20.10.2026 à 15:57
Laurent Bonnefoy, CNRS research fellow, Center for International Studies, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Les houthistes ont développé leur capacité militaire et visent directement l’Arabie saoudite, y compris ses infrastructures civiles.
Désireux de ne pas apparaître comme des pantins de Téhéran, ils ont attendu le moment propice pour passer à l’action, plusieurs mois après le début de l’offensive israélo-américaine contre l’Iran.
Leurs attaques menacent d’aggraver les tensions régionales et de perturber le commerce mondial, tandis que les civils yéménites, éternels oubliés, continuent de subir les conséquences de la guerre.
Ce 10 octobre, une attaque meurtrière des houthistes contre l’aéroport international de Riyad a mis en lumière la manière dont le mouvement yéménite redéfinit son rôle, souvent réduit à celui de « supplétif de l’Iran », et recentre son attention régionale sur son affrontement de longue date avec l’Arabie saoudite.
La frappe, qui a fait 13 morts et des centaines de blessés, constitue l’épisode le plus meurtrier sur le sol saoudien depuis le début de la guerre lancée par les États-Unis et Israël contre l’Iran, en février. Elle a été suivie, dans les jours qui ont suivi, de nouvelles salves de missiles, certes moins meurtrières.
Ces attaques, qui surviennent en outre au moment où le royaume accueille le World Petroleum Council, un important congrès international réunissant les pays producteurs de pétrole, constituent une nouvelle illustration de l’impasse régionale dans laquelle se retrouve aujourd’hui le Moyen-Orient. Il est d’autant plus important de comprendre comment la guerre qui ravage le Yémen depuis douze ans produit des effets bien au-delà des frontières de ce seul pays.
Le mouvement houthiste, apparu en 2004 comme un acteur politique militarisé, est engagé depuis des années dans une guerre civile contre le gouvernement central yéménite internationalement reconnu et soutenu par l’Arabie saoudite. Aujourd’hui, les houthistes contrôlent environ un tiers du territoire du pays, où résident les deux tiers de la population. Ils constituent sans conteste la force armée la plus puissante du Yémen. S’ils ne disposent pas d’avions de combat, ils possèdent un arsenal de missiles à longue portée et de drones.
Depuis leur apparition, leurs adversaires et de nombreux observateurs étrangers les ont régulièrement présentés comme des supplétifs de l’Iran, principal rival régional de l’Arabie saoudite.
Il est vrai que le mouvement est depuis longtemps globalement aligné sur Téhéran et qu’il partage fréquemment ses positions sur les enjeux régionaux, même si cette relation est complexe et variable. Dans le même temps, l’évolution du mouvement houthiste demeure étroitement liée au contexte politique intérieur du Yémen et à une rivalité historique propre au pays — un sujet que de nombreux chercheurs, dont l’auteur de ces lignes, ont étudié.
Ce qui est particulièrement significatif dans l’escalade actuelle avec l’Arabie saoudite, c’est la manière dont la direction houthiste a cherché, tout au long de l’année 2026, à redéfinir le sens de son engagement militaire afin de ne pas donner l’impression d’agir sur ordre de l’Iran. Cette évolution révèle comment les dirigeants houthistes appréhendent l’efficacité politique de certains récits et comment ils cherchent à légitimer leurs actions.
Lorsque les États-Unis et Israël ont lancé leur attaque contre l’Iran, le 28 février, de nombreux observateurs s’attendaient à ce que les houthistes entrent rapidement dans le conflit. L’expérience de leurs frappes contre des navires en mer Rouge, entre novembre 2023 et mai 2025, en soutien aux Palestiniens après le déclenchement de la guerre à Gaza, avait dans une certaine mesure fourni au régime iranien un modèle dont celui-ci a pu s’inspirer pour perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz.
Les bénéfices symboliques de leur campagne avaient été considérables. D’une part, celle-ci avait montré au monde entier qu’ils étaient prêts à agir concrètement en soutien à Gaza, à un moment où la plupart des États arabes étaient accusés d’abandonner les Palestiniens à leur sort. D’autre part, elle avait révélé la capacité du mouvement à perturber les chaînes d’approvisionnement mondiales et à affecter le commerce international bien au-delà du Yémen.
