestique. Pour un pays à revenu intermédiaire comme le Maroc, le défi n’est donc pas seulement de préserver une performance de croissance favorable, mais de transformer cette dynamique en trajectoire intensive, davantage portée par l’investissement privé, l’innovation et les gains de productivité. Il s’agit donc de chercher à entretenir ce rythme de croissance au-delà du cycle actuel d’investissement. Dès lors, une telle dynamique se heurte à une double contrainte : d’une part, l’existence d’un plafond implicite d’endettement, qui limite la capacité à prolonger ce rythme d’accumulation du capital et, d’autre part, la question du rendement de ces investissements, dont l’efficacité marginale tend à décroître. En effet, une part significative de la dynamique récente d’investissement, portée par les différentes déclinaisons du secteur public, repose sur un recours à l’endettement, principalement bancaire (plus de la moitié du financement), complété par des émissions obligataires domestiques et, de manière plus marginale, par des financements externes concessionnels 44. D’autre part, l’efficacité de l’investissement au Maroc demeure problématique, en dépit du rattrapage réalisé en matière d’infrastructures physiques, aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif. L’ICOR 45 a montré des signes de détérioration au fil des années : il est passé d’environ 6,0 en moyenne sur 2000-2007 à 11,5 sur 2008-2019, avant de se situer à 8,8 en moyenne entre 2022 et 2025. Ce phénomène de capital-intensification à rendements décroissants est d’ailleurs empiriquement documenté : Abbad montre qu’une accumulation du stock de capital de 5,9 % par an suffisait, entre 2001 et 2007, à générer une croissance moyenne du PIB de 5,1 % 46, alors qu’entre 2008 et 2014, il a fallu porter ce rythme à 6,4 % pour n’obtenir qu’une croissance de 4,2 %. 

Le régime de croissance marocain peut ainsi être qualifié d’extensif, reposant sur l’augmentation des facteurs de production, plutôt qu’intensif, c’est-à-dire tiré par des gains de productivité globale des facteurs (PGF). Cette dégradation de l’efficience de l’investissement n’est pas dissociable des faiblesses structurelles du secteur privé domestique, qui en constituent l’un des principaux ressorts explicatifs. En effet, l’accès limité au crédit, aggravé par l’éviction exercée par le financement public, pénalise en premier lieu les PME, qui subissent par ailleurs une concurrence déloyale du secteur informel et des distorsions fiscales en leur défaveur. L’efficience de l’investissement reste faible en raison d’une spécialisation dans des secteurs à faible valeur ajoutée, d’une productivité stagnante malgré la croissance des entreprises, et d’un écosystème d’innovation sous-développé qui limite l’absorption des technologies étrangères 47. Par ailleurs, une concentration récente observée dans les dépenses d’investissement des EEP en faveur des régions les plus riches depuis 2021, pourrait être un facteur agissant sur l’efficience de l’investissement public au Maroc.

Le principal défi de l’économie marocaine réside dans la capacité de l’investissement public à générer des effets d’entraînement sur celui privé et, in fine, sur la productivité. L’expérience des années 2000 a montré que la dépendance à l’investissement public atteint ses limites en l’absence de relais et d’un engagement accru du secteur privé. Dans le contexte actuel, cette question revêt une importance particulière, où la soutenabilité du rythme de croissance actuel dépend de la capacité de cet investissement public à catalyser l’investissement privé et à générer des gains de productivité, autrement dit à jouer un rôle de complément et non de substitut à l’initiative privée. En l’absence de tels mécanismes de diffusion, la croissance serait appelée à s’ajuster vers un palier inférieur, davantage aligné sur les taux de croissance de la période pré-Covid. Bien que les statistiques officielles ne fournissent pas une ventilation précise, les estimations disponibles suggèrent que le secteur public est à l’œuvre de la moitié, et peut-être des deux tiers de l’investissement total. Cette composition pourrait peser sur la productivité, à travers trois mécanismes distincts : une faible sélectivité des projets publics, un effet d’éviction sur le crédit au secteur privé, et une présence étatique qui pourrait distordre le fonctionnement des marchés et décourager l’émergence d’acteurs privés plus productifs 48

Financement du secteur public et effet d’éviction

L’évolution du crédit bancaire au Maroc fait apparaître deux séquences principales : une expansion soutenue entre 2000 et 2007, suivie d’un ralentissement et d’une normalisation à partir de 2008. Par agent institutionnel, cette évolution n’est pas uniforme et soulève la question des ressources allouées au secteur privé, surtout en période de pression accrue sur les finances publiques et d’un possible déplacement du financement bancaire vers le secteur public.

Entre 2000 et 2007, la croissance du crédit est portée par les ménages et les sociétés non financières, la contribution du secteur public demeurant marginale. À partir de 2008, cette structure se modifie : la contribution des sociétés non financières s’érode progressivement à partir de 2011, tandis que celle du secteur public gagne en importance de manière continue. Sur la période 2020–2025, cette nouvelle configuration se consolide. La contribution du secteur public reste élevée sur l’ensemble de la période et structure la dynamique du crédit. Les sociétés non financières enregistrent un renforcement temporaire de leur contribution entre 2020 et 2023. Tandis qu’en fin de période, la contribution des ménages se redresse.

L’effet d’éviction désigne ainsi le mécanisme par lequel une expansion du financement public mobilise les ressources financières domestiques au détriment du secteur privé, affectant l’investissement et, plus largement, les conditions de financement de l’économie.

Afin de tester empiriquement la présence d’un tel effet pour le cas du Maroc, nous estimons un modèle reliant les besoins de financement du secteur public aux conditions de financement du secteur privé 49. Les données relatives au crédit bancaire, aux taux d’intérêt et aux taux des bons du Trésor proviennent de Bank Al-Maghrib, les données d’inflation du Fonds monétaire international, et les estimations de l’output gap reposent sur les données du Haut-Commissariat au Plan. Les résultats indiquent l’existence d’un effet d’éviction financière : à l’horizon de quatre trimestres, un choc de financement public entraîne une réduction de la croissance du crédit privé de 1,24 point de pourcentage (soit −0,66 unité monétaire en termes cumulés), effet qui s’amplifie à moyen terme pour atteindre 2,31 points de pourcentage à l’horizon de 12 trimestres (soit −1,23 unité monétaire).

Ces résultats sont cohérents avec la littérature empirique, qui confirme l’existence d’un effet négatif dont l’ampleur varie selon les contextes institutionnel et financier.

Empiriquement, il est difficile d’appréhender et d’analyser l’ampleur de l’effet d’éviction au regard de la complexité des mécanismes de transmission et, parfois, de l’absence de données pertinentes pour évaluer son ampleur. Toutefois, certaines approximations mettant en relation les besoins de financement du secteur public, notamment par la dette, le déficit ou les créances du système bancaire sur l’État, et les conditions de financement du secteur privé, généralement appréhendées à travers l’investissement privé, mesuré par la formation brute de capital fixe, ainsi que le crédit bancaire au secteur privé, qui constitue un canal central de financement externe dans les économies à intermédiation bancaire dominante 50.

Dans ce cadre, l’effet d’éviction pourrait passer par le bilan des banques. Une augmentation du financement public domestique conduirait à une réallocation des portefeuilles bancaires vers les titres publics, perçus comme des actifs sûrs et liquides, au détriment du crédit au secteur privé 51. Une hausse de l’exposition des banques à la dette publique est associée à une réduction de la croissance du crédit privé de l’ordre de 0,5 à 3 points de pourcentage 52. Dans les économies émergentes, une unité monétaire supplémentaire de financement public domestique peut entraîner une contraction du crédit privé comprise entre 1,00 et 1,50 unité 53.

Ces limites de la complémentarité investissement public-privé renvoient à une contrainte plus profonde : celle de la transformation structurelle inachevée de l’économie marocaine. Durant la période 2001-2023, la PGF a affiché une contribution moyenne négative de -0,3 % à la croissance, contre +0,2 % pour la moyenne des économies émergentes et en développement, un écart qui traduit des inefficiences fondamentales dans l’allocation du capital 54. Plus révélateur, encore, la main-d’œuvre libérée par l’agriculture n’est que faiblement absorbée par le secteur manufacturier, et se dirige principalement vers des activités à faible valeur ajoutée (commerce de détails, activité de réparation, services divers) dont la productivité est inférieure à celle de l’industrie et seulement légèrement supérieure à celle de l’agriculture. Ce déplacement vers le tertiaire reflète également une dynamique préoccupante : la part des secteurs non-échangeables dans la valeur ajoutée totale est passée de 63,9 % en 2000 à 67,1 % en 2023, tandis que celle des secteurs échangeables reculait de 36,1 % à 32,9 %. La majorité de ces activités sont caractérisées par une faible valeur ajoutée et une création d’emplois limitée 55. De plus, les services non-échangeables présentent de faibles liaisons intersectorielles en amont et en aval, limitant leurs effets multiplicateurs sur le reste de l’économie. Autrement dit, la transformation structurelle a peut-être bien eu lieu, mais elle reste inachevée.

Le tourisme et les technologies de l’information et de la communication (TIC) se distinguent au sein d’un tertiaire encore peu productif, invitant à repenser la transformation structurelle au-delà du seul levier manufacturier.

Le tourisme apparaît comme l’un des principaux moteurs de croissance du tertiaire échangeable : sa part dans l’emploi total est passée de 1,7 % en 2000 à 4,0 % en 2023, avec une croissance annuelle moyenne de l’emploi de 4,6 % sur la période, la plus élevée parmi les secteurs échangeables. Les TIC s’imposent quant à elles comme un vecteur complémentaire de montée en gamme : les services de programmation, de conseil informatique et de télécommunications ont contribué en moyenne à hauteur de 2,4 % et 1,6 % à la valeur ajoutée des exportations brutes sur 2010-2020, dépassant respectivement de 1,6 % et 0,7 % les moyennes observées dans les pays de l’OCDE.

Ces dynamiques suggèrent que le tourisme et les services numériques peuvent constituer des relais crédibles de transformation, à condition d’être pensés non comme de simples substituts à l’industrie, mais comme des activités exportables, intensives en emplois et porteuses de gains de productivité — à intégrer comme des relais productifs à part entière, alors que la capacité du seul levier manufacturier à absorber l’emploi et diffuser ces gains apparaît aujourd’hui plus limitée dans les économies en développement 56.

Conclusion

La montée des fragmentations géopolitiques et géoéconomiques constitue un nouveau défi pour les pays en développement, mais elle ouvre également des marges d’opportunité pour les économies capables d’attirer, d’absorber et de valoriser les flux liés à la réorganisation des chaînes de valeur. Dans un contexte de relocalisation partielle des investissements, de diversification des bases productives et de recherche de plateformes stables d’accès à plusieurs marchés, les pays jouant un rôle de connecteurs entre différents espaces économiques peuvent tirer parti des recompositions en cours. Des économies comme le Mexique, la Pologne ou le Vietnam illustrent cette aptitude, qui ne relève pas seulement de la géographie, mais aussi de la qualité des infrastructures, de la stabilité institutionnelle et de la capacité à inscrire les investissements dans un tissu productif local. 

La trajectoire récente du Maroc s’inscrit dans cette perspective. La performance observée depuis 2022, notamment le maintien d’une croissance non agricole supérieure à sa moyenne pré-pandémique, s’appuie sur des acquis importants : proximité avec les marchés européens, infrastructures logistiques, stabilité macroéconomique, consolidation de certaines filières industrielles et amélioration de l’attractivité pour les IDE. Ces éléments renforcent la fonction de connecteur du Maroc et peuvent améliorer les conditions externes de sa croissance. Mais ils ne constituent pas, à eux seuls, une stratégie de croissance. Ils doivent être compris comme un levier, dont les effets dépendront de la capacité de l’économie marocaine à transformer cette position en gains de productivité, en investissement privé et en montée en gamme productive. 

C’est précisément là que se situe l’enjeu central. Les contraintes structurelles qui freinent la montée en régime de l’économie marocaine sont bien identifiées : fonctionnement du marché du travail, qualité du système d’éducation et de formation, politique d’innovation et cadre de développement du secteur privé. Elles doivent rester au cœur de l’action publique, non seulement parce qu’elles conditionnent la libération du potentiel de croissance interne, mais aussi parce qu’elles déterminent la capacité du Maroc à bénéficier pleinement de son nouveau positionnement dans les chaînes de valeur. La connectivité externe et les réformes internes sont donc complémentaires : la première ouvre des opportunités, les secondes permettent de les convertir en croissance durable.

L’article La stratégie de l’État connecteur est en train de faire gagner le Maroc est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

29.06.2026 à 15:00

L’Europe marche comme un somnambule vers le nouveau choc chinois

Louis Puel

Les conséquences de la stratégie du parti sur le modèle industriel européen sont tout simplement trop massives pour continuer à faire semblant.

L’article L’Europe marche comme un somnambule vers le nouveau choc chinois est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6198 mots)

Sander Tordoir est un économiste néerlandais. Ancien de la Banque centrale européenne, il travaille au Centre pour la réforme européenne, un think tank britannique de premier plan. Avec Brad Setser, il est l’auteur d’une des études les plus influentes du moment sur l’impact de l’économie chinoise sur l’économie européenne et sur les contradictions de la politique allemande 57. Il s’explique en exclusivité dans une conversation avec son autre coauteur, Shahin Vallée 58.

Si vous souhaitez recevoir ce qu’on ne lit nulle part ailleurs (avant de le voir repris un peu partout), pensez à vous abonner à la revue.

Volkswagen procède à des plans sociaux massifs et les dernières données montrent que l’excédent commercial de la Chine vis-à-vis de l’Allemagne a de nouveau augmenté de plus de 31,5 % par rapport à mai 2025. Quelle est l’origine de ce « deuxième choc chinois » qui risque de disloquer l’industrie européenne ? 

Depuis l’éclatement de la bulle immobilière, qui a plus ou moins coïncidé avec la pandémie au début de la décennie, la Chine a refusé de stimuler la consommation intérieure, qui y est depuis longtemps très faible. Cette faiblesse a été masquée par l’accélération des investissements immobiliers dans les années 2010, associée à une politique industrielle de grande envergure, notamment à travers la stratégie Made in China 2025, mais aussi par des programmes de moindre envergure comme 10 000 petits géants, qui vise spécifiquement à supplanter, reproduire puis dépasser sur les marchés mondiaux les champions industriels de taille moyenne allemands et, au-delà de l’Allemagne, européens.

Il en a résulté une offre en constante expansion dans l’économie chinoise que sa propre demande ne peut absorber, ce qui a entraîné une explosion des exportations sans augmentation proportionnelle des importations. Pour donner quelques chiffres : les subventions industrielles chinoises sont estimées à environ 4,4 % du PIB par an, soit 800 milliards de dollars. La consommation chinoise représente moins de 40 % du PIB ; en volume, les exportations ont augmenté de plus de 40 % au cours des cinq dernières années, tandis que les importations sont restées pratiquement stables. Si l’on exclut les semi-conducteurs, celles-ci sont en baisse en dollars. Il en résulte pour les partenaires commerciaux une surabondance de l’offre chinoise à des prix très bas et une pression à la désindustrialisation prématurée.

Les derniers chiffres de la balance commerciale chinoise pour le mois de mai publiés cette semaine sont alarmants : le surplus chinois avec l’Allemagne a augmenté de 31 % par rapport à l’année dernière, de 50.8 % vis à vis de l’Autriche, de 45.6 %, par rapport au Portugal et de 24 % par rapport à la Pologne. Pour l’UE, il s’agit d’une augmentation de 15 %. C’est une dynamique inédite. 

Pourquoi l’Europe serait-elle particulièrement concernée par ce deuxième choc chinois ? 

L’Europe n’est pas la seule à être touchée. Les États-Unis l’ont été également, alors même qu’ils disposent de marchés de capitaux dynamiques et d’un secteur technologique puissant.

Les industries assaillies par une concurrence chinoise soutenue par des subventions publiques massives — et favorisée par une monnaie sous-évaluée — cessent d’innover ; ainsi, l’Europe et les États-Unis ont manqué vingt ans d’innovation dans les procédés de raffinage des terres rares après la disparition de cette industrie sur leur sol par exemple et elles se retrouvent entièrement dépendantes de chaînes de valeurs dominées par la Chine. 

Est-ce un problème autant économique que géopolitique ?

Absolument. Et il est important de comprendre qu’il ne s’agit plus d’une domination dans certains secteurs spécifiques, mais d’une domination généralisée. Nous devons considérer aujourd’hui que Pékin ne croit plus au commerce comme un échange réciproque, ni à la théorie des avantages comparatifs qui sous-tend toute l’idée du commerce international et du libre échange. 

Et c’est parce que l’Allemagne est le premier exportateur européen qu’elle est donc singulièrement touchée ?

La montée en gamme des exportations chinoises impacte en premier lieu, le moteur industriel de l’Europe. L’Allemagne a perdu 3 % de son PIB en exportations nettes depuis 2023. En raison de la nouvelle composition sectorielle de la nouvelle économie chinoise, l’Europe est particulièrement touchée.

Est-ce également le cas pour d’autres régions du monde ? 

Ce choc touche de nombreux autres pays à travers le monde, dont les pays en développement qui peinent à s’implanter dans les industries manufacturières d’entrée de gamme. Alors même qu’elle remonte la chaîne de valeur vers les secteurs de l’automobile, des machines, de la chimie ou de la construction aéronautique, la Chine n’a pas encore montré la moindre volonté de renoncer à la production d’électronique grand public bas de gamme, aux textiles ou à d’autres industries. Cette distorsion est mondiale et touche donc tous les partenaires commerciaux.

Vous parliez de l’effondrement de la consommation intérieure chinoise, qui s’explique en partie par l’éclatement de la bulle immobilière. La population chinoise elle-même n’est-elle pas l’une des premières victimes de ce choc ? Un article de la revue s’interrogeait récemment en ce sens : la Chine peut-elle survivre au siècle chinois ? 

Il est en effet frappant de constater que la Chine a fait très peu de choses pour stimuler sa propre croissance. Bien qu’il s’agisse en principe d’un régime communiste attaché à la stabilité interne et d’un objectif annoncé. Le gouvernement s’est montré à maintes reprises réticent à renforcer les filets de sécurité et transferts sociaux, que ce soit par un système de santé plus abordable et plus largement accessible, ou par un meilleur système de retraite, ou d’assurance chômage. Ceci conduit les ménages chinois à sur-épargner. Il s’agit là d’un défi de longue date que la Chine a longtemps négligé. 

La croissance tirée par l’immobilier des années 2010 a permis de masquer cette faiblesse structurelle plus qu’à l’atténuer réellement. 

La Chine a fait le choix de s’appuyer sur ses exportations pour soutenir sa croissance. Pour une économie de cette taille — la première du monde en parité de pouvoir d’achat —, c’est assez exceptionnel que la croissance soit si fortement tirée par les exportations. C’est une situation que l’on observe pour des économies moins avancées ou les exportateurs de matières premières. 

Les mesures annoncées dans le prochain plan quinquennal ne semblent pas aller à l’encontre de cette logique. 

En effet. La Chine prévoit même d’élargir son offre grâce à des politiques industrielles dont l’objectif est clair : se passer de ce qui est encore importé de l’Union européenne, notamment les semi-conducteurs, les machines pour semi-conducteurs et les turbines haut de gamme. 

La France est particulièrement visée : la Chine souhaite réduire sa dépendance aux avions européens et aux composants produits par Airbus, au profit d’une production chinoise, qu’elle compte ensuite exporter sur les marchés mondiaux. Cette perspective a de quoi inquiéter. 

« Nous devons considérer aujourd’hui que Pékin ne croit plus au commerce comme un échange réciproque, ni à la théorie des avantages comparatifs qui sous-tend toute l’idée du commerce international et du libre-échange. » — Sander Tordoir

N’y a-t-il vraiment aucune volonté de réforme ?

Aucun signal politique ne laisse entendre que la Chine serait disposée à engager une réforme en profondeur de sa politique économique. La révision du système du hukou, qui limite la capacité des citoyens chinois à se déplacer d’une région à l’autre pour trouver un emploi, est certes très symbolique pour l’économie politique chinoise, mais elle est soumise à des contraintes telles que la mobilité est autorisée uniquement vers les villes de deuxième et troisième rang, ce qui limitera considérablement ses effets.

Le Parti ne semble pas non plus disposé à réévaluer la monnaie chinoise, le renminbi, qui est aujourd’hui, selon la plupart des indicateurs, largement sous-évaluée. Comment expliquer ce choix ? 

Le chancelier allemand, Friedrich Merz, a souligné à juste titre, lors du G7 et au Conseil européen, que cette monnaie pourrait être sous-évaluée jusqu’à 30 %. La présidente de la BCE a confirmé cette analyse en citant des travaux du FMI.

La politique de change de la Chine est connue pour être une variable de politique économique gérée par le système bancaire sous l’égide de la Banque Populaire de Chine. Une Chine affichant un excédent de deux mille milliards de dollars dans le secteur des produits manufacturés et un excédent commercial global de 1,200 milliards de dollars devrait en principe connaître une appréciation non négligeable de sa monnaie, ce que nous ne constatons pas. 

Dans l’ensemble, le signal est malheureusement que Xi Jinping ne croit ni à la construction d’un État-providence, ni à un ensemble de politiques qui amélioreraient le pouvoir d’achat et la consommation du peuple chinois et il ne semble pas y avoir de véritable volonté de laisser le taux de change s’apprécier même s’il est notable que le RMB s’apprécie très doucement depuis avril 2025. Ce n’est pas un hasard, c’est un geste chinois d’apaisement envers les États-Unis. 

Il semble pourtant que les Européens soient de plus en plus sensibilisés aux effets de ce choc. Le G7 en a fait un sujet de débat à l’initiative de la présidence française, qui l’avait inscrit à son agenda comme une priorité. Peut-on espérer voir une évolution des politiques européennes en la matière ? 

Le rôle de la présidence française du G7 à ce sujet a été décisif : c’est à elle qu’on doit une première tentative de freiner l’explosion des excédents chinois et de répondre aux risques d’une désindustrialisation prématurée que la Chine impose à l’Europe et à d’autres pays à travers le monde. 

Il existe actuellement un projet de loi européen appelé Industrial Accelerator Act (IAA), qui introduit un certain nombre d’exigences en matière de contenu local et un contrôle des investissements directs étrangers (IDE) afin de résister à la pression chinoise sur les chaînes d’approvisionnement européennes et de garantir que des segments importants des technologies propres et de l’industrie de base en Europe restent sur le continent. Ce sont des bougés intellectuels importants pour l’Europe, mais il reste à voir s’ils seront suivis d’effets.

Ce type d’initiatives n’est pas sans rappeler le protectionnisme chinois lui-même : la Chine a toujours privilégié les préférences locales dans sa politique industrielle.

Il est clair que la Chine exige depuis longtemps des entreprises étrangères qu’elles s’engagent dans des coentreprises avec des sociétés chinoises, comme condition d’accès au marché. L’Industrial Accelerator Act proposé par l’Union est un dispositif de même nature. Malheureusement, Pékin n’y a pas répondu par une attitude très constructive. La Chine continue de répondre par une rhétorique très agressive plutôt que de considérer les préoccupations de l’Europe comme légitimes et d’essayer de parvenir à un accord.

« Si l’Europe s’en tient à une approche exclusivement diplomatique, une grande partie de la production européenne dans l’automobile, les machines pour les technologies propres et les produits chimiques sera délocalisée en Chine. » — Sander Tordoir

La voie diplomatique offre-t-elle donc encore des solutions crédibles ? 

L’Europe peut véritablement affirmer qu’elle a tenté à plusieurs reprises de résoudre ces tensions commerciales avec la Chine par la voie diplomatique, et que ces efforts ont échoué. 

