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19.08.2026 à 15:34

Patrimoine : faut-il faire contribuer ceux qui exploitent son image ?

Cécile Anger, Docteur en droit des marques culturelles, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Dans un contexte de baisse des financements publics, les utilisateurs commerciaux du patrimoine peuvent-ils en devenir les contributeurs ?
Texte intégral (2476 mots)
Façade du Palais Garnier, à Paris, revêtue d’une publicité de la marque Chanel, dont les recettes ont financé la restauration de l’édifice. ATHEM

Alors que la Cour des comptes alerte sur l’ampleur des besoins en matière de financement du patrimoine, l’image des biens culturels pourrait-elle devenir une ressource économique au service de leur conservation ?


Dans un rapport publié le 16 juin dernier, la Cour des comptes se penche sur les grands chantiers patrimoniaux du ministère de la culture conduits ces dix dernières années. Elle souligne le coût élevé de ces opérations, souvent revu à la hausse, et le nombre croissant de rénovations à conduire d’ici à 2035, qu’il s’agisse de restaurations ou de mises aux normes environnementales et sécuritaires.

Mais le constat ne s’arrête pas là : les magistrats de la rue Cambon alertent sur le financement de ces chantiers. Cette hausse des besoins de rénovation du patrimoine soulève « des inquiétudes sérieuses quant à sa soutenabilité financière ». La Cour mentionne un « effet de ciseau » entre, d’une part, l’augmentation des chantiers et, d’autre part, « des financements publics en attrition ».

Des recettes issues de partenariats avec des acteurs privés

Face à la contraction des financements publics, les opérateurs culturels diversifient leurs ressources : billetterie, mécénat, locations d’espaces, partenariats internationaux ou encore recettes publicitaires liées aux chantiers de restauration. Le partenariat avec le Louvre Abou Dhabi en constitue un exemple emblématique, ayant permis de « financer pour plus d’un milliard d’euros d’investissements au profit du patrimoine français », même si la Cour rappelle que cet accord arrive à échéance.

Les publicités apposées sur les bâches de chantier constituent également une source de financement, comme l’ont illustré les travaux de l’Opéra national de Paris.

Le droit sur l’image des domaines nationaux : un nouvel outil de financement du patrimoine

Moins connu, un autre mécanisme visant lui aussi des recettes de nature publicitaire a vu le jour il y a quelques années.

Il y a dix ans, la loi relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine (loi LCAP) a instauré une disposition venant encadrer les conditions d’utilisation commerciale de l’image de certains biens culturels. Dans ce cadre, le monument ne sert pas de support à la publicité, il en devient le sujet.

L’article L. 621-42 du Code du patrimoine prévoit que l’utilisation à des fins commerciales de l’image des domaines nationaux est soumise à autorisation préalable du gestionnaire, cette dernière pouvant être assortie de conditions financières. L’objectif était à la fois de protéger l’image de ces domaines et de la valoriser sur le plan économique.

Quels sont ces domaines nationaux ? Il s’agit d’ensembles immobiliers appartenant, au moins en partie, à l’État et présentant « un lien exceptionnel avec l’histoire de la nation ». Sont donc exclus les biens mobiliers (peintures, sculptures, dessins…) ainsi que les biens n’appartenant pas, même partiellement, à l’État, qu’ils relèvent de propriétaires privés (comme le château de Chenonceau) ou d’autres personnes publiques (comme la tour Eiffel ou le Palais des papes).

Un cadre limité aux seuls domaines nationaux

Il s’agit d’un cercle restreint de bénéficiaires. Aujourd’hui, 21 monuments disposent de ce statut à part, dont la liste comprend notamment le palais de l’Élysée, les châteaux de Versailles et de Chambord et le musée du Louvre. D’autres acteurs culturels pourraient, eux aussi, souhaiter rejoindre ce cercle.

Les usages commerciaux de l’image du patrimoine sont nombreux et la possibilité d’associer les utilisateurs à son entretien séduirait assurément un nombre important de gestionnaires culturels, en charge de mettre en œuvre l’obligation de conservation des biens dont ils ont la garde.

Le Palais des papes à Avignon, dans le Vaucluse, n’appartenant pas au moins en partie à l’État, ne peut disposer du statut de domaine national. Avignon Tourisme

Une extension au profit d’autres biens culturels ?

