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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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11.10.2026 à 12:30

Le Zhejiang, laboratoire de Xi Jinping

Louis Puel

Ce que la province raconte du projet du Parti communiste pour la Chine

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Texte intégral (5093 mots)

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Aujourd’hui, le Zhejiang est qualifié de « précurseur de la modernisation à la chinoise » (Zhongguoshi xiandaihua de xianxingzhe). Ce titre prestigieux (et unique) lui a été conféré par Xi Jinping lui-même, en septembre 2023, lors d’une visite dans la province. Trois mois plus tard, les autorités provinciales ont commencé à utiliser officiellement cette appellation 54. Depuis lors, le Zhejiang est présenté comme un modèle de modernisation que les autres provinces se doivent, sinon d’imiter, du moins d’étudier pour s’en inspirer. Cette province de l’Est de la Chine constitue ainsi aujourd’hui un laboratoire pilote pour les futures politiques nationales dans des domaines aussi divers que l’évolution de l’emploi due à la révolution technologique et industrielle, la «  prospérité commune  » (gongtong fuyu) et la réduction des inégalités socio-économiques, la gestion du vieillissement démographique, la protection de l’environnement et le respect de la nature, ainsi que la stabilité politique. En d’autres termes, le Zhejiang, érigé en province modèle, s’inscrit dans une stratégie de modernisation globale, dont il a été le foyer d’expérimentation et qui est désormais progressivement étendue à l’ensemble du pays. Le rôle personnel de Xi dans cette stratégie ne saurait être sous-estimé et met en lumière, s’il en était besoin, la concentration des pouvoirs entre les mains du leader chinois.

Le Zhejiang est l’une des provinces les plus développées de Chine : son PIB (environ 1 320 milliards de dollars en 2025) est le quatrième plus important du pays, après le Guangdong, le Jiangsu et le Shandong ; son PIB par habitant (près de 20 000 dollars) est le cinquième plus élevé après Pékin, Shanghai, le Jiangsu et le Fujian. Ce n’est ni une province très étendue (105 500 kilomètres carrés, 25e parmi les provinces chinoises), ni très peuplée (67 millions d’habitants, 7e rang). Mais historiquement, depuis au moins la dynastie Song (Xe-XIIIe siècles), le nord du Zhejiang – Hangzhou fut un temps la capitale des Song du Sud de 1138 à 1276 – et le sud du Jiangsu sont plus prospères et culturellement plus raffinés que le reste de l’Empire. À compter de la fin de la dynastie Qing (ou mandchoue), la proximité du Zhejiang avec Shanghai, principal centre économique, a fortement contribué à son développement. Après le lancement de la politique de réformes et d’ouverture par le Parti communiste à la fin des années 1970, Deng Xiaoping avait coutume de dire : « Si vous voulez voir le capitalisme, allez à Wenzhou ! » De fait, depuis lors, cette ville du sud du Zhejiang est devenue un modèle d’entrepreneuriat privé, imité par la suite par de nombreuses autres régions du pays. Et Hangzhou, célèbre pour la beauté de son « lac de l’Oest » (Xihu), est aujourd’hui une capitale provinciale très dynamique, abritant un grand nombre d’entreprises de haute technologie telles qu’Alibaba ou DeepSeek, qui a lancé en janvier 2025, un modèle de langage de raisonnement en accès ouvert au retentissement mondial. 

La stratégie dite des « deux huit » de Xi Jinping

L’élévation de la province du Zhejiang en 2023 au rang de « pionnier de la modernisation à la chinoise » n’est pas une coïncidence. En effet, Xi Jinping a été secrétaire du Parti du Zhejiang pendant près de cinq ans, de 2002 à 2007. Il connaît bien cette province, qu’il a notamment dirigée avec Li Qiang, qui a été à partir de 2004, son chef de cabinet (secrétaire général du comité provincial du Parti) et aujourd’hui Premier ministre. Xi y a introduit la « stratégie des Deux Huit » (Ba Ba Zhanlüe) en juillet 2003. Cette stratégie est constituée d’un ensemble de huit mesures visant à stimuler le développement économique en tirant parti de huit atouts existants : une économie à « propriété multiple », euphémisme pour désigner l’entrepreneuriat privé, en conservant cependant la propriété publique comme secteur principal ; l’approfondissement de l’intégration du Zhejiang dans la région du delta du Yangtsé dominée par Shanghai et une plus grande ouverture sur le monde ; l’accélération de l’édification d’une base industrielle manufacturière avancée ; la promotion de l’intégration entre les villes et les campagnes afin de réduire les disparités  ; le renforcement de la protection de l’environnement et la création d’un « Zhejiang vert » ; la valorisation du littoral provincial pour développer une économie bleue ; la construction d’infrastructures clefs et l’amélioration de l’État de droit ; et la transformation du Zhejiang en une province culturelle et scientifique ainsi qu’en un pôle éducatif.

Il convient de mentionner ces huit mesures car nombre d’entre elles ont été reprises au niveau national et figurent les orientations de modernisation fixées à partir de 2021, année du centenaire du Parti. De plus, la « pensée économique de Xi Jinping » s’inspire largement de cette expérience.

Le 1er juillet 2021, Xi Jinping a déclaré que la Chine avait atteint son « premier objectif du centenaire », à savoir la « prospérité modérée » (xiaokang), et qu’il était temps de passer au « deuxième objectif du centenaire » de la modernisation, c’est-à-dire de la hisser au rang de « grand pays socialiste moderne » d’ici 2049, année du centenaire de la République populaire. Étroitement liée au « grand renouveau de la nation chinoise », cette deuxième étape de la modernisation chinoise privilégie un développement holistique dans les domaines économique, politique, culturel, social et écologique – appelé « plan intégré des cinq sphères » –, qui met l’accent sur la « prospérité commune », une croissance centrée sur le peuple et un progrès durable et pacifique, distinct des modèles occidentaux, le tout sous l’égide du Parti, bien entendu 55.

Un an plus tard, en octobre 2022, le XXe Congrès du Parti a réaffirmé le plan intégré des cinq sphères et a présenté les grandes caractéristiques de la « modernisation socialiste » de la Chine  : une population nombreuse, une prospérité commune, un progrès matériel, culturel et éthique, l’harmonie entre l’humanité et la nature, ainsi qu’un développement pacifique, qui fait directement référence à la politique étrangère de la République populaire. La prochaine étape de la modernisation comprend également la poursuite d’un développement de haute qualité 56, la mise en place d’une «  démocratie populaire intégrale  » 57 (une nouvelle forme de «  léninisme consultatif  », selon l’expression du politologue Steve Tsang 58), et l’enrichissement de la vie culturelle du peuple 59. 

C’est donc dans ce contexte qu’en septembre 2023 Xi Jinping a promu le Zhejiang au rang de « pionnier de la modernisation à la chinoise ». Cela signifie qu’officiellement la province doit s’atteler tout particulièrement à la mission d’explorer de nouvelles voies pour un développement de haute qualité, la construction d’un urbanisme moderne et la revitalisation des zones rurales. Elle doit y parvenir en approfondissant les réformes, en misant sur un développement axé sur l’innovation et en construisant de manière globale une zone pilote destinée à promouvoir la « prospérité commune ».

Les expériences conduites au Zhejiang

C’est ainsi que diverses expériences menées dans le Zhejiang, dont plusieurs ont été lancées lorsque Xi Jinping dirigeait la province, ont été rétrospectivement présentées comme des modèles pour le reste du pays, certaines d’entre elles avant même 2023.

La première de ces expériences concerne les hautes technologies. Grâce à Alibaba, Hangzhou est devenue depuis au moins deux décennies la « capitale du e-commerce » (dianshang zhi du) de la Chine. En 2003, Xi Jinping a par ailleurs lancé un projet appelé le « Zhejiang numérique » (shuzi Zhejiang), l’un des éléments centraux de la « stratégie des Deux Huit », afin d’accélérer la modernisation de la province. Cette stratégie a directement contribué à l’émergence de nombreuses entreprises de haute technologie, parmi lesquelles ce que l’Internet chinois appelle les « six petits dragons de Hangzhou » (Hangzhou liu xiaolong), un regroupement informel de start-ups technologiques actives notamment dans le domaine de l’IA, comprenant DeepSeek, Game Science, Unitree Robotics, DEEP Robotics, BrainCo et Manycore Tech.

