14.05.2026 à 19:09
Matheo Malik
Les images les plus marquantes et bizarres d’une visite historique.
L’article Pour comprendre Xi, il faut regarder Trump à Pékin est apparu en premier sur Le Grand Continent.
La visite de l’année
Trump est arrivée à Pékin le 13 mai 2026 au soir pour une visite extrêmement attendue mais relativement peu préparée par Washington en pleine guerre en Iran — et alors que se tenaient au même moment dans la capitale américaine des négociations entre Israël et le Liban.
Xi ou la gravitation impériale
Pour chaque rencontre au sommet, Xi Jinping use d’une chorégraphie bien rodée : en se mettant en scène comme un centre statique vers lequel il faut converger, il oblige ses interlocuteurs à se contorsionner vers lui.
Le malaise chinois
Si le programme de cette visite à Pékin était connue et préparée par le protocole, elle exprime par l’image la contradiction fondamentale d’un leadership trumpien fondé sur une accélération spectaculaire et chaotique et la scénographie chinoise de domination impériale.
Au temple du Ciel
Après deux heures d’échanges bilatéraux, Trump et Xi ont visité le lieu où les empereurs des dynasties Ming et Qing venaient faire des sacrifices et des offrandes. Le président américain a qualifié le temple du Ciel « d’incroyable ».
L’échelle d’une ville
Comme Washington, Pékin est une capitale qui se prête à la monstration grandiose du pouvoir. Mais construite pour et à partir d’un centre impérial fermé, ses dimensions sont conçues pour impressionner les légations étrangères.
Hegseth, Rubio, Bessent, Miller : les hommes de Trump à Pékin
Pour marquer l’importance du voyage, le président des États-Unis était accompagné de ses plus puissants lieutenants dont le Secrétaire à la Guerre Pete Hegseth, le Secrétaire d’État Marco Rubio, le Secrétaire du Trésor Scott Bessent ou encore son conseiller Stephen Miller — en l’absence toutefois de plusieurs émissaires clefs.
Men in Black : la Silicon Valley était aussi en Chine
Alors qu’Elon Musk et le PDG de NVIDIA Jensen Huang étaient avec Donald Trump à bord du Air Force One, plusieurs représentants des entreprises de la tech ont fait le déplacement à Pékin, dont Tim Cook, PDG d’Apple, particulièrement dépendant de la Chine pour la production de smartphones.
Jensen in China
Alors que des rumeurs sur sa non-participation au voyage avaient circulé quelques jours avant la visite, Jensen Huang figurait en bonne place dans la délégation américaine. Comme l’expliquait Alessandro Aresu dans ces pages, le patron de NVIDIA joue une partition clef de « diplomatie parallèle » entre Pékin et Washington.
L’autre Xii
Le fils d’Elon Musk (prénommé X Æ A-Xii) a couru dans les couloirs ultrasécurisés du Palais de l’assemblée du peuple en habits traditionnels chinois tandis que son père, l’homme le plus riche de la planète, était reçu avec d’autres hommes d’affaires américains par le Premier ministre Li Qiang.
Le qipao de Lara Trump
Le fils de Donald Trump Eric et son épouse Lara ont accompagné le président lors du voyage. Lors du banquet, celle-ci porte une robe inspirée des qipaos traditionnels. En 2017, Melania Trump — qui n’a pas participé au voyage en 2026 — avait fait un choix similaire.
Concombre de mer et YMCA : le banquet — et sa playlist
Le menu du banquet, qui réunit des plats traditionnels chinois, a circulé sur les réseaux. Plus étonnant, la playlist qui accompagne musicalement le dîner comprend le tube des Village People, l’un des « classiques » de la campagne de Donald Trump.
« Ces enfants étaient formidables »
Dans la droite ligne de l’imagerie maoïste, il est commun que Xi Jinping — comme son homologue nord-coréen — évolue au milieu d’une jeunesse en liesse dans une scénographie très artificielle. Alors que des enfants ont accueilli les deux chefs d’État à Pékin en sautant sur place, Donald Trump a déclaré : « Ces enfants m’ont particulièrement impressionné. Ils étaient heureux, ils étaient magnifiques. Ces enfants étaient formidables. »
La guerre des memes à l’âge du brainrot
Dans les jours ayant précédé le voyage et pendant celui-ci, Internet s’est emparé de cette visite en imaginant Trump en contexte typiquement chinois à l’aide de l’IA mais aussi, comme Thierry Breton
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14.05.2026 à 13:15
Matheo Malik
Le discours intégral du Prix Charlemagne à Aix-la-Chapelle.
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Aujourd’hui, jeudi 14 mai, l’ancien président de la Banque centrale européenne et ancien président du Conseil des ministres italien a reçu dans l’hôtel de ville d’Aix-la-Chapelle le Prix Charlemagne, la plus ancienne et la plus prestigieuse récompense rendant hommage à l’engagement en faveur de l’unification européenne.
La veille, l’actuelle présidente de la BCE Christine Lagarde avait prononcé un hommage appuyé — « Charlemagne était un souverain hors du commun, dont le royaume s’étendait sur des territoires qui couvrent aujourd’hui plusieurs pays européens. Mario s’inscrit dans cette même tradition » — rappelant l’engagement européen de Draghi depuis les négociations sur le Traité de Maastricht auxquelles il participa en tant que directeur du Trésor italien jusqu’au « whatever it takes » le long d’une carrière associée désormais à la monnaie commune.
Mario Draghi s’était vu confier par la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen — également présente aux côtés du chancelier Friedrich Merz et du président grec Mitsotakis lors de la cérémonie — la coordination d’un rapport sur l’avenir de la compétitivité européenne qui a configuré le débat européen des deux dernières années.
Le discours d’Aix-la-Chapelle reprend certains constats du rapport Draghi mais en accentue le diagnostic à la lumière des nouvelles crises et de l’hostilité de Donald Trump.
Selon lui, l’Union entrerait dans une phase difficile mais qui doit servir à ses dirigeants de « révélation ». Les anciennes hypothèses qui avaient soutenu son développement — l’ouverture commerciale, la garantie américaine de sécurité, la stabilité de l’ordre international — ne fonctionnent plus et le continent serait désormais confronté à un monde « plus dur » où nous serions pour la première fois « seuls ensemble ».
Cette fragilité vient pour Draghi d’une contradiction fondamentale qui était déjà au cœur de son rapport : l’Europe s’est ouverte au monde sans avoir achevé la construction de son propre marché intérieur. L’ancien président de la BCE met en garde sur les conséquences de ce déséquilibre : dépendance excessive à la demande extérieure, vulnérabilité énergétique et stratégique, retard technologique — notamment dans l’intelligence artificielle. « L’Europe s’est appuyée sur les marchés pour accomplir ce que l’autorité politique commune n’était pas habilitée à faire » mais elle a dans le même temps « refusé à ces marchés l’accès à l’échelle continentale dont ils avaient besoin pour réussir ». Le résultat est ce qu’il qualifie d’« économie asymétrique ».
Dans un aggiornamento du chiffrage des besoins stratégiques de l’Europe, estimés dans le rapport à environ 800 milliards d’euros par an, il porte ce montant à 1 200 milliards. Or l’Europe aborde cette séquence avec des marchés de capitaux fragmentés, des réseaux énergétiques insuffisamment intégrés et une base technologique en retard, en particulier sur l’IA de manière critique : « À aucun moment de l’histoire récente notre avenir économique n’a autant dépendu d’une seule transformation technologique. »
L’un des points du discours — tenu dans un cadre particulièrement solennel devant plusieurs chefs de gouvernement européens — concerne la relation transatlantique que Draghi qualifie de « réalité extérieure centrale de notre époque » pour laquelle il propose des remèdes pour sortir de l’asymétrie. Dans le même temps, l’investissement dans la défense est salué comme une étape clef dans un moment historique, en reconnaissant que « l’Ukraine est le moteur d’une forme d’intégration pratique en matière de défense que l’Europe a longtemps eu du mal à mettre en place de manière planifiée. »
La fin du discours, mobilisatrice autour de la notion de « fédéralisme pragmatique » déjà longuement développée par Mario Draghi, appelle à « briser le cercle vicieux » dans lequel une mise en œuvre insuffisante affaiblit la légitimité de l’Union, rendant ensuite l’action commune plus difficile. Les dirigeants européens d’aujourd’hui ne peuvent plus se contenter d’administrer une intégration dont ils seraient simplement héritiers, mais apprendre à véritablement exercer un pouvoir à l’échelle continentale pour « convertir la crise en union ».
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Je ne vais pas prétendre que l’avenir de l’Europe s’annonce facile. La pression qui pèse sur notre continent est immense et s’alourdit de mois en mois.
Mais ce n’est pas seulement un moment de danger. C’est aussi un moment de révélation.
Car les forces qui mettent aujourd’hui l’Europe à l’épreuve sont en train d’accomplir ce que des décennies de paix et de prospérité n’ont pas réussi à faire : elles obligent les Européens à reconnaître, une fois de plus, ce qu’ils ont en commun et ce qu’ils sont prêts à construire ensemble.
Cela devrait nous donner confiance. Cela devrait également nous permettre de prendre clairement conscience de l’ampleur de la tâche qui nous attend.
Depuis 2020, les chocs extérieurs se sont succédé — chacun aggravant le précédent, chacun réduisant la marge de manœuvre possible pour l’hésitation. Nous subissons toujours des droits de douane imposés par notre principal partenaire commercial à des niveaux jamais vus depuis un siècle. La guerre au Moyen-Orient a ramené l’inflation dans nos économies et l’inquiétude dans nos foyers. Même lorsque le détroit d’Ormuz rouvrira, les fractures infligées aux chaînes d’approvisionnement pourraient perdurer pendant des mois, voire des années.
Même en d’autres circonstances, ces chocs seraient difficiles à gérer. Mais ils surviennent au moment même où les besoins d’investissement de l’Europe sont devenus immenses. Ce qui était déjà estimé à environ 800 milliards d’euros par an en dépenses stratégiques supplémentaires est passé, avec les engagements de défense de ces dernières années, à près de 1 200 milliards d’euros par an en moyenne.
La croissance est donc la condition sine qua non de tout ce que l’Europe affirme désormais devoir faire : financer la transition énergétique, défendre son continent, construire les industries de l’ère numérique et soutenir des sociétés qui vieillissent.
Et le monde qui aidait autrefois l’Europe à générer de la prospérité n’est plus là. Il est devenu plus dur, plus fragmenté et plus mercantiliste.
De l’autre côté de l’Atlantique, nous ne pouvons plus partir du principe que les gardiens de l’ordre d’après-guerre restent déterminés à le préserver. Des décisions aux conséquences profondes pour les économies européennes sont de plus en plus prises de manière unilatérale, au mépris des règles que les États-Unis défendaient autrefois. Et pour la première fois depuis 1949, les Européens doivent envisager la possibilité que les États-Unis ne garantissent plus notre sécurité selon les termes que nous tenions autrefois pour acquis.
La Chine n’offre pas non plus de point d’ancrage alternatif. Elle génère des excédents industriels d’une ampleur que le monde ne peut absorber sans vider de sa substance notre propre base productive. Et elle soutient directement notre adversaire, la Russie.
Dans un monde où les partenariats évoluent, toute dépendance stratégique doit désormais être réexaminée. Pour la première fois de mémoire d’homme, nous sommes véritablement seuls ensemble. L’Europe réagit à cette nouvelle réalité. Mais elle le fait au sein d’un système qui n’a jamais été conçu pour des défis de cette ampleur.
Le projet européen a été construit — de manière sage et délibérée — pour empêcher la concentration du pouvoir. Après les catastrophes de la première moitié du XXe siècle, les Européens ont décidé qu’aucun État membre ne dominerait les autres.
Au lieu de cela, ils ont créé un modèle de gouvernance différent, partagé et équilibré. Des agences indépendantes, des processus régis par des règles et les marchés financiers ont été mis à contribution pour accomplir un travail qui, ailleurs, aurait nécessité un choix politique ouvert. Lorsque des accords entre gouvernements devaient être trouvés, la gouvernance européenne les enveloppait de couches de procédures qui les dépouillaient de leur charge politique. Des décisions qui, dans un autre contexte, auraient été source de division en sont venues à apparaître comme purement administratives.
Les réalisations de ce système ont été extraordinaires.
La paix sur un continent autrefois marqué par la guerre. Le retour de nations qui avaient passé des générations derrière le rideau de fer au sein d’une communauté de peuples libres. Le marché unique. L’euro. La liberté de circuler à travers les frontières qui, pendant des siècles, avaient divisé les Européens les uns des autres.
Pendant soixante-dix ans, cette architecture a fait avancer l’Europe. Elle nous a permis de réaliser quelque chose d’historiquement rare : une intégration sans subordination. Mais elle reposait sur deux hypothèses fondamentales.
La première était que l’Europe avait construit une économie véritablement ouverte dans laquelle l’État n’avait pas besoin de diriger la croissance : libre-échange à l’intérieur grâce au marché unique ; libre-échange à l’extérieur grâce à un ordre international fondé sur des règles.
La seconde était que l’Europe n’aurait plus jamais à faire face aux questions les plus épineuses de puissance et de sécurité, car on y répondrait à notre place.
Ces deux hypothèses se sont aujourd’hui révélées vaines. Et à mesure qu’elles s’effondrent, les questions politiques que l’Europe cherchait à atténuer reviennent au cœur du projet européen.
Nulle part cela n’est plus visible que dans les contradictions du modèle économique européen lui-même.
À l’extérieur, nous avons démantelé les barrières commerciales, accueilli les chaînes d’approvisionnement mondiales et construit la grande économie la plus ouverte de la planète. Mais à l’intérieur, nous n’avons jamais pleinement mis en pratique l’ouverture que nous prônions : nous avons laissé le marché unique inachevé, les marchés de capitaux fragmentés, les systèmes énergétiques insuffisamment interconnectés, et de larges pans de notre économie enfermés dans des couches de réglementation.
Il y a dans tout cela une certaine ironie. L’Europe s’est appuyée sur les marchés pour accomplir ce que l’autorité politique commune n’était pas habilitée à faire. Mais nous avons refusé à ces marchés l’accès à l’échelle continentale dont ils avaient besoin pour réussir. Il en a résulté non pas une véritable économie de marché — mais une économie asymétrique. Et de cette asymétrie découlent bon nombre des vulnérabilités auxquelles l’Europe est aujourd’hui confrontée.
La première vulnérabilité est notre exposition à la demande extérieure. Les entreprises européennes ont été attirées vers l’extérieur à la recherche de la croissance que l’Europe elle-même ne pouvait leur offrir. Depuis 1999, la part du commerce dans le PIB est passée de 31 % à 55 % dans la zone euro. Aux États-Unis et en Chine, en revanche, elle n’a pratiquement pas bougé. Ces deux pays restent bien moins exposés au commerce.
Notre sensibilité aux changements de politique américaine et chinoise n’est donc pas simplement un malheur imposé de l’extérieur. Elle est le reflet de notre propre incapacité à construire un marché intérieur suffisamment profond.
La deuxième vulnérabilité est notre dépendance stratégique croissante. Aucune économie avancée ne peut l’éliminer entièrement. Les États-Unis ont leurs propres expositions, notamment en matière de minéraux critiques. Mais la situation de l’Europe est d’un autre ordre.
Si nous avions pris les mesures nécessaires pour intégrer notre économie, les marchés de capitaux auraient canalisé une plus grande part de l’épargne européenne vers des risques productifs sur le continent. L’énergie circulerait plus librement à travers les frontières, soutenue par des réseaux, des interconnexions et des installations de stockage. La décarbonation serait à portée de main, et nos économies seraient moins exposées aux chocs liés aux combustibles fossiles : depuis le début de la guerre en Iran, les citoyens des pays où la part des énergies propres est plus élevée ont payé, en moyenne, environ la moitié des prix de gros de l’électricité pratiqués dans les pays où cette part est plus faible.
Mais l’Europe a choisi une voie plus défensive. Nous avons tenté de tenir les bouleversements à distance. Nous avons limité la consolidation, restreint les risques et reporté les investissements transfrontaliers. Le résultat, pourtant, n’a pas été un meilleur contrôle — mais la dépendance.
Aujourd’hui, la moitié des capitaux investis par le biais de fonds européens retourne aux États-Unis, où les risques et les rendements sont plus élevés. Nous dépendons d’eux pour 60 % de nos importations de GNL. Même dans le domaine des technologies propres, l’Europe ne peut pas encore mener sa transition verte à grande échelle sans accroître sa dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises.
La troisième faiblesse — et peut-être la plus importante — est la détérioration de la position de l’Europe dans les technologies qui définiront la prochaine décennie.
Depuis 2019, l’écart de productivité horaire entre l’Europe et les États-Unis s’est creusé de 9 points de pourcentage, en parité de pouvoir d’achat et à prix constants. Si ce chiffre ne mesure pas en soi les différences de niveau de vie, il met en évidence une divergence croissante en matière de capacité de production, reflétant non seulement la taille supérieure du secteur technologique américain, mais aussi la numérisation plus poussée des entreprises et des flux de travail américains.
L’intelligence artificielle vient désormais s’ajouter à ce fossé.
Les scénarios de l’OCDE suggèrent qu’environ la moitié de la croissance de la productivité au cours de la prochaine décennie pourrait provenir de l’IA et de sa diffusion dans l’ensemble de l’économie. À aucun moment de l’histoire récente notre avenir économique n’a autant dépendu d’une seule transformation technologique.
Or l’IA n’est pas simplement un outil numérique de plus à adopter. Elle nécessite une mobilisation industrielle d’une ampleur sans précédent depuis des générations : des investissements colossaux dans l’énergie, les semi-conducteurs, les infrastructures informatiques et les capitaux. Et c’est là que l’Europe prend du retard.
Les États-Unis sont en passe de dépenser environ cinq fois plus que l’Europe pour la construction de data centers d’ici 2030. La Chine se mobilise à une échelle similaire. Si l’Europe devait égaler cette ambition, la demande en électricité pourrait augmenter de 20 à 30 % par rapport à aujourd’hui.
L’Europe dispose des économies, des talents et du potentiel énergétique latent nécessaires pour rivaliser dans cette transformation. Mais les mêmes barrières et contraintes qui ont créé notre vulnérabilité et nos dépendances nous empêchent aujourd’hui de nous mobiliser à l’échelle que le moment exige.
Ce n’est pas un écart que nous pouvons nous permettre de laisser se creuser. Contrairement à l’électricité ou à Internet, l’IA s’améliore à l’usage. Chaque cycle de déploiement génère les données et les capacités qui rendent le cycle suivant encore plus puissant. Les économies qui exploiteront ces avantages en premier prendront définitivement une longueur d’avance.
Ces trois conséquences renvoient toutes à la même source : l’Europe s’est ouverte au monde sans avoir achevé la construction de son marché intérieur. Elle est devenue trop dépendante de la demande étrangère, trop tributaire de capacités contrôlées ailleurs, et trop fragmentée pour mobiliser ses propres ressources à grande échelle.
La question est désormais de savoir comment corriger ce déséquilibre.
À travers l’Europe, différentes réponses émergent.
Pour certains, la réponse est de ne pas changer. Alors que d’autres se détournent de l’ouverture, l’Europe devrait saisir les opportunités qu’ils laissent derrière eux, développer ses échanges avec le reste du monde et devenir la première défenseure du système fondé sur des règles.
Certes, l’Europe peut encore tirer profit d’une libéralisation accrue des échanges. Mais il faut être honnêtes quant à ses limites. Selon une estimation, même si l’Europe menait à bien toutes les négociations commerciales en cours, la hausse à long terme de notre PIB serait inférieure à 0,5 %.