Le périmètre des bénéficiaires fait débat depuis l’adoption de la loi LCAP. Dès les discussions parlementaires de 2016, puis dans une question au gouvernement, le sénateur Les Républicains (LR) Louis-Jean de Nicolaÿ proposait d’étendre le dispositif à l’ensemble des monuments historiques, estimant légitime que les propriétaires qui investissent dans leur restauration puissent bénéficier des recettes commerciales générées par leur image.

En 2019, la Cour des comptes relevait déjà cette limite dans un rapport consacré à la valorisation des marques culturelles . Prenant l’exemple du musée d’Orsay, elle suggérait d’étudier « la création d’un régime juridique ad hoc pour les musées les plus importants », notamment les 41 musées nationaux, dont seuls certains bénéficient aujourd’hui du statut de domaine national.

Tout comme le Palais des papes à Avignon, le château de Chenonceau (Indre-et-Loire) ne peut disposer du statut de domaine national. Château de Chenonceau

Une approche plus large en Grèce et en Italie

La France n’est pas isolée dans ces réflexions. D’autres États européens – en particulier ceux disposant d’un riche patrimoine culturel et d’une économie en grande partie fondée sur le tourisme – ont adopté des mesures similaires. Certains ont choisi de retenir un périmètre plus large. La Grèce et l’Italie ont visé les biens culturels dans leur ensemble, comprenant ainsi les biens mobiliers et immobiliers.

L’Italie en offre une illustration avec le contentieux ayant opposé la Galleria dell’Accademia de Venise à l’entreprise Ravensburger à propos de l’utilisation commerciale de l’Homme de Vitruve.

Puzzles composés de l’image de l’Homme de Vitruve (Léonard de Vinci, vers 1490, dessin à la plume, encre et lavis), Ravensburger. Ravensburger

Une atteinte acceptable au domaine public ?

Que signifierait une telle extension si elle devait advenir en France ? Elle permettrait à davantage de gestionnaires de transformer les utilisateurs commerciaux de l’image du patrimoine en contributeurs à sa conservation. La philosophie derrière cette logique est louable, mais il convient de tenir compte des conséquences éventuelles d’une telle ouverture.

En principe, lorsqu’une œuvre de l’esprit entre dans le domaine public, chacun peut librement la reproduire, y compris à des fins commerciales. Soumettre certains usages à une approbation préalable et au versement d’une redevance vient en quelque sorte faire renaître un droit sur le bien, au bénéfice des gestionnaires culturels.

Cette restriction ne viserait toutefois que les usages commerciaux. Les utilisations à des fins d’information, d’enseignement, de création artistique ou de recherche demeureraient libres, conformément aux exceptions prévues à l’alinéa 3 de l’article L. 621-42 du Code du patrimoine. Le débat se concentre ainsi sur les acteurs économiques qui retirent un bénéfice commercial de l’image du patrimoine sans participer directement à son financement, situation que les économistes qualifient de « passager clandestin ».

La figure du « passager clandestin »

Cette notion, développée par les économistes, désigne la situation dans laquelle un acteur bénéficie d’une ressource sans en supporter le coût, ou du moins sans en payer le juste prix.

Dans le secteur culturel, le « passager clandestin » (free rider) peut être l’entreprise qui exploite commercialement l’image d’un monument sans contribuer à sa conservation, alors même que celle-ci repose principalement sur des financements publics correspondant in fine à l’impôt collecté auprès des contribuables.

La question est alors la suivante : peut-on faire partager la charge de conservation du patrimoine avec ceux qui tirent profit de son image ?

Dans un rapport du Conseil d’analyse économique de 2011 consacré à la valorisation du patrimoine culturel français, Françoise Benhamou et David Thesmar identifiaient déjà une forme de « passager clandestin » : les acteurs du tourisme – hôtels, restaurants ou boutiques de souvenirs – qui bénéficient de la présence de sites patrimoniaux et des retombées économiques qu’ils génèrent, sans toujours contribuer à leur entretien. Ils soulignaient ainsi que « l’investissement dans l’entretien du patrimoine est insuffisant ou laissé à la charge du contribuable » et proposaient de « faire payer le patrimoine au juste prix par ceux qui en bénéficient financièrement ».

Si la « cible » n’est pas la même, la logique du droit sur l’image est similaire : inviter les acteurs économiques utilisant l’image du patrimoine à des fins commerciales à soutenir la préservation de ce dernier.

Plus qu’un nouvel impôt, ce mécanisme poursuivrait une autre ambition : transformer et convertir les utilisateurs commerciaux du patrimoine en contributeurs de ce dernier. À l’heure où les besoins de financement ne cessent de croître, cette idée mérite peut-être d’être reposée.