Pour mémoire, indiquons que Game Science (Youxi kexue) est le développeur du jeu vidéo à succès « Black Myth : Wukong » ; Unitree Robotics (Yushu keji) est célèbre pour ses chiens robots et ses robots humanoïdes ; DEEP Robotics (Yunshenchu ​​keji) construit lui aussi des robots quadrupèdes intelligents ; BrainCo (Qiangnao keji) est une société d’interfaces cerveau-ordinateur non invasives et Manycore Tech (Qunhe keji) est une société de logiciels de conception 3D.

Plus tard, en 2010, le gouvernement de Hangzhou a lancé le Plan Aiglon  » (chuying jihua), destiné à soutenir les jeunes entreprises scientifiques et technologiques. Le projet a consisté à collaborer avec des incubateurs pour identifier les entreprises technologiques prometteuses et proposer des financements publics ainsi que d’autres formes d’aide, notamment aux startups créées par des jeunes diplômés ou des étudiants revenus de l’étranger. Unitree a notamment bénéficié d’un soutien initial, ainsi que de subventions publiques du district urbain de Binjiang à Hangzhou. En 2019, le Zhejiang est devenu la première province à mettre en œuvre le système dit «  des chefs de chaîne  » (lianzhangzhi), un modèle d’organisation originaire de Changsha, dans le Hunan, qui renforce le contrôle de l’État-Parti sur les chaînes d’approvisionnement grâce à une structure impliquant une étroite coordination entre d’une part les hauts fonctionnaires locaux, les «  chefs de chaîne  » (lianzhang), et d’autre part les entreprises chefs de file de chaque filière, les «  maîtres de chaîne  » (lianzhu). La même année, Hangzhou a commencé à financer et à soutenir la recherche fondamentale en intelligence artificielle 60. En d’autres termes, l’expérience ou le modèle du Zhejiang place le Parti-État au cœur de sa stratégie de modernisation, ce qui correspond précisément à l’intention de Xi  : tout en encourageant l’entrepreneuriat privé, il est essentiel de maintenir le Parti communiste au sommet du système politique et économique chinois.

La deuxième expérience du Zhejiang concerne les talents, ou ce que les autorités du Zhejiang ont appelé la formation des « trois équipes » (sanzhi duiwu) : « une équipe de cadres de haut niveau, une équipe de talents innovants et d’entrepreneurs de haut niveau, et une main-d’œuvre hautement qualifiée ». Élément important de la « stratégie des Deux Huit », la formation des talents a été fortement encouragée plus récemment par Yi Lianhong, secrétaire du Parti du Zhejiang de 2022 à 2024, et d’autres responsables provinciaux, puis par Wang Hao, alors gouverneur, et devenu son successeur en octobre 2024, avant de servir de modèle à l’échelle nationale 61.

L’expérimentation du Zhejiang comprend également un projet ambitieux de modernisation des zones rurales lancé par Xi Jinping en 2003, « Projet de démonstration de mille villages et d’assainissement de dix mille villages ». Le 1er janvier 2024, le Comité central du PCC et le Conseil des affaires d’État (le gouvernement central) ont adopté un « Avis sur la promotion efficace de la revitalisation globale des zones rurales par l’apprentissage et l’application de l’expérience » de ce projet 62. Cette décision vise notamment à garantir la sécurité alimentaire, à prévenir tout retour de la pauvreté et à améliorer le niveau de développement des campagnes.

En matière de prospérité commune, dès le 20 mai 2021, autrement dit avant que le Zhejiang ne soit promu au rang de province pionnière, la direction du Parti et le Conseil d’État avaient approuvé un «  Avis sur le soutien au développement de haute qualité du Zhejiang et la construction d’une zone de démonstration pour la prospérité commune  » 63. S’inspirant de la « stratégie des Deux Huit » du Zhejiang et prenant cette province comme modèle, cette politique vise à réduire les disparités régionales, entre zones rurales et urbaines, et de revenus, en allouant davantage de ressources aux campagnes, aux communautés locales, aux régions relativement sous-développées et aux populations en difficulté. La stratégie vise également à améliorer le bien-être de la population, en facilitant notamment l’accès à l’éducation préscolaire et la scolarisation des enfants ainsi que l’accès à l’emploi, aux soins médicaux, aux services aux personnes âgées, au logement et au soutien aux personnes vulnérables. La méthode promue par le gouvernement central consiste à améliorer le système de répartition des revenus, à mieux coordonner le développement régional urbain et rural, à promouvoir une « culture socialiste avancée », à protéger l’environnement et à moderniser la gouvernance sociale.

Aujourd’hui, le Zhejiang est également présenté comme un modèle de développement culturel. Fin juillet 2025, le gouvernement provincial a célébré le 20e anniversaire de la décision prise par Xi Jinping en 2005 de faire du Zhejiang une « grande province culturelle ». Les festivités ont été relayées au niveau national par un article de l’agence de presse officielle Xinhua intitulé  : «  La magnifique pratique de la construction d’une nation culturellement forte  : chronique des 20 années de promotion continue du développement culturel au Zhejiang dans le cadre de la “stratégie des Deux Huit”  » 64.

Le Zhejiang sert aussi de modèle pour l’embellissement du pays. En août 2005, Xi Jinping, alors secrétaire du Parti de la province, a visité le village de Yu, site pittoresque et destination touristique du district d’Anji. Il y a déclaré  : «  Les eaux claires et les montagnes verdoyantes sont elles-mêmes des montagnes d’or et d’argent.  » C’est l’origine de la «  théorie des deux montagnes  » (liangshan linian), une formule qui a depuis été reproduite dans de nombreuses autres régions de Chine, par exemple au village de Liangjiahe, dans le Shaanxi, près de Shijiazhuang, dans le Hebei, ou encore à Xingli, une baie à Xiamen, dans le Fujian. En août 2025, à l’occasion du 20e anniversaire de la visite de Xi Jinping au village de Yu, un long article de l’agence officielle Xinhua présentant ces déclarations concluait  : «  Née en Chine et ouverte sur le monde, la théorie des “deux montagnes” guide la transformation progressive du beau rêve chinois d’une coexistence harmonieuse entre l’humanité et la nature et contribuera sans aucun doute à la construction d’une communauté de destin pour l’humanité et à la protection de notre planète.  » 65. Aujourd’hui, la référence à la « communauté de destin pour l’humanité » est devenue incontournable quel que soit le sujet abordé, soulignant à la fois la concentration du pouvoir entre les mains du secrétaire général du PCC et l’émergence d’un nouveau culte de la personnalité dans la Chine de Xi Jinping 66.

Enfin, le choix de Hangzhou par Xi Jinping pour accueillir le sommet du G20 en septembre 2016 n’était pas anodin. Le gouvernement chinois y a diffusé un message d’ouverture et d’intégration vis-à-vis du reste de la communauté internationale, visant clairement à présenter la Chine comme un pays soutenant la mondialisation économique, le développement durable et une coordination politique renforcée entre les États membres du G20 67. Le Zhejiang est désormais présenté comme un modèle de la stratégie chinoise d’« internationalisation », une province qui a fortement encouragé ses entreprises à développer leurs activités à l’étranger et à s’internationaliser.

Étudier auprès du Zhejiang

Le Zhejiang est devenu non seulement un laboratoire d’expérimentation locale, mais aussi un centre national de formation à la « modernisation à la chinoise ». Xi Jinping et d’autres anciens hauts responsables du Zhejiang sont devenus des mentors pour les autres provinces, ce qui a manifestement favorisé leur propre ascension. 