Le problème plus profond est d’ordre politique. Il est plus facile de conclure de nouveaux accords commerciaux que de s’attaquer aux chantiers inachevés chez nous, car cela oblige l’Europe à faire des choix qu’elle a longtemps préféré éviter : s’attaquer aux rentes de situation établies et aux intérêts particuliers qui tirent profit d’un marché unique incomplet et de marchés énergétiques fragmentés.
Si l’ouverture reste notre seule réponse, cela revient à ne pas prendre de décision.
Pour d’autres, la réponse consiste à réintroduire un État stratégique sur les marchés. Partout en Europe, on observe en effet un regain d’intérêt pour la politique industrielle — pour orienter les capitaux vers des technologies que nous n’avons pas su développer, pour protéger les secteurs stratégiques des pressions extérieures, et pour utiliser les droits de douane et les aides d’État afin de préserver chez nous la croissance que nous perdons à l’étranger.
Ces points de vue sont compréhensibles. À bien des égards, ils sont nécessaires. Toutes les grandes économies mondiales déploient désormais une politique industrielle à une échelle qui tourne en dérision l’idée d’une égalité des chances à l’échelle mondiale. L’Europe doit composer avec des dépendances de plus en plus complexes tant envers les États-Unis qu’envers la Chine. Nous ne pouvons nous permettre aucune rigidité idéologique.
Mais ces instruments ne produiront pas les résultats escomptés par leurs défenseurs si l’Europe ne résout pas également l’incohérence au cœur de son propre modèle économique.
Considérons ce qui se passerait si l’Europe adoptait une attitude commerciale plus affirmée. Les représailles entraînent des contre-mesures — or ce seraient là des coûts que l’Europe, dans sa forme actuelle, est mal placée pour absorber. Nous constatons déjà les effets des droits de douane américains : depuis le « Liberation Day », les exportations européennes vers les États-Unis ont chuté d’environ 17 %.
Pourtant, lorsqu’on regarde de l’autre côté de l’Atlantique, l’on voit une économie capable de préserver sa croissance malgré les perturbations qu’elle contribue à créer. Car en dépit de la montée des tensions commerciales, de l’inflation et du conflit au Moyen-Orient, le FMI a revu à la hausse ses prévisions de croissance pour les États-Unis l’année prochaine, tout en révisant celles de l’Europe à la baisse.
La leçon à en tirer est que la solidité extérieure passe par l’approfondissement interne. Au sein de l’Europe, les États membres présentent des niveaux d’intégration très disparates. Des études de la BCE suggèrent que si tous se rapprochaient du niveau déjà atteint par les plus performants, les gains de bien-être à long terme pourraient dépasser 3 % — soit environ quatre fois l’impact prévu des droits de douane américains plus élevés sur la croissance.
Le « Made in Europe » doit également être considéré sous cet angle : comme un moyen d’utiliser la demande européenne de manière plus ciblée. Il devrait offrir aux industries ayant des horizons d’investissement à long terme — semi-conducteurs, technologies propres, défense — un marché suffisamment vaste et stable pour qu’elles y investissent. Sans demande propre, l’Europe ne peut pas maintenir une position crédible à l’étranger.
La politique industrielle est confrontée à une variante du même problème.
Si les États membres de l’Europe tentent de mener une politique industrielle à grande échelle dans le cadre de la structure actuelle du marché unique, ils échoueront. Ils dépenseront de manière inconsidérée, fragmenteront les investissements selon des lignes nationales et s’imposeront mutuellement des coûts. Une étude du FMI révèle que les subventions accordées dans un État membre freinent la croissance dans les autres, les retombées négatives érodant les gains initiaux en l’espace de deux ans seulement.
La solution idéale serait de coordonner les aides d’État au niveau européen.
Mais ce n’est pas le seul moyen de réduire ces distorsions. Une économie européenne véritablement intégrée modifierait en soi le terrain sur lequel s’exerce la politique industrielle.
Même si les aides d’État continuaient d’être accordées à l’intérieur des frontières nationales, leurs bénéficiaires seraient de plus en plus des entreprises ayant déjà fait leurs preuves à travers l’Europe. Les entreprises de premier plan dans chaque juridiction seraient moins susceptibles d’être des opérateurs historiques nationaux protégés, et plus susceptibles d’être des entreprises d’envergure européenne concourant là où le capital, l’énergie, les compétences et les chaînes d’approvisionnement sont les plus solides.
Contrairement aux échecs des années 1970, c’est ainsi que de véritables champions européens ont le plus de chances d’émerger : exposés à la concurrence continentale et soutenus par une stratégie politique au niveau européen.
Cela donnerait en retour aux gouvernements des indications plus claires sur les véritables atouts concurrentiels de l’Europe. Les fonds publics seraient moins susceptibles de soutenir des entreprises sans perspective de croissance, et plus susceptibles de renforcer les capacités dont l’Europe a réellement besoin. L’intervention pourrait devenir plus ciblée, moins coûteuse et plus efficace.
Plus l’Europe se réformera, moins elle devra compter sur la dette — nationale ou commune — pour compenser sa fragmentation.
C’est pourquoi le marché unique et la politique industrielle ne devraient pas être considérés comme des philosophies rivales. Bien conçus, ils se renforcent mutuellement.
Mais plus l’Europe s’engage dans la politique industrielle et les technologies stratégiques, plus il devient difficile d’ignorer la réalité extérieure centrale de notre époque : notre relation avec les États-Unis a changé.
L’Europe ne peut pas rapatrier seule toutes les technologies critiques. Le coût serait prohibitif. Nous aurons besoin d’accords préférentiels avec des partenaires de confiance : garanties d’achat, normes communes, investissements partagés et chaînes d’approvisionnement sécurisées. Or les États-Unis resteront au cœur de cet effort. Le protocole d’accord Union-États-Unis sur les minéraux critiques en est un premier exemple. Mais ce partenaire sur lequel nous comptons encore est devenu plus hostile et imprévisible. L’Europe a cherché la négociation et le compromis. De manière générale, cela n’a pas fonctionné. Chaque fois que nous absorbons un choc sans réagir, nous réduisons le coût du suivant. Une posture visant à désamorcer la situation ne fait qu’inviter à une nouvelle escalade.
Pour l’instant, l’Europe a besoin de la capacité de réagir avec plus d’assurance pour rétablir un partenariat sur un pied d’égalité. Ce qui nous retient, c’est la sécurité. Une alliance dans laquelle l’Europe dépend des États-Unis pour sa défense est une alliance où la dépendance en matière de sécurité peut se répercuter sur toutes les autres négociations — commerce, technologie, énergie.
C’est pourquoi l’évolution de la position américaine sur la sécurité européenne ne doit pas être considérée uniquement comme un danger. C’est aussi un réveil nécessaire. Si les États-Unis demandent à l’Europe d’assumer une plus grande responsabilité dans la défense de notre continent et de nos voisins, alors l’Europe doit également acquérir une plus grande autonomie dans l’organisation de cette défense — et cette autonomie s’accompagnera d’une plus grande force dans ses relations commerciales et énergétiques.
Cela n’affaiblira pas nécessairement la relation transatlantique ni l’OTAN. Au contraire, cela les placerait toutes deux sur des bases plus solides. Une Europe capable de se défendre pourrait même être un allié plus précieux et un partenariat fondé sur une force mutuelle sera toujours plus mature qu’un partenariat fondé sur une dépendance asymétrique.
Pour l’Europe elle-même, l’opportunité est considérable. Assumer une plus grande responsabilité pour notre défense signifie également reconstruire la base industrielle et technologique sur laquelle repose cette défense. La R&D européenne en matière de défense ne représente qu’un dixième des niveaux américains. Les gouvernements européens dépensent entre 40 et 70 milliards d’euros par an en armes américaines, et notre incapacité à regrouper la demande entraîne un gaspillage supplémentaire de 60 milliards d’euros en économies d’échelle perdues.
Mais des changements importants sont déjà en cours.
L’Europe a fait le choix stratégique le plus important depuis des décennies : investir dans sa défense. D’ici la fin de cette décennie, l’Allemagne à elle seule dépensera à peu près ce que la Russie consacre actuellement à son économie de guerre en pleine mobilisation.
Et l’Ukraine est le moteur d’une forme d’intégration pratique en matière de défense que l’Europe a longtemps eu du mal à mettre en place de manière planifiée. Les pays commandent le même équipement car ils ne peuvent se permettre d’attendre des variantes nationales sur mesure. Des entreprises européennes produisent des systèmes conçus par l’Ukraine sur le territoire des pays alliés.
La coopération en matière de défense se développe rapidement : un récent recensement a ainsi identifié plus de 160 accords de défense bilatéraux et plurilatéraux entre des États européens, le Royaume-Uni et l’Ukraine — la plupart signés depuis le début de l’invasion russe. Six partenariats comportent une clause de défense mutuelle.
La tâche consiste désormais à transformer ce patchwork en engagements clairs et contraignants. Si un État membre est attaqué, la réponse de l’Europe doit être sans ambiguïté avant même que la crise ne commence.
Il existe deux voies pour donner corps à cet engagement, et elles ne s’excluent pas mutuellement.
La première consiste à former des coalitions plus restreintes de pays dont les capacités et la perception des menaces les rapprochent déjà. Dans la pratique, une grande partie de la réponse militaire européenne est déjà assurée par un groupe central — l’Allemagne, la Pologne, la France et le Royaume-Uni, aux côtés des pays nordiques et baltes qui sont les plus proches de la menace.
Tous les pays ne doivent pas nécessairement contribuer de la même manière. L’Ukraine a montré que la défense moderne ne se résume plus aux chars, aux avions et à l’artillerie. Elle repose également sur des batteries, des capteurs, des logiciels et la capacité à adapter rapidement les technologies civiles. Certains pays fourniront des forces ; d’autres des composants de drones, des capacités cybernétiques ou du soutien logistique ; d’autres encore une aide financière.
L’autre voie consiste à donner une substance opérationnelle au paragraphe 7 de l’article 42 : la clause de défense mutuelle de l’Union, qui, bien que définie juridiquement et ayant déjà été invoquée, n’a pas encore été traduite concrètement en plans, capacités et structures de commandement.
L’identité des participants à cet effort commun aura une importance capitale. Toute communauté politique est en fin de compte façonnée par sa conception de l’obligation mutuelle — par ce que ses membres estiment devoir les uns aux autres lorsque le pire se produit. Pendant soixante-dix ans, l’Europe a pu laisser cette question en partie sans réponse. Aujourd’hui, nous devons y répondre nous-mêmes.
Les premiers signes sont déjà visibles. Lorsque la Russie a envahi l’Ukraine, l’Europe a choisi de soutenir une nation qui luttait pour sa liberté, et a maintenu cet engagement année après année.
Lorsque le Groenland a été menacé, l’Europe a tenu tête à son plus proche allié et, ce faisant, a découvert des capacités qu’elle ne savait pas qu’elle possédait. Même les partis qui ont bâti leur identité sur la souveraineté nationale reconnaissent désormais qu’aucune nation européenne ne peut la défendre seule.
Mais la pression en faveur du changement vient désormais de toutes parts. L’Europe est contrainte de prendre des décisions qu’elle a jusqu’à présent évitées. Et pour la première fois depuis de nombreuses années, les conditions permettant de faire ces choix commencent à exister.
Le consensus sur le diagnostic est la véritable nouveauté du moment. La nature de la situation difficile dans laquelle se trouve l’Europe est désormais largement comprise par les gouvernements et les citoyens. La feuille de route pour l’action existe et, dans certains domaines, la Commission européenne prend déjà des mesures.
Sous la pression de ces dernières années, les Européens se rappellent des valeurs qu’ils avaient commencé à tenir pour acquises : la solidarité, la démocratie, l’État de droit, la protection des minorités. Elles sont l’héritage de l’Europe d’après-guerre. Et elles redeviennent visibles parce qu’elles sont mises à l’épreuve.
Cette prise de conscience est plus puissante que n’importe quel programme politique, car elle donne aux Européens une raison d’agir. Et les citoyens savent déjà clairement quelle direction l’Europe doit prendre : neuf personnes sur dix interrogées par l’Eurobaromètre souhaitent que l’Union agisse avec plus d’unité ; les trois quarts souhaitent qu’elle dispose de plus de ressources pour relever les défis à venir.
Mais lorsque les citoyens réclament plus d’Europe, ils ne demandent pas simplement davantage de l’Europe telle qu’elle est. Ils ne réclament pas non plus un schéma institutionnel abstrait. Ils réclament des améliorations concrètes dans la manière dont l’Europe les protège et leur donne les moyens d’agir, par des moyens dont ils peuvent voir le fonctionnement et pour lesquels ils peuvent demander des comptes. La question est de savoir comment transformer cette demande d’action en modes de prise de décision capables d’y répondre.
Notre expérience actuelle montre que l’action au niveau des Vingt-Sept ne permet souvent pas d’apporter ce que le moment exige. Le problème ne réside pas dans un manque d’ambition chez les dirigeants mais dans ce qui se passe une fois que l’ambition est intégrée au système : les accords sont traités par des comités qui les diluent et les retardent jusqu’à ce que le résultat ne ressemble plus du tout à ce qui était prévu.
Il en résulte une action qui peut être tellement en deçà de l’ampleur du défi qu’elle devient pire que l’inaction. Et une Union qui revendique ses responsabilités mais qui, à maintes reprises, ne tient pas ses promesses, entre dans un cercle vicieux dont elle ne peut s’échapper : une mise en œuvre insuffisante érode la légitimité, et une légitimité affaiblie rend la mise en œuvre encore plus difficile.
Nous devons briser ce cercle vicieux.
Les pays qui ressentent le plus vivement le poids de ce moment — et comprennent que la fenêtre d’opportunité pour agir ne restera pas ouverte indéfiniment — doivent être libres d’aller de l’avant.
C’est ce que j’ai appelé le fédéralisme pragmatique.
Son avantage est qu’il permet de rétablir à la fois l’efficacité et la légitimité démocratique.
Les pays qui ont la volonté d’agir devraient approfondir leur coopération dans des domaines concrets, grâce à des instruments qui produisent des résultats que les citoyens peuvent voir et mesurer. Et chacun devrait s’engager par un choix national délibéré, approuvé par son électorat, afin que les citoyens sachent à quoi leur gouvernement s’est engagé et puissent lui demander des comptes.
La mise en œuvre renforce la légitimité. La légitimité rend possible une coopération plus étroite. Et à mesure que l’habitude d’agir ensemble se développe, le sentiment d’avoir un objectif commun s’affermit.
Cette approche sera nécessairement expérimentale. Certaines initiatives fonctionneront ; d’autres non. C’est pourquoi elle est pragmatique.
Mais elle relève aussi du fédéralisme — car ces expériences ne sont pas aléatoires. Elles sont guidées par une destination commune : la conviction que les Européens doivent apprendre à exercer le pouvoir ensemble s’ils veulent préserver leurs valeurs.
L’euro montre comment cela peut se produire. Ceux qui en avaient la volonté sont allés de l’avant. Ils ont construit des institutions communes dotées d’une réelle autorité. Lorsque cet engagement a été mis à l’épreuve jusqu’à frôler le point de rupture, la solidarité requise s’est avérée bien plus grande que beaucoup ne l’avaient imaginé. Le cadre a tenu bon, les pays ont continué à adhérer et le soutien à l’euro atteint aujourd’hui un niveau record. Pour les sociétés qui le partagent, le quitter est devenu presque impensable.
C’est ce qui rend les engagements européens durables. Ce ne sont pas des mots inscrits une fois pour toutes dans un traité, mais l’expérience d’agir ensemble, d’être mis à l’épreuve ensemble et de découvrir, à travers le succès, que la solidarité peut fonctionner.
Notre tâche consiste désormais à recréer cette même dynamique dans les domaines de l’énergie, de la technologie et de la défense. Les dirigeants européens savent où se trouve le travail à accomplir. Ils doivent maintenant décider s’ils sont prêts à faire passer le fond avant la forme et à choisir les instruments qui permettront d’atteindre les résultats escomptés.
Nous avons atteint un point où les décisions que l’Europe doit prendre ne peuvent plus s’inscrire dans le cadre institutionnel dont nous avons hérité. Certaines exigent une envergure que seule l’Europe peut offrir. D’autres requièrent un degré de légitimité démocratique qui doit être construit à partir de la base.
Ensemble, elles exigent des dirigeants européens qu’ils aillent un pas plus loin.
Partout sur notre continent, les Européens montrent qu’ils veulent que l’Europe agisse. Ils veulent que l’Union européenne défende leur liberté, leur prospérité et leur solidarité. Et ils continuent de défendre, avec passion, les valeurs qui font que l’Europe vaut la peine d’être construite et qui, aujourd’hui, la rendent unique.
La tâche consiste désormais à répondre à cette confiance avec courage et à montrer que l’Europe peut à nouveau convertir la crise en union.
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13.05.2026 à 18:30
Matheo Malik
Dans les points chauds où se joue la course du futur, l'Amérique de Trump a de moins en moins de cartes face à la Chine de Xi.
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Au moins un élément sera commun aux discours que s’apprêtent à prononcer en Chine Donald Trump et Xi Jinping : cette visite du président des États-Unis à Pékin serait « historique ». Si elle l’est bel et bien, ce n’est toutefois pas pour les raisons affichées par la communication américaine, ni par celles mises en avant par la propagande chinoise. Les États-Unis ne sont pas à Pékin pour imposer un nouvel ordre : affaiblis, ils viennent au contraire chercher dans l’urgence des victoires de court terme — contrats Boeing, achats agricoles, promesses iraniennes — auprès d’une Chine dont le modèle repose sur une stabilité qu’elle sent vaciller.
Loin d’être une séquence bilatérale ordinaire entre deux grandes puissances, cette visite s’inscrit dans une confrontation systémique entre des États rivaux. Or à mesure que Trump avance dans son second mandat, leur affrontement se déroule sur un terrain qui semble de plus en plus favorable à Pékin : la dépendance américaine accrue aux matières critiques, l’affaiblissement de l’architecture de contrôle technologique, la fragmentation du camp occidental, la vulnérabilité de Washington sur l’Iran et l’ambiguïté croissante du langage diplomatique américain sur Taïwan sont autant d’éléments qui fragilisent la position américaine.
Bien que Donald Trump n’ait cessé d’affirmer que l’Amérique était en train de « gagner » face à la Chine, sa visite d’État à Pékin des 14 et 15 mai – la première d’un président américain en Chine depuis sa propre tournée de 2017 – offre pourtant un contraste saisissant entre ses gesticulations vantardes sur les réseaux sociaux et la réalité stratégique d’un rapport de forces structurellement dégradé pour Washington.
Pour mesurer la portée de cet écart, il faut d’abord inscrire la politique chinoise de Washington dans une continuité. Avec le « pivot vers l’Asie », Barack Obama avait été le premier à formuler explicitement que le cœur stratégique du siècle serait l’Asie-Pacifique et la relation avec la Chine, qui s’accompagnerait d’un désengagement relatif de l’Europe. Au cours de son premier mandat, l’agressivité de Donald Trump avait provoqué une rupture de ton — sans pour autant fondamentalement changer le diagnostic. Joe Biden a par la suite poursuivi la guerre commerciale enclenchée par son prédécesseur en durcissant les contrôles technologiques et tenté de bâtir un front techno-occidental face à Pékin. En profondeur, sous les courants contraires des alternances à la Maison-Blanche, le Département d’État, le Pentagone et la communauté du renseignement sont donc restés constants : la Chine est le concurrent systémique central des États-Unis, la seule puissance capable de concurrencer Washington à la fois sur le PIB nominal, la dépense de R&D, la marine et le nombre d’ingénieurs formés chaque année.
