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13.04.2026 à 16:43

Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone

Thierry Viale, Professeur associé en management, ESSCA School of Management

Yves Gendron, Professeur titulaire, Université Laval

Au Canada, les Wendats, peuple autochtone des Premières Nations du Québec, cherche à faire de l’estime de soi un levier d’émancipation.
Texte intégral (2438 mots)

Depuis des siècles, les communautés autochtones à travers le monde subissent marginalisation, spoliation de leurs terres, assimilation forcée et exclusion politique. Pourtant, au Canada, la nation Wendat transforme ces obstacles en force, faisant de l’estime de soi un levier d’émancipation.


Comment une communauté autochtone transforme-t-elle l’estime de soi en moteur d’émancipation ? À Wendake, en périphérie de la ville de Québec, les Wendats prouvent qu’il est possible de concilier réussite économique et résurgence culturelle. Malgré une histoire marquée par la colonisation et la perte de repères identitaires, les Wendats ont su développer des stratégies originales pour panser les plaies du passé, restaurer leur identité et renforcer leur autonomie.

Leur parcours illustre une lutte pacifique pour affirmer une identité forte qui contraste avec la fragilité endémique de bien des Premières Nations au Canada. Ce parcours montre comment, à partir de l’estime de soi, le développement économique peut devenir un levier pour restaurer la fierté collective et repenser les rapports entre culture ancestrale et modernité.

Contexte historique et enjeux identitaires

Les Wendats reçurent de la part des Français le surnom de « Hurons » vers 1609, au moment de la colonisation du Saint-Laurent par Samuel de Champlain. Ce nom fait référence à leur coiffure traditionnelle, censée rappeler la hure d’un sanglier. Le roman le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826), adapté par la suite à de multiples reprises au cinéma, a bien sûr contribué à leur renommée. Mais loin des histoires romancées, la réalité est plus tragique. Après avoir aidé les premiers colons français dans leurs luttes face aux Anglais, ils ont progressivement perdu leurs terres et leurs droits, notamment sous le régime britannique avec l’Indian Act de 1876, qui a imposé des restrictions sévères à la propriété et à la gouvernance autochtones.

Groupe de Wendats de Wendake à Spencer Wood, Québec, 1880. Jules-Ernest Livernois/Wikipedia

À cela s’ajoutent les politiques d’assimilation, qui ont tenté d’effacer les langues et les pratiques culturelles des peuples autochtones. Ces traumatismes ont fragilisé de nombreuses Premières Nations, entraînant honte de soi, chômage, suicides, dépendances et isolement. Mais la communauté Wendat s’illustre par une étonnante résilience. En dépit des vicissitudes, elle a préservé une forte estime de soi en s’appuyant sur des traditions transmises de génération en génération.

Une étude de terrain au cœur de Wendake

Notre étude intitulée « “Taking Wendake Beyond Wendake:” Economic Development and Legal Tenacity in the Wendat Community » repose sur une observation participante menée de 2012 à 2019 au sein de la communauté Wendat, qui rassemble environ 2 200 habitants sur le territoire de Wendake. Cette étude combine ethnographie, entretiens semi-directifs, analyse de données socio-démographiques et historiques. Les résultats montrent que les Wendats n’ont jamais renoncé à leurs marqueurs culturels en s’adaptant au capitalisme. Au contraire, leurs savoir-faire pluriséculaires en matière d’organisation politique et d’échanges économiques ont été réinvestis dans l’économie de marché contemporaine, elle-même transformée en un levier d’affirmation et de reconnaissance identitaire.

Cette stratégie peut être analysée à la lumière des trois sphères définies par la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth (1992) :

  • la reconnaissance affective nourrit l’estime de soi, la fierté culturelle et la transmission des savoirs traditionnels ;

  • la reconnaissance juridique résulte de la lutte pour la reconnaissance des traités, des droits territoriaux et, plus largement, de la reconnaissance politique des peuples autochtones ;

  • la reconnaissance sociale se traduit par la capacité à prendre part à l’activité économique d’une société donnée, notamment à travers une meilleure intégration au sein de la société québécoise environnante, y compris en créant des emplois profitant aux non-Autochtones.

