26.08.2026 à 15:27
Bertrand Bessagnet, Director of Research, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Arineh Cholakian, Modelisation atmosphérique, chimie de l'atmosphère, Sorbonne Université
Guillaume Siour, Ingénieur de Recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Laurent Menut, Chercheur CNRS en physique de l'atmosphère, Sorbonne Université
Romain Pennel, Ingénieur de recherche en calcul scientifique, École polytechnique
Sylvain Mailler, Chercheur en modélisation de la qualité de l'air, École Nationale des Ponts et Chaussées (ENPC)
L’ESSENTIEL
Les vagues de fortes chaleurs sont propices à la formation des pics de pollution à l’ozone.
Lors de la canicule d’août 2003, les niveaux atteints avaient été spectaculaires.
L’instauration, depuis plus de vingt ans, de politiques de lutte contre la pollution atmosphérique a permis d’éviter le pire lors des vagues de chaleur européennes du printemps et de l’été 2026.
La canicule de juin 2026 a frappé l’Europe avec une intensité remarquable. Températures dépassant les 35 à 40 °C le jour, restant élevées la nuit, ciel dégagé, atmosphère stagnante, tous les ingrédients étaient réunis pour produire un épisode majeur de pollution à l’ozone aux conséquences néfastes pour la santé humaine et celle des écosystèmes.
Pourtant, contrairement à la canicule historique d’août 2003, cette pollution à l’ozone n’a pas atteint les niveaux extrêmes du passé. Ce constat n’est pas dû au hasard : il est le résultat direct de vingt années de politiques de réduction des émissions de polluants atmosphériques, qui ont profondément transformé la chimie de l’atmosphère européenne.
Pour comprendre cette évolution, il faut revenir sur ce qu’est la pollution à l’ozone. L’ozone dont il est question ici est troposphérique. Il est parfois appelé « mauvais ozone » pour le distinguer de l’ozone stratosphérique, qui forme, de 15 kilomètres à 35 kilomètres d’altitude, la couche d’ozone qui nous protège des ultraviolets (UV) du soleil.
Le mauvais ozone, lui, apparaît dans la basse atmosphère que nous respirons. Il se forme lors de forts ensoleillements à partir de composés dits « précurseurs d’ozone » : les oxydes d’azote issus du trafic routier, de la combustion industrielle ou des feux, et les composés organiques volatils émis notamment par les véhicules et les solvants. C’est pour cela qu’il est particulièrement scruté lors des canicules.
À lire aussi : Les paradoxes de l’ozone, à la fois protecteur, polluant et gaz à effet de serre
En Europe et particulièrement en France, la pollution à l’ozone est étudiée notamment avec le modèle CHIMERE, qui permet la réalisation de simulations et de prévisions. C’est lui qui nous a permis de comprendre l’ampleur de l’évolution entre 2003 et 2026.
Pour saisir le chemin parcouru, il faut commencer par mieux comprendre le point de départ : la canicule d’août 2003 reste l’un des événements atmosphériques les plus marquants en Europe. Les conditions météorologiques étaient également exceptionnellement favorables à la formation d’ozone.
À cette époque, les émissions de dioxyde d’azote et de composés organiques volatils (COV) à l’origine du mauvais ozone étaient très élevées, en particulier celles issues du transport, de l’industrie et des solvants. Le résultat fut spectaculaire : des concentrations d’ozone dépassant 180 microgrammes par mètre cube (µg/m3) sur de vastes régions, et même 240 µg/m3 dans certaines zones françaises, comme le rappelle l’étude réalisée par le climatologue Robert Vautard et ses collaborateurs.
Ces seuils européens de 180 µg/m3 (information) et 240 µg/m3 (alerte) pour l’ozone ont été définis dans la directive européenne « qualité de l’air » 2024/2881, à partir d’analyses toxicologiques et épidémiologiques montrant qu’une exposition de courte durée au‑delà de ces niveaux entraîne des effets respiratoires mesurables, d’abord pour les groupes sensibles puis pour l’ensemble de la population.