The Conversation

Cécile Anger ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.08.2026 à 13:11

Le naturisme, laboratoire des tensions touristiques : comment cohabiter entre vacanciers ?

Élodie Manthé, Maître de Conférences en Sciences de gestion, Université Savoie Mont Blanc

Quand les « textiles » côtoient les naturistes, l’art de vivre ensemble en vacances se voit réinterrogé.
Texte intégral (1707 mots)
À Fouesnant (Finistère), sur les dunes de Mousterlin. Wikimédia/Olybrius, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À Euronat, dans le Médoc, le plus grand centre naturiste d’Europe, il arrive que l’on croise des gens habillés, que l’on surnomme des « textiles ».

  • Une telle cohabitation change totalement la nature de l’expérience et peut provoquer un léger malaise, autant chez les naturistes que chez les « textiles », car chacun se sent observé.

  • Pour les lieux qui accueillent des touristes, un effort de communication et un ajustement des espaces s’avèrent nécessaire afin que tout le monde puisse profiter de ses vacances.


Imaginez un endroit où l’on vient depuis cinquante ans pour se libérer des contraintes sociales. Où la nudité n’est pas une provocation, mais une philosophie, celle du respect de soi, des autres et de la nature. Bienvenue à Euronat, le plus grand centre naturiste d’Europe, situé sur la côte atlantique française. Ici, pas de vêtements pour cacher ou révéler les inégalités sociales, pas de jugements sur les corps.

Pourtant, depuis quelques années, un nouveau phénomène bouscule cette utopie avec l’arrivée de touristes « textiles », c’est-à-dire de vacanciers qui n’adoptent pas la nudité comme tenue de vacances. Et avec eux, une question cruciale émerge : comment concilier l’identité historique d’un lieu avec l’ouverture à une clientèle plus diverse ?

Cette situation n’est pas propre au naturisme. Elle résonne avec bien d’autres destinations, où des publics aux attentes radicalement différentes doivent cohabiter, au risque de modifier l’image de la destination.

Et si un camping naturiste nous offrait une leçon sur l’art de vivre ensemble en vacances ?

Le naturisme, une philosophie en action

Le naturisme n’est pas qu’une question de vêtements ou d’absence de vêtements. C’est une révolution sociale miniature. Dès le XIXᵉ siècle, des penseurs, comme Heinrich Pudor en Allemagne, ou des mouvements, comme le Lebensreform, ont défendu l’idée que la nudité était un retour à l’authenticité, une libération des carcans de la société industrielle. Le naturisme fait de la (re)connexion à la nature une priorité.

Pour les habitués, c’est une expérience libératrice. Mais quand des touristes textiles débarquent, la magie peut s’effriter. Pourquoi ? Parce que le regard change tout.

Quand le regard des autres façonne nos vacances

En 1990, le sociologue John Urry a théorisé le « tourist gaze » (« regard touristique »), c’est-à-dire l’idée que les touristes ne se contentent pas de visiter un lieu, ils l’interprètent à travers leur regard. Plus tard, des chercheurs, comme la chercheuse israélienne en anthropologie Darya Maoz, ont montré que ce regard était réciproque puisque les locaux observent les touristes, et les touristes s’observent entre eux.

À Euronat (Gironde), cette dynamique prend une dimension particulière. Les naturistes peuvent avoir l’impression d’être observés comme des curiosités par les touristes « textiles ». À l’inverse, ces derniers peuvent se sentir mal à l’aise, ne sachant où poser les yeux ou, au contraire, être fascinés par cette liberté nouvelle.

Ce phénomène, appelé « intra-tourist gaze » (c’est-à-dire le regard que les touristes portent sur les autres touristes), n’est pas anodin, il est comme un miroir tendu.

Pour les naturistes, le corps, habituellement libéré, redevient soudain l’objet d’un examen minutieux. Pour les touristes « textiles », la nudité des autres peut provoquer une dissonance cognitive :

« Est-ce que je dois me déshabiller ? Est-ce que je suis à ma place ici ? »

Les résultats d’une étude menée sur des commentaires de clients d’Euronat montrent que des tensions peuvent émerger. D’un côté, certains naturistes estiment que la présence de « textiles » dénature l’esprit du lieu :

« En tant que couple naturiste, nous venons à Euronat pour passer nos vacances nus, mais comme la majorité des visiteurs se promènent habillés, on a l’impression d’être dans un zoo, et on nous regarde comme si c’était nous qui étions bizarres. »
– R96, septembre 2019.