L’économie comme « outil » de reconnaissance

À rebours de l’idée qui associe la réussite économique à une perte d’identité ou à une soumission culturelle, les Wendats démontrent qu’elle peut constituer un vecteur de résurgence culturelle. La communauté a ainsi choisi de soutenir des projets porteurs de sens, tels que la création de l’hôtel-musée des Premières Nations, consacré à la préservation et à la valorisation des civilisations autochtones, plutôt que la construction d’un casino pourtant plus lucratif.

Le musée des Premières Nations à Wendake. T. Viale, Fourni par l'auteur

Avec une remarquable subtilité, les Wendats ont également fait preuve d’innovation en 1992 en fondant la Société de crédit autochtone (SOCCA), un dispositif bancaire alors unique au Canada. Cette initiative leur a permis de contourner les contraintes juridiques et financières résultant de l’Indian Act de 1876. Ces choix témoignent de la volonté des Wendats de libérer leurs forces économiques pour s’affranchir de la dépendance des financements du gouvernement fédéral sans sacrifier la dimension culturelle.

Agence de la banque royale canadienne à Wendake. T. Viale, Fourni par l'auteur

Résilience et affirmation culturelle

La réussite des Wendats ne doit rien au hasard. Elle repose avant tout sur l’estime de soi, nourrie par des valeurs et des pratiques profondément enracinées dans leur histoire.

Chez eux, un travail collectif important est mené pour reconnaître et partager ces sources de fierté, là où d’autres communautés peuvent encore percevoir leur singularité culturelle comme un anachronisme voire un stigmate. Ainsi, le programme d’apprentissage de la langue Wendat, conçu pour en éviter la disparition, illustre cette volonté de revitalisation culturelle.

Par ailleurs, le Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre huron-wendat (CDFM) a pour mandat explicite de « veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de la culture ainsi qu’à l’affirmation identitaire ». Les ateliers de savoir‑faire enseignent des techniques traditionnelles comme la fabrication de paniers de frêne, la broderie au poil d’orignal ou la fabrication de mocassins, ce qui actualise des pratiques anciennes. Loin de toute soumission aux diktats de l’histoire, cette dynamique représente une lutte pacifique pour la reconnaissance.

Leur approche invite à dépasser la vision manichéenne qui réduit souvent les peuples autochtones à deux positions antagoniques : d’un côté, une réconciliation parfois teintée de rapports néocoloniaux ; de l’autre, une rupture totale avec l’État au nom de l’autodétermination. Les Wendats esquissent en quelque sorte une voie intermédiaire : une émancipation à la fois discrète et déterminée, fondée sur l’art d’allier tradition et modernité au service de la résurgence culturelle et de la souveraineté pas à pas reconquise.

L’enjeu de la reconnaissance

Ce cas met en lumière un enjeu fondamental : le droit des peuples autochtones à reprendre la maîtrise de leur destin. Depuis l’Europe, on perçoit souvent « les Amériques » comme de « jeunes nations », une vision qui suppose que leur histoire commence avec l’arrivée des colons. Or, les recherches archéologiques et génétiques révèlent une présence humaine bien plus ancienne – entre 15 000 et 20 000 ans – précédant largement les vagues de peuplement venues d’Europe. On comprend alors le profond désarroi ressenti par les Premières Nations lorsqu’on réalise que, sur leur propre terre, elles ne sont plus tout à fait chez elles.

Alors que les discussions autour de la réconciliation entre les descendants des colons et les peuples autochtones s’intensifient au Canada, le cas particulier de la communauté Wendat offre des perspectives. Il démontre qu’il est possible d’allier développement et enracinement culturel au service de l’émancipation – une démarche qui consiste, en définitive, à reprendre la maîtrise de son destin, de son mode de vie, de son territoire et de sa culture.