La question est maintenant de savoir si l’Europe est prête à agir en conséquence. L’Europe a en effet des raisons légitimes de tenter de protéger son marché intérieur, sur lequel elle exerce un contrôle — un très vaste marché de 450 millions de consommateurs — contre certaines distorsions de la concurrence provoquées par la Chine.

Le chancelier allemand a certes mis en avant la sous-évaluation de la monnaie chinoise comme la principale distorsion macroéconomique, ce qui est économiquement justifié. Mais il est également révélateur, selon moi, qu’il estime qu’une solution diplomatique soit encore possible. Je ne suis pas convaincu que la Chine réévaluera sa monnaie à moins que l’Europe ne mette non pas seulement une carotte sur la table, sous la forme d’un accès continu au marché européen, mais aussi une menace crédible, sous la forme d’un accès restreint à ce même marché. Hélas, je ne suis pas certain que l’Europe soit réellement disposée à déployer ce type d’outils pour le moment, alors même qu’ils me paraissent nécessaires pour parvenir à un accord négocié définitif.

Quelles seraient les conséquences concrètes d’une inaction politique de la part de l’Europe ?

Si l’Europe s’en tient à une approche exclusivement diplomatique, assortie d’un peu de politique industrielle et d’un ensemble d’instruments de défense commerciale très dispersés et fragmentaires, on aboutira alors à un véritable déséquilibre dans lequel une grande partie de la production européenne dans les secteurs de l’automobile, des machines pour les technologies propres et des produits chimiques sera délocalisée en Chine. C’est la trajectoire vers laquelle tendent toutes les données disponibles.

Un certain courant de pensée au sein du débat européen suggère que l’UE devrait céder à la Chine ses secteurs clés de l’ingénierie — la construction de machines et l’automobile — pour se tourner vers de « nouveaux secteurs plus innovants ». Outre les conséquences désastreuses qu’une telle décision aurait pour les 30 millions de travailleurs européens du secteur manufacturier, je ne suis pas convaincu que l’on puisse dissocier l’innovation de la production.

Cette vision témoigne également d’une méconnaissance de l’économie européenne, tant dans sa réalité actuelle que dans son histoire. Les technologies de l’information et l’industrie manufacturière ont généré les plus fortes hausses de productivité en Europe. Pourtant, le débat se résume souvent à une fausse dichotomie entre start-ups de haute technologie ou soutien aux secteurs établis des secteurs de moyenne technologie — pharmacie, automobile, technologies propres, aéronautique et machines-outils.

C’est absurde, ces secteurs de technologie intermédiaire sont vitaux, productifs et innovants. Les exportations du secteur aérospatial dépassent les 100 milliards d’euros par an. Les exportations de technologies propres représentent 4 % du PIB allemand. L’idée selon laquelle seules les entreprises soutenues par du capital-risque sont vectrices d’innovation méconnaît le fonctionnement des écosystèmes. Même Tesla a largement bénéficié de subventions américaines.

Souvent, l’ancien donne naissance au nouveau. On oublie souvent l’histoire économique et industrielle à la faveur de mythes construits sur des mirages : ASML est issue de Philips, entreprise qui fabriquait à l’origine des ampoules ; Airbus est née du regroupement de champions nationaux de l’aérospatiale. Siemens a contribué à bâtir la base industrielle allemande dans le domaine des technologies propres.

ASML en est l’exemple le plus frappant. C’est la première entreprise européenne de semi-conducteurs, mais elle est née du déclin progressif de Philips dans le sud des Pays-Bas, dont les effectifs sont passés d’environ 400 000 à moins de 100 000 personnes. L’essentiel était que les composantes clés de l’écosystème sous-jacent — notamment l’optique, la construction de machines et les semi-conducteurs — demeurent à proximité immédiate les unes des autres. Ces compétences n’ont pas été laissées à l’abandon ; on leur a laissé le temps de se recombiner et de se réinventer, favorisant ainsi l’émergence d’un nouveau pôle mondial d’excellence dans le domaine des équipements pour semi-conducteurs. Fait crucial, les autorités néerlandaises qui sont en principe très opposées à la politique industrielle ont en réalité soutenu ce processus en prenant en charge environ la moitié du budget de R&D d’ASML durant ses premières décennies d’existence.

Votre stratégie consiste à intensifier la pression sur la Chine, éventuellement par une politique de tarifs douaniers, pour espérer désamorcer un accord négocié. Mais cette tactique n’a pas exactement fonctionné avec les États-Unis depuis avril 2025. On l’a vu, la Chine détient l’avantage. Est-il vraiment possible de parvenir au rééquilibrage souhaité par la menace ? Sa position dominante dans des chaînes d’approvisionnement cruciales pour l’Europe, des semi-conducteurs à l’automobile, ne pourrait-elle pas rapidement nous acculer ? 

J’ai bien conscience que l’Europe est confrontée à un dilemme difficile. Mais, si les dirigeants européens estiment que l’Europe n’est plus en mesure de fixer les règles et les limites de son propre marché, l’Union n’aura-t-elle pas déjà capitulé et renoncé à sa propre souveraineté ? Ce sera l’aveu que l’Europe n’a d’autre choix que d’accepter que la Chine puisse imposer une dépendance toujours plus grande vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises, en s’appuyant sur la dépendance existante. C’est une perspective plutôt sombre.

Heureusement, tous les dirigeants européens ne partagent pas ce point de vue. Par exemple, le Premier ministre belge Bart De Wever a explicitement évoqué le fait qu’il pourrait valoir la peine d’accepter quelques sacrifices à court terme afin d’obtenir des gains à long terme, sous la forme d’une protection de la base industrielle européenne et du maintien d’un certain degré de souveraineté industrielle. 

Il faut bien comprendre que nous ne sommes plus dans un monde où la Chine se contente de croître : elle réduit activement ses importations, tandis qu’elle est en passe d’atteindre une part de 40 % de la production manufacturière mondiale, voire 50 % à long terme. Il est évident que ce pourcentage, dans certaines chaînes d’approvisionnement, sera bien plus élevé, de l’ordre de 80, voire 100 % de l’offre. 

Et si telle est la donne, alors le moment d’agir, c’est aujourd’hui, pas demain. 

Au moyen de quels leviers ? 

L’Europe dispose encore d’un certain nombre de chaînes d’approvisionnement pour lesquelles la Chine a besoin de l’Union. Cela inclut les équipements pour semi-conducteurs au sein du pôle développé par la société néerlandaise ASML, qui compte des centaines, voire des milliers de fournisseurs européens. La Chine dépend également toujours des moteurs et des pièces d’avion européens. Elle dépend également toujours des turbines à gaz les plus à la pointe. Certaines de ces chaînes de valeur industrielles sous-jacentes sont très importantes pour l’essor de l’IA, qui nécessite des équipements pour semi-conducteurs et de l’énergie. L’Europe dispose bel et bien d’atouts et de leviers si la Chine venait à déclencher immédiatement une guerre des chaînes d’approvisionnement. 

« Si les dirigeants européens estiment que l’Europe n’est plus en mesure de fixer les règles et les limites de son propre marché, l’Union aura déjà capitulé et renoncé à sa propre souveraineté. » — Sander Tordoir

La souveraineté de nos chaînes d’approvisionnement passe-t-elle par leur rapatriement ? 

En effet, l’Europe a désespérément besoin d’accélérer ses efforts pour rapatrier (« onshoring ») ou délocaliser vers des pays amis (« friendshoring ») plusieurs chaînes d’approvisionnement extrêmement vulnérables à la coercition chinoise. Cela inclut le raffinage et l’extraction des terres rares, dont une grande partie se faisait encore en Europe jusqu’en 1990. Ce rapatriement concerne en premier lieu l’Allemagne et les Pays-Bas, qui avaient délocalisé en Chine leurs activités de test et de conditionnement des puces de Nexperia. Ce n’est pas le maillon le plus haut de gamme de la chaîne de valeur, mais il s’agit d’une vulnérabilité. Dans le domaine pharmaceutique, nous devons également lever la dépendance de l’Europe vis-à-vis des précurseurs chimiques utilisés dans toute une série de médicaments, ce qu’on appelle les « principes actifs pharmaceutiques ».

Le véritable nearshoring européen ne devrait-il pas commencer par notre voisinage ? Autrement dit, faut-il rapatrier les chaînes de valeur vers l’Europe de l’Est et la Méditerranée hors Union pour reconstruire une stratégie géoéconomique européenne ? 

Il existe toute une série de secteurs qui se sont révélés être des leviers de coercition économique, mais qui relèvent d’une industrie manufacturière à faible valeur ajoutée, difficile à implanter de manière rentable au sein de l’Union, comme le raffinage des terres rares, le conditionnement et les tests de puces électroniques, ou encore la production de principes actifs pharmaceutiques. L’échelle continentale élargie offre des opportunités pour délocaliser ces activités à proximité.

Il pourrait également être judicieux de produire des pièces automobiles et des intrants industriels à proximité de l’Union. Bâtir des partenariats dans la région peut aider à résoudre ce casse-tête, mais l’Union devrait réussir à faire respecter les règles d’origine afin de s’assurer que celles-ci ne deviennent pas des failles permettant à des composants chinois intégrés de pénétrer le marché européen. 

Il y a là une ironie plus large. L’Europe cherche en effet de toute urgence à diversifier ses échanges commerciaux par rapport à la Chine et aux États-Unis, alors que ces deux puissances bafouent les règles et faussent les conditions de concurrence. Mais en faisant cela, elle conclut une série d’accords de libre-échange avec des pays lointains qui généreront relativement peu de valeur ajoutée. Les bénéfices les plus importants pourraient provenir d’un rapprochement avec de grandes économies proches. Notamment le Royaume-Uni, la Turquie et l’Ukraine — si la paix revient et que Kiev entrevoit une voie vers l’Union européenne, cette dernière pourrait devenir l’une des économies à la croissance la plus rapide au monde.

À quel coût pourrait s’opérer ce rapatriement ? 

L’Europe devra consacrer un peu de fonds publics à la construction de son propre marché. Le coût global reste dans des limites raisonnables. L’Agence internationale de l’énergie estime qu’il faudrait 60 milliards de dollars pour ramener en Occident – aux États-Unis, dans l’Union européenne et chez ses alliés – le raffinage des terres rares, leur extraction et la production d’aimants permanents à base de terres rares, qui constituent le principal produit intermédiaire issu de ce secteur. 60 milliards de dollars, c’est un chiffre considérable. Ce n’est toutefois pas un chiffre insurmontable ; cela représente seulement 0,3 % du PIB de l’Union, d’autant plus que sa part ne couvrirait pas l’entièreté de la somme, puisqu’elle concerne également les États-Unis. 

Bien sûr, cela nécessite de prendre des risques, d’investir dans des entreprises et de mettre en place des prix planchers et des obligations minimales, par exemple pour nos entreprises de défense, afin qu’elles achètent des produits à base de terres rares fabriqués en Europe.

Quel est le risque de rétorsion ? 

Une rétorsion rapide de la Chine est possible mais aurait un coût également pour la Chine, car elle nuirait certainement à sa réputation auprès d’une grande partie de l’élite politique et de l’opinion publique européennes, alors qu’en réalité, l’Europe reste intéressée par les échanges commerciaux avec la Chine et par des investissements réciproques, mais recherche un partenariat plus équilibré plutôt qu’un partenariat extrêmement déséquilibré et préjudiciable à la croissance européenne et au bien-être industriel. Par conséquent, il n’est pas certain que la Chine réagirait à un recours plus large aux restrictions européennes à l’importation dans les secteurs de l’automobile, des produits chimiques et de la construction mécanique par un blocage total de ses terres rares. 

Cette volonté active d’un partenariat équilibré avec la Chine est-elle ce qui distingue l’Europe des États-Unis, bien plus belliqueux en apparence ? 

C’est en effet ce qui explique pourquoi les États-Unis ont été largement affaiblis par leur croisade anti-chinoise. Sous le premier mandat de Trump comme sous la présidence de Biden, les Américains ont réussi, dans une certaine mesure, à réduire la dépendance bilatérale des États-Unis vis-à-vis de la Chine. Sous le premier mandat de Trump, le ministre américain du Commerce, Lighthizer, a mené une guerre commerciale qui visait spécifiquement la Chine, non sans efficacité. Mais, lors de son second mandat, Trump a déclaré la guerre commerciale au monde entier. C’est ce manque de vision qui a beaucoup fait perdre aux États-Unis. 

Si l’Union européenne a clairement manifesté ses inquiétudes concernant ses relations commerciales avec la Chine, elle cherche dans le même temps à approfondir ses liens commerciaux avec tous les autres acteurs. En d’autres termes, les Européens ne souhaitent en aucun cas voir s’étendre les conflits commerciaux. L’Europe, en développant une politique commerciale spécifiquement adressée à la Chine, pourrait avoir bien plus de marge de manœuvre et donc atténuer le risque d’une riposte chinoise violente. 

L’Industrial Accelerator Act (IAA) pourrait jeter les bases de ce qui s’apparente à une véritable politique industrielle européenne. Pensez-vous que l’Europe s’engage dans cette voie ?

Il est difficile de répondre à cette question avec certitude à ce stade. L’IAA est, sans conteste, une innovation majeure : c’est la première fois que l’Union impose à tous les États membres l’obligation d’élaborer leurs exigences en matière de contenu local et leurs politiques industrielles de la même manière. Jusqu’à présent, l’Union laissait aux États membres une plus grande marge de manœuvre pour octroyer des aides d’État dans des secteurs stratégiquement importants, mais il n’y avait aucune harmonisation au sein du bloc. L’Union se fragmentait sous le coup d’injonctions nationalistes : « Achetez allemand », « Achetez français » ou « Achetez suédois », ce n’était pas « Achetez européen ». Cela empêchait l’Europe de rivaliser véritablement avec la Chine et les États-Unis. La seule façon d’y parvenir est maintenant d’harmoniser les politiques. 

Néanmoins, il ne faudrait pas être idéaliste : l’Union dispose d’un budget très modeste, représentant environ 1 % de son PIB, dévolu aux programmes industriels existants. Les fonds devront donc toujours provenir des États membres, même si les dépenses publiques européennes représentent généralement plus de 40 % du PIB. Le nœud du problème consiste à s’assurer que tous les États membres mettent en œuvre leurs politiques de manière cohérente entre elles et qu’elles soient ouvertes aux entreprises des autres États membres, afin qu’il y ait une concurrence au sein du marché européen, même si ces politiques établissent des conditions de concurrence équitables vis-à-vis de la Chine. L’IAA ouvre en principe cette voie, mais il n’est pas exempt de défauts. 

« Il faut bien comprendre que nous ne sommes plus dans un monde où la Chine se contente de croître : elle réduit activement ses importations, tandis qu’elle est en passe d’atteindre 40 % de la production manufacturière mondiale, voire 50 % à long terme. » — Sander Tordoir

Lesquels ? 

La première faiblesse est une faille dans les exigences relatives aux marchés publics : une entreprise issue d’un pays qui n’est pas considéré comme un partenaire de confiance au regard de la définition de l’Union peut tout de même remporter un marché public si elle propose une offre 25 à 30 % moins chère que la meilleure alternative. Dans un contexte où la seule sous-évaluation de la monnaie chinoise est de cet ordre de grandeur, il s’agit d’une faille qui compromettrait l’ensemble de la législation. 

Le deuxième problème est que, dans sa version actuelle, l’IAA prévoit que pour les règles de contenu local, le fameux « made in Europe », l’ensemble des 76 partenaires des accords de libre-échange de l’Europe soient inclus, ce qui me semble être une définition trop large de nature à diluer complètement les effets de cette préférence locale. 

Sur ces deux aspects, il me semble indispensable que la loi soit renforcée pendant le processus législatif.

On peut l’espérer, mais pour le moment, il semble que la bataille intellectuelle opposant le « made in Europe » au « made with Europe » ait tourné à l’avantage de ce dernier.

Je pense que l’objectif consistant à évoluer vers un monde où l’on opte pour le « made with Europe » est le bon. L’Europe devrait en effet rechercher une forme de souveraineté économique en réseau, dans laquelle nous partageons nos chaînes d’approvisionnement avec des alliés et des amis en qui nous avons confiance, afin de ne pas utiliser notre interdépendance pour nous contraindre mutuellement. C’est un objectif raisonnable à long terme, mais l’Union ne doit pas faire preuve de naïveté. Intégrer tous ses partenaires de libre-échange dans ses programmes de politique industrielle est une approche trop optimiste, qui sape l’autonomie stratégique du réseau. J’ai le sentiment que le débat « made in Europe/made with Europe » constitue une ligne de fracture avant tout franco-allemande. La France prône une approche initiale plus stricte, selon laquelle le label « Made in Europe » ne s’appliquerait qu’à l’UE-27 et peut-être à une poignée d’autres pays. Les Allemands estiment quant à eux que le label « Made in Europe » devrait immédiatement englober la majeure partie du globe. Les deux parties devront négocier de manière à ce que les objectifs à court et à long terme soient définis plus clairement.

L’Europe devrait également user de son influence et n’accorder ses mesures d’incitation en matière de politique industrielle qu’aux pays qui nous ouvrent leurs marchés publics et leurs programmes de subventions. On ne peut pas renoncer au principe de réciprocité. Ma préférence personnelle serait de commencer par une définition plus stricte, puis de l’assouplir progressivement pour inclure des partenaires commerciaux tels que le Japon, la Corée du Sud, le Royaume-Uni ou même la Turquie, plutôt que de partir d’une approche trop ouverte qui suppose la réciprocité alors qu’on sait qu’elle n’existe pas.

L’article L’Europe marche comme un somnambule vers le nouveau choc chinois est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

25.06.2026 à 16:18

Pourquoi les Chinois ne dépensent pas ?

Louis Puel

Une enquête à hauteur de citoyen, signée par l’un des meilleurs sociologues spécialistes de la Chine.

L’article Pourquoi les Chinois ne dépensent pas ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5575 mots)

L’ennemi qui nous désigne, nouveau volume papier du Grand Continent est désormais disponible chez Gallimard. Dirigé par Giuliano Da Empoli, vous pouvez le découvrir ici — si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir, pensez à vous abonner à la revue

Dès le début des années 2010 en Chine, des journalistes, des figures académiques et des personnalités politiques parlaient avec emphase d’une nouvelle stratégie économique : faire de la consommation domestique le moteur de la croissance nationale, au détriment des exportations et de l’investissement. Aujourd’hui, malgré des taux officiels de croissance de 5 % en moyenne, la consommation reste atone. Les autorités doivent même soutenir financièrement les ménages pour qu’ils achètent des appareils électroménagers, des produits numériques, des voitures électriques, voire des appartements. En 2024, la consommation des ménages atteignait 40 % du PIB contre 68 % aux États-Unis et 53 % en France. Cette situation contraste avec l’abondance qui règne en Chine, où la société de consommation est bien une réalité. En rupture avec la période socialiste, consommer est devenu une activité procurant du plaisir, assurant un statut social et permettant de garantir la puissance et la richesse du pays. Mais les Chinois sont très attentifs à leurs dépenses. Ils vont moins au restaurant et voyagent de manière plus ponctuelle, surtout à l’étranger. Pour comprendre ce clivage, une des façons de procéder est de partir de l’expérience des citoyens chinois et de leur point de vue. Quelles sont les difficultés et les mutations sociales qui expliquent cette attitude frileuse, alors que tout semble réuni pour que la consommation devienne un moteur, si ce n’est le moteur, de la croissance ?

Involution et anxiété, ou le rêve chinois en berne

Pour connaître les opinions des Chinois, il faut se pencher sur les réseaux sociaux. C’est l’un des rares espaces où il est possible d’exprimer son opinion publiquement 59. La censure, qui intervient souvent a posteriori, notamment parce que les publications en ligne permettent aussi aux autorités de prendre le pouls de l’opinion publique, peut être contournée de mille façons différentes 60. Les réseaux sociaux donnent un aperçu de la façon dont la population, et en particulier la population urbaine, perçoit la société et sa place au sein de celle-ci. La crise de la consommation n’échappe pas à la règle et deux mots à la mode servent de révélateurs : « neijuan » (involution) et « jiaolü » (anxiété). Ces deux termes sont particulièrement présents dans les discours et les expériences des jeunes Chinois, mais aussi, par contrecoup, dans le vécu de la génération précédente, celle de leurs parents. 

L’involution, le contraire d’évolution, évoque une situation dans laquelle « tout faire bien » (en matière d’études, de responsabilité sociale, d’épargne) et « se donner à fond » en toute occasion ne suffit plus pour accéder à une position sociale avantageuse ou pour se maintenir dans la classe moyenne. Alors, à quoi bon ? Plutôt que de travailler d’arrache-pied sans satisfaction majeure et de « perdre sa vie à la gagner », ne serait-il pas préférable de donner beaucoup moins d’importance au travail, à l’argent et à la consommation ?

L’anxiété est, en partie, la conséquence de l’involution. Elle touche tous les jeunes. Quel est le sens de la vie si le rêve chinois – appartenir à la classe moyenne – que la génération précédente a réalisé pour elle-même n’est plus accessible ? Cette jeunesse diplômée, voire surdiplômée, rencontre de grandes difficultés sur le marché du travail. À la différence de leurs parents, les jeunes ne trouvent pas facilement d’emploi et, lorsqu’ils en trouvent un, ils constatent que le niveau du salaire du premier emploi ne cesse de baisser et de se rapprocher de celui des non-diplômés. L’économie ne semble plus en mesure de générer des emplois à la hauteur de l’explosion de l’enseignement supérieur, qui a débuté au tournant du siècle. Le taux officiel de chômage des jeunes s’établit à un peu plus de 16 %, mais la plupart des observateurs l’estiment à 25 ou 30 % (hors étudiants), sans prendre en compte la plupart des jeunes migrants qui occupent souvent des emplois temporaires, et échappent ainsi aux statistiques. Les licenciements et les baisses de salaire se multiplient. L’essor de l’intelligence artificielle n’améliore pas la situation. Il n’est pas rare de rencontrer des jeunes fraîchement remplacés par la technologie. Tous ces phénomènes ne sont pas nouveaux : ils ont commencé au milieu des années 2010, mais ils ont pris une ampleur considérable depuis la fin de la pandémie de Covid-19 61. Le succès spectaculaire des concours pour entrer dans la fonction publique témoigne de cette crise de l’emploi. Devenir fonctionnaire, c’est la garantie d’un emploi à vie, d’un salaire correct et d’une retraite assurée.

L’impossible accès à la classe moyenne

À ces difficultés s’ajoute la faiblesse endémique des dépenses publiques dans certains domaines. Certes, la Chine compte plus des deux tiers des lignes à grande vitesse dans le monde. Le développement des systèmes de métro a été fulgurant et le réseau routier a été considérablement modernisé. À la base de la société, le shequ, (la communauté ou le quartier), se trouve un ensemble d’institutions qui permettent de régler les problèmes de la vie quotidienne des résidents urbains. Il s’agit de montrer que les institutions « servent le peuple » (wei renmin fuwu).

En revanche, les systèmes de protection sociale restent rudimentaires. Malgré une croissance régulière, les dépenses de ces derniers n’atteignaient que 7,7 % du PIB en 2023, contre 21 % en moyenne pour la zone OCDE et de l’ordre de 30 % pour la France. Pour une grande partie de la classe moyenne, la couverture santé reste limitée. Elle ne couvre qu’une partie des dépenses, dont le coût augmente chaque année, y compris pour les maladies graves. Les dépenses médicales pour les enfants sont souvent à la charge des parents car non garanties par leur couverture santé. L’éducation constitue également une charge importante pour le budget familial. Il n’y a souvent qu’un enfant par foyer, mais le coût des activités extrascolaires s’ajoute aux frais de scolarité. Les études à l’étranger représentent aussi une dépense considérable pour les parents. Enfin, l’accès à la propriété, signe clef de la réussite sociale, est devenu de moins en moins assuré. La baisse du prix de l’immobilier – de 17 % entre 2021 et 2025 avec des pointes à près de 40 % dans certaines grandes villes – facilite en principe l’achat d’un appartement, mais elle est loin de compenser les conséquences de la crise de l’emploi. La baisse du niveau des revenus et l’augmentation ou le maintien à un niveau élevé des dépenses sociales personnelles ne sont évidemment pas sans rapport avec la baisse drastique du taux de natalité. Avoir deux enfants constitue aujourd’hui un signe de richesse en Chine. Notons aussi que les ménages sont de plus en plus endettés, notamment les plus modestes, ce qui limite d’autant les marges de manœuvre financières en faveur de la consommation.