Pourtant, après les premières frappes américano-israéliennes contre l’Iran, les houthistes sont restés en retrait pendant plusieurs mois. Il a été rapporté que, en juillet 2026, des responsables iraniens leur auraient demandé de fermer le détroit de Bab el-Mandeb à la navigation commerciale ; si ce fut bien le cas, alors les houthistes avaient décidé d’ignorer ces demandes.
C’est mal interpréter l’histoire du Yémen et les marqueurs identitaires qui fondent la légitimité politique du mouvement houthiste que de croire que celui-ci agirait automatiquement sur ordre de Téhéran. Une intervention en soutien aux Palestiniens pouvait être présentée, auprès des opinions publiques yéménite et régionale, comme une expression de solidarité arabe. En revanche, agir pour le compte de l’Iran, un pays perse non arabe dont la population est presque entièrement composée de chiites duodécimains, était beaucoup plus difficile à justifier dans un Yémen arabe où les chiites duodécimains sont absents et où les sunnites sont majoritaires.
Le retour des houthistes dans le conflit régional, en août, s’est accompagné d’une évolution de leur discours politique, qui s’est de plus en plus centré sur leur adversaire de longue date : l’Arabie saoudite.
Même si les conséquences stratégiques de leurs actions peuvent, en définitive, servir les intérêts de l’Iran dans ses propres affrontements régionaux et internationaux, les houthistes considèrent avant tout leur campagne militaire contre l’Arabie saoudite comme un acte de défense nationale.
Au cours de l’été 2026, un épisode important est passé largement inaperçu dans les médias occidentaux : la tentative des houthistes d’obtenir la réouverture de l’aéroport international de Sanaa en organisant le départ surprise d’un vol à destination de Téhéran, puis son retour.
Situé dans la capitale contrôlée par les houthistes, l’aéroport était fermé depuis la fin de l’année 2024, à la suite de frappes israéliennes. Cette fermeture prolongée signifiait que les déplacements vers et depuis les territoires contrôlés par le mouvement restaient soumis aux restrictions imposées par ses adversaires, au premier rang desquels les autorités qui contrôlent Aden, capitale provisoire du gouvernement internationalement reconnu.
Du point de vue des houthistes, leur souveraineté demeurait donc incomplète. La fermeture de l’aéroport (après une ouverture longue d’environ deux années) limitait les déplacements des civils et, surtout, entravait leur capacité à envoyer des partisans à l’étranger pour y suivre des formations et, potentiellement, à recevoir du matériel militaire. Le 13 juillet, le bombardement de la piste d’atterrissage de Sanaa par l’armée saoudienne, alors que l’avion en provenance de Téhéran approchait, a offert au mouvement l’occasion de relancer son affrontement avec Riyad.
Après plus de trois ans de cessez-le-feu de facto et de négociations difficiles, l’Arabie saoudite semblait désireuse de se dégager des interminables conflits régionaux qui l’opposaient aussi bien à l’Iran qu’aux houthistes. Sentant que le moment était propice, la direction houthiste est passée à l’attaque en invoquant une logique de représailles.
La stratégie actuelle des houthistes fait en quelque sorte écho aux opérations lancées à leur encontre en 2015 par l’Arabie saoudite et ses alliés : une campagne de bombardements et un blocus des territoires du Yémen contrôlés par les houthistes avaient entraîné plusieurs années de guerre civile. Aujourd’hui, les houthistes revendiquent le droit de s’en prendre à l’Arabie saoudite de façon équivalente, notamment en ciblant ses ports et ses infrastructures d’exportation pétrolière.
La nouvelle tactique des houthistes répond à deux objectifs. Premièrement, elle leur permet d’attribuer la responsabilité de la crise économique et humanitaire qui frappe Sanaa et ses environs au blocus imposé par l’Arabie saoudite, plutôt qu’à leurs propres défaillances en matière de gouvernance, leur mauvaise gestion et la corruption de leur régime. Deuxièmement, elle leur fournit une justification pour intensifier le conflit à l’échelle régionale.
En octobre 2025, la direction militaire houthiste avait suspendu ses attaques contre les navires liés à Israël en mer Rouge après le cessez-le-feu officiel à Gaza, malgré les bombardements répétés dont elle avait fait l’objet. Quelques mois plus tôt, en mai, elle avait conclu un accord avec l’administration Trump aux termes duquel elle avait accepté d’interrompre ses attaques contre les navires américains en contrepartie d’une cessation des frappes américaines contre ses positions au Yémen.