Ce modèle pourrait inspirer d’autres communautés autochtones au Canada, voire au-delà, notamment celles que l’histoire a laissées dans une profonde souffrance. Toute nation autochtone porte en elle des marqueurs culturels parfois refoulés et enfouis. Il s’agit dès lors de remonter le fil de l’histoire longue – celle d’avant le « premier contact » avec les colons – et d’en exhumer les sources de fierté au service de leur résurgence culturelle. Il existe d’ailleurs, à Wendake même, une instance de représentation de Premières Nations du Québec qui pourrait promouvoir cette approche : l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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13.04.2026 à 16:43

La révolution soudanaise sept ans après : mise à mal, mais non vaincue

Robert Kluijver, Visiting researcher at Leiden University’s Institute of Political Science, Leiden University

Retour sur la longue histoire de la résistance civile au Soudan et sur la manière dont les réseaux communautaires et les mouvements de jeunesse jettent les bases d’un retour à l’ordre pacifique dans un pays marqué par une profonde fragmentation politique.
Texte intégral (2636 mots)

Sept ans après le renversement du régime d’Omar el-Béchir, le Soudan traverse l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années. Alors que le pays est déchiré entre deux factions – les Forces armées soudanaises (FAS) et les Forces de soutien rapide (FSR) –, les comités de résistance, à l’origine de la chute d’el-Béchir en 2019, tentent de maintenir une vie civile.


En 2019, un soulèvement populaire au Soudan a mis fin à trente ans de dictature militaire islamiste sous Omar el-Béchir. Les manifestants ont renversé le régime et imposé un retour au pouvoir civil. Alors qu’un accord politique était négocié à l’échelle nationale, les communautés locales tentaient de s’administrer elles-mêmes. Mais les forces armées ont repris le pouvoir, avant de plonger le pays dans la guerre, provoquant l’une des pires crises humanitaires de ces dernières années.

Que reste-t-il aujourd’hui de l’élan révolutionnaire ? Et quelles sont les perspectives d’un retour au pouvoir civil ?

Malgré la poursuite des combats dans le pays, les civils soudanais rentrent aujourd’hui chez eux, fuyant les conditions désastreuses des camps de déplacés ou refoulés par les pays voisins, qui leur sont hostiles. En Égypte, par exemple, les autorités expulsent les réfugiés soudanais, qu’ils soient en règle ou non.

Randa Hamid, entrepreneuse et militante pour l’émancipation des femmes, décrit ce que vivent ces rapatriés au quotidien : arrivés à Port-Soudan – seul aéroport international encore en activité dans le pays –, ils prennent la route jusqu’à Khartoum – ville désormais déserte et réduite à un champ de ruines –, puis découvrent leur domicile et leur lieu de travail pillés, et se retrouvent face à des responsables locaux bien plus intéressés par leur enrichissement personnel que par la reconstruction de la ville. Malgré ce sombre tableau, la situation est désormais plus sûre qu’elle ne l’a été ces dernières années.

Depuis que les Forces armées soudanaises (FAS) ont reconquis Khartoum en mars 2025, une certaine stabilité s’est installée dans des régions du pays. Les FAS contrôlent désormais le centre, le nord et l’est du pays. Les Forces de soutien rapide (FSR) tiennent l’ouest. Le Sud reste disputé.

Sur le plan politique, le principal allié des FAS sont les Frères musulmans, dont les réseaux fournissent à l’armée des forces combattantes et un réseau administratif. Les postes civils sont confiés à des figures de l’ancien régime. L’oligarchie corrompue, à l’origine même de la révolution, reprend ainsi le pouvoir sans rencontrer de résistance.

En décembre dernier, les célébrations de l’anniversaire du soulèvement ont été suivies de l’arrestation de leurs organisateurs — tandis que les militants pro-démocratie sont par ailleurs activement traqués par les Forces armées soudanaises.

Les perspectives de paix restent sombres. Les FAS visent une victoire militaire totale sur les FSR plutôt qu’un accord négocié, ce qui laisse présager de nombreux mois, voire des années, de conflit. Si un accord venait malgré tout à être conclu, il déboucherait probablement sur une partition du Soudan. Mais compte tenu de la nature fragmentée des deux factions et des combats qui se poursuivent dans des régions comme le Kordofan du Sud et le Nil bleu, même ce scénario demeure incertain.

