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14.10.2026 à 11:58

Et si les éléments indispensables au développement de la vie étaient présents sur Terre depuis bien plus longtemps qu’on ne le pensait ?

Ingrid Blanchard, Chargée de recherche CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université

Depuis les années 1970, on pensait que la Terre avait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l'intermédiaire des météorites : la théorie du « vernis tardif ». Une nouvelle étude vient remettre en cause cette théorie.
Texte intégral (909 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis les années 1970, on pensait que la Terre avait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites : la théorie du « vernis tardif ».

  • Une nouvelle étude vient remettre en cause cette théorie.

  • Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire.


La Terre s’est formée il y a 4,5 milliards d’années, par une succession de collisions entre des météorites. Il a été proposé dans les années 1970 que la Terre ait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites (aussi appelé « vernis tardif » ou late veneer, en anglais) à la fin de sa formation.

En effet, les scientifiques avaient alors observé que le manteau terrestre présentait des teneurs en certains éléments (les éléments hautement sidérophiles, avec une forte affinité pour le fer, tels que l’or et le platine) qui ne semblaient pouvoir être expliquées que par une arrivée tardive de météorites, une fois la planète refroidie. Cet apport de matériel afin d’expliquer les abondances en éléments hautement sidérophile du manteau terrestre a été utilisé afin de proposer que les éléments indispensables au développement de la vie tels que le carbone et l’hydrogène aient été apportés au même moment. Cette hypothèse permettait donc de résoudre deux des grandes questions de la géochimie simultanément.

Notre étude, publiée dans Science Advances, propose un autre scénario dans lequel les conditions extrêmes qui régnaient lors de la formation de la Terre permettent d’expliquer les teneurs en éléments hautement sidérophiles du manteau, sans avoir recours à un apport tardif massif de matériel. Si le vernis tardif n’a pas lieu, ou n’est pas aussi abondant que proposé précédemment, il devient difficile d’expliquer l’arrivée sur Terre des ingrédients nécessaires au développement de la vie par ce biais. Ainsi, notre étude propose, par extension, que ceux-ci aient été présents sur Terre dès le début de la formation de notre planète.

Dans cette étude, nous avons recréé au laboratoire les conditions de pressions et de températures extrêmes de la différenciation terrestre, qui sont de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de fois la pression atmosphérique et plusieurs milliers de degrés Celsius. En effet, lors de sa formation, notre planète était couverte d’un océan magmatique d’une profondeur de plus de 1 500 kilomètres au sein duquel les éléments chimiques se sont séparés en fonction de leurs affinités pour le métal ou le magma. C’est ainsi que se sont formés les deux principaux réservoirs terrestres que sont le noyau métallique et le manteau silicaté. Cette différenciation noyau-manteau, qui a duré plusieurs dizaines de millions d’années, est fondamentale dans l’histoire de la Terre, car une fois achevée, les échanges chimiques ne sont plus possibles.

Pour reproduire les conditions de la formation terrestre, nous avons utilisé des cellules à enclumes de diamants couplées à un chauffage laser. L’analyse des échantillons synthétisés a mis en évidence le rôle prépondérant de la température sur le partage entre le noyau et le manteau des éléments hautement sidérophiles étudiés (l’or, le rhénium, le palladium, l’iridium et l’osmium). En effet, aux conditions de la formation du noyau terrestre, ces éléments sont bien moins sidérophiles, et voient leur affinité pour les silicates augmenter. En utilisant des modèles numériques de formation de la Terre, cette étude montre que les teneurs mantelliques de ces éléments peuvent être expliquées par les effets de hautes températures qui avaient lieu lors de la différenciation terrestre.

Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire sans faire appel à un important vernis tardif. Il s’agit d’une avancée majeure, car le vernis tardif avait été proposé depuis plusieurs décennies comme vecteur d’éléments volatils indispensables au développement de la vie. Nous proposons donc que les éléments tels que l’eau et le carbone aient été présents très tôt dans l’histoire de la Terre, et non apportés une fois la différenciation terminée.

The Conversation

Ingrid Blanchard a reçu des financements de la Deutsche Forschungsgemeinschaft, de European Union’s Horizon 2020 research and innovation program

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14.10.2026 à 10:57

Quand les machines apprennent à lire nos émotions, ou l’essor de l’« informatique affective »

Charlotte De Sainte Maresville, Postdoctoral research, Université Bretagne Sud (UBS)

L’informatique affective s’est glissée dans des outils que beaucoup d’entre nous utilisent au quotidien, parfois sans le savoir : automobiles, musées, réunions en ligne…
Texte intégral (1245 mots)

Imaginez un ordinateur capable de percevoir que vous êtes fatigué, frustré ou enthousiasmé, et d’adapter son comportement en conséquence. C’est exactement ce que promet l’« informatique affective ». Ce champ de recherche désigne l’ensemble des technologies conçues pour détecter, interpréter et simuler les émotions humaines. En d’autres termes : des systèmes en mesure de capter nos états intérieurs afin de mieux interagir avec nous.


