09.07.2026 à 17:25
Valérie Depadt, Maître de conférences en droit, Université Sorbonne Paris Nord
Le 3 juillet 2026, la Cour de cassation a rendu deux arrêts très attendus concernant la filiation des enfants nés grâce à une gestation pour autrui effectuée à l’étranger. Bien que cette pratique soit interdite en France, la Cour considère que « compte tenu de l’intérêt supérieur de l’enfant », cet interdit ne permet pas, à lui seul, de refuser la reconnaissance de la filiation. Une décision qui acte un changement profond de logique.
La gestation pour autrui (GPA) – autrement dit, le fait, pour une femme, de porter un enfant pour le compte d’un couple de « parents d’intention » à qui il sera remis après sa naissance – demeure interdite en France. Néanmoins, les questions qu’elle soulève continuent d’alimenter les débats juridiques.
Il en est ainsi notamment de la transcription, sur les registres de l’état civil français, des actes de naissance des enfants nés à l’étranger grâce à ce processus. Ce sujet, depuis près d’une vingtaine d’années, n’a jamais longtemps quitté la scène juridique, nourrissant une jurisprudence particulièrement médiatique.
Il est revenu sous le feu des projecteurs via le cas d’un couple d’hommes français, installé au Canada (où la gestation pour autrui est légalement autorisée) : ayant eu recours à deux GPA, dont sont nés trois enfants, ils ont demandé que la filiation déjà obtenue au Canada soit aussi reconnue en France.
La Cour de cassation (la plus haute juridiction française), en cette matière, se trouve confrontée à deux exigences apparemment contradictoires : d’un côté, le respect de la prohibition de la gestation pour autrui, inscrite à l’article 16-7 du Code civil ; de l’autre, la nécessité de protéger les droits des enfants nés à l’étranger.
Afin de mesurer toute la portée des deux arrêts rendus le 3 juillet 2026 par l’Assemblée plénière de cette instance, il est utile de revenir sur les principales étapes de ce parcours jurisprudentiel.
Dans un premier temps, la Cour de cassation s’est opposée à toute transcription des actes de naissance d’enfants nés d’une gestation pour autrui à l’étranger. Cette position a notamment été illustrée par l’arrêt Mennesson du 17 décembre 2008.
Elle fut remise en cause quelques années plus tard, à la suite des condamnations de la France par la Cour européenne des droits de l’homme, fondées sur l’atteinte portée au droit des enfants au respect de la vie privée.
En 2015, l’Assemblée plénière de la Cour de cassation admet la transcription des actes étrangers dès lors qu’ils sont « conformes à la réalité » au sens de l’article 47 du Code civil, selon lequel un acte d’état civil étranger fait foi dès lors que les faits qu’il relate correspondent à la réalité.
Cependant, cette réalité demeure alors entendue comme celle de l’accouchement : ainsi, seuls pouvaient être transcrits les actes désignant comme parents le père biologique et la femme ayant accouché, autrement dit les personnes génétiquement liées à l’enfant.
Deux ans plus tard, en 2017, la Première chambre civile admet explicitement la possibilité pour le parent d’intention (non génétiquement lié à l’enfant) de l’adopter.
Mais le véritable tournant allait survenir durant l’année 2019.
Saisie pour avis par la Cour de cassation française, la Cour européenne des droits de l’homme indique, dans un avis consultatif publié le 10 avril 2019, que les États doivent permettre l’établissement de la filiation avec le parent d’intention. Elle n’impose pas pour pour autant la transcription de l’acte de naissance. L’adoption peut donc être le moyen de remplir cette obligation.
Pourtant, à l’étonnement d’une large partie de la doctrine, le 4 octobre de la même année, l’Assemblée plénière de la Cour de cassation française se prononce pour la transcription complète de l’acte de naissance, en soulignant toutefois la spécificité de cette solution au cas d’espèce, en raison de la longueur de la procédure : les fillettes, dont la situation avait donné lieu à l’arrêt de 2008, étaient à cette époque âgées de 19 ans…
Deux mois plus tard, la Cour de cassation réaffirma néanmoins sa position, et l’étendit, en ordonnant la transcription totale d’un acte de naissance qui désignait le père biologique et son compagnon ou son époux en tant que parents, dès lors que l’acte en question s’avérait probant au sens de l’article 47 du Code civil.
La notion de « réalité » visée par l’article 47 cesse dès lors d’être exclusivement biologique : elle s’apprécie désormais au regard de la filiation légalement établie dans le pays d’origine.
En ordonnant la transcription totale de l’acte de naissance, alors que la Cour européenne laissait à la France le choix de l’adoption, la Cour de cassation a fait preuve d’une certaine audace au regard du droit français.
On a pu voir dans cette décision de la Cour de cassation un appel au législateur, afin qu’une solution légale soit donnée. Si cette hypothèse est correcte, on peut considérer que l’appel a été entendu.
En effet, la loi du 2 août 2021 est venue porter un coup d’arrêt à ce mouvement jurisprudentiel.
En précisant que la réalité des faits déclarés dans l’acte étranger doit être appréciée « au regard de la loi française », le législateur a entendu « acter le fait que l’acte de naissance d’un enfant né d’une GPA à l’étranger, qui désigne la mère d’intention comme mère, n’est pas conforme à la réalité, puisque, en droit français, la mère est celle qui accouche, hors hypothèse de l’adoption ».
Le simple ajout, dans l’article 47 du Code civil, de la courte mention « au regard de la loi française » a donc transformé l’interprétation de ce texte.
La réforme laisse cependant intacte une autre voie de reconnaissance des filiations établies hors de nos frontières : l’exequatur des décisions étrangères.
L’exequatur est un terme juridique désignant la décision par laquelle une autorité judiciaire d’un État reconnaît et autorise l’exécution sur son territoire d’une décision rendue par une juridiction étrangère, ou parfois d’une sentence arbitrale internationale.
L’exequatur n’est pas une simple formalité. Il permet au juge français de contrôler qu’une décision étrangère remplit les conditions requises pour produire ses effets en France, notamment qu’elle ne méconnaît pas les principes essentiels de l’ordre juridique français.
L’intérêt de l’exequatur tient à ce qu’il obéit à une logique différente de celle de la transcription.
La transcription suppose un contrôle de l’acte de naissance étranger au regard de l’article 47 du Code civil et conduit le juge à apprécier la « réalité » des faits déclarés selon les exigences du droit français. L’exequatur, au contraire, n’a pas pour objet le contrôle d’un acte d’état civil, mais celui d’une décision juridictionnelle étrangère.
Autrement dit, dans le contentieux de la transcription, le juge français confronte l’acte de naissance étranger à la conception française de la filiation.
En revanche, dans le contentieux de l’exequatur, il n’appartient plus au juge de rediscuter cette filiation : il vérifie seulement que la décision étrangère a été rendue dans des conditions compatibles avec l’ordre public international français.
Le contrôle se déplace donc de la filiation elle-même vers le jugement qui l’établit.
Il faut souligner ici que la transcription est une formalité « de publicité » : elle ne fait que constater la filiation établie à l’étranger, sans la créer.
À la différence d’un jugement qui établit la filiation et bénéficie de l’autorité de la chose jugée, la transcription n’empêche donc pas une contestation ultérieure de l’acte.
En revanche, à l’instar de l’adoption, l’exequatur présente un avantage sur la transcription : une fois prononcé, il confère en principe un caractère incontestable à la filiation établie.
Dans ce contexte, on comprend que la majorité des parents d’intention se tournent aujourd’hui vers cette procédure.
Les arrêts du 3 juillet déplacent donc le centre de gravité du débat, jusque-là fixé sur la notion de « réalité » au sens de l’article 47 du Code civil. Ce n’est plus principalement la conformité de l’acte de naissance étranger au regard de l’article 47 qui est contrôlée, mais les conditions dans lesquelles une juridiction étrangère a établi la filiation.
Le cas à l’origine de ce changement de logique était celui d’un couple d’hommes français, installé au Canada (où la gestation pour autrui est légalement autorisée), ayant eu recours à deux GPA, dont sont nés trois enfants.
Les juridictions canadiennes ont établi la filiation des enfants à l’égard des deux hommes, en les désignant comme leurs parents légaux. De retour en France, ces derniers ont demandé l’exequatur de ces décisions afin qu’elles produisent leurs effets sur le territoire français.
Par deux arrêts du 4 juin 2024, la Cour d’appel de Paris a accueilli les demandes d’exequatur des jugements canadiens désignant le couple comme parents (jugeant que lesdites décisions produiraient les effets d’une adoption plénière en France).
Cependant, la procureure générale auprès de la Cour d’appel de Paris a formé deux pourvois en cassation contre ces arrêts, qui ont donc été renvoyés devant l’Assemblée plénière de la Cour de cassation.
La formation la plus solennelle de la Cour de cassation était questionnée sur deux points :
la régularité des décisions canadiennes au regard de l’ordre public international ;
les effets de l’exequatur en droit français.
À la question de la régularité des décisions au regard de l’ordre public international, l’Assemblée plénière de la Cour de cassation affirme que, si la prohibition de la gestation pour autrui constitue un principe d’ordre public international français, elle ne peut, à elle seule, justifier le refus de reconnaître une décision étrangère établissant la filiation d’un enfant né d’une GPA.
Le juge doit concilier cette interdiction avec le droit de l’enfant au respect de sa vie privée et familiale, garanti par l’article 8 de la CEDH et son intérêt supérieur protégé par l’article 3 de la Convention de New York du 20 novembre 1989 relative aux droits de l’enfant, l’un et l’autre participant de l’ordre public international français.
La Cour confirme ainsi que le contrôle du juge français ne porte plus sur la réalité de la filiation elle-même, mais sur la décision étrangère qui l’a établie. Le lien génétique n’est plus un paramètre de ce contrôle.
Le juge de l’exequatur doit en revanche procéder à un certain nombre de vérifications. À partir de la décision étrangère ou de documents équivalents, il doit notamment s’assurer que la mère porteuse a donné un consentement libre et éclairé, que les droits des personnes impliquées ont été respectés et que l’intérêt de l’enfant a été préservé. Si ces conditions ne sont pas réunies, l’exequatur est refusé.
La motivation de la décision étrangère doit donc permettre au juge français d’une part d’identifier la qualité des personnes ayant participé au projet parental d’autrui, d’autre part de s’assurer que les parties au contrat de gestation pour autrui (principalement la mère porteuse), ont consenti aux modalités et effets prévus par le contrat de gestation.
Concernant le second questionnement, à savoir les effets de l’exequatur en droit français, la Cour de cassation rappelle que :
« Le juge de l’exequatur, lorsqu’il se prononce sur la régularité internationale de la décision étrangère, ne peut procéder à la révision au fond de celle-ci, et, d’autre part, qu’une fois revêtue de l’exequatur, une décision étrangère ne peut davantage être modifiée. »
Les juges de la Cour d’appel de Paris ont donc été censurés pour avoir jugé que la décision d’exequatur produirait en France les effets d’une adoption plénière des enfants, bien que la décision revêtue de l’exequatur ne fût pas un jugement d’adoption.
En définitive, les arrêts du 3 juillet 2026 ne consacrent pas la gestation pour autrui en droit français. Ils rappellent en revanche que son interdiction ne saurait, à elle seule, faire obstacle à la reconnaissance d’une filiation régulièrement établie à l’étranger.
Lorsqu’en 2021, le législateur s’est abstenu de remettre en cause le recours à l’exequatur, l’a-t-il fait délibérément, afin de préserver cette possibilité ?
Si tel n’est pas le cas, il lui appartient désormais d’intervenir expressément.
À défaut, l’exequatur pourrait bien s’imposer comme la principale voie de reconnaissance en France des filiations établies à l’étranger à la suite d’une GPA.
Valérie Depadt ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.07.2026 à 17:25
Olivier Cahn, Professeur de droit, Université Paris Nanterre
Comment expliquer les défaillances des services d’enquête dans l’affaire Lyhanna ? Les gendarmes et les policiers, chargés des missions de police judiciaire, sont en sous-effectif, à l’instar des magistrats. Submergés de dossiers, ils peinent à hiérarchiser les priorités, alors que les directives ministérielles multiplient les criminalités prioritaires. Entretien avec le professeur de droit Olivier Cahn.
The Conversation : Après le meurtre de la petite Lyhanna, on a beaucoup parlé des dysfonctionnements de la justice, un peu moins des défaillances de la gendarmerie nationale. En l’occurrence, on reproche aux gendarmes de Lectoure (Gers) de ne pas avoir auditionné le suspect, pourtant accusé d’une cinquantaine de viols sur une autre enfant. Que s’est-il passé ?
Olivier Cahn : Dans leur pré-rapport, l’inspection générale de la gendarmerie nationale et l’inspection générale de la justice considèrent que la plainte déposée par la mère de Rosa en août 2025 a été bien prise en charge par le parquet et la gendarmerie de Toulouse. Puis la procédure a été transmise au parquet d’Auch en raison de la domiciliation de la victime, mais par courrier postal, générant un premier retard.
La première observation, c’est donc que les outils informatiques du ministère de la justice et de l’intérieur sont largement obsolètes et que les informations circulent mal. Il n’existe pas de circulation fluide de l’information – ni entre les tribunaux ni entre les tribunaux et les services de sécurité intérieure.
Le second problème réside dans le pilotage de l’enquête par les gendarmes de Lectoure. Le pré-rapport reconnaît la charge de travail extraordinaire de la substitut du procureur d’Auch. Cette juridiction est confrontée à un nombre d’affaires d’infractions à caractère sexuel sur mineur « nettement supérieur à celui de la moyenne » des tribunaux judiciaires équivalents (en 2025, 167 affaires). Au 1er juin 2026, 154 enquêtes pour de tels faits étaient enregistrées, dont 62 depuis moins de six mois, 30 dans une période allant de six mois à un an, 44 depuis un à deux ans et 18 depuis deux à trois ans, pour une ancienneté moyenne de 11,3 mois.
Ces procédures sont traitées par le substitut du procureur de la République en charge des mineurs qui, en cette qualité, traite les signalements, représente le ministère public devant le tribunal pour enfants, assure le suivi des structures d’accueil de mineurs et les relations avec la protection judiciaire de la jeunesse, l’aide sociale à l’enfance et l’éducation nationale et gère la boîte à lettres spécifique destinée aux signalements prioritaires adressés par les institutions (éducation nationale, hôpitaux, etc.). En outre, il est compétent en matière d’atteintes aux personnes, de violences intrafamiliales, d’infractions à la législation sur les étrangers et il participe à la permanence générale du parquet, à la représentation du ministère public aux audiences correctionnelles et à la rédaction des règlements définitifs.
Sans que cela puisse surprendre, le parquet a délégué l’enquête à la gendarmerie, ce qui est la norme : les procureurs, n’ayant pas le temps de traiter toutes les procédures, délèguent, hors cas exceptionnel, les enquêtes aux officiers de police judiciaire.
Le pré-rapport suggère que le gendarme, directeur d’enquête, n’a peut-être pas perçu le caractère prioritaire de ce dossier, sur lequel son attention n’avait pas été attirée par le procureur. Je resterais néanmoins prudent, car il semblerait aussi que le parquet et la gendarmerie aient voulu « bétonner » la procédure, en procédant à une série d’actes d’enquête avant de convoquer l’individu suspecté. En effet, ce dernier avait déjà bénéficié d’un classement sans suite dans une affaire précédente et les enquêteurs ont peut-être voulu « sécuriser » son placement en garde à vue. On pourrait alors difficilement considérer que cela constitue une faute dans la conduite de l’enquête.
Quelle est la dimension structurelle de ces défaillances ?
O. C. : Les tribunaux sont confrontés à un nombre assez considérable d’affaires d’agressions sexuelles sur mineurs. Ainsi, par exemple, selon le pré-rapport, la région de gendarmerie Occitanie a connu, entre 2021 et 2025, une augmentation de 45 % des affaires d’infractions sexuelles sur mineurs et, s’agissant particulièrement du groupement de gendarmerie départementale du Gers, de 27 % de ces affaires, quand les effectifs ont été accrus de moins de 5 % et que le « trou à l’emploi » (mutations, détachements et arrêts de travail) dans la gendarmerie principalement concernée est de 5 à 7 militaires sur un effectif de 26.
S’il faut se féliciter de l’augmentation du nombre de plaintes pour des infractions sexuelles sur mineurs, qui témoigne de la libération de la parole des victimes et du changement d’attitude des parents, qui n’hésitent plus à dénoncer les faits, il n’en demeure pas moins que cet afflux de procédures pèse sur les services de police judiciaire. Ainsi, en l’espèce, le pré-rapport montre la grande implication de la mère de la petite Rosa, qui avait déposé plainte à Toulouse et qui a appelé à de très nombreuses reprises les services de police et de justice, pour leur mettre un peu la pression.
Mais, dès lors que, comme c’était le cas dans le Gers, les services judiciaires et de police croulent sous les dossiers en attente ou en cours de traitement, ils ont inévitablement du mal à prioriser et ne disposent pas d’un temps suffisant à consacrer à chaque affaire pour pouvoir finement distinguer l’urgent de l’impérieux.
Gérald Darmanin avait pourtant donné des directives pour prioriser les affaires de violences sexuelles sur mineurs…
O. C. : Quand tout est prioritaire, plus rien n’est prioritaire. Gérald Darmanin, au ministère de l’intérieur comme à celui de la justice, pratique la fait-diversification de la politique pénale. Les services reçoivent constamment des notes qui créent de nouvelles priorités, en fonction des émotions de l’opinion ou de l’électorat qu’il souhaite satisfaire. Ces notes exigent systématiquement des parquets et des services de police judiciaire un traitement « ferme, rapide et prioritaire » – c’est, à peu près, les termes employés.
On peut citer les Jeux olympiques et les opérations « Place nette » contre le narcotrafic, qui ont beaucoup mobilisé les services. Certaines directives sont plus démagogiques : par exemple, Gérald Darmanin a fait une priorité de la lutte contre les rodéos motorisés. La note précisait le nombre de rodéos qu’il fallait traiter chaque semaine et elle était renouvelée tous les printemps, obligeant alors les services de police à délaisser leurs dossiers en cours pour faire le chiffre réclamé.
En quoi a consisté la réforme de la police voulue par Gérald Darmanin, en 2023, qui visait, déjà, à résorber les procédures en souffrance ?
O. C. : En 2023, la loi a profondément modifié l’organisation de la police nationale en supprimant l’échelon régional. La gendarmerie n’était pas concernée. L’objectif initialement affiché était, entre autres, de contribuer à résorber le stock de procédures d’enquête en souffrance, alors évalué à 3 millions.
Le pré-rapport permet de constater que deux ans après la réforme, rien n’a été résolu, qu’il reste des stocks considérables d’affaires en souffrance au niveau territorial, en zone police ou en zone gendarmerie. En mars 2026, le ministère de l’intérieur continue d’admettre le chiffre d’environ 3 millions de procédures en souffrance, confirmant l’effet modeste de la réforme de 2023.
Avant 2023, l’organisation du traitement des procédures judiciaires au sein de la police distinguait les affaires locales ou d’une gravité mineure, qui étaient traitées par la sécurité publique, et les affaires plus graves ou complexes, qui étaient confiées, au niveau régional, aux services régionaux de police judiciaire (SRPJ) ou aux sections de recherches de la gendarmerie et, lorsqu’elles impliquaient une dimension (inter)nationale, aux offices centraux.
La loi a supprimé l’échelon régional de la police nationale et, désormais, l’échelon (inter)départemental est censé traiter tous les dossiers, de la délinquance du quotidien (cambriolages ou petites violences) jusqu’aux actes graves, comme les violences sexuelles sur mineurs. Seuls les dossiers de dimension (inter)nationale continuent d’être traités par les offices centraux.
Le niveau régional était celui de l’efficacité, abaissant les entraves à l’enquête induites par la compétence territoriale plus limitée des juridictions, alors que la police judiciaire voit aujourd’hui sa compétence circonscrite au département. Il n’est pas extravagant d’imaginer que, s’agissant en l’espèce de départements limitrophes, l’intervention d’un service doté d’une compétence régionale aurait été appropriée.
Mais les SRPJ ont été supprimés et les sections de recherches de la gendarmerie – encore une fois pour préserver des ressources humaines limitées – ne prennent pas en charge des affaires considérées comme dénuées de complexité en matière d’investigations, telles les affaires d’infractions sexuelles sur mineur, lorsque l’auteur est identifié.
Y a-t-il aussi un problème d’effectifs dans la police judiciaire ?
O. C. : La police judiciaire, qui était autrefois la mission la plus prestigieuse, est désormais délaissée, malgré des plans de recrutement. Travailler dans un service spécifique de la police judiciaire – contrairement à l’activité judiciaire de la sécurité publique – est un sacerdoce : c’est être sur le pont en fonction des opérations, sans emploi du temps fixe, avec une vie personnelle qui est largement dépendante de l’activité du service. Cela ne correspond plus aux mentalités des générations qui rejoignent les forces de sécurité intérieure.
Il y a des propositions gouvernementales pour améliorer les conditions de travail et la rémunération, mais les syndicats ne considèrent pas qu’elles sont suffisamment attractives pour remédier aux difficultés constatées.
Par ailleurs, les plans de recrutement ne prévoient l’embauche que de 700 enquêteurs de police. Or, l’Association nationale de la police judiciaire estime que c’est très insuffisant : les besoins seraient de l’ordre de 12 000 fonctionnaires.
Que contient la proposition de loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles promise par le premier ministre et réclamée par les associations et quelle analyse en faites-vous ?
O. C. : Selon son exposé des motifs, la proposition de loi visant à lutter de manière intégrale contre les violences sexistes et sexuelles commises à l’encontre des femmes et des enfants, du 2 décembre 2025, « embrasse l’ensemble des sphères dans lesquelles les violences s’exercent : justice, police, santé, éducation, travail, enfance, enseignement supérieur, numérique, etc., (…) s’attaque à toutes les formes de violences sexistes ou sexuelles envers les femmes et les enfants, qu’elles se produisent au sein de la famille ou en dehors, en ligne ou hors ligne, dans les commissariats ou les tribunaux, dans la sphère médicale ou professionnelle et dans le cadre du système prostitutionnel (…) [et] vise à supprimer les angles morts du droit, à mieux protéger les publics les plus exposés (femmes et enfants en situation de handicap, femmes migrantes, mineurs) et à garantir un accompagnement digne, une prise en charge adaptée, une justice accessible et une prévention des violences enfin efficace ».
Son inscription à l’agenda du Parlement a été annoncée par le premier ministre et elle devrait être examinée en septembre. Mais, elle ne réglera pas le problème du manque d’effectifs des services de police judiciaire. Il faut reconstruire des services dotés d’une compétence territoriale plus large et qui coopèrent entre eux, mais aussi prévoir des moyens importants – humains, matériels, de communication entre les services –, qui – n’en déplaise au président de la République – ont clairement manqué dans le traitement de l’affaire Lyhanna.
La justice pénale française dispose de quatre fois moins de procureurs que les pays comparables et, si le nombre d’agents de la force publique par habitant est satisfaisant, soit 37 pour 10 000 habitants en France, au regard de 32,5 pour 10 000 habitants en moyenne au sein de l’Union européenne, le nombre d’agents exerçant en police judiciaire demeure inférieur à 10 % des effectifs et diminue régulièrement.
Le fait d’avoir un parquet spécialisé et peut-être des services d’enquête spécialisés n’aurait-il pas du sens ?
O. C. : Un parquet national se justifie quand des individus ou des groupes criminels opèrent sur différents points du territoire, voire de manière transnationale. C’est le cas pour le parquet national financier, le parquet national antiterroriste et pour le parquet anti-criminalité organisée. Cette dimension n’existe pas lorsque l’on considère la criminalité sexuelle contre les enfants ou intrafamiliale.
Aussi, la création de juridictions spécialisées ne me semble pas justifiée. D’autant moins que la spécialisation de certains procureurs et policiers entraîne la surcharge de travail de leurs collègues qui travaillent dans les services « ordinaires » et que nous ne disposons pas d’un nombre suffisant de magistrats et d’enquêteurs pour nous le permettre.
En revanche, le résultat recherché par la création de juridictions spécialisées pourrait amplement être obtenu en continuant, et en renforçant, la spécialisation des acteurs à l’intérieur des parquets et à l’intérieur des services de police judiciaire. À Toulouse, la prise en charge de la plainte de Rosa par des professionnels formés a permis que soit menée une enquête efficace et de qualité. Il y a déjà des progrès en la matière dans certains services, il faut continuer en ce sens.
Propos recueillis par David Bornstein.
Olivier Cahn ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.07.2026 à 17:24
Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)
Aux États-Unis, la religion demeure un facteur majeur de la vie politique et des comportements électoraux. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, elle est également mobilisée pour légitimer des politiques intérieures et une vision particulière de l’ordre international. Cette évolution alimente une confrontation entre des interprétations concurrentes du christianisme, qui reflètent la profonde polarisation de la société américaine.
Dans la plupart des démocraties occidentales, le fait religieux a été significativement marginalisé dans l’espace politique. En la matière, les États-Unis font exception. Les débats collectifs y demeurent en effet empreints d’un haut niveau élevé de religiosité et les références confessionnelles y sont très visibles.
Cette permanence a conduit de nombreux chercheurs, comme Kenneth D. Wald ou Michael O. Emerson à s’intéresser prioritairement à la relation entre appartenance religieuse et comportement électoral. Les enquêtes menées depuis plusieurs décennies montrent en effet que les affiliations confessionnelles constituent l’un des meilleurs prédicteurs des préférences partisanes.
Toutefois, les évolutions observées depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 invitent à élargir l’analyse. La religion n’est pas seulement une variable permettant d’expliquer les comportements politiques ; elle est aussi une ressource explicitement mobilisée par des acteurs concurrents afin de légitimer des projets de société, des orientations gouvernementales et des visions de l’ordre international.
L’élection présidentielle de 2024 a confirmé la persistance du facteur religieux dans la compétition électorale américaine. Malgré les transformations démographiques et l’augmentation de la proportion de citoyens se disant dénués d’affiliation religieuse, les appartenances confessionnelles demeurent fortement corrélées aux préférences partisanes.
Le principal soutien électoral de Donald Trump continue d’être constitué par les chrétiens blancs conservateurs. Les évangéliques blancs représentent à cet égard le groupe le plus solidement ancré dans la coalition républicaine. Leur soutien repose à la fois sur des positionnements classiques en matière de principes moraux — opposition à l’avortement, défense des libertés religieuses ou nominations judiciaires conservatrices – et sur le fait qu’ils ont davantage tendance à se représenter l’identité nationale américaine comme étant l’héritière d’un passé chrétien particulier. Cette orientation s’inscrit dans le développement du nationalisme chrétien, entendu comme la conviction selon laquelle les États-Unis seraient fondamentalement une nation chrétienne dont les institutions devraient refléter davantage les valeurs religieuses traditionnelles.