Sans pour autant faire leur entrée dans la classe moyenne, les travailleurs migrants, issus des campagnes, parvenaient par le passé à améliorer leurs conditions de vie : l’abnégation et l’acceptation de conditions de travail souvent déplorables pouvaient porter leurs fruits. Aujourd’hui cependant, la deuxième et la troisième génération de jeunes migrants – dont une large proportion a été élevée en ville – voient de plus en plus s’éloigner ce rêve de la moyennisation pour tous. Les délocalisations d’entreprises, étrangères et chinoises, la surproduction, les politiques de ségrégation cristallisent chez eux une prise de conscience assez sombre : contrairement à leurs parents, « ils n’y arriveront pas ». Paradoxalement, dans le même temps, les gouvernements locaux ont assoupli leur politique d’accueil des travailleurs migrants, pour une catégorie en particulier. Un système à points s’est généralisé dans beaucoup de villes chinoises : au regard d’un certain nombre de critères – niveau d’étude, nature du travail, achat d’un appartement, années de cotisation sociale, par exemple – vous pouvez ou non obtenir un statut de pleine résidence urbaine. Il existe donc au moins deux catégories de migrants : ceux qui méritent de devenir résidents parce qu’ils sont de bons consommateurs, et donc des citoyens utiles, et ceux qui ne le sont pas. Soulignons néanmoins que cette entrée sélective dans la classe moyenne ne semble pas avoir un impact majeur sur le niveau de consommation. 

Une jeunesse frappée d’épuisement

Comment la jeunesse répond-elle à l’anxiété ? Cela dépend de la situation sociale. Ceux qui ont la chance d’avoir des parents suffisamment aisés peuvent attendre de trouver un travail convenable ou d’accepter un travail intéressant, mais mal rémunéré. D’autres partent dans une ville dont le niveau de vie est beaucoup plus bas, ce qui leur permet d’acheter un appartement bon marché, le plus souvent grâce à l’aide de leurs parents, et de vivre du e-commerce et de petits boulots. Mais bien d’autres peinent à subvenir à leurs besoins. 20 à 25 % des 12 à 15 millions de livreurs en scooters électriques sont diplômés du supérieur. Quant aux jeunes qui vivent dans des villes tout en étant pauvres, c’est-à-dire les enfants des résidents officiels des grandes villes qui n’ont pas pu ou su profiter des opportunités de mobilité sociale ascendante (souvent 20 % de l’ensemble des résidents), ils doivent compter sur les dispositifs d’aides sociales mis en place par les gouvernements locaux. Des aides auxquelles les migrants, résidents de facto mais non de jure depuis de nombreuses années, n’ont pas accès.

Ce n’est pas le cas de ceux qui sont diplômés d’une grande université d’élite, une voie qui garantit une carrière prestigieuse. Cela ne les empêche toutefois pas d’expérimenter une autre source d’angoisse : une compétition permanente et acharnée dont il faut sortir gagnant. Venant de lycées d’élite où ils étaient les meilleurs, ils se retrouvent avec leurs pairs dans le même établissement. Les classements se redessinent et le sentiment d’humiliation est fréquent. Ces jeunes ont l’impression d’avoir échoué et, tout comme les étudiants issus d’universités moins prestigieuses, ils sont confrontés à de graves problèmes de santé mentale. Même au sein des classes les plus privilégiées, l’anxiété est alimentée par une souffrance éprouvée à l’école et au travail. Les relations sociales y sont fortement hiérarchisées depuis la fin des années 1990. La jeunesse est alors mise sous pression, contrainte à de nombreuses heures d’école et d’« enrichissement personnel ». Actuellement, les enfants chinois étudient encore 12 à 15 heures par jour, sans véritable loisir ni temps perdu.

Leurs parents, eux-mêmes, rentrent tard, travaillent le week-end et n’ont qu’une semaine de vacances pour la fête du printemps, outre quelques jours occasionnellement. Une fois entrés dans la vie active, la plupart des jeunes sont contraints à la performance et au dépassement de soi permanents, tout en devant supporter la violence des petits chefs et faire attention à leurs dépenses. Les jeunes les plus privilégiés ont un avenir assuré, mais le remboursement des prêts immobiliers (en moyenne, 25 % du revenu d’un Chinois est consacré au logement), le paiement des frais de scolarité et des frais médicaux les empêchent de consacrer une part plus élevée de leurs revenus à la consommation. 

L’épargne massive est un trait distinctif de l’économie chinoise. Épargner est perçu comme une exigence absolue. Ceux qui en ont les moyens, essentiellement issus de la classe moyenne, le font massivement et placent leurs investissements prioritairement dans l’immobilier. Ce secteur concentre 70 % de l’épargne. La plupart des urbains aisés sont devenus des « esclaves de l’immobilier ». Jusqu’à récemment, cet esclavage était rentable. L’urbanisation à marche forcée faisait grimper quasi mécaniquement la valeur des appartements. Mais les difficultés que rencontre le secteur depuis plusieurs années ont provoqué une chute de la valeur immobilière. Cette baisse n’est pas pour autant suffisante pour permettre aux nouvelles générations d’accéder véritablement au logement ou à la propriété sans s’endetter lourdement ou compter sur leurs parents. C’est pour cette raison que, pour éviter une chute trop drastique du patrimoine des Chinois, des aides sont accordées aux candidats propriétaires dans beaucoup de grandes villes. 

Quant aux heureux qui ont réussi le concours d’entrée dans la fonction publique, leur motivation tend à s’émousser après leurs premières années de service. De nombreuses directives et déclarations officielles, mais aussi des articles de journaux, mettent en exergue ce fléau. Ce dernier a pour effet d’éloigner les fonctionnaires des postes à responsabilité : les fonctionnaires atteignent trop rapidement le plafond de verre de l’administration chinoise et, par conséquent, ont tendance à perdre leur motivation. On parle par exemple d’individus qui, faute d’avancements, en viennent à négliger leur travail et à fuir leurs responsabilités. 

D’autres jeunes adultes voient dans le retour à la terre une échappatoire possible pour se soustraire à cette anxiété. Il s’agit parfois de militants écologistes, mais aussi de Chinois qui souhaitent rompre avec le rythme effréné de la vie urbaine. Cultiver son jardin est devenu un idéal, tant au sens propre qu’au sens figuré : prendre le temps, réfléchir et vivre simplement sont des activités que peu de Chinois peuvent se permettre. 

Le tangping, ou l’art de rester couché

La situation des jeunes migrants est souvent pire que celle des urbains. Certains sont parvenus à s’intégrer, à la fois au sens juridique du terme lorsqu’ils ont obtenu le statut de résident, et socialement lorsqu’ils ont un diplôme universitaire. Mais ce phénomène d’intégration ne les immunise pas contre les effets de l’involution. Pour eux aussi, l’accès au travail est difficile et l’anxiété persistante et les perspectives d’avenir sont encore plus limitées.

Les migrations de masse ont souvent dispersé les familles, alors même que les liens familiaux étaient déjà distendus par les déplacements continus des parents et leurs longues heures de travail. Il n’est pas rare que les enfants ou les jeunes adultes perdent de vue leur propre famille. Dans la plupart des grandes villes, on compte des milliers, voire des dizaines de milliers de ces travailleurs marginalisés qui, faisant de la nécessité vertu, revendiquent de « travailler un jour pour s’amuser les trois jours suivants ». Ils se nourrissent de nouilles, vivent dans des dortoirs, dorment parfois dehors. Là aussi, tous ces éléments n’encouragent pas à la consommation ni, à la différence des urbains, à l’épargne. Leurs perspectives de fonder une famille sont quasiment nulles 62

Les jeunes ne sont pas les seuls à être en proie à l’angoisse : c’est également le cas de leurs parents, qui s’inquiètent de leurs difficultés à trouver un emploi. À leur époque, pas si lointaine, un diplôme universitaire garantissait une vie certes difficile, mais une carrière stable. Il était possible de trouver un emploi, puis d’en changer rapidement pour un poste mieux rémunéré. À cette inquiétude se mêle une incompréhension plus générale, chez les aînés, concernant le discours des jeunes sur l’involution et l’angoisse qui l’accompagne : leur volonté d’échapper à « la rat race », la compétition de tous contre tous, contribue à creuser un fossé entre deux générations. L’une qui est partie de rien et qui en quelques années est devenue diplômée, hautement qualifiée, propriétaire, consommatrice, épargnante, adepte des loisirs et des voyages, et l’autre qui regarde de manière plus lucide ce modèle social, qui ne lui assure ni réussite, ni plaisir. Le phénomène du « tangping » (« restons couchés ») voit beaucoup de jeunes revendiquer plus d’autonomie personnelle et plus de temps pour soi, tout en manifestant leur préoccupation pour l’environnement et en critiquant plus ouvertement la société de consommation. La pression et les obligations sociales sont devenues des repoussoirs pour les jeunes actifs 63.

Un autre sujet de friction entre générations concerne la natalité. Non seulement beaucoup de jeunes ne souhaitent pas avoir d’enfant, mais on observe qu’un nombre croissant d’entre eux ne veulent plus se marier, ni vivre en couple. Pour les générations précédentes, le mariage était une étape incontournable de la vie, souvent arrangée : le partenaire était choisi dans le cercle familial et amical, comme l’ami du frère, par exemple. Depuis les années 1990, les rencontres sont plus diversifiées, mais toujours abordées de manière très sérieuse ; les types d’arrangements qui président à un mariage sont différents, mais tout aussi déterminants. Il faut trouver un individu stable, mais surtout pourvu d’un niveau d’éducation et de revenus équivalents à sa propre condition. De la même façon que la parentalité a un coût, le mariage ne doit pas se faire à perte : il doit être la source d’une mobilité ascendante, notamment pour les femmes. Il suffit de se rendre dans un parc public chinois pour constater que leurs exigences sont de plus en plus nombreuses. Avec la permission des responsables du parc, des milliers de messages contenant des propositions de mariage – bleus pour les garçons, roses pour les filles – sont accrochés à des fils. Ces annonces, généralement déposées par les mères, sans avoir toujours l’assentiment de la personne concernée, détaillent les critères requis pour se porter candidat : la profession et les revenus des parents, leur statut de retraité avec pension (ou non) et leur éventuelle couverture médicale (pour éviter de financer d’éventuelles dépenses de santé). 

Le niveau des pensions et le risque de développer une maladie grave sont, en effet, des sources d’anxiété. Les urbains subissent une baisse importante de leurs revenus lors de leur départ à la retraite. Certains essaient de trouver une autre activité pour compenser cette perte. Mais c’est surtout le cas des migrants qui, victimes de patrons indélicats, qui ne s’astreignent pas toujours à verser leurs cotisations sociales, ou de leurs changements d’employeurs et de régions au cours de leur vie professionnelle, ont souvent beaucoup de mal à faire valoir leurs droits une fois à la retraite. Quant aux dépenses de santé, elles augmentent constamment. Il est fréquent de devoir glisser aux médecins une enveloppe rouge, contenant des billets. Si cette pratique est officiellement présentée comme une simple récompense, cet argent est également donné pour s’assurer que le médecin fasse de son mieux pour soigner le patient. Les autorités chinoises tentent d’entraver ces pratiques, mais elles peuvent perdurer selon les régions. 

La ligne de fracture

En matière de consommation, la société chinoise présente toutes les caractéristiques d’un capitalisme mature, avec tous les questionnements qui l’accompagnent : comment faire son entrée ou se maintenir dans la classe moyenne, alors que le marché du travail se rétrécit de plus en plus ? Comment consommer quand une part aussi importante de ses revenus est consacrée au logement ? Comment faire face à l’angoisse du déclassement social et aux difficultés qui empêchent les jeunes d’être autonomes ? La génération du miracle chinois dispose encore d’un patrimoine conséquent. Comme dans de nombreuses sociétés européennes, l’incapacité de l’État à promouvoir des politiques ciblant la jeunesse et leur avancement social a pour conséquence de renforcer le rôle des parents et l’influence de l’environnement familial, favorisant ainsi une stratification ou une capitalisation sociale. Aujourd’hui, en Chine, le fait d’avoir des parents qui gagnent confortablement leur vie conditionne très largement l’accès à un emploi hautement rémunéré. Contrairement à l’Europe, cependant, les mutations rapides de la société chinoise la rendent plus vulnérable : après seulement trente années de modernité économique, elle ne peut pas encore s’appuyer sur un État social aussi robuste que la France, qui a mis plus d’un siècle à se construire. 

Pour mieux comprendre les défis de la consommation chinoise, il faut prendre en compte deux générations distinctes. La première est obsédée par l’épargne et s’inquiète pour elle-même et pour ses enfants. L’autre, confrontée au phénomène de l’involution, n’a pas accès à la consommation comme norme sociale. Ces difficultés conduisent, dans une partie de la société chinoise, à une remise en cause des valeurs et des acquis qui se sont imposés depuis la fin des années 1990. Si cette situation n’est pas, en soi, porteuse d’une critique directe du régime, elle témoigne néanmoins d’une propension chinoise à exprimer des opinions allant à l’encontre de la politique du gouvernement. Les autorités chinoises sont pleinement conscientes de ces mécontentements, mais les réponses apportées, notamment des subventions pour stimuler la consommation et encourager à avoir plus d’enfants, n’ont pour l’instant qu’un impact marginal. L’État chinois devra sans aucun doute se montrer bien plus ambitieux en la matière s’il entend conserver le soutien de sa jeunesse.

L’article Pourquoi les Chinois ne dépensent pas ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

24.06.2026 à 06:30

La Chine américanise sa puissance

Louis Puel

En se dotant d'un nouvel arsenal juridique pour transformer l'interdépendance en levier, le Parti communiste s'inspire de plus en plus des doctrines de Washington.

L’article La Chine américanise sa puissance est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (6121 mots)

Le nouveau volume papier du Grand Continent L’ennemi qui nous désigne est désormais disponible chez Gallimard. Cliquez ici pour le découvrir — si vous souhaitez le recevoir et nous soutenir, pensez à vous abonner à la revue

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’utilisation du levier économique à des fins politiques est l’apanage des États-Unis. 64 Washington était en effet la seule puissance capable de réunir simultanément les trois conditions principales sous-tendant une telle approche : une diplomatie active et bien implantée, un écosystème d’entreprises stratégiques et un arsenal de lois pour les contrôler. Intégrée doctrinalement à une politique étrangère au service du renforcement de leur hégémonie militaire mondiale, l’ingérence américaine sur les marchés étrangers a constitué l’un des nombreux moyens d’exercer une pression sur les adversaires mais aussi parfois sur les alliés des États-Unis. Parallèlement, le développement, au sein de son espace juridique, d’entreprises ou d’écosystèmes leaders dans certains segments de l’économie qui ne pouvaient être reproduits ailleurs a été un instrument de puissance indispensable dans la mondialisation — on pense par exemple aux services technologiques ou aux technologies des semi-conducteurs, ainsi qu’au dollar en tant que monnaie de référence pour le commerce international. Enfin, les États-Unis ont longtemps été les seuls à disposer d’un véritable arsenal juridique et structurel composé de différents niveaux (législatif, exécutif et administratif), de bureaucraties compétentes et d’une pratique visant à perfectionner l’efficacité et l’applicabilité de ces outils au fil du temps. Ils sont ainsi devenus un véritable cas d’école pour décrire les mécanismes de l’arsenalisation du droit. 

Parmi les armes de cet arsenal juridique puissant, on peut citer l’Office of Foreign Assets Control (OFAC), qui gère le plus grand dispositif de sanctions au monde, ou encore la « liste noire » des SDN (Specially Designated Nationals and Blocked Persons), qui est le pivot central de la dimension économique de la politique étrangère américaine 65. Elle est également utilisée pour imposer des sanctions contre l’Iran, Cuba, pour lutter contre le financement du terrorisme ou pour exercer une pression sur la Russie et la Chine. Au cœur de cet écosystème, le dollar devenu un goulet d’étranglement, comme le rappellent les travaux d’Edward Fishman 66 ou ceux d’Henry Farrell et Abraham Newman 67. Le Bureau of Industry and Security (BIS) dont l’importance ne cesse de croître, gère quant à lui les licences d’exportation, qui ne se limitent désormais plus aux équipements militaires traditionnels mais visent à contrôler tout transfert de technologie à l’étranger — qu’on pense aux contrôles à l’exportation mis en place par la Maison-Blanche de Joe Biden en 2022 sur les puces les plus avancées de Nvidia et AMD, ou à l’utilisation de cet outil juridique par Trump en juin 2026 pour empêcher l’accès de personnes physiques ou morales non américaines aux modèles Mythos et Fable d’Anthropic. Dans le même ordre d’idée, le puissant Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) se charge depuis maintenant plusieurs décennies d’examiner minutieusement les investissements sensibles dans le pays. C’est cet organisme qui est à l’origine des enquêtes qui ont conduit au blocage de certaines transactions importantes, dont beaucoup impliquaient des contreparties chinoises, confirmant la dimension évidemment géopolitique de ces instruments juridiques. 

Aucun pays au monde ne dispose d’un arsenal aussi sophistiqué et aucun non plus ne peut revendiquer d’avoir eu si souvent recours au levier économique au point d’influencer chaque État, chaque entreprise et chaque citoyen dans l’ensemble du système mondial. Ce dispositif a créé une situation bien documentée d’extraterritorialité impériale : en parvenant à cibler certaines entités uniquement parce qu’elles ont un lien avec les entités américaines par lesquelles passent forcément la mondialisation, la juridiction des États-Unis s’étend à l’échelle mondiale. 

Cet usage de l’arme économique a longtemps été critiqué, surtout par les pays directement touchés, comme l’Iran et Cuba, mais aussi par les pays européens, exposés aux sanctions secondaires, et désormais par la Chine, devenue de plus en plus clairement la cible des initiatives américaines.

La République populaire s’était ainsi voulue garante de l’ordre international, dénonçant l’extraterritorialité des mesures américaines, ses pratiques discriminatoires, et défendant l’interdépendance économique, la liberté des échanges et la souveraineté de chaque pays. Cette attitude est essentiellement une posture rhétorique. Sur le plan de la coercition économique et des instruments juridiques qui la sous-tendent, la Chine a assimilé les pratiques, les logiques et les outils américains. Elle a démontré qu’elle était désormais elle aussi prête et capable d’utiliser ses propres leviers sur les marchés à des fins politiques. 

En parvenant à cibler certaines entités uniquement parce qu’elles ont un lien avec les entités américaines par lesquelles passent forcément la mondialisation, la juridiction des États-Unis s’étend à l’échelle mondiale.

Luca Picotti

Certes, on pourrait objecter que Pékin, loin de s’être abstenu de ces pratiques, a historiquement usé de son pouvoir grandissant de coercition sur les marchés, alternant entre mondialisation et interdépendance au gré de ses intérêts. Mais s’il est vrai que la Chine n’en est pas à son coup d’essai en la matière — on pense notamment aux restrictions sur les exportations de terres rares vers le Japon en 2010 —, c’est surtout au cours des cinq dernières années que Pékin a mûri un véritable système juridico-économique. Au cours des décennies précédentes, la Chine s’appuyait principalement sur des logiques informelles telles que la rupture des canaux diplomatiques, une réduction des investissements, des retards dans certains échanges commerciaux 68. Elle utilisait en somme, des réponses davantage politiques qu’autre chose, facilitées par le cadre organique qui lie le Parti et les entreprises, sans pour autant disposer d’une architecture sous-jacente spécifique. Aujourd’hui, elle ne peut plus se contenter de mesures de soft law, ni continuer à se présenter comme le rempart du commerce international. Dans cette phase historique, caractérisée par un protectionnisme exacerbé et une course à la construction de chaînes d’approvisionnement stratégiques souveraines, le tournant agressif qu’a pris l’affrontement a conduit Pékin à manier les mêmes armes que son rival américain et à se doter d’un arsenal de plus en plus sophistiqué : sanctions, contrôle des exportations, examen minutieux des investissements, extraterritorialité et arsenalisation des chokepoints. Sur le front des guerres juridiques et économiques, la Chine s’est « américanisée ».

Pour raconter cette histoire, on peut renverser le prisme théorisé par Dan Wang qui, dans l’important ouvrage Breakneck, décrit le modèle chinois comme celui d’un « État-ingénieur » par opposition à une « société d’avocats » aux États-Unis.

La puissance économique des États-Unis passe par le droit

Dans l’affrontement entre la Chine et les États-Unis, le premier mandat de Trump a marqué un tournant décisif. En l’espace de quelques années, Pékin s’est retrouvé confronté à une série de mesures économiques visant à freiner son développement dans plusieurs secteurs stratégiques. Dans cette première phase de la guerre commerciale, la Chine a essentiellement pris la mesure de l’ampleur de l’arsenal juridique adossé à la puissance économique américaine. À partir de 2018 se sont d’abord succédé divers dossiers délicats : l’utilisation de la « section 232 » pour imposer des droits de douane sur l’acier et l’aluminium, justifiés par des raisons de sécurité nationale ; l’ajout d’entités chinoises à la liste de l’OFAC, qui a entraîné l’exclusion de ces entreprises du marché américain ; le recours à des instruments tels que les Export Administration Regulations (EAR) et la Foreign Direct Product Rule (FDPR), utilisés par exemple contre Huawei 69 afin de l’exclure des technologies américaines et d’en freiner le développement, y compris dans le domaine de la 5G 70 ; l’usage de l’International Emergency Economic Powers Act (IEEPA), visant à interdire certaines transactions avec des entités chinoises, également utilisé contre Bytedance et TikTok, tout comme le CFIUS, lui aussi mobilisé, bien que sans mise en œuvre concrète, contre TikTok 71 , ainsi que contre d’autres entités chinoises. 

Sur le front des guerres juridiques et économiques, la Chine s’est « américanisée ».

Luca Picotti

Depuis 2018, les stratèges chinois ont donc pu mesurer le degré de sophistication et de profondeur de l’arsenal composé de l’OFAC, du CFIUS, du BIS, des douanes et d’autres agences et comités jusqu’aux executive orders de la Maison-Blanche visant à modeler les marchés pour des raisons de sécurité nationale tant dans une optique défensive (par exemple pour empêcher un investissement chinois dans une entreprise américaine stratégique, même de manière rétroactive) qu’offensive (pour empêcher une entreprise chinoise d’obtenir une technologie que seuls les États-Unis possèdent, de manière à ralentir sa croissance et ce y compris par des mesures d’extraterritorialité). 

Cette première phase de l’affrontement a connu une accélération considérable entre 2020 et 2025. Les armes juridiques sont devenues une partie intégrante, pleinement assumée, d’un paysage international de plus en plus marqué par l’utilisation des leviers économiques et de contre-leviers en représailles. Dans cette nouvelle phase la Chine a elle aussi cherché à regagner une centralité sur le front de la guerre juridico-économique, se constituant pas à pas son propre arsenal et commençant à utiliser de manière de plus en plus brutale le levier critique des terres rares 72.

Comment les Chinois sont devenus des ingénieurs du droit

Les initiatives législatives et réglementaires lancées dès 2019 par Xi Jinping sont considérables. 

