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10.08.2026 à 15:25

« Est-ce que tu connais cet endroit ? » Rendre visite à ses proches participe à leur faire (re)découvrir leur lieu de vie

Monica Scarano, Professeur de marketing, Institut catholique de Lille (ICL)

Une étude met en lumière l’influence des visiteurs sur leurs hôtes, qu’ils soient amis ou membres de la famille, pour découvrir autrement son lieu de vie.
Texte intégral (1607 mots)

L’ESSENTIEL

  • Presque un voyage sur deux a pour hébergement la famille ou les amis.

  • Une étude met en lumière que les visites de proches ne changent pas les habitudes des hôtes de la même façon.

  • Deux profils de visiteurs émergent : les « alignés » et les « explorateurs ».


« Est-ce que tu connais cet endroit ? » Beaucoup d’entre nous ont déjà entendu cette question de la part d’un ami ou d’un membre de leur famille qui habite loin, venu passer quelques jours à la maison. Souvent, la réponse est non.

Nous habitons parfois depuis des années dans une ville sans avoir jamais visité certains lieux, testé un nouveau restaurant ou magasin différent de nos habitudes. Avec le temps, celles-ci prennent le dessus, nous fréquentons les mêmes endroits, suivons les mêmes trajets et finissons par ne plus voir ce qui nous entoure.

C’est ce que montre notre recherche conduite en France et consacrée au tourisme de visite à des proches (amis et famille), en France et à l’étranger.

À partir d’entretiens réalisés auprès de visiteurs, nous avons observé que ces séjours ne profitent pas seulement aux personnes qui découvrent un territoire, mais elles conduisent également les habitants eux-mêmes à regarder leur ville autrement.

Visite aux amis ou à la famille

Quand on parle de tourisme, on imagine souvent des voyageurs qui réservent un hôtel et visitent les sites incontournables d’une destination. Pourtant, une grande partie des déplacements répond à une autre motivation : rendre visite aux amis et à la famille. Dans ce type de séjour, les visiteurs partagent le quotidien de leurs proches. Ils mangent avec eux, les accompagnent dans leurs loisirs et découvrent la ville à travers leur regard.

La répartition des voyages pour motif personnel. Insee

Ce tourisme est loin d’être marginal. En France en 2025, sur 206,7 millions de voyages réalisés pour motif personnel par les résidents de France hexagonale, 99,9 millions ont eu pour hébergement principal la famille ou des amis : presque un voyage sur deux.

Ces chiffres sous-estiment encore le tourisme de visite à des proches, puisque certains voyageurs venus voir famille ou amis choisissent un hôtel, une location ou un autre hébergement commercial.

Les hôtes deviennent touristes

La plupart des recherches se sont intéressées à l’influence des hôtes sur leurs visiteurs. Comme ils sont des connaisseurs de leur ville, ils conseillent des adresses, organisent les sorties et orientent les découvertes. Nos résultats montrent que cette influence fonctionne aussi dans l’autre sens.

Les visiteurs ne regardent pas un territoire comme ceux qui y vivent. Leur séjour est souvent court, mais répété périodiquement ; ils commencent à connaître le territoire, ses loisirs et magasins, et veulent en profiter au maximum. Cette disponibilité les pousse à chercher de nouvelles expériences et à les partager avec leur hôte.

Certaines personnes repèrent même des lieux situés tout près du domicile de leurs hôtes, sans que ces derniers n’eussent jamais pris le temps d’explorer. Une participante de 57 ans, habitante de la métropole lilloise (Nord), se rendant régulièrement à Saint-Gervais-les-Bains, en Haute-Savoie, où elle a des amis, résume bien ce phénomène :

« Même si nos amis connaissent l’endroit, ils découvrent une autre façon de regarder ce lieu, alors même que c’est leur propre région. […] Nous leur faisons découvrir un quartier parce que nous avons un regard et une curiosité de visiteur. Nous remarquons des choses qu’eux ne voient plus. Quand on passe toujours au même endroit, on finit par ne plus regarder : on voit toujours la même chose, sans vraiment y prêter attention. »

Amis et familles

Tous les visiteurs n’ont pas la même influence : les amis changent davantage les habitudes que la famille. Lorsqu’ils rendent visite à des membres de leur famille, beaucoup préfèrent s’adapter aux habitudes déjà installées. Ils suivent les routines du foyer, fréquentent les lieux habituels en évitant de bouleverser l’organisation de leurs proches.