Si cette sensibilité demeure particulièrement forte parmi les évangéliques blancs, elle dépasse aujourd’hui largement ce seul groupe. À la présidentielle de 2024, Donald Trump a enregistré une progression auprès des électeurs hispaniques ainsi que, dans une moindre mesure, parmi certains segments de l’électorat afro-américain.
Face à cette coalition conservatrice, le Parti démocrate continue de s’appuyer sur un ensemble plus hétérogène associant protestants afro-américains, catholiques hispaniques, musulmans, juifs américains et individus sans affiliation religieuse. Les « nones », qui représentent désormais près d’un tiers de la population adulte, constituent l’un des segments les plus fidèles à la coalition démocrate. La religion conserve ainsi sa fonction classique de structuration des comportements électoraux.
Depuis 2025, la religion intervient bien au-delà de la seule sphère électorale. Elle constitue désormais un registre explicite de justification de l’action publique.
L’administration Trump s’appuie sur une coalition associant évangéliques conservateurs, nationalistes chrétiens, certains courants catholiques post-libéraux et diverses composantes du conservatisme culturel américain. Ces acteurs partagent le diagnostic d’un déclin moral de la société américaine provoqué par la sécularisation, le multiculturalisme et les politiques de diversité. Dans cette perspective, la lutte contre le wokeism occupe une place centrale, qui dépasse la critique culturelle ou la reformulation des débats publics.
Depuis 2025, elle se traduit par une série de mesures visant à supprimer ou à restreindre des politiques publiques considérées comme inspirées par les principes de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI). Plusieurs programmes fédéraux ont été interrompus ou réorganisés, tandis que les administrations ont reçu pour instruction de mettre fin à certaines formations relatives aux discriminations systémiques, aux biais implicites ou aux politiques de diversité.
Cette approche s’étend également au secteur universitaire. L’administration fédérale a cherché à conditionner les financements fédéraux à l’abandon de dispositifs d’inclusion jugés discriminatoires, tout en soutenant les initiatives visant à limiter ou à supprimer certaines politiques de discrimination positive.
À lire aussi : Harvard face à l’administration Trump : une lecture éthique d’un combat pour la liberté académique
Tout cela participe d’un projet plus large visant à restaurer ce que ses promoteurs considèrent comme les fondements culturels, moraux et civiques traditionnels de la société américaine. Autrement dit, le christianisme conservateur ne sert plus seulement à interpréter le monde ; il contribue à légitimer une reconfiguration concrète de l’État fédéral, de l’université, de l’administration et des politiques publiques. Le nationalisme chrétien fournit ici un cadre idéologique particulièrement important. Il permet de présenter certaines politiques publiques comme des instruments de réaffirmation d’une identité nationale supposément menacée. Les politiques migratoires restrictives sont ainsi souvent justifiées au nom de la protection de la civilisation américaine et de ses fondements culturels.
Parallèlement, certains courants plus radicaux développent une réflexion critique à l’égard du libéralisme politique lui-même. Les milieux dominionistes – croyance que les chrétiens doivent prendre le contrôle de toutes les sphères de la société (gouvernement, éducation, médias, etc.) pour établir un ordre biblique, inspiré de la Genèse – au sein du protestantisme pentecôtiste ou certains auteurs catholiques post-libéraux contestent les principes traditionnels de séparation entre sphère religieuse et sphère politique et envisagent des formes plus étroites d’articulation entre pouvoir et christianisme.
Cette dynamique a suscité une contre-mobilisation religieuse inattendue. À partir de 2025, de nombreuses Églises protestantes historiques, des organisations œcuméniques et, surtout, plusieurs institutions catholiques se sont engagées dans une critique croissante des politiques migratoires de l’administration Trump, et leurs universités ont résisté à la suppression des politiques de diversité. Leurs prises de position s’appuient sur des références religieuses relatives à l’accueil de l’étranger, à la protection des plus vulnérables et à la dignité humaine.
Le rôle du catholicisme apparaît particulièrement significatif. Alors que les catholiques blancs avaient largement soutenu Donald Trump en 2024, une partie importante des institutions catholiques a progressivement pris ses distances avec nombre d’orientations gouvernementales, dont la suppression de l’agence USAid. La doctrine sociale de l’Église offre à cet égard un cadre normatif alternatif fondé sur le bien commun, la solidarité et la protection des migrants.
Parallèlement, plusieurs mouvements chrétiens progressistes ont gagné en visibilité. Ils cherchent à démontrer que les références religieuses peuvent également servir à défendre la justice sociale, la lutte contre les inégalités ou la protection des minorités. La religion devient ainsi un terrain de confrontation politique directe entre des interprétations concurrentes du christianisme.
Cette concurrence religieuse se prolonge aujourd’hui dans le domaine des relations internationales.
Le premier terrain de confrontation concerne le rapport à l’Europe et à la Russie. Une partie de l’entourage trumpiste développe une lecture civilisationnelle des relations internationales dans laquelle le principal clivage n’oppose plus démocraties et régimes autoritaires mais défenseurs et adversaires de l’héritage chrétien occidental. Les critiques adressées à l’Union européenne portent ainsi moins sur des désaccords stratégiques que sur la dénonciation de son supposé abandon des valeurs chrétiennes traditionnelles.
Le deuxième dossier concerne Israël. Pour une partie importante du protestantisme évangélique conservateur, le soutien à l’État hébreu ne relève pas uniquement de considérations géopolitiques. Il possède également une dimension théologique héritée du sionisme chrétien. Israël est alors conçu comme un acteur central du plan divin et comme un élément constitutif de la civilisation judéo-chrétienne.
Le troisième débat porte sur la guerre et sur les conditions légitimes du recours à la force. Certains milieux évangéliques développent une lecture providentialiste de l’histoire dans laquelle les États-Unis seraient investis d’une mission particulière. La figure de Donald Trump est parfois présentée comme celle d’un dirigeant choisi pour restaurer la grandeur nationale face aux menaces contemporaines.
Face à ces lectures, les Églises protestantes historiques, de nombreuses institutions catholiques et le Vatican défendent une vision davantage centrée sur le droit international, la coopération entre les peuples et les principes de la guerre juste.
Cette opposition traverse désormais le christianisme américain lui-même. Une partie importante des catholiques demeure proche du camp républicain. Une autre se reconnaît davantage dans les positions du nouveau pape. Les protestants historiques, les organisations œcuméniques et de nombreux mouvements de justice sociale se situent également dans cette seconde perspective. L’affrontement entre Donald Trump et Léon XIV constitue aujourd’hui l’expression la plus visible de cette polarisation religieuse.
À lire aussi : « Magnifica Humanitas » : le manifeste politique de Léon XIV
Les désaccords relatifs aux migrations, aux conflits armés ou au rôle des institutions internationales renvoient en réalité à deux conceptions distinctes de l’ordre mondial. L’une privilégie la souveraineté nationale, les rapports de puissance et la défense des civilisations ; l’autre insiste sur l’universalité de la dignité humaine, la coopération internationale et le multilatéralisme.
Au fond, le débat dépasse largement la seule question religieuse. Il porte sur la définition même de l’ordre politique contemporain. Faut-il privilégier la puissance ou le droit ? La nation ou l’humanité ? La civilisation ou l’universalité ? À travers ces interrogations, ce sont deux visions concurrentes du christianisme qui structurent aujourd’hui une part croissante de la vie politique américaine. C’est dans cette concurrence entre usages rivaux du christianisme que réside aujourd’hui l’une des clés d’interprétation de la polarisation politique américaine.
Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.07.2026 à 17:23
Mona Noroozi, Doctorante, Génie Civil et Sciences de l'Habitat, Université Savoie Mont Blanc
Monika Woloszyn, Professeure en physique du bâtiment, Université Savoie Mont Blanc
Nolwenn Hurel, Chercheuse en physique du bâtiment, Cerema
La canicule qui a frappé la France fin mai et en juin 2026 a illustré le manque d’adaptation du bâti scolaire face aux vagues de chaleur. L’éducation nationale entend y remédier à travers un plan spécifique, qui doit passer par le diagnostic des établissements scolaires les plus exposés à la chaleur. Une approche qui ignore que, au sein d’une même école, l’exposition aux températures peut varier en fonction de toutes sortes de facteurs. C’est notamment le cas de l’étage et de l’exposition des salles de classe, qui ont été examinées ici.
Les vagues de chaleur sont de plus en plus intenses, fréquentes, et surtout précoces. Elles arrivent de plus en plus tôt dans la saison, désormais dès les mois de mai ou de juin, pendant les dernières semaines de l’année scolaire. Les vagues de chaleur récemment connues par la France, fin mai puis de mi à fin juin 2026, l’ont illustré : elles ont affecté le déroulement des cours et des examens de fin d’année, comme le brevet ou le baccalauréat
À la clé, des canicules souvent éprouvantes, qui ont parfois forcé la fermeture de nombreuses écoles. Or, les enfants sont particulièrement vulnérables à la chaleur, car leur corps régule moins bien sa température que celui des adultes. Dans une salle surchauffée, leur concentration et leur capacité d’apprentissage chutent fortement.
Face à ces épisodes, on cherche naturellement des solutions pour rafraîchir les écoles. La circulaire du 27 mai 2026 relative au plan ministériel de gestion des vagues de chaleur prévoit ainsi d’établir une cartographie des bâtiments scolaires les plus exposés à la chaleur. Mais, avant cela, il conviendrait déjà de se demander si toutes les salles de classe chauffent de la même manière au sein d’un même bâtiment scolaire.
À lire aussi : Protéger les écoles des prochaines canicules : des solutions low-tech à expérimenter dès maintenant
La réponse est loin d’être évidente. Au sein d’un même bâtiment, deux classes peuvent connaître des températures très différentes. Il faut alors regarder ce qui se passe à l’échelle de la classe, et pas seulement à celle du bâtiment.
Ceci implique de ne plus considérer les écoles comme des blocs de salles de classe équivalentes où les écoles récemment rénovées ou construites seraient nécessairement davantage à l’abri que les autres : il convient d’examiner chaque situation dans les détails.
Pour y voir plus clair, nous avons mené, dans le cadre d'un projet de recherche en cours, des mesures pendant la canicule de juin 2026 dans quatre écoles d’une même agglomération en Savoie.
Ces écoles n’ont pas été choisies au hasard : chacune est bâtie différemment, ce qui affecte la façon dont elle encaisse et restitue la chaleur. Pour chacune, des capteurs ont relevé la température de plusieurs salles, heure par heure, pendant toute la durée de la vague de chaleur.
Le bâtiment de l’école 1, dont la construction est très récente, est en béton isolé par l’extérieur, c’est aussi la seule école où une partie des fenêtres s’ouvre automatiquement la nuit.
Le bâtiment de l’école 2 est en parpaing non isolé.
le bâtiment de l’école 3 est en parpaing isolé par l’extérieur, ayant fait l’objet d’une rénovation énergétique récente.
Et enfin, le bâtiment de l’école 4 est en pierre.
L’étage est le premier facteur que l’on peut examiner. Dans les quatre écoles étudiées, le rez-de-chaussée était presque toujours réservé aux espaces administratifs et communs, comme le bureau du directeur, la cantine, la bibliothèque ou la salle polyvalente, et comptait peu de salles de classe. Les classes se trouvaient surtout dans les étages supérieurs.
Or, ce simple déplacement des salles en hauteur peut suffire à changer du tout au tout l’expérience thermique des enfants. En effet, il existe des différences notables de température entre les classes du rez-de-chaussée et celles des étages élevés, comme le montrent nos mesures dans des classes situées dans le même bâtiment, soit en rez-de-chaussée, soit au dernier étage, pour une exposition équivalente des fenêtres.
Le résultat a été le même dans tous les cas : la classe à l’étage est restée plus chaude, sans jamais que l’inverse ne se produise. Ce qui frappe, c’est que cette tendance s’est vérifiée dans les quatre écoles, quelles que soient les caractéristiques du bâtiment.
Qu’il s’agisse de l’école de construction récente où les fenêtres s’ouvraient automatiquement la nuit pour laisser entrer l’air frais, de celle qui a été rénovée avec une isolation extérieure ou de celle qui ne l’était pas, dans tous les cas, les salles de classe à l’étage sont restées plus chaudes que celles du rez-de-chaussée. Aucune de ces caractéristiques n’a suffi à compenser l’effet de l’étage ou à l’effacer.
Sans surprise, l’orientation des fenêtres de la classe joue également un rôle crucial dans l’exposition à la chaleur. Entre deux classes du même bâtiment situées au même étage, l’orientation des ouvrants pouvait, à elle seule, entraîner des températures très différentes. C’est ce que montrent les résultats ci-dessous.
L’hétérogénéité du bâti scolaire explique en partie ces contrastes : les orientations des fenêtres diffèrent en fonction des salles et des bâtiments scolaires. Certaines donnent sur le soleil du matin, d’autres sur le soleil de l’après-midi, d’autres encore sur une cour brûlante ou ombragée.
Pourtant, lorsqu’il s’agit de déterminer le plan de l’école et de décider de l’affectation des pièces, le risque de canicule entre trop rarement en ligne de compte. Quelle pièce deviendra une salle de classe ? Laquelle servira de bureau, de réserve ou de salle commune ?
Le confort thermique des enfants, en toutes saisons, devrait être un critère déterminant. En cas de force majeure, le plan d’occupation des bâtiments doit pouvoir être adapté. On se souvient par exemple qu’il y a quelques semaines, certains élèves de Rueil-Malmaison (Hauts-de-Seine) ont dû passer les épreuves orales du bac de français dans un parking souterrain.
À lire aussi : Lors des canicules, notre cerveau ne s’aligne pas toujours avec le thermomètre et peut nous mettre en danger
Pour autant, les différences observées ici entre les classes ne sauraient être exclusivement attribuées à leur étage ou à leur orientation. Le comportement des occupants pendant les jours de classe, le moment où les fenêtres sont ouvertes et fermées, celui où les protections solaires sont abaissées ainsi que l’état des fenêtres et des protections pendant les jours de fermeture, qui conditionne leur efficacité pour limiter la surchauffe lorsque l’école est vide, sont autant de paramètres pouvant jouer sur les écarts de températures entre deux classes qui seraient, par ailleurs, dans des situations comparables en matière d’étage, d’exposition et de type de construction.
L’étage et l’orientation des fenêtres ne sont ainsi que deux facteurs parmi de nombreux autres : taille, nombre et type de fenêtres, matériaux, couleur des murs extérieurs, état des protections solaires, nombre d’enfants accueillis… on pourrait encore en dénombrer une dizaine d’autres.
Mais lorsqu’on voit à quel point ces deux facteurs simples suffisent à rendre deux classes d’un même bâtiment aussi différentes, on mesure à quel point il peut être trompeur de considérer une école entière comme un ensemble homogène.
C’est pourquoi il convient de se méfier des solutions toutes faites et de ramener le questionnement au bon niveau. Avant de se demander « comment rafraîchir les écoles », ne pas oublier : « Dans cette école en particulier, quelles pièces conviennent le mieux pour être utilisées comme salles de classe ? » Et, bien sûr, pour les écoles dont les murs ne sont pas encore sortis de terre : « Comment les classes pourraient-elles être plus fraîches dès le départ ? »
Mona Noroozi a reçu des financements de l'État, gérés par l'ANR au titre du PIA (réf. ANR-18-EURE-0016 – Solar Academy), et un cofinancement de l'ADEME (contrat n° TEZ24-039).
Monika Woloszyn a reçu des financements de l'ADEME et de l'ANR au titre du PIA (ref. ANR-18-EURE-0016 – Solar Academy).
Nolwenn Hurel a reçu des financements publics de l'ADEME et de l'ANR.
09.07.2026 à 17:19
Frédéric Schmidt, Professeur, Planétologie, Université Paris-Saclay
Camille Thomas, Chercheur en géologie, University of Bern
Romain Vaucher, Senior Lecturer in Sedimentology, James Cook University

Scientific research publishing is a particularly lucrative industry. The most recent estimates suggest that it generates around 19 billion US dollars (or 16.67 billion euros) in annual turnover, with margins of around 40 per cent. These staggering figures largely reflect the fact that the “Big Five” commercial publishers, such as Elsevier, Springer Nature, Wiley, Taylor & Francis and SAGE, are capitalising on work that is largely funded by public money.
This monetisation takes place either by making a scientific article fee-paying, accessible via paid subscription, or by charging authors to publish in open access for readers. Yet most of the work required for publication – notably writing, peer review and a large part of the editorial work – is carried out free of charge by researchers. The direct consequence is that an institution or a country’s wealth still partly dictates access to scientific knowledge.
For decades, the vast majority of research has been published behind paywalls. This means that scientists, their institutions and the general public have to pay to gain access to scientific findings. An individual can purchase access to a specific article for a few tens or sometimes a hundred euros. Research institutes, for their part, pay for subscriptions that often run into millions of euros to thousands of scientific journals so that their researchers can access these articles.
Looking back, before the advent of the internet and the widespread publishing of journals in electronic format, it was understandable that the production of scientific articles incurred very high costs, particularly due to the print process and delivering journals to university libraries. Today, this justification no longer holds water.
Production costs may have fallen sharply thanks to the digital distribution of articles, but publication costs have risen dramatically. In response to this privatisation of knowledge, Aaron Swartz published the Guerrilla Open Access Manifesto in 2008, which aimed to raise awareness and highlight the lack of access for countries in the Global South.
Against this backdrop, Alexandra Elbakyan set up Sci-Hub in 2011, a platform providing access to a vast number of scientific publications, which has become one of the largest leaks of scientific knowledge of our time. Although this initiative is based on an ethical argument for universal access to knowledge, it remains illegal and is condemned in many countries, and cannot be a sustainable solution to the problem of access to scientific knowledge.
In the face of growing frustration at research results being locked behind paywalls, and the resulting significant inequalities in access to science, Open Access (OA), is increasingly being demanded by research funding agencies, and sometimes by governments themselves. The aim is simple: to ensure that research, particularly when funded by public money, is accessible as a common good.
Today, while Open Access has become the norm, several models coexist and do not all address the issue in the same way.
The three main approaches are Green OA, Gold OA and Diamond OA:
Green OA involves publishing in a traditional, often commercial, journal and then depositing an accepted but unformatted version of the manuscript in an Open Access archive or an institutional repository
Gold OA makes the final article immediately accessible to everyone, but involves publication fees amounting (i.e. Article Processing Charge, APC) to several thousand euros, paid by the authors or their institutions
Diamond OA, finally, allows authors to publish content for free and gives readers free access, thanks to journals that are backed by scientific communities, university libraries or non-profit organisations.
Green and Gold Open Access models remain dependent on commercial publishers and often entail hidden costs for researchers, institutions or funding bodies. In contrast, Diamond Open Access is community-driven, free for both authors and readers, and maintains research as a “public good” rather than a source of private profit. While Green Open Access improves access in the short term, it can also delay more profound structural changes by preserving the existing system.
Thanks to recent advances in technology, it is easy to share computer code, and the scientific community, supported by public funding bodies, has come together to create Open Journal System, a ready-to-use software package for managing the entire editorial process of a scientific journal (from manuscript submission through peer review, editing, publication and dissemination).
Today, the system is used in 148 countries worldwide and enables scientists themselves to manage the editorial side of journals free of charge. Among these journals are Sedimentologika, founded in November 2022, which will soon publish its fiftieth article in the field of sedimentology, and Planetary Research, which is set to publish its first article in the field of planetary science this month, are two journals that we helped to found.
Other initiatives, organised as platforms, such as Sci|Post, which has historically been rooted in the field of physics, or Episciences, now offer models that extend to all fields of science, including the humanities and social sciences. At the more local level of institutions and universities, new academic publishing projects are emerging, such as POPS at Paris-Saclay University.
Scientists have also proposed alternative ways of publishing, breaking free from the most common codes of conduct. For example, publishing on Cornell University’s arXiv, a vast, free repository containing 2.4 million articles, or on its French equivalent, HAL, allows manuscripts to be shared without peer review (so-called ‘preprint’ articles). The only criterion for access is that the contributor must have an institutional email address or be endorsed by their peers (a recent requirement, necessary to filter out fake articles generated by artificial intelligence). Scientific quality assurance therefore remains relatively limited, but the advantage lies in the immediacy of dissemination to everyone.
Many highly influential and widely cited works, for example, in the field of artificial intelligence, such papers are thus accessible without ever having undergone peer review. However, most papers submitted to arXiv are subsequently published in scientific journals following a peer-review process. In such cases, arXiv serves primarily as a platform for rapid dissemination and scientific exchange, complementing rather than replacing the traditional editorial process.
Some learned societies have long offered journals with Diamond Open Access, such as the Comptes Rendus de l’Académie des sciences or certain papers from the American Mathematical Society. Unfortunately, the Diamond Open Access business model can sometimes be difficult to establish, but innovative solutions are being proposed. For example, the Bulletin de la Société mathématique de France offers a Subscribe-to-Open (S2O) model. Under this model, readers pay an annual subscription fee, but once the break-even point is reached, all articles published in the journal become freely accessible ad vitam aeternam. The counter is reset to zero every year.
Another way of publishing is to open up a free discussion about the article after it has been published. This type of approach has the advantage of allowing the article to be evaluated, but, as yet, no sustainable, large-scale solution has emerged. There are, however, some interesting options. For example, Peer Community In currently comprises 21 peer-reviewed thematic journals, publishes articles free of charge once the peer review process is complete, and leaves it up to authors to decide whether to resubmit to a traditional journal or not.
Scientific publishing is currently under threat from the capitalist logic of major commercial publishers, who profit from an aura of prestige and respectability that is, in fact, created by the scientists themselves. Breaking this system remains difficult, as the most renowned scientists are sought after by the most prominent journals, thereby helping to perpetuate this model. Furthermore, the big publishing groups control a significant proportion of the tools used for searching, indexing and linking scientific articles, thereby further enhancing the visibility of their own journals.
Furthermore, these actors play an active role in producing scientometric pseudoscience by proposing quantitative metrics, such as citation counts, impact factors, etc. Although the limitations and pitfalls of these metrics have been extensively documented, and despite the existence of initiatives such as DORA, which calls for a reform of research evaluation, many public policies continue to rely solely on these indicators to assess science (prioritising the quantity of articles over their quality). Researchers’ careers are thus still largely assessed on the basis of the supposed prestige of the journals in which they publish.
In the face of authoritarian tendencies and the promotion of ‘alternative’ facts, science must preserve its independence and maintain the public’s trust now more than ever. Against a backdrop of budgetary constraints, collectively regaining control of scientific publishing infrastructure in a more efficient, less costly and more sustainable manner appears to be a major challenge for the scientific community.
Beyond the academic world, open access to knowledge also benefits the general public, teachers, organisations, decision-makers and the private sector by facilitating access to the latest scientific advances. Finally, making science more accessible does not simply mean disseminating more knowledge: it also helps to strengthen transparency, critical thinking and the collective ability to debate and respond to current challenges in an informed and reasoned manner.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Frédéric Schmidt is a lecturer at Université Paris-Saclay, member of the Institut Universitaire de France (IUF). He was awarded public (Université Paris-Saclay, CNRS, CNES, ANR, UE, ESA, France 2030) and private (Airbus) research funding. He is the Editor of the scientific journal Planetary Research and founding member of Planetary Research Cooperative, a non-profit organisation which owns the review.
Camille Thomas is co-founder and board member of Sedimentologika. He received funding to fund for Swiss scientific research. He works voluntarily as Editorial Manager for Sedimentologika and co-chairs the non profit organisation that owns the journal.
Romain Vaucher is co-founder and board member of Sedimentologika. He works voluntarily as Editorial Manager for Sedimentologika and is vice-president of the non profit organisation which owns the journal.
09.07.2026 à 14:32
Laurent Modolo, Maître de Conférences en Sciences de Gestion, Université Bourgogne Europe
Le footballeur Kylian Mbappé est parfois critiqué pour son jeu insuffisamment défensif. Or, ces propos se fondent sur ce qui se voit en ignorant les consignes données au capitaine de l’équipe de France. Au-delà du football, cette attitude se retrouve souvent dans le monde professionnel. Elle révèle surtout un dysfonctionnement de l’entreprise.
Kylian Mbappé ne revient pas toujours défendre. Tout le monde l’a vu. Tout le monde a un avis. Mais avant de conclure qu’il ne fait pas son travail, une question mérite d’être posée : savons-nous réellement ce que Didier Deschamps lui demande de faire ?
Il ne revient pas. Il marche parfois. Il laisse ses coéquipiers défendre sans lui. À l’approche du Mondial 2026, les critiques s’étaient accumulées. Des statistiques sur le faible volume d’actions défensives de Kylian Mbappé ont circulé. Le verdict est rapidement tombé ! « Il ne fait pas assez d’efforts », « Il joue pour lui », « Il n’est pas assez collectif ». Pourtant, peu d’observateurs connaissent précisément la consigne.
On entend régulièrement dans le football actuel que « tout le monde doit défendre ». À force d’être répétée, cette affirmation finit par devenir une norme implicite : celui qui ne défend pas semble dévier du comportement attendu. Or cette norme suppose que le même comportement est attendu de tous les joueurs, indépendamment du rôle que leur attribue leur sélectionneur. C’est précisément cette hypothèse que le débat sur Mbappé invite à interroger.
À lire aussi : Mon salaire est-il vraiment le fruit de mon travail ?
Didier Deschamps l’a placé dans l’axe et lui a confié le brassard de capitaine. Mbappé lui-même rappelle que l’efficacité de l’attaque dépend de la coordination, des mouvements, du positionnement et des rotations entre les joueurs. Autrement dit, son rôle ne peut pas être compris isolément. On juge donc un comportement visible sans connaître ce qui était demandé.
C’est une erreur de raisonnement très courante. Nous observons ce qu’un individu fait ou ne fait pas et nous en déduisons ce qu’il vaut. Mais un comportement ne dit rien par lui-même. Il ne prend son sens qu’au regard de ce qu’on attendait de la personne. Sans cette information, le jugement est aveugle.
Nous commettons exactement la même erreur au travail, tous les jours. C’est peut-être même l’une des sources fréquentes du sentiment d’injustice au travail. Nous avons parfois l’impression d’être évalués sur ce qui se voit, plutôt que sur ce qui nous était réellement demandé.
Un commercial passe ses journées au téléphone, en rendez-vous ou à déjeuner avec des clients. Pour ses collègues qui ne voient pas directement son activité, il peut donner l’impression d’être peu présent, voire peu impliqué. Derrière ce jugement, une norme implicite : un bon salarié serait d’abord un salarié visible à son poste. Mais prospecter, négocier et entretenir des relations font précisément partie de son métier.
Un salarié quitte systématiquement le bureau à 17 heures. Certains collègues y voient un manque d’investissement. Là encore, une norme culturelle implicite agit. La personne qui reste tard serait plus engagée que celle qui part à l’heure. Pourtant, il a peut-être simplement terminé ce qu’on lui demandait, tandis que celui qui reste jusqu’à 20 heures compense une mauvaise organisation.