Par exemple, deux des quatre municipalités relevant directement du pouvoir central sont dirigées par des cadres ayant travaillé auparavant au Zhejiang : Chongqing, dont l’actuel secrétaire du Parti, Yuan Jiajun, a été gouverneur du Zhejiang (2017-2020) puis secrétaire du Parti (2020-2022) ; Tianjin, dont le secrétaire du Parti, Chen Min’er, a travaillé au Zhejiang pendant plus de 30 ans et est proche de Xi Jinping. Shanghai a par ailleurs eu pour maire, de 2020 à septembre 2026, Gong Zheng, vice-gouverneur du Zhejiang de 2008 à 2013 puis secrétaire du Parti de Hangzhou de 2013 à 2015.

Les visites d’étude au Zhejiang se sont intensifiées en 2025. Au cours des huit premiers mois de l’année, sept délégations gouvernementales, dont celles des régions administratives spéciales de Hong Kong et de Macao, ont effectué des voyages d’étude au Zhejiang pour s’inspirer de sa mise en œuvre de la « modernisation à la chinoise » et en particulier des « six petits dragons » de Hangzhou.

Combien de Zhejiang la Chine de Xi peut-elle édifier ? 

La grande question est de savoir si les autres provinces chinoises peuvent reproduire l’expérience du Zhejiang devenue une véritable réussite. De toute évidence, nombre d’entre elles souhaitent développer leurs propres industries de haute technologie, de l’IA à la robotique en passant par le commerce électronique et la voiture électrique, former ou attirer leurs propres talents et améliorer leur système de protection sociale. Cette amélioration inclut depuis mai 2026 l’intégration progressive des quelque 300 millions de migrants qui vivent en villes mais ne bénéficient pas encore des mêmes avantages sociaux que les citadins détenteurs d’un «  hukou  », c’est-à-dire du livret de résidence urbain. Néanmoins, il est peu probable que toutes les provinces chinoises puissent imiter pleinement le Zhejiang. D’une part, les disparités régionales en termes de niveau de développement économique et de ressources financières restent un obstacle majeur, notamment dans un contexte de crise du secteur immobilier. Ainsi, dans le Zhejiang, l’écart de revenus entre les zones urbaines et rurales est de 1,81, bien inférieur à la moyenne nationale de 2,31. Pékin est parfaitement conscient de cette réalité et demande aux autres provinces de s’inspirer à leur manière et avec souplesse des «  zones pilotes de prospérité commune  » de la province modèle 68.

D’autre part, est-il stratégique que chaque province se dote d’un nombre d’entreprises de haute technologie équivalent à celui du Zhejiang  ? À plusieurs reprises, dès 2025, Xi Jinping a mis en garde les gouvernements locaux non seulement contre la tentation de développer des industries redondantes, notamment dans les domaines des véhicules électriques et de l’IA, mais aussi contre une «  concurrence désordonnée  » et une expansion inconsidérée 69. L’un des problèmes majeurs de l’économie chinoise aujourd’hui est ce que l’on appelle «  l’involution  » (neijuan), cette concurrence féroce entre les provinces et entre les entreprises dans de nombreuses industries d’avenir, des véhicules électriques aux panneaux solaires en passant par les semi-conducteurs.

La prospérité commune et une meilleure redistribution des richesses demeurent un objectif clef du Parti communiste de Xi Jinping. Cependant, compte tenu des difficultés financières que rencontrent actuellement de nombreuses collectivités territoriales, notamment en raison de la crise du secteur immobilier, il est peu probable que toutes les provinces soient en mesure d’offrir le même niveau d’accès à des soins de santé abordables, à une éducation gratuite et, plus largement, à une protection sociale aussi étendue. Autrement dit, le ralentissement économique et la stagnation de la consommation en Chine risquent d’empêcher les autres provinces de développer un système de protection sociale aussi complet que celui mis en place progressivement dans le Zhejiang. 

On peut aussi rappeler que, tout en promouvant la prospérité commune, la redistribution et la réduction des inégalités sociales, Xi Jinping s’oppose à la mise en place d’un « État-providence » car, selon lui, le « welfarisme » entretient « l’oisiveté » (福利主义养懒汉) 70. L’autre motivation de cette déclaration est sans doute qu’en dépit de son prodigieux développement économique, la Chine n’a pas les moyens de financer un tel système.

Enfin, ce que Xi appelle la « démocratie populaire intégrale » vise avant tout à renforcer la légitimité du Parti au sein de la société. Dans le Zhejiang, comme dans les autres régions et villes développées du pays, à l’instar de Shanghai, des mécanismes de consultation de la société ont progressivement émergé à la base, contribuant au maintien de la stabilité sociale. Mais il faudra du temps avant que de tels mécanismes ne soient mis en place et activés dans le reste du pays. Quoi qu’il en soit, le PCC restera le seul décideur en matière politique.

En somme, si l’expérience du Zhejiang constitue un précédent utile pour le reste de la Chine, il s’agit davantage d’un ensemble de réussites et de sources d’inspiration que d’un modèle applicable à l’ensemble du pays. Cela n’empêche pas Xi Jinping de faire de sa promotion une priorité.

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09.10.2026 à 11:07

Pourquoi les élites russes ne se retournent-elles pas contre Poutine ?

Ramona Bloj

Une enquête signée par l’une des analystes les plus subtiles de la Russie contemporaine

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Texte intégral (2565 mots)

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Le 21 février 2022, trois jours avant l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, Vladimir Poutine avait convoqué une réunion élargie du Conseil de sécurité, retransmise à la télévision. Il s’agissait de décider s’il fallait reconnaître les deux « républiques » séparatistes de l’est de l’Ukraine, Donetsk et Louhansk. Plusieurs participants, estimant que la question était véritablement ouverte, ont appelé à la prudence. Sergueï Narychkine, le chef des services de renseignement extérieurs, a soutenu une proposition visant à accorder à l’Occident « une dernière chance » avant toute reconnaissance. Poutine l’a interrompu. Parlait-il de négociations ou de reconnaissance ? « — Je soutiendrais… — « Je soutiendrais » ou « je soutiens » ? — Je soutiens… — Alors, dites-le franchement : oui ou non ? » Visiblement ébranlé, Narychkine a finalement répondu « Oui » et, dans sa confusion, s’est prononcé en faveur du rattachement des républiques à la Russie plutôt que de leur indépendance. Poutine a laissé échapper un petit rire et l’a interrompu : « Veuillez vous asseoir. Merci. »

Le public russe comme occidental a regardé cette scène et s’est posé la question évidente : pourquoi personne, dans cette salle, n’a empêché la guerre ? La question pourrait toutefois être mal posée, car l’élite russe avait cessé d’être une élite bien avant le début de la guerre. Pour comprendre pourquoi, il faut distinguer deux types de capacités d’action dont disposent ceux qui détiennent le pouvoir, et qui définissent une véritable élite.

Comment l'élite russe a perdu ses deux pouvoirs

Le premier pouvoir est stratégique. Il s’agit de la capacité d’influencer l’orientation de l’État, de faire évoluer une décision avant qu’elle ne soit prise, ou de lui opposer un argument auquel le dirigeant est au moins tenu de répondre. Le second est tactique : la capacité à manœuvrer dans le cadre d’une ligne de conduite déjà tracée, à retarder, à édulcorer, à réinterpréter, à protéger les siens ou à obtenir une contrepartie. La classe dirigeante russe a perdu le premier bien avant 2022, et, comme l’a montré la réunion du Conseil de sécurité, la guerre lui a fait perdre le second.

Alexandra Prokopenko, « De souverains à serviteurs : comment la guerre contre l’Ukraine a redéfini l’élite russe », Hurst, octobre 2026.