Ces décisions témoignaient d’un certain pragmatisme derrière la rhétorique du mouvement. Ce pragmatisme semble avoir perduré même lorsque les houthistes ont repris leur engagement militaire dans la région : en septembre 2026, des diplomates américains auraient ainsi rencontré des représentants houthistes en Oman.
Face à Riyad, en revanche, les houthistes ont fait preuve de moins de scrupules. L’Arabie saoudite était déjà confrontée à des salves répétées de missiles iraniens, conséquence de son alliance avec les États-Unis, ainsi qu’à une pression croissante sur ses exportations énergétiques. Avec l’attaque contre l’aéroport de sa capitale, la direction houthiste a donc piégé le royaume, avec des conséquences susceptibles de s’étendre à l’économie mondiale.
Cette stratégie de représailles a été renforcée par les succès qu’ont remportés les houthistes au début du mois de septembre, lorsqu’ils sont parvenus à établir un certain contrôle sur le détroit de Bab el-Mandeb, l’un des points de passage maritimes stratégiques les plus importants au monde. Ils disposent ainsi d’un moyen de pression sur le trafic maritime en mer Rouge, essentiel pour l’Arabie saoudite.
Les drones et les missiles balistiques donnent également au mouvement la capacité de frapper des cibles dans une grande partie de l’Arabie saoudite, comme l’illustre le bombardement de l’aéroport de Riyad.
Les attaques contre les infrastructures civiles saoudiennes, en particulier les aéroports, illustrent cette logique de représailles que les houthistes invoquent pour justifier leurs actions. Les conséquences de la campagne houthiste de plus en plus agressive restent toutefois très incertaines. La région semble s’engager dans une nouvelle période de tensions durables ; reste à savoir si cette escalade entraînera le retour d’acteurs comme les États-Unis, qui se sont montrés réticents à s’engager de nouveau dans un conflit régional à grande échelle. Les détails de l’engagement de l’armée française sur le terrain saoudien, annoncé par Emmanuel Macron fin septembre 2026, restent encore à préciser.
Rien de tout cela ne doit cependant occulter le sort des civils yéménites. Cette situation doit au contraire nous rappeler les souffrances d’une population épuisée par une guerre qui dure depuis plus de dix ans et qui a dévasté les infrastructures déjà très limitées d’un pays qui était déjà le plus pauvre du Moyen-Orient avant même le début du conflit.
Laurent Bonnefoy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:57
Petros Sekeris, Associate Professor in Economics and Finance, TBS Education
Anastasios Dosis, Professeur associé, ESSEC
L’ESSENTIEL
Le dopage financier du club de Manchester City réveille les vieux démons du football. Un cas d’espèce pour examiner la triche sous toutes ses coutures.
La théorie des jeux montre comment la corruption d’arbitre affaiblit les championnats, en particulier les plus modestes.
Bien que l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) ne fasse pas l’unanimité, n’éloigne-t-elle pas la corruption des terrains rectangulaires ?
Lors de la saison 2025-2026, le football européen a engrangé plus de 40 milliards d’euros, un montant supérieur au PIB annuel de l’Islande ou de la Géorgie.
Au vu des enjeux financiers, il n’est pas étonnant que certains clubs soient tentés d’influencer les résultats via des pratiques illicites plutôt qu’en investissant dans leur équipe.
En cet automne 2026, Manchester City, géant de la Premier League contrôlé par des capitaux émiratis, est dans la tourmente. Le club est accusé de plus de 100 infractions aux règles financières du championnat anglais – notamment d’avoir eu recours à des contrats de sponsoring fantôme. Le risque ? Se voir retirer ses titres et être relégué en Championship, la Ligue 2 d’Angleterre.
Ces infractions restent d’ordre financier. Mais le football a connu des formes de triche plus directes, comme les affaires de matchs truqués en Italie où la Juventus de Turin fut reléguée en série B, ou l’affaire Koriopolis en Grèce.
Bien qu’emblématique des conséquences néfastes de la corruption dans le football, la Grèce et l’Italie sont loin d’être des cas isolés. Du Portugal, en passant par la Pologne ou la Tchéquie, nombre de championnats européens ont connu des affaires dans lesquelles des arbitres, ou leur désignation, auraient servi à favoriser certains clubs.
Notre étude éclaire ces mécanismes qui ont pu nuire à la compétitivité de ces championnats.