Un manager passe ses journées en réunion. On peut avoir l’impression qu’il ne produit rien. La norme implicite : travailler, c’est produire quelque chose de directement observable. Pourtant, si son rôle consiste à coordonner des équipes, ces réunions sont précisément son travail.
Dans chaque cas, l’erreur est la même ; on juge l’activité visible sans connaître l’objectif assigné. Cette erreur est d’autant plus tentante que l’effort visible rassure. Quelqu’un qui court, qui reste tard, qui répond vite ou qui enchaîne les réunions, donne des signes immédiatement lisibles d’engagement. À l’inverse, celui qui marche, part à l’heure ou travaille loin du regard collectif, paraît plus suspect. Mais ces signes disent parfois peu de la contribution réelle. Ils disent surtout ce qui est facile à observer.
Pourquoi cette erreur est-elle si fréquente ? Parce que, contrairement aux objectifs, les comportements sont toujours visibles. On voit Mbappé marcher, mais on ne voit pas les consignes de Deschamps. On voit le salarié partir à 17 heures, mais on ne voit pas ce qu’il avait à accomplir dans sa journée.
Le problème n’est donc pas seulement individuel. Quand une organisation laisse ses attentes implicites, elle pousse chacun à interpréter les comportements à partir de ses propres critères. Certains valorisent la présence, d’autres la réactivité, d’autres encore la disponibilité permanente. Faute de cadre partagé, chacun fabrique sa propre définition du « bon travail ».
C’est cette asymétrie qui explique un sentiment que beaucoup connaissent. Celui d’être jugé sur de mauvais critères. D’être évalué sur ce qu’on voit de nous plutôt que sur ce qu’on nous a demandé d’accomplir. Ce sentiment n’est pas toujours une illusion. Il reflète souvent une réalité. Les attentes n’ont pas été rendues suffisamment lisibles, ni pour la personne évaluée ni pour ceux qui l’observent. Quand les rôles restent flous, chacun finit par juger à l’aune des critères qu’il voit.
Alors, Mbappé doit-il défendre ? Peut-être. Peut-être pas. La réponse dépend du rôle que Didier Deschamps lui a confié, et c’est précisément ce que nous ignorons. Pour que le débat soit bien posé, avant de juger un collaborateur, un collègue… ou un joueur de foot et avant de dire que son comportement est acceptable ou non, interrogeons-nous d’abord sur les objectifs qui lui ont été réellement assignés.
Laurent Modolo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
09.07.2026 à 14:31
Matthijs Meire, Associate professor, IÉSEG School of Management
Arno De Caigny, Full Professor of Marketing Analytics, IÉSEG School of Management
Kristof Coussement, Professor of Business Analytics, IÉSEG School of Management
Willem Standaert, Associate Professor, Université de Liège
Le monde du football s’est emparé de la question de la diversité, non sans que quelques tensions soient observées. Mais comment est accueillie cette démarche ? Une analyse de plusieurs milliers de publications en ligne révèle une réalité subtile. Où l’on constate que, pour le public, toutes les formes de diversité ne se valent pas !
Nelson Mandela affirmait que « le sport a le pouvoir d’unir les gens comme peu d’autres choses le font ». Cet idéal est au cœur du message de la FIFA pour la Coupe du monde 2026, présentée comme une célébration de l’unité, de la diversité et de l’inclusion.
Le tournoi illustre cette ambition : une part importante des joueurs représente aujourd’hui un pays différent de celui de leur naissance, reflétant l’impact des migrations et la montée des identités multiples dans le football moderne.
Mais cette symbolique s’accompagne de tensions. Dans un contexte mondial marqué par les débats sur l’immigration, l’identité nationale et les droits des personnes LGBTQIA+, la Coupe du monde continue de susciter des controverses autour du visa d’un arbitre somalien, des déplacements des supporters et de la participation de l’Iran. Comme lors du débat autour du brassard « OneLove » en 2022, le football reste un espace central où se cristallisent des enjeux sociétaux plus larges et souvent polarisés.
À lire aussi : Coupe du monde de football 2026 : faut-il craindre une hausse des violences envers les femmes ?
Ces discussions ne s’arrêtent pas aux stades. Elles se prolongent sur les réseaux sociaux, où, chaque publication, campagne ou prise de position est immédiatement amplifiée, commentée et débattue à grande vitesse. Dans cet environnement, les fédérations, sponsors et marques doivent composer avec une forte visibilité mais aussi une exposition accrue aux réactions publiques. Une question centrale émerge alors : comment communiquer efficacement sur la diversité et l’inclusion dans un espace aussi fragmenté et polarisé ?
Pour répondre à cette question, nous avons analysé plus de 6 000 publications Facebook et Instagram issues de neuf fédérations européennes de football. En nous appuyant sur des entretiens avec des experts du secteur, nous avons distingué sept dimensions de la diversité : le genre, la race et l’origine ethnique, l’âge, le handicap, la religion et la culture, l’orientation sexuelle et la classe sociale.
Pris dans leur ensemble, les contenus liés à la diversité semblent générer en moyenne moins d’engagements que les autres publications. Ce résultat, cohérent avec certaines études antérieures, peut facilement conduire à une lecture simpliste selon laquelle la diversité serait « pénalisante » sur les réseaux sociaux. Une telle interprétation serait toutefois trompeuse.
En réalité, l’analyse par dimension révèle une structure beaucoup plus fine des réactions du public. Les publications mettant en avant la diversité de genre ou d’âge suscitent en moyenne moins d’engagements. À l’inverse, celles illustrant la diversité raciale génèrent davantage de réactions positives sur Facebook comme sur Instagram. Ces différences importantes expliquent en partie pourquoi la littérature scientifique est souvent contradictoire : certaines recherches isolent une seule dimension de la diversité, tandis que d’autres les agrègent en un indicateur unique. Nos résultats montrent que la diversité et l’inclusion ne forment pas un concept homogène, mais un ensemble de dimensions distinctes, susceptibles de déclencher des réponses sociales, émotionnelles et culturelles très différentes selon les publics.
Ces résultats déplacent la question centrale, puisqu’il ne s’agit pas de savoir si les organisations doivent communiquer sur la diversité et l’inclusion, mais comment elles doivent le faire de manière pertinente et contextualisée.
Premièrement, les organisations doivent aller au-delà des messages génériques sur l’inclusion et identifier précisément quelles dimensions de la diversité elles mettent en avant dans leur communication. Les réactions des publics dépendent fortement du contexte culturel, du secteur d’activité, mais aussi des normes implicites propres à chaque communauté en ligne. Une marque de grande consommation, une entreprise technologique ou une université peuvent ainsi observer des dynamiques très différentes, voire opposées. L’enjeu n’est donc pas de suivre une recette universelle, mais de comprendre les attentes et sensibilités de sa propre audience.
Deuxièmement, il est essentiel de distinguer communication et impact. Les contenus où la diversité est intégrée de manière naturelle dans la communication quotidienne tendent à générer des performances plus solides que ceux reposant principalement sur des campagnes explicites, des slogans ou des hashtags dédiés. Cela ne remet pas en cause la légitimité des prises de position publiques, mais suggère que leur efficacité dépend fortement de leur cohérence avec l’ensemble du discours de marque et de leur intégration dans des contenus perçus comme authentiques.
Troisièmement, il faut dépasser une lecture strictement quantitative de l’engagement. Si certains contenus liés à la diversité génèrent moins de « j’aime » ou de commentaires, ils peuvent néanmoins avoir un effet plus discret mais stratégique : celui de modifier la composition de l’audience engagée. Nos analyses exploratoires suggèrent en effet que certains types de contenus attirent des publics plus diversifiés selon différentes dimensions identitaires. Autrement dit, la valeur de ces communications ne réside pas uniquement dans le volume d’interactions, mais également dans la capacité à élargir et diversifier la base sociale de l’engagement, ce qui constitue un enjeu croissant pour les organisations.
À mesure que la Coupe du monde 2026 se déroule, le football continuera de générer des débats sur l’identité, l’appartenance et la représentation, bien au-delà des terrains. Ces discussions se joueront autant sur les réseaux sociaux que dans les stades, et chaque prise de position y sera immédiatement interprétée et discutée dans des environnements souvent polarisés.
Pour les organisations sportives comme pour les marques, l’enjeu n’est plus de déterminer si la diversité a sa place dans la communication. Il s’agit désormais de reconnaître qu’elle est multidimensionnelle, que les publics sont hétérogènes, et que la performance d’une stratégie de communication ne peut être réduite aux seuls indicateurs d’engagement à court terme.
Les auteurs ont reçu une subvention de l’Union des associations européennes de football (UEFA).
Arno De Caigny et Kristof Coussement ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
09.07.2026 à 11:07
Guy Richard, Directeur de l'expertise scientifique collective, de la prospective et des études à l'Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), Inrae
Jean-Michel Salles, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)
Michel Colombier, Directeur scientifique, Iddri

Les dernières canicules en Europe ont pris de court les populations et les pouvoirs publics, mais pas les scientifiques qui alertent depuis des décennies sur le réchauffement climatique. Pourquoi, dès lors, n’ont-ils pas été plus écoutés ?
L’histoire contemporaine des alertes environnementales trouve l’un de ses moments fondateurs dans la publication, en 1962, de Silent Spring (Printemps silencieux) par Rachel Carson (1907-1964). En révélant les effets délétères des pesticides sur la santé humaine et les écosystèmes, la biologiste américaine inaugure une forme moderne d’alerte fondée sur l’expertise scientifique. Son ouvrage a contribué à transformer les politiques environnementales, mais a également suscité de vives réactions de la part des industriels concernés. Ceux-ci ont contesté à la fois ses conclusions et sa crédibilité.
Depuis lors, les alertes se sont multipliées : pluies acides, destruction de la couche d’ozone, changement climatique, désertification, érosion de la biodiversité ou pollutions chimiques. Pourtant, malgré l’accumulation des connaissances scientifiques, elles demeurent souvent remises en cause, ignorées ou accueillies avec scepticisme.
Les alertes ne restent pas nécessairement lettre morte. Printemps silencieux, par exemple, a débouché sur une large interdiction du DDT. Les travaux des chimistes Mario Molina et Frank Rowland ont conduit à une interdiction progressive des CFC, principales substances appauvrissant la couche d’ozone. Dans ces deux cas, des solutions de substitution assez simples à mettre en œuvre ont rapidement émergé ; ce qui a pu limiter le coût du changement tout en faisant émerger des acteurs économiques favorables à cette transition.
Mais même ces changements ne se sont pas faits sans résistances. Dans la plupart des cas, on doit s’interroger sur les raisons qui rendent si difficile de faire entendre ces alertes.
Les premières alertes environnementales portaient souvent sur des nuisances locales : fumées industrielles, rivières polluées, déchets toxiques ou intoxications chimiques. Elles étaient fréquemment relayées par les populations directement concernées – riverains, pêcheurs, agriculteurs ou associations de victimes. Les populations éloignées des zones concernées percevaient rarement le problème, comme nous sous-estimons souvent les pollutions engendrées dans les pays en développement par notre consommation.
Aujourd’hui, les principaux enjeux environnementaux présentent une difficulté supplémentaire. Le changement climatique, l’érosion de la biodiversité ou la perturbation des grands cycles biogéochimiques résultent de l’accumulation de millions de décisions individuelles et collectives. Leurs effets apparaissent parfois à l’autre bout du monde et souvent plusieurs décennies après leurs causes.
Plus les problèmes deviennent globaux, moins ils sont directement perceptibles. La plupart d’entre nous ne voient ni l’augmentation de la concentration atmosphérique en CO₂, ni l’érosion de la diversité génétique des espèces, ni l’acidification progressive des océans.
La disparition des insectes pollinisateurs ou le déclin des populations d’oiseaux communs passent largement inaperçus pour les non-spécialistes, a fortiori avec une population massivement urbanisée. Ce n’est qu’à travers des suivis scientifiques réalisés sur plusieurs décennies que ces tendances deviennent visibles.
Prenons l’exemple des oiseaux communs. Beaucoup ont le sentiment d’en voir encore dans leur jardin. C’est ce qu’on appelle l’« amnésie écologique ».
En France, la mesure du déclin des populations d’oiseaux n’apparaît clairement qu’en réunissant les observations recueillies depuis plus de trente ans par des milliers d’observateurs bénévoles. Ces derniers ont suivi un protocole identique dans toute la France, à travers le Suivi temporel des oiseaux communs (STOC), coordonné par la Ligue de protection des oiseaux et le Muséum national d’histoire naturelle.
Sans cet effort de long terme, cette érosion resterait largement invisible. Nous savons, grâce à ce travail minutieux, que les populations d’oiseaux ont décliné de 57 % depuis 1980 dans les plaines agricoles.
Les alertes environnementales contemporaines reposent ainsi de moins en moins sur l’observation d’événements intelligibles et de plus en plus sur l’interprétation de séries de données accumulées au cours de plusieurs décennies.
À lire aussi : Quand et comment décide-t-on qu’une espèce est éteinte ?
De même, personne ne perçoit directement une hausse moyenne de la température mondiale d’environ 1,3 °C. Celle-ci n’apparaît qu’à travers l’accumulation de millions de mesures réalisées sur l’ensemble de la planète. Inversement, les épisodes de 1976 ou de 2003 sont toujours dans les mémoires et alimentent l’idée que « [la canicule,] ce n’est pas nouveau ».
Un paradoxe supplémentaire complique la situation. Malgré la multiplication des alertes, une grande partie de l’humanité a connu au cours des dernières décennies une amélioration de ses conditions de vie : allongement de l’espérance de vie, recul de certaines formes de pauvreté, accès accru à l’éducation, à l’énergie ou aux soins. Cette situation correspond à ce que certains chercheurs ont appelé le « paradoxe de l’environnementaliste ».
Les alertes décrivent ainsi des dégradations peu ou pas perceptibles par la population. À l'inverse, les bénéfices des activités qui les provoquent demeurent largement visibles dans l’expérience quotidienne.
À lire aussi : La catastrophe qui tarde : pourquoi les humains semblent-ils vivre mieux sur une planète qui se dégrade ?
Face à ces phénomènes, l’expérience personnelle ne suffit donc plus. Les alertes environnementales reposent de plus en plus sur la médiation de la science.
De fait, les scientifiques ont appris à détecter des dégradations invisibles à l’échelle individuelle, à identifier les causes, à anticiper les conséquences futures et à explorer les réponses possibles. Sans les mesures atmosphériques, les suivis de biodiversité, les modèles climatiques ou les études épidémiologiques, une grande partie des atteintes environnementales contemporaines resterait encore imperceptible.
Cette situation crée cependant une difficulté. La science parle un langage qui n’est pas celui du débat public. Elle raisonne en probabilités, en scénarios, en marge d’erreur et en niveaux de confiance. Elle expose ses controverses et ses incertitudes. Cette prudence constitue une force, du point de vue de la connaissance. Mais elle peut devenir une faiblesse dans l’espace médiatique ou politique, où les messages simples et catégoriques circulent souvent plus facilement.
Par exemple, les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) n’annoncent pas un futur unique, mais explorent plusieurs trajectoires possibles en fonction de différents scénarios d’émissions. Les conclusions sont exprimées sous forme de probabilités ou de niveaux de confiance. Cette manière de raisonner est indispensable à la démarche scientifique, mais contraste avec l’attente fréquente de réponses simples et définitives.
Pour la plupart des citoyens, il est impossible de vérifier personnellement ces résultats. L’adhésion repose donc largement sur la confiance accordée aux institutions scientifiques et à leur méthode. Or, cette confiance n’est plus aussi évidente qu’elle a pu l’être.
À lire aussi : Pourquoi le climatoscepticisme séduit-il encore ?
Cette dépendance à l’expertise scientifique rend également les individus plus sensibles à certains mécanismes psychologiques bien identifiés. De nombreux travaux en sciences comportementales, notamment ceux du psychologue et économiste Daniel Kahneman ou de la psychologue Elke Weber, montrent que nous avons tendance à privilégier les bénéfices immédiats, les situations familières et les informations compatibles avec nos valeurs ou nos intérêts.
Or, les alertes environnementales demandent souvent l’inverse. Elles invitent à prendre au sérieux des risques futurs, à envisager des transformations profondes et à accepter des messages complexes ou anxiogènes.
Dans le même temps, les environnements numériques facilitent la circulation de récits concurrents qui proposent des explications plus simples du monde. Ces récits offrent souvent davantage de certitudes, désignent clairement des responsables et procurent un sentiment d’appartenance à une communauté partageant les mêmes convictions.
La recherche (par exemple, les travaux du chercheur en sciences cognitives Stephan Lewandowsky) montre que leur attractivité ne dépend pas seulement du niveau d’éducation ou d’information. Elle répond également à des besoins psychologiques et sociaux : réduire l’incertitude, préserver une identité collective ou maintenir un sentiment de contrôle sur les événements. La difficulté des alertes environnementales tient donc aussi à la concurrence entre différents récits du réel.
Une autre singularité des alertes environnementales est qu’elles concernent souvent des activités qui ont largement contribué à l’amélioration du bien-être humain. L’industrialisation, l’exploitation des énergies fossiles, l’intensification agricole ou le développement des transports ont permis des progrès considérables en matière de santé, d’alimentation, de mobilité ou de richesse matérielle.
Cette situation distingue les alertes environnementales de nombreuses autres alertes sanitaires ou techniques. Ces dernières portent souvent sur des produits ou des pratiques dont les bénéfices apparaissent limités au regard des dommages qu’ils provoquent. Ainsi, l’interdiction des chlorofluorocarbures (CFC), responsables de la destruction de la couche d’ozone et utilisés notamment dans le fonctionnement de réfrigérateurs et de climatiseurs, a été facilitée par l’existence de substituts techniques rapidement disponibles.
Cette situation distingue les grands enjeux environnementaux contemporains d’alertes sanitaires plus anciennes qui ont pu être résolues sans remettre en cause l’organisation générale de l’économie. Ainsi, l’interdiction progressive de l’amiante ou la suppression de l’essence plombée ont porté sur des produits clairement identifiés, pour lesquels des solutions de remplacement ont progressivement été développées.
À l’inverse, réduire la dépendance aux combustibles fossiles suppose de transformer simultanément les systèmes énergétiques, les transports, une partie de l’industrie, l’agriculture ou encore l’aménagement des territoires. Les alertes environnementales contemporaines mettent ainsi en question des activités qui restent associées, dans l’expérience collective, au progrès matériel et à l’amélioration des conditions de vie.
Les scientifiques qui identifient les causes des dégradations environnementales sont ainsi conduits à interroger des technologies, des secteurs économiques et des modes de vie qui demeurent étroitement liés à notre prospérité.
Cette difficulté est renforcée par ce que les psychologues et les économistes comportementaux appellent le biais de « statu quo » : face à l’incertitude, nous avons spontanément tendance à préférer les situations existantes, même lorsqu’elles comportent des risques à plus long terme.
Même lorsque des alternatives existent, elles apparaissent souvent comme des promesses futures, alors que les coûts du changement semblent immédiats : investissements, transformations industrielles, modifications des habitudes de consommation ou craintes pour l’emploi.
L’alerte environnementale ne demande donc pas seulement de reconnaître un risque. Elle invite aussi à réévaluer certains fondements matériels du développement contemporain.
À lire aussi : Inaction climatique : et si on était victime du biais de « statu quo » ?
Depuis plusieurs décennies, enfin, de nombreux travaux ont documenté les stratégies mises en œuvre par certains secteurs économiques pour retarder ou affaiblir les régulations. Par exemple : financement de recherches destinées à entretenir la controverse, campagnes de communication, lobbying politique ou mise en avant systématique des incertitudes résiduelles.
Les historiens des sciences Naomi Oreskes et Erik M. Conway ont montré comment certains acteurs industriels ont développé des stratégies visant moins à réfuter les résultats scientifiques qu’à maintenir l’impression d’une controverse permanente. Ceci notamment en finançant des recherches ou des expertises mettant en avant des explications alternatives susceptibles de détourner l’attention des causes les mieux établies. Ces pratiques ont été documentées dans les domaines du tabac, des pluies acides, des pesticides – où de multiples facteurs alternatifs ont été invoqués pour relativiser la responsabilité des néonicotinoïdes dans le déclin des pollinisateurs – et, surtout, du changement climatique.
Les stratégies ont cependant évolué. Pendant longtemps, il s’agissait principalement de contester certains résultats scientifiques. Aujourd’hui, les attaques visent plus largement la crédibilité des scientifiques, des institutions de recherche ou de la démarche scientifique elle-même, comme le montrent Olivier Berné, Emmanuelle Perez Tisserant et Tamara Ben Ari.
Cette évolution intervient dans un contexte où la confiance envers les institutions est fragilisée et où la diffusion de récits concurrents est devenue plus rapide et plus massive.
Les alertes environnementales ne sont pas les seules à rencontrer des résistances. L’histoire des lanceurs d’alerte, des controverses sanitaires ou des révélations politiques montre que les sociétés n’accueillent pas sans résistance les informations qui remettent en cause des intérêts établis ou des représentations dominantes. Depuis le mythe de Cassandre, condamnée à annoncer des catastrophes sans jamais être crue, jusqu’aux débats contemporains sur le climat ou la biodiversité, le problème n’est donc pas seulement de produire des connaissances, mais de faire accepter des informations dérangeantes.
Les alertes environnementales ne posent donc pas seulement la question des connaissances scientifiques. Elles révèlent une transformation plus profonde : à mesure que les risques deviennent globaux, diffus et différés, l’expérience individuelle ne suffit plus à les appréhender. Les alertes environnementales reposent désormais largement sur des connaissances auxquelles le public doit faire confiance, sans pouvoir les vérifier directement.
Cette situation ouvre aussi un espace particulièrement favorable aux stratégies de manipulation : lorsque les faits ne peuvent plus être directement éprouvés, la confiance accordée à ceux qui les établissent devient elle-même un enjeu du débat public, voire un objet de confrontation politique ou économique. L’enjeu n’est donc pas seulement de produire des savoirs, mais de préserver les conditions qui permettent à une expertise indépendante d’être reconnue comme suffisamment crédible pour éclairer les choix collectifs.
Jean-Michel Salles a reçu des financements de l"ANR au cours de sa carrière, mais pas directement sur cette thématique..
Guy Richard et Michel Colombier ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
08.07.2026 à 15:40
Tapiwa Seremani, Associate Professor in Business Ethics, IÉSEG School of Management
At every Football World Cup and any other major football tournament, it is not only Les Bleus’ performances on the pitch that come under scrutiny, but also the players’ identities, their migrant backgrounds and the extent to which they represent France and French society. This recurrent question speaks to unresolved issues and questions about France’s collective national identity, long-standing debates about immigration, and how France views itself. Above and beyond the team’s line-up, the unresolved question of the country’s postcolonial identity and what it means to be French in the 21st century is replayed at every tournament.
When head coach Didier Deschamps unveiled the starting XI for France’s 2026 World Cup campaign, one of the first questions he was asked concerned the inclusion of players from France’s overseas territories in the official squad. In response, Deschamps emphasised that the national team reflected both French society and its history. This statement quickly sparked widespread debate, particularly on social media, where it became apparent that, for many, the team’s composition did not match their vision of France. Like many of his predecessors, Didier Deschamps had, in fact, just announced a squad predominantly made up of players from immigrant backgrounds. And, like his predecessors, he found himself confronted with a question that has long dogged the French national team: do Les Bleus truly represent France and French society?
When France won its first World Cup in 1998, the celebrations were widely interpreted through the prism of national identity. The slogan “Black-Blanc-Beur” (“Black, White, Arab”) emerged as a symbol of a multicultural France. Conversely, when things went wrong for Les Bleus, for instance, during the 2010 World Cup scandal in South Africa, marked by a players’ strike, criticism was also framed in terms of identity, French values and what constitutes an authentic representation of the nation.
The reason this question resurfaces at every World Cup is that it goes far beyond football. Why does a team, most of whose players were born in France, continue to be questioned about its ability to represent the nation? To answer this question, we must look back at France’s long history, from its colonial empire to the model behind its broader sports training programme.
Why do Les Bleus have so many players from migrant backgrounds? The answer lies, in particular, by looking at several intertwining historical trends.
Waves of migration from France’s former colonies have tended to form clusters in deprived neighbourhoods.
At the same time, the French government and the French Football Federation developed, particularly from the 1980s and 1990s onwards, sports facilities in these areas to provide young people with structured activities and combat marginalisation, which sometimes took the form of youth crime in these neighbourhoods. Football therefore became an affordable pastime for children from working-class areas, many of whom came from immigrant families from former French colonies.
More than just a hobby, for many it became a path to empowerment, offering a chance to escape poverty, social exclusion and marginalisation. For many young people, it provided a space for social integration, but also an opportunity for economic mobility and a way out of poverty.
It is therefore not surprising that French football’s main talent pool is now largely concentrated in these areas.
This reality is reflected in the line-ups of the national team and many other European countries with a colonial past, such as England and the Netherlands.
However, within the French national team, issues relating to identity and representation appear to remain unresolved. France is currently producing an exceptional number of world-class players across France’s suburbs.
With 99 players born and trained on French soil among the 1,248 players taking part in the 2026 World Cup, France is the tournament’s leading exporter of talent. While 23 of them wear the Les Bleus’ shirt, the other 76 represent other national teams, including Haiti, Senegal, Morocco and Algeria.
Taken together, France’s colonial legacy, migration patterns and the training policies implemented by the French Football Federation since the 1990s have helped to create one of the world’s most successful incubators for developing football talent.
These factors help to explain why the French national team looks the way it does today. They do not, however, explain why its composition continues to be contested. To answer this question, we must shift our focus from the pitch to representations of the nation.
Colonisation did not merely transform the identity of colonised peoples; it also profoundly reshaped the identity of the colonising societies, which today continue to grapple with their legacies and contradictions. In France’s case, ingrained tensions remain over what truly represents France.
On the one hand, there remains a pre-colonial or nostalgic view of the nation, according to which a symbolically “correct” representation of France would be that of a country that is essentially ethnically white. On the other hand, there’s the view that France’s imperial history has helped shape a multicultural nation, diversified by migration, while remaining founded on the universalist principles of the Republic. These two standpoints continue to coexist and are sometimes at odds with one another. This tension, which remains largely unresolved, pops up again during events like the World Cup, with the recurrent and sensitive question of who can truly claim to represent France.
Understanding contemporary identities requires recognising the forms of cultural hybridity that are a result of the colonial experience. France is a hybrid society: a nation shaped by its colonial history, but which remains, at times, uncomfortable with portrayals of the nation that deviate from a traditionally white image of France.
Thus, the problem seems to lie less with the French team than with the national psyche. This mindset sometimes appears to be stuck in a pre-colonial image of a “white France”, without fully recognising that contemporary France is the product of a complex, multicultural history.