Ces routines peuvent être d’autant plus fortes qu’elles se sont construites au fil des années et parfois depuis l’enfance. Une participante de 45 ans souligne la difficulté de remettre en cause les habitudes de ses parents quand elle leur rend visite à Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques) :

« Mon père est un maniaque : il a ses propres commerçants. Ma mère est un peu comme ça aussi. »

Cette influence de la famille n’est pas systématique, car elle dépend de la relation avec chacun des proches et de leur ouverture à la nouveauté. La même participante décrit une situation très différente lorsqu’elle sort seule avec sa mère :

« Si j’arrive à sortir avec ma mère sans que mon père nous accompagne, elle est très ouverte à la découverte. Nous adorons faire les magasins, aller au restaurant, visiter des expositions et découvrir de nouveaux commerces et de nouvelles offres. »

Entre amis, les routines héritées pèsent généralement moins ; les visiteurs disposent de davantage de latitude pour proposer une nouvelle activité, suggérer un restaurant inconnu ou faire découvrir un commerce. Ces initiatives peuvent parfois modifier leurs pratiques au-delà du séjour, puisque certains hôtes continuent à fréquenter les lieux découverts après la visite de leurs proches.

C’est le cas décrit par une participante qui rend visite à des amis dans la commune alsacienne de Munster :

« Une fois, j’ai acheté des produits dans une charcuterie de la ville que mon amie ne connaissait pas. Depuis, je sais qu’elle fait ses achats dans le même commerce. »

Une visite de quelques jours peut donc faire du visiteur un véritable agent de changement des habitudes locales.

Changement des habitudes de l’hôte

Au final, notre étude fait apparaître deux profils de visiteurs. Les « alignés » se coulent dans les habitudes de leurs hôtes : mêmes commerces, mêmes restaurants, mêmes activités. Ils cherchent à ne pas perturber l’organisation du foyer qui les accueille.

À l’inverse, les « explorateurs » profitent de leur séjour pour rechercher de nouvelles expériences et proposent à leurs hôtes des restaurants, commerces, itinéraires ou loisirs qu’ils ne connaissent parfois pas eux-mêmes.

La frontière n’est pas figée : une même personne peut être « alignée » dans certaines situations et « exploratrice » dans d’autres, selon son hôte et la relation qui les unit.

Ces résultats rappellent qu’un territoire se révèle aussi à travers les échanges entre proches qui habitent loin. Il suffit parfois du regard d’un ami venu passer un week-end pour redécouvrir une ville que l’on croyait connaître par cœur.

The Conversation

Monica Scarano ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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10.08.2026 à 15:24

Chaleur, eau, électricité : et si les déchets des data centers devenaient des ressources (ou vice versa) ?

Michel Robert, Professeur des Universités, Université de Montpellier

Que deviennent les ressources transformées et rejetées par les data centers ? Pourrait-on intégrer ces infrastructures numériques dans les réseaux existants, de façon à réutiliser ces ressources ?
Texte intégral (2135 mots)
Le réseau de chaleur urbain au nord de Montpellier, en chantier, va être couplé au Centre informatique national de l’enseignement supérieur (Cines). Michel Robert, Fourni par l'auteur

De nombreux projets de data centers sont lancés ou en phase de construction en France. Étant donné leurs impacts sur l’environnement et les populations locales, leur localisation mérite d’être débattue, d’autant que certains projets pourraient être intégrés dans des réseaux préexistants ou en développement : ils participeraient ainsi à la mise en commun et à la réutilisation des ressources que sont la chaleur, l’eau et l’électricité.


Les projets de construction de data centers, infrastructures critiques du numérique et de l’intelligence artificielle (IA), se multiplient en France. De telles infrastructures ont de nombreux impacts : artificialisation des sols, bruit, création d’îlots de chaleur, pollutions atmosphériques (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants). Mais aussi des impacts économiques et sociaux : un data center crée peu d’emplois directs localement, mais contribue à l’attractivité et à l’innovation du pays plus globalement.