De l’autre, des vacanciers « textiles » se sentent exclus ou jugés :

« L’établissement dispose de trois piscines extérieures et de deux piscines intérieures ; je pense donc qu’ils pourraient au moins prévoir un espace réservé aux personnes qui ne souhaitent pas se mettre nues en présence d’inconnus. La seule raison que je vois pour obliger les gens à se mettre nus, c’est pour que les autres naturistes se sentent à l’aise, mais c’est justement pour cette même raison que nous ne voulions pas nous déshabiller dans la piscine. »
– R86, juillet 2019.

Cette tension peut conduire à dégrader l’image de la destination qui doit trouver un équilibre entre fidélité à son identité et ouverture à de nouveaux publics.

Euronat, un cas d’école qui ressemble à bien d’autres destinations

Ce qui se passe à Euronat n’est qu’un exemple parmi d’autres de conflits d’usage en tourisme. Partout dans le monde, des destinations doivent gérer des publics aux attentes opposées.

Un village « authentique » envahi par des excursionnistes qui ne font que passer doit préserver son âme tout en accueillant ces visiteurs éphémères. Un resort prisé par des jeunes couples en lune de miel qui doivent cohabiter avec des familles en vacances scolaires doit aussi gérer cette variété de publics.

Dans tous ces cas, le problème n’est pas la diversité, mais son encadrement. Sans règles claires, sans communication adaptée, les tensions montent. À Euronat, certains visiteurs regrettent l’époque où tout le monde était nu. D’autres, au contraire, apprécient cette mixité, qui permet de découvrir le naturisme en douceur. Qui a raison ? Ni les uns ni les autres. La vérité est que la destination doit évoluer sans se renier.

Comment faire cohabiter des mondes différents ?

Alors, comment concilier préservation de l’identité et ouverture à la diversité ? Voici quelques pistes inspirées des recherches en tourisme ou des pratiques déjà adoptées par certaines destinations.

Créer des espaces dédiés peut être une solution efficace. À Euronat, comme dans d’autres lieux naturistes, des zones 100 % naturistes comme les piscines ou les plages sont dédiés à ceux qui veulent vivre pleinement l’expérience. Cette segmentation spatiale permet à chacun de trouver sa place, sans imposer ses normes aux autres. Une approche déjà utilisée avec succès dans d’autres destinations, comme les plages naturistes en Croatie ou en Espagne.

Éduquer et informer est également essentiel. Beaucoup de tensions viennent de malentendus. Des ateliers d’introduction au naturisme, des panneaux explicatifs ou des guides de bonnes pratiques pourraient aider à démystifier cette philosophie et à faciliter la cohabitation.

Raconter une histoire commune est une autre piste. Toute destination peut avoir une identité forte. Pour la préserver, il faut la mettre en avant à travers le marketing, les animations, les récits des visiteurs. Organiser des événements qui célèbrent les valeurs du lieu comme des ateliers sur le respect de l’environnement ou des discussions peut aussi renforcer ce sentiment d’appartenance.

Tous mis à nu ?

Si selon Sartre, « l’enfer, c’est les autres », d’après le sociologue Jean-Didier Urbain, « le touriste, c’est toujours l’autre ». Dans un monde où les voyages se démocratisent et où les destinations accueillent des publics toujours plus variés, il devient inévitable d’être confronté à des groupes aux pratiques, valeurs et attentes différentes. Que l’on soit naturiste, « textile », voyageur de luxe ou routard (backpacker), chacun porte un regard sur les autres et subit le leur.

Pour que les destinations maîtrisent leur image et garantissent des séjours de qualité, il est essentiel de prendre conscience de ces regards croisés et de veiller à leur alignement. C’est dans cette harmonie des perspectives que réside la pérennité des lieux et le plaisir de tous.