Are Les Bleus French? Without a doubt. Do they represent a France shaped by its colonial history? Yes. But do they represent the idealised image that some continue to associate with the French nation? Probably not.
Ultimately, the recurring debate over whether Les Bleus truly represent France perhaps says less about those who wear the French national team’s shirt than it does about the persistent tensions between France’s colonial legacy and the enduring national narrative based on a white identity.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:31
Tapiwa Seremani, Associate Professor in Business Ethics, IÉSEG School of Management
À chaque Coupe du monde, ce ne sont pas seulement les performances des Bleus qui sont scrutées, mais l’identité des joueurs et leurs origines. Leur présence sur le terrain ravive un débat ancien sur l’immigration, l’identité nationale et la manière dont la France se pense elle-même. Derrière la composition de l’équipe se rejoue, à chaque tournoi, la question inachevée de l’identité postcoloniale du pays et de ce que signifie être français au XXIᵉ siècle.
Lorsque le sélectionneur Didier Deschamps a dévoilé la liste des joueurs retenus pour représenter la France lors de la Coupe du monde 2026, l’une des premières questions qui lui a été posée portait sur la présence de joueurs originaires des outre-mer au sein de l’équipe. En réponse, Deschamps a souligné que la sélection nationale reflétait à la fois la société française et son histoire.
Cette déclaration a rapidement suscité de nombreux débats, notamment sur les réseaux sociaux, où il est apparu que la composition de l’équipe ne correspondait pas, pour beaucoup, à leur vision de la France. Comme nombres de ses prédécesseurs, Didier Deschamps venait en effet de constituer une sélection majoritairement composée de joueurs issus de l’immigration. Et, comme eux, il s’est retrouvé confronté à une question qui accompagne depuis longtemps l’équipe de France : les Bleus représentent-ils réellement la France et la société française ?
Lorsque la France remporte sa première Coupe du monde en 1998, les célébrations sont largement interprétées à travers le prisme de l’identité nationale. Le slogan « Black-Blanc-Beur » s’impose alors comme symbole d’une France multiculturelle. À l’inverse, lorsque les choses tournent mal pour les Bleus, comme lors du scandale de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, marqué par la grève des joueurs, les critiques sont également formulées en termes d’identité, de valeurs françaises et de ce qui constitue une représentation authentique de la nation.
Si cette question revient à chaque Coupe du monde, c’est qu’elle dépasse largement le football. Pourquoi une équipe dont la plupart des joueurs sont nés en France continue-t-elle d’être interrogée sur sa capacité à représenter la nation ? Pour répondre à cette question, il faut revenir à l’histoire longue de la France, de son empire colonial à son modèle de formation sportive.
Pourquoi les Bleus comptent-ils autant de joueurs issus de l’immigration ? La réponse réside notamment dans la rencontre entre plusieurs dynamiques historiques.
Les vagues migratoires en provenance des anciennes colonies françaises se sont souvent concentrées dans des quartiers défavorisés.
Parallèlement, l’État et la Fédération française de football ont développé, notamment à partir des années 1980 et 1990, des infrastructures sportives dans ces territoires afin d’offrir aux jeunes des activités structurantes et de lutter contre une marginalisation qui prenait parfois la forme de la délinquance chez les jeunes de ces quartiers. Le football est alors devenu un loisir accessible pour les enfants des quartiers populaires, dont beaucoup étaient originaires de familles immigrées venues des anciennes colonies.
Plus qu’un simple loisir, il est devenu pour beaucoup une voie d’émancipation, offrant une possibilité d’échapper à la pauvreté, à l’exclusion sociale et à la marginalisation. Pour de nombreux jeunes, il a constitué un espace d’intégration sociale, mais également une opportunité de mobilité économique et de sortie de la pauvreté. Il n’est donc pas surprenant que le principal vivier du football français soit aujourd’hui largement concentré dans ces territoires.
Cette réalité se reflète dans la composition de l’équipe nationale et dans de nombreux autres pays européens au passé colonial, tels que l’Angleterre et les Pays-Bas. Cependant, au sein de l’équipe de France, des questions liées à l’identité et à la représentation semblent demeurer irrésolues. La France produit aujourd’hui un nombre exceptionnel de joueurs de classe mondiale dans les banlieues françaises.
Avec 99 joueurs nés et formés sur son sol parmi les 1 248 participants à la Coupe du monde 2026, la France est le premier pays exportateur de talents du tournoi. Si 23 d’entre eux portent le maillot des Bleus, les 76 autres représentent d’autres sélections, parmi lesquelles Haïti, le Sénégal, le Maroc ou encore l’Algérie.
Ensemble, l’héritage colonial français, les dynamiques migratoires et les politiques de formation mises en œuvre par la Fédération française de football depuis les années 1990 ont contribué à créer l’un des systèmes de production de talents footballistiques les plus performants du monde.
Ces facteurs permettent d’expliquer pourquoi l’équipe de France présente aujourd’hui ce visage. Ils n’expliquent pas, en revanche, pourquoi cette composition continue d’être contestée. Pour répondre à cette question, il faut déplacer le regard du terrain vers les représentations de la nation.
La colonisation n’a pas seulement transformé l’identité des peuples colonisés, elle a aussi profondément remodelé celle des sociétés colonisatrices, qui continuent aujourd’hui d’en gérer les héritages et les contradictions. Dans le cas français, une tension demeure quant à ce qui représente véritablement la France.
D’un côté subsiste une vision précoloniale ou nostalgique de la nation, selon laquelle une représentation symboliquement « correcte » de la France serait celle d’une France essentiellement blanche sur le plan ethnique. De l’autre, une vision qui considère que l’histoire impériale de la France a contribué à façonner une nation multiculturelle et pluralisée par les migrations, tout en restant fondée sur les principes universalistes de la République. Ces deux visions continuent de coexister et parfois de s’opposer. Cette tension, restée largement irrésolue, resurgit à l’occasion d’événements comme la Coupe du monde, lorsque revient la question sensible de savoir qui peut véritablement prétendre représenter la France.
La compréhension des identités contemporaines nécessite de reconnaître les formes d’hybridité culturelle produites par l’expérience coloniale. La France est une société hybride : une nation façonnée par son histoire coloniale, mais qui demeure parfois mal à l’aise avec des représentations de la nation qui s’éloignent d’une image traditionnellement blanche de la France.
Ainsi, le problème semble moins résider dans l’équipe de France que dans l’imaginaire national. Celui-ci paraît parfois figé dans une représentation d’une « France blanche » précoloniale, sans pleinement reconnaître que la France contemporaine est le produit d’une histoire complexe et métissée.
Les Bleus sont-ils français ? Sans aucun doute. Représentent-ils une France marquée par son histoire coloniale ? Oui. Représentent-ils, en revanche, l’image idéalisée que certains continuent d’associer à la nation française ? Sans doute pas.
En définitive, le débat récurrent sur la représentativité des Bleus en dit peut-être moins sur ceux qui portent le maillot de l’équipe de France que sur les tensions persistantes qui opposent l’héritage colonial de la France à la persistance d’un imaginaire national fondé sur une identité blanche.
Retrouvez notre vidéo basée sur cet article
Tapiwa Seremani ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:31
Cassandre Burnier, Lecturer in Communication, Université Libre de Bruxelles (ULB)
Aujourd’hui, les médias en ligne peuvent suivre en temps réel les audiences de leurs articles et les réseaux sociaux analysent ce que vous lisez pour vous proposer d’autres contenus censés être plus en phase avec vos centres d’intérêt. Regard sur cette « mécanique de la donnée », à travers une enquête ethnographique au sein de deux groupes de presse belges.
Chaque matin, vous ouvrez l’infolettre de votre journal. Souvent, elle est la même pour tous les abonnés : une sélection et une hiérarchie d’articles décidées par la rédaction. Mais de plus en plus de journaux proposent des infolettres personnalisées, dont les articles semblent avoir été choisis à votre attention, en fonction de vos goûts et de vos habitudes.
Ce second type de sélection repose sur un algorithme qui analyse vos clics, votre temps de lecture et vos centres d’intérêt pour vous proposer les contenus jugés les plus « pertinents ».
Mais attention, cette personnalisation n’en est pas vraiment une. Un système de recommandation ne part pas de vous : il vous représente à travers des lecteurs jugés « similaires ». Vos clics et votre temps de lecture sont comparés à ceux d’autres milliers d’abonnés, puis l’algorithme vous range parmi des profils aux comportements proches.
Ce qu’il produit n’est pas le reflet de vos préférences singulières, mais une projection construite à partir de ces régularités collectives : ce que des lecteurs « comme vous » ont tendance à lire. Autrement dit, l’algorithme ne vous connaît pas : il vous classe.
C’est ce que j’appelle la « mécanique de la donnée ». Il ne s’agit pas seulement de la présence de chiffres dans les rédactions, déjà bien étudiée par des chercheuses comme Angèle Christin ou Caitlin Petre. Il s’agit de la manière dont la donnée se met à agir comme si elle parlait d’elle-même, telle une mécanique : elle automatise des tâches, quantifie ce qui ne l’était pas et fait converger des métiers longtemps tenus séparés : le marketing, la rédaction et la technique. Ce faisant, elle circule dans toute l’organisation et façonne, de proche en proche, l’information que vous recevez.
Mesurer l’audience n’est pas nouveau : la presse certifie sa diffusion depuis des décennies. Mais ses instruments restaient cantonnés à une opération bien délimitée : segmenter des profils de lecteurs pour vendre l’audience aux annonceurs.
La mécanique de la donnée, elle, ne procède plus par sondage : elle enregistre en continu le comportement de chaque lecteur et, surtout, elle change de place. La donnée circule. Elle ne se contente plus de compter les lecteurs une fois l’article publié, elle entre dans les réunions, les tableaux de bord, les décisions, et se met à peser sur ce qui sera produit, sur ce qui compte et ne compte pas. Mesure et production, longtemps distinctes, tendent à converger.
Pendant trois ans, j’ai mené une enquête ethnographique au sein de deux grands groupes de presse belges francophones. J’ai observé les réunions, suivi les professionnels de la donnée dans leur quotidien et écouté les tensions entre ceux qui fabriquent l’information et ceux qui la mettent en chiffres.
Ce que j’ai découvert, ce n’est ni le remplacement du journaliste par la machine ni un statu quo rassurant. C’est une redistribution des rôles, notamment en matière d’éditorial.
Lors de mon terrain, ces dispositifs n’étaient pas tous déployés : j’ai observé des mécanismes en train de s’installer. Et c’est précisément à ce stade qu’on voit affleurer les choix qui, plus tard, deviendront invisibles.
Dans l’un des groupes de presse que j’ai étudiés, un projet visait à attribuer un score à chaque article publié en ligne. Le principe (croiser la durée de consultation avec la taille de l’article) part de l’idée qu’un lecteur qui va au bout d’un long format est un lecteur engagé, donc plus susceptible de s’abonner et de rester exposé aux publicités. De cet engagement présumé, on tire une « valeur » chiffrée par article. Présenté comme un outil objectif, ce score devient un instrument de gestion.
Mais ce calcul repose sur des choix. Quelles variables retenir pour mesurer « l’engagement » ? L’équipe data et le marketing les définissent ensemble, au fil de réunions où l’on ajuste les « paramètres » : les mots du titre, sa longueur, la présence de chiffres, certains « mots forts ». Par exemple, le mot « coulisses » dans un titre appelle à cliquer ; celui-là même, vous l’aurez noté, qui ouvre cet article.
Le directeur du département data insiste pour que la rédaction soit, elle aussi, de la partie. Mais dans les faits, elle n’est représentée que par une personne, et de son propre aveu, ce qu’on lui présente reste trop abstrait pour qu’elle sache « quelles cartes [elle aurait] en main pour discuter avec les équipes ».
Reste l’usage qu’on en projette. Lors d’une réunion que j’ai observée, le directeur général reformule l’objectif : il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de pouvoir tenir aux rédactions un discours du type « Vous êtes censés faire autant d’articles engageants ; ce mois-ci vous en avez fait 35, vous deviez en faire 50, merci de rectifier le tir ». La donnée, censée décrire le réel, se met à prescrire ce que les journalistes doivent produire.
Au moment de mon enquête, le modèle n’était pas encore déployé : ce dialogue mensuel avec les chefs d’édition restait un horizon. Mais la mécanique était déjà inscrite dans les mots : c’est désormais au modèle de « déterminer les critères » d’un bon article, et aux rédactions de les valider.
Un second projet, observé sur plusieurs années, portait sur l’automatisation d’une infolettre quotidienne. L’idée : remplacer la sélection manuelle des articles par un algorithme de recommandation, nourri par les traces de lecture de chaque abonné.
L’enjeu est considérable. Sélectionner et hiérarchiser l’information constitue historiquement le cœur du métier de journaliste. Confier cette tâche, ne serait-ce que partiellement, à une machine, c’est toucher à ce cœur de métier. Une analyste de la donnée résume la tension avec lucidité : « On automatise des choses qui normalement devraient être dans la main, dans le pouvoir des journalistes. Ça touche un peu à leur ligne éditoriale ».
Face à cette tension, les équipes cherchent des compromis. Le rédacteur en chef adjoint accepte l’algorithme, mais à une condition claire : la rédaction garde la main sur la hiérarchie de l’information. L’algorithme peut suggérer (« ceci devrait aussi vous intéresser »), mais ne décide pas de la structure d’ensemble. Le journaliste reste l’expert de l’actualité ; la machine gère le trafic.
Ce partage des rôles dessine deux registres de personnalisation : l’un « curatorial », fondé sur le jugement humain et la signature éditoriale ; l’autre « prédictif », fondé sur les données comportementales. Les deux coexistent, mais leur frontière est constamment négociée.
Ce qui change en profondeur, c’est la nature de l’autorité éditoriale. Celle-ci ne réside plus seulement dans la personne du rédacteur en chef, mais se distribue entre des acteurs humains et des dispositifs techniques (algorithmes, métriques, tableaux de bord) qui participent tous, à leur manière, à décider de ce que vous lirez demain.
Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une dépossession, où les algorithmes remplaceraient les journalistes. La réalité est plus nuancée, sans être pour autant symétrique. Les journalistes ne disparaissent pas, mais ils négocient depuis une position de faiblesse : dans les dispositifs que j’ai observés, l’éditorial n’était souvent représenté que par une voix, face à des équipes de la donnée et marketing qui maîtrisent, elles, les paramètres du calcul.
Les professionnels de la donnée, de leur côté, ne sont pas des envahisseurs : ils se retrouvent dans un rôle de médiateur entre la rédaction et la machine, cherchant les bons réglages pour que le système fonctionne sans trahir l’esprit du journal.
Pour les travailleurs dont on automatise les tâches, l’enjeu dépasse la technique. L’un des scientifiques de la donnée que j’ai interrogés observe deux réactions chez ses collègues :
« Il y en a qui veulent se défaire des tâches monotones. Et il y en a d’autres qui avaient un peu leur fierté d’avoir ça à faire. Genre “C’est moi qui gère ça”. »
Perdre la tâche, c’est parfois perdre une part de soi dans l’organisation.
Ces transformations ne concernent pas que les rédactions. Elles touchent directement la qualité et la diversité de l’information que nous recevons. Si les algorithmes optimisent l’engagement (le clic, le temps passé), ils ne sont pas conçus pour garantir le pluralisme. Or certains sujets performent mal par construction : l’enquête locale au long cours, les matières arides mais nécessaires (un budget communal, une réforme administrative), certaines formes d’art, tout ce qui demande au lecteur un effort avant la récompense. Ce sont précisément ces angles-là qui risquent de glisser hors des radars dès lors qu’on hiérarchise l’information sur ce qui retient l’attention.
La question n’est donc pas tant de savoir si les données ont leur place dans les médias mais plutôt qui décide de ce qu’elles mesurent, valorisent et laissent dans l’ombre.
Cassandre Burnier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:31
Altin Gjeta, PhD Candidate in Political Science and International Studies, University of Birmingham
Née de l’opposition au projet immobilier de Jared Kushner et d’Ivanka Trump sur le littoral albanais, la mobilisation, qui se déroule depuis le début du mois de juin, révèle des tensions politiques plus profondes. Elle met en lumière le rejet de la corruption et du mode de gouvernance du premier ministre Edi Rama.
Depuis plusieurs semaines, des milliers d’Albanais descendent dans les rues de leur capitale, Tirana, pour s’opposer au projet de luxueux complexe touristique porté par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner. Celui-ci prévoit d’investir près de 4 milliards d’euros dans la construction d’infrastructures immobilières sur le littoral préservé de Zvërnec (sud de l’Albanie) et dans les zones humides environnantes.
À la tête de l’Albanie depuis 2013, le premier ministre Edi Rama vante ce projet qu’il présente comme un levier de transformation de l’économie albanaise et spécialement de son secteur touristique. Mais les riverains et les organisations environnementales y voient au contraire une menace pour des écosystèmes fragiles et dénoncent des litiges fonciers jamais résolus.
La contestation a pris de l’ampleur à la fin du mois de mai, après la diffusion d’une vidéo montrant un manifestant traîné au bord d’une falaise par des agents de sécurité sur le site du projet. Devenue virale, elle a déclenché les plus importantes manifestations qu’ait connues l’Albanie depuis plusieurs décennies — des manifestations qui ont rassemblé une société longtemps divisée autour de clivages partisans et de visions divergentes de l’héritage du communisme.
Les mobilisations se sont progressivement muées en un vaste mouvement antigouvernemental désormais connu sous le nom de « révolution des flamants roses », en référence aux oiseaux emblématiques des zones humides menacées à Zvërnec. À Tirana comme dans plusieurs villes européennes où la diaspora se mobilise, les contestataires appellent à la démission d’Edi Rama.
La colère exprimée aujourd’hui traduit un rejet de la corruption systémique qui gangrène le pays. Elle est alimentée par une succession d’affaires ayant conduit à l’incarcération de plusieurs ministres pour abus de pouvoir et faits de corruption.
Alors que la lutte contre la corruption et le crime organisé constitue l’une des principales conditions de l’adhésion du pays à l’Union européenne – les négociations ont officiellement débuté en 2024 –, Rama est accusé d’affaiblir sans cesse les mécanismes de transparence et de contrôle.
Ces dernières années, le coût de la vie s’est envolé. Les prix des carburants figuraient déjà parmi les plus élevés des Balkans avant même les chocs énergétiques provoqués par les guerres en Ukraine et en Iran. Les critiques pointent la concentration du marché énergétique entre les mains de personnalités proches du pouvoir, au détriment de la concurrence. Les investisseurs étrangers peinent depuis longtemps à s’implanter en Albanie, freinés par une concurrence faussée, un système d’attribution des marchés publics empreint de corruption et une application défaillante des contrats.
Dans le même temps, la flambée des prix de l’immobilier a aggravé les difficultés d’accès au logement. Le contrôle insuffisant des transactions a favorisé l’expansion rapide du secteur immobilier. Un rapport de l’ONU suggère que la hausse des prix est alimentée par le blanchiment d’argent illégal, notamment à Tirana et sur le littoral.
Le tourisme, qui attire chaque année plusieurs millions de visiteurs, demeure l’un des principaux moteurs de la croissance du pays. Toutefois, le sous-développement de l’industrie agroalimentaire, conjugué aux défaillances des réseaux routiers et ferroviaires, prive une grande partie de la population des retombées de cette réussite.
Les jeunes se sentent particulièrement touchés par ce décalage. Ils dénoncent leur mise à l’écart des processus politiques et des opportunités économiques, dans un contexte de gouvernance jugée opaque. Plus d’un demi-million d’Albanais ont émigré vers l’Union européenne au cours de la dernière décennie, en quête de meilleures opportunités.
Alors que les mobilisations se poursuivent, l’issue de la crise demeure incertaine. Les manifestants réclament non seulement la démission du gouvernement, mais aussi des réformes institutionnelles, à commencer par une refonte du système électoral. Certains demandent la mise en place d’un gouvernement de transition chargé d’engager des réformes constitutionnelles et de relancer la lutte contre la corruption et le crime organisé.
Mais le Parti socialiste dispose d’une confortable majorité parlementaire et Rama a jusqu’à présent rejeté l’éventualité d’une démission. Il a également accusé les manifestants d’agir sous l’influence de puissances étrangères, notamment de l’Iran, sans présenter d’éléments à l’appui de cette affirmation.
Pourtant, la pression sur son gouvernement s’intensifie. Le 17 juin, le Parlement européen a appelé les autorités albanaises à suspendre les travaux dans les zones protégées. Le parquet, quant à lui, a engagé de nouvelles poursuites visant des personnes soupçonnées de blanchiment d’argent dans le secteur de la construction, longtemps considéré comme un pilier du pouvoir du gouvernement.
Des signes de dissidence apparaissent parallèlement au sein du parti au pouvoir. La députée Marjana Koçeku a récemment quitté le Parti socialiste pour siéger comme indépendante, tandis que plusieurs anciens ministres ont publiquement dénoncé la gouvernance de Rama, jugée de plus en plus autoritaire.
Le mouvement de protestation, idéologiquement hétérogène, peine à trouver une traduction électorale. Il n’en constitue pas moins un défi pour l’autorité de Rama. Par son ampleur, la mobilisation populaire révèle une profonde crise de légitimité du pouvoir et une aspiration à un renouvellement de la classe dirigeante.
Le premier ministre, qui refuse de démissionner, mise sur l’essoufflement du mouvement. Mais les manifestations ont renforcé le sentiment dans la population qu’un changement politique d’envergure était désormais envisageable.
Altin Gjeta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:30
Dr Carina Bury, Chargée d'enseignement, Université Paris Nanterre
La France est entrée dans un nouvel épisode de chaleur extrême, déjà le troisième de l’année 2026. Si le droit français entend protéger explicitement deux catégories de population – les personnes âgées et/ou vulnérables inscrites sur un registre communal et les salariés –, il protège insuffisamment tous les citoyens dans leur ensemble. Le droit international, en vertu de la jurisprudence récente, comme la Constitution française, en vertu de ses principes et objectifs, commandent au législateur, qui ne s’en est pas saisi jusqu’ici, d’agir sur ce terrain.
En pleine canicule, chacun cherche – parfois désespérément – un endroit où avoir moins chaud. On parle de plus en plus de « refuges climatiques » (ou abris climatiques) pour décrire les espaces où les populations peuvent se mettre en sécurité lors des épisodes de températures extrêmes. C’est en cherchant s’il existait un tel lieu où je puisse me réfugier qu’une question s’est imposée à la juriste que je suis : où est ce lieu frais que la collectivité aurait à m’offrir ?
Après vérification, la réponse tient en deux mots : nulle part, ces refuges étant encore très peu déployés en France. Mais il ne s’agit pas simplement d’un vide juridique. Ce déficit est lié à l’architecture même du droit, qui s’inscrit dans un héritage de plus en plus inadapté aux enjeux climatiques contemporains.
Soyons justes : la France n’a pas rien fait. Elle a même fait beaucoup, mais surtout en 2004 sous le choc des quelque 15 000 morts de l’été 2003.
La loi du 30 juin 2004 impose ainsi aux maires de tenir un registre nominatif des personnes âgées et handicapées de leur commune qui en font la demande, pour les contacter et les secourir en cas de risque exceptionnel. C’est le cœur d’un dispositif sanitaire pensé autour de deux mots : le fragile et l’exceptionnel.
Autrement dit, elle met avant tout en place un plan de gestion de crise, pas un service public de confort thermique.
À lire aussi : Canicule : Soulignons, sans état d’âme, nos progrès d’adaptation depuis 2003
Le salarié, lui aussi, est désormais protégé. Le décret du 27 mai 2025, entré en vigueur le 1er juillet 2025, a introduit dans le Code du travail un chapitre consacré aux « épisodes de chaleur intense », avec plusieurs obligations : eau fraîche près des postes, adaptation des horaires, prise en compte du risque dans l’évaluation obligatoire. Depuis 2024, la canicule ouvre même droit au chômage-intempéries dans le bâtiment.
En bref, si vous êtes âgé et inscrit sur un registre, ou salarié, le droit veille (tout du moins en théorie) sur vous. Le citoyen ordinaire, lui, n’a aucun droit comparable.
À lire aussi : Travailler en cas de forte chaleur, que dit le droit ?
Si vous êtes simplement une personne qui transpire dans son séjour pourtant orienté nord, il n’existe pour vous aucun droit opposable à un lieu rafraîchi. Il n’existe pas de service public de la fraîcheur.
Certes, certaines agglomérations peuvent décider, de façon discrétionnaire, de laisser les parcs ouverts la nuit ou d’ouvrir des refuges réservés aux publics fragiles ; il reste aussi les centres commerciaux climatisés, mais à condition d’y consommer.
L’ironie est, en réalité, constitutionnelle. Car l’article 1ᵉʳ de la Charte de l’environnement proclame :
« Chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de la santé. »
Belle phrase, mais elle ne vous procurera pas un degré de moins dans votre cuisine.
Et pourtant, en restant dans le seul droit interne (c’est-à-dire, celui en vigueur dans un État pour régir les rapports sociaux au sein de cet État), le bloc de constitutionnalité commande sur le papier bien davantage.
La protection de la santé publique, tirée du Préambule de la Constitution de 1946, est un objectif de valeur constitutionnelle. Or, la canicule en est une menace de masse par excellence. La même lecture vaut pour la possibilité de disposer d’un logement décent, elle aussi érigée en objectif de valeur constitutionnelle, qu’interroge frontalement le logement devenu « bouilloire thermique » plusieurs semaines par an.
Ces exigences dessinent, en creux, la forme d’un service public qui n’existe pas. Car la mosaïque actuelle – un parc ici, une salle climatisée là, rien ailleurs – dépend du bon vouloir de chaque commune, et l’accès à la fraîcheur se trouve ainsi distribué de façon profondément inégale selon le lieu où l’on vit. Or, si un tel service venait à être organisé, le principe d’égalité devant le service public imposerait qu’il bénéficie à tous dans les mêmes conditions. L’absence de cadre national ne fait donc pas que laisser un vide : elle laisse prospérer une inégalité géographique que la logique constitutionnelle réprouve.
Reste le nerf de l’affaire : ces exigences constitutionnelles ont une particularité : elles s’adressent au législateur, pas directement au citoyen. La santé, le logement décent ou l’environnement équilibré ne sont pas des droits que l’on peut invoquer seul devant un juge, comme on le ferait pour la liberté d’expression ou le droit de propriété. Ce sont des objectifs que la Constitution assigne à l’État, à charge pour lui de les mettre en œuvre. Autrement dit, la Constitution impose beaucoup au législateur, mais n’offre au citoyen qui suffoque chez lui – ou dans les transports – aucun droit qu’il pourrait faire valoir en justice pour réclamer un lieu frais.