Cet épisode a ainsi servi de déclencheur politique. Il a mis en lumière la nécessité de réduire les émissions de précurseurs de l’ozone, et a contribué à l’adoption de normes plus strictes au niveau européen.
Depuis 2003, l’Europe a engagé une réduction massive des émissions de précurseurs d’ozone. Les émissions de dioxyde d’azote (NOx) ont chuté de plus de 50 %, celles des composés organiques volatils (COV) ont également fortement diminué. Les sources les plus polluantes ont été régulées avec notamment le renforcement des normes, passant d’Euro IV à Euro VI pour les véhicules, l’utilisation moindre du charbon dans la production électrique, la mise en place de zones à faibles émissions (ZFE) dans les grands centres urbains et la mise en place de nombreuses réglementations dans l’industrie.
Ces mesures ont profondément modifié la chimie de l’atmosphère. Même si les canicules sont désormais plus fréquentes et plus intenses en raison du changement climatique, elles ne produisent plus lors des pics les mêmes niveaux d’ozone qu’au début des années 2000.
Pour prendre la mesure de ces évolutions vertueuses, les travaux de modélisation numériques sont utiles. On peut modifier virtuellement la météorologie ou les émissions, mais également un autre paramètre important : les conditions aux frontières du territoire, ou « conditions limites », que l’on étudie.
Une condition limite dans un modèle de qualité de l’air à domaine limité, c’est simplement l’air qui arrive depuis l’extérieur du domaine et que le modèle doit connaître pour pouvoir calculer correctement ce qui se passe à l’intérieur. Ici, afin de mesurer l’impact réel des politiques européennes de réduction des émissions, le modèle CHIMERE a été utilisé pour simuler la canicule de juin 2026 dans trois configurations utilisant les mêmes conditions météorologiques que celles de juin 2026 :
la situation réelle, avec les émissions (dans les faits, les plus récentes publiées) et les conditions aux frontières européennes réelles de juin 2026 ;
la simulation avec les émissions de juin 2003 et les conditions aux frontières européennes typique de juin 2003 ;
la simulation avec les émissions de juin 2003 et les conditions aux frontières européennes réelles de juin 2026.
Cette approche permet de répondre à une question simple mais essentielle : que se serait-il passé si l’Europe n’avait pas réduit ses émissions d’origine humaine depuis 2003 ?
Les résultats sont sans appel : l’ozone aurait été bien plus élevé en juin 2026 sans les politiques sur l’air.
La carte montre simplement que si l’Europe avait encore connu les émissions de pollution de 2003 et les conditions aux frontières typiques de cette année-là, l’ozone aurait été beaucoup plus élevé dans la plupart des régions. On parle de différences de l’ordre de plusieurs dizaines d’unités, donc clairement visibles particulièrement en France.
Seules quelques zones montrent des différences contrastées minimes : dans des zones très polluées comme, par exemple, au large des Pays-Bas. La complexité de la chimie de l’ozone y apparaît clairement : certains gaz des émissions détruisent normalement l’ozone ; quand on réduit ces émissions, on retire aussi ce « nettoyage », donc l’ozone peut légèrement monter. C’est un petit effet souvent local, normal en chimie atmosphérique, même si l’ozone baisse globalement partout ailleurs.
Les séries temporelles moyennées des maximums journaliers d’ozone aux stations rurales en France montrent également que les configurations 2 et 3 dépassent systématiquement les observations réelles et la simulation de référence 1.
Les différences atteignent de 20 à 30 µg/m3 pendant les jours les plus chauds, ce qui est considérable, mais cette moyenne lisse les contrastes : elle cache, en réalité, des écarts locaux bien plus forts, que l’on ne découvre qu’en regardant les données station par station. Certaines stations de mesures sont ainsi davantage influencées par les émissions polluantes issues de zones industrielles ou fortement urbanisées.