Pourtant, depuis 2025, Trump a considérablement accéléré la dégradation de la position américaine par rapport à la Chine dans les dix domaines où se joue la guerre pour le futur.
En portant les droits de douane mondiaux moyens sur les importations de biens à près de 18 % — du jamais vu depuis les années 1930 — Trump a voulu prouver sa « fermeté ». En pratique, cela signifie qu’en deux ans, le tarif moyen appliqué par les États-Unis a quasiment doublé par rapport à la moyenne des années 2010.
La Cour suprême a censuré une partie des surtaxes les plus ciblées, notamment contre plusieurs pays d’Asie, obligeant la Maison-Blanche à bricoler des dispositifs globaux temporaires de l’ordre de 10 % sur toutes les importations. Ces nouveaux tarifs viennent à leur tour d’être invalidés par le Tribunal pour le commerce international (CIT) des États-Unis.
L’effet est doublement négatif pour Washington : l’insécurité juridique pour les entreprises, qui hésitent à investir dans les chaînes de valeur nord-américaines se double d’une absence de correction profonde des déséquilibres, tandis que Pékin contourne et réoriente ses flux via des pays tiers qui jouent le rôle de « connecteurs » dans des chaînes de valeur disruptées par les droits de douane, en particulier en Asie du Sud-Est comme au Vietnam et sur le continent américain, au Mexique.
Dans le domaine des technologies critiques, Donald Trump a défait une partie du dispositif consolidé par Joe Biden de contrôles à l’exportation visant les semi-conducteurs en dessous de quelques nanomètres, les équipements de lithographie les plus avancés et les supercalculateurs.
En renégociant les contraintes sur les ventes de puces d’IA à la Chine pour les transformer en « licences contre redevances », l’actuelle Maison-Blanche a fait le choix de prioriser les recettes à court terme de Nvidia ou Intel — quelques dizaines de milliards de dollars de chiffre d’affaires potentiel — au détriment de l’objectif stratégique de maintien de l’avance technologique. La présence de Jensen Huang dans l’Air Force qui a atterri dans la capitale chinoise — aux côtés d’Elon Musk, dont les entreprises dépendent massivement de la Chine — ne fait que confirmer cette orientation.
Au moment même où il voudrait durcir le bras de fer avec Pékin, Trump place les États-Unis dans une situation de dépendance accrue.
Thierry Breton
C’est un répit offert à Pékin et dont la Chine va bénéficier pour accélérer le développement de ses propres puces et de ses propres usines en misant tout sur la planification publique : plus de 140 milliards de dollars d’aides ont été annoncées pour le secteur des semi‑conducteurs sur la décennie, qui se déclineront localement dans une avalanche de programmes provinciaux.
Sous Joe Biden, les États-Unis avaient également réussi à arrimer le Japon et l’Union européenne — où ASML, aux Pays-Bas, occupe une place cruciale — à une ligne commune de contrôle des technologies critiques exportées vers la Chine. C’était un rare exemple de coordination stratégique avancée entre Washington, Bruxelles et Tokyo, notamment sur les équipements de lithographie EUV où ASML dispose d’un quasi-monopole.
En affichant sa disponibilité à assouplir unilatéralement certaines restrictions pour conclure des deals avec Pékin, Trump a envoyé un signal délétère à ses alliés : Washington est prêt à monnayer le socle de la coalition, y compris au détriment de l’autonomie stratégique européenne qu’il appelle pourtant de ses vœux. C’est une mauvaise nouvelle pour la crédibilité américaine et une excellente pour Xi Jinping, qui misait depuis quinze ans sur la fragmentation du front occidental.
Déclenchée et assumée par Donald Trump, la guerre en Iran a entamé les stocks de munitions guidées, de missiles et de systèmes de défense aérienne américains, déjà mis à rude épreuve par le front ukrainien.
Or ces systèmes dépendent massivement de composants et de matériaux dont la Chine domine les chaînes de valeur : aimants permanents, terres rares, certains alliages et pièces électroniques, mais aussi des segments entiers de la base industrielle, sous-traités par les entreprises de défense américaines vers l’Asie à partir des années 1990. Au moment même où il voudrait durcir le bras de fer avec Pékin, Trump place donc les États-Unis dans une situation de dépendance accrue aux importations chinoises pour reconstituer leurs stocks militaires — ce qui, pour certaines munitions, peut se compter en années.
En attaquant directement Téhéran et provoquant une crise qui déstabilise toute la région, Trump a redonné à Pékin un rôle incontournable de médiateur.
Pour sortir de l’ornière, Washington a besoin que la Chine obtienne de Téhéran un gel durable de toute ambition nucléaire militaire, sous une forme qui ressemblera de facto à un retour masqué au JCPOA : limitation de l’enrichissement, plafonnement des stocks, inspections renforcées.
Si un tel deal pourra être présenté par les équipes de Trump comme une « victoire » de communication, le gain stratégique sera pour Pékin, qui s’érige en garant de l’ordre dans une région vitale pour ses intérêts après avoir déjà rapproché l’Iran et l’Arabie saoudite.
Si les années Biden avaient été marquées par un tâtonnement transatlantique sur la doctrine chinoise, une stratégie européenne de « de-risking » vis-à-vis de la Chine commençait à émerger : restrictions ciblées sur les investissements entrants, surveillance des rachats d’actifs stratégiques, réflexion sur la dépendance aux chaînes de valeur chinoises dans le solaire et les batteries.
En privilégiant à nouveau des accords bilatéraux avec Pékin et en se montrant indifférent à l’affaiblissement industriel de l’Europe sous l’effet des exportations chinoises à bas coût, Trump contribue à chercher à vassaliser l’Union tout en la laissant seule face à la Chine.
Cette politique est doublement contre-productive. L’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie sont ainsi encouragées à traiter directement avec Pékin sans cadre transatlantique cohérent, au moment précis où l’Union aurait besoin d’une position commune sur les véhicules électriques chinois, les panneaux solaires ou les équipements de réseau 5G, 6G et de générations futures.
Alors que Trump prétend « découpler » son pays de la Chine, il organise de fait un découplage asymétrique : pendant que les États-Unis ferment à la marge certains segments, la Chine consolide son statut « d’usine du monde ».
En effet, les surcapacités chinoises, notamment dans l’électrique, les panneaux solaires et certains équipements d’IA, se déversent massivement sur l’Europe, sur l’Asie et sur les pays du Sud. L’appareil productif chinois continue de tourner à un taux d’utilisation élevé, celui des alliés américains se fragilise, et l’industrie américaine elle-même reste massivement dépendante de composants importés pour ses exportations finales.
Ce découplage purement déclaratif est en train de faire germer des risques potentiellement destructeurs pour certains secteurs industriels américains.
Le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et Taïwan ont besoin d’une stratégie américaine lisible à long terme, ne serait-ce que pour calibrer leurs propres dépenses militaires et leurs investissements technologiques.
En attaquant directement Téhéran, Trump a redonné à Pékin un rôle incontournable de médiateur.
Thierry Breton
L’improvisation tarifaire, l’incohérence sur les contrôles technologiques et la focalisation trumpienne sur des gains de court terme les conduisent à diversifier leurs options, à ménager Pékin, voire à regarder vers l’Europe pour certaines coopérations de défense. Or moins de cohérence alliée signifie plus de latitude pour la Chine dans sa propre périphérie : en mer de Chine méridionale, dans le détroit de Taïwan, mais aussi dans le Pacifique insulaire où la compétition d’influence s’intensifie.
Sur le dossier taïwanais, le Département d’État reste attaché au triptyque classique : statu quo et ambiguïté stratégique, respect de la politique d’« une seule Chine », ventes d’armes à Taipei.
Mais Trump laisse planer le doute sur la possibilité de laisser échapper à Pékin un mot de trop par rapport à cette doctrine bien rodée. Il pourrait par exemple se déclarer opposé à l’indépendance taïwanaise en échange de concessions sur les terres rares, l’accès au marché chinois pour les entreprises américaines ou l’Iran. Or même si elle ne manifestait qu’une légère inflexion, toute formule ambiguë suffirait à affaiblir durablement le président taïwanais, déjà perçu à Pékin comme trop indépendantiste, à l’approche de l’élection de 2028, et à envoyer aux élites taïwanaises le message qu’il ne faut plus compter sur Washington comme garant de la sécurité de l’île face aux visées chinoises.
Plus de 60 % de la production mondiale de semi-conducteurs et près de 90 % des capacités de production de puces les plus avancées — en dessous de 7 nanomètres — sont concentrées à Taïwan et en Chine continentale.
Même si l’on fait l’hypothèse que Pékin parvenait, par l’usure et la pression, sans utiliser la force, à réintégrer progressivement Taïwan dans son orbite, Xi aurait la main, directe ou indirecte, sur la majorité des puces qui alimentent l’IA, les infrastructures critiques et les systèmes d’armes du monde entier.
En affaiblissant les contrôles technologiques, en divisant ses alliés et en improvisant sur Taïwan, Trump prépare un monde où la Chine serait en position de force dans la guerre de l’IA, au moment même où les États-Unis investissent des centaines de milliards dans leurs propres data centers, leurs propres LLM et leurs propres infrastructures cloud.
Ces vulnérabilités s’accumulent dans un moment où la Chine a, quant à elle, consolidé sa stratégie.
En trois décennies, elle est passée de moins de 5 % de la production manufacturière mondiale à environ un quart de la valeur ajoutée industrielle de la planète. Elle concentre désormais plus de 30 % de la production mondiale de biens manufacturés et représente plus de 28 % des exportations mondiales de produits manufacturés. Cette montée en puissance s’est faite à la faveur de trente années de délocalisations occidentales, de distorsions de concurrence et de soutien public massif : subventions directes ou implicites, accès privilégié au crédit par les grandes banques publiques, contrôle des changes et politique active de sous-évaluation monétaire pendant les années 2000.
Dans cette phase, Pékin a construit deux leviers désormais décisifs.
La République populaire a d’abord institué un quasi-monopole sur un certain nombre de matériaux et de composants critiques. La Chine assure environ 60 à 70 % de la production mondiale de terres rares, plus de 80 % de la capacité de raffinage, domine largement son monopole sur le gallium et le germanium, ainsi que plus de 90 % de la production d’aimants permanents à base de néodyme. Dans les batteries, elle contrôle près des trois quarts des capacités mondiales de raffinage de lithium, 70 à 80 % de la production de cathodes et d’anodes, et quasiment 90 % du graphite transformé utilisé dans les batteries des véhicules électriques. Dans l’éolien, les véhicules électriques ou les missiles guidés, une chaîne de valeur tout entière repose sur des segments quasi exclusivement dominés par les entreprises chinoises.
Trump prépare un monde où la Chine serait en position de force dans la guerre de l’IA
Thierry Breton
Pour mettre à profit ces monopoles, elle a inondé les marchés mondiaux de produits à bas coût. Les exportations chinoises dépassent 3 400 milliards d’euros annuels, soit autour de 14 % du commerce mondial de biens, avec des baisses de prix cumulées proches de 15 à 20 % sur deux ans dans l’automobile électrique, le solaire, l’électronique grand public ou le matériel d’IA. Cette déferlante exerce une pression prédatrice sur les industries américaine, européenne, japonaise et coréenne et accélère la désindustrialisation ailleurs qu’en Chine, en particulier dans les segments « milieu-haut de gamme » qui faisaient la force des modèles industriels de l’Allemagne, du Japon ou de la Corée du Sud.
Dans la confrontation avec Washington, ce double dispositif — chantage potentiel sur des quasi-monopoles critiques et capture des chaînes industrielles mondiales — constitue l’armature de la puissance chinoise. Redoutable même face à une Amérique stratégiquement cohérente, il devient décisif dans un contexte où Donald Trump a systématiquement affaibli les instruments de la puissance américaine.
Pour autant, s’imaginer une Chine invulnérable serait illusoire.
La croissance officielle chinoise est tombée autour de 5 % en 2023-2024, un des plus bas niveaux hors Covid depuis trois décennies, après les années 2000-2010 où la norme se situait entre 8 et 10 %. Or Pékin estime avoir besoin de 5 à 6 % de croissance pour absorber les entrées sur le marché du travail, réduire un chômage des jeunes qui a dépassé les 20 % dans certains relevés officiels avant que les statistiques ne soient « ajustées », et compenser l’effondrement d’un secteur immobilier qui pesait près de 25 à 30 % du PIB élargi.
Directement ou indirectement, la moitié de cette croissance vient du commerce extérieur. Les exportations nettes contribuent régulièrement pour au moins deux points de PIB à l’activité chinoise, et dans les années récentes, la progression des volumes exportés a compensé la stagnation, voire la baisse, de la demande interne. Si les marchés américains, européens et asiatiques se ferment ou ralentissent durablement, le modèle chinois cale, voire s’enraye.
Pour l’instant, c’est Xi Jinping qui a le mieux compris comment exploiter les failles de son adversaire.
Thierry Breton
C’est la raison pour laquelle ce dont Pékin a le plus besoin, dans cette phase, est la stabilité mondiale : tant sur les routes maritimes que pour les prix de l’énergie et surtout, en définitive, sur la demande occidentale. Cette dépendance explique aussi la « ligne rouge » chinoise sur la prolifération nucléaire. Sur l’Ukraine, Xi a rappelé discrètement Poutine et son entourage atomique à l’ordre lorsque des allusions aux armes tactiques ont été faites par le Kremlin, précisément parce qu’une escalade incontrôlée en Europe ferait basculer l’économie mondiale en récession. Vis-à-vis de Téhéran, Pékin martèle qu’il défend le droit de l’Iran à un nucléaire civil dans le cadre du TNP mais s’oppose fermement à l’accès à la bombe, qui bouleverserait l’équilibre régional et risquerait de déclencher une course aux armements qui contaminerait l’Arabie saoudite, la Turquie, voire l’Égypte. Dans un Moyen-Orient nucléarisé, avec un détroit d’Ormuz durablement bloqué, la Chine est moins inquiète pour son approvisionnement énergétique que pour le choc que provoquerait par ricochet sur son modèle économique une chute de la demande mondiale. La situation actuelle est une menace directe sur ses exportations, sa croissance et donc sa stabilité interne.
Cette visite esquisse donc un face à face paradoxal : le pays que s’apprête à rencontrer Donald Trump est aussi puissant qu’il est vulnérable à la déstabilisation globale causée en grande partie par les actions de l’administration américaine.
En un peu plus d’un an, Trump aura ainsi affaibli la main des États-Unis sur tous les leviers stratégiques : le droit, en se faisant rattraper par sa propre Cour suprême ; la technologie, en affaiblissant un système de contrôle patiemment bâti ; la géoéconomie, en fragmentant le front occidental ; la défense, en acceptant une dépendance critique aux importations chinoises ; la diplomatie, en laissant à Pékin le rôle d’architecte de stabilité au Moyen‑Orient ; la dissuasion, enfin, en ouvrant un doute sur Taïwan. À cela s’ajoute un dernier affaiblissement silencieux : celui de la capacité américaine à entraîner ses alliés asiatiques dans une stratégie cohérente de long terme.
La confrontation sino-américaine se joue moins sur la théâtralité d’une poignée de main ou le volume sonore d’une conférence de presse que sur la structure des dépendances, la cohérence des alliances, la maîtrise des technologies et des chaînes de valeur. De ce point de vue, la visite de Trump à Pékin est loin d’être un moment de puissance retrouvée. C’est l’épisode supplémentaire d’un affaissement stratégique dans un match où les deux parties ont leurs vulnérabilités — et où c’est Xi Jinping qui, pour l’instant, a le mieux compris comment exploiter celles de son adversaire.
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12.05.2026 à 06:00
Matheo Malik
Les tarifs et les stablecoins sont-ils en train de tuer l’industrie américaine ?
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En rouvrant un débat qu’on pensait clos depuis les années 2000, la guerre commerciale de Donald Trump a fait émerger un consensus : les déséquilibres mondiaux sont de nouveau une priorité. Les droits de douane, qui avaient été présentés comme un instrument permettant de rétablir l’équité dans les échanges, de relancer l’industrie manufacturière et de réduire les déficits commerciaux persistants de Washington, ne sont que la partie visible d’un deal macrofinancier bien plus profond : les États-Unis restent le fournisseur privilégié d’actifs sûrs au niveau mondial, et cette centralité financière continue de façonner la balance commerciale et la structure de l’économie américaine.
Mais le regain d’intérêt pour les déséquilibres ne se limite pas à la manière dont les conçoit la Maison-Blanche. Sous la présidence française du G7 en 2026, les déséquilibres « excessifs » de la balance courante ont été érigés en priorité absolue. Pour les équipes françaises qui préparent en ce moment même le sommet d’Évian, le monde vit dans une configuration dangereuse 3 : la surconsommation américaine financée par la demande extérieure d’actifs libellés en dollars, le sous-investissement européen et le modèle de croissance de la Chine tiré par les exportations génèrent des tensions à la fois économiques et politiques. Ce même thème a refait surface dans le débat politique plus large : lors du grand séminaire bancaire international du G30, la présidente de la Banque centrale européenne Christine Lagarde a explicitement replacé les déséquilibres mondiaux au cœur du débat économique international 4.
La présidence française du G7 en 2026 ravive ainsi explicitement la vocation macroéconomique initiale du Groupe : une surveillance coordonnée des déséquilibres macroéconomiques et des politiques visant à les réduire sans étouffer la croissance. Les communications officielles décrivent ces déséquilibres comme déstabilisants, alimentant les tensions commerciales et les dynamiques protectionnistes. Trois sources « chroniques » de déséquilibre sont ainsi mises en avant : la surconsommation américaine, le sous-investissement européen et la croissance chinoise tirée par les exportations — avec l’avertissement que ce déséquilibre pourrait devenir le germe de crises économiques, financières ou politiques.
Au G30, la tonalité du débat est complémentaire : les déséquilibres sont présentés non seulement comme une question bilatérale entre les États-Unis et la Chine, mais aussi comme un problème de coordination internationale plus large dans lequel l’Europe serait de plus en plus impliquée.
Pour comprendre et situer ces débats, il faut d’abord établir un diagnostic clair : pourquoi les déséquilibres mondiaux posent-ils concrètement un problème à l’économie mondiale et en particulier aux pays déficitaires ?
Le phénomène que l’on désigne en anglais sous le nom de global imbalances est généralement considéré comme problématique en raison de trois types de risques.
Tout d’abord, si d’importantes positions extérieures nettes peuvent rester stables pendant des années, une déstabilisation peut naître le jour où elles cessent de l’être. Et lorsque le climat de confiance politique ou financier change, les ajustements peuvent être brusques : les taux de change, les primes de risque et les volumes d’échanges évoluent en effet de manière concomitante. Les symptômes de ces pathologies sont bien connus : arrêt brutal des flux de capitaux dans certains pays ; épisodes de liquidation massive d’actifs américains ou fluctuations du dollar dans d’autres.
D’autre part, à mesure que les pays enregistrent des déficits commerciaux persistants, leurs secteurs exportateurs, comme par exemple le secteur manufacturier, se retrouvent mis sous pression. Il en résulte une perte d’emplois et de valeur ajoutée dans les secteurs touchés.
Les déséquilibres se traduisent également par des conflits de répartition. Lorsque les secteurs exportateurs sont touchés, des régions entières liées à la production des produits concernés se vident. Le sujet n’est alors plus tant les déséquilibres que les inégalités — et les problèmes économiques se transforment en problèmes politiques.