De la résistance à l’intervention d’urgence

Les comités de résistance (CR) qui ont mené la révolution étaient à l’origine des groupes de solidarité de quartier, constitués au fil des années précédentes.

Les politiques néolibérales imposées par le FMI sous le régime d’Omar el-Béchir avaient conduit l’État à se désengager de ses fonctions sociales, obligeant les communautés à s’organiser entre elles. Aux côtés des syndicats et des organisations professionnelles, les comités de résistance ont organisé des sit-in de masse qui ont finalement renversé le régime.

Les comités de résistance ont cependant refusé d’intégrer la coalition civilo-militaire de transition — les Forces de la liberté et du changement – qui a brièvement gouverné sous la direction de l’ancien fonctionnaire de l’ONU Abdullah Hamdok. Leurs craintes d’être cooptés se sont avérées fondées lorsque l’armée a perpétré un coup d’État en octobre 2021.

Au contraire, les comités ont conservé leur fonctionnement horizontal et participatif, rédigé une charte nationale et sont devenus des pépinières de créativité culturelle, d’entrepreneuriat chez les jeunes et de vie publique. Rétrospectivement, la révolution soudanaise apparaît comme l’un des premiers exemples de la mobilisation de la génération Z que l’on observe aujourd’hui à l’échelle mondiale. Elle s’est distinguée par la pleine participation des femmes et l’absence d’un racisme historiquement ancré dans la vie publique soudanaise.

En avril 2023, lorsque les combats ont éclaté entre les FAS et les FSR à Khartoum, les comités de résistance sont devenus la cible des deux factions. Leurs membres ont fui à l’étranger dès que possible, afin de poursuivre leur action en faveur des civils. Ceux qui sont restés se sont consacrés à la mise en œuvre de « salles d’intervention d’urgence » (ERR) – des espaces virtuels, généralement des groupes de messagerie, permettant aux communautés de partager des informations, leurs besoins et leurs ressources.

Jasour Abu Algasim, engagé dans le mouvement révolutionnaire depuis ses débuts, a participé à la création d’une ERR à Khartoum. Il note que l’effondrement de l’État a paradoxalement offert aux comités de résistance un rôle public central : avec la guerre, leur mission est passée de la construction de la société à la lutte pour la survie.

Mohamed Younis, directeur au Soudan du Center for Civilians in Conflict, souligne que des initiatives de solidarité dépourvues de tout agenda politique – les cuisines collectives, les brigades de bénévoles réparant les infrastructures, les évacuations communautaires – ont émergé dans presque toutes les zones touchées par le conflit.

Alors que les agences internationales étaient confrontées à des obstacles sécuritaires et logistiques, ces groupes de solidarité locaux sont devenus le principal filet de survie collectif. L’attention internationale s’est toutefois concentrée sur les ERR, qui ont été nominées à deux reprises pour le prix Nobel de la paix.

Le dilemme de l’aide

Frustrés par la difficulté à joindre les plus démunis, les donateurs ont commencé à exiger que les ONG acheminent les fonds directement par l’intermédiaire des ERR, les considérant comme les forces les plus authentiquement démocratiques sur le terrain. Si la logique est séduisante, Younis en identifie les effets pervers.

Les exigences de redevabilité des donateurs – documentation des bénéficiaires, données biographiques, capacités administratives spécifiques – mobilisent les ressources mêmes dont les ERR ont besoin. Ces dossiers exposent par ailleurs les bénévoles et les communautés à un certain risque s’ils tombent entre des mains ennemies. Le rôle de l’ERR passe ainsi d’acteur communautaire autonome à prestataire de services pour les donateurs étrangers, généralement via des chaînes d’ONG internationales et locales qui ajoutent chacune leurs propres exigences et mobilisent une part du budget.

Il ne reste alors aucune place pour une contribution stratégique locale. Les communautés sont reléguées au statut de « bénéficiaires » de programmes conçus ailleurs. Les mécanismes de contrôle verticaux imposés par les bailleurs de fonds et les ONG partenaires faussent le processus décisionnel horizontal qui caractérise les instances autonomes. La responsabilité interne envers les bénévoles et les membres de la communauté est remplacée par une responsabilité externe envers les bailleurs de fonds. Enfin, cette chaîne de commandement fait que les centres de coordination sont perçus – par les factions combattantes et, potentiellement, par les populations locales – comme des instruments au service d’agendas politiques étrangers.