Malheureusement, les projets actuels ignorent trop souvent les débats avec les populations impactées, ce qui conduit à des conflits d’usages au niveau des ressources en eau, en énergie et sur le foncier. La localisation d’un centre de données mérite donc d’être débattue en toute transparence.

D’autant que la question n’est plus seulement de construire des data centers plus sobres. Elle est aussi de savoir comment les intégrer dans une économie circulaire capable de valoriser les rejets de centres de données, et de les transformer en ressources utiles pour les territoires afin de gérer aux mieux les biens communs. À l’instar d’un centre de calcul national basé à Montpellier (Hérault), qui sera connecté au réseau de chaleur de la ville, un data center pourrait devenir une infrastructure hybride où les données, la chaleur, l’eau et l’énergie circulent ensemble au service d’un même écosystème.

Dans ce cas, le véritable défi ne sera plus seulement numérique : il sera territorial, énergétique et industriel, tout en questionnant aussi la régulation de nos usages utiles et futiles.

S’inspirer de l’expertise des centres de données publics

Depuis un demi-siècle, les scientifiques utilisent des centres de calcul intensif mutualisés. Le Centre informatique national de l’enseignement supérieur (Cines), à Montpellier, est un data center de service public d’intérêt national. Il abrite des serveurs et des supercalculateurs refroidis par eau tiède et expérimente toutes les techniques d’optimisation des calculs et des ressources nécessaires.

Avec une puissance électrique installée de 2 mégawatts, sa consommation d’électricité annuelle est de 17 gigawatts-heures. Plus des deux tiers de cette consommation sont destinés aux infrastructures numériques elles-mêmes ainsi qu’aux systèmes de refroidissement.

Pour évacuer la chaleur produite par les équipements, le Cines consomme annuellement de l’ordre de 7 000 mètres cubes d’eau, ce qui correspond au remplissage de deux piscines olympiques de trois mètres de profondeur. L’eau est nécessaire pour le refroidissement de salles machines par des tours adiabatiques : elle circule dans des circuits fermés sans être polluée, et pourrait être recyclée.

Si on extrapole ces données aux impacts d’un data center de puissance 1 gigawatt (par exemple, le projet Campus IA, en Île-de-France, de 1,4 gigawatt), soit 500 fois le Cines, alors la consommation d’électricité sera de l’ordre de 9 térawatts-heures par an, ce qui correspond à la consommation annuelle de plusieurs millions d’habitants et l’équivalent en eau de plusieurs centaines de piscines olympiques. Bien sûr, ici, ce ne sont que des ordres de grandeur, car les impacts dépendront des équipements installés, de leurs temps de fonctionnement, des services offerts et de la localisation – mais ils donnent une idée de l’ampleur du problème.

Au-delà de ces ordres de grandeur, le Cines passe en ce moment une nouvelle étape. Il va être connecté au réseau de chaleur au nord de Montpellier (le Réseau de chaleur Nord Alco, RCNA), ce qui réduit les ressources en énergie et en eau nécessaires au refroidissement des serveurs et permettra de produire de l’eau chaude et de chauffer plusieurs dizaines de logements.

Qu’est-ce qu’un réseau de chaleur urbain ?

  • Un réseau de chaleur urbain est un ensemble d’équipements techniques assurant la production de chaleur et sa distribution par des canalisations enterrées vers des immeubles d’une ville ou d’un quartier. La chaleur est livrée en pied d’immeuble dans une sous-station comprenant un échangeur, une régulation et un poste de comptage d’énergie.
  • La chaleur est utilisée pour le chauffage et la production d’eau chaude sanitaire. Le bâtiment est chauffé par un circuit dit secondaire dont l’eau circule dans les radiateurs. La production d’eau chaude sanitaire est produite de façon collective dans la sous-station et distribuée en parallèle de l’eau froide vers les logements.

En encadrant la construction des data centers, on pourrait transformer ces installations en acteurs inattendus de la transition écologique et d’une économie circulaire. Ils fournissent de la chaleur et de l’eau, qui peuvent être réemployées. Même leur consommation électrique pourrait jouer un rôle dans l’équilibre des réseaux électriques connectés à des sources de production d’énergies renouvelables.