Ce que nous nommons « malédiction » 5 des ressources financières part d’une observation simple : les entreprises à haute technologie ont tendance à opérer dans les secteurs exportables de l’économie et à vendre leurs biens et services sur les marchés mondiaux. Les secteurs non exportables, en revanche, sont généralement tenus par des entreprises moins technologiques et qui ont moins de possibilités d’améliorer leur productivité. En d’autres termes, le développement technologique d’un pays et le succès de ses secteurs exportables sont liés.
Cette perspective a été pleinement adoptée, notamment en Asie de l’Est, par les pays qui ont opté pour un modèle de croissance tiré par les exportations.
Comme le fait valoir Michael Pettis, la Chine en est peut-être le meilleur exemple 6. Le gouvernement chinois a en effet mis en œuvre une série de politiques industrielles visant à promouvoir la fabrication de haute technologie. Celles-ci ont été associées à des politiques visant à freiner la consommation intérieure et à déprécier le taux de change. Ce dosage déséquilibré de politiques industrielles 7 stimule non seulement la production et l’innovation dans le secteur chinois des biens échangeables, contribuant ainsi à des taux de croissance élevés à l’échelle de l’économie, mais il inonde également le monde de produits de haute technologie fabriqués en Chine. Il a sans doute été l’un des principaux moteurs des asymétries mondiales post-Covid. En effet, ces excédents commerciaux chinois ont pour contrepartie naturelle des sorties de capitaux, principalement dirigées vers les États-Unis.
L’accès à des capitaux étrangers bon marché peut être une malédiction plutôt qu’une bénédiction.
Gianluca Begnino, Luca Fornaro et Martin Wolf
Or si les déficits commerciaux américains résultent d’une forte demande mondiale d’actifs américains — ce que l’on a qualifié de « privilège exorbitant » des États-Unis — ils affectent la structure de production de l’économie américaine en agissant comme une politique industrielle à l’envers. En effet, plutôt que d’être orientés vers des investissements innovants, les afflux de capitaux financent une consommation américaine plus élevée et entraînent une appréciation du dollar. Il en résulte une expansion des secteurs non exportables à faible technologie, qui évincent l’activité économique des secteurs exportables de haute technologie. À mesure que l’activité économique et les bénéfices des secteurs exportables diminuent, les incitations des entreprises à innover s’amenuisent, car l’innovation est liée à l’échelle et à la rentabilité des secteurs d’exportation.
La leçon est contre-intuitive : l’accès à des capitaux étrangers bon marché peut être une malédiction plutôt qu’une bénédiction. Si les capitaux étrangers financent des bulles de crédit dans les secteurs non exportables et entraînent une appréciation du taux de change, ils peuvent peser sur les secteurs de haute technologie qui sont le moteur de la croissance de la productivité et réduire la richesse nationale à long terme. En période de tensions géopolitiques, cela redouble le problème dans la mesure où ces secteurs de haute technologie sont essentiels à la sécurité nationale.
Cette situation trouve un point de comparaison évident avec ce qu’on a appelé la « malédiction des matières premières », aussi qualifiée de « mal hollandais », car la notion fut forgée à partir du cas des Pays-Bas dans les années 1960. Il s’agit de l’idée que la découverte de ressources naturelles sur un territoire peut paradoxalement nuire à son économie en appréciant le taux de change et en évinçant l’activité économique dans les secteurs exportateurs hautement productifs. En l’occurrence, c’est l’accès bon marché aux entrées de capitaux qui déclenche la malédiction.
Loin d’être une simple possibilité théorique, ce mécanisme concorde avec l’observation empirique selon laquelle les pays affichant des déficits commerciaux persistants connaissent une contraction de leurs secteurs exportateurs et une baisse de la croissance de la productivité 8, en particulier lorsque les entrées de capitaux financent des bulles de crédit dans les secteurs non exportateurs 9.
Vu à cette aune, le « privilège exorbitant » des États-Unis pourrait bien cacher un « fardeau exorbitant ».
Si le problème réside dans le fait que les entrées de capitaux non réglementées affaiblissent l’innovation et le développement technologique, alors, à suivre la logique de la « malédiction » des ressources financières, la « solution optimale » serait simple : les pays déficitaires devraient s’orienter vers des politiques favorisant l’activité économique dans les secteurs exportateurs et l’innovation.
Celles-ci pourraient prendre la forme de politiques d’innovation « classiques » — investir dans la recherche et développement publics, subventionner l’innovation privée ou mettre en œuvre des politiques industrielles visant à soutenir les secteurs de haute technologie — mais nos recherches suggèrent que certaines interventions affectant les flux de capitaux et la balance commerciale pourraient également s’avérer utiles.
Si les secteurs de haute technologie sont menacés par les entrées de capitaux qui financent les bulles de crédit dans les secteurs non exportables à faible technologie, toute politique qui réduit ces entrées inverse la malédiction des ressources financières et soutient ainsi indirectement les entreprises de haute technologie et leurs investissements dans l’innovation.
De telles politiques pourraient prendre la forme de réglementations macroprudentielles visant à limiter l’endettement des ménages, en particulier lorsque le crédit est utilisé pour stimuler les dépenses immobilières. Elles pourraient finir par réduire les entrées nettes de capitaux et le déficit commercial. Certes, si la demande mondiale d’actifs américains est suffisamment inélastique, les entrées nettes de capitaux vers les États-Unis pourraient rester inchangées. Mais, suivant notre logique de malédiction des ressources, cela ne pose pas de problème tant que les entrées de capitaux financent des investissements dans les secteurs de haute technologie exportables.
La période actuelle se caractérise par trois politiques américaines déployées avec une ampleur inédite : les droits de douane, la politique industrielle, l’activisme dans le domaine numérique.
Cela rend le problème de la résolution des déséquilibres particulièrement complexe dans la mesure où certains de ces instruments pourraient potentiellement en contrebalancer d’autres. Il est à cet égard utile de distinguer la dimension commerciale — les droits de douane, la politique industrielle, les incitations à la relocalisation, etc. — de la dimension financière — c’est-à-dire l’ensemble des politiques influençant les entrées nettes de capitaux, la demande de dollars ou, plus généralement, l’écosystème financier des instruments libellés en dollars.
Derrière ce dosage hétérogène de politiques se cache le diagnostic formulé par le conseiller de Trump Stephen Miran il y a plus d’un an.
Son point de départ est que le dollar serait structurellement surévalué, non pas à cause d’erreurs politiques à court terme, mais parce que la demande mondiale de réserves en dollars redirigerait en permanence l’épargne étrangère vers les actifs américains. Dans cette optique, les droits de douane et autres leviers politiques sont présentés comme des outils visant à pallier ce déséquilibre et à rééquilibrer le système.
Cette doctrine s’inscrit dans la logique de la malédiction des ressources financières sur un point clef : la centralité financière peut avoir un coût pour le secteur des biens exportables. Notre cadre théorique met en effet en évidence un mécanisme clair par lequel des entrées nettes de capitaux persistantes, en entretenant les déficits commerciaux et en stimulant la demande intérieure de biens non échangeables, peuvent progressivement étouffer le secteur des biens échangeables et affaiblir les incitations à innover. Mais cette analyse conduit naturellement à une question plus concrète : si le problème trouve son origine dans la centralité financière du dollar, que signifierait vraiment un « rééquilibrage » du système ?
C’est là qu’intervient le débat sur un éventuel « deal monétaire » ou un ensemble d’« accords » sur le modèle des accords du Plaza. Dans les discussions politiques, un tel accord a pris de nombreuses formes — allant d’arrangements coopératifs sur les taux de change à des mesures plus énergiques affectant les avoirs étrangers en passifs américains 10. Du point de vue de nos recherches, le critère serait clair : cette politique réduit-elle les entrées de capitaux finançant les secteurs non échangeables à faible intensité technologique ? Si un « accord » réduit l’accumulation nette d’actifs américains par les étrangers ou réoriente sa composition vers des investissements dans des entreprises échangeables de haute technologie, il pourrait accroître les exportations américaines et soutenir l’innovation.
Le programme de droits de douane réciproques de Donald Trump est explicitement présenté comme une réponse aux déficits commerciaux persistants des États-Unis dans le secteur des biens et a été mis en œuvre par le biais d’une série de mesures exécutives et d’instruments commerciaux annoncés par la Maison-Blanche. L’hypothèse sous-jacente est simple : en restreignant les importations et en rééquilibrant les échanges, les droits de douane peuvent contribuer à corriger les déséquilibres extérieurs.
Toutefois, comme nous l’avons montré, les droits de douane ne suffisent pas s’ils n’agissent pas également sur la balance financière nette. La balance courante n’est pas seulement une statistique commerciale, c’est une identité macroéconomique qui reflète l’écart entre l’épargne nationale et l’investissement. Les droits de douane peuvent donc modifier les prix relatifs et réorienter les chaînes d’approvisionnement. Ils peuvent changer le lieu de production des biens et l’origine de leurs importations. Mais si la demande mondiale d’actifs américains reste forte et que l’épargne américaine continue d’être inférieure à l’investissement, les entrées nettes de capitaux persistent. Dans ce cas de figure, le déficit commercial ne disparaît pas mais réapparaît par d’autres canaux tels que les fluctuations des taux de change, les effets de revenu ou les changements dans les modes de production.
En ce sens, les tarifs redessinent la carte du commerce mondial mais ils n’affaiblissent pas automatiquement l’attrait macrofinancier du dollar. Pire, des droits de douane généralisés pourraient même se retourner contre leurs auteurs s’ils restreignent l’accès des entreprises américaines à des intrants intermédiaires clés utilisés par les entreprises de haute technologie 11. Les tarifs à l’importation pourraient donc entraîner un déclin de l’innovation et de la puissance technologique.
La balance courante n’est pas seulement une statistique commerciale, c’est une identité macroéconomique.
Gianluca Begnino, Luca Fornaro et Martin Wolf
Du reste, si les droits de douane augmentent le coût des importations tout en renforçant la demande mondiale d’actifs américains — soit que les États-Unis apparaissent encore plus dominants, soit que l’incertitude politique stimule la demande d’actifs sûrs —, les entrées nettes peuvent même augmenter, et le mécanisme de la malédiction des ressources financières se renforcer. Dans ce cas de figure, le déficit commercial américain augmenterait même en réaction aux droits de douane.
Le programme commercial de Trump ne peut donc atténuer la malédiction des ressources financières que s’il s’accompagne de politiques agissant sur le volet financier du déséquilibre, soit en réduisant les entrées nettes de capitaux par une augmentation de l’épargne intérieure (par exemple par le biais d’ajustements budgétaires ou de politiques macroprudentielles), soit en renforçant la rentabilité du secteur des biens échangeables grâce à la productivité et à l’innovation.
Une autre dimension du programme de politique commerciale actuel réside dans la recherche de deals auxquels sont associés d’importants engagements d’investissements étrangers aux États-Unis, notamment de la part du Japon, de la Corée du Sud et de la Suisse. Leurs implications sont toutefois extrêmement subtiles. L’élément clef pour comprendre ces politiques repose sur la distinction essentielle entre les flux de capitaux bruts et les flux nets.
En effet, l’investissement direct étranger est un flux brut tandis que le mécanisme que nous mettons en avant opèrerait par le biais des déséquilibres extérieurs nets. Les IDE entrants ne constituent donc pas en soi une contrepartie automatique du déficit commercial américain : ils n’ont d’importance que dans la mesure où ils contribuent à une configuration plus large d’entrées nettes de capitaux aux États-Unis.
Par ailleurs, lorsque les investissements directs étrangers financent des capacités exportables sur le sol américain — nouvelles usines, chaînes de production ou chaînes d’approvisionnement —, ils peuvent soutenir directement le secteur exportable et compenser en partie les forces mises en évidence par la malédiction des ressources financières. En ce sens, les IDE peuvent être pleinement compatibles avec une stratégie de réindustrialisation.
Mais cet effet n’est pas garanti. Si, dans le même temps, le contexte politique général renforce les entrées nettes vers les actifs sûrs américains, par le biais de flux de portefeuille, d’accumulation de réserves officielles ou d’une demande mondiale accrue pour les créances libellées en dollars, les pressions qui en résultent sur le taux de change et la demande peuvent continuer à peser sur les biens échangeables. L’impact expansionniste des IDE est alors dilué — et l’effet global devient plus difficile à saisir.
L’incohérence potentielle ne réside donc pas dans le fait de favoriser l’investissement étranger en soi. Elle apparaît lorsqu’une stratégie accueille simultanément d’importantes épargnes étrangères nettes vers des actifs américains tout en cherchant à développer le secteur des biens exportables. L’investissement direct étranger peut soutenir la réindustrialisation, mais un endettement net persistant servant à financer les secteurs non échangeables va souvent à son encontre.
Enfin, un autre élément important du mix actuel des politiques américaines n’opère pas par le biais d’accords commerciaux ou d’investissement, mais par le biais de l’infrastructure financière — on pense notamment au GENIUS Act et à l’expansion envisagée des stablecoins indexés sur le dollar.
Bien que souvent présentée comme une question d’innovation en matière de paiements ou de modernisation réglementaire, cette dimension a également des implications macroéconomiques. Si les stablecoins indexés sur le dollar se développent à l’échelle mondiale, ils peuvent accroître la demande mondiale de créances en dollars de deux manières : directement, par le biais des actifs de réserve qui les adossent, et indirectement, en élargissant le réseau transactionnel construit autour du dollar. Dans la mesure où cette expansion augmente la demande extérieure nette d’actifs sûrs américains, elle peut renforcer les entrées de capitaux et donc, selon la logique que nous avons exposée, intensifier les pressions qui pèsent sur le secteur américain des biens échangeables.
Là encore, la distinction entre effets bruts et effets nets est cruciale. Si les stablecoins se substituent principalement à d’autres formes existantes de détention de dollars, l’impact macroéconomique pourrait être limité. Mais s’ils augmentent la demande globale de créances libellées en dollars, ils renforcent le canal même qui alimente les déséquilibres extérieurs.
Prises dans leur ensemble, les politiques américaines actuelles vont dans des directions différentes.
Sur le plan commercial, l’objectif maintes fois réaffirmé par la Maison-Blanche est de réduire le déficit extérieur, de relancer l’industrie manufacturière et d’utiliser les droits de douane comme levier. Pourtant, dans le même temps, la demande mondiale d’actifs libellés en dollars reste forte. Alors que les risques géopolitiques s’intensifient et que les actifs refuges se raréfient, cette demande pourrait même s’accroître.
Parallèlement, l’administration mène des politiques industrielles visant à attirer les investissements et à développer la production nationale tout en promouvant les infrastructures financières basées sur le dollar, y compris les stablecoins. Si l’on voit bien que chacun de ces objectifs peut se justifier en soi, la difficulté survient lorsqu’ils sont combinés.
Or la leçon à tirer de la « malédiction des ressources financières » est simple. Si les entrées nettes de capitaux aux États-Unis restent importantes, les droits de douane et la politique industrielle ont une marge de manœuvre limitée. Les ressources continuent d’être détournées vers des activités non échangeables, ce qui rend plus difficile l’expansion du secteur échangeable. Cela ne signifie pas que les droits de douane sont inutiles mais que leur efficacité dépend de la capacité de l’ensemble des mesures politiques à modifier les flux sous-jacents de capitaux étrangers vers l’économie américaine, ainsi que leur répartition sectorielle.
L’intérêt renouvelé pour les déséquilibres mondiaux reflète une préoccupation commune selon laquelle la configuration macroéconomique actuelle devient de plus en plus difficile à maintenir. Vu sous l’angle de la « malédiction » des ressources financières mondiales, le problème ne concerne pas seulement la répartition ou les frictions commerciales mais aussi la dynamique de croissance à long terme et la puissance technologique.
Des déséquilibres financiers persistants pourraient progressivement remodeler la structure des économies, affectant l’innovation et la productivité en détournant l’activité des secteurs exportateurs. Dans ce contexte, les mesures commerciales telles que les droits de douane permettent de répondre en partie à l’ajustement, mais elles ne peuvent à elles seules résoudre la dimension financière sous-jacente du déséquilibre. Le défi plus large réside donc dans la cohérence des politiques entre les cadres commerciaux, financiers et macroéconomiques.
Du point de vue européen, la réorganisation géographique des déséquilibres mondiaux soulève donc des questions particulièrement cruciales.
Depuis des années, l’Europe combine une demande intérieure relativement faible à des niveaux d’investissement chroniquement bas, notamment dans les secteurs susceptibles de développer les capacités de production futures : l’énergie, les infrastructures, l’industrie manufacturière de pointe et l’innovation. Sur le plan macroéconomique, cela a fait de l’Europe moins un « absorbeur » de l’épargne mondiale qu’un contributeur à celle-ci, renforçant ainsi les excédents extérieurs au lieu de les compenser.
Dans le même temps, le durcissement de la politique commerciale de Washington à l’égard de la Chine accélère la réorientation des capacités excédentaires chinoises. À mesure que l’accès au marché américain se restreint, les marchés européens risquent de devenir une destination alternative naturelle pour les exportations chinoises, en particulier dans des secteurs tels que les véhicules électriques, les technologies vertes et les biens d’équipement. Cette dynamique n’élimine pas les déséquilibres mondiaux, elle les redistribue simplement.
L’Europe devient un élément central de la nouvelle configuration des déséquilibres.
Gianluca Begnino, Luca Fornaro et Martin Wolf
Vu sous l’angle de la malédiction des ressources financières mondiales, cela a deux conséquences pour l’Europe.
Premièrement, l’insuffisance des investissements nationaux la place dans une position de faiblesse pour absorber l’épargne mondiale de manière à favoriser la croissance, augmentant le risque que les flux de capitaux se traduisent par une pression sur les secteurs non échangeables plutôt que par une expansion productive.
Deuxièmement, un afflux d’exportations redirigées pourrait réduire encore davantage la rentabilité des secteurs exportateurs européens — affaiblissant ainsi les incitations à investir et à innover précisément là où la croissance à long terme en dépend.
Il résulte de cette double dynamique que l’Europe n’est pas simplement exposée aux stratégies d’ajustement des autres : elle devient un élément central de la nouvelle configuration des déséquilibres. Sans une augmentation soutenue des investissements nationaux et un rôle plus clair dans l’allocation internationale de l’épargne, l’Union pourrait se retrouver bloquée, prise en étau entre la centralité financière des États-Unis et l’offre excédentaire de la Chine — tout en manquant de la demande intérieure nécessaire pour ancrer sa propre trajectoire de croissance.
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30.04.2026 à 14:41
camillenedellec
Est-ce la dernière chance avant une dérive géopolitique incontrôlée ?
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Avant toute chose, précisons que les déséquilibres de la balance courante ne sont pas toujours néfastes. Ils peuvent s’expliquer par des raisons valables, comme des facteurs démographiques. Il est, par exemple, bénéfique qu’une société vieillissante investisse à l’étranger et dégage ainsi un surplus de sa balance courante. Nous discutons ici de déséquilibres excessifs et persistants. Il y a eu deux épisodes récents de déséquilibres globaux : le début des années 1980 et le début des années 2000.
Au début des années 1980, les déséquilibres mondiaux, dus pour partie aux politiques macroéconomiques des États-Unis — l’expansion budgétaire sous Reagan, faisant suite à la politique monétaire restrictive de Volcker, a creusé le déficit de la balance courante —, ont conduit à une montée du protectionnisme, source de tensions internationales. Les accords du Plaza de 1985, sur les taux de change, qui visaient à contrer l’appréciation du dollar, ont permis de faire retomber les effets des tensions commerciales entre les États-Unis et le Japon, pendant que des ajustements macroéconomiques prenaient place progressivement.