Il en résulte, note Younis, une taxonomie perverse des « bonnes » et « mauvaises » ERR, qui se distinguent les unes des autres non pas par la qualité de leur service aux communautés, mais par leur conformité aux critères des bailleurs. Pendant ce temps, le vaste paysage des activités de solidarité locales en dehors du label ERR reste méconnu. La « décolonisation de l’aide » est ainsi devenue une priorité pour la société civile soudanaise. Pourtant, la tendance à un contrôle croissant des bailleurs de fonds sur des flux d’aide en baisse risque de s’intensifier plutôt que de s’atténuer.

Facteurs externes

Tout comme les printemps arabes, huit ans plus tôt, la révolution soudanaise a alarmé les régimes autocratiques de la région. Contenir la contagion démocratique reste une priorité pour l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et d’autres puissances régionales plus éloignées. Ces derniers soutiennent également le régime autoritaire afin de faciliter le contrôle des richesses minérales du Soudan – en particulier l’or – et ses riches terres agricoles.

Le soutien occidental à la démocratisation s’est quant à lui affaibli. Les organismes multilatéraux tels que l’Union africaine, l’ONU et l’UE, incapables d’entrer en contact avec les forces civiles à l’intérieur du Soudan, s’appuient sur des politiciens en exil et des dirigeants de la société civile. La coalition actuelle des forces civiles en exil, Sumoud (« fermeté »), succède à son prédécesseur Tagadum, qui s’est divisé autour de la question d’un gouvernement en exil.

Sarra Majdoub, membre du Groupe d’experts des Nations unies sur le Soudan, a été témoin de plusieurs initiatives de paix civiles successives. Elle note que les dirigeants en exil peinent à renouer avec les civils à l’intérieur du pays : les autorités leur sont hostiles, les communications défaillantes et les populations souvent dispersées.

Les communautés de la diaspora, en revanche, se mobilisent facilement en ligne et finissent par incarner l’ensemble de la « société civile soudanaise ». Mais dans quelle mesure sont-elles représentatives, et peuvent-elles réellement influencer les événements sur le terrain ?

Gouvernance civile contre gouvernance verticale

L’avenir du Soudan sera déterminé par l’affrontement entre deux forces colossales. D’un côté, le bloc militaro-foncier – soutenu par les puissances régionales – qui détient le monopole de la violence et dirige le pays sans interruption (ou presque) depuis l’indépendance en 1956. De l’autre, une population majoritairement jeune qui a entrevu – le temps d’une révolution – à la possibilité d’un autre Soudan.

Hadia Hasaballah, professeure d’université à Omdurman qui a participé à la première vague du soulèvement, dirige aujourd’hui la section féminine de Sumoud. Plutôt que de s’appuyer sur les formations politiques existantes, elle appelle à la reconnaissance du mouvement de masse mené par la jeunesse au Soudan, qui incarne les valeurs de la révolution : liberté, paix et justice. Elle est convaincue que le retour à un régime islamiste – qui se manifeste sous les FAS avec notamment la récente condamnation à mort de deux femmes par lapidation en février 2026 – n’est plus acceptable pour les femmes, les jeunes et les minorités soudanaises. Ayant goûté aux libertés de la période révolutionnaire, ils ne les abandonneront pas sans résistance.

La crise soudanaise reflète une tension plus large dans la politique démocratique entre les modèles représentatifs et participatifs. Les comités de résistance et les cellules d’urgence incarnent une politique participative émergente qui est activement réprimée par des acteurs ayant intérêt à un contrôle vertical.

Pourtant, les militants et analystes soudanais, sur lesquels s’appuie cet article s’accordent sur un point : le mouvement de fond qui unit les jeunes de tous horizons autour de la liberté, de la paix et de la justice constitue un socle remarquable et durable pour un véritable régime civil. La façon dont ils parviendront à arracher le pouvoir à l’armée reste, pour l’heure, difficile à imaginer – mais ils y parviendront, tôt ou tard.