En l’espace de quelques années, Pékin a réformé la loi sur les investissements étrangers en modernisant certaines structures et en établissant une nouvelle liste actualisée de secteurs sensibles, pour l’essentiel fermés à l’investissement étranger (« liste négative »), pour des raisons de sécurité nationale 73, à laquelle s’ajoute un système d’examen des investissements similaire à celui du CFIUS américain 74. La Chine a par ailleurs adopté une nouvelle loi sur le contrôle des exportations 75, élaboré elle aussi sa propre « liste des entités non fiables », symétrique de la liste des SDN aux États-Unis, dans laquelle sont inscrites les entités qui portent atteinte aux intérêts chinois 76. Enfin, Pékin a approuvé une loi contre les sanctions étrangères qui reprend plusieurs logiques occidentales à la fois défensives et offensives 77.

Ce système s’est progressivement sophistiqué tout au long du mandat de Joe Biden et jusqu’à l’élection de Trump et à la grande confrontation avec Washington au printemps 2025. Sous la houlette du ministère du Commerce de la République populaire de Chine le pays a mis en place des droits de douane, un contrôle des exportations de terres rares et une série de réglementations spécifiques visant à conférer à certaines dispositions une portée extraterritoriale, exactement sur le modèle de l’extraterritorialité américaine. 

On peut citer par exemple l« Avis n° 18 de 2025 du ministère du Commerce et de l’Administration générale des douanes annonçant la décision de mettre en place un contrôle des exportations sur certains produits liés aux terres rares moyennes et lourdes » du 4 avril 2025, par lequel le ministère a soumis à autorisation l’exportation de sept terres rares (le samarium, le gadolinium, le terbium, le dysprosium, le lutécium, le scandium et l’yttrium), ainsi que les règlements d’application ultérieurs, parmi lesquels les deux actes publiés le 9 octobre de la même année (n° 61 et 62) qui imposent aux entreprises non chinoises exportant des biens fabriqués, par exemple, en Europe, mais contenant des composants chinois liés au secteur des terres rares, de demander une licence au MOFCOM, avec des éléments extraterritoriaux analogues à ceux du FDPR américain 78

À la base de toutes ces mesures d’application se trouve le cadre réglementaire de la Loi sur le contrôle des exportations, démontrant que la mise en place d’un ensemble d’outils avancés permet ensuite de disposer rapidement des compétences, des structures et des pratiques nécessaires pour l’utiliser concrètement avec une efficacité immédiate 79.

Plus récemment, trois mesures datant du printemps 2026 et s’articulant autour du concept élargi de sécurité nationale — dans une optique à la fois défensive et offensive, mais aussi globale 80 — sont venues renforcer considérablement l’arsenal chinois. 

Le décret, n° 834 du mois d’avril, intitulé « Dispositions du Conseil d’État relatives à la sécurité industrielle et à la sécurité de la chaîne d’approvisionnement » 81 fixe l’objectif d’une « sécurisation » assez peu détaillée de l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement chinoise — des entreprises nationales aux filiales occidentales implantées sur le territoire national en passant par les filiales chinoises implantées sur le territoire occidental — avec le pouvoir de demander des informations, d’imposer des règles de conduite et de réagir à d’éventuelles pratiques susceptibles de menacer la sécurité nationale chinoise. 

Tout aussi clef, le Guoling n° 835 (« Règlement de la République populaire de Chine relatif à la lutte contre l’exercice abusif de la compétence extraterritoriale par des États étrangers ») 82, vient cristalliser un mécanisme désormais bien rodé de blocage face aux mesures coercitives extraterritoriales de pays tiers (comme les États-Unis, mais pas uniquement), en reprenant la logique du règlement européen de blocage de 1996 — adopté à l’époque pour contrer les sanctions secondaires américaines dans les échanges commerciaux avec l’Iran. L’intérêt de cette disposition résidait dans l’interdiction faite à ses propres entreprises de se conformer aux mesures extraterritoriales de pays tiers, considérées comme illégitimes dans l’ordre juridique national, sous peine d’être sanctionnées par leurs propres autorités.

Adopté le 1er juin, l’arrêté n°837 intitulé « Règlement du Conseil d’État relatif aux investissements à l’étranger » relève encore davantage la barre dans cette course aux armements juridiques. Pékin va ici plus loin que les États-Unis en cherchant à intervenir sur une tendance émergente : l’attention croissante portée aux investissements d’acteurs chinois hors de Chine et la manière dont ceux-ci peuvent potentiellement entrer en contradiction avec les contrôles à l’exportation. Au cœur de cette démarche se trouve une nouvelle approche en matière d’investissements à l’étranger. On retrouve l’idée d’un contrôle centralisé au niveau de l’État, une réorganisation des pivots historiques pour les investissements à l’étrangers (comme Hong Kong) et leur intégration dans le cadre élargi de la sécurité nationale.

Sur le fond, le décret vise à soumettre à un contrôle et à une enquête toute sortie de biens, de technologies, de capital humain et de savoir-faire susceptible d’accompagner un investissement à l’étranger dans une logique de couverture totale. Son article 13 prévoit, par exemple, que les investisseurs ne doivent ni exporter ni utiliser des biens, technologies, services ou données connexes dont l’exportation est interdite par l’État, et ce même lorsque cela se fait par le biais de modalités telles que l’envoi transfrontalier de personnel technique, l’organisation de personnel pour travailler à l’étranger, la fourniture transfrontalière d’assistance technique ou la formation à l’étranger. Certains passages s’inscrivent dans le cadre de l’ensemble des autres mesures passées en revue, et notamment celles de nature défensive, c’est-à-dire les contre-mesures face à des sanctions imposées par des tiers ou à des pratiques discriminatoires. En particulier, l’article 25 autorise des mesures restrictives lorsque des organisations ou des individus étrangers menacent la souveraineté, la sécurité ou le développement de la Chine, rompent sans justification leurs relations commerciales avec des entreprises chinoises ou adoptent des mesures discriminatoires à l’encontre d’investisseurs chinois. 

Ce nouveau décret, qui systématise une réglementation auparavant disparate, est emblématique à plusieurs égards. Non seulement parce qu’il traite les investissements à l’étranger comme une question de sécurité nationale, en les associant à un contrôle des exportations qui concerne désormais tous les domaines stratégiques — des biens aux technologies, de l’accès à l’IA au capital humain. Mais aussi et surtout parce qu’il semble constituer une réponse à diverses initiatives occidentales et à des cas de frictions déjà existant avec des investisseurs chinois. 

Entreprise néerlandaise active dans le secteur des semi-conducteurs et contrôlée par la société chinoise Wingtech, Nexperia a ainsi fait l’objet d’une intervention exceptionnelle du gouvernement néerlandais en octobre 2025 en vertu du Goods Availability Act de 1952 visant à geler la gestion chinoise, ainsi que d’un litige de droit privé concernant la régularité de sa gestion. Cette circonstance avait déclenché une série de contre-mesures de la part de Pékin, à commencer par le contrôle des exportations des biens assemblés par les « entités de Nexperia en Chine », maillon productif capable d’interrompre la chaîne d’approvisionnement, avec de fortes répercussions sur les clients du secteur automobile européen 83. Ce n’est donc pas un hasard si l’article 25 de l’arrêté n°837 fait expressément référence aux entités étrangères contrôlées par des sociétés chinoises, telles que Nexperia. 

Le document s’attaque également aux pratiques jugées discriminatoires à l’égard des investisseurs chinois, en référence aux cas de restriction des droits sociaux par le biais de pouvoirs spéciaux, comme ce fut le cas chez Pirelli 84, société italienne leader dans le domaine des pneus intelligents, où le gouvernement de Giorgia Meloni a fait usage de son « Golden Power » tant en 2023 qu’en 2026 pour empêcher les actionnaires chinois de Sinochem de prendre le contrôle de la société alors qu’ils disposent d’une majorité relative au capital (34 %).

Enfin, le contrôle des investissements sortants peut, de manière générale, être interprété comme une réponse ciblée qui anticipe les effets de la récente proposition de la Commission sur l’« accélérateur industriel » (Industrial Accelerator Act85 : si l’Union souhaite examiner des investissements entrants pour y imposer par l’intermédiaire des autorités nationales certaines conditions (comme le partage du savoir-faire), Pékin pourra en parallèle contrôler cet investissement sortants afin de conditionner à son tour ou d’interdire, ce qui, de son point de vue, s’apparenterait à un transfert de technologie.

Faire face aux arsenaux juridiques

Au total, la réponse de Pékin passe par un arsenal de plus en plus sophistiqué. Au contrôle des investissements entrants exercée, par exemple, par les pays européens pour des raisons de sécurité nationale ou de politique industrielle, la République populaire de Chine oppose désormais son propre contrôle des investissements sortants. Aux pouvoirs spéciaux accordés aux investisseurs chinois dans des entreprises stratégiques, elle a opposé une série de contre-mesures restrictives, qu’elle autorise et approuve expressément. Aux sanctions américaines à portée extraterritoriale, elle oppose désormais son propre mécanisme de blocage par l’intermédiaire d’une interdiction généralisée aux entreprises chinoises de s’y plier. Enfin, aux contrôles à l’exportation américains des technologies d’entreprises comme Nvidia et AMD, elle oppose ses propres contrôles à l’exportation des terres rares. 

Cette intensification se manifeste sur tous les fronts. Elle ne concerne pas seulement la mise en place d’un dispositif juridique ambitieux mais aussi sa mise en œuvre concrète, de plus en plus affirmée. 

Car une fois que l’on dispose des outils, il est de fait difficile de ne pas les utiliser, surtout dans une phase marquée par l’accélération des tensions. Les contrôles à l’exportation des terres rares en avril 2025 ont peut-être constitué la première mise en œuvre à grande échelle du nouvel arsenal juridique chinois et ont, sans surprise, mis Washington en difficulté, contraignant l’administration Trump à de longues négociations. Plusieurs entreprises américaines et européennes ont par ailleurs été ajoutées aux listes de sanctions chinoises. Le dernier épisode marquant en date de cette nouvelle réalité est l’opposition de Pékin, en avril 2026, à l’acquisition de la start-up d’agents IA Manus, par Meta. Or si cette société a bien été fondée en Chine, elle est basée à Singapour et avait pris ses distances avec la République populaire en 2025, année au cours de laquelle le groupe de Mark Zuckerberg avait pris le contrôle de Manus AI. Pour exiger une cession immédiate de l’activité, Pékin a invoqué à la fois sa législation sur les investissements étrangers et celle sur le contrôle des exportations. Ce faisant, elle a pu étendre sa juridiction à une opération qui concernait donc formellement deux entités complètement étrangères au seul motif que la technologie avait été initialement développée en Chine et — de manière encore plus significative — que les ingénieurs fondateurs étaient chinois. Enfin, Pékin a également invoqué sa propre loi contre les sanctions étrangères pour bloquer les sanctions américaines visant les raffineries qui traitent le pétrole iranien et la liste de ces exemples pourrait s’allonger. 

Si les États-Unis sont bien en train d’intérioriser certaines pratiques du capitalisme d’État chinois 86, l’« américanisation » de Pékin sur le front des guerres juridico-économiques paraît tout aussi inéluctable. Elle passe par des outils nouveaux et plus sophistiqués, utilisés de manière structurelle ; une prise de conscience renouvelée de ses propres leviers, à commencer par les chokepoint liés aux terres rares et utilisés à des fins coercitives ou lors des négociations pour riposter aux mesures des rivaux ; une course au contrôle des chaînes d’approvisionnement par le biais de ses propres entreprises, dans la perspective de ce que nous avons appelé des « lignes invisibles » 87.

Dans cette séquence, l’affrontement semble donc nécessairement devoir passer par les règles que les États imposent aux entreprises soumises à leur juridiction à travers un ensemble de règles et, désormais, d’institutions. Si les États-Unis disposent du système le plus avancé et d’une utilisation de longue date de leurs « goulets d’étranglement », du dollar, via l’OFAC, au contrôle des exportations de technologies via le BIS, Pékin remplit désormais lui aussi les trois conditions nécessaires : une politique étrangère affirmée ; des entreprises leaders dans certains secteurs ; un arsenal juridique sophistiqué. L’État-ingénieur a complété sa mue en puisant directement dans le répertoire de la société des avocats.

Conséquence parmi d’autres de cette conversion juridique de la Chine au modèle américain, ce choc a conduit l’Union à se doter d’outils similaires — même si elle se heurte aux difficultés dictées par le décalage entre la compétence en matière de politique commerciale, qui relève de l’Union, et les différents intérêts, structures économiques et degrés d’exposition des différents États membres, ainsi que par la compétence exclusive des États en matière de sécurité nationale, qui est au cœur de la politique étrangère. 

L’État-ingénieur a complété sa mue en puisant directement dans le répertoire de la société des avocats.

Luca Picotti

Un point évident mérite ici d’être rappelé : de même que pour utiliser efficacement un contrôle des exportations de technologies, il faut disposer de ces technologies, de même pour arsenaliser efficacement un contrôle des exportations de terres rares, il faut dominer leur raffinage, et ainsi de suite. En d’autres termes, les rivalités actuelles entre États sont surtout un enchevêtrement de prescriptions que ceux-ci imposent à leurs propres entreprises, en particulier celles qui occupent une position stratégique dominante dans certaines filières, afin de porter atteinte à leurs rivaux, ou simplement pour se garantir des voies de sécurité économique : ne pas acheter à, ne pas vendre à, faire payer tant à, ne pas faire affaire avec, etc.

Le défi posé par la Chine réside donc moins dans cette innovation juridique en soi — même si elle doit être pleinement intégrée — que dans le fait d’avoir développé, sur son propre territoire, des entreprises à forte valeur ajoutée tant sur le plan technologique que manufacturier ou financier, des écosystèmes fertiles, des compétences, un savoir-faire et un capital humain. Autrement dit, en Europe, il ne suffira pas de se doter d’un arsenal juridique adapté à notre époque. Il importera surtout de développer des écosystèmes concrets, matériels, capables de l’emporter à l’ère de la coercition économique — ou même simplement de tenir. Les États-Unis et la Chine disposent de ces leviers. Tout comme ils disposent désormais tous deux d’un arsenal juridique sophistiqué, prêt à être utilisé dans un jeu commercial systémique de mesures et de contre-mesures. L’Union est bien placée pour inventer un arsenal juridique à même de rivaliser avec ceux de Pékin et Washington et elle a commencé à y travailler — mais il lui reste à identifier et à développer ses leviers.

L’article La Chine américanise sa puissance est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

16.06.2026 à 06:00

La Chine peut-elle survivre au siècle chinois ?

camillenedellec

L’industrie chinoise n’a jamais paru aussi puissante. Ses fragilités internes sont tout aussi visibles.

L’article La Chine peut-elle survivre au siècle chinois ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (8518 mots)

La Chine avance sur une ligne de crête : jamais son appareil industriel n’a paru aussi puissant, jamais ses fragilités internes n’ont été aussi visibles. Elle monte en gamme, accroît ses capacités de production et gagne des parts de marché dans des secteurs de plus en plus stratégiques. Mais cette puissance productive s’accompagne d’un envers de plus en plus préoccupant : surcapacités, marges comprimées, productivité en ralentissement, endettement massif, crise immobilière et une consommation intérieure insuffisante qui s’installe dans la durée.

Pour penser cette tension, certains économistes mobilisent le concept d’« involution ». Dans le débat public chinois, ce terme désigne plus largement une forme de compétition de plus en plus intense – dans l’éducation, le travail, ou l’économie – où chacun doit fournir davantage d’efforts sans amélioration proportionnelle de sa situation. Appliqué à l’économie, il décrit une dynamique dans laquelle un système intensifie sans cesse ses efforts (investissement, dette, capacités de production, concurrence par les prix) sans produire de gains économiques proportionnés. La production continue d’augmenter, mais au prix de rendements décroissants, de surcapacités et d’une allocation du capital de moins en moins efficace.

Cette trajectoire rappelle, à plusieurs égards, le Japon des années 1980, avant l’éclatement de sa bulle immobilière et financière : ralentissement des rendements de l’investissement, montée des surcapacités, dépendance accrue au crédit, et fragilisation du système financier.

Le parallèle japonais met surtout en lumière un déséquilibre macroéconomique central : une économie dont les capacités productives progressent plus vite que la demande intérieure. Tant que les gains de productivité restent élevés, que l’investissement demeure rentable et que les débouchés extérieurs continuent de croître, ce modèle peut soutenir un rattrapage rapide. Mais, lorsque les rendements du capital diminuent et que la demande intérieure ne prend pas le relais, la même mécanique produit des surcapacités, une compression des marges, des pressions désinflationnistes, une dépendance accrue au crédit et un besoin croissant de débouchés extérieurs. Une telle dynamique ne reste pas confinée à l’économie chinoise : elle se diffuse au reste du monde par les exportations.

C’est là que la question devient européenne. Même si ce modèle devait finir par devenir insoutenable, rien ne dit qu’il s’ajustera rapidement. Les déséquilibres peuvent durer de nombreuses années. Pendant ce temps, l’intensification des surcapacités et de la concurrence chinoise peut fragiliser en profondeur l’industrie européenne. Dans un tel scénario, ce ne sont plus seulement quelques secteurs isolés qui sont menacés, mais la majorité de l’industrie manufacturière européenne.

Autrement dit, le problème n’est pas seulement de savoir si le modèle chinois peut durer. Il est aussi crucial de savoir combien de temps l’Europe peut attendre.

1 — Qu’est-ce que l’involution chinoise ?

Le terme d’« involution » désigne un processus dans lequel un système continue de mobiliser toujours plus de ressources, de capital ou de travail sans générer de gains de productivité proportionnels. Clifford Geertz l’avait initialement utilisé pour décrire certaines économies agraires où l’intensification du travail permettait de maintenir la production sans véritable transformation structurelle ni hausse durable de productivité. En Chine, le terme neijuan a progressivement quitté le champ académique pour devenir une référence courante du débat public. Il désigne une situation dans laquelle l’intensification des efforts – dans l’éducation, le travail ou la vie professionnelle – ne se traduit plus par des gains proportionnés. Le terme est souvent mobilisé par les jeunes générations pour critiquer une compétition jugée excessive, où chacun est conduit à travailler davantage, étudier davantage ou accumuler davantage de qualifications simplement pour maintenir sa position relative.

À partir de cette acception sociale, plusieurs chercheurs et économistes ont progressivement étendu la notion au fonctionnement de l’économie chinoise elle-même 88 : le concept renvoie à l’idée d’un modèle de croissance qui continue à accumuler du capital, des capacités de production et de la dette, mais avec des rendements économiques décroissants. Une part croissante des investissements et du crédit semble désormais moins servir à générer de nouveaux gains de productivité qu’à maintenir artificiellement le rythme d’expansion du système productif lui-même.

Cette dynamique se traduit notamment par une suraccumulation de capacités industrielles dans certains secteurs, une concurrence extrêmement intense, comprimant les marges et la rentabilité, une dépendance croissante au crédit pour maintenir l’investissement et une baisse tendancielle de l’efficacité marginale du capital.

Mais, plus profondément, ces déséquilibres reflètent aussi une caractéristique centrale du modèle chinois : une part exceptionnellement faible des revenus nationaux continue d’être orientée vers la consommation des ménages, tandis qu’une part très élevée reste mobilisée au profit de l’investissement et de l’appareil productif.

Cette singularité apparaît d’abord dans le comportement d’épargne des ménages. Le Japon et la Corée du Sud offrent deux points de comparaison éclairants : tous deux ont connu un rattrapage industriel rapide fondé sur l’investissement, les exportations et la montée en gamme manufacturière. Or la Chine maintient, depuis plusieurs décennies, un taux d’épargne exceptionnellement élevé, très supérieur à celui observé dans ces deux pays ou aux États-Unis.

Cette forte propension à épargner reflète une consommation intérieure relativement faible. Elle contribue également à financer un niveau d’investissement qui demeure exceptionnel au regard du niveau de développement du pays.

La comparaison avec les trajectoires japonaise et coréenne souligne le caractère atypique du modèle chinois : depuis les années 2000, la part de la consommation des ménages dans le PIB est nettement inférieure à celle observée au Japon et en Corée du Sud au même stade de développement. À l’inverse, l’investissement chinois reste durablement très élevé, autour de 40 % du PIB, alors que le Japon et la Corée avaient déjà amorcé une normalisation.

Tant que les gains de productivité restent très élevés, ce modèle peut soutenir un rattrapage rapide. Mais, lorsque les rendements du capital commencent à diminuer progressivement, l’insuffisance de la demande intérieure transforme l’accumulation de capacités productives en surcapacités, en pressions déflationnistes et en dépendance croissante aux débouchés extérieurs.

Le problème fondamental n’est pas seulement que la Chine investit beaucoup, mais que l’expansion de ses capacités productives progresse plus rapidement que la capacité de sa demande intérieure à absorber cette production de manière durable.

2 — La Chine suit-elle la trajectoire du Japon avant les années 1990 ?

Le Japon constitue probablement le précédent historique le plus proche des dynamiques observées aujourd’hui en Chine. Dès les années 1960, les autorités japonaises s’inquiètent de phénomènes de « concurrence excessive » (katō kyōsō) dans plusieurs secteurs industriels. Ce terme désigne alors une situation où l’intensité de la concurrence comprime fortement les marges, fragilise financièrement les entreprises et les pousse à dépendre toujours davantage du crédit pour maintenir leurs investissements et préserver leurs parts de marché.

Dans un premier temps, ce modèle reste extrêmement performant. Durant les années 1960 et au début des années 1970, le Japon bénéficie encore de gains de productivité élevés, d’un fort rattrapage technologique et d’une expansion rapide de ses exportations industrielles. Mais, à mesure que l’économie converge vers les niveaux de développement occidentaux, les rendements marginaux de l’investissement commencent à diminuer progressivement. Il faut alors de plus en plus d’investissement pour générer un même supplément de croissance.

À partir du milieu des années 1970, puis surtout dans les années 1980, plusieurs caractéristiques deviennent plus visibles : suraccumulation de capacités dans certains secteurs manufacturiers, pression concurrentielle croissante, baisse de la rentabilité dans une partie de l’industrie et recours massif au crédit pour soutenir l’investissement et la valorisation des actifs. La réponse des autorités japonaises consiste alors largement à prolonger le modèle par l’expansion financière et monétaire.

Cette dynamique culmine à la fin des années 1980 avec la bulle japonaise. L’endettement du secteur privé explose tandis qu’une part croissante du crédit finance moins des gains de productivité futurs que le maintien du système lui-même, via les marchés immobiliers, les actifs financiers et le refinancement permanent des entreprises.

L’éclatement de la bulle au début des années 1990 révèle l’ampleur des déséquilibres accumulés : faiblesse structurelle de la demande intérieure, rentabilité insuffisante de certains investissements, surcapacités industrielles et dépendance prolongée au crédit.

À mesure que les gains de productivité ralentissaient et que les marchés se saturent, une partie croissante des entreprises japonaises ne survit plus que grâce à l’accès continu au crédit. La croissance du levier financier compensait progressivement la baisse des rendements économiques réels, repoussant l’ajustement sans en supprimer les causes.

C’est précisément dans ce contexte d’essoufflement progressif du modèle japonais qu’émergent les débats autour du rapport de la Commission Maekawa (1986). Ce rapport identifiait déjà ce qui allait progressivement apparaître comme le déséquilibre central du modèle japonais : une économie structurellement trop dépendante de l’investissement et des exportations, dans laquelle la consommation des ménages demeurait insuffisante par rapport à l’expansion des capacités productives.

Les débats actuels sur les surcapacités chinoises, le faible poids de la consommation, le surinvestissement, la progression de la dette et l’ampleur des excédents commerciaux rappellent, à certains égards, les déséquilibres qui s’étaient accumulés au Japon avant l’éclatement de sa bulle.

La comparaison doit évidemment rester prudente. Le contexte géopolitique, la taille de l’économie chinoise, son degré d’intégration mondiale et le rôle de l’État diffèrent profondément de ceux du Japon des années 1980. Mais la chronologie japonaise montre qu’un modèle de croissance fondé sur l’investissement industriel et l’expansion continue des capacités productives peut progressivement voir ses rendements décroître, tout en devenant de plus en plus dépendant du crédit pour maintenir son équilibre.