Puis, au début des années 2000, les déséquilibres mondiaux ont été associés à un accroissement des risques financiers, qui ont culminé dans la crise de 2007-2008, la plus grave depuis les années 1930.
Nous assistons aujourd’hui à l’émergence de risques similaires, tant en termes de tensions commerciales qu’en termes de risques financiers potentiels. C’est pourquoi la Présidence française du G7, tout comme les économistes et les décideurs politiques en général, sont préoccupés par les déséquilibres. L’histoire nous montre que, si les déséquilibres excessifs ne sont pas gérés de manière coordonnée, ils sont source de tensions internationales ou finissent par se dénouer de manière brutale, par une crise financière.
Notre rapport se penche sur le côté excessif des déséquilibres de la balance courante, à savoir des déséquilibres persistants de la balance courante, qui résultent principalement de modèles de croissance eux-mêmes déséquilibrés. Ils sont donc un phénomène macroéconomique.
Actuellement, trois grandes zones économiques contribuent aux déséquilibres mondiaux : les États-Unis, la Chine et l’Europe.
Les États-Unis se situent du côté débiteur, en raison de déficits budgétaires larges et persistants, qui contribuent au déficit de la balance courante (déficit jumeau). La Chine et l’Europe se situent du côté créditeur, en raison d’une politique de soutien actif du secteur marchand en Chine, ainsi que d’une insuffisance de la consommation et d’une faiblesse de l’investissement productif en Europe, faute d’une gouvernance appropriée pour l’intégration des marchés des biens, services et des capitaux. Dans ces trois cas, nous concluons que les déséquilibres mondiaux sont les symptômes de ces modèles de croissance déséquilibrés.
En Europe, nous manquons d’investissements productifs et de capitaux de croissance.
Hélène Rey
Nous établissons clairement une distinction entre déséquilibres mondiaux et déséquilibres sectoriels. Ce dernier type de déséquilibre ne concerne que des sous-secteurs, comme l’industrie manufacturière, et concerne parfois des déséquilibres bilatéraux (Chine, États-Unis). Ils ne sont pas nécessairement associés à des déséquilibres mondiaux — par exemple, le secteur énergétique aux États-Unis était en large déficit avant l’exploitation du shale gaz, il est maintenant en surplus, mais la balance courante est toujours très déficitaire. Néanmoins, ces déficits sectoriels peuvent avoir des conséquences graves sur l’emploi, la stabilité financière ou la sécurité nationale, de sorte qu’ils suscitent également des préoccupations d’ordre politique et appellent des mesures spécifiques.
L’idée reçue selon laquelle les États-Unis affichent un déficit de la balance courante parce qu’ils sont les émetteurs d’une monnaie internationale — le dollar — est fausse. Il n’est pas nécessaire d’être en déficit courant pour émettre une devise de réserve internationale.
Ainsi, de nombreux investisseurs étrangers aiment détenir ou utiliser des bons du Trésor américain, car ils sont l’épine dorsale du système monétaire international. Cette dette, par des non-résidents, figure donc au passif du bilan des États-Unis, en tant que pays. Cela ne signifie toutefois pas que la contrepartie de ces bons du Trésor doit être un déficit commercial. Les États-Unis peuvent également acheter des actifs étrangers, financés par ces bons. Ainsi, si l’on dispose d’actifs bruts et de passifs bruts, le compte courant, qui correspond au solde net des flux bruts, peut être positif ou négatif.
Il n’existe donc pas de lien systématique entre l’émission d’une monnaie internationale et la nécessité d’enregistrer des déficits courants. Historiquement, de nombreux exemples montrent qu’un émetteur de monnaie internationale peut afficher un excédent courant. Le Royaume-Uni affichait systématiquement un excédent de la balance courante, lorsque la livre sterling était une monnaie internationale.
Il faut également noter que les déséquilibres mondiaux ne sont pas nécessairement liés à un taux de change surévalué.
Il est vrai qu’avant 1985, le dollar était très fort et que les États-Unis affichaient un déficit externe colossal. Cependant, si l’on examine la situation en 2007, on constate que le dollar s’est, en réalité, déprécié en termes réels au début des années 2000, jusqu’en 2007. Cela s’est accompagné d’un creusement du déficit courant des États-Unis. En fait, ce déficit courant très important représentait une part du PIB supérieure à celle que nous connaissons aujourd’hui. Il n’y a donc pas de lien automatique entre le niveau du taux de change et les déséquilibres mondiaux.
Une autre erreur consiste à penser que les droits de douane permettent de combler les déficits de la balance courante. Ils n’y parviennent que s’ils sont excessivement élevés.
Les déséquilibres de la balance courante résultent de modèles de croissance non soutenables, portés par des politiques macroéconomiques créant de forts déséquilibres entre épargne et investissement, dans chacune des trois grandes zones.
Le déficit des États-Unis est, en grande partie, dû à un important déficit budgétaire. Selon les prévisions, il ne devrait pas se réduire, du moins à court et moyen terme. Le Congressional Budget Office (CBO) prévoit en effet une hausse soutenue du ratio dette/PIB.
Autre élément auquel nous devons prêter attention : le risque d’une déréglementation accrue du système financier américain. Son encadrement, trop laxiste, a été l’un des facteurs à l’origine de la crise financière de 2007-2008. Les investissements massifs dans l’immobilier qui en ont résulté ont provoqué une terrible crise du système bancaire. Actuellement, les NBFI (non-banques) sont devenues très importantes, et l’opacité de leurs liens avec le système bancaire pose problème.
Des enseignements clefs peuvent également être tirés du cas chinois, où le secteur industriel a bénéficié d’une politique macro-industrielle fondée sur des investissements considérables, dont une grande partie sous forme de subventions.
La concurrence entre les différentes entreprises est désormais très forte, poussée par les gouvernements régionaux, ce qui entraîne une baisse des prix industriels et un phénomène d’« involution ». Parallèlement, la consommation intérieure est faible, en raison des conséquences de la crise immobilière et de l’épargne de précaution, liée à une protection sociale toujours insuffisante. Le secteur des services est particulièrement sous-développé, notamment les services liés à la consommation locale (restauration, etc.) ou à la santé. Le taux de change réel est sous-évalué, les prix industriels sont en baisse et la Chine présente un excédent massif de la balance commerciale.
Face à des rendements du capital décroissants et à des menaces de fermeture des marchés à l’export, la solution est, dès lors, de rééquilibrer l’économie en faveur d’une consommation accrue et de développer les services. Cela passe par une réparation des bilans, mis à mal par la crise immobilière récente, mais également par un soutien budgétaire supplémentaire à la consommation.
Les déterminants macroéconomiques des déséquilibres mondiaux comptent bien plus que le taux de change ou les tarifs imposés au commerce bilatéral, contrairement à ce que peut espérer l’administration Trump.
Hélène Rey
Les mesures prévues en matière de santé et d’une meilleure prise en charge de la petite enfance, par exemple, sont positives.
Il serait également souhaitable de modifier des indicateurs de performance clefs (KPI) des autorités régionales. À l’heure actuelle, ces KPI sont conçus pour inciter à maximiser la production, car elles perçoivent 50 % des recettes industrielles, ce qui entraîne la baisse des prix industriels et l’excédent de la balance courante. Les relier en partie à la consommation locale, par exemple, pourrait être très efficace.
En Europe, nous manquons d’investissements productifs et de capitaux de croissance, notamment dans les entreprises spécialisées dans les hautes technologies. Les entreprises existantes peinent à décrocher des investissements supérieurs à cinquante ou cent millions d’euros, et elles n’hésitent donc pas à migrer aux États-Unis pour se financer et accéder à un grand marché. Ce phénomène affaiblit nos investissements et freine la croissance de notre productivité et de l’emploi.
Ces insuffisances ont été exposées dans plusieurs rapports, comme le rapport Letta, le rapport Draghi.
En plus de l’Union bancaire, nous insistons sur l’importance d’une Union de l’épargne et de l’investissement, et de l’importance du capital patient (comme les fonds de pension), qui investissent dans des projets à haut rendement sur le long terme.
Il serait aussi désirable de s’entendre sur l’émission d’un actif commun sûr pour financer des biens publics européens.
L’une des propositions que nous détaillons dans notre rapport consiste à investir dans des actifs communs, très bien ciblés, lorsque cela est efficace. Nous pensons, dans cette perspective, à certaines technologies clefs pour le futur de la défense, qui sont souvent des « strategic enablers » (satellites, clouds militaires, connectivité drones-avions, quantique, IA, etc.). Ces investissements ont des rendements croissants quand ils sont faits par des coalitions de pays, et ils doivent être financés par de la dette commune. Cette dette commune peut également servir à unifier les marchés financiers européens.
Dans notre rapport, nous expliquons que le taux de change ne joue pas un rôle moteur dans les déséquilibres.
Les accords du Plaza, en réévaluant le dollar, ont permis de diffuser les tensions commerciales et de laisser un peu de temps aux politiques d’ajustement macroéconomiques. Ce sont elles qui ont vraiment permis la diminution des déséquilibres.
À l’époque, le dollar était très fort. Il y a eu un consensus sur la nécessité de le faire baisser, et, à la surprise de beaucoup, c’est effectivement ce qui s’est produit en 1985, grâce à une approche coordonnée, tandis que le yen et les devises européennes se sont appréciés face à lui. Après les accords du Plaza de 1985, le déficit courant des États-Unis a atteint son niveau maximal en 1987. Takeo Hoshi 13 et Maurice Obstfeld 14 montrent que, pour la correction des déséquilibres globaux, ce n’était pas tant le taux de change, mais bien les dynamiques de l’épargne et de l’investissement qui importaient. Il y a eu un changement dans les politiques macroéconomiques, avec le début d’un ajustement aux États-Unis et, en contraste, des politiques budgétaires un peu plus expansionnistes en Europe. Au Japon, la politique monétaire expansionniste menée par la Banque du Japon pour tenter de relancer la demande a conduit à l’énorme bulle japonaise, qui a débouché sur la crise financière de 1989 et 1990.
Les déséquilibres mondiaux sont les symptômes de modèles de croissance déséquilibrés.
Hélène Rey
Je reprendrais les observations de Takeo Hoshi, qui affirme que les États-Unis comme la Chine n’ont pas tiré les bons enseignements des accords du Plaza.
Les États-Unis pensent qu’en faisant pression pour avoir un ajustement du taux de change, on obtient l’ajustement : or, c’est en réalité l’ajustement de la politique macroéconomique, aidé par le taux de change, qui est déterminant. S’il n’y avait eu que la baisse du dollar, sans les politiques macroéconomiques, nous n’aurions pas assisté à un ajustement durable.
La Chine se fourvoie également en faisant du modèle japonais un épouvantail. Takeo Hoshi affirme que ce n’est pas la réévaluation du yen qui a causé la perte du Japon : la bulle et la crise qui s’en est suivie sont le résultat direct d’une politique monétaire trop accommodante pendant trop longtemps.
Nous ne disons pas que les taux de change ne comptent pas, nous rappelons simplement qu’il faut d’abord agir sur les politiques macroéconomiques.
Je pense que le débat a quelque peu évolué, au fil des ans, sur ce sujet.
Nous nous dirigeons – et j’espère que notre rapport y a contribué – vers un consensus plus large sur les déterminants macroéconomiques des déséquilibres mondiaux, au détriment des seuls échanges commerciaux et de la question, très restrictive, des taux de change. L’administration Trump, en s’attaquant avec des tarifs au commerce bilatéral des produits manufacturés, prend le contre-pied de cette logique, avec un effet nul sur l’atténuation des déséquilibres mondiaux.
Le type de coopération que nous défendons est limité et pragmatique, car chaque pays est responsable de ses ajustements, qui sont dans son intérêt, tant d’un point de vue individuel que collectif.
Agir simultanément permettrait de minimiser les coûts d’ajustement.
Si un pays ou une région ajuste sans que les autres ne le fassent, cela exerce une pression sur les autres pour qu’ils ajustent à leur tour.
C’est facile à comprendre dans le cas de la Chine, par exemple : si Pékin commence à rééquilibrer son économie, cela réduira l’excédent d’épargne dans l’économie mondiale et entraînera donc une hausse des taux d’intérêt. Cette hausse des taux d’intérêt rendra plus coûteux le financement des grandes économies déficitaires, comme les États-Unis. Et c’est réciproque : si les États-Unis sont moins déficitaires, ils consomment moins et la Chine a plus de difficulté à écouler sa production.
En Europe, nous manquons d’investissements productifs et de capitaux de croissance, ce qui affaiblit notre productivité.
On en revient à la question des déséquilibres sectoriels, auxquels nous consacrons une section entière dans notre rapport.
En effet, lorsque l’on assiste à des pics massifs d’échanges commerciaux, ceux-ci ne sont pas toujours politiquement viables pour les économies, car ils peuvent détruire des pans entiers d’industries.
C’est pourquoi l’Organisation mondiale du commerce a été créée en tenant compte de ces risques et de leurs conséquences. L’OMC promeut un commerce ordonné, non un commerce sans barrière aucune. Elle prévoit des garde-fous pour se prémunir de chocs commerciaux trop violents et protéger des emplois : l’instauration temporaire de droits de douane est une mesure possible. Ce type de rétorsion, bien que prévu par des clauses de sauvegarde par exemple, est néanmoins trop difficile à mettre en œuvre : lourdes et lentes, elles ne s’appliquent parfois qu’à des produits définis et de manière très restrictive.
Nous proposons de réexaminer ces clauses et de les rendre plus pragmatiques. Elles constituent les soupapes de sécurité indispensables, qui permettent d’assurer la pérennité politique d’un commerce qui apporte des bénéfices mutuels, à l’image de la clause de sauvegarde, des droits compensateurs, de la clause antidumping, ou encore de la clause de sécurité nationale, tous compris dans le GATT.
Le rapport aborde également la question des déséquilibres sectoriels dans le domaine financier : il n’est pas nécessaire qu’il y ait des déséquilibres mondiaux pour qu’une crise financière survienne. Les déséquilibres sectoriels financiers ont un potentiel disruptif très élevé. Pour cette raison, nous invitons le Conseil de Stabilité Financière à cartographier les liens entre intermédiaires financiers non bancaires et les banques, à réduire l’opacité des flux de cryptomonnaies et des centres financiers offshore. Nous sommes en faveur de tests de résistance à l’échelle du système financier dans son ensemble, comme ceux déjà engagés par la Banque d’Angleterre.
En termes d’architecture institutionnelle, nous estimons que le FMI doit occuper une place centrale dans la gestion de ces déséquilibres, fondée sur son mandat de suivi et de surveillance. Nous envisageons également une coopération accrue avec l’OMC, en raison des déséquilibres sectoriels dans le commerce, et avec le CSF, en raison des déséquilibres sectoriels dans le domaine financier.
C’est le type d’architecture que nous appelons de nos vœux, basé sur la coopération entre institutions existantes.
Il est difficile d’être très optimiste sur ces questions, qui demeurent complexes.
L’Europe joue un rôle secondaire dans les déséquilibres mondiaux. Nous allons assister à une diminution de l’excédent européen, en raison d’une augmentation des investissements, due en partie à la défense et au poids de l’Allemagne. L’Europe peut jouer un rôle moteur dans la discussion, comme la France le fait avec sa présidence du G7.
Du côté chinois, il reste à voir quel sera l’impact concret de l’orientation définie dans le plan quinquennal. On peut raisonnablement supposer que le déficit courant du pays ne diminuera pas de manière conséquente, à court terme. Cela dépend de l’engagement politique, mais aussi de la rapidité de mise en œuvre.
Du côté américain, on n’observe pas d’ajustement budgétaire à ce stade.
Mais un diagnostic commun des problèmes et un accord sur la nature macroéconomique des politiques à mettre en œuvre seraient déjà un succès non négligeable, dans le contexte international actuel.
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27.04.2026 à 18:05
camillenedellec
Qui est le successeur de Jerome Powell à la tête de la Réserve fédérale ?
Gilles Moëc plonge dans la tête du nouveau président — en traquant les bouleversements historiques auxquels il devra faire face.
L’article À la Fed, Kevin Warsh ne pourra pas être un président normal est apparu en premier sur Le Grand Continent.
L’annonce de la nomination de Kevin Warsh à la direction de la Fed, en remplacement de Jerome Powell, dont le mandat prend fin le 15 mai, a été bien accueillie par les marchés.
En effet, alors que, depuis le début de son deuxième mandat, Donald Trump a multiplié les nominations « de rupture », son choix s’est cette fois arrêté sur un professionnel de la politique monétaire : un ancien membre du Board de la Fed (le Conseil des gouverneurs de la réserve fédérale), qui a connu les moments difficiles de la gestion de la crise financière de 2008-2009.
Si Kevin Warsh s’est prononcé en faveur d’une politique accommodante, ses déclarations publiques, y compris son audition devant la commission bancaire du Sénat la semaine dernière, en font toutefois un représentant de la vision conservatrice traditionnelle de la banque centrale, très réticente à l’idée qu’elle adopte des solutions opérationnelles non-conventionnelles, comme l’extension de son bilan pour agir sur le niveau des taux d’intérêt de long terme. Fondamentalement, ce que Warsh semble rechercher, c’est un retour aux pratiques des années 1990 et du début des années 2000. Les marchés sont donc en territoire familier.
Un tel retour à « l’ère Greenspan » n’est toutefois pas sans risque : un cadre opérationnel traditionnel ne protège pas nécessairement contre de profondes erreurs d’analyse. Alan Greenspan lui-même avait fondé sa politique sur l’accélération de la productivité induite par les débuts de la digitalisation de l’économie américaine dans la seconde moitié des années 1990, ce qui s’est révélé, en définitive, trop accommodant et a préparé la crise de 2008.
À l’instar d’Alan Greenspan, Kevin Warsh justifie aujourd’hui sa préférence pour des baisses de taux par la nouvelle vague de productivité, déclenchée par la transition vers l’intelligence artificielle. Certes, il est possible que, cette fois-ci, l’accélération de la productivité se traduise effectivement par une baisse durable de l’inflation. Toutefois, la phase de transition peut s’avérer difficile à gérer, entre la hausse du prix de l’énergie, due à la demande massive d’électricité des centres de données, et la stagnation de l’emploi.
Par ailleurs, le modèle de politique monétaire des années 1990 s’inscrivait dans un contexte général radicalement différent de celui dans lequel la Fed, dirigée par Kevin Warsh, évoluera.
La politique budgétaire de George Bush senior et de Bill Clinton était volontairement « modeste », alors que l’administration Trump poursuit une politique expansive. Dans les années 1990, les États-Unis embrassaient le libre-échange, alors qu’aujourd’hui, la guerre commerciale reste un élément central de l’administration Trump. L’offre de travail était alors forte, grâce à une croissance démographique naturelle importante et à l’immigration ; aujourd’hui, l’Amérique vieillit et sa politique migratoire radicale se traduit par une quasi-stagnation de la population en âge de travailler.
Alors que la multiplication des solutions de paiement échappant au contrôle direct de la banque centrale — notamment sous forme de stablecoins — est un axe clef de la politique gouvernementale, de même qu’une dérèglementation profonde des activités financières, la Fed sera soumise à une très forte pression.
Jerome Powell a démontré sa capacité à défendre l’indépendance de la banque centrale, mais au prix de sa propre carrière. Qu’en sera-t-il de Kevin Warsh ?