L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas un simple angle mort du droit. C’est la sous-réalisation, par le législateur, d’objectifs constitutionnels qui convergent pourtant vers une meilleure prise en compte de la chaleur. Ce n’est pas tant que la Constitution ne procure pas des salles climatisées accessibles à tous : c’est surtout qu’elle laisse au législateur peu d’excuses pour ne pas organiser un tel dispositif.
À lire aussi : Dans les villes, comment les citoyens peuvent participer à la lutte contre la surchauffe
La pression ne vient plus seulement d’en bas. En 2024 et en 2025, plusieurs juridictions internationales ont, coup sur coup, fait de l’adaptation au changement climatique une obligation. Or, la chaleur en est l’application la plus directe.
En effet, l’accord de Paris ne saurait se borner à seulement fixer un objectif d’adaptation : il impose des processus de planification visant nommément les « populations, lieux et écosystèmes vulnérables ». Soit, au premier chef, les personnes âgées isolées et les ménages mal logés, exactement la population que le registre communal recense sans la rafraîchir. C’est l’analyse qu’en a fait la Cour internationale de justice dans son avis du 23 juillet 2025 : l’adaptation est une obligation juridique dont l’inexécution engage la responsabilité de l’État.
Il existe un autre précédent encore plus transposable, tant il pose littéralement la question des inégalités dans la vulnérabilité à la chaleur. Dans l’affaire KlimaSeniorinnen (Aînées pour la protection du climat) contre la Suisse (avril 2024), la Cour européenne des droits de l’homme, à la demande de femmes âgées invoquant leur vulnérabilité aux vagues de chaleur, a jugé que l’État a l’obligation positive de protéger effectivement la vie et la santé contre les effets graves du changement climatique.
Le raisonnement est immédiatement déplaçable : si l’inaction climatique méconnaît la Convention européenne des droits de l’homme, l’absence de tout dispositif de mise à l’abri lors d’une canicule prévisible et meurtrière relève également du même champ.
La jurisprudence onusienne converge dans le même sens : dans l’affaire Billy c. Australie (2022), le Comité des droits de l’homme a jugé qu’un retard à édifier des infrastructures d’adaptation violait le Pacte des Nations unies sur les droits civils et politiques. Autrement dit, un défaut d’équipement en infrastructures adaptées pour faire face au changement climatique, et pas seulement un excès d’émissions, peut être illicite au plan international.
Le mouvement s’est encore accéléré en 2025 : la Cour interaméricaine des droits de l’homme a reconnu, elle aussi, un droit autonome à un climat sain et des devoirs renforcés envers les groupes vulnérables.
Certes, ces avis ne sont pas contraignants, mais ils fixent désormais le standard. Aucun de ces textes ne crée, à lui seul, un droit individuel opposable à un local rafraîchi. Mais combinés, ils peuvent avoir des effets notables.
Recenser les personnes vulnérables à la chaleur sans organiser leur mise à l’abri ne satisfait plus à l’obligation de diligence. Protéger les seuls salariés et les seuls inscrits à une liste, en laissant la population générale sans dispositif de protection, devient un point de friction face à un standard défini par le droit international qui se durcit d’année en année.
À lire aussi : Justice climatique : la Cour internationale de justice pose un jalon historique
C’est là que se creuse l’écart pour la France. Sur le papier, la France promet beaucoup : un environnement respectueux de la santé, un logement décent, l’égalité devant le service public et le respect d’engagements internationaux d’adaptation de plus en plus exigeants. Dans les faits, elle protège deux catégories de personnes et laisse le reste de la population se débrouiller. Entre ce que le droit annonce et ce qu’il organise, le fossé est béant – et il ne cesse de s’élargir à mesure que les canicules deviennent la norme.
Le débat politique, lui, est resté étonnamment court. À l’été 2025, une partie de la droite a réclamé un « grand plan d’équipement pour la climatisation ». À gauche et au centre, la climatisation est vue comme porteuse d’un risque de maladaptation et n’est admise que comme solution d’appoint, la végétalisation et l’isolation étant vues comme prioritaires – car climatiser massivement, c’est refroidir l’intérieur en réchauffant l’air extérieur, un cercle vicieux qui aggrave encore la surchauffe urbaine.
Résultat : la discussion tourne en rond autour d’une seule question, « clim ou pas clim », et rate l’essentiel. Ce débat s’est encore rejoué en juin 2026.
À lire aussi : La climatisation, une solution pour mieux vivre le réchauffement climatique ?
Or, on peut poser le problème autrement. D’autres pays, comme l’Espagne, l’ont fait à travers une véritable politique d’urbanisme, en mettant à disposition « des refuges climatiques » – bibliothèques, centres civiques, écoles ouvertes à tous, sans obligation de consommer ni devoir justifier d’une situation particulière. Au point qu’à Barcelone, 99 % de la population dispose désormais d’un tel lieu à moins de dix minutes à pied de son domicile.
Au Québec aussi, l’accès à la fraîcheur est revendiqué comme une question de santé publique, avec un « Code de l’ombre » pour l’aménagement urbain et le soutien aux refuges climatiques. Là-bas, le débat n’est pas resté coincé sur l’appareil à installer ou non ; il a porté sur l’organisation collective de la fraîcheur. La catégorie existe donc ailleurs. Il ne lui manque, chez nous, qu’un cadre juridique et surtout un peu d’imagination institutionnelle.
Car le maire, lui, n’est pas démuni. Son pouvoir de police générale l’autorise déjà à prendre les mesures qu’exigent la sécurité et la salubrité publiques : ouvrir des salles rafraîchies, étendre les horaires des équipements frais, cartographier les îlots de fraîcheur… Paris l’a fait, avec près de 1 400 lieux recensés. D’autres communes se contentent de l’ombre des jardins privés.
L’absence de service public de la fraîcheur n’est donc pas une fatalité juridique. C’est un choix – ou un non-choix – qui repose sur une fiction de plus en plus intenable : celle d’un événement exceptionnel, alors que la chaleur extrême est devenue une donnée structurelle. Aujourd’hui encore, le droit de la canicule reste un droit de l’urgence : il lui faudra devenir un droit de l’habitude.
D’ici là, la fraîcheur, en France, demeure l’objet d’obligations sans être un droit. L’État et les communes en doivent la diligence ; le citoyen, lui, n’en tient aucune créance. En attendant que le législateur rattrape son retard, il ne reste que des expédients : une bibliothèque climatisée, une séance de cinéma où il faudra acheter sa place, la bonne volonté individuelle de veiller sur un voisin âgé. Pour l’heure, la débrouille et la solidarité suppléent à l’absence de texte, mais ce n’est pas tenable sur la durée.
Dr Carina Bury ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:29
Fabio Shimabukuro Sandes, Enseignant Chercheur en Marketing, UCLy (Lyon Catholic University)
Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde. Mais qui sont les véritables gagnants et perdants entre propriétaires, locataires et cet intermédiaire numérique ?
En 2013, deux entrepreneurs brésiliens lancent à Quintoandar, une plateforme numérique de location qui dispense le locataire de fournir un garant, une caution ou un dépôt de garantie. Douze ans plus tard, l’entreprise est valorisée à plus de 5 milliards de dollars et gère plus de 270 000 contrats dans 75 villes brésiliennes. Toutes les quatre minutes, un contrat y est signé.
En tant que chercheur du comportement du consommateur et de l’économie de l’accès dans les marchés émergents, je vois dans ce cas un paradoxe qui dépasse le Brésil. Ce mécanisme démocratisant l’accès à la location, en remplaçant le garant par une analyse algorithmique du risque, pourrait nourrir une crise déjà connue en Europe : la flambée des loyers et l’éviction des habitants. Une pression exacerbée par des acteurs comme Airbnb sur les marchés locatifs de longue durée.
Au Brésil, louer exigeait autrefois un garant. Le locataire devait trouver dans son entourage un propriétaire prêt à s’engager à payer en cas d’impayé. La procédure était longue et excluait toute personne sans proche fortuné.
Le lecteur français reconnaît le problème. Pour louer en France, il faut souvent un garant résidant en France et disposant de revenus élevés. Étudiants étrangers, expatriés, nouveaux arrivants et migrants se heurtent à ce mur. L’État a d’ailleurs créé une garantie publique, Visale, pour les salariés modestes et les jeunes sans garant : 79 % des locations conclues grâce à ce dispositif n’auraient pas eu lieu sans lui.
La plateforme brésilienne y a vu une opportunité. Elle a fait le choix de supprimer deux exigences classiques en France comme au Brésil : le garant et le dépôt de garantie. Elle les a remplacés par une analyse algorithmique du risque financier. Concrètement, en cas d’impayé, le propriétaire reçoit son loyer et l’entreprise se charge du recouvrement judiciaire. Tout le parcours client est numérique – visites en ligne, agents immobiliers attribués automatiquement, signature électronique, états des lieux photographiques validés par les deux parties.
Le changement est plus radical qu’il n’y paraît. La plateforme traite la garantie comme un problème financier et non comme une question de confiance sociale. Des locataires sans proche fortuné ont pu louer y compris ceux qui n’ont aucune famille dans le pays. Un gain réel.
L’innovation produit un second effet. Lorsque la location devient un produit financier standardisé, le logement cesse d’être traité comme un lieu d’habitation. Il devient un actif. Le propriétaire ne pense plus à qui va y vivre. Il pense au rendement mensuel sur le capital investi.
Le géographe Manuel Aalbers et l’ancienne rapporteuse de l’ONU sur le logement Raquel Rolnik décrivent ce mécanisme comme la financiarisation du logement : un processus où l’habitat, jadis valeur d’usage, devient un actif financier mondial.
Au Brésil, le chercheur Lucas Batista a montré comment 760 millions de dollars états-uniens de capital majoritairement étranger ont réorganisé le marché locatif autour de cette logique. Sa conclusion : la crise du logement ne tient pas qu’au manque de logements, mais aussi à la manière dont la location est structurée et financiarisée. Le chercheur Jathan Sadowski parle d’« Internet of Landlords » – l’« Internet des propriétaires » – pour décrire ce schéma à l’échelle globale.
C’est ici que le cas parle directement à l’expérience européenne.
Une étude montre qu’Airbnb fait pression sur les prix de la location résidentielle en retirant des unités du marché de longue durée. À Lisbonne et Porto (Portugal), une autre étude constate qu’une hausse d’un point de pourcentage de la part d’Airbnb entraîne une augmentation de 3,2 % des prix des logements. Dans les centres historiques très touristiques, les hausses atteignent 24,3 % en 2015 et 32,3 % au premier trimestre 2016 par rapport à la période pré-Airbnb.
La logique est analogue à celle qui se déploie au Brésil. En facilitant la gestion financière d’un bien, la plateformisation banalise la décision de traiter le logement comme un investissement. Paris, Barcelone, Lisbonne et Berlin en connaissent les conséquences : retrait d’unités du marché résidentiel, pression sur les prix ou éviction des habitants.
Quintoandar ne retire pas d’unités de la location de longue durée. La plateforme fait quelque chose de plus subtil : elle rend si simple le fait d’être propriétaire-investisseur qu’elle modifie le profil de ceux qui entrent sur le marché. Elle ne cause pas la financiarisation ; elle l’opérationnalise à grande échelle, et la rend accessible à n’importe quel petit propriétaire.
Le cas brésilien pose à l’Europe une question double. Comment capter les bénéfices de la plateformisation pour celles et ceux qui en sont structurellement exclus, sans reproduire le vecteur qui a produit la crise Airbnb ?
L’Europe a deux options évidentes, et toutes deux ont un coût. Laisser les plateformes se développer sans cadre reproduit la trajectoire d’Airbnb : facilité d’accès, mais pression sur les prix et financiarisation. Les bloquer préserve les prix, mais maintient le mur qui exclut aujourd’hui six millions de personnes sans garant.
Une troisième voie existe. Elle suppose de construire des plateformes avec gouvernance publique, plafonds de rendement, transparence sur le profil des propriétaires, et mécanismes protégeant le caractère résidentiel du logement. Cela peut prendre la forme d’un cadre réglementaire imposé aux acteurs privés, ou d’une plateforme publique inspirée de Visale. Cette garantie locative gratuite par laquelle Action Logement se porte caution à la place d’un proche serait appliquée cette fois aux plateformes. Rien de tout cela n’est purement technique. Tout cela est politique.
Remplacer la confiance par un algorithme apporte un bénéfice indéniable : un accès plus large et plus démocratique. Mais ce choix peut entraîner un coût visible seulement après plusieurs années. Ce coût retombe sur ceux qui ne peuvent plus assumer les loyers des grandes villes. L’accès démocratique risque alors de n’être disponible qu’à ceux qui peuvent se le payer.
Fabio Shimabukuro Sandes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 15:29
Marc Dumas, Professeur en management et gestion des ressources humaines, Université Bretagne Sud (UBS)
Bénédicte BERTHE, maitre de conférences en économie du travail et des ressources humaines, Université Bretagne Sud (UBS)
Nathalie Dedessus Le Moustier, Maître de conférences HDR en droit privé, Université Bretagne Sud (UBS)
Au-delà des obligations légales, comment les employeurs mettent-ils en place des mesures pour accompagner les salariés en période de forte chaleur, voire de canicule ? Une recherche portant sur plusieurs accords d’entreprises en Bretagne montre une grande hétérogénéité des dispositions effectives. Comment articulent-ils santé des salariés et continuité de la production ?
Engagée vers la neutralité carbone à l’horizon 2050, conformément à la stratégie nationale bas carbone, la France renforce progressivement les obligations environnementales des entreprises. Bilan des émissions de gaz à effet de serre, publication des émissions de CO₂, plan de vigilance environnementale sont autant de dispositifs qui les conduisent à mettre en œuvre des actions concrètes.
Depuis la canicule de 2003, les épisodes de fortes chaleurs se sont multipliés en France, entraînant un renforcement progressif du cadre réglementaire. Ainsi, le décret du 27 mai 2025 marque la reconnaissance de la chaleur comme risque professionnel. Il impose aux employeurs d’intégrer ce risque au document unique d’évaluation des risques professionnels (Duerp), d’adapter l’organisation du travail selon les niveaux de vigilance de Météo-France, que de l’eau potable soit à disposition, que la température des locaux soient adaptées aussi aux fortes chaleurs, de protéger les salariés vulnérables et de sensibiliser l’ensemble des travailleurs aux mesures de prévention.
Au niveau institutionnel, plan national canicule mis en place à partir de 2003, PNST 5 et pour les entreprises plans chaleur, accords collectifs de prévention et de gestion des canicules ou de prévention de la pénibilité et plans de continuité d’activité en cas de fortes chaleurs, les dispositifs se sont progressivement structurés.
À lire aussi : Travailler en cas de forte chaleur, que dit le droit ?
Cet article analyse la prise en compte du « risque chaleur » par les organisations comme enjeu de santé et de sécurité au travail, dans le cadre de la transition écologique, de la négociation collective et de l’adaptation des organisations du travail.
L’analyse repose sur l’étude de 64 accords d’entreprise (parmi 300 accords sélectionnés selon le critère de présence des termes chaleurs ou canicule) et des entretiens menés auprès de 49 préventeurs de l’ouest de la France (questionnaire élaboré par un groupe de travail du Comité régional d’orientation des conditions de travail, CROCT, Bretagne) dans le cadre d’une recherche sur le changement climatique, le travail et la prévention des risques professionnels.
Alors que toutes les entreprises interrogées ont adopté une démarche de transition écologique, celles-ci demeurent hétérogènes. Elles relèvent principalement d’une logique pragmatique, axée sur des actions opérationnelles, ou d’une logique de conformité, orientée vers le respect des exigences réglementaires à l’aide d’audits et de mises en conformité.
Les actions mises en œuvre par les entreprises se répartissent en quatre catégories :
les changements de pratiques (achats responsables, réduction des déchets, mobilité douce, visioconférences),
les dispositifs de diagnostic (audits énergétiques, études techniques),
les outils de structuration stratégique (plans d’action, directives),
et la mobilisation de ressources externes, notamment les aides publiques.
Les entreprises recherchent avant tout une réduction de leur impact environnemental et une amélioration de leur performance, via la maîtrise des coûts et l’optimisation des ressources. Les effets sur l’organisation (protection des salariés contre les aléas climatiques, recrutement de spécialistes, amélioration de la qualité de vie au travail) et l’innovation sont plus rarement mis en avant.
Le risque lié aux fortes chaleurs est traité de façon différente dans des accords aux objets variés (temps de travail, pénibilité, négociation annuelle obligatoire, qualité de vie et des conditions de travail, télétravail, relations de travail), même si près d’un tiers des textes portent spécifiquement sur les fortes chaleurs et les canicules.
L’industrie est le principal secteur concerné par les accords, devant le bâtiment et les travaux publics (BTP), l’agriculture et les transports. Ces activités ont en commun une forte exposition à la chaleur, qu’elle soit extérieure ou intérieure.
Si les métiers de plein air sont particulièrement exposés, certaines activités industrielles le sont tout autant en raison de la chaleur générée par les procédés de production, des bâtiments et d’une ventilation insuffisante. La localisation géographique joue un rôle secondaire. La conclusion d’accords dépend davantage du secteur d’activité que du territoire. L’intensification des épisodes de chaleur contribue ainsi à généraliser le risque climatique à l’ensemble du territoire.
Les accords antérieurs au décret du 27 mai 2025 relèvent principalement de démarches de prévention de la pénibilité ou de qualité de vie au travail. Le décret relatif aux fortes chaleurs vise quant à lui à prévenir les risques liés aux épisodes de chaleur intense (vigilance jaune, orange, rouge) et à garantir la santé et la sécurité des salariés.
Les accords reposent généralement sur trois types de mesures : organisationnelles (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, travail de nuit, télétravail), matérielles (eau, ventilation, climatisation, brumisateurs) et sociales (sensibilisation, affichage, formation aux signaux de coup de chaleur).
Dans les accords, le « référent chaleur » joue un rôle central : il assure la veille météorologique, active les mesures de prévention, coordonne les dispositifs de rafraîchissement, identifie les salariés vulnérables et adapte leur organisation du travail en conséquence, notamment via le « Document unique d’évaluation des risques professionnels » (Duerp).
Les 49 répondants identifient une hausse des risques pour la santé et la sécurité des salariés ainsi qu’une dégradation des conditions de travail. Une quarantaine d’entreprises mentionnent notamment les troubles liés à la chaleur (inconfort thermique, déshydratation, fatigue, baisse de vigilance). Des disparités importantes selon les métiers sont soulignées. Quelques entreprises sont conscientes que la dégradation de la santé des salariés peut être aggravée par leurs conditions de vie, comme l’isolation de leur logement, ou leurs temps de déplacement.
Des risques nouveaux ou émergents sont plus rarement identifiés. Il en est ainsi des risques psychosociaux pour une douzaine d’entreprises qui cite la charge mentale et le stress en raison de la pression liée aux aléas climatiques, à la réorganisation des plannings, à la surcharge de travail, à la pression sur les équipes.
Pour s’adapter aux risques climatiques, la plupart des entreprises ont intégré la chaleur dans leur DUERP et mis en place des plans canicule ou des protocoles dédiés, avec des mesures graduées selon les niveaux de vigilance de Météo-France. Les secteurs les plus exposés, tels que le BTP, l’agroalimentaire ou l’éolien, apparaissent les plus avancés.
Les mesures les plus fréquentes concernent l’organisation du travail (aménagement des horaires, pauses supplémentaires, réorganisation des tâches, plus rarement un arrêt de la production), la mise à disposition d’eau et d’équipements rafraîchissants (fontaines, brumisateurs, gilets), ainsi que des actions de sensibilisation. À plus long terme, certaines entreprises engagent des travaux de rénovation des bâtiments afin d’améliorer leur isolation.
La prise en compte des épisodes de canicule s’impose désormais comme un levier d’adaptation au changement climatique et d’engagement dans la transition écologique. Elle met en tension les temporalités de court et de long terme. Face à des épisodes appelés à devenir plus intenses et plus fréquents, les organisations doivent concilier réponses immédiates et transformations structurelles pour garantir la santé des salariés.
Nathalie Dedessus Le Moustier est membre du CROCT Bretagne en tant que personne qualifiée.
Bénédicte BERTHE et Marc Dumas ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
08.07.2026 à 15:28
Amélie Soubie, Doctorante en géographie, Université Bordeaux Montaigne

Qu’ont en commun les menhirs bretons, les mosaïques de Barcelone et le château de la famille royale britannique ? Tous ont été adaptés en pixels dans la série de jeux vidéos Pokémon. Les jeux vidéo, souvent dénigrés pour leur tendance à « couper les jeunes du monde réel », transforment ici les joueuses et les joueurs du monde entier en touristes numériques, et leur font découvrir de nouveaux lieux.
Depuis sa sortie en 2016, l’application mobile Pokémon Go a été amplement étudiée pour sa capacité à faire découvrir ou redécouvrir des lieux réels. À l’inverse, les jeux vidéo Pokémon se déroulent dans des régions fictionnelles, et leur plus-value géographique a été peu explorée.
Or, ces régions nommées « Hoenn », « Galar » ou « Johto », s’inspirent de territoires qui existent vraiment. Le tout premier jeu vidéo Pokémon, sorti en 1996, se déroule dans la région de « Kanto », nommée d’après la région de l’aire métropolitaine de Tokyo (Kantō). Il faut attendre 2010 pour voir apparaître la première région inspirée d’un pays occidental, les États-Unis, et 2013 pour un pays européen : la France.
Les jeux Pokémon mobilisent en toile de fond la géographie, l’histoire et la culture des lieux dont ils sont inspirés. Ainsi, Pokémon X et Y (2013) et Légendes Pokémon : Z-A (2025) diffusent auprès d’un public international, souvent jeune, des connaissances géographiques sur la France, même si elles sont incomplètes et parfois approximatives.
Voici la carte officielle de la région de Kalos, inspirée de la France. On constate qu’elle ne représente en réalité qu’une partie du pays : le sud est remplacé par une chaîne de montagnes et les territoires ultramarins sont absents.
La France hexagonale reste pourtant reconnaissable par les contours de ses littoraux, le tracé de ses fleuves (la Loire coupe la carte en deux, la Seine traverse Paris) ou certains reliefs, comme les Alpes à l’est. La joueuse ou le joueur, en parcourant Kalos, voit également l’architecture se modifier selon les villes traversées : bâtiments haussmanniens, maisons à colombages, briques rouges, etc.
Tout en complétant les quêtes propres au jeu vidéo (attraper des Pokémon, gagner des combats, etc.), les joueuses et les joueurs sont immergés dans un univers qu’ils apprennent à connaître. Par exemple, on trouve à l’ouest de Kalos une péninsule sur laquelle se trouvent des alignements de rochers, faisant référence aux mégalithes de Bretagne. Les joueurs internationaux peuvent donc associer ces paysages à cette partie de la France.
Les noms de lieux participent également à la meilleure connaissance du pays. Ainsi, la route nommée « Route Menhir » débouche sur une ville dont le nom français (« Cromlac’h ») s’inspire à la fois de la ville de Carnac et de la disposition rocheuse nommée cromlec’h, tandis que le nom anglais (« Geosenge ») fait référence au site anglais de Stonehenge.
Justement, la disposition de cailloux en rond sur la carte évoque en réalité davantage Stonehenge que Carnac, dont les menhirs sont plutôt alignés. C’est là que l’on atteint la limite de la comparaison. La région de Kalos reste, avant tout, fictionnelle. La volonté de ressemblance avec la réalité est limitée par un ensemble de facteurs : les spécificités de l’univers fictionnel (rajout de statues représentant des Pokémon), le respect d’exigences propres à la franchise (création d’un désert près de Paris pour y faire vivre certains Pokémon), voire même la méconnaissance de la région d’origine.
Le directeur des jeux, Junichi Masuda, le formule ainsi dans le Point :
« Dans le jeu, on peut visiter des endroits typiquement français et ressentir une ambiance générale qui rappelle la France. Mais ce n’est pas la France, c’est un lieu imaginaire qui s’appelle la région de Kalos. »
Cela rappelle la façon qu’ont pu avoir d’autres œuvres japonaises de mobiliser un imaginaire européen fantasmé, comme les films d’animation de Hayao Miyazaki. Ainsi, les villes fictionnelles présentes dans l’adaptation de Miyazaki Le Château ambulant (2004) s’inspirent de l’architecture alsacienne. L’autrice du livre originel, Diana Wynne Jones, avait explicitement suggéré de s’inspirer de villes du sud de l’Angleterre, mais elles n'ont pas été considérées par l'équipe du film comme « suffisamment européennes » .
Dans les jeux Pokémon, les mélanges d’inspirations conduisent par exemple des fans à ne pas pouvoir s’accorder sur les lieux réels qui inspirent certaines des villes fictionnelles : Lille ou Amiens, Lyon ou Arles, etc.
Cette « ambiance générale qui rappelle la France » est grandement alimentée de clichés. Pour Masuda, la France est un pays où « la beauté et l’élégance régentent la vie de tous les jours » et le nom de la région, Kalos, signifie « beauté » en grec. Kalos est une région créée par une équipe japonaise, à destination d’un public international, pas nécessairement familier de la France et de sa culture. Le jeu ne présente pas la France telle qu’elle est réellement, mais telle qu’elle est imaginée, comme souvent dans les œuvres de fictions.
Des personnages portent des bérets dans la rue, et certains combats dans un château permettent d’obtenir des titres de noblesse. Les noms de lieux sont tous liés aux parfums dans les versions anglaises et japonaises du jeu et à l’art dans la traduction française. Ainsi, le bâtiment évoquant le château de Versailles s’appelle le palais « Parfum » en anglais, et le palais « Chaydeuvre » en français.
Malgré ces clichés, le jeu s’avère réaliste sur certaines représentations. Entre les deux jeux Pokémon sur Kalos, conçus à douze ans d’écart, les panneaux d’affichage des gares s’adaptent et les composteurs sont remplacés par des bornes tactiles.
L’attention aux détails est parfois tellement poussée qu’elle peut favoriser l’apprentissage géographique. C’est ce que l’on constate, par exemple, avec la ville de Port Tempères, au nord-ouest de la carte. La ville est qualifiée par le jeu de « station balnéaire chic, réputée pour son paysage enchanteur et son climat fort doux ». Port Tempères est une ville à deux niveaux reliés par un funiculaire : une partie basse, comprenant un port de plaisance, et une partie haute plus résidentielle. Elle est directement inspirée de la ville portuaire du Havre, en Normandie. Les maisons de Port Tempères représentent une version simplifiée de certains bâtiments du centre du Havre.
L’équipe du jeu, avant de créer Port Tempères en pixels, réalise un « concept art » à la main, soit ici une illustration d’ensemble destinée à évoquer l’ambiance et illustrer les environs de la ville.
Le funiculaire est en bleu sur l’image. Les visuels à l’arrière de l’illustration évoquent le phare de la Hève (à Sainte-Adresse, Seine-Maritime) et son chapeau rouge ainsi que les célèbres falaises d’Étretat (Seine-Maritime).