The Conversation

Élodie Manthé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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12.08.2026 à 12:35

Pourquoi la nouvelle « Petite Maison dans la prairie » est déjà une série politique

Hilary Emmett, Associate Professor in American Studies, School of Politics, Philosophy and Area Studies, University of East Anglia

Thomas Ruys Smith, Professor of Literature and Culture, University of East Anglia

Depuis près d’un siècle, « la Petite Maison dans la prairie » façonne l’imaginaire de la conquête de l’Ouest. La version de Netflix ravive les débats sur le racisme, le récit national et la mémoire de la colonisation aux États-Unis.
Texte intégral (1937 mots)
De gauche à droite : Warren Christie dans le rôle de John Edwards, Alice Halsey dans celui de Laura Ingalls, Skywalker Hughes dans celui de Mary Ingalls, Luke Bracey dans celui de Charles Ingalls et Crosby Fitzgerald dans celui de Caroline Ingalls, dans la nouvelle adaptation de *la Petite Maison dans la prairie* (Netflix). Eric Zachanowich/Netflix

À première vue, la nouvelle Petite Maison dans la prairie, série diffusée sur Netflix, promet une fresque familiale pleine de nostalgie. En réalité, elle remet sur le devant de la scène les tensions qui traversent aujourd’hui la société états-unienne autour de son passé et de son identité.


Il est temps de ressortir les robes à carreaux : Netflix s’apprête à dévoiler une nouvelle adaptation des célèbres récits de la frontière américaine de Laura Ingalls Wilder. La série revisite la Petite Maison dans la prairie (1935), le plus connu de ses ouvrages.

Depuis près d’un siècle, les récits romancés que Wilder a tirés de son enfance sur la frontière américaine des années 1870 et 1880 occupent une place à part dans la culture des États-Unis. Ses emblématiques livres pour enfants – huit volumes publiés entre 1932 et 1943 – ont rapidement conquis un lectorat international. Ensemble, ils se sont vendus à plus de 73 millions d’exemplaires et ont profondément façonné l’image populaire de l’Amérique pionnière.

L’adaptation télévisée tout aussi emblématique du réalisateur américain Michael Landon n’a jamais quitté les grilles de rediffusion depuis sa première diffusion, de 1974 à 1983. Pendant la pandémie de Covid-19, elle a connu un spectaculaire regain de popularité qui ne s’est toujours pas démenti : pour la seule année 2024, la série a cumulé 13,3 milliards de minutes de visionnage en streaming.

Mais comment une nouvelle génération de spectateurs accueillera-t-elle la famille Ingalls et son expérience de la vie dans une Amérique encore en pleine construction ?

Au-delà de ces excellents chiffres en streaming, plusieurs signes laissent penser que le moment est propice à une relecture de la vie dans les Grandes Plaines. Que ce soit dans les années 1930 ou dans les années 1970, la Petite Maison dans la prairie a toujours prospéré en période de crise et de bouleversements. Il est d’ailleurs frappant de constater que l’adaptation de Michael Landon a été lancée juste après le choc pétrolier de 1973. Les traumatismes liés au pétrole semblent curieusement raviver la nostalgie de l’époque où l’on se déplaçait à cheval.

Dans les périodes de souffrance collective, l’univers de Laura Ingalls Wilder offre une vision de la simplicité qui apparaît comme un antidote aux turbulences du monde moderne. Pour certains, il a même servi de mode d’emploi pour vivre les confinements liés au Covid. Son talent pour transformer les privations de la vie rurale en un cocon chaleureux trouve également un écho dans notre fascination actuelle pour les tradwives, les momfluencers, les adeptes de l’autosuffisance ou encore l’esthétique cottagecore.

La véritable histoire de la Petite Maison dans la prairie

La véritable histoire de Laura Ingalls Wilder et de sa famille, au fil de leur périple à travers le Minnesota, le Kansas et le Dakota du Sud, est loin d’être aussi simple et idyllique. Ils ont connu de profondes difficultés : la pauvreté, la maladie et même des périodes où ils ont frôlé la famine.

En outre, les représentations déshumanisantes du peuple osage dans les romans passent sous silence le déplacement violent des peuples autochtones auquel ont participé la famille de Wilder et les autres « pionniers ». Elles perpétuent les stéréotypes racistes qui ont servi à justifier cette dépossession.

La vie de Laura Ingalls Wilder dans le Missouri n’avait d’ailleurs rien de romantique non plus : elle continua à vivre dans des conditions difficiles jusqu’à la publication de la Petite Maison dans les grands bois, premier volume de la série, à l’âge de 65 ans, comme le raconte cet article du New Yorker consacré à la vie de Wilder dans le Missouri.

Même alors, le succès de Laura Ingalls Wilder n’a rien eu d’un heureux hasard. Son unique enfant, Rose Wilder Lane, était parvenue à échapper à la vie agricole dans le Missouri pour devenir l’une des journalistes indépendantes les mieux rémunérées des États-Unis. Elle publiait dans les plus grands magazines de son époque et écrivait des biographies parfois controversées de personnalités telles que Herbert Hoover (président des États-Unis de 1929 à 1933, ndlr) ou Charlie Chaplin. C’est Rose qui a encouragé sa mère à transformer ses souvenirs d’enfance en romans. Les deux femmes ont ensuite étroitement collaboré à l’écriture de la série de livres.