The Conversation

Robert Kluijver ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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13.04.2026 à 16:42

Remplacer la viande : toutes les alternatives se valent-elles ?

Tom Bry-Chevalier, Doctorant en économie de l'environnement, Université de Lorraine

C’est une réalité qui fait désormais consensus : pour la santé humaine comme pour celle des écosystèmes, nous mangeons collectivement trop de viande. Mais quelles alternatives faut-il plébisciter ?
Texte intégral (2780 mots)
De haut en bas : dés de Quorn (mycoprotéines), viande cultivée, viande végétale, élevage d’insectes. Patrick.Anja/GFI/LikeMeat , CC BY

C’est une réalité qui fait désormais consensus : pour la santé humaine comme pour celle des écosystèmes, nous mangeons collectivement trop de viande. Mais à l’heure où les alternatives pour remplacer celle-ci se multiplient, quelles sont celles à plébisciter ? Une étude inédite nous aiguille.


En décembre 2025, le tribunal de commerce d’Évry (Essonne) prononçait la liquidation judiciaire d’Ynsect, la start-up française spécialisée dans la production de protéines à base d’insectes. Présentée comme un fleuron de la French Tech, inaugurée en 2021 en présence de trois ministres, l’entreprise avait mobilisé plus de 600 millions d’euros d’investissements, dont environ 148 millions d’argent public, selon le ministère de l’économie. Bilan cinq ans plus tard : une usine fantôme, 200 emplois supprimés, et une interrogation légitime sur l’utilisation des fonds publics dans le secteur de la transition alimentaire.

Quelle filière soutenir pour rendre notre alimentation plus durable ? La question se pose avec urgence quand on ausculte la situation actuelle : l’élevage occupe 77 % des terres agricoles mondiales tout en ne fournissant que 18 % des calories]. La production alimentaire génère 35 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) mondiales, dont plus de la moitié provient des produits d’origine animale. Les coûts cachés, sanitaires et environnementaux (maladies liées à l’alimentation, émissions de gaz à effet de serre, pollution des sols et de l’eau, etc.) de ce modèle étaient estimés à 14 000 milliards de dollars (soit un peu moins de 12 milliards d’euros) en 2018. Avec une consommation de viande qui continue d’augmenter au niveau mondial et un végétarisme qui reste pour l’instant marginal, l’investissement vers des protéines alternatives apparaît donc comme nécessaire.

Mais les ressources (financières, politiques, industrielles, etc.) sont limitées, et le temps pour agir sur le climat aussi. Chaque euro investi dans une filière peu prometteuse est un euro qui ne sert pas à développer une alternative plus efficace, et autant d’émissions qui auraient pu être évitées. Dans une étude récemment parue dans NPJ Science of Food (groupe Nature), nous avons donc comparé pour la première fois quatre grandes catégories de protéines alternatives :

  • les viandes végétales produites à base de soja, pois ou blé transformés pour imiter le goût et la texture de la viande ;

  • les protéines unicellulaires, issues de la fermentation de microorganismes (levures, champignons, bactéries ou algues) dans des cuves, comme les mycoprotéines commercialisées sous la marque Quorn depuis quarante ans ;

  • la viande cultivée, produite à partir de cellules animales que l’on fait proliférer dans un bioréacteur contenant un milieu nutritif (acides aminés, glucose, vitamines, facteurs de croissance) ;

  • les insectes, consommés entiers ou transformés en farine pour être incorporés dans divers produits alimentaires.

Nous avons évalué toutes ces sources de protéines alternatives dans quatre dimensions : impact environnemental, capacité de production à grande échelle, acceptabilité par les consommateurs et bien-être animal. L’objectif : identifier où concentrer les efforts.