Les jeux Pokémon ont donc une capacité à nous faire davantage connaître les lieux réels, qui résulte d’une volonté claire des créateurs. Masuda lui-même le présente comme un des objectifs du jeu «Pokémon X et Y :
« Lorsque nous avons créé cette région, je l’ai fait en ayant à l’esprit que si les enfants et les étudiants du monde entier pouvaient, en jouant à ce jeu, avoir l’envie de visiter la France, c’était gagné. »
Amélie Soubie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 12:37
Tim Bale, Professor of Politics, Queen Mary University of London
Lone Sorensen, Associate Professor of Political Communication, University of Leeds
Parveen Akhtar, Senior Lecturer: Politics, History and International Relations, Aston University
Depuis le siège du parti anti-immigration Reform UK, à Londres, Nigel Farage a annoncé mardi 7 juillet 2026 qu’il démissionnerait de son mandat de député de Clacton (Essex)… pour se représenter aussitôt dans la même circonscription. L’homme politique est accusé de ne pas avoir déclaré d’importants dons reçus peu avant son élection comme député en 2024, ce qui soulève des questions sur le respect des règles encadrant les financements des parlementaires. Farage a évoqué ces accusations dans son message et assuré n’avoir « rien fait de mal ». Il semble toutefois que les autres grands partis ne présenteront pas de candidat face à lui, dans ce qui est déjà qualifié de « cirque médiatique » et de « projet d’ego ». Trois universitaires analysent les motivations de cette manœuvre.
Tim Bale, professeur de science politique, Queen Mary University of London.
« Dans ce qui figure sans doute parmi les discours politiques les plus empreints d’apitoiement et d’égocentrisme entendus depuis les innombrables tentatives de Boris Johnson pour se justifier en 2022, Nigel Farage n’a surpris absolument personne en provoquant une élection législative partielle après avoir démissionné de son siège de député. Il affirme vouloir affronter l’establishment lors de ce scrutin en se représentant immédiatement afin de laver son honneur.
Même si la colère de Farage face à l’intrusion des médias était sincère, son message vidéo enregistré paraissait malgré tout un peu fabriqué. Et je doute que l’opinion éprouve beaucoup de sympathie pour un responsable politique qui nous explique non seulement qu’il est immensément riche grâce à toutes sortes d’activités annexes, mais aussi qu’il pourrait l’être davantage encore s’il quittait le Parlement. Quant à ses propos absurdes présentant le Royaume-Uni comme un pays « brisé » – voire « communiste » – où « les hommes ne peuvent plus porter de montre et les femmes plus porter de bijoux » dans la rue, ils visaient sans doute un public américain. Enfin, sa promotion de ses conseils en investissement, censés rapporter des rendements impressionnants, relevait de l’escroquerie opportuniste dans ce qu’elle a de plus caricatural. »
Parveen Akhtar, maîtresse de conférences en science politique et relations internationales, Aston University.
« La démission de Nigel Farage de son mandat de député de Clacton, suivie de l’annonce de sa candidature à sa propre succession afin de « laisser le peuple britannique décider » de son avenir plutôt que “les médias” ou l’establishment, s’interprète sans doute le mieux à travers le prisme du faragisme. Comme le montrent mes récents travaux, le faragisme ne se réduit pas à la politique d’un seul homme : il constitue un projet politique qui construit un récit populiste présentant le Royaume-Uni comme une nation entravée par les élites politiques et des institutions sourdes aux attentes des citoyens. Dans cette logique, l’establishment est décrit comme faisant obstacle à l’expression de la volonté démocratique du peuple.
Le déroulement des événements autour de la déclaration de Farage reflète parfaitement cette stratégie. À midi, il a publié sur X : « Je ferai une déclaration sur mon avenir dans la vie publique à 14 heures. » En l’espace de deux heures, ce message avait été vu environ 4,4 millions de fois, illustrant sa capacité sans équivalent à capter l’attention du public et à imposer ses thèmes dans le débat politique.
Plutôt que de laisser les accusations dont il fait l’objet occuper le devant de la scène, Farage a cherché à présenter cet épisode comme un nouvel épisode d’un affrontement plus large contre les élites politiques et médiatiques. Il s’est présenté comme un homme prêt à assumer un coût politique personnel au nom de ce qu’il décrit comme l’intérêt national et de sa mission consistant à « réparer » un Royaume-Uni qu’il juge en ruine.
C’est une caractéristique du faragisme. Le débat politique est déplacé : au lieu de porter sur le comportement d’un individu, il est reconfiguré comme un affrontement plus vaste entre un mouvement insurgé et un establishment corrompu. Ce faisant, Farage renforce l’opposition populiste entre « le peuple » et ceux qu’il présente comme cherchant à priver ce dernier de sa légitimité politique.
Cet épisode montre également pourquoi Reform UK reste si étroitement associé à la personne de Nigel Farage. Bien que le parti soit devenu beaucoup plus professionnalisé et structuré ces dernières années, sa capacité à capter l’attention du public repose encore très largement sur l’autorité politique singulière de Farage. C’est à la fois la plus grande force de Reform UK… et sa principale faiblesse.
Lone Sorensen, professeure associée en communication politique, Université de Leeds.
« Nigel Farage s’appuie sur une véritable mise en récit et a consacré une grande partie de son discours à façonner son propre personnage, celui d’une victime. Il a dénoncé la diabolisation constante dont il ferait l’objet de la part de la presse – « la manière dont j’ai été traité » – et s’est présenté comme la personnalité la plus attaquée par les médias de l’histoire contemporaine. Il a également évoqué des agressions et des menaces dont il dit avoir été victime, notamment une foule s’en prenant à sa voiture.
Dans le même temps, il s’est aussi mis en scène en sauveur : selon lui, s’il n’avait pas “fait ce qu’il a fait”, le Brexit n’aurait jamais eu lieu. En cherchant à délégitimer la position du Parti travailliste, en soulignant qu’Andy Burnham est appelé à devenir premier ministre [NDT : le député travailliste est le seul candidat déclaré au poste après la démission de Keir Starmer] sans avoir été élu à cette fonction, Farage a cherché à installer un récit manichéen opposant les « gentils » aux « méchants ».
Ce qui est particulièrement intéressant, c’est la manière dont Farage fusionne les médias traditionnels et l’establishment politique en une seule et même entité qu’il présente comme partiale. Il a déclaré : “Ce ne sont pas seulement les médias, cela vaut aussi pour les autres partis politiques”, comme si les médias constituaient eux-mêmes un parti politique. Il s’agit d’un procédé populiste bien identifié, illustré par exemple par la célèbre formule de Donald Trump sur les « fake news ». Les dirigeants populistes ont tendance à s’en prendre aux médias établis, aux médias historiques et, tout particulièrement, aux médias de service public, tout en développant leur propre écosystème médiatique, qu’ils contrôlent davantage.
En présentant les médias comme l’ennemi, tout article critique devient un argument supplémentaire au service de leur récit. Toute procédure judiciaire fondée sur les règles de droit, ou tout contrôle exercé par le Parlement à leur encontre, est alors assimilé à une attaque partisane et politiquement motivée.
Tout cela donne l’impression d’une stratégie très calculée, qu’il a probablement testée dans les sondages et sur laquelle il se sent en terrain sûr. Il continuera sans doute à présenter cette élection partielle comme une élection nationale en miniature – le peuple contre l’establishment –, à l’image de la campagne menée par Andy Burnham à la législative partielle de Makerfield. »
Parveen Akhtar a bénéficié par le passé de financements de l'ESRC, de la British Academy et du Leverhulme Trust.
Lone Sorensen et Tim Bale ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
08.07.2026 à 12:26
Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po
IN BRIEFClick here for the key takeaways Marine Le Pen has announced she will run for president for the fourth time in 2027. The Paris Appeals Court upheld the far right figurehead over misusing EU funds, but shortened her sentence and reduced her ban on holding public office. While France’s highest civil court examines Le Pen’s appeal, she will be able to campaign without an electronic tag. When the ruling is issued (unlikely to be before 2027) will determine whether Marine Le Pen will be able to see her campaign through or whether she will hand the reigns over to Jordan Bardella. Close
The leader of France’s far right party Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, was sentenced on appeal on Tuesday 7 July 2026 to three years’ imprisonment, including one year to be served without parole whilst wearing an electronic tag, and a fine of 100,000 euros in the case concerning the National Front’s parliamentary assistants.
The parliamentary RN leader in the National Assembly was also handed a 45-month ban on standing for election, 30 months of which are suspended. Having already served the fifteen months since the first-instance judgement, she is eligible to stand as a presidential candidate and confirmed her intention to do so on national television hours after the verdict. Marine Le Pen also announced that she would appeal to the Court of Cassation “to exhaust all legal remedies”.
Luc Rouban, Emeritus Research Director at the Centre for Political Research at Sciences Po (Cevipof), shares his analysis on the verdict.
The Conversation: In a press release, the Paris Appeals Court explained its ruling by stating that the disqualification from standing for election, which had been imposed, must be seen in the context of “the voter’s freedom of choice, which is a prerequisite for the exercise of democratic suffrage”. Does this amount to acknowledging that the verdict of the ballot box takes precedence over that of the courts?
Luc Rouban: No, I don’t think so, because it is clear from this case that the judges sought to distinguish between two very different spheres: legal and political. The legal sphere, recently strengthened by all manner of measures concerning transparency in public life – notably the High Authority for Transparency in Public Life – now exercises strict control over politicians and the funding of political parties. And alongside this, you have the political sphere, which has also evolved towards greater expectations of moral conduct on the part of citizens, centred on what the Romans called auctoritas, that is to say, the ability to set an example, endowed with a certain moral strength.
Ultimately, the sentencing guidelines contain provisions which, whilst certainly serving to condemn the offence, do so without direct political consequences and by transferring the political decision to the general public. And it is a sign of the judiciary’s wisdom to have separated these two spheres, particularly at a time when it is facing heavy criticism for its own failings, notably in connection with the Lyhanna case.
Marine Le Pen announced on French television that she would be appealing to the Court of Cassation, claiming that this procedure would suspend the sentence handed down. How does this decision complicate the case?
LR: The question that remains unanswered is when the Court of Cassation will hand down its ruling. The later in the campaign this ruling is issued, the more difficult it will be to issue a ruling that would invalidate Marine Le Pen’s candidacy. And if that were to happen, the campaign would already have begun, and Jordan Bardella would then simply have to see it through to the end.
It is also reasonable to assume that the Court of Cassation’s ruling will not be handed down before May 2 2027, the date of the second round of the elections. If Marine Le Pen is elected, she will be granted presidential immunity. If she is not elected, the ruling will no longer be relevant.
Can someone stand as a candidate for a party that has made integrity one of its key campaign issues whilst having been convicted of embezzling public funds? Could this decision by the Appeals Court cost her a significant number of votes?
LR: This is an argument that will be used against her, of course, but when it comes to integrity, voters tend to apply a degree of nuance. In this particular case, there was no personal enrichment, unlike, for example, in the Fillon affair. Here, it is a question of the fraudulent use of European Parliament funds to pay for assistants. Morally reprehensible, but less shocking than other cases. Marine Le Pen ultimately emerges as the winner from this legal episode, as she can demonstrate that she is pursuing her goal despite all the difficulties and trials. As she said when she appeared on television, she feels she has a mission to fulfil and is adopting a self-sacrificing stance. But this strategy is an indicator of a definite political acumen that her political opponents fear.
What we need to take into consideration here is that the 2027 election is unique and unlike any that has gone before it: it comes at a very critical juncture where the French people will have to choose between very different socio-political outlooks. The National Rally’s sovereignist, nationalist vision, focused on remembrance and identity… That of La France insoumise (LFI, led by Jean-Luc Mélenchon) and its “New France” built on diversity, direct democracy and social welfare. Post-Macronism, now championed by Édouard Philippe since his rally on Sunday, which centres on adapting to globalisation. And in a way, it doesn’t matter who espouses these visions. It is from this standpoint that Marine Le Pen is positioning herself.
Marine Le Pen explained that she would not have run for the French Presidency if she had had to wear an electronic tag. Was this a real obstacle during the campaign?
LR: Obviously, it is difficult to campaign under these circumstances, and the probation officer, in deciding on the specific terms of this sentence, would have played an important role. The ankle monitor would have served as a reminder of her conviction, but she could also have used it to her advantage, turning it into a symbol of the “chained resistance fighter” who, “from the depths of her cell”, cries out “justice for the people”. Even with her movements restricted, she could have presented herself as a victim who, though shackled, calls on the people to bring about a radical change to the socio-political system. In the current climate, marked by numerous convictions of French political figures, particularly at local council level, it seems, in any case, less shocking than if it had happened twenty or thirty years ago.
Having been touted, amid uncertainty in recent months, as the RN’s likely 2027 presidential election candidate, can Jordan Bardella resume his role as second-in-command in this campaign?
LR: Perhaps more easily than the role of frontrunner, actually. In my view, the RN’s real rival today will be Édouard Philippe, who is positioning himself as a post-Macronist with an unapologetically right wing leaning. He is, in a sense, the candidate of a somewhat authoritarian liberal right. However, Jordan Bardella, in a sort of French-style Trumpism, is also positioning himself on an authoritarian-liberal platform, but with less experience than his opponent, Édouard Philippe. He has not been prime minister, he is not the mayor of a major city, and he is unfamiliar with the workings of government… Whereas Marine Le Pen, who describes herself as neither right-wing nor left-wing but “from the grassroots” – in a sort of reverse Macronism – may well attract a section of the left-wing electorate and those who usually abstain. She is far more of a threat to Édouard Philippe than Jordan Bardella. In this scenario, France will have an opposition that will amount to little less than a class conflict…
Interview by Laurent Bainier.
Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 11:58
Gang Pan, Professor of Environmental Sustainability, York St John University
Utilisées dans le bassin du mémorial de Lincoln à Washington pour rendre ses eaux limpides, les nanobulles d’ozone pourraient aussi aider à restaurer des lacs et des mers asphyxiés par le manque d’oxygène. Une technologie prometteuse, mais encore confrontée à de nombreux défis.
Pour les festivités du 250e anniversaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis, un système de nanobulles d’ozone a été utilisé pour maintenir limpide le bassin réfléchissant du mémorial de Lincoln à Washington.
Quelques mois plus tôt, le bassin avait pourtant fait l’objet d’un vaste nettoyage. Mais malgré cette opération, une prolifération d’algues avait coloré l’eau d’un vert éclatant. Pour remédier au problème, ce dispositif de nanobulles d’ozone qui a coûté 1,7 million de dollars (environ 1,5 million d’euros) a injecté des bulles microscopiques dans le bassin.
Les nanobulles sont des bulles de gaz extrêmement petites, le plus souvent composées d’oxygène, d’air ou d’ozone, capables de rester en suspension dans l’eau bien plus longtemps que des bulles classiques. Dans un bassin, les nanobulles d’ozone agissent comme un puissant oxydant : elles détruisent les algues et dégradent la matière organique.
Mais l’enjeu dépasse largement le nettoyage d’un bassin monumental. Cette technologie de pointe pourrait-elle aider à résoudre l’un des plus grands défis de la restauration des écosystèmes aquatiques : réoxygéner les profondeurs des lacs, des réservoirs et des zones côtières, où le manque d’oxygène entraîne un dépérissement progressif des milieux ?
Le célèbre bassin réfléchissant du mémorial de Lincoln, à Washington, est peu profond, doté d’un fond artificiel et dépourvu de sédiments naturels, contrairement à un lac. L’objectif, ici, est avant tout esthétique : conserver une eau parfaitement limpide. Dans ce contexte, les nanobulles d’ozone peuvent se révéler efficaces, à condition que l’eau soit brassée artificiellement et que le traitement soit appliqué en continu.
La situation est bien différente dans un milieu naturel, où les causes de la dégradation sont souvent moins visibles et beaucoup plus difficiles à traiter.
Dans un lac ou une mer eutrophisés, c’est-à-dire saturés en nutriments comme le phosphore et l’azote, les proliférations d’algues ne sont que la partie visible d’un problème bien plus profond. Lorsque ces algues meurent, elles coulent au fond. Les bactéries qui les décomposent consomment alors l’oxygène dissous. Les eaux profondes deviennent hypoxiques (pauvres en oxygène), voire anoxiques (presque totalement privées d’oxygène). Dans ces conditions, les sédiments relarguent des nutriments, qui alimentent à leur tour le processus d’eutrophisation.
À son stade le plus avancé, ce phénomène provoque d’importantes proliférations d’algues, pouvant entraîner la mort des poissons et la formation de véritables « zones mortes » dans le lac. Un cercle vicieux s’installe alors : les proliférations d’algues épuisent l’oxygène, le manque d’oxygène libère davantage de nutriments, et ces nutriments favorisent de nouvelles proliférations.
C’est pourquoi l’apport d’oxygène est si crucial. L’enjeu n’est pas simplement d’en injecter quelque part dans un lac ou une mer, mais de l’acheminer précisément jusqu’à la fine couche de sédiments située au fond, là où le phosphore est libéré, où le méthane est produit et où se déroulent de nombreux processus chimiques et biologiques.
On distingue ainsi deux grandes approches utilisant les nanobulles. La première repose sur des nanobulles dispersées dans toute la masse d’eau grâce à des dispositifs de diffusion. Cette méthode est efficace dans les réservoirs, les installations aquacoles, les stations d’épuration, les piscines ou les petits plans d’eau, où l’eau peut être brassée en permanence.
Mais dans les grands milieux aquatiques naturels, cette approche atteint rapidement ses limites. Les équipements doivent fonctionner en continu, tandis que la répartition de l’oxygène dépend d’un réseau de pompes, de canalisations et de câbles. À l’échelle d’un grand lac ou d’un bassin marin, cela se traduit par une forte consommation d’énergie, sans garantie que l’oxygène atteigne effectivement les fonds.
La seconde approche repose sur les nanobulles interfaciales d’oxygène. Celles-ci sont fixées à la surface et dans les pores de particules solides, comme des argiles modifiées ou d’autres matériaux naturels poreux. Chargées en oxygène, ces particules coulent jusqu’au fond et acheminent directement l’oxygène à l’interface entre l’eau et les sédiments, là où il est le plus nécessaire.
Mais dans les grands milieux aquatiques naturels, cette approche atteint rapidement ses limites. Les équipements doivent fonctionner en continu, tandis que la répartition de l’oxygène dépend d’un réseau de pompes, de canalisations et de câbles. À l’échelle d’un grand lac ou d’un bassin marin, cela se traduit par une forte consommation d’énergie, sans garantie que l’oxygène atteigne effectivement les fonds.
La seconde approche repose sur les nanobulles interfaciales d’oxygène. Celles-ci sont fixées à la surface et dans les pores de particules solides, comme des argiles modifiées ou d’autres matériaux naturels poreux. Chargées en oxygène, ces particules coulent jusqu’au fond et acheminent directement l’oxygène à l’interface entre l’eau et les sédiments, là où il est le plus nécessaire.
Cette méthode pourrait réduire les besoins énergétiques tout en évitant une partie des perturbations écologiques provoquées par le brassage artificiel à grande échelle.
Les bénéfices potentiels sont considérables. Si l’oxygène peut être apporté aux sédiments de surface à un coût raisonnable, il pourrait limiter le relargage interne de phosphore, freiner la production de méthane et, plus largement, rétablir des conditions plus favorables à la vie au fond des lacs et des zones côtières. Autant de mécanismes déterminants pour permettre à un écosystème aquatique dégradé de se régénérer.
Cette approche repose sur une logique d’ingénierie très différente : il ne s’agit plus d’oxygéner l’ensemble d’un lac, mais de cibler précisément la zone où l’oxygène peut avoir le plus d’effet.
En revanche, si les rejets d’eaux usées ou le ruissellement d’engrais se poursuivent, aucune technologie d’oxygénation ne pourra, à elle seule, résoudre le problème.
L’objectif de cette stratégie de restauration des lacs est d’agir sur plusieurs fronts : éliminer les algues et l’excès de nutriments présents dans l’eau, piéger ces nutriments dans les sédiments du fond, puis oxygéner la surface de ces sédiments afin d’empêcher qu’ils ne soient à nouveau relargués dans le milieu.
L’intérêt de cette approche ciblée apparaît encore plus clairement avec l’exemple de la mer Baltique, l’un des cas les plus emblématiques au monde de « zone morte » due au manque d’oxygène.
La Baltique est naturellement vulnérable, car les échanges d’eau avec l’océan sont très limités en raison de ses détroits étroits. Elle présente en outre une forte stratification, avec des eaux profondes et des eaux de surface qui se mélangent peu. Les nutriments sont ainsi continuellement relargués par les sédiments vers la colonne d’eau, ce qui contribue à une chute spectaculaire des niveaux d’oxygène.
Ce projet, lancé en 2009, a montré à quel point il est difficile de résoudre durablement le problème.
Le pompage permet certes d’augmenter les concentrations d’oxygène, mais il nécessite des infrastructures lourdes et peut modifier l’hydrologie ainsi que le fonctionnement écologique de l’ensemble d’un lac ou d’une mer. De nombreuses questions restent par ailleurs en suspens concernant les coûts, la consommation d’énergie, la maintenance, les effets sur les écosystèmes et d’autres impacts environnementaux.
Dans un bassin artificiel peu profond dont le fond est imperméable, l’efficacité des nanobulles se mesure avant tout à la limpidité de l’eau. En revanche, les nanobulles d’oxygène fixées sur des particules poreuses pourraient devenir un nouvel outil de restauration des lacs et des mers, même si cette approche présente encore des limites.
Leur principal intérêt environnemental pourrait être d’acheminer l’oxygène jusqu’à cette fine couche de sédiments, sombre et souvent négligée, où se forment les « zones mortes » au fond des lacs et des mers. Un objectif prometteur, mais qui reste techniquement complexe et potentiellement coûteux.
Gang Pan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.07.2026 à 10:00
Stéphane Baize, Géologue des tremblements de terre, Directeur de Recherches, ASNR
Pierre Louis Antoine, Directeur de Recherche CNRS, géoloque et géomorphologue spécialiste des paléoenvironnements du Quaternaire, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

En 1993, lors de fouilles archéologiques préventives pour la construction d’une route à Beauvais, dans l’Oise, des géologues et des archéologues ont mis au jour un site paléolithique exceptionnel. Occupé par des néandertaliens il y a environ 60 000 ans, il révèle bien plus que des outils en silex ou des ossements d’animaux, de mammouths, de rennes et de rhinocéros laineux.
En effet, nous avons identifié un réseau de failles traversant les dépôts sédimentaires récents et les restes archéologiques associés ainsi que le substrat rocheux (ici, la craie). Dans notre étude publiée ce mois-ci dans les Comptes Rendus Géoscience, nous proposons une nouvelle interprétation à ces déformations : elles seraient d’origine sismique.
Les failles que nous observons présentent des décalages verticaux cumulés jusqu’à 25 centimètres (pour comparaison, c’est significativement plus grand que celles mesurées après le séisme de magnitude proche de 5 qui a secoué et endommagé les communes du Teil, de Viviers et Saint-Thomé en Ardèche, le 11 novembre 2019).
Ces failles ne peuvent pas être expliquées par des phénomènes comme l’effondrement liés à la dissolution de la craie (le « karst »), ni par le gel et le dégel de sols riches en glace (appelé « pergélisol », ni enfin par l’activité humaine…
C’est pourquoi l’hypothèse la plus plausible est une origine tectonique, c’est-à-dire que le déplacement soit lié aux mouvements de la croûte terrestre pendant un ou plusieurs séismes. Cette origine devra être confirmée par des études complémentaires, notamment par des explorations du sous-sol, ou la recherche d’autres indices similaires par d’autres fouilles dans la même zone.
Les structures que nous avons observées sont cohérentes avec l’expression superficielle de ruptures sismiques profondes, qui seraient liées au grand pli et à la faille du Pays de Bray, une des structures géologiques majeures du Bassin parisien, qui s’enracine à plusieurs kilomètres dans la croûte terrestre.
Si les failles observées à Beauvais sur le site du lieu-dit « La Justice » sont bien liées à un séisme ancien, leur taille et leur décalage suggèrent un événement d’une magnitude d’au moins 5,5.
Le Bassin parisien est traditionnellement considéré comme une région peu sismique, avec une activité tectonique quasi nulle depuis des millénaires. On n’y connaît guère que quelques séismes historiques, comme celui de Veules-les-Roses, dans l’actuelle Seine-Maritime, en 1769 (magnitude estimée proche de 5), qui a causé des dégâts localement.
La découverte de Beauvais modifie notre perception du « danger » sismique dans la zone. Elle suggère, par l’ampleur des déformations observées, qu’il n’est pas négligeable et que des séismes forts ont pu se produire sur des failles il y a seulement 50 000 à 60 000 ans, une période géologiquement récente.
Une autre conséquence est qu’on peut maintenant considérer la faille du Pays de Bray comme potentiellement active. Ce changement d’appréciation du degré d’activité de cette faille rejoint celui qui avait suivi l’occurrence du séisme du Teil en 2019, en Ardèche, sur une faille alors inconnue pour être active.
Ces deux exemples supportent le même constat : les failles « intraplaques » (situées à l’intérieur des continents, loin des limites de plaques tectoniques) peuvent produire des séismes forts avec ruptures en surface, même dans des régions réputées stables. C’est ce qu’ont connu, par exemple, le centre du continent australien en avril dernier et le nord-est des États-Unis en 2020.
Cette découverte soulève des questions cruciales : la faille du Pays de Bray, longue de près de 100 kilomètres, est-elle toujours active et capable de causer des séismes importants dans un futur proche ? Quelle est la probabilité de séismes futurs dans cette zone densément peuplée et industrialisée, et avec quelle magnitude peuvent-ils survenir ? Comment affiner les modèles d’aléa sismique en conséquence, pour cette région comme pour les zones intraplaques comparables ?
Pour répondre à ces interrogations, il faut poursuivre les investigations sur le terrain autour du site fouillé, notamment utiliser des méthodes géophysiques de haute résolution et non invasives, pour sonder et cartographier précisément les failles enterrées, à des profondeurs allant de quelques dizaines à plusieurs centaines de mètres. Il faudrait ensuite étendre les fouilles pour dater d’éventuelles traces de séismes passés et estimer leur fréquence (ce qu’on appelle l’analyse paléosismologique).
Un autre enjeu est de renforcer la collaboration interdisciplinaire : les traces de séismes passés dans les sols sont, dans le contexte français de tectonique lente, souvent masquées ou abîmées par l’érosion ou les activités humaines. Il est donc nécessaire de combiner les approches des archéologues, des géologues et des géophysiciens.
Au-delà des recherches proprement dites, l’objectif est de mettre à jour et de compléter la base de données des failles actives et des séismes préhistoriques connus, publiée il y a bientôt dix ans.