Poutine a consacré ses deux premiers mandats à démanteler toutes les tribunes à partir desquelles une élite pouvait s’exprimer politiquement. L’exemple le plus flagrant est celui des gouverneurs régionaux. En 2004, sous prétexte de lutter contre le terrorisme et au mépris d’une décision de la Cour constitutionnelle, le Kremlin a supprimé l’élection des gouverneurs au suffrage direct. Le Conseil de la Fédération, dont les gouverneurs eux-mêmes avaient été écartés peu de temps auparavant et qui était désormais composé de membres désignés par le Kremlin, a approuvé ce changement sans la moindre objection. En l’espace de quelques années, les désaccords entre les régions et le pouvoir central ont disparu, car les gouverneurs nommés ont cessé d’être des hommes politiques pour devenir des administrateurs dont les attributions se limitaient à l’économie régionale.

Le monde des affaires a tiré la même leçon d’une série d’inspections menées par les services de sécurité et les autorités de régulation. L’ancien magnat des médias Vladimir Goussinski et l’oligarque Boris Berezovski ont tous deux quitté le pays au début des années 2000. L’affaire la plus retentissante a été la confiscation des biens et la condamnation à dix ans de prison de l’homme le plus riche de Russie, Mikhaïl Khodorkovski, propriétaire de la compagnie pétrolière Ioukos. Le message a été si bien reçu que, dans les années 2010, il n’était déjà plus nécessaire de le rappeler à qui que ce soit. La propriété restait soumise à la loyauté, et les conflits politiques avaient cédé la place à une rivalité bureaucratique pour attirer l’attention du dirigeant.

L’annexion de la Crimée en 2014 a constitué un véritable test à grande échelle. Des centaines de fonctionnaires ont réorganisé les budgets, créé un ministère chargé des affaires et saisi des biens ukrainiens sans la moindre friction interne. Cinq mois après l’annexion officielle, un vice-Premier ministre (considéré comme libéral) a proposé à un ambassadeur européen une sélection de vins de Crimée. Le diplomate a refusé ; au sein de l’administration, cette proposition a été perçue comme une plaisanterie sans importance.

En février 2022, les hauts responsables de l’économie russe savaient parfaitement pourquoi cette guerre n’avait aucun sens : des centaines de milliards de dollars de réserves placées dans les pays occidentaux, une forte dépendance technologique vis-à-vis des importations et une structure budgétaire fondée sur l’intégration aux marchés mondiaux. Sur ordre de Poutine, les banques et les plus grandes entreprises industrielles ont mené des tests de résistance afin d’évaluer la capacité de l’économie à faire face aux sanctions. Les résultats, selon lesquels une rupture avec l’Occident coûterait plus de 10 % du PIB, ont été transmis au président. Cependant, ces données n’ont jamais servi d’argument contre la guerre. L’espace dans lequel un tel débat aurait pu avoir lieu s’était en effet refermé des années auparavant. 

Ce que l’élite a su préserver jusqu’en 2022, c’est une capacité d’adaptation hors du commun. Privée du droit d’exprimer une opinion politique, elle a compensé en développant un art de la préservation : savoir qui appeler, quel poste au sein d’un conseil d’administration offre une protection, quand se taire et quand payer. Ses membres sont restés dans le système soit par crainte pour eux-mêmes, leurs proches et leurs équipes, soit par manque d’alternative, soit en raison de l’emprise de l’État et des services de sécurité sur leur carrière. La loyauté relève ici d’une stratégie de survie rationnelle, et non d’une adhésion aux ambitions de Poutine ni d’un soutien à sa personne. 

La guerre a bloqué toutes les issues

Du côté de l’État, à l’été 2022, lorsque les entreprises ont commencé à rechigner à donner la priorité aux réparations et aux pièces détachées destinées à une « opération spéciale » qu’elles considéraient comme l’affaire des autres, la Douma a adopté une loi autorisant le gouvernement à contraindre n’importe quelle entreprise, quel que soit son régime de propriété, à accepter des commandes militaires de l’État et à réaffecter ses employés sans leur consentement. Le texte a franchi les trois lectures et les deux chambres en moins d’une semaine, et Poutine l’a promulgué sept jours seulement après son dépôt. Les entreprises n’ont même pas eu le temps de s’y opposer. « Tout pour le front », s’est emporté en privé le directeur d’une entreprise publique : « Mes équipes de réparation sont envoyées au ministère de la Défense, et ensuite on me passe un savon parce que je n’atteins pas les objectifs commerciaux. »

En matière immobilière, le parquet a multiplié les actions en justice afin d’obtenir la restitution d’actifs à l’État, notamment des terrains à Barvikha, le village des datchas du Kremlin situé près de Moscou. La proximité avec les décideurs avait toujours fait office de talisman contre les prédateurs d’entreprises et les services de sécurité. Ce n’est plus le cas : « Que l’on penche d’un côté ou de l’autre, cela ne change plus rien », m’a confié un homme d’affaires classé parmi les vingt premières fortunes du classement Forbes. « Les documents de protection ne servent plus à rien. Avant, il suffisait de nommer un proche de Poutine au conseil d’administration pour être à l’abri. Aujourd’hui, même cela ne vous sauve plus. » Le message, résume-t-il, est clair : le « vieux capital » n’existe plus.

Du côté de l’Occident, la porte de sortie s’est refermée. Les sanctions individuelles n’ont pas monté les capitalistes contre le Kremlin ; elles les ont même rendus plus vulnérables dans leur propre pays et plus dépendants du pouvoir.

Le talent d’adaptation n’a pas disparu. La flotte fantôme, les niches laissées vacantes par les entreprises occidentales qui sont parties, le commerce florissant des intermédiaires — tout cela relève de l’initiative, mais d’une initiative qui s’inscrit dans la ligne imposée, sans jamais s’en écarter.

Pourquoi les sanctions se sont-elles révélées inefficaces pour influencer l'élite russe ?

Les sanctions n’ont pas placé les entreprises et l’élite russes devant le choix entre Moscou d’un côté, et Londres et le lac de Côme de l’autre. En substance, elles leur ont fermé ces deux destinations, c’est-à-dire l’Occident tout entier, et ne leur ont laissé que Moscou. Interdictions de visa, comptes bloqués, avoirs gelés, refus des banques, crainte des saisies : l’argent est rentré en Russie.

Aujourd’hui, 97 % des dépôts des Russes fortunés sont concentrés dans des banques soumises à des sanctions, et cet argent alimente de facto l’économie de guerre. En effet, au bilan d’une banque, les dépôts ont pour contrepartie des crédits ; or, l’octroi de crédits reproduit pour l’essentiel le modèle à deux vitesses de l’économie russe. D’un côté, les marchés publics, liés pour l’essentiel à la guerre, bénéficient de crédits ; de l’autre, tout le reste stagne. Les personnes sanctionnées n’ont donc aucune issue : leur seule stratégie consiste à s’accrocher à ce qu’elles possèdent, c’est-à-dire à redoubler de loyauté. 

Sans ces sanctions individuelles, l’élite vivrait plus confortablement. Mais généralement, les sanctions ont surtout eu un autre effet : en désignant nommément les personnes, elles établissent leur complicité et leur ôtent l’alibi de n’être « que des hommes d’affaires » ou de simples exécutants qui « appuient sur des boutons ». Il est désormais possible d’identifier des personnes précises et les fonctions concrètes qu’elles exercent dans la chaîne de valeur militaire : achats, intermédiation financière, logistique, etc. Il n’en reste pas moins que ces sanctions punissent une position plutôt qu’un comportement. 

Or, aucun de ces mécanismes ne précise comment les personnes visées devraient se comporter pour que les sanctions soient levées ou assouplies. En d’autres termes, lorsque vous êtes inscrit sur une liste et que votre vie quotidienne est restreinte parce que vous siégez au conseil d’administration d’une entreprise publique, aucune mesure susceptible d’améliorer votre situation ne vous est proposée. Vous pouvez vous démener, transférer de l’argent en Ukraine, être poursuivi pour cela en Russie et finir en prison — vous, vos proches, vos collègues —, les sanctions resteront en vigueur : aucun texte ne prévoit leur levée si l’on condamne la guerre et finance l’Ukraine. Des sanctions sans issue constituent une condamnation, et non une incitation. Pour devenir incitative, la politique de sanctions doit donc offrir une alternative. 