Les émissions intra-européennes sont le facteur dominant de ces différences notamment au plus fort de l’épisode. Les conditions aux frontières du domaine, c’est-à-dire la pollution importée, jouent un rôle secondaire comme le montre le faible écart entre les courbes rouge (2) et bleu (3). La hausse des concentrations est donc principalement due à la réduction des émissions européennes.
Le diagnostic est solide parce que le modèle reproduit très bien la situation réelle (1) : la courbe simulée et la courbe des « observations » sont presque superposées. Autrement dit, si le modèle arrive déjà à reproduire fidèlement ce qui s’est réellement passé, on peut avoir confiance dans ce qu’il dit lorsqu’on change les données d’entrée.
Cette progression peut nous réjouir, car l’ozone est un oxydant puissant. Il provoque des irritations des voies respiratoires, une aggravation de l’asthme, une augmentation des hospitalisations. En juin 2026, la baisse des émissions a réduit l’exposition de millions de personnes, en particulier dans les régions les plus touchées par la chaleur.
L’ozone peut également abîmer les feuilles des végétaux et ralentir la croissance des plantes, ce qui fragilise les écosystèmes naturels. Dans les cultures agricoles, il réduit également le rendement de manière notable, car les plantes exposées produisent moins de biomasse et donc moins de grains ou de fruits.
Le message est clair, les politiques « air » fonctionnent. La canicule de juin 2026 aurait pu être un « retour à août 2003 », mais, heureusement, ne l’a pas été. Dans un climat où les canicules deviennent plus fréquentes, ces politiques sont un rempart essentiel.
Néanmoins, gardons en tête que, à l’échelle mondiale, les concentrations de mauvais ozone ont en moyenne tendance à augmenter, notamment sous l’effet du réchauffement climatique, qui favorise sa formation si l’on reste à émissions constantes. Autrement dit, ces progrès ne doivent pas conduire à baisser la garde : il faut continuer à réduire les émissions au niveau global pour éviter que le réchauffement climatique en cours ne reprenne le dessus.
Remerciements : ce travail a bénéficié d’un accès aux ressources de calcul haute performance (HPC) du Très Grand Centre de calcul (TGCC) du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), gérées par GENCI (A0190116867).
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
26.08.2026 à 15:25
Frédérique Sandretto, Adjunct assistant professor, Sciences Po

L’ESSENTIEL
Le rôle exact d’une assistante de Donald Trump, omniprésente à ses côtés depuis des années, fait débat dans la vie politique états-unienne.
Selon certains observateurs, Natalie Harp exercerait une influence significative sur le filtrage des informations dont le président prend – ou non – connaissance.
Ces révélations montrent une nouvelle fois à quel point le système trumpien repose sur la loyauté personnelle plus que sur les fonctions officielles et les compétences professionnelles.
Le nom de Natalie Harp était encore inconnu du grand public il y a quelques mois. Il est désormais devenu l’un des plus commentés de l’entourage de Donald Trump. À 35 ans, cette ancienne présentatrice de la chaîne conservatrice One America News Network est devenue l’une des assistantes les plus proches du président des États-Unis. Sa présence permanente auprès de lui, son rôle dans la circulation de l’information jusqu’au bureau Ovale et son implication présumée dans la gestion de ses publications sur Truth Social ont progressivement transformé une simple collaboratrice en personnage politique à part entière.
La polémique a véritablement changé d’échelle le 16 août 2026, quand le sénateur démocrate de Géorgie Jon Ossoff, candidat à sa réélection en novembre, a explicitement mentionné Natalie Harp lors d’un meeting de campagne à Atlanta. Après avoir accusé Donald Trump de préférer le golf, les voyages et son projet de salle de bal à l’exercice de ses fonctions présidentielles, il a lancé une formule destinée à frapper les esprits : le président voudrait surtout « construire sa salle de bal et voyager avec Natalie » dans ce qu’il a qualifié de « flying palace », le palais volant offert par le Qatar.