Enfin, ces résultats seront pris en compte dans l’évaluation des risques, qui est, par exemple, périodiquement mise à jour à l’échelle de l’Europe. Cette étude souligne que, même dans des zones réputées stables, le risque sismique ne doit pas être sous-estimé, même si les causes des séismes y restent encore débattues.
Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
08.07.2026 à 10:00
David Stroebel, Ingénieur de recherche hors classe CNRS dans l'équipe Récepteurs du glutamate et synapses excitatrices, Institut de biologie, École normale supérieure (ENS) – PSL

Dans les livres de biologie, on apprend que le système nerveux se compose de neurones connectés par des synapses, indispensables à nos capacités de cognition. Jusqu’à très récemment, les synapses étaient un élément incontournable de tous les systèmes nerveux connus. Mais voilà que des chercheurs ont observé un système différent, sans synapses, chez d’intrigants animaux marins, les cténophores. Cette avancée suscite les débats chez les scientifiques.
Aux prémices de la neurobiologie moderne, au début du XXᵉ siècle, une rivalité d’anthologie opposa Camillo Golgi, médecin italien, pionnier et figure tutélaire de la microscopie cellulaire, et l’Espagnol Santiago Ramón y Cajal, génie de la neuroanatomie. L’Italien avançait que le système nerveux formait un réseau unique et continu : un syncytium. L’Espagnol y voyait plutôt un réseau discontinu, fait de cellules indépendantes se contactant par des synapses.
Cent vingt ans après l’attribution du même prix Nobel de physiologie aux deux scientifiques, le succès de Cajal apparaît total : les synapses constituent une pièce maîtresse de notre compréhension actuelle du fonctionnement du système nerveux. De fait, ces structures submicrométriques innombrables dans le cerveau (près d’un demi-million de milliards de synapses chez l’humain) forment le support des capacités de computation, d’apprentissage et de mémorisation.
Mais si, envers et contre l’histoire de la neurobiologie moderne, Golgi avait pu aussi avoir raison ? Et si le système nerveux d’un organisme pouvait également fonctionner en syncytium ?
C’est précisément ce que des chercheurs ont découvert en 2023, en imageant un cténophore par tomographie électronique. Les cténophores sont des créatures marines translucides, familières de presque tous les environnements marins, qui se distinguent par de délicates ondulations irisées à leur surface. Certains cténophores peuvent sembler, à première vue, être de proches cousins des méduses. Cependant, l’étude publiée en 2023, dans la revue Science, révèle que la partie centrale du réseau neural de cténophore est continu, un cas sans équivalent dans le monde vivant.
Le syncytium neural de Golgi se trouvait en fait… dans les mers.
Contredisant leur apparente ressemblance, l’étude du génome des cténophores indiquait déjà en 2013 qu’ils sont plus éloignés des cnidaires (méduses) que ces dernières ne le sont de nous. Plusieurs études scientifiques placent désormais le groupe des cténophores comme ancêtres des animaux (on appelle le groupe des animaux les « Métazoaires »), avant même les éponges ! Mais ce classement reste encore aujourd’hui très débattu.
Pourquoi une telle querelle entre spécialistes ? Parce que l’ancestralité des cténophores chez les animaux (Métazoaires) complexifie le scénario d’émergence du système nerveux.
En effet, les classifications du vivant considéraient jusque-là que notre ancêtre commun, Eumétazaoire, a acquis un système nerveux après la séparation du groupe des éponges, qui, elles, seraient demeurées dépourvues de système nerveux. Le repositionnement des cténophores dans l’arbre du vivant bouscule complètement ce scénario : il impliquerait l’émergence multiple et séparée de systèmes nerveux potentiellement différents, couplée ou non à la disparition du système nerveux chez certaines espèces (par exemple, chez les éponges).
L’état actuel des recherches ne permet d’exclure aucun des deux scénarios. Le scénario initial a pour lui une grande simplicité (on parle de scénario « parcimonieux »), permettant aisément d’envisager un assemblage progressif de la complexité du système nerveux. Le scénario nouvellement remanié est porté par l’évolution exceptionnelle des données de séquençage de génome et des outils d’analyse bio-informatique. Ce nouveau scénario a le bénéfice et l’attrait de la nouveauté. Mais, pour convaincre, il lui reste encore à élaborer un mécanisme évolutif convaincant de formation du système nerveux.
C’est là qu’intervient la découverte de la singularité du système nerveux des cténophores, appuyant l’originalité biologique de ces discrets organismes marins parmi les animaux (Métazoaires). Si, à ce stade, elle ne permet pas formellement de trancher entre les deux théories, cette découverte offre un aperçu des possibilités insoupçonnées d’organisation du système nerveux dans le vivant. Par là même, elle ouvre les chemins des possibles évolutifs, ceux qui faisaient défaut aux scénarios complexes de co-émergence de systèmes nerveux.
Mais revenons à l’autre débat, celui d’il y a plus de cent ans, entre Cajal et Golgi – ou, désormais transposé à la biologie marine, la distinction d’organisation neurobiologique entre cténophores et cnidaires. Que peut bien apporter une organisation neurale en syncytium par rapport à celle bien connue basée sur des synapses (et vice versa) ?
Pour l’instant, on ne sait encore presque rien du fonctionnement de ce syncytium neural des cténophores, seulement qu’il connecte les cellules excitables sensorielles et motrices de l’animal. En attendant les résultats de futures investigations, nous en sommes aujourd’hui juste réduits à spéculer sur ce qu’un tel réseau pourrait procurer : une économie d’énergie ? Un gain de rapidité de réponse ?
Dans les organismes neuraux, les synapses constituent la base des capacités d’encodage complexe du signal au sein du réseau. L’importance de leur capacité d’adaptation (appelée aussi plasticité) et l’étendue de leur diversité constituent des champs d’investigation actifs de la neurobiologie actuelle. Plusieurs décennies de recherche intensive nous ont appris que, selon leur type et leur environnement cellulaire, les synapses modulent la force, la dynamique et même la nature des signaux transmis au neurone qu’elle contacte.
Ces propriétés sont vraisemblablement à l’origine des possibilités d’expansion et de complexification des réseaux neuronaux des organismes à synapses, comme chez nous autres Vertébrés. In fine, ce sont cette expansion et cette complexification qui ont permis de supporter le développement de comportements et d’apprentissages élaborés, jusqu’aux prouesses des transmissions culturelles humaines.
Alors, système à syncytium ou à synapses ?
Si juger (neurobiologiquement) de l’efficacité relative d’organisations si différentes n’a guère de sens, un regard sur les chiffres de population des espèces concernées révèle une profonde asymétrie. Seule une centaine d’espèces de cténophores est référencée alors qu’il existerait plus d’un million d’espèces d’animaux neuraux. Le succès évolutif des organismes à synapses – à la fois en termes de diversité que de biotopes occupés – est aussi incontestable que la postérité de Cajal.
Pourtant, après 600 millions d’années marquées par plusieurs extinctions massives, les cténophores continuent de cohabiter avec les autres espèces peuplant nos océans. La sélection naturelle n’a pas tranché entre système à syncytium et à synapses.
Et les cténophores, tels des clins d’yeux facétieux aux modèles de Golgi, persistent à tourner en dérision nos schémas simplistes, du fonctionnement neural au scénario de nos origines.
David Stroebel est un agent du CNRS, France. Il a reçu des financements de l'ANR (Agence Nationale pour la Recherche, France) ainsi que de la FRM (Fondation pour la recherche médicale).
08.07.2026 à 09:59
Thomas Similowski, Professeur de pneumologie, directeur de l'unité de recherche UMRS1158 (Neurophysiologie Respiratoire Expérimentale et Clinique), spécialiste des interactions entre système respiratoire, système nerveux, et société, Sorbonne Université

La respiration n’a pas comme unique fonction de nous apporter de l’oxygène et d’éliminer du dioxyde de carbone. Loin de là. Elle sert aussi à communiquer de multiples manières : avec les autres explicitement ou implicitement ; avec soi-même ; et même avec des robots ou des œuvres d’art. Cette faculté est propre à la respiration : on ne communique avec son cœur ou ses tripes qu’au figuré.
Parmi les fonctions vitales, la respiration possède deux grandes particularités. La première est que nous pouvons en prendre temporairement le contrôle. Comment est-ce possible ? Parce que l’automatisme respiratoire ne vient pas des poumons eux-mêmes, comme c’est le cas pour les automatismes du cœur et de l’intestin, mais d’ailleurs : du système nerveux central. Pour respirer, il faut contracter des muscles « squelettiques » (qui font bouger des os), dont le plus connu est le diaphragme, la coupole musculaire qui sépare thorax et abdomen. Ces muscles respiratoires sont commandés par des neurones de la moelle épinière. Notre cortex cérébral y a accès pour en faire ce que nous voulons, en court-circuitant temporairement les structures automatiques qui assurent le rythme respiratoire (des oscillateurs neuronaux du tronc cérébral). Ce phénomène n’existe pour aucune autre fonction vitale.
Pour parler (ou chanter, ou siffler, ou jouer d’un instrument à vent), il faut pouvoir arrêter la respiration automatique, prendre une grande inspiration pour une voix forte ou une phrase longue, segmenter son souffle pour moduler sa prosodie. Une fois dit, cela paraît évident. Mais aviez-vous vraiment conscience que sans contrôle de la respiration, c’est le silence ?
Deuxième particularité de la respiration : elle se voit et elle s’entend. Nous pouvons communiquer impatience, lassitude, colère, fatigue, soulagement, surprise, ou peur par des soupirs expressifs. Mais il y a plus subtil.
La respiration est branchée sur notre état physiologique (le sommeil ou l’effort), notre santé, nos émotions. Tous ces sentiments caricaturés explicitement par les soupirs appuyés, la respiration les traduit implicitement par des modifications de son amplitude et de sa fréquence, et des sons de notre « soufflet ».
Respiration lente, régulière et profonde de l’apaisé qui somnole. Respiration superficielle, rapide, monotone de la crise d’anxiété. Respiration saccadée, irrégulière de la joie et de l’excitation. Que nous en ayons conscience ou pas (plus souvent « pas », d’ailleurs), nous envoyons aux autres un flux continu d’information sur nous-mêmes par le simple fait de respirer. C’est d’ailleurs une source d’alliance : la synchronisation respiratoire, implicite ou explicite, peut créer un lien, favoriser la coopération. Nous avons même chacun notre signature motrice respiratoire : en effet, la façon dont notre poitrine se gonfle et se dégonfle nous est propre, comme l’est notre démarche.
Par ailleurs, notre cerveau est bombardé en permanence de milliers de messages qui proviennent de notre appareil respiratoire. Il se sert de ces messages comme d’un échafaudage pour coordonner des aires cérébrales impliquées dans de multiples fonctions cognitives : mémoriser ou décider, par exemple. Des recherches ont montré que nous enregistrons mieux une image si elle nous est présentée pendant l’inspiration que pendant l’expiration.
Ainsi, par la respiration, nous communiquons avec nous-mêmes. Et nous pouvons agir sur notre cerveau, en particulier l’apaiser, en changeant notre façon de respirer, une propriété largement mise à profit par la plupart des approches psychocorporelles.
Mais revenons à cette respiration qui se voit et qui s’entend, qui renseigne sur vous, qui dit en fait « Regarde, écoute, je suis vivant », et ce, dès notre tout premier cri, jusqu’à notre dernier souffle.
Pour savoir si quelque chose est vivant, les enfants utilisent trois indices : ça bouge ; ça respire ; ça grandit (mais celui-ci demande du temps). Donc pour savoir tout de suite si c’est vivant, même si cela ne bouge pas : est-ce que cela respire ?
Au laboratoire de physiopathologie respiratoire de l’unité de recherche UMRS 1158 Inserm-Sorbonne Université, et en collaboration avec l’Institut des systèmes intelligents et de robotique de Sorbonne Université, nous avons mobilisé ce concept pour l’appliquer à une problématique très spécifique, celle des interactions humains-robots.
Est-ce qu’un robot qui « respire » est plus « engageant » qu’un robot « normal » ? Ceci avait déjà été observé par d’autres chercheurs qui avaient animé un bras mécanique de mouvements cadencés ressemblant à une respiration. Les humains, qui travaillaient avec le robot sur une chaîne de coproduction humains-machines, avaient trouvé le « bras respirant » plus « vivant », plus « humain », plus « intelligent », plus « aimable » et plus « rassurant », selon un outil d’évaluation très utilisé en robotique (le questionnaire « Godspeed »). Mais notre question s’adressait davantage à ces robots humanoïdes qui seront peut-être nos compagnons, nos interlocuteurs de demain. Faire respirer un robot déjà très attractif par sa morphologie, est-ce mieux ? Ou au contraire, est-ce dérangeant ?
Pour tester cela, nous avons programmé deux robots « Pepper » (un petit humanoïde bourré de capteurs qui ressemble à un enfant d’une dizaine d’années) pour qu’ils puissent converser avec des humains. Nous en avons animé un de petits bruits et mouvements aléatoires que l’on injecte souvent dans le comportement des robots pour les rendre plus « vivants ». Nous avons animé l’autre d’un mouvement associant redressement du torse et rotation des épaules (comme ce qui se passe lorsque nous inspirons) ainsi que d’un discret souffle. Le résultat a été probant. Alors que la plupart des participants ne réalisaient pas consciemment que l’un des deux robots respirait, ils trouvaient celui-ci « plus vivant » et « plus intelligent ».
Surtout, l’interaction changeait : les participants passaient davantage de temps à regarder la tête et le visage du robot (« temps de regard ») et l’échange durait plus longtemps. Statistiquement, deux facteurs seulement étaient significativement associés au temps de regard : la respiration du robot d’une part et le niveau de sollicitude empathique de son interlocuteur de l’autre.
Un humain s’implique plus dans une interaction avec un robot si le robot « respire ». Donc, la respiration est un vecteur de communication même avec le « non-vivant ». Une piste si l’on souhaite humaniser toujours plus robots, intelligences artificielles et autres agents virtuels ?
C’est selon ce principe d’animéité respiratoire que notre unité de recherche s’est intégrée à une équipe multidisciplinaire, réunie par Samuel Bianchini, artiste et enseignant-chercheur à l’École nationale supérieure des arts décoratifs, équipe dont les efforts ont convergé vers la création d’une œuvre d’art respirante.
Réespiration combine création artistique, robotique souple, ingénierie mécanique, intelligence artificielle, physiologie, design textile, design sonore, et bien d’autres choses encore, en une entité qui respire comme un humain (grâce à l’entraînement d’un algorithme spécialisé et qui peut synchroniser son rythme respiratoire à celui de son spectateur, voire l’influencer. Les réactions du public et les premières données de recherche montrent qu’en présence de Réespiration, les corps se détendent, les cerveaux s’apaisent. Ils vagabondent même, en chemin vers un état modifié de conscience.
Les robots respirants en général, et Réespiration en particulier, auront-ils des applications médicales ? Apaiseront-ils l’anxiété, aideront-ils à soulager la souffrance des patients atteints de maladies respiratoires chroniques ? C’est la prochaine question…
L’UMRS 1158 et le projet Réespiration sont soutenus par la Fondation du Souffle, www.lesouffle.org
08.07.2026 à 09:59
Quentin Kral, Astrophysicien à l'observatoire de Paris-PSL, CNRS, Sorbonne Université, Université Paris Cité
La recherche de vie ailleurs que sur Terre n’est pas de la science-fiction, mais un domaine très sérieux de recherche : l’exobiologie. Découvrez les techniques qui pourraient permettre, un jour, une rencontre du troisième type.
Sommes-nous seuls dans l’Univers ? Pendant longtemps, cette question relevait surtout de la philosophie. Chacun pouvait avoir son intuition. Kant disait même qu’il parierait toute sa fortune sur l’existence d’une vie ailleurs dans l’Univers. Il ne prenait pourtant pas un très grand risque : à son époque, il était impossible de tester cette hypothèse.
Aujourd’hui, la situation a profondément changé. Grâce aux progrès de l’astronomie, de la biologie, de la chimie et de la géologie, la recherche de la vie extraterrestre est devenue une véritable discipline scientifique : l’exobiologie. Des milliers de chercheurs tentent désormais de répondre expérimentalement à une question qui semblait encore hors de portée il y a quelques décennies.
Plusieurs approches sont explorées. L’idée est d’apprendre ce que l’on peut du cas terrestre avant d’extrapoler à d’autres mondes. Ainsi, certaines équipes cherchent à comprendre comment la vie est apparue sur Terre afin d’identifier les ingrédients indispensables à son émergence. D’autres étudient son évolution vers des organismes plus complexes.
Les astronomes, eux, s’intéressent à une autre question : si la vie existe ailleurs, comment pourrions-nous la détecter ?
Deux grandes stratégies se dessinent. La première consiste à rechercher des biosignatures, c’est-à-dire des traces laissées par des organismes vivants. La seconde vise les technosignatures, des indices qui pourraient révéler l’existence d’une civilisation suffisamment avancée pour développer une technologie détectable.
La façon de rechercher la vie dépend avant tout de la distance. Dans notre système solaire, nous pouvons envoyer des sondes pour analyser directement des roches, des glaces ou des océans cachés sous la surface. Autour d’autres étoiles, en revanche, nous sommes condamnés à observer les planètes à distance et à interpréter la faible lumière qui nous parvient.
Mars reste l’une des cibles les plus étudiées. Le rover Perseverance ne cherche pas à photographier d’éventuels organismes vivants, mais à identifier des biosignatures fossiles : des traces chimiques ou géologiques qui indiqueraient qu’une vie microbienne a existé lorsque Mars possédait des lacs et des rivières il y a plusieurs milliards d’années. Les échantillons qu’il collecte devraient être rapportés sur Terre dans les prochaines décennies – sûrement avec beaucoup de retard à cause de coupes budgétaires sévères de l’administration Trump – afin d’être analysés avec les instruments les plus performants.
D’autres mondes suscitent également beaucoup d’espoir. Les lunes glacées Europe, autour de Jupiter, et Encelade, autour de Saturne, abritent un océan d’eau liquide sous leur croûte de glace. Encelade projette même dans l’espace des panaches d’eau provenant de son océan, offrant une occasion unique d’en analyser directement la composition. Les missions Europa Clipper et Juice, actuellement en route, permettront de mieux comprendre si ces océans réunissent les conditions favorables à l’apparition de la vie.
Au-delà du système solaire, cette approche directe devient impossible. Les astronomes doivent alors rechercher les traces que la vie pourrait laisser dans l’atmosphère ou à la surface des exoplanètes.
Sur Terre, les êtres vivants modifient profondément leur environnement. Certaines bactéries produisent de l’oxygène, d’autres du méthane. Les plantes absorbent certaines longueurs d’onde de la lumière pour réaliser la photosynthèse. Toutes ces activités laissent des signatures qui pourraient, en principe, être détectées à des dizaines d’années-lumière.
On pourrait croire qu’il suffit de détecter de l’oxygène dans l’atmosphère d’une exoplanète pour conclure à la présence de vie. Malheureusement, la nature sait produire de l’oxygène sans intervention biologique. Il existe de nombreux mécanismes dits abiotiques capables d’imiter certaines signatures du vivant.
On recherche donc des indices plus subtils : des déséquilibres chimiques. Sur Terre, par exemple, l’oxygène et le méthane coexistent alors qu’ils devraient rapidement réagir entre eux pour former du dioxyde de carbone. S’ils restent présents simultanément, c’est parce que les organismes vivants les renouvellent en permanence. Une telle combinaison constitue une biosignature beaucoup plus convaincante qu’une seule molécule prise isolément.
L’actualité récente illustre parfaitement cette difficulté. En 2025, des observations réalisées avec le télescope spatial James-Webb sur l’exoplanète K2-18 b ont révélé la présence possible de molécules comme le sulfure de diméthyle (DMS), un composé qui, sur Terre, est principalement produit par le phytoplancton marin. L’annonce a suscité un immense enthousiasme, mais aussi de nombreuses réserves : les données restent limitées et les conclusions ont sans doute été tirées un peu trop rapidement. De plus, il est possible que ces molécules puissent être produites par des processus non biologiques. Cette étude rappelle qu’aucune molécule, à elle seule, ne peut aujourd’hui être considérée comme une preuve de l’existence de la vie. Il faudra réunir plusieurs indices indépendants et convergents avant de pouvoir revendiquer une détection crédible.
Une autre approche consiste à observer directement la lumière réfléchie par une planète. Sur Terre, les végétaux absorbent fortement la lumière rouge pour alimenter la photosynthèse, puis réfléchissent très efficacement le proche infrarouge. Cette transition brutale, appelée le « bord rouge » de la végétation (vegetation red edge), est visible lorsqu’on observe notre planète depuis l’espace. Si une biosphère extraterrestre exploitait elle aussi l’énergie de son étoile grâce à un processus analogue, elle pourrait laisser une signature similaire, même si ses organismes étaient très différents des plantes terrestres.
Aucune de ces observations ne suffira, à elle seule, à démontrer l’existence de la vie. Les astronomes devront croiser plusieurs indices : la composition de l’atmosphère, la présence éventuelle d’eau liquide, la nature rocheuse de la planète, son champ magnétique ou encore les propriétés de son étoile. Comme dans une enquête policière, c’est l’accumulation de preuves indépendantes qui permettra de construire un scénario crédible.
On pourrait penser que les astronomes devraient concentrer tous leurs efforts sur la recherche de vie microbienne, probablement beaucoup plus abondante que les civilisations technologiques. Pourtant, les deux approches sont complémentaires.
Les biosignatures sont sans doute plus fréquentes, mais souvent ambiguës. Les technosignatures, elles, seraient probablement beaucoup plus rares, mais aussi beaucoup plus difficiles à expliquer autrement. Si nous recevions un signal radio contenant les décimales du nombre π ou une suite de nombres premiers, le doute serait permis bien moins longtemps.
Depuis les années 1960, les recherches regroupées sous le nom de SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence) scrutent le ciel à la recherche de signaux radio artificiels. L’idée est qu’une civilisation pourrait chercher à communiquer avec d’autres ou laisser s’échapper involontairement des émissions, comme nos propres transmissions radio et télévisées fuient dans l’espace depuis près d’un siècle.
À ce jour, aucune détection n’a été confirmée. Le célèbre « signal Wow ! », enregistré en 1977 par un radiotélescope de l’Ohio State University, est une émission radio de 72 secondes très intense et de bande étroite provenant de la constellation du Sagittaire. Son caractère inhabituel a suscité de nombreuses spéculations, mais son origine demeure inconnue. Surtout, l’absence de toute nouvelle détection similaire empêche d’y voir une preuve convaincante d’une civilisation extraterrestre.
Aujourd’hui, des chercheurs explorent un éventail beaucoup plus large de technosignatures. Une planète couverte d’éclairages artificiels pourrait produire une émission lumineuse inhabituelle. Une civilisation très avancée pourrait construire d’immenses infrastructures destinées à exploiter l’énergie de son étoile, comme les sphères de Dyson, un hypothétique immense ensemble de satellites collecteurs répartis autour de l’étoile pour en récupérer une grande partie de l’énergie. Il est également envisageable de rechercher des polluants industriels impossibles à produire naturellement, des faisceaux laser utilisés pour communiquer, voire des constellations de satellites semblables au réseau Starlink.
Le télescope spatial James-Webb inaugure une nouvelle ère en permettant de sonder les atmosphères d’exoplanètes avec une précision jamais atteinte. Mais les instruments actuels restent encore limités.
La prochaine révolution viendra probablement de l’Extremely Large Telescope (ELT), actuellement en construction au Chili. Avec son miroir de 39 mètres de diamètre, il pourra analyser en détail l’atmosphère de petites planètes rocheuses situées autour d’étoiles proches. Les futurs observatoires spatiaux iront encore plus loin. Ensemble, ils permettront de tester des biosignatures toujours plus subtiles et d’éliminer progressivement les explications alternatives.
La découverte d’une vie extraterrestre ne prendra probablement pas la forme d’une photographie spectaculaire ou d’un unique signal mystérieux. Elle résultera plutôt d’une accumulation patiente d’indices, confrontés pendant des années à toutes les explications possibles.
Pour la première fois de l’histoire, la question « Sommes-nous seuls dans l’Univers ? » n’appartient plus seulement à la philosophie. Elle est devenue une question scientifique. Et les prochaines décennies pourraient enfin nous apporter les premiers éléments de réponse.
Pour en savoir plus sur cette quête de la vie extraterrestre, vous pouvez consulter le livre de Quentin Kral, Les Astronomes à la recherche de la vie extraterrestre, aux éditions Ellipses, 2025.
Quentin Kral est l'auteur de l'ouvrage : « Les astronomes à la recherche de la vie extraterrestre » aux éditions ellipses.
07.07.2026 à 21:31
Luc Rouban, Directeur de recherches (CNRS) au Cevipof, Sciences Po
La dirigeante du Rassemblement national, Marine Le Pen, a été condamnée en appel, mardi 7 juillet 2026, à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique et 100 000 euros d’amende dans l’affaire des assistants parlementaires du Front national.
La présidente du groupe RN à l’Assemblée nationale écope également de 45 mois d’inéligibilité, dont 30 avec sursis. Ayant déjà effectué les quinze mois depuis le jugement en première instance, elle peut être candidate et a confirmé, le soir même, sur TF1, qu’elle se présentait à la présidentielle. Marine Le Pen a également annoncé qu’elle allait se pourvoir en cassation « pour aller au bout des voies de recours ». Luc Rouban, directeur de recherche émérite au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), analyse pour nous cette décision.
The Conversation : Dans un communiqué, la cour d’appel de Paris a expliqué sa décision en précisant que doit être rattachée à la peine d’inéligibilité, qui a été prononcée, « la liberté de choix de l’électeur, condition d’expression du suffrage démocratique ». Cela revient-il à reconnaître que le jugement des urnes est supérieur à celui des tribunaux ?
Luc Rouban : Non, je ne crois pas, car on voit bien dans cette affaire que les magistrats ont entendu séparer deux registres bien différents : le juridique et le politique. Le registre juridique, renforcé récemment par toutes sortes de dispositifs sur la transparence de la vie publique – la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique notamment –, exerce maintenant un contrôle resserré sur le personnel politique et sur le financement des partis politiques. Et parallèlement, vous avez le registre politique, qui a évolué lui aussi vers une plus grande attente de moralité de la part des citoyens, autour de ce que les Romains appelaient l’auctoritas, c’est-à-dire la capacité d’être un exemple, doté d’une certaine force morale.
Finalement, vous avez des dispositions, dans le prononcé de la peine, qui permettent certes de stigmatiser la faute, mais sans avoir de conséquences politiques directes et en transférant la décision politique aux citoyens. Et c’est une marque d’intelligence de l’institution judiciaire que d’avoir séparé ces deux registres, surtout à un moment où elle très critiquée pour ses propres défaillances, notamment à travers l’affaire Lyhanna.