Gilles Moëc
S’il reste ferme sur ses fondamentaux, Warsh pourrait contribuer à normaliser la politique économique américaine après les élections de mi-mandat, mais il devra probablement accepter une période de conflit difficile avec l’exécutif. Ce test pourrait survenir rapidement si la crise dans le golfe Persique persiste et l’oblige, dès son arrivée, à gérer un choc inflationniste supplémentaire. En retour, son mandat à la Fed pourrait rapidement mettre en lumière le caractère hétéroclite de la coalition politique agrégée par Donald Trump, dans laquelle des républicains traditionnels cohabitent avec des partisans d’un pouvoir exécutif unitaire fort, prêts à prendre de grandes distances avec l’orthodoxie économique.
Dans son discours à l’Institute of International Finance, en mars 2025, Kevin Warsh a axé son propos sur sa vision du cadre opérationnel de la Fed, que l’on pourrait résumer en une volonté de « retour aux fondamentaux ».
Lors de son premier passage à la Fed, entre 2006 et 2011, il n’a pas voté contre la mise en place de programmes de soutien exceptionnels au système financier — et à l’économie dans son ensemble — rendus nécessaires par la crise financière. Il a notamment soutenu les plans d’urgence d’achat de titres lancés en 2008-2009, mais aussi celui, un peu plus tardif, de novembre 2010, alors qu’un autre membre du FOMC (Thomas Hoenig) s’y était opposé. C’est d’ailleurs cette expérience qui contribue à rassurer les marchés aujourd’hui.
Peu de temps après son départ de la Fed, en 2011, Kevin Warsh a commencé à critiquer de plus en plus ouvertement l’extension quasi constante du bilan de la Fed. Pour le citer verbatim dans son discours de mars 2025 : « J’ai fortement soutenu ces innovations pour temps de crise…mais une fois la crise terminée, la Fed n’est jamais revenue sur ses pas ».
Cette critique trouve sa formulation finale dans un renversement de causalité frappant : plutôt que de dénoncer, ce qui serait assez classique, la « dominance budgétaire » — une situation dans laquelle banque centrale devient otage d’une politique budgétaire insoutenable, sacrifiant son objectif de stabilité des prix à la nécessité de financer des déficits budgétaires importants pour éviter une crise financière — Warsh déplore la « dominance monétaire », dans laquelle c’est l’orientation accommodante de la banque centrale, motivée par exemple par des inquiétudes exagérées face aux risques de déflation, qui rend tout simplement trop tentant pour le gouvernement de repousser indéfiniment la consolidation budgétaire. Pourquoi s’inquiéter de l’augmentation de la dette publique si une part croissante de celle-ci est détenue par la banque centrale ? Selon Warsh, le gouvernement est une « victime » des choix de politique monétaire.
Ce renversement a, bien sûr, l’intérêt, à court terme, de dégager la responsabilité du politique dans l’orientation de la politique budgétaire, et d’éviter donc à Kevin Warsh une collision frontale avec l’administration Trump lors de sa candidature au remplacement de Jerome Powell.
Mais, sur le fond, Warsh s’inscrit dans la continuité de l’approche conservatrice moderne du rôle de la banque centrale, sans toutefois tomber dans les excès des libertariens. Pour les conservateurs, la politique monétaire doit poursuivre son objectif de stabilité des prix, tout en recherchant une certaine neutralité dans sa relation avec la politique budgétaire. Elle n’est pas son supplétif : soutenir des politiques budgétaires expansives ne peut être compatible à long terme avec la lutte contre l’inflation. C’est à la politique budgétaire de s’adapter aux contraintes nées de l’orientation monétaire, principalement en termes de taux d’intérêt. En revanche, l’orientation de la politique budgétaire ne peut évidemment pas être ignorée par la banque centrale lors de l’établissement de son diagnostic de la situation économique, puisqu’elle affecte la demande globale. À la différence des libertariens, qui préconisent souvent une politique monétaire « automatique », basée sur des normes préétablies rigides (par exemple, suivre un « étalon or »), Warsh admet la nécessité d’agir de manière non conventionnelle en cas de crise et revendique pour la banque centrale un rôle dans la gestion du cycle.
La question de la taille du bilan de la Fed est loin d’être théorique et se posera avec acuité très rapidement après l’arrivée de Kevin Warsh à sa tête.
En effet, après une deuxième vague d’achats massifs de titres, dans le sillage de la pandémie de Covid-19, la Fed a commencé à réduire la taille de son bilan à partir de juin 2022 en cessant progressivement de réinvestir les titres qu’elle détenait lorsqu’ils arrivaient à échéance. Elle a toutefois notablement freiné ce processus au cours des premiers mois de 2025, en raison de tensions sur la liquidité du marché. Elle est même redevenue un acheteur net de dette publique américaine, se concentrant cette fois-ci sur les titres à court terme, depuis la fin de l’année 2025. Même si les effets de ces achats sur les taux d’intérêt à long terme semblent faibles à ce stade, il est difficile de nier qu’ils contribuent à rendre une politique budgétaire très expansive plus soutenable (selon le Congressional Budget Office, le déficit fédéral atteindra 5,8 % du PIB en 2026), d’autant que le Trésor répond à l’incitation de la Fed en réorientant une partie de ses émissions de dette vers des titres à court terme. Le dilemme pour la Fed est simple : reprendre le chemin de la « pureté » monétaire en réduisant son bilan ne pourrait qu’engendrer des risques pour la stabilité financière, en poussant les taux longs à la hausse et en recréant des tensions sur la liquidité. En effet, les achats de titres injectent des liquidités sur un marché monétaire sous tension, en raison de la tendance des grandes banques à thésauriser la liquidité disponible (nous développerons ce point technique plus loin). À un moment où des doutes apparaissent sur la valorisation d’actifs illiquides — par exemple, les « private loans » —, une contraction de la liquidité serait particulièrement toxique.
Dans le monde idéal du « modèle 1990 » de la politique monétaire, la mise en place d’une politique budgétaire prudente permettrait un retrait en bon ordre du bilan de la Fed. Or, ce n’est pas du tout l’orientation actuelle de l’administration américaine.
La théorie de la « dominance monétaire » s’applique peut-être mieux à la phase de « mise au pas » de la politique budgétaire par la Fed qui a contribué à la « grande modération » des années 1990. Après la thérapie de choc administrée par Paul Volcker en 1980, la Fed s’est exclusivement concentrée sur la stabilité des prix, maintenant des conditions monétaires strictes tout au long de la décennie. En 1985, les taux des Fed Funds restaient très élevés en termes réels (4 points de pourcentage au-dessus de l’inflation). Le gouvernement fédéral de Ronald Reagan a généralement mené une politique budgétaire expansionniste, ce qui s’est traduit par des taux d’intérêt à long terme élevés, bien supérieurs au niveau des Fed Funds. La Fed « n’a jamais cillé » et, finalement, Bill Clinton a mené, dans les années 1990, une politique budgétaire très prudente, débouchant sur des excédents substantiels à la fin de la décennie.
La Fed ne peut ignorer le développement de monnaies privées, appelées à entraver la transmission de sa propre politique monétaire.
Gilles Moëc
L’équipe économique de Clinton fondait alors son raisonnement sur deux éléments. Premièrement, après des années de déficits importants, dans un contexte de taux d’intérêt réels positifs, une grande partie des recettes fédérales américaines était absorbée par le service de la dette. En 1992, lorsque Bill Clinton remporta l’élection, la charge d’intérêt du gouvernement américain atteignit son niveau le plus élevé de l’après-guerre (4,8 % du PIB). Si cette dynamique avait perduré, elle aurait progressivement mis en péril les principaux programmes sociaux, éléments centraux de l’identité politique des démocrates depuis les années 1960. Deuxièmement, l’effet négatif des taux d’intérêt à long terme élevés sur l’économie aurait fini par l’emporter sur les effets positifs d’une relance budgétaire. En contribuant à un environnement de faible inflation, une politique budgétaire plus restrictive aurait finalement laissé davantage de marge de manœuvre à la Fed pour réduire les taux à court terme.
Au milieu des années 1990, la Fed avait achevé l’odyssée entamée avec Volcker : elle pouvait désormais poursuivre une stratégie axée sur la stabilité, sans interférence de la politique budgétaire.
En menant une politique monétaire axée sur la stabilité des prix, la Fed a créé des incitations claires pour que le gouvernement fédéral ajuste sa propre orientation vers la neutralité, en évitant de pratiquer un réglage conjoncturel actif. Mais cette approche est aux antipodes de la pratique budgétaire de l’administration américaine actuelle. Le gouvernement met en avant le revenu supplémentaire attendu des droits de douane, mais ceux-ci ne peuvent compenser la perte permanente de recettes fiscales résultant de la prolongation des baisses d’impôts de 2017 dans le « One Big Beautiful Budget Bill » de 2025. Le véritable test pour une Fed dirigée par Warsh viendra lorsque — et si — la banque centrale devra gérer les effets de l’impulsion budgétaire provoquée par le « Big Beautiful Budget Bill » de l’an dernier, en même temps que l’impact direct du choc énergétique sur les prix à la consommation.
La « pureté monétaire » des années 1990 ne signifie pas pour autant que la Fed serait alors restée sans réaction face aux ralentissements cycliques.
Tant que son objectif de stabilité des prix restait préservé, avec des anticipations d’inflation ancrées à un faible niveau, la Fed a agi pour soutenir l’activité. C’est ce qui s’est produit lors de la première guerre du Golfe et c’est ce souvenir qui permet au marché de continuer à anticiper une baisse de taux par la Fed en 2026, en dépit de la hausse de l’inflation anticipée en raison des opérations militaires contre l’Iran. La comparaison n’est toutefois pas si directe. En effet, si l’inflation était « matée » en 1990, elle est aujourd’hui encore résiliente.
La première guerre du Golfe a coïncidé avec la récession de 1990-1991, mais le National Bureau of Economic Research considère que celle-ci a en réalité commencé en juillet 1990, soit un mois avant l’invasion du Koweït par l’Irak. Après une première moitié des années 1980 très difficile, l’amélioration de la conjoncture avait fait baisser le taux de chômage et l’inflation avait recommencé à augmenter depuis 1987, selon une configuration typique de « courbe de Phillips », incitant la Fed à relever progressivement ses taux à partir de 1988 ; les Fed Funds avaient alors atteint un niveau très punitif (près de 10 %, soit 5 points au-dessus de l’inflation). Sous l’effet de cette restriction monétaire, le taux de chômage cessa de diminuer et l’inflation se stabilisa en 1989 et 1990, ce qui permit à la Fed de commencer à baisser ses taux, tout en maintenant une politique monétaire profondément restrictive (le taux nominal atteignait encore 8 % en juillet 1990). C’est, en grande partie, l’effet cumulé de ces conditions monétaires strictes qui a déclenché la récession. Lorsque le choc pétrolier survint, l’inflation globale remonta temporairement, mais la Fed — à juste titre — ignora ce phénomène et reprit rapidement ses baisses de taux. Elle considérait avoir « fait le travail ».
La configuration d’aujourd’hui est différente. La politique monétaire est considérée par la Fed elle-même comme « neutre » plutôt que restrictive – les taux directeurs sont à moins de 1 point de pourcentage au-dessus de l’inflation sous-jacente dans la mesure favorite de la banque centrale. Il n’est pas évident que l’inflation ait été définitivement vaincue, avant même la remontée des prix de l’énergie, déclenchée par l’attaque contre l’Iran (3,1 % sur un an en janvier 2026). L’impact direct des droits de douane mis en place en 2025 sur les produits importés s’est atténué, mais le choc a produit un « bruit de fond » qui maintient les anticipations d’inflation des ménages et des entreprises à un niveau élevé. Cette situation est favorable à une réponse d’ampleur du niveau général des prix à d’autres chocs. De plus, avant même la remontée du prix du pétrole et du gaz, les prix de l’électricité étaient déjà en hausse, en raison de la forte demande des centres de données.
Une Fed « traditionnelle », dirigée par Warsh, pourrait probablement considérer que la faiblesse du marché du travail — le secteur privé détruit des emplois depuis avril 2025, hors éducation et santé — justifierait la reprise des baisses de taux, malgré une « bosse » temporaire d’inflation, liée à la hausse des prix du pétrole. Mais, avant même le déclenchement des opérations militaires dans le Golfe, la Fed devait tenir compte d’un autre facteur « exogène » de tension inflationniste : l’arrêt total de l’immigration et le début d’une baisse de la population en âge de travailler. Cette pénurie de main-d’œuvre disponible peut conduire à une résistance des salaires, malgré le ralentissement des créations d’emplois.
Selon Kevin Warsh, une baisse des taux directeurs permettrait d’éviter les effets néfastes d’une réduction du bilan de la Fed sur les conditions financières globales. Sans cette soupape de sécurité, la réduction du montant des titres de dette publique détenus par la banque centrale, conjuguée à une augmentation des émissions de dette publique pour financer des déficits massifs, ne pourrait que se traduire par une forte tension sur les taux d’intérêt à long terme.
Warsh a une vision conservatrice de la Fed, loin des solutions opérationnelles non-conventionnelles : les marchés anticipent un retour aux pratiques traditionnelles des années 1990 et 2000.
Gilles Moëc
Dans un paysage macroéconomique aussi complexe, c’est la conviction de Warsh que les États-Unis sont à la veille d’une vague d’accélération de la productivité, génératrice d’une croissance non-inflationniste forte, qui pourrait peut-être emporter la décision dans un comité de politique monétaire aujourd’hui sceptique, mais c’est un argument difficile à manier.
La phase actuelle de « croissance sans emploi » pourrait simplement refléter un comportement de précaution des entreprises face au choc douanier sans précédent. Lorsque Donald Trump a été investi pour un second mandat, Consensus Forecasts, qui agrège les prévisions de 27 institutions privées, prévoyait une croissance du PIB de 2,2 % pour 2025. Les prévisions ont ensuite été fortement révisées à la baisse lorsque la Maison-Blanche a annoncé des droits de douane bien supérieurs à ceux qui avaient été évoqués pendant la campagne. Le consensus est alors tombé à un niveau historiquement bas de 1,2 % en mai 2025, soit environ un demi-point en dessous de la tendance. La croissance s’est en fait révélée beaucoup plus résiliente que prévu au printemps dernier, et le PIB a finalement progressé, en moyenne annuelle, en 2025, exactement comme prévu au début de l’année. Les programmes d’embauche seraient tout simplement restés arrimés à la croissance médiocre attendue au printemps.
La « croissance sans emploi » de 2025 pourrait reproduire un schéma devenu assez fréquent aux États-Unis. Dans les années 1970-1980, le décalage entre le rebond du PIB et le redémarrage de l’emploi était très court. En revanche, au cours des trois dernières décennies, il a fallu en moyenne environ deux ans pour que l’emploi retrouve son niveau du dernier pic conjoncturel. Le concept de « reprise sans emploi » est apparu pour la première fois en 1991-1992, mais toutes les reprises depuis lors — à l’exception de la récession très particulière liée au Covid — ont initialement été « sans emploi ». Cette rupture avec le schéma des années 1970-1980 peut s’expliquer par un marché du travail beaucoup plus flexible, qui coïncide avec le déclin du pouvoir syndical. Les entreprises ont « appris » — et trouvé les moyens institutionnels — à rationner l’emploi durant les premières phases d’une reprise, lorsque les perspectives restent incertaines. Dans cette phase, il est plus rationnel d’intensifier l’utilisation de la main-d’œuvre existante. C’est peut-être ce qui s’est passé en 2025 : tant que la croissance restait « à risque » et que les entreprises tentaient de comprendre les implications de la guerre commerciale, elles ont adopté leur réflexe habituel : freiner les embauches.
Dans ce scénario, les créations d’emplois devraient progressivement repartir à la hausse à mesure que l’incertitude se dissipera, du moins tant que le choc énergétique, déclenché par la guerre dans le golfe Persique, ne la prolongera pas. Même si l’impact des droits de douane sur les prix à la consommation s’estompe, l’inflation pourrait rester obstinément au-dessus de l’objectif de la Fed, en raison de la baisse de la main-d’œuvre immigrée, qui freine la reprise de l’activité et de l’emploi, et ce, dans un contexte où les anticipations d’inflation restent élevées selon les enquêtes auprès des consommateurs. Le FOMC s’abstiendrait alors de nouvelles baisses de taux et pourrait même envisager une hausse.
L’interprétation en termes de décalages pourrait toutefois être remise en cause par une autre explication : l’économie américaine serait actuellement confrontée à un véritable « choc de productivité », au sens d’une amélioration structurelle de l’efficacité du travail et du capital — possiblement sous l’effet de l’adoption de l’intelligence artificielle par un nombre croissant d’entreprises, comme au début de la numérisation de l’économie il y a trente ans, et non pas à une simple intensification conjoncturelle de l’utilisation du travail. Depuis le premier trimestre 2023 — lorsque la plupart des perturbations liées au Covid se sont dissipées — la productivité horaire a augmenté à un rythme annualisé moyen de 2,7 % aux États-Unis. Il s’agit de la meilleure performance depuis les années de la « Nouvelle économie » entre 1997 et 2002.
On se souvient que la « nouvelle économie » avait conduit la Fed, sous la direction d’Alan Greenspan, à adopter une politique monétaire plus accommodante que ce que sa fonction de réaction aurait auparavant suggéré, car les coûts unitaires du travail n’augmentaient que modérément : une forte progression des salaires — cohérente avec un faible taux de chômage — était en partie compensée par de solides gains de productivité. C’est sur une telle réplication que compte aujourd’hui Kevin Warsh. Il existe toutefois une différence importante entre la fin des années 1990 et aujourd’hui. Si la reprise après 1990 a d’abord été sans emploi, l’accélération de la productivité dans les dernières années de cette décennie s’est accompagnée d’une forte croissance du nombre de personnes employées. La « nouvelle économie » n’était pas « l’ennemie du travail ». Ce n’est pas le cas aujourd’hui.
Lorsqu’il s’agit de prévoir l’effet de l’IA sur l’emploi, deux visions — défendues par deux lauréats du prix Nobel d’économie— coexistent.
Philippe Aghion défend l’hypothèse optimiste : l’IA peut déplacer les travailleurs hors de leurs occupations actuelles, mais l’emploi total augmente, car les gains de productivité et l’innovation technologique permettent l’émergence de nouvelles activités et de nouvelles industries — en l’absence de barrières à l’entrée.
Selon Daron Acemoglu, en revanche, l’impact net sur l’emploi résulte de la confrontation d’une force négative (l’automatisation) et de deux forces positives : la productivité, qui stimule la demande globale, et la « réinstauration » (re-instatement) de tâches — c’est-à-dire l’apparition de nouvelles tâches pour le travail humain. Dans son modèle, rien ne garantit que la somme des deux forces positives dépasse l’impact de l’automatisation, notamment parce qu’il suppose que la technologie n’est pas exogène, mais orientée vers l’automatisation économisant le travail.
La configuration actuelle pourrait donner raison à Acemoglu — la croissance sans emploi pourrait refléter l’impact négatif de l’automatisation. À première vue, si nous sommes dans un « monde à la Acemoglu », les dépenses d’investissement technologique pourraient continuer à soutenir la croissance du PIB sans provoquer d’expansion de l’emploi, ce qui serait compatible avec une inflation faible. Dans ce cas, la Fed devrait adopter la position accommodante défendue par Kevin Warsh. La situation est cependant plus ambiguë qu’il n’y paraît. Si les taux d’intérêt baissent constamment pour compenser la faiblesse de l’emploi et des salaires, le coût du capital diminuera également, ce qui encouragera une substitution accrue du capital au travail. À l’inverse, si les effets positifs doivent simplement apparaître avec un certain retard, donnant raison à Aghion, la Fed, en abaissant davantage ses taux, tomberait dans le même piège que dans les années 1990 et serait ensuite contrainte de corriger en relevant rapidement les taux.