La Grèce illustre ce que peut produire ne fût-ce que le soupçon et la perception de corruption.
En 2011, l’affaire Koriopolis, une vaste affaire de matchs présumés truqués, jette un doute profond sur la crédibilité du championnat grec, même si de nombreux prévenus ont ensuite été acquittés. Aucune décision de justice n’a établi qu’un club en particulier ait été favorisé par l’arbitrage. Mais pour un club qui envisage d’investir en Grèce, c’est la perception d’un championnat faussé qui compte.
Entre 2011 et 2017, l’Olympiakos a remporté sept titres consécutifs, tandis que ses principaux rivaux s’effondraient. À titre d’exemple, l’effectif du Panathinaïkos, le rival historique, qui valait plus de 100 millions d’euros en 2009-2010, n’en valait plus que 17,5 millions en 2018-2019. L’AEK Athènes, criblé de dettes, a même dû repartir en troisième division. L’Olympiakos, porté notamment par ses participations régulières à la Ligue des champions, a quant à lui maintenu la valeur de son effectif.
Ces trajectoires ne démontrent pas de lien de cause à effet, d’autant plus qu’elles coïncident avec la crise économique grecque.
Pour rétablir la confiance, le football grec s’est attaqué directement à l’arbitrage en recrutant des arbitres étrangers pour les grands matchs à partir de 2018, puis en instaurant la VAR en 2019. Depuis, le titre a changé de mains plus souvent entre l’AEK, le PAOK et l’Olympiakos. Les rivaux ont recommencé à investir et l’effectif du Panathinaïkos vaut aujourd’hui 126 millions d’euros.
Parmi les aficionados de foot, le débat sur les erreurs d’arbitrage se focalise généralement sur l’événement lui-même : l’Argentine aurait-elle remporté la Coupe du monde de 1986 sans la légendaire « main de Dieu » de Diego Maradona ?
Notre recherche met en lumière des conséquences plus graves pour les championnats de football. Pour les identifier, nous avons construit un modèle économique, issu de la théorie des jeux, qui met au jour les mécanismes à l’œuvre. Nous partons de l’hypothèse que les clubs investissent dans leur effectif pour remporter le championnat, et que seul le vainqueur accède aux coupes d’Europe.
Celles-ci rapportent gros. Pour la seule Ligue des champions, l’UEFA distribue près de 2,5 milliards d’euros par saison aux clubs participants. À cela s’ajoutent des contrats de sponsoring plus importants, une affluence accrue dans les stades et des ventes de produits dérivés en hausse.
Dans notre modèle, nous introduisons ensuite un arbitrage qui favorise l’un des clubs. Ses rivaux anticipent de remporter moins souvent le titre, voire jamais, avec à la clé le billet pour la Ligue des champions. Puisque recruter de nouveaux joueurs ne leur rapportera pas, ils réduisent leurs investissements, d’autant plus fortement que le championnat est truqué. L’écart de qualité entre les clubs se creuse ; le championnat devient moins relevé.
Le club, favorisé par l’arbitrage, lui, réagit de façon plus surprenante. Tant que la corruption reste modérée, il investit davantage que dans un championnat honnête. L’enjeu financier est considérable : chaque victoire et chaque tour franchi lors de la Ligue des Champions lui rapportent des primes de l’UEFA. Renforcer son effectif devient donc doublement rentable, puisqu’il rapporte à la fois sur la scène nationale et en Ligue des champions.
Mais quand la corruption devient trop intense, la logique s’inverse. La concurrence nationale s’effondre. À l’instar d’un employé pistonné qui n’a pas besoin de se tuer à la tâche pour obtenir sa promotion, le club favorisé sait qu’il dominera les autres. Il n’a plus de raison d’investir pour remporter le titre et se contente, en Europe, de grappiller ce qu’il peut avec un effectif réduit. Le champion est donc une équipe affaiblie, qui représente pourtant le pays sur la scène européenne.
L’effet secondaire : le niveau de tout le championnat baisse, devenant moins attractif pour les spectateurs.
Généralisée en 2018, l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR) vise à corriger les erreurs d’arbitrage. Une technologie qui ne fait pas l’unanimité pour nombre de supporters et de journalistes. La VAR tuerait la spontanéité du jeu sans éliminer les erreurs humaines.