Que peut faire l'Europe ?

Premièrement, il ne faut pas rester les bras croisés à attendre une scission au sein de l’élite. Une élite qui a perdu ses deux formes de pouvoir ne proposera pas d’alternative, car elle a structurellement oublié comment s’y prendre. Ceux qui étaient prêts à partir par principe l’ont déjà fait ; ceux qui sont restés ont accusé les dissidents de naïveté ou de déloyauté, renforçant ainsi leur propre attachement au pouvoir.

Deuxièmement, les sanctions individuelles ne constituent pas un moyen de pression sur Poutine, car les personnes visées n’en ont elles-mêmes aucun : « Pour mener un coup d’État, il faut être au palais. Nous n’y sommes pas », m’a confié l’un d’entre eux. Les sanctions ne font qu’accentuer leur dépendance vis-à-vis de Poutine. On peut les considérer comme une punition, mais pas comme un moyen de pression.

Troisièmement, et c’est là que l’Europe entre en jeu, la solution réaliste n’est pas une révolution de palais. Mais après près de cinq ans de guerre, une fatigue écrasante s’est installée dans la société russe, tant au sein de la population que parmi les élites. La loyauté devient de plus en plus difficile à maintenir. Le désir d’en sortir est irrésistible ; mais il n’y a pas d’issue. L’équilibre dont jouissent des systèmes aussi fermés, qui semblent si stables de l’intérieur, ne peut être rompu que de l’extérieur. Un dialogue, et non une négociation, engagé non pas avec le Kremlin, mais avec ceux qui font réellement tourner l’État, à savoir les responsables économiques et les hommes d’affaires, pourrait donner à la classe dirigeante russe l’élan nécessaire pour reconquérir l’autonomie perdue. 

Ce soir-là, le 21 février 2022, Narychkine s’est vu demander de regagner sa place. Tous les participants à la réunion ont compris qu’on lui intimait de garder ses opinions pour lui et de ne pas prendre de risques. Près de cinq ans plus tard, rien, au sein du système, ne peut lui offrir l’occasion de se relever. C’est précisément pour cette raison que l’impulsion doit venir de l’extérieur.

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05.10.2026 à 06:00

« La Chine est en train de tuer le commerce mondial ouvert »

Ramona Bloj

Voici comment l’Europe doit réagir

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Texte intégral (6745 mots)

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Le 11 décembre marquera l’anniversaire de l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du Commerce en 2001. Vous avez personnellement mené les négociations de l’accord bilatéral entre l’Union et la Chine en 2000. Vingt-cinq ans plus tard, votre point de vue sur ce moment historique a-t-il changé ?

Mon analyse a changé, mais pas mon choix initial. 

L’erreur n’a pas été l’adhésion de la Chine. L’erreur a été que les États-Unis, l’Union européenne et le Japon n’ont pas renforcé les règles de l’OMC en matière de subventions et d’aides d’État avant l’adhésion de Pékin, par souci de préserver le soutien apporté aux grands champions nationaux tels que Boeing, Airbus ou Toyota.

Il convient de noter un fait peu connu : fin 1999, deux ans avant l’adhésion de la Chine, les membres de l’OMC ont laissé expirer la disposition la plus stricte de l’accord sur les subventions, à savoir la présomption de préjudice grave lorsque les subventions dépassent 5 % de la valeur de la production. 

Si la Chine a payé au prix fort son entrée à l’OMC en plafonnant son tarif moyen à 10 %, moyenne bien inférieure à celle des autres pays émergents, l’affaiblissement de ces disciplines OMC n’a pas permis de contenir l’ampleur du soutien public chinois qui a fortement augmenté depuis 2010. 

Mais au-delà de ces considérations historiques, nous avons aujourd’hui un problème beaucoup plus grave avec la Chine.

Un problème beaucoup plus grave ? 

Le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 360 milliards d’euros en 2025, soit près d’un milliard d’euros par jour. 

L’erreur n’a pas été l’adhésion de la Chine.

Pascal Lamy

Jens Eskelund, le président de la Chambre de commerce de l’Union européenne en Chine, décrit la relation économique actuelle comme « un porte-conteneurs géant de 400 mètres chargé de 24 000 conteneurs qui va vers l’Europe et revient presque vide » 71. Ce déséquilibre s’accentue, car les marchandises chinoises sont en partie détournées du marché américain : au premier semestre 2026, les exportations chinoises vers les États-Unis ont baissé de 23 % par rapport au premier semestre 2025, tandis que celles à destination de l’Union ont augmenté de 5 %. 

Ce déséquilibre est spécifique à la Chine. En 2025, l’Union a en effet dégagé un excédent commercial global de 128 milliards d’euros sur les biens. Hors Chine, l’excédent européen avoisine les 490 milliards d’euros. L’Europe n’a donc pas un problème généralisé de compétitivité dans le commerce des biens. Elle a un grave problème chinois qu’elle n’a avec aucun de ses autres partenaires commerciaux.

La politique européenne vis-à-vis de la Chine n’est-elle pas en train de changer ?

Elle évolue rapidement et beaucoup, sinon la plupart, jugent la trajectoire actuelle insoutenable. 

Mais notre manière d’aborder ce problème reste structurellement inadaptée.

Prenons un exemple tout récent : le 9 juillet, la Commission européenne a ouvert une enquête antidumping sur les importations de viande de canard de Pékin.

Le lendemain, la Chine a annoncé qu’elle interdisait temporairement toutes les exportations d’hélium, un gaz sans lequel il est impossible de fabriquer des semi-conducteurs. 

Pékin a justifié cette mesure par les perturbations d’approvisionnement causées par la guerre en Iran, et c’est vraisemblable. Mais la différence d’approche est très révélatrice.

En quel sens ?

Nous avons d’un côté la protection commerciale européenne qui fonctionne produit par produit, selon des procédures juridiquement très encadrées et contrôlées par la Cour de Justice de l’Union européenne et avec un calendrier pouvant s’étendre sur plusieurs mois, tandis que les outils administratifs chinois, discrétionnaires, ont un impact sur tout un secteur en une seule journée. 

Le déficit commercial de l’Union avec la Chine a atteint 360 milliards d’euros en 2025, soit près d’un milliard d’euros par jour.

Pascal Lamy

L’Union affronte donc, avec des outils conçus pour un type de conflit totalement différent, un concurrent qui planifie secteur par secteur et agit en quelques jours.

Les choses commencent pourtant à bouger en Allemagne…

Oui, et c’est nouveau. La fédération allemande de la construction mécanique (VDMA) demande désormais des droits compensateurs par groupes de produits et un renversement de la charge de la preuve. Le patron de Volkswagen, Oliver Blume, dont l’entreprise avait mené la charge contre les droits compensateurs européens en 2024, réclame à présent des droits de douane sur les véhicules hybrides importés de Chine. 

Lors du conseil des ministres franco-allemand de juillet, le chancelier Merz a déclaré qu’il allait « de soi que nous devons traiter ce déséquilibre, parce qu’il se fait au détriment de notre industrie » et le président Macron a demandé que la Commission puisse agir par mesures d’urgence plutôt que par de longues enquêtes. Les deux gouvernements se sont engagés à suivre un plan commun concernant la Chine, et des discussions préparatoires sont déjà en cours en vue de la visite du commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, à Pékin ce mois-ci.

Que répond Pékin à ces critiques ? 

Pékin répond, en gros, qu’il s’agit simplement d’un différentiel de compétitivité et que le débat sur les surcapacités n’a pas lieu d’être.

Ce n’est pas le cas ?

Oui et non. Il est vrai que la Chine possède des avantages comparatifs légitimes grâce à la taille de son marché, à une politique industrielle stratégiquement déterminée et menée avec autorité, et grâce à des coûts unitaires inférieurs. Mais ce constat est incomplet.