La sortie d’Ossoff est intervenue à 77 jours exactement des élections de mi-mandat du 3 novembre 2026. Le calendrier est donc particulièrement sensible. Pour un président dont la deuxième administration est déjà confrontée à de multiples controverses, toute interrogation sur son entourage, son emploi du temps ou sa capacité à exercer pleinement ses fonctions peut devenir un sujet électoral.
Le lendemain, interrogé sur les propos d’Ossoff, Trump n’a pas répondu sur le fond. Il a préféré attaquer le sénateur démocrate sur son physique, le comparant une nouvelle fois, du fait d’une supposée ressemblance physique, à Pee-wee Herman, un personnage de fiction grotesque et maladroit campé dans les années 1980 par le comédien Paul Reubens dans plusieurs films et séries.
Dans le même temps, la communication de la Maison-Blanche s’est déchaînée contre Ossoff, avec des attaques personnelles particulièrement virulentes de Steven Cheung, le directeur de la communication de la présidence, et de Davis Ingle, son porte-parole. Le pouvoir aurait pu considérer la sortie du sénateur comme une simple provocation destinée à mobiliser son électorat local. Il a au contraire contribué à lui donner une dimension nationale.
Qui est donc Natalie Harp ?
Son parcours est d’abord celui d’une Californienne diplômée de la Point Loma Nazarene University puis titulaire d’un MBA obtenu à la Liberty University en 2015. Son passage par Liberty, université évangélique très conservatrice devenue un important vivier du mouvement chrétien conservateur américain, aide à comprendre son insertion idéologique dans l’univers républicain. Elle travaille ensuite dans divers médias conservateurs avant de rejoindre progressivement l’entourage politique de Donald Trump.
Mais c’est son histoire personnelle qui la fait connaître à l’échelle nationale.
Natalie Harp souffre depuis sa jeunesse d’une forme rare de cancer des os de stade 2. En 2015, une erreur médicale lors d’une perfusion l’aurait laissée dans un état extrêmement grave, avec des douleurs importantes et une mobilité fortement réduite. Après deux chimiothérapies qui n’avaient pas produit les résultats espérés et alors qu’elle affirmait avoir rencontré des difficultés pour accéder à des essais cliniques, elle cherche d’autres solutions thérapeutiques. Elle affirme que le programme fédéral Right to Try (« le droit d’essayer »), signé par Donald Trump en 2017, lui a permis d’accéder à une nouvelle possibilité thérapeutique.
Rappelons que Right to Try ouvre à des des patients en impasse thérapeutique un accès dérogatoire à des traitements expérimentaux n’ayant validé que la phase I. En contournant les règles imposées par la Food and Drug Administration (FDA), il réaffirme une logique de souveraineté individuelle face au risque médical et déplace la charge éthique vers le binôme patient‑médecin. Cette mesure s’inscrit dans une rhétorique de dérégulation valorisant la liberté de choix en situation critique.
Le récit poignant de Harp devient rapidement un puissant instrument politique.
En juin 2019, elle raconte son combat contre la maladie sur Fox News. Donald Trump la remarque. Il la présente comme une jeune femme dont la vie aurait été positivement transformée par sa politique de santé. Quelques jours plus tard, il l’invite à monter sur scène lors d’une conférence de la Faith and Freedom Coalition à Washington. Harp le qualifie alors de « Good Samaritan ». La relation politique est née.
Son histoire sera ensuite reprise lors de la Convention nationale républicaine de 2020. Harp devient membre du conseil consultatif de la campagne Trump et prend la parole devant la convention. Elle ne se contente plus d’être une survivante du cancer témoignant de son expérience : elle devient une militante convaincue de Donald Trump et de son projet politique.
Il existe toutefois une importante nuance factuelle. Des médecins et des journalistes ont contesté l’idée selon laquelle le programme Right to Try aurait directement « sauvé » Natalie Harp. Le Washington Post a notamment souligné que son traitement avait commencé avant l’entrée en vigueur de la loi et que le médicament utilisé était déjà approuvé par la FDA, même si son utilisation dans son cas particulier pouvait relever d’un usage différent. Autrement dit, le récit personnel de Harp et la réalité médicale et réglementaire ne se recouvrent pas nécessairement.