En revanche, la VAR n’est pas qu’un outil pour trancher des hors-jeu au millimètre, elle peut s’avérer salvatrice dans des environnements où sévit la corruption. En rendant les décisions vérifiables à tout instant, elle aide à rétablir la confiance des supporters et des clubs envers les arbitres.
La conséquence ? Les rivaux peuvent désormais envisager d’être champions, et pour ce faire, ils investissent puisque cela peut rapporter gros à l’avenir.
C’est dans les championnats les plus modestes que la corruption fait le plus de dégâts. Notre modèle montre en effet que plus l’argent européen pèse lourd par rapport aux recettes nationales, plus le club favorisé domine son championnat. Les primes européennes élevées renforcent donc l’effet de la corruption.
L’effet dépend aussi du nombre de places européennes en jeu. Dans les grands championnats comme la Ligue 1, plusieurs clubs se qualifient pour la Ligue des champions. Un club n’a donc pas besoin de remporter le titre pour espérer toucher sa part du gâteau, et garde ainsi un intérêt à investir dans son équipe même en présence de corruption.
Dans les championnats moins bien classés, en revanche, il est fréquent que seul le champion puisse espérer accéder à la Ligue des champions. Quand un titre semble promis d’avance à un club favorisé, ses rivaux n’ont plus grand-chose à gagner à investir.
La valeur d’un championnat ne dépend pas seulement de la qualité de son champion. Diffuseurs, sponsors et supporters apprécient aussi des championnats disputés, et l’incertitude. Plusieurs clubs solides capables de rivaliser entre eux constituent un produit plus attractif qu’un club dominant entouré d’adversaires résignés.
En décourageant les rivaux du club favorisé, la corruption appauvrit donc le championnat dans son entièreté. Dans ces cas-là, rétablir la confiance dans l’arbitrage, par la VAR ou le recours à des arbitres étrangers, n’est pas un luxe mais bien la condition pour que chaque club ait de nouveau intérêt à investir.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
20.10.2026 à 15:52
Cécile Vaissié, Professeure des universités en études russes et soviétiques, Université de Rennes 2, chercheuse au CERCLE (Université de Lorraine), Université Rennes 2

L’ESSENTIEL
Pendant la perestroïka, le réalisateur Vladimir Bortko a adapté Cœur de chien de Boulgakov, une satire féroce des premières années de l’URSS.
À 80 ans aujourd’hui, ce fils d’une Ukrainienne présente fièrement aux Russes une série à la gloire de Staline.
Son parcours personnel en dit long sur l’évolution d’une partie du monde de la culture russe durant ces dernières décennies.
Staline, une série télévisée en quatre épisodes que le metteur en scène Vladimir Bortko a tournée en Russie au printemps et qui devrait y être diffusée dans les mois à venir, fait déjà beaucoup parler d’elle. Elle est consacrée aux dernières années de la vie du dirigeant (au pouvoir de 1924 à sa mort en 1953), et la rumeur court qu’il s’agira d’une étape supplémentaire dans la réhabilitation de celui-ci.
Ce n’est pas la première série consacrée au « Guide » dans la Russie poutinienne. Ainsi, dès 2006-2007, Stalin Live, un gros projet (quarante épisodes de 45 minutes) mené par quatre metteurs en scène, avait déjà scandalisé l’intelligentsia russe par l’image positive qu’elle donnait de Staline. Aujourd’hui, le dictateur est honoré, en Russie, par plus de 120 statues le représentant — alors qu’elles avaient toutes été démontées après le XXIIᵉ Congrès du Parti, en 1961 — et leur rythme de construction s’accélère depuis 2014. Le processus de réhabilitation du « Guide », y compris grâce à la télévision, apparaît donc clairement, tout comme le lien entre cette réhabilitation et l’agressivité croissante de la Russie.
Vladimir Bortko joue un rôle dans ces processus, et son évolution, créative et politique, reflète en partie celles d’autres personnalités de la culture russe postsoviétique. Dans son cas, deux problématiques au moins se recoupent : d’une part, son rapport à Staline, au communisme et à l’URSS ; d’autre part, son rapport à l’Ukraine.
Vladimir Bortko, 80 ans, a réalisé, en URSS et en Russie, des films de cinéma et de nombreuses séries télévisées, dont des policiers, mais aussi L’Idiot d’après Dostoïevski en dix épisodes (2003) et une adaptation, en dix épisodes également, du Maître et Marguerite de Boulgakov (2005).