Les viandes végétales en tête sur l’environnement

Le constat le plus solide de notre analyse concerne l’impact environnemental. Les viandes végétales à base de soja, pois ou blé affichent un impact environ 50 % inférieur à celui de la viande conventionnelle. L’avantage est particulièrement net face au bœuf : les substituts végétaux émettent jusqu’à 10 fois moins de GES et nécessitent jusqu’à 30 fois moins de terres. Ce dernier point est crucial : les terres libérées par un recul de l’élevage pourraient être restaurées en écosystèmes capables de stocker du carbone et de protéger la biodiversité.

Les protéines unicellulaires, notamment les mycoprotéines produites en cultivant des champignons microscopiques dans des cuves de fermentation, et les approches power-to-food, qui transforment le CO₂ en protéines grâce à des microorganismes, possèdent elles aussi des atouts. Leur empreinte au sol est particulièrement faible, et leur bilan carbone peut être excellent, à condition de disposer d’une électricité largement décarbonée.

La viande cultivée partage cette dépendance à l’énergie, mais à une tout autre échelle : elle consomme en moyenne 5,5 fois plus d’énergie que la viande conventionnelle. En conséquence, un avantage climatique par rapport au poulet ou au porc est possible mais suppose un mix énergétique largement décarboné.

Quant aux insectes, les évaluations récentes sont moins encourageantes que les premières études : en intégrant les contraintes réelles (chauffage en climat tempéré, limites réglementaires sur les substrats), leurs émissions ne sont pas nécessairement inférieures à celles du poulet. Surtout, seuls 7 % des produits à base d’insectes lancés sur le marché sont des substituts de viande, l’immense majorité sont des pâtes, barres protéinées ou biscuits, qui ne remplacent pas de la viande mais des aliments dont l’impact est déjà faible. Le bénéfice environnemental réel s’en trouve donc fortement relativisé.

Produire à grande échelle : un fossé entre les alternatives

Mais créer un produit vertueux ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir le produire à un coût et à un volume suffisants pour peser face à la viande conventionnelle.

Les viandes végétales sont ici les mieux placées. Elles représentent déjà un marché mondial de 6,4 milliards de dollars (plus de 5,4 milliards d’euros, environ 1 % du marché de la viande) et s’appuient sur des infrastructures agroalimentaires existantes. Leur principal frein reste le prix, en moyenne 82 % plus élevé que la viande, mais cet écart se réduit progressivement.

Les protéines unicellulaires occupent une position intermédiaire. Les mycoprotéines, commercialisées depuis 1985 en Grande-Bretagne sous la marque Quorn, démontrent la viabilité du modèle, mais à des prix encore supérieurs à ceux de la viande. Les approches power-to-food, encore au stade pilote, pourraient à terme devenir compétitives si le coût des énergies renouvelables continue de baisser, bien que de très nombreuses incertitudes demeurent.

La viande produite par culture cellulaire, elle, se heurte à des obstacles d’une tout autre ampleur. Malgré des progrès récents, une étude empirique a atteint un coût d’environ 14 dollars (environ 12 euros) par kilogramme pour un produit hybride (moitié cellules animales, moitié végétal), les coûts de production restent très élevés et les besoins en infrastructures vertigineux : pour couvrir à peine 0,4 % du marché mondial de la viande, il faudrait une capacité de bioréacteurs 22 fois supérieure à celle de toute l’industrie pharmaceutique mondiale.

Pour les insectes, le constat économique est tout aussi sévère. L’alimentation humaine est considérée comme peu prometteuse par le secteur lui-même, ce qui explique qu’elle ne représente qu’environ 5 % des investissements de la filière. Sur le plan des coûts, la promesse initiale de nourrir les insectes avec des déchets bon marché se heurte à un ensemble de contraintes réglementaires, logistiques et sanitaires qui rendent la plupart de ces substrats inutilisables, imposant le recours à des aliments plus onéreux. À cela s’ajoute le chauffage nécessaire sous les latitudes tempérées, qui alourdit considérablement la facture énergétique.

Les consommateurs ont aussi leur mot à dire

Mais la meilleure alternative sur le papier ne pèsera rien sans l’adhésion des consommateurs. Les viandes végétales sont là encore les mieux acceptées : par exemple, selon une enquête britannique, 60 % des personnes se disaient prêtes à les essayer, contre 34 % pour la viande cultivée et 26 % pour les insectes.