La vraie question est ailleurs. Ce géant économique s’est construit dans un rapport avec le reste du monde qui produit des déséquilibres macroéconomiques structurels.

En termes de part du PIB, l’excédent chinois n’est pas inédit : l’excédent courant de l’Allemagne a atteint plus de 7 % du PIB pendant la majeure partie des années 2010.

Seulement, la Chine est la deuxième économie mondiale, et un excédent commercial de 1 200 milliards de dollars, comme en 2025, n’a aucun précédent en valeur absolue.

Ce débat sur l’avantage comparatif a ainsi tendance à escamoter trois réalités difficilement contestables.

Lesquelles ? 

D’abord les subventions, déjà mentionnées. L’ampleur du soutien apporté par le gouvernement chinois est sans précédent à ce niveau.

D’après la base de données MAGIC de l’OCDE, entre 2005 et 2024, les entreprises basées en Chine ont reçu, en moyenne, trois à huit fois plus de soutien de l’État par rapport à leur chiffre d’affaires que les entreprises des pays de l’OCDE. Toujours selon l’OCDE, le soutien public est à l’origine de 60 % de l’augmentation de la part de marché mondiale des entreprises chinoises depuis 2005 et le Fonds monétaire international estime que les dépenses budgétaires de la Chine au titre de sa politique industrielle s’élèvent à environ 4 % du PIB par an.

L’Europe n’a donc pas un problème généralisé de compétitivité dans le commerce des biens. Elle a un grave problème chinois.

Pascal Lamy

Le constructeur de voitures BYD illustre bien aujourd’hui des atouts compétitifs réels. Et pourtant, selon l’Institut Kiel, même lui a reçu des subventions directes totalisant 2,1 milliards d’euros en 2022, soit 3,5 % de son chiffre d’affaires 72. Derrière BYD, on trouve des fabricants publics ou soutenus par l’État qui bénéficient d’un soutien encore plus important par rapport à leur chiffre d’affaires et dont la survie ne dépend pas de leur rentabilité. En août 2025, près de 30 % des entreprises industrielles chinoises perdaient de l’argent, contre 20 % environ avant la pandémie.

De plus en plus de personnes analysent la structure de ces déséquilibres par la politique monétaire. Partagez-vous ce constat ?

Oui, en partie, et c’est la deuxième réalité. Les taux de change indiquent une sous-évaluation. L’excédent commercial de la Chine aurait dû faire monter le renminbi. Or, le taux de change effectif réel s’est déprécié d’environ 15 % depuis mars 2022.

Les estimations rigoureuses de la sous-évaluation du renminbi varient entre 16 et 30 % 73.

Ce mode opératoire n’est un secret pour personne : les banques chinoises se sont remises à accumuler des actifs étrangers pour contenir le cours de la monnaie. Et je partage l’avis de Gita Gopinath, Pierre-Olivier Gourinchas et Hélène Rey, il ne fait aucun doute que le yuan chinois est sous-évalué 74.

Qu’elle résulte d’un choix délibéré de sous-évaluer la monnaie ou de la maîtrise par les autorités monétaires chinoises des niveaux d’inflation intérieure, cette sous-évaluation procure un avantage comparatif significatif. 

Quelle est la troisième réalité ?

La faiblesse de la consommation intérieure. Le rééquilibrage de la production manufacturière vers la demande intérieure promis depuis longtemps n’est toujours pas venu.

En mars 2007 déjà, Wen Jiabao avait formulé ses fameux « quatre non » : la croissance chinoise, disait-il, était « instable, déséquilibrée, non coordonnée et non durable » 75.

Depuis, rien n’a bougé. La consommation privée pesait 39,8 % du PIB en 2005, elle en pesait toujours 40,0 % en 2024.

À titre de comparaison, toujours en 2024, elle représentait 53 % du PIB dans l’Union et 68 % aux États-Unis. Le 15e plan quinquennal aborde à nouveau cette question, mais s’engage en même temps à libérer les « forces productives de nouvelle qualité », c’est-à-dire à renforcer le modèle fondé sur l’investissement et les exportations. 

L’avertissement lancé par Xi Jinping en 2021 contre le fait « d’éviter de tomber dans le piège de ‘l’assistanat’ qui entretient les paresseux » 76 illustre peut-être mieux la situation de la Chine que d’autres documents officiels. 

Pensez-vous que c’est la conséquence d’une politique et d’une stratégie ?

Oui, mais pas seulement. L’éclatement de la bulle immobilière a fait fondre le patrimoine des ménages à un point tel que les familles chinoises en souffrent encore. Les ventes de voitures sur le marché intérieur ont reculé dix mois d’affilée jusqu’en juillet, pendant que les exportations automobiles bondissaient de près de 90 %. Et avec une dette globale supérieure à 300 % du PIB, Pékin semble chercher d’abord à se désendetter.

Comment expliquez-vous la politique du Parti ? 

Miser sur la consommation suppose d’augmenter les impôts pour financer un État-providence capable de réduire l’épargne de précaution ou bien de s’endetter, et le Parti refuse ces deux options. Or, les exportations nettes sont la seule source de croissance qui n’alourdit pas la dette. 

C’est là que l’argument de Pékin échoue sur le terrain même de Ricardo. 

Ricardo est-il vraiment une lecture de chevet de Xi Jinping ? Au fond, par la doctrine du maximalisme industriel 77, le Parti semble plutôt être en train de casser le commerce mondial…

Oui, la Chine est en train de tuer le système d’ouverture des échanges commerciaux mondiaux. 

L’Union affronte, avec des outils conçus pour un type de conflit totalement différent, un concurrent qui planifie secteur par secteur et agit en quelques jours.

Pascal Lamy

Dans ses Principes 78, Ricardo expliquait qu’un pays meilleur en tout voit cet avantage absorbé par le taux de change et les salaires, si bien que chacun finit par se spécialiser dans ce qu’il fait relativement le mieux. 

La Chine a enrayé ce mécanisme. Le contrôle des capitaux et l’intervention de l’État maintiennent la monnaie sous-évaluée, et un taux d’épargne très élevé bride la consommation. Une croissance de la production qui aurait dû se traduire par des hausses de salaires et davantage d’importations a été orientée vers l’exportation.

Aucun des acteurs clefs du système commercial international n’avait anticipé ce scénario ?

Non. Bâti en 1947 et réformé en 1995, il reposait sur une logique ricardienne. Chaque pays devait se spécialiser, produire et échanger certains biens, et les distorsions se corrigeraient peu à peu, produit par produit, fournisseur par fournisseur.

Le modèle asiatique du « vol d’oies sauvages » 79 semblait le confirmer : le Japon s’est d’abord spécialisé dans le secteur textile, puis la Corée et Taïwan ont pris le relais avant de le transmettre leur expertise et savoir-faire au reste de l’Asie du Sud-Est. Les avantages comparatifs se déplacent, et les pays abandonnent certains secteurs à mesure qu’ils montent en gamme. Personne n’avait imaginé qu’un pays, par sa seule taille, ne laisserait plus rien aux autres.

Or, la Chine a continué à produire des textiles et des jouets, tout en développant sa production dans les secteurs de l’acier, de la chimie, des panneaux solaires, des batteries, des voitures, des machines-outils, des semi-conducteurs et des médicaments. La part du pays dans la valeur ajoutée manufacturière mondiale est passée de 8,5 % en 2004 à 28 % en 2024, tandis que celle de l’Union européenne est passée de 25 % à 17 %. 

Concrètement, qu’est-ce que cela change pour une entreprise européenne ?

Qu’elle ne se bat pas à armes égales et dans des conditions équitables avec ses concurrents chinois, ni sur le marché chinois, ni ailleurs.

Un fabricant européen de machines-outils n’est plus seulement en concurrence avec un fabricant chinois du même secteur qui utilise le même équipement que lui. 