Mais Rose n’a pas seulement apporté au duo mère-fille son réseau littéraire et son expérience du monde de l’édition : elle y a aussi apporté ses convictions politiques.

Rose fut l’une des figures de proue des débuts du mouvement libertarien aux États-Unis. Avec Ayn Rand et Isabel Paterson, elle fut qualifiée par William F. Buckley de l’une des « trois furies » du libertarianisme. Sous son influence, les souvenirs d’enfance de Laura furent remodelés en récits exaltant la résilience, l’ingéniosité et l’autonomie américaines, en accord avec ses propres convictions politiques.

Le résultat a consacré une vision de la Frontière – et, par extension, de l’Amérique – comme un espace de liberté exceptionnelle… mais réservée aux colons blancs. Les critiques suscitées par la représentation des personnages autochtones et noirs dans l’œuvre de Wilder n’ont cessé de s’intensifier au fil des décennies. En 2018, cette contestation a conduit l’American Library Association à retirer le nom de Laura Ingalls Wilder de son prestigieux prix de littérature jeunesse.

La Petite Maison dans la prairie a donc toujours été, explicitement comme implicitement, une œuvre politique. L’adaptation télévisée de Michael Landon s’est inscrite dans cette tradition, même si sa vision de la vie dans les Grandes Plaines aurait sans doute déplu à Rose Wilder Lane.

Si sa représentation nostalgique de la conquête de l’Ouest restait fidèle à l’imaginaire des Wilder, la série abordait aussi des questions de société très présentes dans les années 1970, notamment le racisme et les violences sexuelles. Ces héritages contradictoires sont réapparus au grand jour lorsque Netflix a annoncé une nouvelle adaptation en janvier 2025.

La commentatrice politique américaine et personnalité des médias Megyn Kelly a aussitôt écrit sur X : « Netflix, si vous transformez la Petite Maison dans la prairie en série “woke”, je ferai de son échec ma mission personnelle. »

Melissa Gilbert, qui incarnait Laura Ingalls dans la série des années 1970, n’a pas tardé à répliquer. Elle a invité Megyn Kelly à « revoir la série originale. Il n’y avait pas grand-chose de plus “woke” à la télévision que ce que nous faisions ».

La Petite Maison dans la prairie au cœur des guerres culturelles

La nouvelle adaptation de Netflix devra trouver sa propre place dans les guerres culturelles qui traversent aujourd’hui les États-Unis.

Son casting multiethnique témoigne d’une volonté manifeste de répondre aux critiques visant le racisme des ouvrages originaux. Dans sa communication autour de la série, Netflix insiste notamment sur le fait d’avoir fait appel à un conseiller culturel osage et d’avoir travaillé en concertation avec la nation osage. La série introduit également une famille autochtone de colons, en écho à l’Indian Homestead Act de 1875, qui offrait aux autochtones la possibilité de s’installer sur des terres agricoles appartenant au « domaine public ».

Dans les faits, cependant, accéder à ces terres avait un coût considérable : les Autochtones devaient renoncer à leur appartenance tribale ainsi qu’à leur conception profondément ancrée de la propriété collective des terres. En conséquence, des familles comme celle représentée dans la série auraient été très rares à l’époque. Elles étaient bien plus susceptibles d’être expulsées de leurs propres terres que d’en obtenir de nouvelles.

Dans le même temps, l’esthétique baignée de soleil et résolument prairie chic de la ville d’Independence séduira sans doute les amateurs d’images « instagrammables » célébrant la beauté et la grandeur des paysages américains. La bande-annonce s’attarde sur d’immenses étendues d’herbes dorées et verdoyantes, où des enfants en tablier jouent dans un décor soigneusement composé.

Si l’on en juge par ces premiers indices, la série semble donc vouloir séduire ces deux publics aux attentes opposées. Ces tensions intrinsèques font d’ailleurs d’une nouvelle adaptation des récits de Laura Ingalls Wilder une manière particulièrement appropriée de célébrer le 250ᵉ anniversaire des États-Unis.

Rares sont les œuvres qui incarnent à ce point le récit national américain. Pour le meilleur comme pour le pire, la Petite Maison dans la prairie raconte l’histoire de l’Amérique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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