La Corée du Sud a également connu certaines dynamiques similaires, notamment avant la crise asiatique de 1997 : forte mobilisation du crédit bancaire, concurrence industrielle intense, dépendance des grands conglomérats (chaebols) à l’endettement et surinvestissement dans plusieurs secteurs exportateurs. Mais, dans le cas coréen, la crise financière et les restructurations qui ont suivi ont conduit à une correction relativement rapide du modèle.

La Chine semble toutefois s’écarter de ces deux précédents. Elle ne suit ni la trajectoire japonaise d’une accumulation graduelle des déséquilibres, ni la trajectoire coréenne d’une correction rapide après crise. Les fragilités chinoises paraissent au contraire se concentrer dans un temps beaucoup plus court, tandis que se superposent ralentissement de la productivité, endettement massif, fragilités immobilières et surcapacités industrielles.

Au Japon, le ralentissement des rendements de l’investissement s’est installé de manière relativement graduelle. Les premiers signes d’essoufflement apparaissent dès les années 1970, avec la maturation progressive du rattrapage industriel, la saturation de certains marchés et la baisse tendancielle de la rentabilité dans plusieurs secteurs manufacturiers.

Pourtant, durant encore près de deux décennies, l’économie japonaise continue de croître à un rythme encore soutenu grâce à l’expansion du crédit, à la hausse du prix des actifs et au maintien d’un fort effort d’investissement.

Ce n’est véritablement qu’après l’éclatement de la bulle, au début des années 1990, que les déséquilibres accumulés deviennent pleinement visibles : montée des créances douteuses, faiblesse persistante de la demande intérieure, stagnation de la productivité et multiplication des entreprises dites « zombies ».

La productivité japonaise totale des facteurs avait déjà cessé d’accélérer avant l’apparition complète de ces difficultés. Dans le cas chinois, le signal apparaît encore plus marqué : après une forte progression durant la phase de rattrapage, la productivité totale des facteurs semble avoir stagné, voire reculé, depuis le début des années 2010 89.

La Chine semble ainsi connaître une dynamique beaucoup plus compressée, où plusieurs phases du cycle japonais se superposent partiellement au sein d’une même période historique. Alors même que son appareil productif continue de se renforcer et que ses exportations gagnent des parts de marché mondiales, les signes de rendements décroissants deviennent déjà visibles : stagnation, voire recul, de la productivité totale des facteurs, endettement massif des collectivités locales, fragilités immobilières, surcapacités manufacturières croissantes et dépendance persistante au crédit.

Là où le Japon avait traversé ces différentes étapes de manière plus séquentielle sur plusieurs décennies, la Chine donne ainsi l’impression d’une accélération du temps économique, dans laquelle accumulation productive, surendettement, faiblesse de la demande intérieure et fragilisation financière coexistent désormais simultanément.

3 — Pourquoi la concurrence chinoise devient-elle destructrice pour les entreprises elles-mêmes ?

L’intensification de la concurrence industrielle en Chine ne résulte pas seulement d’une stratégie agressive des entreprises ou des pouvoirs publics. Elle reflète aussi un déséquilibre macroéconomique plus profond : dans une économie où les capacités de production progressent plus rapidement que la demande intérieure, les entreprises sont poussées à intensifier la concurrence par les prix afin d’écouler leur production.

Lorsque la consommation intérieure ne suffit plus à absorber l’expansion continue de l’appareil productif, la concurrence tend progressivement à devenir déflationniste : multiplication des acteurs, guerres des prix, compression des marges et baisse de la rentabilité. Cette dynamique ne pèse pas seulement sur les concurrents étrangers ; elle fragilise aussi les entreprises chinoises elles-mêmes, y compris dans certains secteurs au cœur de leur montée en gamme industrielle.

La part des entreprises industrielles déficitaires en Chine, après avoir nettement reculé au début des années 2000, remonte fortement depuis le milieu des années 2010 et dépasse désormais son niveau du début de période. Cette dégradation est encore plus visible dans l’automobile, secteur emblématique de la montée en puissance industrielle chinoise : la part des entreprises déficitaires y a fortement augmenté depuis la fin des années 2010, malgré la croissance rapide des volumes et des exportations.

La saturation progressive de certains marchés industriels conduit alors à une autre caractéristique classique des modèles d’involution : l’apparition d’entreprises maintenues en activité malgré une rentabilité insuffisante. Il faut ici distinguer les entreprises simplement déficitaires des entreprises dites « zombies ». Ces dernières ne sont pas seulement en perte ponctuelle : elles dépendent durablement du crédit, du refinancement bancaire ou du soutien public pour continuer à fonctionner. Dans plusieurs secteurs, l’intensité de la concurrence, la compression des marges et les objectifs de maintien de l’emploi peuvent conduire les autorités locales, les banques ou les créanciers à continuer de soutenir financièrement des entreprises peu rentables afin d’éviter les faillites, les pertes d’emplois ou les ruptures dans les chaînes de production 90.

Cette pression concurrentielle semble alimentée par plusieurs facteurs : abondance de capacités industrielles, multiplication des acteurs soutenus par les pouvoirs publics, diffusion extrêmement rapide des technologies et accès relativement facile au crédit ou aux subventions locales. Le résultat est une compression continue des marges et une guerre des prix particulièrement visible dans plusieurs secteurs stratégiques.

Par exemple, les cycles de négociation traditionnels dans l’automobile ont quasiment disparu au profit d’appels d’offres parfois mensuels, mettant en concurrence permanente les fournisseurs dans des enchères répétées à la baisse. Des fournisseurs expliquent voir leurs marges tomber à zéro sur certaines commandes, tandis que même les grands constructeurs automobiles réduisent leurs prix malgré des améliorations technologiques continues 91.

Le phénomène dépasse largement l’automobile. Dans le solaire, les capacités de production chinoises atteindraient environ 1 200 GW par an, soit près du double des installations mondiales annuelles récentes. Cette surcapacité exerce une pression massive sur les prix et la rentabilité.

Cette situation produit un paradoxe central du modèle chinois actuel : les entreprises chinoises deviennent extraordinairement compétitives à l’échelle mondiale précisément parce qu’elles sont soumises à une concurrence intérieure extrêmement brutale. Mais cette même dynamique tend simultanément à détruire les profits, accroître la dépendance au crédit et pousser les entreprises à rechercher toujours davantage de débouchés à l’exportation afin d’échapper à la guerre des prix domestique.

4 — Pourquoi le modèle chinois devient-il de plus en plus dépendant de la dette ?

Dans un modèle où la demande intérieure reste insuffisante pour absorber durablement l’expansion des capacités productives, le maintien de la croissance repose de plus en plus sur l’expansion du crédit.

Tant que les nouveaux investissements génèrent des gains de productivité élevés, l’accumulation de dette peut rester soutenable. Le problème apparaît lorsque l’économie continue d’investir massivement alors même que le rendement marginal du capital commence à diminuer.

Dans ce cas, une part croissante du crédit sert moins à financer de nouveaux gains de productivité qu’à empêcher le ralentissement du système existant : refinancement des acteurs fragiles, maintien des capacités excédentaires, soutien à l’investissement local, stabilisation du marché immobilier ou encore soutien implicite aux revenus et à l’emploi. Le modèle devient alors progressivement auto-entretenu par la dette : l’endettement n’est plus seulement un accélérateur de croissance, mais une condition de survie du régime d’accumulation.

La progression de la dette chinoise est remarquable à deux titres. D’une part, le crédit privé rapporté au PIB a fortement augmenté depuis les années 2000, atteignant aujourd’hui un niveau comparable à celui observé dans certaines économies avancées. D’autre part, la dette publique brute a elle aussi fortement progressé, même si elle reste inférieure à celle du Japon. Pris ensemble, ces deux graphiques montrent que la Chine mobilise désormais un volume de dette très élevé pour un niveau de revenu par habitant encore nettement inférieur à celui des économies avancées.

Ce décalage distingue la trajectoire chinoise des précédents japonais et coréen. Là où ces économies avaient accumulé du capital tout en convergeant rapidement vers les niveaux de vie occidentaux, la Chine semble désormais devoir mobiliser des quantités croissantes de crédit pour maintenir des rythmes d’investissement et de croissance de plus en plus difficiles à soutenir. En parité de pouvoir d’achat, son PIB par habitant reste encore très inférieur à celui des économies avancées : il représente environ un tiers du niveau américain et autour de 40 % à 45 % du niveau de l’Union européenne.

La dette totale du secteur non financier chinois, publique et privée, est ainsi passée d’un ordre de grandeur d’environ 140-150 % du PIB au moment de la crise financière de 2008 à près de 300-320 % aujourd’hui. Cette hausse rapide constitue l’un des traits distinctifs du modèle chinois contemporain : l’endettement a augmenté avant que le pays n’ait pleinement rejoint les niveaux de revenu des économies avancées.

Une part croissante de cet endettement sert ainsi moins à ouvrir de nouveaux relais de croissance qu’à prolonger l’équilibre du modèle existant malgré la baisse progressive du rendement du capital. C’est précisément ce glissement qui rapproche l’involution d’un mécanisme de dépendance au levier financier.

5 — Comment l’immobilier est-il passé de relais de croissance à fragilité structurelle ?

Lorsque les rendements industriels commencent à diminuer et que les surcapacités s’accumulent, l’immobilier peut devenir un relais essentiel pour maintenir l’activité, soutenir le crédit et absorber l’excès d’épargne domestique. C’est précisément le rôle qu’il a joué en Chine au cours des années 2010 : prolonger un modèle d’accumulation fondé sur l’investissement, alors même que les débouchés industriels devenaient progressivement moins rentables.

Le mécanisme rappelle, à certains égards, le Japon des années 1980. Dans les deux cas, la croissance rapide du secteur manufacturier finit par générer des rendements décroissants : la concurrence s’intensifie, les marges se compressent et il devient plus difficile de trouver des investissements industriels réellement rentables. Lorsque le modèle reste structurellement dépendant d’un niveau élevé d’investissement pour soutenir la croissance et l’emploi, l’immobilier offre alors un débouché alternatif à l’expansion du crédit.

L’immobilier a joué ce rôle par trois canaux. D’abord, un canal réel : il soutient directement l’investissement et l’activité intérieure via la construction, l’acier, le ciment, les équipements, les infrastructures urbaines et les finances locales. Ensuite, un canal patrimonial : la hausse des prix immobiliers entretient un effet de richesse qui peut soutenir la consommation des ménages propriétaires, même si elle pèse aussi sur les ménages non propriétaires en renforçant l’épargne nécessaire à l’achat. Enfin, un canal financier : la hausse de la valeur du foncier et des logements accroît la valeur des collatéraux, facilite l’accès au crédit des promoteurs, des collectivités locales et des véhicules de financement locaux, et contribue ainsi à prolonger l’endettement.

Au Japon, ce mécanisme devient particulièrement visible dans les années 1980. Après les chocs pétroliers puis l’appréciation du yen à la suite des accords du Plaza en 1985, les autorités japonaises assouplissent fortement les conditions monétaires afin de soutenir l’économie. Une part croissante du crédit se dirige alors vers l’immobilier et les actifs financiers. Les prix fonciers explosent, la dette privée augmente rapidement et la hausse de la valeur des actifs contribue temporairement à maintenir la croissance malgré le ralentissement des gains de productivité industriels.

Une perspective historique peut éclairer la trajectoire chinoise. Comme au Japon dans les années 1980, la hausse des prix immobiliers chinois a accompagné une phase de forte accumulation du capital et d’expansion du crédit. Mais elle intervient à un stade de développement beaucoup plus précoce : depuis les années 2000, les prix immobiliers chinois ont progressé très rapidement au regard du niveau de revenu par habitant du pays, en particulier dans les grandes villes, avant le retournement engagé à partir de 2021.

Cette comparaison éclaire le rôle macroéconomique joué par l’immobilier dans les deux trajectoires. Dans un premier temps, la hausse des prix d’actifs permet de prolonger le modèle de croissance : elle soutient l’investissement, entretient le crédit, renforce la valeur des collatéraux et compense partiellement l’insuffisance de la demande intérieure. Mais cette dynamique finit par devenir auto-référentielle : une part croissante du crédit finance moins l’économie productive que la valorisation des actifs eux-mêmes. Lorsque la bulle éclate au début des années 1990, le Japon entre dans une longue période de désendettement, de stagnation et de fragilité bancaire.

La Chine présente aujourd’hui plusieurs caractéristiques similaires. À mesure que le rendement marginal de l’investissement industriel ralentissait après la crise de 2008, l’immobilier est devenu un pilier central du modèle de croissance chinois. Le secteur a absorbé une part considérable du crédit, soutenu les finances des collectivités locales via les ventes de terrains, stabilisé l’activité industrielle et servi de principal véhicule d’épargne pour les ménages chinois.

C’est précisément cette centralité qui rend le retournement immobilier particulièrement déstabilisant. Selon les estimations de Kenneth Rogoff et Yuanchen Yang, l’immobilier représenterait environ 70 % du patrimoine des ménages chinois, contre environ 30 % aux États-Unis 92. La baisse des prix immobiliers produit alors des effets macroéconomiques puissants : affaiblissement du sentiment de richesse, hausse de l’épargne de précaution, ralentissement de la consommation, contraction de l’investissement et dégradation des finances locales, très dépendantes des ventes de terrains.

Rogoff et Yang montrent également que les effets de la crise immobilière ne passent pas uniquement par les canaux financiers classiques, comme la fragilité bancaire ou la contraction du crédit, mais aussi par des canaux « réels ». Dans les économies ayant massivement surinvesti dans la construction, le retournement immobilier tend à provoquer une longue phase de faiblesse de la demande, de surcapacités persistantes et de faible réallocation productive. Une partie importante de l’activité créée pendant la phase d’expansion immobilière devient alors difficile à redéployer rapidement vers des secteurs plus productifs.

La comparaison avec le Japon est ici particulièrement éclairante. Dans les deux cas, le retournement immobilier ne constitue pas un choc isolé : il intervient au moment où un modèle de croissance tiré par l’investissement, l’endettement et la hausse des prix d’actifs montre déjà des signes d’essoufflement. Au Japon, l’éclatement de la bulle immobilière au début des années 1990 a contribué à installer une longue phase de désendettement, de fragilité bancaire et de croissance ralentie. En Chine, le retournement engagé depuis 2021 joue un rôle analogue : il affaiblit un relais central de la croissance, pèse sur les bilans des ménages, des promoteurs et des collectivités locales, et révèle la difficulté croissante à maintenir l’activité par l’accumulation immobilière 93.

Une différence importante apparaît toutefois depuis le retournement immobilier chinois : le modèle ne s’est pas simplement contracté, il s’est en partie redéployé. Comme l’économie reste structurellement dépendante d’un niveau élevé d’investissement pour maintenir la croissance et l’emploi, les autorités ont réorienté une partie de l’effort d’investissement vers le secteur manufacturier.

L’investissement immobilier recule fortement depuis 2021, tandis que l’investissement manufacturier, et plus encore l’automobile, accélère nettement. Ce basculement suggère qu’une partie du crédit et de l’effort d’investissement a été réorientée vers l’appareil productif afin de compenser l’effondrement du relais immobilier.

Ce redéploiement éclaire la dynamique actuelle d’involution. Après avoir prolongé le modèle chinois pendant les années 2010, l’immobilier est devenu une fragilité structurelle. Le relais est désormais davantage pris par l’industrie manufacturière, ce qui contribue à intensifier les surcapacités, la concurrence par les prix et la pression exportatrice.

6 — Pourquoi la consommation chinoise reste-t-elle structurellement trop faible ?

Le modèle chinois repose depuis plusieurs décennies sur une mobilisation exceptionnelle de l’épargne domestique au profit de l’investissement et de l’appareil productif. La part de la consommation des ménages dans le PIB reste ainsi l’une des plus faibles parmi les grandes économies mondiales. Cette faiblesse n’est pas seulement conjoncturelle : elle constitue l’un des ressorts profonds du modèle d’accumulation chinois.

Cette situation ne reflète pas seulement des préférences culturelles ou une prudence spontanée des ménages. Elle s’explique aussi par certaines caractéristiques structurelles du modèle chinois, notamment la faiblesse relative de la protection sociale. Dans un contexte où les dépenses de santé, d’éducation, de retraite ou encore d’assurance chômage restent partiellement à la charge des ménages, ceux-ci sont incités à maintenir un niveau élevé d’épargne de précaution. Cette épargne abondante limite mécaniquement la progression de la consommation intérieure.

Les transferts sociaux rapportés au PIB demeurent nettement plus faibles en Chine que dans les économies avancées comme le Japon, les États-Unis ou la zone euro, même s’ils se sont rapprochés du niveau coréen. Cette faiblesse relative de l’État social contribue à expliquer pourquoi une part importante du revenu des ménages reste épargnée plutôt que consommée. Mais l’enjeu ne tient pas seulement au niveau agrégé des dépenses sociales : il concerne aussi l’accès effectif à la protection sociale. Le système de hukou a longtemps limité l’accès des migrants ruraux aux services publics urbains (santé, éducation, logement social et droits sociaux locaux). Cette segmentation institutionnelle demeure importante : en 2023, 27 % des résidents urbains détenaient encore un hukou rural, soit 17,8 % de la population chinoise totale. Elle entretient une épargne de précaution élevée : les ménages urbains disposant d’un hukou rural épargnent nettement plus que ceux ayant un hukou urbain, et les réformes du hukou semblent réduire cet écart 94. L’enjeu n’est donc pas seulement le montant des transferts sociaux, mais la sécurité concrète qu’ils procurent aux ménages.

Mais le phénomène dépasse la seule question sociale. Depuis plusieurs décennies, le modèle chinois repose plus largement sur une forme de répression financière : l’épargne abondante des ménages est faiblement rémunérée et largement canalisée, via le système bancaire, vers le financement de l’investissement, des entreprises publiques, des infrastructures et de l’appareil productif. Ce mécanisme agit comme un transfert implicite de ressources des ménages vers les producteurs : il soutient l’accumulation de capital, mais limite en retour la progression du revenu disponible, du patrimoine financier liquide et de la consommation des ménages.

Une part importante des revenus nationaux continue ainsi d’être réallouée vers l’investissement plutôt que vers la consommation. Ce choix a longtemps soutenu la montée en puissance productive du pays, mais il en révèle désormais la contrepartie : le marché intérieur ne suffit plus à absorber l’expansion continue des capacités de production. Lorsque l’offre augmente plus vite que la demande, l’ajustement se fait par les prix et par les marges. Les entreprises sont alors poussées à intensifier la concurrence pour écouler leur production, alimentant les pressions désinflationnistes, les guerres de prix et la baisse de la rentabilité.

Le marché intérieur chinois ne suffit donc plus à absorber l’expansion continue des capacités productives. Une part croissante de l’ajustement se fait alors par les prix, par les marges et, de plus en plus, par la recherche de débouchés extérieurs.

7 — Pourquoi la Chine doit-elle toujours plus exporter ?

La faiblesse persistante de la demande intérieure constitue l’un des déséquilibres centraux du modèle chinois actuel. Lorsque la consommation des ménages progresse moins vite que les capacités de production, une part croissante de la croissance dépend mécaniquement de la capacité du pays à trouver des débouchés extérieurs.

Les exportations chinoises se sont fortement accélérées depuis 2020, tandis que les importations progressent beaucoup plus lentement. Ce découplage traduit le rôle croissant des marchés extérieurs dans l’absorption des capacités productives chinoises. La Chine ne se contente plus d’exporter davantage parce qu’elle est compétitive ; elle exporte davantage parce que son marché intérieur ne suffit pas à absorber l’ampleur de sa production. Cette situation entretient une pression à la baisse sur les prix industriels. La dépréciation du renminbi et le recul relatif des prix à la production exprimés en dollars renforcent encore cette compétitivité-prix, facilitant l’écoulement de l’excédent d’offre chinois sur les marchés mondiaux 95.

Plus le modèle chinois reste structuré autour de l’investissement industriel, de la compression relative de la consommation et de l’accumulation de capacités productives, plus il tend à déplacer ses déséquilibres vers le reste du monde via les exportations. Les excédents extérieurs deviennent alors une soupape macroéconomique : ils permettent de prolonger un modèle qui, sans débouchés extérieurs croissants, ferait face à une pression encore plus forte sur les prix, les marges et l’emploi.

Cette dynamique est renforcée par la dépendance au crédit. Tant que la demande intérieure reste insuffisante pour absorber l’augmentation des capacités productives, une part croissante des investissements financés par la dette doit trouver des débouchés extérieurs pour rester soutenable. La logique de dette, de surinvestissement et de surcapacités renforce ainsi la dépendance du modèle chinois aux marchés mondiaux.

8 — Pourquoi la dépendance chinoise aux exportations devient-elle un choc industriel mondial ?

Cette stratégie entre désormais directement en collision avec celle des autres grandes puissances industrielles, au premier rang desquelles les États-Unis. La Chine est aujourd’hui la première puissance manufacturière mondiale. Avec les États-Unis, ils représentent déjà près de la moitié de la valeur ajoutée manufacturière mondiale.

Mais l’arithmétique est implacable : si deux économies représentant déjà près de la moitié de l’industrie mondiale veulent encore accroître leurs parts de marché, celles des autres pays doivent mécaniquement diminuer.

Le basculement est conséquent. La Chine représente désormais une part considérable de la valeur ajoutée manufacturière mondiale ; sa part dans les exportations mondiales de biens manufacturés a fortement progressé ; et son excédent commercial manufacturier atteint un niveau sans équivalent parmi les grandes économies industrielles. Autrement dit, la Chine n’est plus seulement un grand exportateur : elle est devenue le principal pôle d’expansion de l’offre manufacturière mondiale.

Cette dynamique transforme les déséquilibres internes du modèle chinois en pression externe sur le reste du monde. Tant que la demande intérieure chinoise ne suffit pas à absorber l’expansion des capacités productives, une part croissante de l’ajustement passe par les marchés extérieurs. Les excédents commerciaux deviennent alors moins le simple reflet d’un avantage de compétitivité que la soupape macroéconomique d’un modèle fondé sur l’investissement, l’endettement et la montée continue des capacités industrielles.

Pour l’Europe, cette contrainte est particulièrement sévère. La pression ne porte plus seulement sur les secteurs intensifs en travail ou à faible valeur ajoutée, mais sur le cœur de ses spécialisations historiques : automobile, batteries, machines, électronique, chimie, etc. La concurrence chinoise ne se joue donc plus à la périphérie de l’industrie européenne, mais au centre même de son appareil productif 96.

9 — Le 15e plan quinquennal (2026-2030) marque-t-il un véritable rééquilibrage du modèle chinois ?

Probablement pas dans le sens d’un rééquilibrage profond du modèle chinois. Au contraire, le 15e plan (2026-2030), publié en mars dernier, confirme un choix stratégique majeur : la Chine ne cherche plus seulement à croître plus vite, mais à dominer les technologies, les industries et les standards qui structureront l’économie mondiale des prochaines décennies 97.

La puissance productive, la souveraineté économique et la montée en gamme technologique occupent une place de plus en plus centrale dans la stratégie chinoise. Le rééquilibrage vers le marché intérieur demeure présent, mais il apparaît davantage comme un instrument de résilience et de sécurité économique que comme un objectif autonome de transformation du modèle de croissance.

La Chine ne semble donc pas s’orienter vers un modèle davantage tiré par la consommation des ménages sur le modèle américain ou français. Le plan reste fondamentalement structuré autour de la production, de l’investissement industriel, de l’innovation technologique et des exportations, avec l’idée que la sécurité économique et la puissance nationale passent d’abord par la maîtrise des capacités productives.