Il existe enfin une troisième hypothèse. L’accélération actuelle de la productivité pourrait ne pas être structurelle, mais simplement refléter le coup de fouet temporaire donné au PIB par l’énorme investissement nécessaire pour soutenir les capacités liées à l’IA. Il n’existe, pour l’instant, aucune preuve définitive que la productivité tendancielle — l’efficacité fondamentale du travail et du capital — se soit améliorée. Il n’est pas impossible qu’une fois ce rattrapage d’investissement achevé, on découvre que les cas d’usage de l’IA sont moins nombreux qu’espéré. La productivité pourrait alors revenir au rythme observé avant la « fièvre des centres de données ».
Cette ambigüité dans les signaux aujourd’hui émis par l’économie américaine plaide pour que les décideurs publics s’en tiennent à une approche guidée par les données, plutôt que par une « vision ». Mais une telle approche empirique est précisément contestée par Kevin Warsh, qui a exprimé à de nombreuses reprises ses doutes sur l’intérêt des approches dites « data driven ». Ce pourrait être une des sources de conflit entre Warsh et le reste du FOMC.
Le président de la Fed n’est pas tout-puissant. Les décisions de politique monétaire sont prises par un comité. Le Président du comité de politique monétaire — le FOMC — qui est traditionnellement (mais pas juridiquement, on y reviendra) le Président du directoire de la Fed jouit d’un pouvoir d’influence important, notamment parce qu’il en est le porte-parole devant le Congrès, le public et le marché, mais il peut avoir des difficultés à faire admettre son point de vue.
La fièvre de l’IA constitue une ambiguïté économique : rien ne dit qu’elle permettra d’améliorer la productivité tendancielle — l’efficacité fondamentale du travail et du capital — de manière structurelle.
Gilles Moëc
La Fed a toujours été plus « unitaire » que la Banque d’Angleterre — qui, elle aussi, à la différence de la BCE, rend public les votes individuels — dont le Gouverneur a plusieurs fois été mis en minorité, mais la simple menace d’une dissidence d’ampleur, qui nuirait à la crédibilité du nouveau Président de la Fed, devrait amener Kevin Warsh à prendre en compte l’opinion centrale du FOMC, dont le recueil, chaque trimestre, des prévisions individuelles de ses membres, permet de se faire une idée. La prévision médiane est aujourd’hui d’une seule baisse de taux en 2026. Les minutes du FOMC suggèrent qu’un débat très ouvert a lieu au FOMC sur les risques inflationnistes, et qu’il ne pourra probablement pas être tranché sans preuve empirique forte.
Les risques de dissidence au sein du FOMC sont d’autant plus grands que certains de ses membres pourraient vouloir « surcompenser » les empiétements croissants de la Maison Blanche sur le territoire de la Fed, en maintenant une posture hostile aux baisses de taux significatives, explicitement demandées par Donald Trump. Outre les attaques verbales violentes du président des États-Unis à l’encontre du président actuel de la Fed, le département de la Justice a lancé des enquêtes contre Jerome Powell (abandonnée depuis) et Lisa Cook, un autre membre du directoire. Le président des États-Unis a même voulu révoquer cette dernière. La Cour suprême a suspendu l’exécution de cette décision, mais n’a pas encore statué sur le fond.
Ces menaces sur l’indépendance de la Fed ont conduit le sénateur republican Thom Tillis à annoncer qu’il bloquerait la confirmation du successeur de Jerome Powell tant que les poursuites contre ce dernier n’étaient pas « résolues ». Le 18 mars 2026, Jerome Powell lui-même a déclaré qu’il continuerait à présider la Fed tant qu’un successeur n’aurait pas été confirmé — ce qui est conforme à la tradition — et qu’en tout état de cause, il continuerait à siéger au board tant que les poursuites contre lui n’étaient pas « résolues ». En effet, son mandat de Président du board s’achève en mai, mais son mandat de membre du board ne vient à échéance qu’en 2028. Si Tillis a levé son opposition avec l’abandon de l’enquête, la décision de Powell n’est pas encore claire.
Il est courant que le Président démissionne du board à l’expiration de son mandat, mais ce n’est pas systématique. Il est même concevable que Jerome Powell puisse rester Président du FOMC après la confirmation de Kevin Warsh. En effet, juridiquement, le FOMC élit son président parmi les membres du board. Il n’est nulle part écrit, même si cela a toujours été le cas jusqu’à maintenant, que le Président du board doit également être le Président du FOMC. Avant même son arrivée, Kevin Warsh est un patron de la Fed « sous surveillance ».
Si la Fed réduit son bilan, et ne peut pas réduire ses taux directeurs alors que l’offre de titres, notamment par le secteur public continue à croître, il reste une autre voie pour éviter une tension de marché : organiser l’expansion du bilan des banques commerciales américaines et les inciter à accroître leur exposition aux titres de dette publique.
La crise de 2008-2009 a conduit à un effort de régulation massif du secteur bancaire américain, qui a contraint l’expansion de son bilan. Une règle en particulier — le Supplementary Leverage Ratio (SLR) fait débat. En effet, alors que la plupart des normes prudentielles distinguent l’exposition des banques aux différentes classes d’actifs en fonction de leur niveau respectif de risque, le SLR impose un ratio de capital (capital divisé par les engagements) général, dans lequel des titres « sans risque » ont le même poids que des actifs très risqués. Ce SLR a joué un rôle dans la crise du marché obligataire américain au début de la pandémie : à la recherche coute que coute de liquidité, de nombreux investisseurs ont vendu massivement des titres publics, qui, en dépit de leur faible niveau de risque, ne trouvaient pas preneur, parce que les grandes banques commerciales américaines, normalement en charge de l’animation du marché, ne pouvaient plus étendre davantage leur bilan sans butter sur le SLR. Cet épisode a conduit la Fed, conjointement aux autres régulateurs américains, à assouplir partiellement le calcul du SLR, mais sans toutefois aller jusqu’à la sortie totale de ces titres du dénominateur.
Kevin Warsh n’est pas entré dans ce débat technique, mais il s’est déclaré favorable à un assouplissement du cadre réglementaire, en particulier en éloignant les pratiques américaines des normes prudentielles internationales, notamment celles inspirées par le comité de Bâle — dont le SLR fait partie. Pour le citer directement dans son éditorial dans le Wall Street Journal, en novembre 2025 : « Un nouveau régime réglementaire américain réformé devrait faire des États-Unis le meilleur endroit pour les banques mondiales pour faire des affaires. Cela stimulerait de nouveaux prêts ici, chez nous ». Le risque, bien sûr, est qu’une dérégulation excessive du système financier américain ne recrée les conditions d’une crise financière systémique, que la Fed n’aurait d’autre choix que de contenir en ayant recours, une nouvelle fois, à l’extension de son bilan, que Kevin Warsh récuse.
Mais ce soutien à un cadre réglementaire plus flexible s’inscrit parfaitement dans la stratégie économique d’ensemble de l’administration Trump, qui voit dans la dérégulation — financière mais aussi, par exemple, environnementale — une source d’accélération de la croissance. Cet appétit va jusqu’à menacer le principe d’unicité de la monnaie, rejoignant les propositions libertariennes de concurrence entre émetteurs de monnaie. La question des stablecoins en fournit un exemple frappant.
La multiplication des solutions de paiement échappant au contrôle de la Fed et la dérèglementation générale des activités financières seront les prochains défis de la banque centrale.
Gilles Moëc
Le soutien de l’administration américaine au développement des stablecoins — des « jetons » digitaux arrimés à des devises « traditionnelles » — est massif. Il ne reflète pas simplement une volonté de s’assurer que les États-Unis contrôlent la frontière technologique dans tous les domaines, y compris celui des moyens de paiement. La promotion des stablecoins s’inscrit dans une tentative cohérente de répondre à certaines contradictions internes de l’actuel agenda macroéconomique américain.
Jusqu’à présent, il n’y a pas eu de contraction significative du ratio déficit courant/PIB, après la mise en place des tarifs douaniers. Les États-Unis doivent continuer à attirer des flux massifs d’épargne étrangère. Attirer l’épargne internationale vers la dette publique américaine à un taux d’intérêt nul est précisément ce qu’un succès américain sur les stablecoins permettrait d’accomplir. En effet, ces stablecoins ne versent pas d’intérêts à leurs détenteurs, mais sont garantis par des « actifs de haute qualité » qui, en majorité, sont des titres d’État à court terme. La demande — aujourd’hui encore essentiellement cantonnée à l’univers des cryptos — proviendrait, dans le futur, essentiellement d’épargnants situés dans des pays émergents, dont le système bancaire est peu sophistiqué et peu sécurisé, et dont la monnaie nationale est fragile, qui chercheraient à se constituer une réserve en monnaie internationale. Mais il est tout à fait possible que les déposants américains eux-mêmes cherchent à aller vers les stablecoins, pour leur facilité d’usage, la faiblesse des frais et leurs qualités techniques (programmabilité et immédiateté des paiements, par exemple).
Une telle stratégie n’est pas sans risques pour les États-Unis eux-mêmes.
Les exemples historiques de systèmes de « narrow banking » — auxquels la croissance non régulée des stablecoins pourrait conduire — ne sont guère rassurants. En évinçant partiellement les dépôts bancaires traditionnels, les stablecoins pourraient éroder les marges d’intermédiation des banques et, à terme, contribuer à un ralentissement de l’offre de crédit. Cela devrait raviver des souvenirs douloureux aux États-Unis, car les stablecoins rappellent l’organisation monétaire qui prévalait avant 1913. En effet, si l’on met de côté les aspects technologiques, un stablecoin peut essentiellement être défini comme une forme de monnaie indirectement adossée à l’État, plutôt que comme une dette d’une banque (par exemple, un dépôt), ou de la banque centrale (les billets). Malgré leur apparence futuriste, les stablecoins nous ramèneraient en réalité au cadre monétaire dans lequel les États-Unis ont fonctionné entre 1863 et 1913.
Ce système a été décrit en détail par Milton Friedman et Anna Schwartz dans les deux premiers chapitres de leur Monetary History of the United States. Initialement, l’Union finança une partie de ses dépenses militaires pendant la guerre de Sécession en émettant des certificats de dette sans intérêt (« greenbacks »), qui étaient directement utilisés comme monnaie dans les transactions courantes — ils avaient cours légal. Il n’existait alors aucune réserve d’or ou d’argent pour les garantir. Dans la seconde moitié de la guerre civile, le système devint plus sophistiqué. Les National Banking Acts de 1863 et 1864 instaurèrent des banques nationales, dotées d’une charte fédérale, autorisées à émettre des billets imprimés par le gouvernement, eux-mêmes adossés à des obligations publiques. Ces banques nationales jouent un rôle similaire à celui des plateformes de stablecoins aujourd’hui : celui d’intermédiaire entre la dette publique et la monnaie en circulation. Leur modèle économique de base était également comparable : les plateformes comme les banques nationales tiraient profit du taux d’intérêt des titres publics, tandis que les stablecoins, comme les billets de banque, ne portaient pas intérêt.
S’il n’existe pas d’autre forme de monnaie en circulation, dans un système de « banques nationales », la limite supérieure de la quantité de monnaie en circulation est, en dernière analyse, le niveau de la dette publique — ou, s’il existe une contrainte de maturité pour les titres servant de garantie aux stablecoins ou aux billets bancaires, le niveau de la dette publique à court terme. Le système avait été conçu en temps de guerre, afin de financer une expansion rapide des dépenses publiques. À la fin de la guerre de Sécession, la dette de l’Union atteignait environ 25 % du PIB, soit environ cinq fois les recettes fiscales de l’Union. Cela correspondrait aujourd’hui à une dette publique d’environ 150 % du PIB. Au départ, il existait un large stock de dette publique pouvant servir de collatéral pour accroître la masse monétaire, ce qui facilita le développement économique des États-Unis. Cependant, lorsque la rigueur budgétaire fut rapidement rétablie aux États-Unis, l’offre de monnaie ne put, mécaniquement, plus suivre la demande de monnaie. Cela contribua à des épisodes de déflation et à des crises financières, puisqu’il n’existait aucune possibilité d’injecter de la liquidité dans le système.
Les billets des banques nationales n’étaient pas la seule forme de monnaie disponible après la guerre civile. Les banques pouvaient également « créer de la monnaie », comme elles le font aujourd’hui, en accordant du crédit à leurs clients et en élargissant ainsi la base des dépôts — ce qu’elles firent de plus en plus. Cependant, le crédit était contraint, car les banques devaient maintenir des réserves élevées par rapport à leurs dépôts (de 15 % à 25 % à New York et dans les grandes villes), et ces réserves étaient constituées à la fois de titres publics et d’or. Là encore, les fluctuations de la dette publique avaient, en fin de compte, un impact sur la création monétaire via les limites imposées au crédit (l’offre d’or était elle aussi inélastique). Finalement, le système des banques nationales fut abandonné en 1913 en partie pour résoudre le problème d’une offre de monnaie inélastique. Avec le système de la Réserve fédérale, une relation directe entre le rythme d’expansion de l’économie et la masse monétaire fut rétablie, grâce à la possibilité pour les banques d’obtenir de la monnaie de banque centrale en mettant en gage du papier commercial comme collatéral (c’était le principal collatéral utilisé au début du système de la Fed).
Personne ne propose aujourd’hui de remplacer entièrement toutes les formes existantes de monnaie et de dépôts par des stablecoins. Compte tenu de l’ampleur des déficits publics, il faudrait du reste très longtemps pour que l’ensemble du stock de dette publique américaine à court terme soit acheté par les plateformes de stablecoins (actuellement, selon la BRI, les deux principaux émetteurs détiennent ensemble environ 4,5 % de l’encours total de T-Bills). Néanmoins, la Fed ne peut pas ignorer le développement de « monnaies privées » qui pourraient entraver l’efficacité de la transmission de sa politique monétaire.
Les occasions de collision entre la Réserve fédérale et l’exécutif ne manqueront pas.
Toute la communauté des banquiers centraux se souvient d’Arthur Burns, président de la Fed de 1970 à 1978, qui, tout en ayant pleinement conscience du caractère insoutenable des politiques inflationnistes de l’époque, n’osa pas s’opposer aux présidents des États-Unis. C’est cette complaisance qui rendit nécessaire, en 1980, la mise en place d’une politique de restriction monétaire brutale et prolongée.
Jerome Powell a démontré sa capacité à défendre l’indépendance de la banque centrale, au prix d’une prise de risque personnelle lourde. Ce principe d’indépendance est également au cœur de la ligne conservatrice traditionnelle de Kevin Warsh. Il lui importera de rester ferme sur ces fondamentaux.
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21.04.2026 à 18:19
guillaumer
Selon le président du Peterson Institute, la Maison-Blanche ne s’est pas engouffrée dans le piège de Thucydide, mais dans celui de Corleone.
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Pour comprendre le monde dans lequel nous sommes entrés, il faut d’abord analyser ce à quoi ressemblait le monde d’avant.
Je pense que les États-Unis pouvaient être considérés comme l’assureur de l’économie mondiale, ou du moins l’analogie de l’assurance correspond à la nature même de ce que le régime américain a offert au monde depuis l’après-guerre — des années 1940, et plus encore à partir des années 1970, jusqu’à une période très récente 15.
Charles Kindleberger a décrit cet ordre comme un système de biens publics mondiaux 16. Mais cette lecture est incomplète. En réalité, les États-Unis fournissaient — parfois par le biais de l’OTAN — un ensemble de garanties comparables à une police d’assurance qui permettaient à beaucoup d’autres pays de poursuivre leurs activités avec un sentiment de sécurité : l’accès au marché du Trésor américain, la possibilité d’exporter vers les États-Unis en période de ralentissement global, la protection des droits de propriété ou la sécurité des routes commerciales si évidemment remise en question depuis le début de la guerre en Iran.
Entendez-moi bien, c’était par intérêt, et non par altruisme. Il s’agissait d’une situation gagnant-gagnant : l’offre d’un service précieux avec un bon rendement, à la manière d’un assureur immobilier ou d’un assureur vie.
En fournissant cette assurance, les États-Unis réduisaient les risques, et donc le montant qu’ils étaient susceptibles de devoir verser en cas de sinistre — il s’agit là d’un aspect clef, rendu particulièrement visible par l’OTAN et le commerce. En défendant des règles de commerce équitables ou en s’opposant aux menaces soviétiques puis russes qui planaient sur l’Europe, les États-Unis offraient une dissuasion bienvenue par leurs alliés et une forme plus générale de stabilité à l’Occident.
Dans la vie de tous les jours, un individu qui souscrit à une assurance habitation pour une maison exposée au réchauffement climatique ou aux inondations ne réduit pas le risque auquel est exposé le bâtiment — le prix de son assurance est d’ailleurs fixé en fonction.
L’offre de sécurité américaine, entre autres sur les plans national et économique, réduisait quant à elle le risque lui-même, car les gens voyaient les avantages du système et savaient qu’ils risquaient d’être sanctionnés s’ils faisaient défection.
C’est ce que le monde a perdu au cours des dernières années.
Les opposants au modèle de l’assurance se méprennent sur la nature de ce que les États-Unis ont fourni ou sur les coûts et les avantages de ce système. Cependant, il existe un sentiment bien réel de s’être fait escroquer chez une partie de l’opinion publique et, de manière plus flagrante, parmi les personnes associées à l’administration Trump, ainsi que dans certaines franges du Parti démocrate. Pour eux, les termes des accords passés doivent être revus.
Historiquement, c’est l’aile Nixon du Parti républicain qui a commencé à diffuser l’idée que les États-Unis étaient les dindons de la farce, ou, selon une version un peu plus polie, que l’Allemagne et la France, par exemple, profitaient gratuitement des garanties de sécurité et de la recherche et du développement états-uniens.
En effet. Ces accusations évoquent, idéologiquement et psychologiquement, les griefs de beaucoup de personnes ayant voté pour Donald Trump, qui jugent être les perdantes d’un jeu à somme nulle. Aux États-Unis, celles-ci s’en prennent aux bénéficiaires des aides sociales ou aux migrants sans papiers. Il en va de même pour les gouvernements et entreprises étrangers, perçus comme exploitant les États-Unis et profitant d’eux. Washington serait victime de sa générosité.
D’un point de vue analytique, c’est tout simplement faux. Il suffit d’un contre-factuel pour le comprendre : même dans une perspective purement individualiste et protectionniste, les coûts liés à l’implosion des garanties de sécurité dans le monde seraient très élevés, y compris pour les États-Unis — y compris face à la montée en puissance de la Russie et de la Chine, un secteur manufacturier plus compétitif et plus féroce etc.
De manière générale, les autres économies mondiales ne font pas encore suffisamment confiance à Pékin pour fournir cette assurance que garantissaient les États-Unis.
Adam Posen
Depuis un an et demi, plusieurs ont cherché à produire un argumentaire, sinon légitime, du moins rationnel. Mais la solution de la Maison-Blanche reste ce qu’elle est : une aberration.
Je m’appuierai sur une autre analogie : celle de l’organisation mafieuse. Dans ce type d’organisation, comme dans certaines régions d’Italie, il existe un système d’assurance particulier, un racket de protection, dans lequel les mafieux vendent une assurance, mais avec la menace de représailles matérielles en cas de non-paiement.
Les individus sont contraints de payer et de s’assurer auprès d’une organisation, non pas tant pour se prémunir contre un risque extérieur, que pour qu’elle-même ne leur fasse pas de mal. Ce fonctionnement absurde, et par principe déséquilibré, est précisément celui de l’administration Trump aujourd’hui.