Les protéines unicellulaires restent peu connues du grand public, ce qui limite les données disponibles. Les rares études suggèrent une acceptabilité intermédiaire, inférieure à celle des viandes végétales mais supérieure à celle de la viande cultivée et des insectes.

La viande cultivée se heurte à un obstacle psychologique puissant : le dégoût et le sentiment qu’il s’agit d’un produit « contre nature ». L’acceptabilité varie fortement selon les régions : les consommateurs asiatiques se montrent nettement plus ouverts que les Européens et, même au sein de l’Europe, les écarts sont marqués, avec par exemple un tiers de Français prêts à en consommer contre près de deux tiers de Polonais. L’âge et le genre jouent aussi un rôle : les jeunes hommes y sont par exemple plus favorables.

Les insectes font face à la résistance la plus forte. La littérature rapporte un taux d’acceptation généralement inférieur à 30 % dans les pays occidentaux. Fait intéressant, ce rejet tient davantage à des barrières psychologiques qu’au goût ; les personnes ayant goûté des insectes les évaluant souvent plus favorablement.

Cependant, il convient de noter que l’acceptabilité de toutes les protéines alternatives évolue avec la familiarité et l’exposition répétée, ce qui suggère que les études actuelles sous-estiment peut-être leur potentiel à long terme.

L’élevage d’insectes est-il compatible avec le bien-être animal ?

Enfin, notre étude intègre une dimension souvent absente de ces débats : le bien-être animal. Les viandes végétales et les protéines unicellulaires n’impliquent aucun animal.

La viande cultivée n’en nécessite qu’un très petit nombre, essentiellement pour les prélèvements cellulaires initiaux. La question du sérum fœtal bovin, un sous-produit de l’abattage de vaches gestantes qui constitue depuis les années 1950 le standard de la culture de cellules eucaryotes en biologie, illustre bien cette trajectoire. La viande cultivée s’est logiquement appuyée sur ce savoir-faire existant à ses débuts, mais tend aujourd’hui à s’en affranchir : son coût élevé et sa variabilité en font un obstacle industriel que la quasi-totalité des entreprises du secteur cherchent activement à éliminer.

Les insectes, en revanche, posent un problème éthique singulier : il faut environ 9 000 vers de farine pour produire un seul kilogramme de protéines, et les travaux récents sur la sentience – c’est-à-dire la capacité à avoir des expériences subjectives, notamment ressentir la douleur ou le stress – des insectes suggèrent qu’ils pourraient être capables de souffrir. Face à cette incertitude, plusieurs chercheurs préconisent d’appliquer un principe de précaution.

Hiérarchiser le soutien aux protéines alternatives

Notre comparaison aboutit à une hiérarchie claire. Les viandes végétales arrivent en tête : bénéfices environnementaux robustes, filière industrielle déjà en place, meilleure acceptabilité. Les protéines unicellulaires offrent un potentiel complémentaire, notamment grâce à leur très faible empreinte au sol. La viande cultivée pourrait trouver sa place si elle parvient à conquérir des consommateurs que les autres alternatives n’atteignent pas, mais les obstacles techniques et économiques restent considérables. Les insectes, enfin, cumulent les fragilités : verrous économiques, faible acceptabilité et questions éthiques non résolues.

Que suggèrent ces résultats pour l’action publique ? Plusieurs pistes paraissent cohérentes : concentrer les financements sur les alternatives les plus matures, en investissant dans l’amélioration de leur goût et de leur prix ; favoriser leur diffusion en les intégrant à la restauration collective (cantines, hôpitaux, administrations) ; et contribuer à rééquilibrer la concurrence en intégrant progressivement les coûts environnementaux de l’élevage intensif dans le prix de la viande. L’affaire Ynsect montre ce qu’il en coûte de miser gros sans se poser les bonnes questions. La recherche permet aujourd’hui de mieux les poser.

The Conversation

Tom Bry-Chevalier est directeur scientifique de l'Observatoire National de l'Elevage d'Insectes (ONEI).

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