En face, il y a un État doté d’un plan à long terme, une administration locale déterminée à maintenir une entreprise en activité pour protéger les emplois, un système bancaire public résolu à continuer de prêter pour soutenir cette entreprise, quelles que soient les conditions commerciales ou la conjoncture. 

Chez Schumpeter, permettre la « destruction créatrice » envoie un signal utile en matière d’efficacité : la disparition d’une entreprise signale qu’elle a moins bien employé ses ressources que ses concurrents. Mais quand une entreprise survit d’abord grâce à son aptitude à décrocher de l’argent public, ce signal s’éteint, et l’argument économique en faveur de la concurrence libre et non faussée ne vaut plus.

Avez-vous un exemple ?

Le solaire est le plus frappant. En 2007, l’Europe produisait près de 30 % des cellules photovoltaïques mondiales. Aujourd’hui elle n’en produit plus qu’environ 1 %. Elle ne produit plus une seule plaquette de silicium, et il ne reste que quelques usines de polysilicium. Kevin Rudd a bien décrit le raisonnement de Pékin : ces subventions massives sont temporaires et prendront fin une fois les concurrents étrangers éliminés ; les prix pourront alors remonter au niveau qui convient aux producteurs chinois, puisqu’il n’y aura plus d’autres sources d’approvisionnement 80. Le retour à la normale peut prendre très longtemps, car il faut des années, parfois des décennies, pour reconstituer une chaîne d’approvisionnement, et les capitaux, entre-temps, partent se mettre à l’abri.

Pourquoi la défense commerciale traditionnelle ne suffit-elle pas ?

C’est une question intéressante. On pourrait se dire que le problème est simplement la vitesse d’exécution mais qu’on dispose d’un cadre suffisant face à cette situation extraordinaire. C’était d’ailleurs le premier réflexe de la Commission européenne : faire la même chose, mais plus vite.

Personne n’avait imaginé qu’un pays, par sa seule taille, ne laisserait plus rien aux autres.

Pascal Lamy

Elle a ouvert 33 enquêtes de défense commerciale en 2024, un record depuis 2006, puis 32 en 2025, alors que la moyenne historique tourne autour de 12 par an. En un an seulement, le nombre de mesures en vigueur est passé de 199 à 232.

Le vice de fond, c’est que le coût de traitement grimpe à mesure que le nombre de dossiers s’accroît. Un système qui nécessite de nouvelles analyses, de nouvelles enquêtes sur le préjudice et de nouvelles évaluations de causalité pour chaque produit sera toujours désavantagé face à une perturbation affectant l’ensemble d’une chaîne d’approvisionnement.

Ajoutons que les ajustements que produisent ces instruments, disons de l’ordre d’une dizaine de milliards en taillant large, sont hors de proportion avec l’énormité et la vitesse de croissance du déficit

Ces instruments partent aussi du principe que les entreprises cherchent à maximiser leurs profits. Ce postulat ne tient plus ?

Cette hypothèse ne s’applique en effet pas aux entreprises soutenues par l’État chinois, qui fonctionnent selon des objectifs et une stratégie utilitaires plutôt que selon les exigences des actionnaires. Elles peuvent absorber des droits de douane illimités pour protéger leur part de marché plutôt que leur rentabilité, et c’est ce qu’elles font aujourd’hui. 

Que devrait faire la Commission dans ces conditions ? 

Agir sur les volumes. Dans les faits, elle l’a déjà compris : les 16 procédures ouvertes contre la Chine en 2025 reposent toutes sur le constat de distorsions significatives dans l’économie chinoise, et ce constat vaut pour une multitude de produits. 

Plus généralement, que devrait faire l’Europe ? Dans une note qui vient de paraître pour les Instituts Jacques Delors 81 vous parlez d’un plan A et d’un plan B : la négociation, ou bien la mise en place d’un nouveau cadre. 

Les négociations sur le commerce et les investissements, qui ont débuté le 29 juin dernier, couvrent cinq domaines : le rééquilibrage des échanges commerciaux et des investissements, les contrôles à l’exportation, la propriété intellectuelle, la réforme de l’OMC et un mécanisme conjoint de surveillance des flux commerciaux. Le premier test a eu lieu en septembre avec les voitures hybrides : leur nombre est passé de 3 800 par mois en octobre 2024 à 50 000 à partir de juillet 2026, alors qu’elles ne sont soumises qu’à un droit de douane standard de 10 %. La Commission européenne a demandé à Pékin de limiter volontairement ses exportations. 

L’Europe est, je crois, à un tournant dans sa relation avec la Chine : soit Pékin accepte de rééquilibrer les échanges, soit l’Union devra muscler considérablement sa défense commerciale pour protéger son industrie. Il faut donner une vraie chance à la négociation. Mais un plan A n’a de valeur que s’il est adossé à un plan B crédible, car la Chine semble déjà parier sur le fait que l’Europe finira par céder.

Avec un plan B déjà en préparation, que peut-on réellement attendre de ces négociations ?

Peu de choses. Le document exposant la position de Pékin n’offre, à ce jour, aucune concession sur le fond. 

Ce que Pékin peut offrir, ce sont des achats. La Chine a manifesté son intérêt pour des équipements supplémentaires destinés à la production de semi-conducteurs, la seule exportation majeure de l’Europe susceptible d’apporter un peu d’amélioration, mais elle est limitée pour des raisons de sécurité. Le résultat probable sera une offre insuffisante et tardive, dont la mise en œuvre prendra un ou deux ans.

En 2007, l’Europe produisait près de 30 % des cellules photovoltaïques mondiales. Aujourd’hui elle n’en produit plus qu’environ 1 %.

Pascal Lamy

À mes yeux, trois conditions doivent être réunies : une limitation vérifiable des volumes exportés dans les secteurs où un préjudice a été prouvé ; l’inscription de la question du taux de change à l’ordre du jour du Fonds monétaire international et du G20 ; un engagement en matière de capacité de production dans les secteurs mis en avant par Pékin dans sa campagne spéciale de lutte contre l’« involution » 82.

Il reste à afficher le mécanisme qui apportera une solution en cas d’échec du plan A, et ce, dès maintenant.

Sur quel cadre d’équilibre institutionnel repose votre plan B ?

Sur un modèle qui existe déjà : le règlement sur l’acier, entré en vigueur le 1er juillet.

Il a été adopté en huit mois seulement, un record pour Bruxelles. Son objectif affiché est de répondre à la surcapacité mondiale : le volume d’importations exemptées de droits a été réduit d’environ 47 %, et un droit de 50 % frappe tout ce qui dépasse le contingent. C’est ce dont l’Europe a besoin dans tous les secteurs exposés à des chocs structurels comparables.

Comment cela fonctionnerait-il concrètement ?

Le mécanisme repose sur quelques principes. D’abord, sa justification : il s’attaque aux effets néfastes des déséquilibres structurels. Qu’est-ce qui le déclencherait ? Les enquêtes seraient ouvertes à partir de comportements observés à l’échelle de toute une chaîne d’approvisionnement, et non plus ligne tarifaire par ligne tarifaire. Ces comportements sont connus : une hausse continue des importations, des prix inférieurs aux coûts de production établis, des capacités qui dépassent la demande intérieure, un niveau de subventions publiques élevé, et des indices d’intervention pour maintenir la monnaie à un niveau bas. Une fois le volume des importations fixé, tout devient automatique : dès que le contingent est épuisé, le droit hors contingent s’applique, sans nouvelle décision.

Pourquoi un contingent tarifaire plutôt qu’un simple quota ?

La question, au fond, ce sont bien les quantités, mais on passe par un contingent tarifaire : un droit faible jusqu’à un certain volume, un droit élevé au-delà. La raison est juridique, pour rester dans les clous de l’OMC, position européenne constante. Une restriction quantitative pure est contraire à l’article XI du GATT, alors que l’article XXVIII permet de renégocier les droits consolidés, et donc d’instaurer des contingents tarifaires. Les volumes sont répartis pays par pays sur la base des flux historiques, comme lors de la mesudre de sauvegarde sur l’acier de 2018-2019. Cela préserve les parts de marché des fournisseurs qui ont joué le jeu et impose à Pékin un plafond connu à l’avance.