Pékin cherche simultanément à moderniser son appareil manufacturier, réduire ses dépendances technologiques et préparer ses positions dominantes dans les industries du futur : intelligence artificielle, robotique, semi-conducteurs, technologies quantiques ou encore biofabrication.

Plutôt que de corriger les déséquilibres du modèle, le 15e plan semble surtout chercher à prolonger et intensifier la stratégie de puissance productive chinoise.

Cette orientation pose une question centrale : que se passera-t-il si les débouchés extérieurs se ferment progressivement ? Les États-Unis ont déjà engagé ce mouvement à travers la montée des barrières commerciales, des restrictions technologiques et des politiques industrielles visant explicitement à réduire leur dépendance vis-à-vis de la Chine. L’Europe pourrait être tentée de suivre partiellement cette trajectoire face à la montée des surcapacités chinoises et à la pression croissante exercée sur son industrie.

10 — Le modèle chinois peut-il durer… et l’Europe peut-elle attendre ?

Pour l’Europe, le danger n’est pas seulement que le modèle chinois devienne insoutenable à long terme ; c’est qu’il puisse continuer à fonctionner pendant de nombreuses années tout en exportant ses déséquilibres vers le reste du monde. Un modèle fondé sur l’investissement, le crédit et l’expansion continue des capacités productives peut en effet durer longtemps, surtout dans une économie de la taille de la Chine, où l’État conserve un contrôle très fort sur le système bancaire, les flux de capitaux et l’allocation du crédit.

Le précédent japonais suggère qu’un modèle déséquilibré peut se maintenir durablement. Les déséquilibres accumulés durant les années 1980 n’ont pas disparu avec l’éclatement de la bulle : ils ont continué à peser sur l’économie japonaise pendant plusieurs décennies 98. La différence est qu’au moment de sa bulle, le Japon représentait environ 19 % de la valeur ajoutée manufacturière mondiale ; la Chine en représente aujourd’hui près de 30 %. L’ajustement potentiel est donc beaucoup plus difficile, à la fois pour la Chine elle-même et pour le reste du monde.

C’est précisément ce qui distingue l’involution d’une crise classique. Le problème n’est pas l’arrêt brutal de l’investissement, mais sa poursuite malgré des rendements décroissants. Tant que le crédit continue d’alimenter l’expansion des capacités productives, les surcapacités et les pressions concurrentielles peuvent continuer à se diffuser vers le reste du monde.

Pendant ce temps, les effets sur les partenaires commerciaux peuvent être considérables. À mesure que les surcapacités augmentent, le système tend à exporter ses déséquilibres vers l’extérieur : baisse des prix industriels, intensification de la concurrence, compression des marges dans les industries étrangères et dépendance accrue des partenaires aux importations chinoises.

Le rapport L’industrie européenne face au rouleau compresseur chinois du HCSP souligne ainsi qu’en l’absence de changement de trajectoire, plus de la moitié de la production manufacturière européenne pourrait être exposée à une concurrence chinoise difficilement soutenable à moyen terme, avec une vulnérabilité particulièrement forte pour l’Allemagne, où environ 70 % de la production manufacturière serait potentiellement concernée. Ce ne sont donc plus seulement quelques secteurs périphériques qui sont concernés, mais des pans entiers du cœur industriel européen. 

Le cas du photovoltaïque a valeur d’avertissement. L’Europe a vu rapidement disparaître une grande partie de ses capacités industrielles, sous l’effet combiné de la montée en puissance chinoise, du soutien massif de Pékin à ses producteurs, de la guerre des prix et de l’incapacité à maintenir une base productive compétitive. Or des dynamiques comparables apparaissent aujourd’hui dans plusieurs secteurs beaucoup plus centraux pour l’Europe.

Le problème est donc aussi temporel. Même si les contradictions internes du modèle chinois devaient finir par rendre cette trajectoire insoutenable, rien ne garantit qu’un tel ajustement interviendra rapidement. Un processus peut en effet se prolonger tant qu’il existe une capacité d’endettement suffisante pour maintenir l’expansion du système. Et avant qu’un retournement n’intervienne, il peut provoquer des destructions industrielles rapides et considérables dans le reste du monde.

C’est d’autant plus vrai que la Chine ne cherche plus seulement à exporter des biens à faible valeur ajoutée. Les secteurs aujourd’hui les plus exposés sont précisément ceux qui constituaient historiquement le cœur de la puissance industrielle européenne, et notamment allemande.

Dans ce contexte, attendre un éventuel « rééquilibrage naturel » du modèle chinois pourrait revenir, pour l’Europe, à voir des pans entiers de son industrie disparaître ou être durablement fragilisés avant même qu’un retournement du modèle chinois n’intervienne.

La conclusion pratique est donc inconfortable : l’Europe ne peut pas fonder sa stratégie industrielle sur l’hypothèse d’un ajustement rapide du modèle chinois. Elle doit au contraire se préparer à un scénario dans lequel l’involution perdure, les surcapacités continuent de s’accumuler et la pression concurrentielle chinoise s’exerce durablement sur une part croissante de son appareil productif. La question n’est donc plus seulement de savoir combien de temps le modèle chinois peut durer, mais combien de temps l’Europe peut se permettre d’attendre.

L’article La Chine peut-elle survivre au siècle chinois ? est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

15.06.2026 à 11:55

Le G7 d’Évian fait apparaître l’angle mort de l’économie mondiale

camillenedellec

Tout le monde refoule la guerre des changes. C’est un problème.

L’article Le G7 d’Évian fait apparaître l’angle mort de l’économie mondiale est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (2997 mots)

Le G7 se réunit à Évian à partir d’aujourd’hui. La France a fait des déséquilibres mondiaux son thème structurant. Qu’en attendez-vous ?

Ce sera le dernier sommet G7 d’Emmanuel Macron et la France a donné à sa présidence une identité claire : les déséquilibres mondiaux. 

De quoi s’agit-il ?

Shahin ValléeLes déséquilibres mondiaux désignent l’écart persistant entre les pays qui exportent beaucoup plus qu’ils n’importent, accumulant d’énormes excédents commerciaux, comme la Chine et le reste de l’Asie de l’Est, et ceux qui importent plus qu’ils n’exportent, creusant des déficits, comme les États-Unis. 

Est-ce l’une des causes telluriques de l’instabilité géopolitique aujourd’hui ? 

Shahin ValléeIl faut bien comprendre la taille de ces déséquilibres massifs et leur croissance : l’excédent asiatique atteint 1 500 milliards de dollars, sa plus forte part du PIB mondial depuis 1945, tandis que le déficit américain — déjà près de 900 milliards de dollars en 2025, l’un des plus élevés depuis 1960 — continue de se creuser. 

Un excédent de cette ampleur signifie que la capacité de production d’un pays déborde largement sa propre demande, et que cet excédent industriel se déverse donc sur les marchés des autres. 

Avec quels risques concrets ?

Shahin Vallée C’est moins un risque futur que ce qui est en train de se dérouler en ce moment même avec le « second choc chinois ». La vague de produits subventionnés frappe de plein fouet les secteurs de l’automobile, de la chimie, de l’acier et la machine-outil européennes, menaçant des pans entiers de l’emploi industriel. 

Quand des secteurs stratégiques se sentent submergés, la réponse politique devient le protectionnisme : tarifs, mesures de rétorsion, fragmentation des chaînes d’approvisionnement, montée des nationalismes économiques. S’y ajoute une dépendance stratégique. Compter sur la Chine pour des intrants critiques crée une vulnérabilité que les États redécouvrent comme relevant d’une question de sécurité, et non plus seulement du volet commercial.

Brad Setser Un autre risque est l’érosion du cadre qui servait précisément à désamorcer ces tensions. L’incapacité du G7 à traiter le problème collectivement — Washington préférant ses propres mesures protectionnistes contre l’Europe à une coordination contre Pékin — affaiblit le multilatéralisme au moment où il serait le plus utile. 

C’est en ce sens que ces déséquilibres sont une cause « tellurique » : ils opèrent sous la surface mais déforment durablement les rapports de force et nourrissent la défiance entre alliés, autant qu’entre adversaires. Le danger, faute d’ajustement ordonné par le change, est qu’ils finissent par se déboucler brutalement — d’un coup — plutôt que de se résorber en douceur.

Au-delà des errements du président américain, pensez-vous que ce G7 ne pourra pas produire d’avancées ?

Shahin ValléeMalgré les efforts de la France, il n’y aura pas de percée majeure sur les aspects économiques. 

Pourquoi ? 

Brad Setser Il y a une raison politique. Il apparaît de plus en plus clairement que le président américain représente un obstacle aussi grand que la Chine, surtout dans le format du G7, à un nouvel accord sur les déséquilibres mondiaux. Trump et ses conseillers veulent s’attribuer la baisse du déficit bilatéral avec la Chine, peu importe la hausse de l’excédent global chinois ou le contenu chinois qui afflue sur le marché américain via l’Asie du Sud-Est et Taïwan. La rumeur dit que Trump ne souhaite aucun mot qui fâche dans le rapport du Trésor sur les devises, afin de ne pas perturber la trêve de Busan et la visite de Xi prévue en septembre aux États-Unis.

Mais les tarifs de Trump n’étaient-ils pas censés, précisément, casser la machine exportatrice chinoise ?

Brad SetserIls étaient censés la ralentir, et cela n’a pas fonctionné. Plutôt que d’assembler ses propres composants pour les expédier directement vers les États-Unis, la Chine envoie désormais des biens intermédiaires, souvent des composants de haute technologie, vers les pays voisins, qui se chargent de l’assemblage final. Les tarifs sont ainsi contournés. Et l’effet ne s’arrête pas là : pour garder leurs propres exportations compétitives et préserver l’emploi dans leurs secteurs manufacturiers, beaucoup de voisins de la Chine se sentent contraints de maintenir, eux aussi, leurs monnaies faibles. Ce qui était un problème chinois est devenu un problème asiatique d’ensemble — et c’est pourquoi plusieurs monnaies de la région sont aujourd’hui à des plus bas historiques face au dollar.

Vous mentionnez une autre autre raison qui, à votre avis, empêcherait toute avancée…

Brad SetserIl y a également une raison liée à un consensus intellectuel installé au FMI et dans les capitales du G7 : l’idée que les taux de change ne devraient pas figurer dans la discussion, parce qu’ils ne seraient ni centraux dans la formation des déséquilibres ni critiques pour le rééquilibrage. Dans un monde de désalignements monétaires croissants, cet angle mort devient paralysie.

Votre thèse est, qu’au-delà de l’aspect industriel ou commercial, ces déséquilibres seraient en réalité entretenus par une logique monétaire. Comment construisez-vous votre argument ?

Brad SetserLe cœur de notre thèse est que la sous-évaluation des monnaies asiatiques, et surtout du renminbi, est le moteur le plus direct de ces déséquilibres, et pourtant celui que tout le monde refuse de nommer. 

Partons des faits. Depuis la pandémie, la Chine enregistre des gains de productivité et des avancées technologiques régulières : autant de facteurs qui devraient normalement faire apprécier sa monnaie. Or, le renminbi s’est déprécié d’environ 15 % en termes réels. C’est un contresens économique, sauf quand on admet qu’il s’agit d’un choix de politique.

Le lien entre la monnaie et le solde commercial n’a rien d’abstrait, il est quantifiable. On peut donc mesurer l’effet de cette politique de change : le FMI lui-même estime qu’une dépréciation de cette ampleur devrait gonfler les exportations nettes chinoises de 2 à 2,5 points de PIB, très proche des 3 points effectivement observés en deux ans. 

La deuxième brique de l’argument, c’est l’autonomie de cet instrument. On entend souvent qu’une monnaie ne peut pas être pilotée durablement, qu’un mouvement de taux de change finit toujours par être rattrapé par les prix relatifs. C’est doublement faux car, dans le cas chinois, les contrôles de capitaux fonctionnent et le contrôle de la politique de change est efficace ; et, par ailleurs, les prix relatifs s’ajustent toujours partiellement et avec de longs retards.

Était-ce déjà le cas avec le premier choc chinois ? 

Brad SetserDe 2002 à 2005, le renminbi arrimé à un dollar en baisse a porté l’excédent vers 10 % du PIB. L’appréciation réelle de 40 % entre 2005 et 2014 l’a ramené sous 2 %. Le change décide de la balance commerciale et non l’inverse.

La troisième brique, plus technique, c’est la mécanique de l’intervention. Pékin nie piloter sa monnaie, mais les actifs étrangers de ses banques d’État ont explosé, et la série des dépôts en devises se comporte exactement comme un instrument d’intervention détournée — elle monte quand le yuan subit une pression à la hausse, baisse quand la pression s’inverse, sans aucun lien avec les différentiels de taux d’intérêt qui devraient normalement la gouverner. Quand on ajoute les achats nets de devises captés par les données sur les « règlements » d’opération de change, on arrive à une somme de l’ordre de 700 milliards de dollars d’actifs étrangers accumulés en douze mois par l’État chinois. 

À partir de là, le tableau paraît très clair : un excédent massif, une monnaie maintenue à un niveau artificiellement faible, et un appareil d’État qui absorbe, en coulisses, la pression à l’appréciation.

Pourtant, Pékin se défend : la banque centrale affirme que ses banques d’État ne font que placer à l’étranger des devises levées localement, sans intervention détournée.

Brad Setser C’est en effet le meilleur argument dont dispose la Banque populaire de Chine, au moment où les actifs étrangers des banques d’État explosent. Mais ces banques ont déjà servi à camoufler ses interventions par le passé : via des swaps en 2005-2006, puis via des réserves obligatoires en devises en 2007-2008.

Le Financial Times qualifiait d’ailleurs ces dépôts de « réserves cachées » dès 2023. 

Que faudrait-il faire ? 

Shahin Vallée Remettre le change au cœur de la discussion et en faire un élément clef d’un rééquilibrage des politiques macroéconomiques. C’est une rupture qu’il faut assumer. La doctrine d’après-guerre, elle, l’avait pris en compte : Bretton Woods reposait sur le lien entre monnaie et commerce, et, en 1985, face au déficit américain, les grandes puissances se réunissaient au Plaza pour affaiblir le dollar de façon coordonnée, et le déficit refluait. On attribue parfois ce succès au resserrement budgétaire concomitant, mais c’est une fausse alternative : ajustement du dollar et ajustement budgétaire se sont renforcés mutuellement. D’où notre thèse : il n’y aura pas de coordination macroéconomique sérieuse tant que le change restera hors du champ.

Le format du G7 a, en principe, précisément cette vertu : c’est un cadre qui est plus familier des questions de change. Un consensus fort en G7 permettrait d’exercer des pressions, à la fois sur la Chine, sur son épargne excessive et sa faible consommation, et sur les États-Unis, sur leur déficit budgétaire reparti au-dessus de 6 % du PIB. Faute d’accord, nous serons renvoyés au G20 sous présidence américaine et soumis à la logique d’apaisement des États-Unis et à la timidité du FMI sur le sujet.

Mais n’est-ce pas précisément la crainte du Parti communiste chinois, qu’un accord de ce type ne fasse subir à la Chine le destin du Japon après les accords du Plaza (délocalisations, bulle, crise, vieillissement et donc stagnation) ? 

Shahin ValléeC’est une lecture courante des accords du Plaza que de considérer qu’ils ont causé l’implosion de la bulle immobilière japonaise et la déflation qui s’en est suivie. C’est l’argument que la Chine emploie souvent pour ne pas participer à un accord de ce type. Mais c’est une lecture tronquée de l’histoire du Plaza, qui n’est ni responsable de la bulle immobilière ni de la manière dont les autorités japonaises ont échoué pendant 20 ans à y répondre. Il est très surprenant que tout le monde s’entende pour dire que le Plaza a été la seule expérience réussie de coordination internationale sur le change et que, dans le même temps, on se refuse à engager une nouvelle discussion de ce type. Le Plaza agit à la fois comme un totem et un tabou. 

Faut-il un geste de la seule Chine ?

Brad Setser La Chine est le cœur du sujet mais nous plaidons pour une appréciation large de toutes les grandes monnaies asiatiques, car elles sont toutes sous-évaluées : le won coréen est aussi faible qu’en 2008 malgré des excédents records, le dollar taïwanais a perdu 5 % alors que les exportations de puces explosent, le yen corrigé de l’inflation est au plus bas depuis le début des années 1970. 

Concrètement, le G7 devrait faire un choix clair entre des tarifs coordonnés contre les exportations chinoises, ou une appréciation coordonnée du RMB au bénéfice de tous. La Banque de Corée ou celle du Japon accepteraient volontiers cet élan de réévaluation et ceci permettrait de ne pas isoler la Chine. 

Pékin objecte qu’une appréciation nominale serait aussitôt effacée par la déflation. Est-ce un faux argument ?

Brad Setser C’est tout l’enjeu de notre désaccord avec une partie du FMI. Je pense que la Chine peut apprécier son taux de change réel par une appréciation nominale plus rapide, sans que la déflation s’accélère pour autant. Beaucoup, au Fonds, le contestent. Les huit derniers mois nous donnent pourtant raison : l’appréciation nominale n’a pas été effacée par davantage de déflation, même si l’échantillon reste petit. Le groupe des économistes du G7 estime, lui, que l’ajustement du change doit découler de réformes plus fondamentales renforçant la demande intérieure chinoise. Je crois l’inverse : un yuan plus fort, en bridant la croissance des exportations, serait précisément l’aiguillon qui forcerait ces réformes. C’est l’ordre des facteurs qui change tout.

Le FMI a-t-il une part de responsabilité dans cet aveuglement ?

Brad Setser Une part réelle. Il ne s’intéresse qu’aux déséquilibres « excessifs », ce qui peut s’entendre, mais affirmer qu’ils ne « commencent qu’à présent à paraître excessifs » revient à remuer le couteau dans la plaie : l’envolée de l’excédent asiatique n’a pas débuté en 2025, le Fonds n’y a pas prêté attention des années durant. La Chine a « ajusté » ses données en 2022 pour rogner un point sur son excédent de biens, et, correctement mesuré, cet excédent a atteint son niveau actuel il y a déjà plusieurs années. Que le compte courant cesse de suivre l’excédent douanier aurait dû alerter. Si le FMI choisit de cibler l’excès plutôt que le brut, encore faut-il qu’il en ait une mesure exacte — ce qui n’a pas été le cas deux ans durant. Tant qu’il refusera d’intégrer une vraie variable de taux de change réel dans ses prévisions de compte courant chinois, il continuera de se tromper.

Un dernier mot : ce G7 d’Évian peut-il, malgré tout, aboutir à un résultat constructif ?

Shahin Vallée Ce G7 a déjà permis une avancée importante en mettant ce sujet à l’agenda quand tout le monde voulait l’enterrer. Ces débats sont donc déjà une victoire en soi, mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils soient résolus à Évian.

Évian pourrait par ailleurs permettre de progresser sur d’autres sujets, comme l’Ukraine et la mobilisation continue des avoirs russes gelés, le coût de la reconstruction, et la façon dont le G7 financera Kyiv au-delà des mécanismes actuels. La présence de Donald Trump est la grande inconnue : sa posture sur l’Iran a accaparé l’attention au détriment de la Russie, et ses concessions sur Taïwan au sommet avec Xi font douter de sa fermeté sur le territoire ukrainien. Les Européens arrivent d’ailleurs à Évian après avoir vu Volodymyr Zelensky à Londres : un calendrier délibéré, pour s’y présenter unis.

Brad Setser Il faut continuer à faire bouger les lignes, mais tant que les États-Unis se concentrent sur leur relation bilatérale avec la Chine, il n’y a que peu d’espoir de progrès. Tant que l’angle mort sur le change perdurera, les déséquilibres ne se résorberont pas — ils iront croissant, jusqu’à un débouclage brutal.

L’article Le G7 d’Évian fait apparaître l’angle mort de l’économie mondiale est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

01.06.2026 à 17:00

La diplomatie du bambou

Matheo Malik

Comprendre la doctrine vietnamienne de l'État connecteur.

L’article La diplomatie du bambou est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5097 mots)
Points clefs
  • Le Vietnam a réalisé en 2025 une croissance de 8,02 %, portée par les exportations (environ 475 milliards de dollars), les IDE et l’investissement public en infrastructures.
  • Une double asymétrie structurelle caractérise son insertion dans la mondialisation : plus de 32 % des exportations sont destinées au marché américain, tandis que près de 41 % des importations proviennent de Chine.
  • Les entreprises à capitaux étrangers représentent environ 73 % des exportations en 2023, témoignant d’une dépendance forte aux flux de capitaux et de technologies extérieurs.
  • La Chine est devenue en 2023 le premier investisseur en nombre de projets (472), contournant en partie les tarifs douaniers américains via le Vietnam.
  • Sous l’impulsion du Secrétaire général Tô Lâm, un « quatuor » de résolutions stratégiques (n° 57, 59, 66 et 68 du Bureau politique du Parti Communiste Vietnamien) trace la feuille de route d’une croissance à deux chiffres fondée sur l’innovation, le secteur privé et l’intégration internationale.
  • L’objectif affiché : faire du Vietnam un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 et un pays à revenu élevé d’ici 2045.

Avec un commerce extérieur (exportations et importations cumulées) avoisinant 930 milliards de dollars — soit plus de 170 % du PIB — le Vietnam figure parmi les économies les plus ouvertes de la planète 99. Cette dynamique repose sur trois piliers indissociables : les exportations manufacturières, les investissements directs étrangers (IDE) et les dépenses publiques d’infrastructure. Mais cette ouverture record s’accompagne d’une exposition tout aussi exceptionnelle aux chocs externes, qu’ils soient géopolitiques, financiers ou énergétiques.

Un dicton populaire, fréquent dans les conversations vietnamiennes, résume avec ironie le dilemme stratégique du pays : « Theo Mỹ thì mất Đảng, theo Trung Quốc thì mất Nước » (« Suivre les Américains, c’est perdre le Parti ; suivre les Chinois, c’est perdre la Nation »). Entre ces deux écueils, Hanoï a choisi la voie médiane de la « ngoại giao cây tre », la « diplomatie du bambou » officialisée par le précédent Secrétaire général Nguyễn Phú Trọng 100.

Le modèle de la double asymétrie

L’ouverture vietnamienne prend une forme géo-économique singulière : le pays vend principalement aux États-Unis ce qu’il produit avec des intrants achetés à la Chine. 

Cette double asymétrie — commerciale envers Washington, productive envers Pékin — constitue le socle du modèle comme on peut le voir sur les figures infra.

En 2025, les exportations du Vietnam ont atteint environ 475 milliards de dollars, dont 153 milliards vers les États-Unis (premier marché), suivis de la Chine (67,5 milliards), de l’Union européenne (57,8 milliards), de la Corée du Sud (31,4 milliards) et du Japon (25,6 milliards) 101. En parallèle, près de 41 % des importations vietnamiennes proviennent de Chine, dont des machines, des composants électroniques, des biens intermédiaires, des textiles techniques ou des intrants chimiques, qui alimentent les usines du delta du fleuve Rouge et du sud-est du pays. 

« Consciente de la fragilité d’un modèle trop centré sur l’axe sino-américain, Hanoï a construit depuis une quinzaine d’années une stratégie patiente de diversification. » © Nguyen Sanh Quoc Huy

Le Vietnam fonctionne ainsi comme une plateforme de transformation et de réexportation au cœur des chaînes de valeur sino-américaines : un nœud intermédiaire dans un flux de biens, de capitaux et de technologies qui relie, malgré la guerre commerciale, les deux superpuissances.

Le contournement discret de la guerre commerciale

Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 a profondément remodelé le paysage commercial mondial. Au 14 novembre 2025, les droits de douane américains moyens sur les importations chinoises atteignaient 47,5 %, contre 31,9 % pour les droits chinois sur les produits américains. Le 9 avril 2025, lors du pic de la guerre commerciale, ces tarifs avaient brièvement culminé à 135,3 % côté américain et 147,6 % côté chinois, avant un repli négocié.