Cette distinction n’a toutefois pas empêché Harp de prendre de plus en plus de place au sein de l’écosystème trumpien.
Après son passage dans les médias conservateurs, Natalie Harp entre plus profondément dans l’univers Trump. À partir de 2022, elle travaille auprès de l’ancien président alors que celui-ci prépare son retour au pouvoir. Son rôle est d’abord difficile à définir avec précision. Elle accompagne Trump sur les terrains de golf et dans ses nombreux déplacements, et se trouve à ses côtés aussi bien à la Maison-Blanche que durant le sommet de l’Otan, le 8 juillet dernier à Ankara.
Elle acquiert une fonction singulière : celle d’Executive Assistant. Son rôle consiste à filtrer, à sélectionner et surtout à imprimer les informations destinées au président, qui n’aime pas lire sur écran. Un surnom lui est alors accolé : « the Human Printer », l’imprimante humaine.
L’expression résume un mode de fonctionnement très particulier. Harp transporterait une imprimante portable et imprimerait des articles, des publications sur les réseaux sociaux, des messages et des informations favorables à Trump, afin qu’il puisse les consulter immédiatement. Elle est ainsi devenue une sorte de filtre humain entre le président et le flot numérique qui l’entoure.
Ce détail peut sembler anecdotique. Il ne l’est pas.
Dans la présidence Trump, les réseaux sociaux ne constituent pas une simple annexe de la communication officielle. Ils sont au cœur de l’exercice du pouvoir. Donald Trump utilise Truth Social pour annoncer des décisions, attaquer ses adversaires, commenter les crises internationales et imposer son agenda médiatique. Celui – ou celle – qui contrôle une partie de l’information qui lui est présentée peut donc potentiellement exercer une influence politique considérable.
La question n’est donc plus seulement de savoir qui écrit les messages de Donald Trump. Elle est de savoir qui contribue à déterminer ce que le président voit, lit et considère comme digne de son attention.
C’est à ce niveau que le rôle de Natalie Harp devient politiquement intéressant.
Dans leur récent livre Regime Change, deux journalistes du New York Times, Maggie Haberman et Jonathan Swan, décrivent une proximité inhabituelle entre Trump et sa jeune collaboratrice. Harp aurait notamment laissé au président des notes personnelles très admiratives. L’une d’elles aurait comporté une formule particulièrement forte : « You are all that matters to me » : « Rien d’autre que vous ne compte pour moi. » Dans d’autres messages, elle aurait présenté Trump comme son « Guardian and Protector ».
Maggie Haberman a récemment utilisé une autre métaphore que celle de l’imprimante humaine pour décrire Harp : celle d’un « binky », autrement dit un objet de réconfort auquel on reste attaché, un doudou en langage plus trivial. L’expression est volontairement provocatrice, mais elle renvoie à une idée plus sérieuse : Harp pourrait être devenue une présence rassurante et presque permanente dans l’environnement du président.
Pourquoi cette collaboratrice de 35 ans bénéficie-t-elle d’un accès aussi régulier et aussi direct à un président de 80 ans ? Pourquoi voyage-t-elle avec lui ? Quel est exactement son rôle dans la production et la diffusion des messages présidentiels ? Quelle quantité d’informations filtre-t-elle avant qu’elle ne parvienne au président ? Et, surtout, où se situe la frontière entre la confiance personnelle et l’exercice d’une fonction politique ?
Soulignons qu’aucun élément public ne permet d’affirmer que Donald Trump et Natalie Harp entretiendraient une relation amoureuse ou sexuelle. Mais Donald Trump a derrière lui une longue histoire de scandales sexuels. Cette histoire, et ses multiples déclarations vulgaires sur les femmes – déclarations que ses partisans qualifient pudiquement de « grivoises » –, ont nécessairement un impact sur la manière dont la moindre proximité avec une femme nettement plus jeune que lui est perçue par les médias et par l’opinion.