Vous proposez également de passer des « règles d’origine » aux « règles de propriété ». Qu’est-ce que cela impliquerait ?

On généraliserait l’approche dite « melt and pour » 83 : un produit fabriqué avec une matière première chinoise resterait chinois, même si l’usine est au Maroc ou en Hongrie. L’origine serait déterminée par la propriété et la composition, et non par l’étiquette d’origine finale, et les règles d’étiquetage seraient durcies. Cela rejoint les propositions informelles de cinq États membres : il s’agit d’empêcher que des entreprises détenues par des capitaux chinois, installées au Maroc ou en Hongrie et alimentées en matières premières chinoises, servent à contourner le dispositif.

Ces restrictions sont-elles appelées à durer ?

L’ancrage dans le système multilatéral est définitif ; les restrictions européennes ne le sont pas, y compris avec ce nouvel instrument structurel de rééquilibrage. Le règlement pourrait organiser la levée progressive des contingents selon deux voies : un accord négocié sur les capacités ou les volumes, qui servirait de base à l’attribution des contingents, ou un retour constaté à l’équilibre.

Vous insistez sur une dimension politique au moins aussi importante que l’économique : un fonds de solidarité face aux représailles.

Parce que ces représailles viendront si le plan B devait être activé, et qu’elles viseront précisément à paralyser les États membres capables de peser dans une majorité qualifiée.

Un plan A n’a de valeur que s’il est adossé à un plan B crédible, car la Chine semble déjà parier sur le fait que l’Europe finira par céder.

Pascal Lamy

Avant le débat de la Commission en mai, un média chinois a publié une liste de produits ciblés : cosmétiques, boissons alcoolisées, viande et produits de luxe. Il s’agit d’une liste d’exportations en provenance de France, d’Espagne et d’Italie. Ce fonds de solidarité serait intégré au même règlement et financé par les recettes issues des droits de douane sur les importations hors contingent afin d’indemniser les États membres et les secteurs vulnérables. Il se dit que la Commission prépare actuellement un tel mécanisme. En effet, si les coûts ne sont pas répartis à l’avance, la menace sous-jacente au plan A a peu de chances d’être prise au sérieux à Pékin. 

Il faut être conscient de ce que cet outil ne peut pas faire : il ne permettra pas de remporter la bataille des points d’étranglement. Une interdiction des exportations d’hélium ou une restriction des licences pour les minerais critiques pourrait paralyser les chaînes de production européennes en quelques semaines, et même une modification des règles commerciales de l’Union n’y changerait rien à court terme. Cet outil est plus limité et plus réalisable : il est conçu pour donner aux négociateurs européens un levier supplémentaire en leur offrant une solution de repli dans le cadre des négociations actuellement en cours avec la Chine.

Cinq États membres invoquent la sécurité nationale pour justifier ces protections. Pourquoi refusez-vous cette voie ?

Parce que l’Union renierait ses propres principes en s’alignant sur une interprétation américaine qu’elle conteste et qui consiste à invoquer la sécurité nationale à tout bout de champ.

L’Union européenne a déposé une plainte contre les États-Unis lorsque Washington a invoqué la sécurité nationale pour justifier les droits de douane sur l’acier et l’aluminium en 2018. Elle a toujours soutenu à Genève que l’article XXI ne relève pas de la seule appréciation de chaque État, et elle a fait valoir à plusieurs reprises que cet article devait être examiné par le mécanisme de règlement des différends. Invoquer cette exception face à la surcapacité reviendrait à placer l’Europe du côté de l’interprétation contre laquelle elle se bat depuis près d’une décennie. 

Quelle voie juridique privilégier alors ?

Le véritable objectif est de renégocier l’accord tarifaire de 1995, et le GATT le précise clairement : l’article XXVIII autorise l’augmentation des droits de douane consolidés si une compensation est versée aux principaux fournisseurs. La Commission y a eu recours pour l’acier en octobre 2025 et la compensation a pris la forme de contingents à chaque pays plutôt que d’un contentieux.

Et qu’en est-il de la monnaie ? Vous avez évoqué cet écart. Est-il vraiment possible d’en faire un problème de politique commerciale ?

Cela peut être traité exactement de la même manière, comme un comportement mesurable, et non comme un résultat. Gopinath, Gourinchas et Rey ont raison de dire que c’est une erreur de faire du taux de change du renminbi une condition de tout accord, car le taux de change reflète l’ensemble de la politique économique chinoise, fondée sur les réserves, et « lorsque l’on fait pression pour une réforme du taux de change, on crée un conflit » 84.

Cependant, une intervention visant à empêcher l’appréciation de la monnaie est une mesure quantifiable pouvant faire l’objet d’un rapport, notamment par l’intermédiaire des banques d’État. La Chine a d’ailleurs continué à acheter des devises étrangères en 2025. Cela peut donc servir de déclencheur au système, le taux de change réel constituant le critère de levée des mesures lors de la phase suivante. 

Par où commencer ?

Le Conseil de l’Union européenne devrait d’abord exercer les pouvoirs qui lui sont conférés par l’article 219 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne — qui n’a jamais été utilisé — pour élaborer des orientations générales en matière de politique de change vis-à-vis de pays tiers. L’Europe doit ensuite informer le Fonds monétaire international et le G20 de cette position. L’Europe ne peut pas demander aux autres de débattre de la question monétaire si elle n’est pas prête à le faire elle-même.

Le dernier élément de votre proposition, et peut-être le plus marquant, est la condition de levée à définir à l’avance. Pourquoi est-ce si important ?

Un repère raisonnable serait le suivant : le retour de l’excédent industriel de la Chine à environ un dixième des importations de marchandises du reste du monde, soit le niveau qu’il atteignait avant l’effondrement du marché immobilier.

Les critères de sortie exigent des changements vérifiables dans les données, et non pas simplement une série de déclarations d’intention. Les publier à l’avance, c’est ce qu’un joueur respectueux des règles ferait lorsqu’il exerce un pouvoir qui lui est conféré par ces mêmes règles.

Il explique à ses partenaires ce qu’il fait, pourquoi et quand il s’arrêtera.

Le règlement sur l’acier prévoit une date de révision ; l’instrument proposé ici doit, lui, avoir un objectif chiffré.

Vingt-cinq ans après, quelles leçons peut-on tirer quant à l’avenir du système lui-même ?

L’Europe est actuellement le plus grand marché unique doté d’un fort pouvoir d’achat et qui reste ouvert aux produits chinois. Pékin a donc besoin de cet accès, et c’est pourquoi il répond par des menaces plutôt que par des propositions. L’Europe est également la plus grande économie encore attachée à un système commercial fondé sur des règles, c’est pourquoi d’autres pays comme le Japon, la Corée du Sud ou le Canada regardent de si près la manière dont elle gère cette crise et pourquoi l’approche est aussi importante que l’objectif. 

Les architectes de l’accord de 1995 étaient convaincus que l’ajustement se ferait de lui-même : si un pays surproduisait, les prix, les salaires et la valeur de sa monnaie augmenteraient jusqu’à ce qu’il réduise sa production. Ce mécanisme ne fonctionne pas pour la première puissance manufacturière mondiale car les règles n’ont pas été écrites pour un membre capable de le neutraliser.

L’Europe doit utiliser les mesures existantes au sein du système avec prudence et transparence, et élaborer les réglementations manquantes avec ceux qui sont disposés à les accepter, plutôt que d’attendre que la situation évolue ou que d’autres formulent les nouvelles règles. Elle doit aussi améliorer sa compétitivité, à commencer par l’achèvement fissa de l’intégration de son marché intérieur là où subsistent des trous dans la raquette en finance, en énergie et en connectivité. Nous y travaillons avec Enrico Letta à la Fondation Jacques Delors Friends of Europe et notre campagne « One Europe, One Market for all ».

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