Face à cette barrière douanière, les entreprises chinoises ont massivement relocalisé une partie de leur production destinée au marché américain. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en 2024, la Chine est devenue le troisième investisseur étranger au Vietnam en capital, et le premier en nombre de projets avec 955 approuvés, contre 462 pour Singapour et 410 pour la Corée du Sud.

Le stock d’IDE chinois au Vietnam a connu une accélération spectaculaire depuis 2020.

Cette stratégie de « Chine+1 » a transformé le Vietnam en zone tampon des tensions commerciales, au risque que Washington ne l’interprète comme un acteur de détournement de droits de douane (tariff circumvention) et n’impose des mesures correctives, comme le suggèrent plusieurs enquêtes du Department of Commerce américain depuis 2023 102.

De l’atelier à la plateforme technologique intermédiaire

L’image d’un atelier à bas coûts ne suffit plus à décrire le Vietnam. La structure des exportations s’est profondément transformée : les produits intensifs en main-d’œuvre peu qualifiée (textile, chaussures, confection) ont été supplantés par des biens à plus forte valeur ajoutée comme les smartphones, les ordinateurs ou les composants et les périphériques électroniques.

Cette montée en gamme demeure pourtant largement portée par le secteur à capitaux étrangers. En 2023, les entreprises à capitaux étrangers représentaient environ 73 % de la valeur totale des exportations 103.

Le Vietnam fonctionne comme une plateforme de transformation et de réexportation au cœur des chaînes de valeur sino-américaines

Thanh Tam Nguyen-Huu, Phu Nguyen-Van et Thi Kim Cuong Pham

Dans l’électronique, le déséquilibre est saisissant : ces entreprises ont exporté pour près de 56 milliards de dollars, contre seulement 1,3 milliard pour les firmes domestiques.

Le Vietnam se situe donc dans une position intermédiaire. Il est plus qu’un atelier à bas salaires puisqu’il assemble désormais des produits sophistiqués mais moins qu’une « économie de la connaissance », car les segments à plus forte intensité technologique restent contrôlés par des multinationales étrangères comme Samsung (Corée du Sud), LG (Corée du Sud), Intel (États-Unis), Foxconn (Taïwan) ou Luxshare (Chine).

Une diplomatie commerciale basée sur la diversification

Consciente de la fragilité d’un modèle trop centré sur l’axe sino-américain, Hanoï a construit depuis une quinzaine d’années une stratégie patiente de diversification. 

Le Vietnam est ainsi l’un des rares pays à être partie prenante d’un faisceau dense d’accords de libre-échange : le Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership (CPTPP, entré en vigueur en 2018), l’European Union-Vietnam Free Trade Agreement (EVFTA, 2020), le Regional Comprehensive Economic Partnership (RCEP, 2022), l’United Kingdom-Vietnam Free Trade Agreement (UKVFTA, 2021) et le Vietnam-Korea Free Trade Agreement (VKFTA, 2015) ne sont que quelques exemples parmi d’autres 104.

La part des exportations vietnamiennes vers l’Union, la Corée du Sud, le Japon et le Royaume-Uni est passée de 26,2 % en 2023 à 30,4 % en 2024. Plus la polarisation sino-américaine s’intensifie, plus le Vietnam tente de multiplier les ancrages, cherchant à se rendre indispensable à plusieurs centres de gravité plutôt qu’à s’aligner sur un bloc unique.

Gérer la dépendance chinoise

Si la dépendance aux États-Unis est essentiellement commerciale (excédent massif à l’export de 134 milliards de dollars en 2025 selon les statistiques vietnamiennes et même 178 milliards selon les statistiques américaines 105), celle vis-à-vis de la Chine est productive, financière et technologique. Pékin fournit une part considérable des intrants et des machines, investit massivement, et se positionne comme bailleur de fonds via l’aide publique au développement.

Une partie de cette aide au développement, notamment dans les infrastructures, est conditionnée à l’utilisation de technologies chinoises souvent plus polluantes et parfois incompatibles avec les engagements climatiques pris au titre du Just Energy Transition Partnership (JETP) signé en 2022 par le Vietnam avec les pays du G7 106.

« Tout se passe comme si l’avenir du « bambou » vietnamien ne se jouait plus dans sa seule capacité à plier sous le vent des grandes puissances, mais dans sa possibilité de prendre racine comme puissance autonome au cœur du grand continent asiatique. » © Nguyen Sanh Quoc Huy

Pour atténuer cette dépendance, Hanoï explore d’autres partenariats comme les projets de train à grande vitesse Nord-Sud avec le Japon, la relance de la coopération nucléaire civile avec la Russie et la Corée du Sud et la diversification des sources d’IDE dans les technologies vertes ou avancées 107.

Le tournant Tô Lâm : l’ambition de la croissance à deux chiffres

L’arrivée de Tô Lâm au poste de Secrétaire général du Parti communiste vietnamien, après le décès de Nguyễn Phú Trọng en juillet 2024, a marqué une inflexion stratégique. Le nouveau dirigeant a notamment appelé à entrer dans un « kỷ nguyên vươn mình của dân tộc » — une « ère de l’essor de la nation » — visant à faire du Vietnam un pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure d’ici 2030 et un pays à revenu élevé d’ici 2045, date du centenaire de l’indépendance 108.

Pour atteindre ces objectifs, le 14ᵉ Congrès du Parti en janvier 2026 a entériné une cible de croissance à deux chiffres pour la période 2026-2030, ce qui constituerait un saut significatif par rapport à la trajectoire actuelle de 6 à 8 %. Cette ambition s’appuie sur ce que la presse vietnamienne qualifie de « bộ tứ chiến lược », le « quatuor stratégique ». 

Il s’agit de quatre résolutions du Bureau politique adoptées en quelques mois et présentées comme les piliers d’un nouveau modèle de croissance 109 :

  • La Résolution n° 57-NQ/TW du 22 décembre 2024 sur les percées dans la science, la technologie, l’innovation et la transformation numérique nationale, qui prévoit de porter les dépenses de recherche et développement à 2 % du PIB d’ici 2030 et de positionner le Vietnam parmi les trois premiers pays d’Asie du Sud-Est en matière d’innovation 110 ;
  • La Résolution n° 59-NQ/TW du 24 janvier 2025 sur l’intégration internationale dans la nouvelle conjoncture, qui érige cette intégration en « moteur stratégique » du développement 111 ;
  • La Résolution n° 66-NQ/TW du 30 avril 2025 sur la rénovation du travail législatif, destinée à lever les goulots d’étranglement institutionnels et à accélérer la décision publique 112 ;
  • La Résolution n° 68-NQ/TW du 4 mai 2025 sur le développement de l’économie privée, qui consacre pour la première fois ce secteur comme « moteur le plus important de l’économie nationale », avec l’objectif d’atteindre 2 millions d’entreprises privées et une contribution de 55 à 58 % du PIB d’ici 2030 113.

Cette dernière résolution constitue un changement de paradigme : alors que le rôle moteur était traditionnellement attribué aux entreprises d’État, le secteur privé domestique est désormais explicitement appelé à prendre le relais des IDE pour porter la montée en gamme. Tô Lâm a personnellement insisté sur l’émergence de « champions nationaux » — dont VinGroup (immobilier, automobile), FPT (services numériques), Viettel (telecom), THACO (automobile), Hòa Phát (acier) — capables de rivaliser avec les groupes étrangers et sur la nécessité d’un écosystème favorable aux start-ups technologiques 114.

Combien de temps le Vietnam pourra-t-il rester ce connecteur agile sans consolider ses propres bases technologiques ?

Thanh Tam Nguyen-Huu, Phu Nguyen-Van et Thi Kim Cuong Pham

À ce dispositif s’ajoutent plusieurs initiatives sectorielles convergentes : la stratégie nationale des semi-conducteurs à l’horizon 2030, vision 2050 (Décision n° 1018/QĐ-TTg de septembre 2024), qui vise la formation de 50 000 ingénieurs spécialisés ; le programme de développement de l’intelligence artificielle ; et une réforme administrative sans précédent lancée en 2025. Cette dernière consiste notamment en (i) l’abolition de l’échelon administratif intermédiaire, c’est-à-dire au niveau du district, avec le maintien des administrations provinciales/municipales et communales et (ii) la fusion de provinces et de ministères pour rationaliser l’appareil d’État 115.

Les limites d’une croissance tirée par l’extérieur

Cette ambition est cohérente sur le papier, mais elle se heurte à certaines fragilités structurelles du modèle. En 2023, les exportations de biens et services représentaient environ 87 % du PIB 116. Or un pays peut difficilement dépendre durablement à la fois des importations pour environ 70 % de sa consommation de pétrole,  d’un degré d’ouverture commerciale supérieur à 170 % du PIB,  d’un secteur à IDE qui réalise 73 % des exportations et d’une économie plus intensive en facteurs (travail, capital) qu’en connaissances.

Tant que la demande américaine reste forte, que la Chine continue de fournir des intrants à bas coût et que le cadre géopolitique ne bascule pas dans une logique de blocs hermétiques, ce modèle peut continuer à produire de la croissance rapide. Mais à moyen terme, la valeur ajoutée locale demeure faible, le capital humain adapté aux technologies avancées manque encore, et l’écosystème d’innovation domestique peine à émerger 117.

La Chine est devenue en 2023 le premier investisseur en nombre de projets (472), contournant en partie les tarifs douaniers américains via le Vietnam. © Nguyen Sanh Quoc Huy

Les organisations internationales rappellent que le Vietnam doit, pour éviter le « piège du revenu intermédiaire », tripler la productivité totale des facteurs et investir massivement dans l’enseignement supérieur et la recherche, des chantiers où le retard accumulé reste considérable 118. Les résolutions 57 et 68 mentionnées plus haut reconnaissent ces lacunes et leur traduction opérationnelle constitue le grand test du quinquennat 2026-2030.

Un connecteur en quête d’autonomie

Le Vietnam est aujourd’hui un maillon essentiel de la géo-économie. En reliant, dans un même espace productif, les intrants chinois et la demande américaine, en attirant des flux d’IDE concurrents, en multipliant les accords commerciaux avec l’Europe et l’Asie, il contribue à maintenir sous une forme reconfigurée l’interdépendance entre des puissances qui affichent pourtant leur volonté de découplage.

Cette position de connecteur n’est ni neutre, ni passive. Elle est le produit de choix stratégiques : la « diplomatie du bambou », les accords de libre-échange, l’accueil ciblé de certains investissements, la recherche de contrepoids à la dépendance chinoise, la tentative de se rendre indispensable à Washington tout en ménageant Pékin.

C’est dans ce contexte que l’agenda de Tô Lâm — croissance à deux chiffres, primauté de l’innovation, montée en puissance du secteur privé, refonte institutionnelle — vise à transformer une position de simple intermédiaire en trajectoire d’émancipation. La question qui se pose désormais est celle du tempo : combien de temps le Vietnam pourra-t-il rester ce connecteur agile sans consolider ses propres bases technologiques ? Jusqu’à quel point un pays peut-il servir de lien entre les empires sans devenir, à son tour, l’objet de leurs stratégies de domination ?

Symptôme révélateur de cette tension, le terme même de « ngoại giao cây tre », omniprésent dans les médias vietnamiens et internationaux jusqu’en 2024, se raréfie depuis l’avènement de Tô Lâm. Tout se passe comme si l’avenir du « bambou » vietnamien ne se jouait plus dans sa seule capacité à plier sous le vent des grandes puissances, mais dans sa possibilité de prendre racine comme puissance autonome au cœur du grand continent asiatique.

L’article La diplomatie du bambou est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF

28.05.2026 à 13:56

Le grand réveil

Matheo Malik

Ce que l’Europe doit apprendre de la Chine.

L’article Le grand réveil est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (8523 mots)

Nous sommes entrés dans une phase d’accélération 119. L’histoire change de rythme. Les repères familiers de l’époque moderne s’effacent, et les récits que nous nous racontons sur le progrès et la puissance ne correspondent plus au monde réel. Jour après jour, ce que nous vivons ressemble de moins en moins à un remaniement passager des rapports de force ou à un réalignement géopolitique temporaire. Ce que nous percevons est plus profond et plus durable. C’est une transformation dont nous commençons à peine à discerner les contours. L’histoire n’est plus à l’arrière-plan de nos vies : tout se passe comme si elle se précipitait vers nous. Quelque chose d’urgent et d’impossible à ignorer est en train de foncer dans notre direction.

À propos de l’intense chantier de recherches qu’il a récemment ouvert sur la Chine, l’historien britannique de l’économie Adam Tooze avait ces mots : « La Chine n’est pas seulement un problème qu’il faut analyser, c’est la clef de voûte pour comprendre toute la modernité ». Il la qualifiait de « plus grand laboratoire de modernisations organisées qui ait jamais existé ou qui n’existera jamais à cette échelle ». Dans ce pays-continent, les histoires industrielles d’Europe et d’Amérique se lisent désormais comme de simples préfaces à quelque chose de beaucoup plus vaste.

L’observation d’Adam Tooze touche au cœur même de ce qui rend cette période si difficile à appréhender. Nous avons en effet assisté non seulement à l’émergence d’une nouvelle grande puissance mais aussi à une remise en cause fondamentale des idées reçues profondément ancrées dans la pensée occidentale sur le développement, les systèmes politiques et les acquis de la civilisation. Le problème, c’est que nous n’avons pas encore trouvé le courage intellectuel d’affronter ce nouveau paradigme.

Ce grand réveil touche l’humanité tout entière mais il frappe singulièrement le monde développé et, plus encore, les États-Unis d’Amérique, où la doxa de l’exceptionnalisme occidental est de plus en plus exposée et contestée.

On avait un temps coutume de présenter la Chine comme une nation « en plein essor » ou « en train de rattraper son retard ». Aujourd’hui, la République populaire façonne désormais la trajectoire du développement et dicte le rythme sur les plans économique, technologique et institutionnel. Pour les Américains en particulier, le choc psychologique le plus profond réside dans la prise de conscience que la modernité n’est plus quelque chose qu’ils créent eux-mêmes et que les autres se contentent d’hériter. Cette histoire a fait son temps.

Attendre l’effondrement chinois n’est pas une stratégie, c’est juste un mécanisme de défense.

Kaiser Kuo

Le déni, la diversion et les réactions excessives teintées d’angoisse que l’on observe si souvent dans le discours occidental à propos de la Chine sont les symptômes de ce décalage. Pourtant, la réticence à reconnaître ce changement dépasse le cadre des gouvernements, des discours médiatiques ou du consensus des experts. Elle touche aussi des personnes qui se penchent sur ces questions depuis des années. En tempérant les grandes affirmations, en remettant en question les implications de données empiriques, en appelant à la prudence même lorsque les preuves pointaient dans la direction d’un bouleversement total depuis un certain temps, je m’inclus moi-même parmi les retardataires. Il y avait toujours un « mais » lorsqu’il s’agissait de reconnaître les réalisations de la Chine. Face aux chiffres, notre premier réflexe était d’énumérer les coûts et les échecs, de prendre du recul juste au moment où l’ampleur de la transformation devenait trop évidente.

Or aujourd’hui, le plus grand risque serait de faire exactement l’inverse : minimiser l’importance de la Chine.

Ce texte ne reprendra pas la liste habituelle des griefs qu’on adresse généralement au modèle chinois — restrictions au pluralisme politique et aux médias indépendants ; pouvoirs étendus en matière de sécurité et détention préventive ; pression sur l’expression religieuse et ethnique ; coercition extraterritoriale — non pas parce que ces préoccupations seraient insignifiantes, mais parce que notre tâche est désormais différente. Nous avons tous appris à réciter cette litanie. Mais elle est aussi devenue un moyen de nous protéger de ce qu’une véritable comparaison entre la Chine et nous pourrait impliquer. L’objectif de cette pièce de doctrine est d’affronter lucidement ce que les réalisations chinoises nous obligent à reconsidérer au sujet de la modernité, de la capacité de l’État, des formes de légitimité politique et de notre propre complaisance — reconnaître ces coûts réels tout en prenant au sérieux l’ampleur de la transformation ; regarder en face ce que Pékin a accompli, et comprendre comment nous y mesurer.

Ce grand réveil ne doit pas être un aveu d’échec. Il ne vise pas à nous inciter à renoncer aux valeurs libérales, à proclamer la supériorité des régimes autoritaires, ni à imiter servilement certains aspects du modèle de gouvernance chinois. Il s’agit plutôt d’un appel à un examen franc et honnête en confiance : la volonté de reconnaître directement les défis, de tirer les leçons des succès des autres même lorsqu’ils ébranlent nos certitudes, et de renforcer nos propres institutions en reconnaissant clairement leurs lacunes plutôt qu’en niant leurs échecs de manière défensive. 

La démocratie libérale traverse certes une crise profonde, mais ce moment n’est pas nécessairement la fin. La question est de savoir si nous y ferons face avec l’introspection rigoureuse qui a permis le renouveau démocratique au cours de l’histoire, ou si nous nous réfugierons une fois de plus dans des mythes réconfortants qui nous ont par le passé rendus aveugles à la fois à nos faiblesses et aux forces de nos rivaux.

Nous n’avons pas encore pris la mesure de l’échelle du changement

Cette prise de conscience doit commencer par une recension factuelle. Les chiffres, stupéfiants, ne suffisent pas à eux seuls à saisir toute la portée de la transformation chinoise. Selon la Banque mondiale, depuis le début des années 1980, la Chine a sorti près de 800 millions de personnes de l’extrême pauvreté 120, ce qui représente environ les trois quarts de la réduction mondiale de la pauvreté au cours de cette période. L’espérance de vie en Chine, qui n’était que de 33 ans en 1960, a atteint 78 ans en 2023 121 ; par comparaison, l’espérance de vie à la naissance aux États-Unis la même année était de 78,4 ans 122. Presque tous les foyers chinois ont accès à l’électricité depuis une dizaine d’années 123. La scolarisation dans l’enseignement secondaire est désormais quasi universelle 124. Le revenu par habitant est passé de quelques centaines de dollars seulement au début de la réforme à la fin des années 1970 à plus de 13 000 dollars aujourd’hui 125.

Mais ce qui illustre peut-être le mieux la difficulté à appréhender l’ampleur du phénomène, c’est ce qui s’est passé dans le secteur de l’énergie.

La Chine représente désormais plus de la moitié de la capacité installée mondiale combinée en énergie solaire 126 et éolienne 127. Environ les trois quarts de tous les projets de renouvelables actuellement en cours dans le monde se situent sur le territoire de la République populaire ou sont menés par des entrepreneurs chinois 128. Environ 30 % des émissions mondiales proviennent de la Chine 129, mais c’est également là que se concentre une grande partie de la croissance des technologies de décarbonation. 

Le pays a tout simplement transformé la transition énergétique mondiale en démontrant qu’un déploiement massif et rapide pouvait rendre les énergies renouvelables compétitives en termes de coûts à l’échelle planétaire.

Quelle que soit l’opinion que l’on ait du système politique chinois, ce ne sont pas là les caractéristiques d’un État défaillant mais d’une société dont la population, à bien des égards, prospère comme jamais dans son histoire.

Le paradigme confucéen et le blocage intellectuel américain

L’ampleur de la transformation chinoise nous pose directement un défi d’ordre intellectuel. Même ceux d’entre nous qui ont suivi de près l’évolution de la Chine et qui se targuent de voir au-delà des préjugés occidentaux ont eu du mal à saisir pleinement ce dont nous sommes témoins. Les schémas de pensée habituels — les pièges du revenu intermédiaire, la fragilité structurelle de l’autoritarisme, la convergence inévitable avec les normes libérales — nous ont offert un réconfort cognitif sans toutefois jamais parvenir à expliquer ce qui se passe réellement.

L’historien de la pensée Joseph Levenson, dans son œuvre clef Confucian China and Its Modern Fate 130, soutenait que la quête de la Chine consistait à trouver une voie capable d’apporter richesse et puissance d’une manière à la fois authentiquement chinoise et objectivement efficace. Pendant plus d’un siècle, les intellectuels chinois se sont de fait débattus avec ce défi : comment atteindre la modernité sans perdre son identité culturelle, comment devenir puissant sans abandonner ce qui faisait la spécificité de la Chine ?

Ce chapitre de l’histoire touche peut-être à sa fin car le pays semble avoir trouvé cette voie. Le système qui alimente son succès est un alliage extraordinairement complexe de confucianisme, de léninisme, d’autoritarisme technocratique, de capitalisme d’État et de mécanismes de marché. Pourtant, les intellectuels chinois estiment que le pays a atteint cette richesse et cette puissance d’une manière typiquement chinoise. Si le cadre théorique de Levenson est le bon, alors nous sommes en train d’assister non seulement à l’ascension de la Chine mais aussi à son passage à l’étape suivante, une phase marquée par la fin de la quête centrale qui a défini son histoire moderne.

Or même en Chine, cette transition de la poursuite de la modernité à sa réalisation reste difficile à accepter pleinement. De nombreux intellectuels chinois, aussi patriotes et confiants soient-ils dans les réalisations de leur pays, semblent encore mal préparés à prendre la mesure de ce que ces réalisations signifient. L’idée que la Chine serait passée du rattrapage à la redéfinition du développement lui-même remet en cause des habitudes de pensée forgées au fil des générations. Pour des intellectuels conditionnés à considérer l’Occident comme un point de référence permanent — même lorsqu’il s’agit de le critiquer violemment —, la perspective que la Chine puisse désormais fixer les règles plutôt que d’y répondre exige un reset qui n’a pas encore pleinement eu lieu.

La résolution apparente de la poursuite de la modernité en Chine a des implications plus profondes encore. 

Si la République populaire est bel et bien devenue l’un des principaux architectes de notre contemporain, alors des questions qui ont longtemps structuré notre réflexion sur la Chine — va-t-elle se démocratiser ? Va-t-elle converger vers les normes occidentales ? Quand les contradictions la rattraperont-elles ? — sont peut-être tout à fait hors de propos. De nouvelles doivent prendre leur place : quel type de puissance mondiale la Chine devrait-elle devenir ? Comment une civilisation qui a retrouvé confiance en sa propre voie devrait-elle interagir avec un monde toujours organisé autour des institutions et des présupposés occidentaux ?

Les dirigeants chinois parlent aujourd’hui de construire une « communauté de destin commun pour l’humanité ». La signification pratique de tels concepts reste délibérément vague. Car il y a des questions plus profondes sous-jacentes encore plus difficiles à trancher pour le pouvoir chinois : une civilisation qui ne s’est jamais sentie à l’aise dans l’ordre westphalien peut-elle trouver le moyen de fonctionner en son sein, ou cherchera-t-elle à remodeler aussi ces normes-là ? Comment un pays qui a atteint la prospérité grâce à un développement dirigé par l’État peut-il partager ce modèle sans donner l’impression de compromettre la souveraineté des autres ?

Ces interrogations agitent aujourd’hui les stratèges chinois. Ils ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

En face, les questions auxquelles nous sommes désormais confrontés sont tout aussi difficiles, sinon plus : à quoi ressemble la modernité lorsqu’elle n’est plus conçue exclusivement par l’Europe et les États-Unis ? Qu’est-ce que le développement lorsque le modèle le plus performant ne se conforme pas aux postulats de la démocratie libérale ? Que se passe-t-il lorsque la deuxième économie mondiale fonctionne selon des principes qui bouleversent les convictions occidentales fondamentales sur la manière d’atteindre et de maintenir la prospérité ?

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. © ADAGP Paris 2026

Le cadre théorique de Levenson offre également une perspective pour comprendre la situation difficile dans laquelle se trouvent actuellement les États-Unis. 