À moins de trois mois des élections de mi-mandat, le nom de Natalie Harp s’est désormais invité dans la bataille électorale américaine. Sa proximité avec Donald Trump et sa visibilité croissante au sein de son entourage en font une figure de plus en plus commentée du mouvement MAGA. Pour les démocrates, cette ascension offre surtout une nouvelle occasion de mettre en cause le fonctionnement de la présidence Trump et la place occupée par un cercle de fidèles particulièrement loyaux.
Au-delà de la personnalité de Natalie Harp, c’est donc le fonctionnement du pouvoir trumpiste qui est en jeu. Son parcours illustre une évolution de la politique américaine dans laquelle la fidélité au président peut devenir un capital politique à part entière. Les démocrates pourraient exploiter cette séquence pour dénoncer une présidence qu’ils décrivent comme de plus en plus personnalisée, dans laquelle l’accès au président et l’influence politique reposeraient largement sur la proximité personnelle.
Reste toutefois à mesurer la portée électorale de cette controverse. Les élections de mi-mandat se joueront principalement sur des préoccupations beaucoup plus concrètes pour les électeurs : le coût de la vie, l’économie, l’immigration, la sécurité ou encore la politique étrangère. La question sera donc de savoir si le cas Harp peut s’inscrire dans un récit politique suffisamment large pour dépasser le simple épisode médiatique.
Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
26.08.2026 à 15:25
Audrey Denis-Bosio, historienne, Sorbonne Université

L’ESSENTIEL
Passionné d’archéologie, Napoléon III finance sur ses propres deniers les premières grandes campagnes de fouilles consacrées aux origines gauloises et gallo-romaines de la France.
Cette politique fait naître de nouvelles institutions, des méthodes de fouille plus rigoureuses et un grand musée consacré aux antiquités nationales.
Derrière les fouilles d’Alésia ou de Bibracte se joue un projet plus vaste : utiliser le passé pour construire la France contemporaine.
« La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’Univers. » Cette citation, attribuée à Vercingétorix, est gravée depuis 1865 au pied de sa statue qui surplombe le village d’Alise-Sainte-Reine, en Côte-d’Or, site très probable d’Alésia.
Érigée à la demande de Napoléon III, cette statue incarne le récit national que l’empereur des Français cherche alors à construire en faisant des Gaulois les ancêtres de la nation française.
Napoléon III s’intéresse jeune à Jules César, qui influence sa personnalité et son idéal du pouvoir. Fasciné par ce dernier, il se passionne pour la République romaine et les peuples qui vivaient à cette époque. Dès 1857, les découvertes rapportées dans la forêt de Compiègne (Oise) éveillent son intérêt pour l’archéologie.
La ville est bien connue de l’empereur. Il s’y rend presque chaque année afin d’y organiser les « Séries de Compiègne » : d’octobre à décembre, la Cour et les personnalités les plus connues de l’empire sont invitées à le côtoyer durant une semaine, au château et dans ses environs. En 1857, Napoléon III visite un site fouillé depuis plusieurs années dans la forêt : Champlieu.
Fasciné par les vestiges, il décide de renforcer les moyens consacrés aux recherches autour de Compiègne. Il confie leur conduite à Albert de Roucy. Celui-ci effectue les dégagements des vestiges et se charge de la découverte et de la conservation des objets. Il s’attèle à retrouver les sites gaulois et gallo-romains dans toute la forêt de Compiègne, dont le mont Chyprès, le mont Berny ou Saint-Pierre-en-Chastres.
Lors de ses visites, l’empereur est accompagné par des invités de marque, comme le roi du Danemark ou le tsar de Russie.
Passionné, Napoléon III souhaite reproduire l’exemple compiégnois au niveau national et finance la pratique archéologique de sa cassette personnelle.
Pour le souverain, l’archéologie s’inscrit également dans une démarche politique. Il s’agit de construire une nouvelle image de l’Empire français, associant puissance politique nationale et influence antiquisante.