Se chauffer au data center

L’énergie thermique issue de la transformation de l’énergie électrique peut alimenter des réseaux de chaleur urbains, chauffer des piscines ou des bâtiments. Pour cela cependant, les data centers doivent être conçus dès l’origine comme des producteurs de chaleur et être intégrés au tissu urbain.

Le véritable enjeu consiste à construire les infrastructures capables de récupérer la chaleur plutôt que de la disperser dans l’atmosphère, puis de la distribuer. En raison des pertes de chaleur lors de son transport, le plus facile est d’être à proximité d’un réseau de chaleur urbain et de s’y rattacher. Ce genre d’intégration a déjà été réalisée : c’est le cas par exemple de la piscine olympique des Jeux olympiques de Paris 2024 (Saint-Denis, Seine-Saint-Denis), qui a été chauffée pour partie par la chaleur d’un data center voisin.

Pour d’autres usages de chaleur, industriels ou agricoles, il faudrait être à proximité et surtout associer le projet de data center au projet agricole ou industriel dès sa conception. Par exemple, les usages industriels requièrent une certaine température.

Un fournisseur d’eau (chaude)

La gestion de l’eau dépend des systèmes de refroidissement installés et de l’environnement. Les serveurs récents ont des systèmes de refroidissement liquide directement au contact des composants électroniques, plus efficaces que les méthodes traditionnelles de climatisation des salles machines.

L’objectif est de diminuer fortement les prélèvements dans les ressources en eau potable et d’intégrer les data centers dans des boucles locales de réutilisation. Plutôt qu’un concurrent direct des usages domestiques ou agricoles, le data center pourrait devenir un maillon d’écosystèmes industriels où l’eau circule entre plusieurs utilisateurs avant de retourner dans l’environnement.

Pour ce type de co-utilisation, chaque boucle peut avoir ses spécificités. Dans le cas d’une boucle fermée data center-réseau de chaleur urbain, l’eau reviendrait refroidie depuis le réseau de chaleur. Si, au bout de quelques cycles, sa qualité est trop détériorée pour le centre de données (la qualité de l’eau y est contrôlée), elle peut être évacuée, ou idéalement réutilisée pour un autre usage d’eau non potable (arrosage, irrigation, industrie de fabrication, couplage avec une station d’épuration) – une stratégie développée notamment par Google.

Stabiliser le réseau électrique

Pour accompagner la transition énergétique, les traitements de données au sein d’un data center peuvent être adaptés à de la production d’énergies renouvelables intermittentes.

Certains calculs pourraient ainsi être accélérés à un moment donné afin de consommer une électricité disponible en excès en opérant à la vitesse de calcul maximum de l’ensemble des processeurs. À l’inverse, lors des périodes de tension sur le réseau, une partie des activités pourrait être ralentie en baissant les fréquences de fonctionnement, voire en interrompant certains services.

Un data center deviendrait ainsi un outil de régulation de la consommation électrique, capable d’accompagner le développement des énergies renouvelables dont la production est par nature variable.

C’est pour cela que Google déploie une approche avec des fournisseurs d’électricité américains avec des data centers capables d’adapter temporairement leur consommation électrique (approche dite de « demand response ») afin de soulager le réseau lors des pics de demande. Cette flexibilité repose notamment sur le report ou la réduction de certaines charges de calcul IA non urgentes, sans impacter les services critiques. L’objectif est d’accélérer le raccordement de nouveaux data centers, de limiter les investissements dans de nouvelles infrastructures électriques et d’améliorer la stabilité du réseau.

Il existe également des approches innovantes à l’interface de l’informatique, des systèmes embarqués et de l’électronique de puissance, pour réaliser des data centers modulaires, alimentés par des systèmes de panneaux photovoltaïques. L’originalité réside dans la gestion de l’énergie comme une ressource finie, au même titre que les capacités de stockage ou de calcul. L’énergie est allouée et acheminée entre les modules en fonction des besoins de traitement, comme pour les données.