L’expression « informatique affective » est née en 1997, sous la plume de Rosalind Picard, chercheuse au MIT. Dans son ouvrage fondateur, elle pose une question simple en apparence : pourquoi les ordinateurs, si puissants pour traiter de l’information, sont-ils si maladroits face aux émotions humaines ? Picard fait le pari que des machines capables de reconnaître et d’exprimer des affects pourraient devenir de bien meilleurs partenaires pour les êtres humains.

Le mot « affective » est emprunté à la psychologie, où il désigne tout ce qui relève de l’affect, du ressenti, des états émotionnels. Accolé à « informatique », il crée une tension productive : celle d’une discipline qui cherche à mettre le calcul au service de ce qu’il y a de plus imprévisible chez l’être humain.

Comment ça fonctionne concrètement ?

Les systèmes d’informatique affective s’appuient sur plusieurs types de signaux. Le plus répandu est l’analyse des expressions faciales : des caméras capturent les micromouvements du visage, que des algorithmes traduisent en émotions supposées (joie, surprise, tristesse, colère…).

Ces catégories d’émotions « de base » ont été théorisées dès les années 1990 par le psychologue Paul Ekman, dont les travaux ont largement inspiré les systèmes actuels de reconnaissance faciale. Mais d’autres canaux sont également exploités pour analyser les émotions : le ton de la voix, le rythme cardiaque, les mouvements du corps ou encore les variations de la conductance électrique de la peau, indicateur physiologique du stress.

Ces données sont captées en temps réel à travers les capteurs intégrés à nos appareils : la caméra de l’ordinateur, le microphone du téléphone ou les capteurs physiologiques d’une montre connectée. Elles sont ensuite traitées par des modèles d’apprentissage automatique entraînés à reconnaître des configurations récurrentes associées à des états émotionnels.

Concrètement, ces modèles ont été exposés à des milliers, parfois des millions d’exemples : une position précise de sourcils correspond à de la surprise, un tremblement de voix à de l’anxiété et une accélération du rythme cardiaque à du stress. Le système apprend à associer ces configurations à une émotion, puis applique ce qu’il a appris à de nouvelles situations.

En d’autres termes, le système ne « ressent » rien : il calcule des probabilités. Il estime, à partir de signaux mesurables, que vous exprimez très probablement de la satisfaction ou que vous semblez concentré plutôt qu’ennuyé.


À lire aussi : Souriez, vous êtes filmés : ce que l’« emotion AI » voit vraiment sur nos visages


Des usages déjà bien présents dans notre quotidien et des applications plus inattendues

L’informatique affective s’est glissée dans des outils que beaucoup d’entre nous utilisent au quotidien, parfois sans le savoir.

Par exemple, les plateformes de visioconférence intègrent désormais des modules capables d’analyser l’attention des participants. Certains outils de formation en ligne s’en servent pour ajuster le rythme d’un cours en fonction de l’engagement détecté chez les apprenants. Les assistants vocaux, eux, commencent à moduler leurs réponses selon le ton perçu dans la voix de l’utilisateur.

Au-delà des réunions en ligne, l’informatique affective investit des domaines plus surprenants. Dans le secteur automobile, des systèmes embarqués détectent la somnolence du conducteur à partir de l’analyse de son regard, déclenchant une alerte avant qu’un accident ne survienne (le dispositif GSR2 rend obligatoire un système de surveillance active de l’attention du conducteur dans les véhicules neufs depuis juillet 2026).

Dans le domaine culturel, des musées expérimentent des installations qui s’adaptent aux réactions émotionnelles des visiteurs. C’est le cas du musée Munch à Oslo (Norvège), qui a co-développé avec des chercheurs une expérience dans laquelle un système d’informatique affective analyse les expressions faciales des visiteurs devant les œuvres et leur remet en souvenir une carte postale visualisant leurs données émotionnelles.

Dans la santé, des outils thérapeutiques aident des patients atteints de troubles de la communication à mieux déchiffrer les signaux émotionnels de leur entourage. C’est notamment le cas pour les enfants autistes, pour lesquels des robots sociaux intégrant des technologies de reconnaissance des émotions ont été développés afin d’améliorer leurs interactions sociales.

Ce que ce terme dit de notre époque

Si l’expression « informatique affective » commence à entrer dans le langage courant, c’est parce qu’elle reflète une transformation profonde de notre rapport aux machines. Né dans les laboratoires de recherche à la fin des années 1990, le concept a longtemps circulé dans les seules sphères académiques. Pendant longtemps, le grand public considérait l’ordinateur était un outil purement logique : on lui donnait des instructions, il exécutait. Avec l’informatique affective, la machine devient un interlocuteur capable de tenir compte de notre humeur, de notre niveau de fatigue, de notre engagement.

Ce glissement dit quelque chose d’essentiel sur nos attentes vis-à-vis des technologies : nous ne voulons plus seulement qu’elles soient efficaces, nous voulons qu’elles soient attentives. L’informatique affective est le nom donné à cette ambition, celle de machines qui cherchent à s’adapter à l’humain qui se trouve en face d’elles, déplaçant une frontière que l’on croyait stable : celle qui sépare le monde du calcul du monde du ressenti.


La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.

The Conversation

Charlotte De Sainte Maresville a reçu des financements de ANR dans le cadre du projet France relance 2030.

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