Son œuvre télévisée la plus connue reste toutefois son écranisation de Cœur de chien, le récit de Mikhaïl Boulgakov : diffusée pour la première fois en novembre 1988, elle demeure une référence constante, jusque dans les mèmes sur les réseaux sociaux comme ici où l’on voit Charikov, le chien changé en homme, ânonner, non pas les quelques mots répétitifs qu’il prononce dans le téléfilm, mais « Russie, Poutine, Victoire ».
En 1988, la perestroïka s’amorçait à peine. Le récit de Boulgakov, confisqué en 1926, venait d’être publié en URSS dans la revue Znamia (n°6 de 1987), et un air de liberté commençait à souffler, en premier lieu dans la littérature et la culture. Ce film de 2h16, en deux parties, paraissait incarner ces changements et il a été alors perçu, « par la majorité des spectateurs, comme un chef-d’œuvre anticommuniste » — souligne aujourd’hui la critique Ekatérina Barabach, qui a dû être exfiltrée de Russie en 2025 parce qu’elle risquait dix ans de détention pour avoir publié des messages anti-guerre sur Facebook.
L’adaptation télévisée est assez proche du récit de Boulgakov, qui raconte comment, dans les premières années du pouvoir soviétique, un chercheur transforme un chien des rues en un être humain vulgaire et agressif, semblable à ces « prolétaires » qui insupportent le scientifique. Boulgakov tentait ainsi de montrer à quoi, selon lui, menaient à la fois la fascination de l’intelligentsia russe pour les expériences sociales et le projet bolchevik de « créer un homme nouveau ».
Bortko a repris la trame générale, ainsi que les phrases devenues cultes sur l’inopportunité de lire les journaux soviétiques, l’inefficacité de la terreur et la détestation du prolétariat. Son film semblait indiquer que, désormais, il était permis de se moquer de l’Homo sovieticus : une démarche thérapeutique collective s’engageait, où démocratisation, libération de la parole, révélations sur les crimes staliniens — amorcées sous le Dégel, puis réduites au silence — et examen critique, même encore limité et contrôlé, du système soviétique se conjugueraient.
C’était il y a moins de quarante ans. Aujourd’hui, Bortko défend Staline.
Bortko a été membre du PCUS entre 1983 et 1991, condition alors presque indispensable pour réussir une carrière. Mais qu’il entre au PC de Russie (KPRF) en 2007 — la période de Stalin Live… — puis chante les louanges de Staline a surpris. Élu en 2011 député à la Douma d’État (la Chambre basse du Parlement russe, équivalent de l’Assemblée nationale française), il a été réélu en 2016 et a abandonné son siège en 2021, à 75 ans.
En février 2013, dans une interview à l’hebdomadaire populaire Argumenty i Fakty, le réalisateur a lancé une phrase, souvent répétée aujourd’hui : « Staline est la personnalité sur laquelle on a le plus menti au cours du XXe siècle. »
Or Bortko liait ces « mensonges » au discours prononcé par Khrouchtchev au XXe Congrès du Parti en 1956, le discours qui, en dénonçant certains des crimes de Staline, a lancé officiellement la déstalinisation. Le cinéaste contestait donc la source même de tous les processus de déstalinisation ultérieurs, et poursuivait :
« Qui est Staline ? C’est l’homme qui, en trente ans, a fait de notre pays celui qui lisait le plus. […] Sous Staline, la science, dans le pays, était à l’avant-garde et elle a notamment élaboré la bombe atomique et une fusée pour envoyer l’homme dans l’espace. […] Et l’art ? À l’époque, il y avait Stanislavski dont le monde théâtral encense toujours le système. La musique de Chostakovitch, de Khatchatourian… […] Et la littérature ! Ce que nous lisions tous et continuons de lire : Cholokhov, Alexeï Tolstoï, Boulgakov… »
Quant aux répressions qui ont frappé aussi de nombreux artistes et scientifiques sous Staline, « oui, il y en avait », mais, à en croire le cinéaste, c’est Khrouchtchev qui aurait demandé d’augmenter le nombre de personnes à fusiller.
Deux ans plus tard, Bortko a clamé, lors d’une séance plénière de la Douma russe : Staline, c’est « le symbole de notre pays », « c’est notre industrialisation, nos victoires dans la guerre […], nos succès dans l’espace ». Pour lui, ceux qui mentionnaient « Staline » évoquaient en fait « l’Union soviétique » : « Quand l’Union soviétique s’est-elle effondrée ? En 1991 ? Non. Elle s’est effondrée au XXe Congrès, voilà ! » URSS, répressions et succès du pays seraient donc inexorablement liés.