Pour les plus grosses installations, il faudra trouver des alternatives avec des data centers adaptés aux possibilités énergétiques. C’est ce qu’essaye de faire le Réseau de transport d’électricité (RTE) en ce moment.

À ce stade, l’intégration des projets de data centers dans une économie circulaire, associant les territoires et valorisant énergie, chaleur fatale et eau, n’est plus une option : c’est l’impératif d’un numérique durable.

The Conversation

Michel Robert ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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10.08.2026 à 15:24

Avant la haute couture : 400 000 ans d’histoire de la mode

Solange Rigaud, Evolution Humaine, Prehistoire, Université de Bordeaux

Francesco d’Errico, Préhistorien, Université de Bordeaux

Bien avant la fast-fashion, les humains utilisaient déjà leur apparence pour communiquer. L’archéologie révèle l’origine sociale de la mode.
Texte intégral (1925 mots)
Reconstitutions de visages ornés d’ornements corporels tels que documentés pour le Gravettien, il y a 30 000 ans, en Europe. Dessins de Sylvaine Jacquinot., Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • La France vient d’adopter une loi visant à limiter les excès de la fast-fashion, responsable d’impacts environnementaux et sociaux considérables.

  • L’archéologie montre que le corps est un support de communication depuis 400 000 ans, mais que la mode n’apparaît que lorsque des règles communes permettent l’expression des différences individuelles.

  • La mode est une innovation sociale bien plus qu’un phénomène esthétique. Comprendre ses origines permet de distinguer un besoin universel d’expression de la surconsommation contemporaine.


Bien qu’elle soit aujourd’hui au cœur de nombreux débats, qu’il s’agisse de son coût écologique, des conditions de fabrication des vêtements ou de l’accélération permanente des tendances, la mode n’est pas uniquement un phénomène moderne, né avec l’industrialisation, les maisons de couture ou la société de consommation. Pour en retracer l’origine dans notre histoire évolutive, nous avons cherché à établir les critères qui permettent de l’identifier dans le registre archéologique.

Selon ces critères, la mode apparaît lorsque les membres d’une même communauté partagent des conventions communes de présentation du corps, qu’il s’agisse des types de parures utilisées, de certaines façons de s’habiller, de se coiffer ou de se tatouer, tout en autorisant une liberté de choix individuels dans les associations, les quantités ou la disposition des ornements qu’ils portent.

Les premiers vêtements apparaissent probablement il y a plus de 700 000 ans afin de protéger le corps contre le froid. Vers 400 000 ans, différentes populations commencent à utiliser régulièrement des pigments rouges, notamment l’ocre, pour modifier l’apparence du corps.

Puis, il y a environ 160 000 ans, apparaissent en Afrique les premières parures constituées de coquillages perforés.

L’apparition des modes vestimentaires

Faut-il pour autant en conclure que ces sociétés avaient déjà développé des modes ? De nos jours, certains objets vestimentaires répondent à des règles très strictes. Un uniforme militaire, une robe de magistrat, une alliance ou des insignes professionnels transmettent une information sociale précise, mais laissent peu de place aux choix individuels. Ils relèvent davantage d’un code que de la mode. Il est probable que de nombreuses manières de modifier les corps avec les vêtements, les tatouages et les parures aient fonctionné de façon comparable au cours de la préhistoire.

Ces pratiques permettaient d’afficher une appartenance, un statut ou une identité collective, sans pour autant offrir la liberté de composer son apparence. S’il est difficile de savoir si certaines de ces premières manifestations de modifications corporelles ont pu résulter de l’existence de modes pour ces périodes les plus anciennes, elles traduisent cependant une innovation majeure : le corps devient progressivement un support de communication.

Cette hypothèse, formulée à partir des données archéologiques, est confortée par les neurosciences. Une équipe de neuroscientifiques et d’archéologues a utilisé l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) pour observer l’activité cérébrale de participants chargés d’attribuer un statut social à des visages ornés de peintures et de parures. L’expérience montre que cette interprétation mobilise un réseau de régions spécialisées : le gyrus fusiforme, impliqué dans la reconnaissance des visages, le cortex orbitofrontal et le réseau de saillance, qui évaluent la pertinence sociale des informations, ainsi que l’hippocampe et le parahippocampe, impliqués dans la mémoire associative. Les chercheurs observent également l’activation du gyrus frontal inférieur, une région habituellement associée au traitement du langage, suggérant que le cerveau traite les ornements comme des signes porteurs d’informations complexes.