Selon sa formulation, une civilisation est stable lorsque ce qui est mien (meum) et ce qui est vrai (verum) restent en harmonie, autrement dit lorsque les présupposés hérités d’une société sur le fonctionnement du monde concordent avec la réalité tangible qu’elle vit au quotidien. L’instabilité apparaît dans les moments de disjonction, lorsque ces deux éléments ne concordent plus et que ce que la tradition affirme comme vrai ne correspond plus à ce que l’on peut clairement observer. Après les guerres de l’opium, la Chine a connu une telle crise : elle a vécu la douloureuse prise de conscience que les certitudes confucéennes sur la centralité chinoise et la supériorité de sa civilisation ne pouvaient pas expliquer la présence des canonnières occidentales sur la rivière des Perles. Il a fallu près de deux siècles de bouleversements intellectuels, d’expérimentations politiques et de transformations souvent violentes pour que la Chine résolve cette tension.

La question est maintenant de savoir si les chocs plus récents provoqués par l’ascension de la Chine — moins violents mais non moins fondamentalement perturbateurs — pousseront les États-Unis vers une remise en question similaire. 

Lorsqu’une nation qui était censée rester à jamais à la traîne fait soudainement un bond en avant dans les énergies renouvelables, l’intelligence artificielle et les infrastructures ; lorsque le capitalisme autoritaire s’avère plus malléable que prévu ; lorsque « la fin de l’histoire » se révèle être un triomphalisme prématuré — le fossé entre meum et verum se creuse. Le choix, comme la Chine l’a appris au cours de son long siècle de l’humiliation, se situe entre le travail douloureux de reconstruction intellectuelle et la défense de plus en plus désespérée d’illusions réconfortantes.

La crise chinoise du milieu à la fin du XIXe siècle et la crise américaine du début du XXIe siècle ne sont bien sûr pas identiques. Mais ces deux moments présentent des parallèles historiques qui méritent d’être relevés. Dans les années 1860 et 1870, les réformateurs chinois du Mouvement d’auto-renforcement se sont attaqués à un défi civilisationnel en formulant les concepts de yong et de ti. Ils développaient l’idée que la Chine pouvait adopter les techniques et technologies occidentales (yong) et les mettre au service de la préservation de son caractère chinois essentiel (ti).

Les dirigeants des États-Unis prétendent pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. 

Kaiser Kuo

Aujourd’hui, un phénomène remarquablement similaire se déroule à front renversé sur tout le spectre politique américain.

De la politique industrielle aux participations directes du gouvernement dans des entreprises stratégiques comme Intel, les décideurs politiques américains adoptent de plus en plus des méthodes qui ressemblent étrangement au capitalisme d’État chinois, tout en insistant sur le fait qu’ils défendent les principes du libre marché. Sous l’administration Biden comme sous le second mandat de Trump, des partenariats coordonnés entre le gouvernement et l’industrie ont vu le jour, marquant un changement discret mais décisif. S’il n’y a peut-être pas eu de débat national à ce sujet, les États-Unis ne font du reste désormais plus aucun mystère sur le fait qu’ils ont une politique industrielle, concept autrefois honni.

Certes, les États-Unis ont longtemps pratiqué des formes plus ou moins explicites de politique industrielle — de la construction des chemins de fer transcontinentaux au projet Manhattan en passant par la course à l’espace. Mais ils le faisaient toujours en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’autre chose. Pendant des décennies, l’orthodoxie économique américaine a considéré la planification d’État comme à la fois inefficace et anti-américaine, considérant les modèles de développement d’autres nations — qu’il s’agisse de l’essor du Japon grâce à son ministère du Commerce international et de l’Industrie, de la coordination des chaebols, les conglomérats de Corée du Sud et, bien sûr, du capitalisme d’État chinois — comme des hérésies qui s’écartaient de la foi dans le libre marché. Pourtant, avec le CHIPS and Science Act de 2022, l’Inflation Reduction Act la même année et, aujourd’hui, la renaissance explicitement protectionniste de l’économie dirigée par l’État sous Donald Trump, les États-Unis ont complètement abandonné cette façade. Ce qui marquait autrefois la frontière idéologique entre « nous » et « eux » s’est du même coup discrètement effacé. 

Tout comme les réformateurs chinois affirmaient autrefois pouvoir emprunter de manière sélective aux méthodes occidentales sans compromettre la civilisation chinoise, les dirigeants des États-Unis prétendent aujourd’hui pouvoir adopter une intervention étatique à la chinoise sans trahir les valeurs américaines. L’histoire montre que de telles expériences d’emprunt sélectif se déroulent rarement aussi bien que leurs concepteurs l’imaginent.

La Chine n’est pas responsable de la crise américaine

Tout comme les historiens de la Chine moderne ont, ces dernières décennies, judicieusement révisé l’ancien paradigme purement réactif qui dominait les récits sur le siècle de l’humiliation — passant de la simple constatation d’un choc extérieur à la mise en avant des facteurs internes chinois qui avaient aussi façonné la transformation du pays —, nous devrions à notre tour résister à la tentation d’attribuer le malaise actuel des États-Unis principalement à une provocation chinoise.

Les germes du manque de confiance dans le modèle occidental sont nombreux et avaient été semés bien avant : les bourbiers des guerres en Afghanistan et en Irak, la crise financière de 2008, la polarisation et la paralysie de Washington, le spectacle honteux de l’attaque du Capitole le 6 janvier 2021 et l’effritement visible de la cohésion civique en Amérique ne sont que quelques exemples.

Mais le miroir chinois a amplifié cette tendance de manière troublante. Voir un rival construire, former et innover à l’échelle où le faisait la Chine a mis davantage en relief le dysfonctionnement américain. Chaque défaillance des infrastructures, chaque querelle à propos d’une ligne budgétaire, chaque fermeture du gouvernement semble plus criante face à la transformation rapide et profonde de la Chine.

Ce qui aurait pu être une nouvelle période d’introspection américaine s’est transformé en une crise bien plus aiguë : la douloureuse prise de conscience qu’un autre système, aussi imparfait soit-il, a produit des résultats à une échelle que les États-Unis n’ont pas pu atteindre. 

Qu’est-ce qui nous semble, au fond, si dérangeant dans le succès de la Chine ? Comme l’a observé Chas W. Freeman, un diplomate américain de haut rang à la retraite, « les Américains affichent aujourd’hui un étrange mélange de doute, de complaisance et d’arrogance ». C’est exactement le genre de cocktail qui empêche l’examen lucide que le moment exige. Une partie de ce qui reste en travers de la gorge des États-Unis est, malheureusement, d’ordre racial : le crépuscule du privilège blanc dans un pays de plus en plus diversifié correspond au crépuscule de l’hégémonie américaine dans un monde de plus en plus multipolaire. Tout comme l’ethnonationalisme blanc représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges blancs sur le plan national, on pourrait faire l’hypothèse que la dérive vers une nouvelle guerre froide représente une réponse irrationnelle à l’érosion perçue des privilèges américains à l’échelle mondiale. Mais la question raciale n’est qu’un courant parmi d’autres dans un tourbillon plus vaste. 

Aujourd’hui, les intellectuels ne se demandent plus comment rattraper l’Occident mais comment mener le monde de manière responsable.

Kaiser Kuo

Pour comprendre pourquoi l’ascension de la Chine semble gêner les États-Unis dans leur essence, il faut saisir le défi psychologique plus profond qu’elle pose à l’identité américaine.

Pendant des générations, les Américains avaient vécu dans une histoire nationale qui leur assurait qu’ils seraient toujours les premiers dans les domaines qui comptent le plus : innovation, technologie, puissance militaire, dynamisme économique, attrait culturel. Or pilier après pilier, les réalisations de la Chine ont systématiquement ébranlé l’exceptionnalisme américain. Des hiérarchies profondément enracinées et souvent inconscientes continuent de positionner l’Occident comme la norme et les autres États comme des dérivés. Le moment de la prise de conscience et du réajustement exige aujourd’hui de confronter ces réflexes.

Il était autrefois admis comme un axiome qu’une économie de marché dynamique nécessitait une démocratie libérale ; la Chine a démontré qu’un capitalisme autoritaire pouvait très bien fonctionner.

On croyait que les réseaux sociaux libéreraient inévitablement les sujets des autocraties ; puis le Printemps arabe s’est essoufflé, Edward Snowden a redéfini les termes du débat sur la surveillance, et la politique des plateformes a déraillé chez nous.

On supposait qu’aucune véritable innovation ne pourrait voir le jour sans liberté politique ; puis les entreprises et les laboratoires chinois ont commencé à produire des résultats de classe mondiale tout en opérant au sein d’un écosystème de l’information très différent.

Chaque renversement a ébranlé le dogme et aggravé le choc.

Le discours occidental attribue systématiquement les réalisations de la Chine à son régime plutôt qu’à ses capacités intrinsèques. Les percées de Tencent, BYD, Huawei ou de l’écosystème matériel de Shenzhen sont souvent expliquées comme résultant d’un diktat de l’État plutôt que d’un génie conceptuel ou de la rapidité inégalée d’une production localisée. Cet aplatissement du contexte est dangereux : il alimente le sentiment que l’ascension de la Chine serait en quelque sorte un affront à la façon dont le monde devrait fonctionner plutôt qu’une preuve que le monde fonctionne peut-être différemment de ce que l’on supposait.

Le déni de l’ascension chinoise a quelque chose du climatoscepticisme

Aucun problème mondial ne reflète aussi crûment le moment dans lequel nous nous trouvons que le changement climatique.

Une tendance fondamentale se dessine : des preuves qui s’accumulent plus vite que notre capacité à les assimiler, des discours conçus pour apaiser plutôt que pour éclairer, et un refus collectif de remettre en question des hypothèses qui ne correspondent plus au monde dans lequel nous vivons.

Les parallèles avec la montée en puissance de la Chine sont là encore frappants. 

En matière de climat, nous voyons la fumée des feux de forêt étouffer nos villes, des inondations qui ne se produisaient qu’une fois par siècle survenir tous les deux ou trois ans, les océans se réchauffer et s’acidifier à un rythme alarmant. Pourtant, nous détournons le regard, cherchant des raisons pour retarder, éluder ou rejeter la responsabilité. En Chine, les infrastructures se développent à l’échelle continentale, les avancées technologiques s’accumulent, la capacité en énergies renouvelables double. Pourtant, nous trouvons encore le moyen de minimiser tout cela, de le ridiculiser en parlant de surcapacité et de prédire son effondrement imminent. Certains vont même jusqu’à rejeter ces progrès en les qualifiant de canular ou de complot.

Dans les deux cas, nous préférons le réconfort des histoires familières au malaise d’une véritable prise de conscience.

Poussons encore un peu plus loin le parallèle. Le changement climatique nous a tous contraints à affronter les limites de la maîtrise humaine sur la nature, cette prétention des Lumières selon laquelle les humains pourraient exploiter les forces naturelles sans conséquence. L’essor de la Chine nous oblige à affronter les limites de la maîtrise occidentale sur la modernité, cette puissante prétention selon laquelle seul le capitalisme libéral démocratique pourrait garantir une prospérité et une innovation durables. Ces deux évolutions exigent que nous abandonnions nos vœux pieux et que nous regardions le monde tel qu’il est. Elles révèlent toutes deux à quel point nos certitudes héritées sont devenues fragiles, et à quel point le déni peut être dangereux.

L’analogie met également en lumière autre chose : une évolution radicale de ce qui constitue la légitimité politique au XXIe siècle.

Si elle reposait autrefois principalement sur des procédures et des formes — constitutions, élections, parlements —, elle s’appuie désormais de plus en plus sur les résultats. En matière de climat, qu’est-ce qui pourrait compter davantage que la capacité à préserver l’habitabilité même de la planète ?

Le paradoxe chinois devient plus instructif encore si l’on considère que la Chine est à la fois le plus grand émetteur de carbone au monde et le plus grand constructeur de capacités d’énergie renouvelable. Elle installe chaque année plus d’énergie solaire et éolienne que le reste de la planète. Il y a une leçon au cœur de cette contradiction : au siècle où nous vivons, la légitimité ne découlera pas de la pureté idéologique mais de la capacité à tenir ses engagements, même de manière totalement chaotique. Les systèmes ne seront pas jugés sur l’élégance de leurs théories, mais sur leur capacité à relever les défis existentiels.

Cao Fei, « Nova », 2019. Images tirées d’une vidéo HD monocanal, en couleur, son 5.1, format 2,35:1. 94 min 01 s. © ADAGP Paris 2026

Vu des États-Unis, le contraste est saisissant. Alors qu’ils se disputent sans fin au sujet des pipelines et des lignes électriques, la Chine met en place en quelques années des réseaux qui couvrent la taille d’un continent. Alors que les Américains ont abandonné leur rôle de leader mondial en matière de climat — la deuxième administration Trump s’est à nouveau retirée de l’Accord de Paris et a récemment critiqué les énergies renouvelables à l’Assemblée générale des Nations unies —, la Chine est devenue l’acteur indispensable de la transition énergétique. Le pays qui était censé être le problème est devenu une partie de la solution sans laquelle on ne peut pas compter. Et il l’a fait non pas grâce à une transformation morale, mais à travers sa capacité de production et de déploiement.

Cela met en évidence une autre dimension qu’il faut reconnaître : la résilience face à la pression. Pendant des décennies, les États-Unis ont tiré parti de leur domination sur les systèmes financiers, les goulets d’étranglement technologiques et les chaînes d’approvisionnement mondiales pour contraindre leurs adversaires et parfois même leurs alliés. Ce levier n’est plus à sens unique : la Chine a démontré qu’elle pouvait résister à une telle pression et riposter de la même manière, de l’exploitation des terres rares à ses intrants de fabrication de pointe. Sa réponse à l’endiguement technologique de Washington — l’accélération de l’innovation nationale dans les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle et d’autres secteurs stratégiques — montre que son système est doté d’une capacité d’adaptation remarquable.

Cette légitimité par la performance au XXIe siècle englobe donc de multiples dimensions : la capacité à assurer la prospérité et la stabilité, certes, mais aussi à construire à grande échelle, à innover sous pression, à absorber la coercition économique sans céder, et à mobiliser des ressources pour relever des défis mondiaux comme la transition énergétique. Sur chaque dimension, le contraste entre le dysfonctionnement américain et les capacités chinoises devient de plus en plus criant et difficile à ignorer.

Ces réalisations interviennent à un moment où non seulement les États-Unis, mais aussi de nombreuses démocraties occidentales sont elles-mêmes en crise. Une telle concomitance soulève une question dérangeante : la légitimité politique se résume-t-elle à la démocratie procédurale ? Ou doit-elle également englober la performance, la capacité à tenir ses engagements, la compétence et la résilience ? Les vertus de la gouvernance technocratique — son efficacité, sa capacité à planifier, construire et produire à grande échelle — peuvent-elles être adoptées sans succomber à la tentation autoritaire ?

Une envie de Chine

Des signes de prise de conscience commencent à apparaître à tous les niveaux du spectre politique américain. La force la plus dynamique au sein du Parti démocrate pourrait être le « mouvement de l’abondance » lancé par Derek Thompson et Ezra Klein. Bien qu’ils ne placent pas explicitement la Chine au centre de leur analyse, l’accent qu’ils mettent sur la capacité de l’État, la politique industrielle et la nécessité de construire davantage et plus vite reflète clairement une prise de conscience naissante du fait que l’approche des États-Unis en matière de développement s’est avérée insuffisante.

Cette prise de conscience a trouvé sa pleine expression dans l’ouvrage Dan Wang, Breakneck : China’s Quest to Engineer the Future, sans doute le livre le plus commenté sinon le plus important de 2025 pour quiconque réfléchit sérieusement à la trajectoire de la Chine. Le succès de Breakneck est un symptôme : l’argument de Wang selon lequel la technocratie et la gouvernance par l’ingénierie ont été les moteurs du succès de la Chine a trouvé un public avide parmi des lecteurs américains enfin prêts à affronter ce qu’ils avaient jusqu’ici ignoré ou écarté.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Kaiser Kuo

Plus surprenante encore est la réaction d’une partie de la droite américaine. Si l’intérêt du mouvement MAGA pour la Chine s’explique en partie par l’admiration pour son homogénéité ethnique, ses capacités de surveillance, sa panoplie d’outils autoritaires, il représente une reconnaissance à contrecœur du fait que le système chinois produit des résultats dont le système américain est de moins en moins capable. Parallèlement, les accélérationnistes de la Silicon Valley et les entrepreneurs technologiques, dont beaucoup sont désormais alignés sur Trump, expriment ouvertement ce que l’on pourrait appeler une « envie de Chine » : la reconnaissance que la coordination entre les secteurs public et privé en Chine a produit des avancées que la fragmentation aux États-Unis n’a pas su générer.

Le plus révélateur est peut-être que des sondages récents montrent un changement d’attitude envers la Chine chez les jeunes Américains 131. Nés bien après Tiananmen et constamment exposés sur les réseaux sociaux à des vidéos virales qui mettent en valeur l’esthétique monumentale des infrastructures chinoises, ils voient un pays qui ressemble de plus en plus à l’avenir dont ils rêvent plutôt qu’au passé. 

Ce changement générationnel pourrait s’avérer plus déterminant que les politiques publiques pensées par les élites américaines pour contrer l’émergence de la Chine.

À Pékin, dans les rangs des professionnels issus des secteurs de la biotechnologie à l’automobile en passant par les énergies renouvelables et la robotique humanoïde, on entend les variations sur un même thème : la transformation qui a balayé leurs secteurs en Chine au cours des deux dernières décennies — voire simplement des cinq dernières années — serait tout à fait inconcevable pour quiconque ne l’a pas vécue de près. Ils décrivent leur retour de conférences aux États-Unis ou en Europe comme marqué par un décalage : le tsunami de transformation venant de Chine n’est tout simplement pas ressenti avec une urgence à la hauteur de l’ampleur des bouleversements qui viennent. Or vu de Chine, le son de cloche est tout autre. Parmi les intellectuels et les personnalités culturelles, il règne une confiance palpable qui n’existait pas il y a plusieurs décennies. Ils ne se demandent plus si la Chine peut rattraper son retard. Ils ont grandi dans un pays déjà à la pointe de la technologie, influent sur la scène mondiale et fier de ses réalisations. Ils voient clairement la capacité de la Chine à résister aux guerres commerciales, à prendre une longueur d’avance dans le domaine de l’intelligence artificielle et à construire des infrastructures à l’échelle continentale, et ils considèrent comme acquis que la Chine a sa place au premier rang des nations.

Cette confiance qui frôle parfois l’arrogance est plus saine que l’insécurité qui rongeait autrefois la psyché nationale. Elle suggère également que les dirigeants et les citoyens chinois commencent à se confronter à ce que signifie être non pas une puissance émergente, mais une puissance établie — avec toutes les responsabilités et les attentes que cela implique à l’intérieur et toutes les inquiétudes que cela peut encore susciter à l’étranger.

L’heure du grand réveil

Cette transformation brutale ne devrait pas susciter en nous le désespoir mais plutôt une forme d’humilité face à l’imprévisibilité totale de ce qui nous attend. 

La Chine a ébranlé les certitudes héritées de l’Occident en matière de développement et de gouvernance, mais les courants qui se manifestent dans l’ensemble du Sud commencent déjà à redéfinir eux aussi l’horizon d’attente d’une manière difficilement prévisible.

L’ingéniosité technologique, le poids démographique et l’expérimentation politique de demain émergeront de zones longtemps considérées comme périphériques. Le véritable défi n’est donc pas de s’ancrer trop fermement à un ordre établi mais de cultiver la souplesse intellectuelle nécessaire pour s’adapter lorsque le monde évolue plus vite que nos théories ne peuvent suivre.

Car notre grand réveil concerne peut-être la Chine pour l’instant, mais dans la perspective plus large de l’histoire du monde, il va bien au-delà. Notre univers ne tourne plus autour de centres familiers. Nous devons désormais trouver une stabilité sans le réconfort des mythes hérités, de la prise de conscience que les récits que certains d’entre nous se sont racontés sur la modernité étaient peut-être trop étroits, trop égocentriques, trop limités pour le monde dans lequel nous vivons réellement.

Réfléchissons à ce que la trajectoire de la Chine signifie pour les pays du Sud qui se sont entendu dire pendant des décennies qu’il n’y avait qu’une seule voie vers la prospérité : celle du Consensus de Washington, faite de privatisation, de déréglementation et de gouvernance démocratique. La Chine prouve qu’un autre modèle peut fonctionner à travers un développement piloté par l’État, une planification à long terme, des investissements massifs dans les infrastructures et une intégration sélective aux marchés mondiaux, tout en conservant son autonomie politique. Que l’on admire ce modèle ou non, son succès est indéniable, et ses implications se répercutent bien au-delà de l’Asie orientale.

Ce constat nous oblige tous à reconnaître que ce qu’on appelle modernité — l’ensemble du projet de développement humain, de progrès technologique et d’organisation sociale qui a défini les derniers siècles — n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident. L’avenir s’écrit en de multiples endroits, selon de multiples logiques et avec des résultats qui défient toute catégorisation simpliste.

Pour les États-Unis et l’Europe, cette prise de conscience exige d’abandonner l’idée qu’ils seraient les seuls à être qualifiés pour diriger, les seuls à être en mesure de juger, les seuls à être capables d’innovation et d’adaptation. Cela signifie accepter que leur façon d’organiser la société, aussi précieuse soit-elle à leurs yeux, n’est qu’une approche parmi plusieurs autres viables pour l’épanouissement humain. Les universités américaines restent de puissants aimants pour les talents du monde entier, même face à des attaques politiques croissantes. Il y a aussi les vastes communautés de la diaspora chinoise dont la créativité, la mobilité et la maîtrise culturelle forment un tissu entre les mondes. Elles ne sont pas les instruments d’un seul État mais participent à un projet mondial commun de savoir, d’invention et d’échange. Si l’on fait le pari qu’une modernité plurielle est en train d’émerger, ce sont peut-être ces communautés, plutôt que les gouvernements, qui seront le mieux à même de l’incarner.

Accepter la Chine n’implique pas d’abandonner nos valeurs ni de renoncer à nos aspirations. 

Mais cela exige de les défendre de manière plus convaincante et de démontrer ce qu’elles valent vraiment par l’action plutôt que par la proclamation. 

La modernité n’est plus l’apanage exclusif de l’Occident.

Kaiser Kuo

Il faudrait cesser d’envisager notre approche de la Chine en se demandant pourquoi cela ne peut pas durer, qu’est-ce qui va forcément mal tourner ou quand les contradictions finiront par éclater. Le système a fonctionné. Il a tenu ses promesses. Attendre son effondrement n’est pas une stratégie, c’est un mécanisme de défense.

Notre grand réveil doit être avant tout intellectuel : il s’agit de voir le monde tel qu’il est plutôt que tel que nous souhaiterions qu’il soit, de reconnaître les réussites où qu’elles se produisent, et de tirer les leçons du succès même lorsqu’il provient de sources qui nous mettent mal à l’aise. Se réveiller, c’est résister au déni, accepter ce que nos yeux voient, et choisir la franchise plutôt que l’illusion.

C’est par là que tout véritable ajustement doit passer : non pas par des prescriptions politiques ou des plans stratégiques, mais par la simple reconnaissance que le monde a changé d’une manière que nous commençons seulement à comprendre. 

Quelles politiques devraient en découler ? Je ne prétends pas avoir la réponse. Le travail politique ne peut commencer qu’une fois que nous aurons cessé de nous mentir à nous-mêmes. Le grand réveil est d’ordre cognitif, pas programmatique. Nous devons voir clairement les réalisations de la Chine en évacuant totalement ce « oui, mais » réflexe qui les minimise immédiatement, avant de pouvoir réfléchir clairement à ce qu’elles signifient pour nous.

Le monde a fondamentalement changé. Le choix ne se situe pas entre la résistance et la capitulation mais entre une adaptation réfléchie et un déni obstiné ; entre le renforcement de nos institutions par une introspection honnête et leur affaiblissement définitif si nous refusons délibérément de voir les nouvelles réalités.

L’article Le grand réveil est apparu en premier sur Le Grand Continent.

PDF
10 / 10
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