Le déficit commercial états-unien n’a pas diminué grâce aux droits de douane et l’emploi dans le secteur manufacturier n’en a pas bénéficié. Il est frappant de constater qu’il n’y a eu aucun investissement d’envergure dans les secteurs protégés par ces nouveaux droits de douane, l’acier et l’automobile, par exemple. Tous les investissements notables réalisés aux États-Unis ces dernières années ont concerné l’IA et les hautes technologies.
De fait, la part de marché des États-Unis dans le monde a baissé, tandis que celle de la Chine a augmenté — sans parler de l’image publique de la puissance américaine qui s’effondre partout. Les objectifs de l’administration Trump — qu’ils soient désirables ou non — n’ont donc pas été atteints.
Tout cela s’accompagne de coûts. Toutes les études — qu’elles proviennent de l’Institut Peterson, de la Réserve fédérale, de la Tax Foundation, du Cato Institute, de la Réserve fédérale de New York, de la banque Goldman-Sachs, ou de la Harvard Business School — ont établi que les consommateurs états-uniens, qu’il s’agisse des entreprises ou des ménages, paient la quasi-totalité des coûts des droits de douane 17. Ce qui signifie qu’une lourde taxe a tout simplement été imposée à l’économie du pays elle-même, payée par les mauvaises personnes et qui ne bénéficie pas à ses citoyens.
Cela permet certes d’accroître les recettes fiscales des États-Unis, mais celles-ci n’ont pas réduit les taux d’intérêt et ne contribuent pas à réduire les déficits futurs. Mes collègues de l’Institut Peterson, Kimberly Clausing et Maurice Obstfeld, ont beaucoup écrit à ce sujet et ont réalisé des analyses qui le démontrent 18.
Oui, bien sûr. Les droits de douane n’ont pas provoqué l’effondrement de l’économie, mais on ne s’attendait pas à cela. Ils ont simplement réduit les revenus réels des individus. Les politiques anti-immigration ont contribué à transférer de l’argent au bénéfice des propriétaires de certains de ces secteurs protégés, mais sans les rendre plus compétitifs. L’imposition de droits de douane sur les intrants intermédiaires a contribué à rendre les entreprises nationales états-uniennes moins compétitives sur les marchés mondiaux, ce que nous-mêmes et d’autres avions prédit.
Comme l’a montré Mary Lovely, économiste experte dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, la volonté de rupture avec la Chine ne réduit pas pour autant la dépendance des États-Unis vis-à-vis d’elle 19. Les politiques de l’administration Trump ont simplement rendu ces chaînes d’approvisionnement plus opaques et plus longues, car ces marchandises passent de la Chine à un autre endroit avant d’arriver aux États-Unis.
Il suffit d’analyser les concessions du président et de son équipe lors des négociations avec la Chine pour s’en rendre compte. Les États-Unis de Donald Trump ne sont pas en train de gagner cette course.
La plupart des études, y compris celle réalisée à l’Institut Peterson par Warwick McKibbin et Marcus Noland avec Geoffrey Shuetrim 20, mais aussi des études similaires menées par Goldman Sachs, la réserve fédérale de New York et d’autres, indiquent que le taux d’inflation moyen de l’IPC aux États-Unis a été supérieur d’un point de pourcentage, à quelques décimales près, au cours de l’année dernière. Cela s’explique par l’imposition de droits de douane.
Il y a débat sur l’ampleur de cet effet. Il faut examiner chaque secteur d’activité, estimer quels auraient été les prix normaux dans ce secteur et leur évolution réelle. J’ai fait valoir — et certaines données vont en ce sens — que nous n’avons en réalité pas encore pris la pleine mesure des effets des droits de douane, en partie en raison des questions juridiques. Comme l’a écrit Alan Wolff 21, la décision de la Cour suprême, mais aussi le style de négociation de Trump, qui consiste à menacer la Chine ou le Brésil avant de se raviser, sont sources d’incertitude.
Ainsi, de nombreuses entreprises n’ont pas modifié de manière significative leurs prix en réaction aux droits de douane, car elles attendaient de voir ce qui allait se passer. Elles devaient non seulement voir si les droits de douane allaient être maintenus, et à quel niveau, mais aussi observer ce que faisaient les autres entreprises, réfléchir à la possibilité de remplacer certaines importations étrangères et de trouver de nouvelles sources d’approvisionnement. Cela prend du temps.
L’impact total de l’inflation liée aux droits de douane se fera encore sentir au cours des prochains mois. La hausse sera en réalité supérieure au 1 % attendu sur un an.
Les montants des promesses d’investissements avancés par Trump, le Trésor ou le département du Commerce constituent de grossières exagérations des sommes qui seront réellement versées.
Adam Posen
Deux chercheurs du Peterson Institute, Gregory Auclair et Adnan Mazarei 22, ont publié récemment un article visant précisément à faire le total de toutes ces promesses d’investissement puis à les comparer aux attentes réalistes, mais aussi aux mesures concrètes prises par les différents pays pour s’engager.
On constate que ces chiffres — pas seulement ceux du président Trump, mais aussi ceux, plus raisonnables, avancés par le Trésor ou le département du Commerce — constituent de grossières exagérations des sommes qui seront réellement versées au cours des dix prochaines années. Le montage est tout simplement irréaliste : on ne peut pas obtenir de tels flux, même de la part des Émirats arabes unis ou du Japon. Exception faite de ces pays, très peu d’accords ont par ailleurs été conclus et ceux qui ont été négociés ne seront peut-être pas respectés.
S’il ne faut pas sous-estimer les investissements substantiels réalisés par le Japon ou la Corée du Sud, qui dépendent des États-Unis en matière de sécurité nationale, on peut souligner les hésitations de ces pays, qui invitent leur allié à faire preuve de plus de réalisme.
Ils ne peuvent pas prendre le risque d’investir aux États-Unis dans des secteurs où la compétitivité sera nulle et où, avec les droits de douane en vigueur, les autres réglementations en place, l’absence d’une main-d’œuvre correctement formée et d’investissements complémentaires dans les industries et les compétences spécifiques dont ils ont besoin, il ne sera pas possible de produire en quantités raisonnables et rentables.
Même là où le besoin est évident, tels les secteurs des semi-conducteurs et des composants connexes, ou la construction navale, et où il existe une réelle marge pour des investissements gagnant-gagnant aux États-Unis, les conditions actuelles dissuadent les pays qui souhaiteraient voir ce système réussir d’investir. La faillite viendrait en un rien de temps.
Après déduction du montant des investissements qui auraient été réalisés de toutes façons sans les droits de douane, et après avoir pris connaissance des conditions des partenaires états-uniens, notamment au niveau des investissements, des infrastructures, du soutien en main-d’œuvre, des allègements réglementaires et tarifaires pour que cela fonctionne, les chiffres avancés par l’administration Trump concernant les nouveaux investissements étrangers s’effondrent. Les gains ne seraient que d’un dixième de ces montants mirobolants.
Un tel chiffre ne peut que décourager les futurs investisseurs. Des pays excédentaires comme le Japon, la Corée du Sud, ou les États du Golfe — qui disposent à la fois de technologies de pointe et de beaucoup d’argent — peuvent accepter de réaliser ces investissements leur permettant d’atteindre le seuil de rentabilité pour préserver des relations de sécurité avec les États-Unis. Dans ces pays, il se trouve des entreprises pour accepter un faible taux de rendement. Ce sont d’eux que viendra l’essentiel des gains. On peut estimer le montant à plusieurs dizaines de milliards, peut-être 200 milliards sur 10 ans, somme que le gouvernement américain récoltera en partie. Mais cela reste très limité comparé à la perte des opportunités d’investissement provoquée par les droits de douane.
De plus, ces mesures incohérentes ne peuvent que décourager les investissements supplémentaires de la part des pays cités. Cela est également très peu attractif pour les pays disposant de plus de liberté de choix, comme ceux de l’Union européenne par exemple.
Le gouvernement américain extorque ainsi de l’argent à des acteurs privés et prend des participations dans des entreprises privées. Cela n’est pas d’emblée condamnable ni néfaste à l’économie en soi. Néanmoins, les critères de l’administration actuelle ne favorisent pas les investissements qui créeront le plus de main-d’œuvre ni ceux qui généreront le plus de revenus : elle table plutôt sur ceux qui lui permettront de malmener ses alliés dans les secteurs dont ils dépendent le plus. On a là tous les ingrédients d’une politique perdante.
La situation est très inquiétante. Les risques économiques de la guerre en Iran impactent non seulement la fiabilité des échanges énergétiques, mais également la liberté de navigation maritime, le montant des dépenses de défense, ainsi que la fiabilité des garanties de sécurité américaines — celles-là mêmes qui dissuadaient les mauvais comportements et rendaient le monde plus sûr pour tout le monde — et leur incidence sur les investissements.
Un nouvel article de McKibbin et Noland, qui modélise l’impact du choc énergétique, paraîtra d’ici quelques semaines — une simulation dans l’hypothèse où la situation durerait encore quelques années. Les pays asiatiques sans alternatives énergétiques extérieures et qui dépendent fortement du pétrole du Moyen-Orient — cela inclut non seulement le Japon et la Corée du Sud, mais aussi l’Inde, la Thaïlande et le Vietnam — subiraient les pertes de PIB les plus importantes, plusieurs pourcents au cours des deux prochaines années, soit un chiffre considérable. Pour certains d’entre eux, le risque véritable est donc celui d’une récession.
Aux États-Unis, les droits de douane n’ont pas provoqué l’effondrement de l’économie. Ils ont simplement réduit les revenus réels des individus.
Adam Posen
Plutôt qu’une récession, les États-Unis et l’Europe devront, de leur côté, faire face à une inflation et à une baisse de leurs revenus réels. L’Europe a cependant démontré, au lendemain de l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, que le développement de ses énergies renouvelables était possible et que la flexibilité et la résilience de ses économies étaient fortes, contredisant toutes les prédictions pessimistes. Certains, comme Moritz Schularick ou Benjamin Moll, avaient raison de contester les prévisions allemandes catastrophistes en cas d’arrêt de l’approvisionnement en gaz naturel russe.
La crise causée par la guerre en Iran restera significative, mais de manière différenciée selon les régions du monde. Les marchés émergents, qui comprennent les importations alimentaires et énergétiques en Asie, souffriront bien plus que les États-Unis ou l’Europe. Néanmoins, les États-Unis, malgré leurs exportations et leurs ressources énergétiques, doivent s’attendre à une détérioration de leur situation économique d’autant plus forte qu’ils sont déjà sujets à l’inflation.
J’estime que la Chine serait défavorisée dans un monde où les États-Unis ne fournissent plus aucune garantie. Pour autant, elle serait sans doute parmi les puissances les moins touchées, notamment parce qu’elle a pu stocker d’énormes quantités d’énergie à bas prix, en provenance de Russie, puis d’Iran. Là résidait l’incohérence de la politique énergétique de Joe Biden : tenter de définir avec la plus grande précision le prix de l’énergie qui sanctionnerait et mettrait le plus en difficulté la Russie, tout en refusant tout arrêt net des approvisionnements. C’était en réalité le meilleur moyen d’injecter de l’argent en Russie et de permettre à l’Inde et à la Chine de se fournir en ressources énergétiques. Le même phénomène s’est répété avec l’Iran. Les réserves de ces pays sont suffisantes pour les deux prochaines années et, d’ici là, les choses auront encore changé.
De manière générale, les autres économies mondiales ne font pas encore suffisamment confiance à Pékin pour fournir cette assurance que garantissaient les États-Unis.
Mais des pays en développement sont aujourd’hui confrontés à des problèmes financiers en raison de la flambée des prix de l’énergie et des denrées alimentaires, ainsi que de la faiblesse de leurs monnaies face au dollar. Les Chinois sont prêts à leur fournir des financements. Dans certains domaines, les paiements se font déjà en renminbis plutôt qu’en dollars ; certains font le choix de conclure des contrats à long terme pour leur énergie et d’investir dans le transport énergétique et alimentaire à destination de la Chine plutôt que vers les États-Unis ou l’Occident.
Rien dans les garanties chinoises n’est plus avantageux que ce que proposaient les États-Unis il y a encore vingt ans. Mais, ce qui a changé, c’est que les États-Unis, comme de nombreux autres pays, ont aujourd’hui renoncé à la majorité de leur aide au développement. Parce que ce renoncement et les politiques américaines ont rendu le monde beaucoup plus risqué, les avantages liés à l’obtention d’un crédit auprès des Chinois semblent plus intéressants, bien que relatifs.
La Chine y gagne donc beaucoup et son économie est l’une des moins vulnérables au monde à l’heure actuelle.
Les États-Unis ont fait le choix de la menace, par le biais d’une rhétorique qui oscille entre ultraviolence — jusqu’à des incitations aux crimes de guerre — et absurdité, combinant parfois les deux. Cela se fait au détriment de la sécurité et ne peut qu’aboutir à des situations comme celle qui se joue en Iran.
À travers le monde, les menaces de Pékin envers le Japon, la Corée du Sud, l’Australie ou encore la Lituanie de mettre fin à une part de leurs exportations ont contribué à la formation de points d’étranglement géographiques qui cristallisent les tensions, à l’image de ce qu’on voit dans le détroit d’Ormuz.
En résulte donc un monde où les menaces de violence se généralisent et deviennent multiformes : il peut s’agir de tirs directs sur des navires ou de suspensions des approvisionnements nécessaires via des blocus. Ces modes d’action deviennent monnaie courante, ce que les États-Unis avaient pourtant réussi à empêcher pendant des décennies.
Absolument ! Une opportunité se présente pour les Européens : face à cette violence généralisée, vous pouvez répondre en devenant un substitut partiel à un fournisseur d’assurance pour le reste du monde, à la place des États-Unis.
Les questions de sécurité ne seraient pas envisagées sous l’angle de la menace ou de l’attaque directe, comme dans le détroit d’Ormuz, car ce n’est pas ce qui fonde la puissance de l’Union. Ses mécanismes anti-coercition dans le domaine commercial, qui lui permettent de résister aux menaces d’embargo émises par la Chine ou la Russie, sont utiles et cruciaux. Pourquoi ne pas envisager que ce parapluie protecteur s’étende un jour à d’autres ?
Des années 1940, et plus encore à partir des années 1970, jusqu’à une période très récente, les États-Unis pouvaient être considérés comme l’assureur de l’économie mondiale.
Adam Posen
La mise en place d’auto-assurances constitue une première réponse. Concrètement, il s’agit, à l’image de la Chine avec l’énergie, de constituer des stocks de marchandises critiques, d’en acheter davantage à l’avance ou de mettre en place des redondances, c’est-à-dire des lignes de production et des investissements supplémentaires à différents endroits.
Cela implique de diversifier ses sources d’approvisionnement. Or, si de nombreux pays se tournent actuellement vers la Chine, Taïwan ou encore la Russie pour se fournir en matériaux critiques, c’est en raison des avantages économiques tirés de ces transactions, qui restent abordables pour le moment. Il est évident que développer des sources alternatives d’approvisionnement et investir ailleurs est plus coûteux, notamment pour les terres rares. C’est une assurance très coûteuse, mais indispensable.
En ce qui concerne les marchés financiers, il est possible de réduire sa dépendance aux bons du Trésor et au dollar américain en diversifiant ses placements. Il ne s’agit pas de s’en détacher complètement, mais d’opter pour davantage de bons provenant de la zone euro. À cet égard, Olivier Blanchard plaide depuis longtemps en faveur de la création d’obligations fiscales en euros 23. Cela impliquera certes des changements de coûts, mais dans le contexte actuel, il est indispensable de faire des concessions.
De manière plus générale, le système d’auto-assurance que j’évoquais présente des limites. À l’heure où un nombre croissant de pays et d’organisations non étatiques font usage de la force, de la Russie au Hezbollah en passant par la Chine et les États-Unis, il est nécessaire de s’unir. C’est pour cette raison que le Royaume-Uni prend conscience de sa faiblesse : il dépend des États-Unis, qui n’ont de cesse, depuis le retour de Trump, de demander toujours plus à leur « partenaire », tout en réduisant le niveau de protection qu’ils offrent. Que ce soit de manière directe, comme dans le cas de l’OTAN, ou indirecte, par le biais d’accords parallèles négociés avec la Chine et la Russie, sans tenir compte des conséquences pour les pays alliés. Le même constat prévaut pour le Japon, la Corée du Sud ou l’Australie. Il est donc dans l’intérêt du Royaume-Uni de renouer avec l’Europe, par exemple en alignant son accord commercial du CPTPP sur celui de l’Union. La portée de cet accord ne serait pas tant sa visée commerciale que la création d’une association de pays capables de se coordonner pour s’affirmer et de créer un espace économique fondé sur des règles.
La question est de savoir comment créer une masse critique grâce à un très grand marché combiné. Ce marché serait fondé sur une politique anti-coercition telle que définie par l’Union. Sans être militairement à la hauteur de la Chine ou des États-Unis, une telle alliance commerciale entre l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, ainsi que certains pays d’Asie de l’Est et du Sud-Est, constituerait un puissant élément de dissuasion.
Je prévois que l’économie américaine connaîtra une croissance légèrement plus lente et une inflation beaucoup plus élevée d’ici la fin de 2026. Cela signifie donc une inflation se dirigeant vers 5 % sur l’indice des prix à la consommation global et une croissance inférieure à 2 % en termes réels d’une année sur l’autre d’ici la fin de l’année.
Si ce scénario se réalise, la confiance dans le dollar sera moindre d’ici un à trois ans. En effet, avec des taux d’intérêt plus élevés, des investissements moins importants et les dommages structurels que l’administration Trump inflige à l’économie américaine, cette hypothèse me paraît la plus probable.
N’oublions pas non plus les effets de ces dommages sur le capital humain : en chassant des universités des chercheurs lauréats du prix Nobel et en réduisant les financements publics alloués aux laboratoires et aux sciences, de nombreux étudiants étrangers sont dissuadés de venir travailler aux États-Unis. Ce sont d’autres pays qui bénéficieront désormais de ce capital humain perdu. L’environnement économique étant si incertain, tous les investissements des entreprises, à l’exception de ceux dans le secteur de l’intelligence artificielle, sont à l’arrêt depuis deux ans. Il est prévisible que l’économie américaine entre dans une longue période de difficultés à partir de 2027 ou 2028.
Même dans une perspective purement individualiste et protectionniste, les coûts liés à l’implosion des garanties de sécurité dans le monde seraient très élevés, y compris pour les États-Unis.
Adam Posen
La réponse est non. Mais le statut de « refuge économique sûr » du dollar est durablement fragilisé, avec une conséquence importante : les États-Unis ne pourront plus affirmer avec certitude que, même en cas de mauvaise donne géopolitique, l’argent ne sortira pas du pays ou qu’il y affluera grâce à ce statut.
Je prévois donc un choc inflationniste significatif, mais pas énorme, qui impliquera une hausse des taux d’intérêt plus marquée qu’auparavant. Ce ralentissement de l’économie américaine réduira le pouvoir de la Fed ou des politiques budgétaires fédérales à compenser les effets de ce choc pour un montant donné, par rapport au passé récent. Le déficit commercial, qui préoccupait tant Donald Trump et, avant lui, Joe Biden, n’était pas autrefois un problème aussi important. Mais dans un monde où les investissements et la confiance envers les États-Unis sont en baisse, ce déficit devient de plus en plus préoccupant. Je pense donc que les États-Unis vont bientôt récolter ce qu’ils ont semé, et ce bien au-delà des six prochains mois.
L’article Donald Trump a transformé les États-Unis d’assureur du monde en racketteur est apparu en premier sur Le Grand Continent.