Les chercheurs proposent l’idée selon laquelle ces connections devaient déjà en partie être en place chez les populations d’Homo, qui utilisaient l’ocre rouge il y a 300 000 ans, et ont dû atteindre un degré d’intégration proche du nôtre, il y 140 000 ans, chez les Homo sapiens, qui combinaient l’utilisation de l’ocre pour des peintures corporelles avec l’utilisation de parures en coquillage.

Au fil des millénaires, les vêtements se perfectionnent, les techniques de couture évoluent avec l’apparition des aiguilles à chas, à partir d’environ 40 000 ans en Asie orientale et vers 26 000 ans en Europe, qui permettent de confectionner des vêtements ajustés, probablement multicouches, mais aussi de coudre des perles et des pendeloques sur les habits.

Les vêtements cessent alors d’être uniquement une protection contre le froid pour devenir, eux aussi, des supports d’expression sociale. Les parures se diversifient, les matériaux circulent sur de longues distances et l’apparence acquiert une importance croissante dans les interactions sociales.

Vers l’individualisation des parures

Les données actuellement disponibles montrent que, dès le Paléolithique supérieur, à partir de 45 000 ans, dans plusieurs régions d’Europe, les communautés utilisent les mêmes types de perles faites à partir de supports variés (dents animales, coquillages fossiles et marins, roches, ivoire) pendant des milliers d’années. Ces traditions révèlent l’existence de conventions largement partagées sans qu’il soit possible d’identifier des variations individuelles.

C’est à partir de 34 000 ans, avec les premières sépultures paléolithiques, qu’il est possible d’observer des individus partageant des traditions ornementales communes tout en présentant des différences individuelles dans la sélection, la combinaison ou la disposition des objets de parure. Cette dynamique devient particulièrement lisible au Mésolithique (il y a 8 000 ans) et avec les premières sociétés agricoles du Néolithique (il y a 6 000 ans).

Les grands ensembles funéraires, qui permettent de comparer des individus appartenant à une même communauté et à une même période, révèlent que l’apparence ne traduit plus seulement l’appartenance à un groupe ou un statut social, mais également des formes de différenciation individuelle intégrées à un système collectif de représentation du corps. Les ornements fabriqués localement sont combinés avec des objets importés depuis des centaines de kilomètres. Les mêmes éléments sont assemblés de multiples façons, tout en restant immédiatement reconnaissables par les autres membres de la communauté.

Comme on peut l’observer sur le graphique ci-dessous, les premières techniques vestimentaires ont donc d’abord évolué pour protéger le corps, tandis que l’utilisation de l’ocre et des parures personnelles a progressivement transformé l’apparence en un moyen de communication sociale. À mesure que la fabrication des parures se diversifiait et que les vêtements sur mesure élargissaient les possibilités d’expression corporelle, ces différentes traditions ont convergé vers des systèmes d’apparence de plus en plus complexes. La mode est ainsi apparue lorsque les membres d’une même communauté ont adopté des conventions communes en matière d’habillement et de parure, tout en exprimant leurs différences individuelles à travers la manière dont ces éléments étaient combinés.

L’émergence de la mode. Fourni par l'auteur

Ces résultats conduisent à revoir profondément notre vision de la mode qui est souvent perçue comme un phénomène superficiel. Pour les archéologues, c’est tout l’inverse : c’est un formidable révélateur de la manière dont les humains ont appris à communiquer, à afficher leur identité et à vivre dans des sociétés de plus en plus vastes et anonymes.

Comprendre les origines de la mode ne permet pas seulement de mieux connaître nos ancêtres. Cela aide aussi à distinguer ce qui relève d’un comportement profondément ancré dans notre évolution culturelle de ce qui résulte des modèles économiques contemporains. Cette distinction est essentielle si l’on souhaite aujourd’hui imaginer des formes de consommation plus durables, sans renoncer à cette capacité très humaine d’exprimer son identité à travers son apparence.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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