La double généalogie, romaine et gauloise, inscrit le Second Empire dans une filiation ancienne et prestigieuse. Elle légitime le pouvoir impérial en le présentant comme l’héritier d’une civilisation glorieuse. L’archéologie devient un instrument au service d’un roman national en construction, dont les fouilles, les monuments et les musées assurent la diffusion.
La Gaule et la politique gallo-romaine deviennent un exemple pour le Second Empire à plusieurs niveaux :
sociétal : l’étude de la hiérarchie, de la justice, du droit romain et des habitudes quotidiennes gallo-romaines vise à améliorer la société et son quotidien très réglementé du XIXᵉ siècle ;
politique : Napoléon III prend comme exemple la politique républicaine romaine et souhaite incorporer certaines formes institutionnelles (dans la relation entre les différentes chambres notamment) ;
urbanistique : dans le cadre de la transformation des villes, le modèle gallo-romain inspire la forme des plans urbains et des bâtiments publics ;
militaire : étudier les armes et de la stratégie militaire ancienne doit permettre d’améliorer l’armée du Second Empire, en pleine réorganisation ;
culturel : l’art et les représentations gallo-romaines doivent être explorés et diffusés par l’école, les universités et les musées ;
technologique : les fabrications gauloises et romaines ayant résisté au temps doivent servir de modèles à des objets du quotidien plus durables.
D’un point de vue historique, l’objectif des fouilles est de comprendre comment vivaient les ancêtres des Français, avant et après la conquête romaine de la Gaule, et de savoir ce qu’il en reste sous le Second Empire. Au milieu du XIXᵉ siècle, les connaissances sur cette période demeurent limitées. L’organisation politique et sociale des Gaulois, leurs activités économiques et sociales ou leurs formes d’habitat restent beaucoup moins connues que celles des autres périodes de l’histoire de France.
Napoléon III concentre ses demandes sur un moment clé : la guerre des Gaules. Pour retrouver les lieux de batailles principaux, les archéologues s’appuient sur les informations laissées par Jules César dans son ouvrage les Commentaires.
À partir de 1859, plusieurs sites déjà repérés par les érudits, mais jamais fouillés méthodiquement, comme Bibracte (Saône-et-Loire/Nièvre), Gergovie (Puy-de-Dome) ou Uxellodunum (Lot), font l’objet de campagnes archéologiques. Le plus emblématique d’entre eux, Alésia, dont la localisation à Alise-Sainte-Reine faisait encore débat, est fouillé dès 1860.
L’empereur place ses hommes de confiance, chargés de contrôler les fouilles et de lui rapporter les découvertes. Ces acteurs sont secondés par une nouvelle institution créée en 1858, la Commission topographique des Gaules, qui a pour mission de créer des cartes représentant la Gaule avant et après la conquête romaine.
De nouvelles pratiques archéologiques se répandent également, comme l’archéologie expérimentale. Par exemple, Napoléon III participe à la reconstruction et assiste à la mise à l’eau d’un navire de guerre romain, une trirème, reproduite à l’échelle et testée en conditions réelles sur la Seine. Des armes romaines sont reproduites, testées et comparées aux armements contemporains, afin de comprendre les ressorts de la puissance militaire romaine.
Afin de regrouper toutes les connaissances archéologiques acquises, l’empereur demande la création du musée gallo-romain de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines) en 1862. Celui-ci est innovant pour l’époque, en mettant l’accent sur les explications, la classification et la conservation des objets. Le musée se dote d’un atelier de moulage afin d’échanger des objets avec d’autres pays européens. Une bibliothèque est accessible à tous, comme l’ensemble du musée, que l’empereur inaugure le 29 mai 1867.
L’Histoire de Jules César (1865), rédigée par Napoléon III, regroupe la majorité des recherches effectuées par son équipe. L’ouvrage résume la passion et la vision politique de Napoléon III qui, le disant dans son introduction, se considère comme un « historien ». Le monarque aura, en tout cas, contribué à poser les fondements d’une archéologie scientifique et institutionnalisée en France.
Audrey Denis-Bosio a reçu des financements de la Fondation Napoléon.