Bortko assurera en 2026 avoir écrit en 2011 le scénario de sa série sur Staline, mais, ajoutera-t-il, « ce n’était alors pas le meilleur moment » pour le tourner. En revanche, quinze ans plus tard, « l’époque a complètement changé ». Comme l’annonçaient, voire le préparaient, les discours du cinéaste.
Le rapport de Bortko à l’Ukraine aussi a évolué. Celui-ci a, en effet, passé son enfance et sa jeunesse à Kyiv. Son père, metteur en scène de théâtre, a travaillé en Ukraine et en Russie, et sa mère, l’actrice de théâtre Marina Zakharenko, était ukrainienne, fille, semble-t-il, de paysans.
Le père de cette comédienne est mort en 1946 dans les camps de la Kolyma ou, d’après Bortko, a été fusillé pendant les purges. À l’époque de ce Staline que loue désormais le cinéaste, de ce Staline qui a fait mourir de faim des millions de paysans, notamment ukrainiens, pendant la collectivisation des campagnes.
En 1964, Marina Zakharenko, divorcée, s’est remariée avec le dramaturge Alexandre Korneïtchouk (1905-1972), l’une des personnalités les plus importantes de la culture officielle ukrainienne et soviétique. Un auteur tout dévoué à Staline et couronné de cinq prix Staline. Né dans une famille très modeste, il devait ses premiers succès institutionnels à l’écrasement, par le pouvoir soviétique, des auteurs de la « Renaissance » ukrainienne, exécutés ou déportés au début des années 1930. Korneïtchouk incarnait, lui, le modèle prôné par Moscou : il écrivait en ukrainien, mais reprenait les thématiques soviétiques et affichait une pleine loyauté au Kremlin. Ainsi, il dénonçait « les traîtres liens entre les nationalistes ukrainiens bourgeois et le capital d’Europe occidentale », et, dans ses comédies kolkhoziennes, se gardait bien d’effleurer le thème de la Grande famine.
Puis, pendant la guerre, il a été chargé de clamer que l’Ukraine et les territoires polonais annexés en 1939 étaient bien soviétiques, et il a rempli son rôle à merveille. La littérature était en URSS un outil politique et géopolitique. Or les liens de Bortko à Staline et à l’Ukraine passent aussi par ce beau-père à la carrière éblouissante.
Dès 2009, le film de Bortko Tarass Boulba, d’après Gogol, a suscité la colère de certains Ukrainiens : il donnait de ce roman une « interprétation impérialiste », estime Barabach. En outre, le réalisateur a signé, en mars 2014, une lettre à Poutine dans laquelle des personnalités de la culture russe soutenaient l’annexion de la Crimée. Il a approuvé, en 2022, l’invasion de l’Ukraine par la Russie et a qualifié de « traîtres » ceux qui prenaient position contre la guerre.
En mai 2026, il va jusqu’à appeler la Russie à utiliser des armes nucléaires contre l’Ukraine, pour gagner la guerre en deux semaines. Quant à sa série sur Staline, elle semble devoir, en louant le « Guide », annihiler ce qu’a représenté et initié la perestroïka.
Au cœur du rapport actuel de Bortko — et d’autres… — à Staline, au communisme et à l’Ukraine, il y a le non-respect des droits fondamentaux des individus (à commencer par le droit à la vie), face à un dirigeant se voulant tout-puissant. Le tout au nom des soi-disant succès de l’URSS et de la Russie.
L’ultra-flexibilité de personnalités de la culture, dressées à s’aligner sur les positions du pouvoir suprême, a contribué aux évolutions constatées en Russie et à la catastrophe actuelle. Bortko a d’ailleurs été félicité, pour son 80ᵉ anniversaire, par Vladimir Poutine et par Sergueï Narychkine, chef des services secrets extérieurs russes (SVR). Mais quelle haine de soi faut-il à un petit-fils de paysan ukrainien, mort dans les camps de Staline, pour chanter les louanges de ce même Staline et appeler, en se définissant comme Russe, à détruire l’Ukraine ? L’essence et le drame de la Russie actuelle sont dans cette double question.
Cécile Vaissié ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.