Marine Le Pen a annoncé sur le plateau de TF1 qu’elle allait se pourvoir en cassation, affirmant que cette procédure suspendait la peine prononcée. En quoi cette décision complique-t-elle l’affaire ?
L. R. : La question qui reste en suspens, c’est la date de la décision de la Cour de cassation. Plus cette décision interviendra tard dans la campagne, plus ce sera délicat de rendre une décision qui invaliderait la candidature de Marine Le Pen. Et le cas échéant, la campagne aura été lancée et Jordan Bardella n’aura plus, alors, qu’à la terminer.
On peut également penser que la décision de la Cour de cassation n’interviendra pas avant le 2 mai 2027, date du second tour. Si Marine Le Pen est élue, elle bénéficiera de l’immunité présidentielle. Si elle échoue, la décision n’aura plus de portée.
Peut-on être candidate d’un parti qui a fait de la probité l’un de ses chevaux de bataille tout en étant condamnée pour détournement de fonds publics ? Cette décision de la cour d’appel peut-elle lui coûter beaucoup de voix ?
L. R. : C’est un argument qui va être utilisé contre elle, bien sûr, mais en matière de probité, les électeurs appliquent une forme de gradation. En l’espèce, il n’y a pas eu d’enrichissement personnel, à la différence, par exemple, de l’affaire Fillon. Là, c’est une question d’utilisation frauduleuse de l’argent du Parlement européen pour financer des assistants. Moralement répréhensible, mais moins choquante que d’autres affaires. Marine Le Pen sort finalement gagnante de cette séquence judiciaire, car elle peut montrer qu’elle poursuit son objectif malgré toutes les difficultés et les épreuves. Comme elle l’a dit sur le plateau de TF1, elle se sent investie d’une mission et elle adopte une posture sacrificielle. Mais cette stratégie est le signe d’un sens politique certain que redoutent ses adversaires politiques.
Ce qu’il faut comprendre, c’est que cette élection de 2027 est particulière et ne ressemble pas à celles qui l’ont précédée : elle se situe à un moment très critique où les Français vont devoir faire un choix entre des visions sociopolitiques très différentes. La vision du RN, souverainiste, nationaliste, mémorielle, identitaire… Celle de La France insoumise (LFI) et sa nouvelle France de la diversité, la démocratie directe, le social. Le post-macronisme, assumé aujourd’hui par Édouard Philippe depuis son meeting de dimanche, qui s’articule autour de l’adaptation à la mondialisation. Et d’une certaine manière, peu importe qui porte ces visions. C’est dans cette perspective que Marine Le Pen se positionne.
Marine Le Pen a expliqué qu’elle n’aurait pas été candidate si elle avait dû porter un bracelet électronique. Était-ce un vrai frein dans cette campagne ?
L. R. : Évidemment, c’est difficile de faire campagne dans ces conditions et le juge d’application des peines, en décidant des conditions concrètes de cette peine, aurait eu un rôle important. Le bracelet aurait été le rappel de sa condamnation, mais elle aurait aussi pu en jouer, en faire le symbole de la « résistante enchaînée », qui, du fond de sa geôle, crie « justice pour le peuple ». Même contrainte dans ses déplacements, elle aurait pu se présenter comme une victime qui, entravée, appelle le peuple à un bouleversement du système sociopolitique. Dans le contexte actuel, marqué par de nombreuses condamnations de responsables politiques, notamment au niveau municipal, ça paraît de toute façon moins choquant que si c’était arrivé il y a vingt ou trente ans.
Présenté, pendant ces derniers mois d’incertitude, comme le probable candidat du RN à la présidentielle 2027, Jordan Bardella peut-il reprendre un rôle de numéro deux dans cette campagne ?
L. R. : Peut-être plus facilement que le rôle de numéro un, finalement. Selon moi, le véritable concurrent du RN aujourd’hui, sera Édouard Philippe, qui se positionne comme un post-macroniste à l’orientation droitière assumée. C’est en quelque sorte le candidat d’une droite libérale un peu autoritaire. Or, Jordan Bardella, dans une forme de trumpisme à la française, se positionne lui aussi sur un terrain libéral autoritaire, mais avec moins d’expérience qu’Édouard Philippe. Il n’a pas été premier ministre, il n’est pas maire d’une grande ville, il ne connaît pas l’appareil d’État… Tandis que Marine Le Pen, qui ne se dit ni de droite ni de gauche mais « d’en bas », dans une sorte de macronisme renversé, peut, elle, attirer une partie de l’électorat de gauche et des abstentionnistes. Elle est beaucoup plus dangereuse pour Édouard Philippe que Jordan Bardella. Nous aurons, dans ce cas de figure, une opposition qui sera quasiment un conflit de classes…
Propos recueillis par Laurent Bainier.
Luc Rouban ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.07.2026 à 15:53
Mustapha Meftah, Chercheur au LATMOS/CNRS/UVSQ/SU et professeur à l'UVSQ, spécialisé en physique solaire, sciences de l'atmosphère, instrumentation spatiale et missions satellitaires, Sorbonne Université
Alain Sarkissian, 11 Boulevard d'Alembert, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay
Philippe Keckhut, vice-président innovation, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Pour détecter et réguler les émissions responsables du changement climatique, certains phénomènes doivent désormais être suivis en temps réel, ou presque. Une solution consiste à démultiplier les instruments d’observation grâce à des constellations de satellites. Mais comment faire en sorte que ces constellations à but scientifique ne provoquent pas plus de problèmes qu’elles ne contribuent à en résoudre ?
Les satellites sont devenus indispensables pour observer le changement climatique. Ils mesurent les gaz à effet de serre, surveillent les incendies, observent les nuages et suivent l’évolution des océans.
Mais certains phénomènes évoluent plus vite que le rythme des observations spatiales, ce qui rend leur observation plus difficile. Ainsi, un incendie, un épisode de pollution ou une fuite de méthane d’origine anthropique (provenant par exemple d’infrastructures pétrolières et gazières, de mines de charbon ou de centres d’enfouissement) peuvent évoluer plus rapidement que le temps nécessaire à un satellite pour observer à nouveau une même région. Des étapes clés de leur évolution peuvent alors être manquées, retardant leur détection, leur localisation et les interventions visant à en limiter les impacts.
C’est pour cela que la fréquence des observations satellitaires devient désormais presque aussi importante que leur précision. Une des pistes explorées consiste à déployer des constellations de satellites afin d’augmenter fortement la fréquence des mesures depuis l’espace. Dans cette approche, l’objectif n’est plus seulement d’utiliser quelques satellites très performants, mais également d’observer la Terre beaucoup plus fréquemment grâce à des constellations composées de dizaines, voire de centaines de satellites.
Ces nouvelles approches s’inscrivent dans la continuité des grandes missions spatiales d’observation du climat, telles que OCO-2, GOSAT ou la famille des satellites Sentinel du programme Copernicus, qui fournissent déjà des données essentielles pour suivre l’évolution de l’atmosphère et du cycle du carbone. La plupart de ces missions reposent sur un nombre limité de satellites.
La mesure des gaz à effet de serre depuis l’espace est aujourd’hui considérée comme un enjeu majeur par les grandes organisations internationales de surveillance de la Terre, comme le Groupe d’observations de la Terre (en anglais, Group on Earth Observations, GEO) ou le Comité d’observation satellite de la Terre (Committee on Earth Observation Satellites, CEOS).
Pour répondre à ce besoin, plusieurs missions spatiales sont aujourd’hui en opération, telles que OCO-2, GOSAT ou Sentinel-5P, tandis que d’autres, comme CO2M, sont en préparation. Elles visent à mesurer les concentrations de gaz à effet de serre avec une précision toujours plus élevée. Certaines missions atteignent une précision de l’ordre de 1 partie par million (1 ppm) sur la concentration atmosphérique de CO₂, une performance nécessaire pour estimer les sources et les puits de carbone et mieux quantifier les échanges de CO₂ entre l’atmosphère, les océans et les continents.
Mais cette précision s’accompagne d’un compromis : pour obtenir des mesures très précises et une résolution spatiale élevée, les satellites observent généralement une bande de terrain de largeur limitée, ce qui augmente le temps nécessaire pour observer à nouveau une même région. C’est précisément cette limite que les constellations cherchent à dépasser en multipliant le nombre de satellites en orbite.
Le méthane illustre particulièrement cette difficulté. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), le méthane réchauffe l’atmosphère environ 80 fois plus que le CO₂ sur une période de vingt ans. Réduire rapidement les émissions de méthane constitue donc un levier important pour limiter le réchauffement climatique à court terme. Le suivi du méthane repose sur la combinaison des observations satellitaires et des modèles de transport atmosphérique, qui permettent d’estimer la dispersion du méthane et l’évolution de ses émissions à l’échelle globale.
Les satellites permettent déjà de détecter certaines émissions depuis l’espace. Sentinel-5P/TROPOMI fournit par exemple une couverture quotidienne globale permettant d’identifier de grands « super-émetteurs » régionaux. D’autres instruments, comme Sentinel-2 ou certains imageurs hyperspectraux, permettent d’observer des émissions beaucoup plus localisées.
Mais certaines émissions restent intermittentes. Une fuite de méthane peut apparaître puis disparaître entre deux observations. Pour les agences environnementales comme pour les industriels, disposer de mesures plus fréquentes devient essentiel afin de localiser rapidement ces émissions et de répondre aux nouvelles exigences de surveillance et de déclaration des émissions de gaz à effet de serre (GES), dans le cadre notamment du CBAM européen.
C’est précisément l’intérêt des constellations de satellites. Contrairement aux missions spatiales traditionnelles, qui reposent sur quelques plates-formes complexes, ces architectures utilisent plusieurs dizaines de satellites plus petits répartis sur plusieurs plans orbitaux, généralement à des altitudes comparables. L’objectif est moins de maximiser la performance de chaque satellite que de multiplier les observations au cours d’une même journée. Selon les caractéristiques des instruments embarqués, une constellation d’une vingtaine à quelques dizaines de satellites peut ainsi réduire le temps de revisite de plusieurs jours à quelques heures.
Les avancées dans la miniaturisation des satellites et des instruments rendent désormais possibles des capteurs scientifiques plus petits, plus légers et moins coûteux. Cette miniaturisation permet de développer des capteurs adaptés à des besoins d’observation ciblés, sans chercher systématiquement à maximiser les performances ni la complexité des instruments.
Une autre évolution pourrait également transformer l’observation du climat : l’intégration de capteurs scientifiques miniaturisés à bord des satellites appartenant à des constellations de télécommunications. Cette approche est notamment étudiée dans le cadre des futures générations de satellites d’Eutelsat-OneWeb, qui pourraient accueillir des charges utiles auxiliaires.
Plutôt que de lancer une constellation scientifique entièrement dédiée, avec les enjeux associés en termes de débris spatiaux, d’occupation des orbites et de pollution lumineuse, il deviendrait possible d’embarquer de tels instruments à bord de ces satellites.
Ces infrastructures pourraient ainsi servir à la fois aux télécommunications et à l’observation du climat, en mutualisant les plates-formes et les lancements, ce qui pourrait réduire significativement les coûts par rapport à une constellation scientifique entièrement dédiée, tout en augmentant la fréquence des observations.
Ces nouvelles approches ne remplaceraient pas les grandes missions climatiques institutionnelles, indispensables pour garantir la stabilité et la qualité scientifique des mesures de référence. Elles pourraient en revanche compléter les infrastructures existantes grâce à des observations beaucoup plus fréquentes de la Terre.
La mission française UVSQ-SAT NG, développée par le laboratoire Atmosphères, observations spatiales (LATMOS), s’inscrit dans la continuité des missions UVSQ-SAT et INSPIRE-SAT 7, deux nanosatellites démonstrateurs dédiés à l’observation du bilan radiatif de la Terre.
UVSQ-SAT NG teste de nouvelles approches de miniaturisation pour l’observation du bilan radiatif terrestre et de certains gaz à effet de serre depuis une plateforme nanosatellite. Cette mission n’est pas intégrée à une constellation de télécommunications ; elle constitue un démonstrateur technologique destiné à préparer de futures architectures de constellations scientifiques. Les données de ces missions sont accessibles librement à la communauté scientifique et au public sur la plateforme NAHLA.
Mustapha Meftah a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
Alain Sarkissian a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (ANR).
Philippe Keckhut a reçu des financements de l'ANR pour le projet Compétences et Métiers d'Avenir France2030; Académie Spatiale
07.07.2026 à 15:53
Oumaima Omari Harake, Docteure et Enseignante-chercheuse en Sciences de Gestion -Spécialité Management Public et Management de la santé, Université de Poitiers
La pandémie de Covid-19 a confronté l’ensemble des systèmes de santé à une situation inédite, caractérisée par l’incertitude, l’urgence et la nécessité de décisions rapides.
Très tôt, des analyses publiées dans des revues médicales de référence, comme le BMJ, ont souligné le caractère exceptionnel de cette crise sanitaire mondiale ainsi que les défis majeurs qu’elle posait aux capacités de réponse des États.
Pourtant, face à un même virus, les réponses apportées ont été profondément différentes selon les pays, comme l’ont montré plusieurs travaux comparatifs en santé publique et en science politique.
La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal permet ainsi de montrer que la gestion d’une crise ne dépend pas uniquement des ressources sanitaires disponibles, mais également des modes de gouvernance, des instruments mobilisés et des dynamiques organisationnelles.
Des travaux publiés dans Global Public Health et Nature human behaviour soulignent, d’une part, le rôle des configurations institutionnelles et politiques dans la diversité des réponses nationales et, d’autre part, l’importante variation des mesures adoptées par les gouvernements face à la pandémie.
Cette diversité des réponses a également été largement documentée dans la presse grand public nationale et internationale.
En France, le Monde a montré comment la pandémie avait révélé et amplifié les fragilités anciennes de l’hôpital public.
Au Brésil, the New York Times (« Bolsonaro, Isolated and Defiant, Dismisses coronavirus Threat to Brazil ») et Folha de S.Paulo (« How Bolsonaro Is Undermining Measures to Combat coronavirus ») ont mis en évidence les tensions entre le pouvoir fédéral, les autorités sanitaires et les gouvernements locaux.
Au Portugal, une enquête de l’Université catholique, réalisée pour RTP (la radio-télévision du Portugal, ndlr) et le journal Público, a fait apparaître une appréciation globalement positive des principaux responsables et institutions impliqués dans la réponse à la pandémie. Une crise constitue ainsi un véritable test pour les capacités de coordination et de décision des États.
En France, la gestion de la pandémie s’est appuyée sur un pilotage fortement centralisé, reposant sur des indicateurs produits notamment par l’agence nationale de santé publique, Santé publique France. Cette approche a permis de déployer rapidement des mesures homogènes à l’échelle nationale.
Elle s’inscrit dans une organisation sanitaire où l’État et les agences nationales occupent une place structurante, dont le fonctionnement et les capacités d’action ont été mis à l’épreuve par la pandémie, comme l’a notamment analysé la Revue française des affaires sociales.
Cependant, cette centralisation a également montré ses limites. Le rapport public annuel 2022 de la Cour des comptes souligne plusieurs fragilités révélées par la crise, ainsi que la nécessité de mieux adapter les réponses aux réalités locales et de renforcer les coopérations territoriales. Une étude de la Drees publiée en juillet 2022 met, quant à elle, en évidence les fortes tensions organisationnelles auxquelles les hôpitaux ont été confrontés, notamment la surcharge de travail et les réaffectations de personnels.
La presse nationale a également relayé les critiques d’acteurs hospitaliers et territoriaux face à des décisions jugées parfois insuffisamment adaptées aux réalités locales. Le Monde a ainsi rapporté les inquiétudes de soignants, de responsables hospitaliers et d’élus locaux face à la poursuite de certains projets de restructuration et de suppression de lits malgré les enseignements de la première vague.
De son côté, LCP–Assemblée nationale a relayé les critiques concernant l’éloignement des réalités du terrain et la nécessité de mieux adapter les réponses nationales aux situations territoriales. Ces constats rejoignent les analyses académiques consacrées aux tensions entre centralisation et décentralisation, qui montrent que l’organisation de la réponse à une crise suppose d’articuler la cohérence du pilotage national avec la capacité d’adaptation aux réalités locales.
Le Portugal se distingue par une gestion plus coordonnée et une communication publique plus stabilisée. Les indicateurs ont été mobilisés dans une logique de transparence, favorisant l’adhésion des citoyens. Des travaux comparatifs publiés dans Health Policy and Technology mettent notamment en évidence, dans le cas portugais, l’efficacité de la coordination institutionnelle, la confiance dans la réponse gouvernementale et l’alignement politique au cours de la pandémie.
La presse portugaise a largement relayé le niveau élevé de confiance de la population dans la vaccination et dans les institutions chargées de son organisation. En avril 2021, la RTP soulignait le niveau particulièrement élevé de confiance des Portugais dans les vaccins contre la Covid-19.
Quelques mois plus tard, une enquête également relayée par la RTP faisait apparaître une évaluation très positive de la task force chargée de la vaccination, parallèlement à une forte adhésion aux vaccins.
Ces observations rejoignent des travaux menés au Portugal, qui montrent que la confiance dans l’action publique, la réponse du système de santé et les informations fournies par les autorités sanitaires est étroitement associée à l’acceptation de la vaccination, soulignant ainsi l’importance d’une communication institutionnelle claire et continue.
Le Brésil offre, quant à lui, un contraste marqué, avec une gestion caractérisée par une forte fragmentation politique. Les tensions entre le gouvernement fédéral et les États ont conduit à des réponses hétérogènes. Une étude publiée dans Science montre que l’absence d’une réponse coordonnée, efficace et équitable a contribué à la propagation rapide et inégale de l’épidémie sur le territoire brésilien.
Ces tensions ont également été largement documentées par la presse nationale. Folha de S.Paulo a ainsi décrit l’opposition entre le gouvernement fédéral et plusieurs gouverneurs ayant choisi de maintenir leurs mesures sanitaires. Dans O Globo, les affrontements répétés entre la présidence, les gouverneurs et les maires autour des restrictions sanitaires ont également été mis en évidence.
Des analyses confirment que cette politisation a contribué à une gestion instable de la crise et à une perte de confiance dans les institutions.
Malgré ces différences d’un pays à l’autre, la gestion effective de la crise s’est largement jouée au niveau du terrain. Les professionnels de santé et les acteurs locaux ont dû adapter les dispositifs, réorganiser les services et développer des solutions de proximité.
En France, la plateforme Covidom, développée en Île-de-France, a permis d’assurer à distance le suivi de patients ne nécessitant pas d’hospitalisation. Au Portugal, les aires consacrées au Covid-19 dans les soins de santé primaires ont permis de différencier localement les circuits de prise en charge des patients suspects et d’adapter l’organisation aux capacités des structures territoriales.
Au Brésil, dans la favela de Paraisópolis à São Paulo, les habitants ont mis en place un système de « présidents de rue », associé à des dispositifs de premiers secours et de transport sanitaire, afin d’organiser une réponse de proximité face aux insuffisances de la prise en charge publique.
Ces expériences font écho à des observations réalisées dans d’autres contextes. En Chine, une étude menée auprès de professionnels de santé dans la province du Hubei a montré combien l’adaptation rapide des pratiques, l’apprentissage en situation et la coopération entre professionnels avaient été essentiels pour poursuivre la prise en charge dans un système soumis à de fortes tensions.
D’autres travaux menés au Royaume-Uni soulignent que les recommandations générales ne deviennent pleinement opérantes qu’à travers leur adaptation aux contextes locaux et aux contraintes du terrain.
Ces constats font écho aux analyses de François-Xavier de Vaujany, selon lesquelles les outils de gestion ne sont jamais simplement appliqués tels qu’ils ont été conçus : ils font l’objet de processus d’appropriation au cours desquels les acteurs les interprètent, les adaptent et les transforment en fonction de leurs usages et de leurs contextes d’action.
L’analyse comparée de ces trois trajectoires permet de dégager plusieurs enseignements majeurs pour la gestion des crises sanitaires futures.
Tout d’abord, la coordination apparaît comme un facteur déterminant. La capacité à articuler les différents niveaux de gouvernance, à assurer la circulation de l’information et à aligner les acteurs conditionne la cohérence de l’action publique. Les difficultés rencontrées lorsque cette articulation fait défaut ont été largement documentées dans la presse.
En France, le Monde a ainsi relayé les critiques d’élus locaux regrettant d’être insuffisamment associés aux décisions nationales et appelant à une meilleure coordination entre l’État et les territoires. Au Brésil, the Economist a documenté les difficultés de la réponse à la pandémie dans un contexte marqué par de fortes tensions entre le pouvoir fédéral et les autorités des États et des municipalités.
Ensuite, la question de la confiance se révèle centrale. La gestion de la pandémie a montré que l’adhésion des citoyens aux mesures sanitaires dépend largement de la crédibilité des institutions et de la clarté de la communication publique. Le cas portugais illustre particulièrement bien ce point.
Par ailleurs, la crise souligne l’importance de l’adaptabilité des systèmes de santé. En France, un reportage du Monde consacré à l’hôpital Lyon-Sud montre comment les professionnels ont réorganisé les services, transformé des espaces en unités de réanimation, réaffecté les personnels et mis en place de nouvelles formes d’arbitrage collectif face à l’afflux de patients.
Au Brésil, une tribune publiée dans O Globo a mis en lumière l’exposition exceptionnelle des professionnels de santé, confrontés à la peur, à l’insécurité et à la fragilité de leurs conditions de travail.
Les travaux sur la résilience organisationnelle confirment cette analyse en montrant que la capacité à faire face à une crise ne dépend pas uniquement des structures formelles, mais également des dynamiques d’acteurs, des apprentissages collectifs et des capacités d’improvisation.
Enfin, les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) insistent sur la nécessité de renforcer les capacités de préparation des systèmes de santé, d’améliorer la coordination entre les acteurs et de traduire les orientations stratégiques en dispositifs opérationnels adaptés aux contextes nationaux et locaux (OMS, 2020). Des enjeux relayés dans la presse économique et politique, par exemple dans un éditorial du Financial Times de mai 2021.
La pandémie de Covid-19 a constitué un révélateur particulièrement puissant des modes de fonctionnement des systèmes de santé et, plus largement, des formes contemporaines de l’action publique.
La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal conduit à un constat majeur : la réussite de la gestion de crise ne dépend pas uniquement des ressources disponibles, qu’elles soient matérielles, humaines ou technologiques. Elle repose avant tout sur la manière dont les systèmes sont organisés, pilotés et capables d’apprendre en situation d’incertitude.
En ce sens, la crise du Covid-19 invite à repenser les modes de gouvernance en santé, en accordant une place plus importante à la coordination multiniveaux, à la flexibilité organisationnelle et à l’intégration des acteurs de terrain dans les processus décisionnels.
Oumaima Omari Harake est intervenue dans le cadre du congrès « La santé à 360° » organisé à l’Université de Poitiers du 1er au 3 juillet 2026.
Oumaima Omari Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.07.2026 à 15:52
Ivan Manokha, Full-time professor, Schiller Intrenational University (Paris Campus); Maitre de conférences à Sciences Po Paris, Schiller International University; Sciences Po
Le 1er juin 2025, l’Ukraine a frappé des bombardiers russes avec des drones cachés dans les toits de structures en bois montées sur des camions. Un an après ce coup d’éclat, ces moyens précis et peu coûteux sont de plus en plus employés, quotidiennement, par les deux armées. Les fondements matériels du statut de « grande puissance » ont-ils changé ?
Le 1er juin 2025, des drones ukrainiens ont décollé non pas depuis la ligne de front, mais depuis des camions stationnés à proximité de bases aériennes russes ; selon le Monde, ils avaient été cachés dans les toits de structures en bois montées sur ces véhicules, avant d’être lancés à distance contre des appareils stationnés au sol dans quatre bases russes différentes, dont une en Sibérie, près d’Irkoutsk et du lac Baïkal, soit à plusieurs milliers de kilomètres du territoire ukrainien. Ils ont notamment visé des bombardiers stratégiques Tu-95 et Tu-22M3 ; des avions que l’on pouvait croire protégés par la profondeur territoriale russe ont donc soudain été exposés à une forme d’attaque qui avait coûté infiniment moins cher que les cibles qu’elle pouvait détruire.
Le bilan exact reste discuté : les sources ukrainiennes ont affirmé que 41 avions avaient été détruits ou endommagés, tandis que des responsables américains cités par Reuters ont donné une estimation plus basse – jusqu’à 20 appareils touchés, dont une dizaine détruits. Même si cette estimation plus prudente était avérée, un tel résultat serait notable, car la Russie ne peut pas remplacer rapidement des bombardiers conçus à l’époque soviétique et qui ne sont plus produits ; l’effet stratégique d’une frappe se mesure aussi au temps et aux capacités industrielles nécessaires pour reconstituer les pertes.
Cette opération, baptisée « Toile d’araignée », a été décrite, à juste titre, comme un raid spectaculaire ; toutefois, la réduire à une prouesse tactique ferait manquer son sens plus large, car elle indique que le rapport entre les moyens financiers et la puissance militaire – et, avec lui, une vieille certitude de la politique internationale – est en train de se modifier.
Pendant une grande partie de l’époque moderne, être une grande puissance a voulu dire pouvoir s’offrir ce que les autres ne pouvaient pas : des flottes lointaines, des bombardiers stratégiques, des porte-avions, des satellites militaires et, au sommet, un arsenal nucléaire capable de survivre à une première frappe.
Le coût de ces systèmes n’était pas un détail technique ; il s’agissait d’un élément important de leur signification politique, car il séparait le petit nombre d’États capables de les entretenir de la multitude qui ne le pouvait pas.
Ces arsenaux semblaient acheter deux choses à la fois : de l’influence, parce qu’ils permettaient de frapper loin, et de la sécurité, parce qu’ils donnaient l’impression que le territoire national restait difficilement atteignable. Or la diffusion croissante de moyens précis et relativement accessibles affaiblit cette double promesse : un drone peu coûteux peut endommager un bien militaire qui vaut des millions d’euros ; l’avion, le radar ou le navire ne cesse pas d’être puissant, mais il devient aussi une cible précieuse et difficile à remplacer.
L’examen des événements survenus dans les douze mois qui ont suivi « Toile d’araignée » permet de conclure que cette opération n’avait pas été une anomalie. Au printemps 2026, par exemple, des drones ukrainiens ont visé des raffineries, des ports et des dépôts russes ; le Monde a décrit les effets de ces frappes sur les pénuries de carburant et le mécontentement dans plusieurs régions, tandis que Reuters rapportait déjà, en mai, que plusieurs grandes raffineries du centre de la Russie (des installations représentant environ un quart de la capacité totale de raffinage du pays) avaient dû arrêter ou réduire leur production ; il ne s’agit donc pas seulement de frapper un symbole militaire, mais de perturber des infrastructures économiques qui soutiennent l’effort de guerre.
Une logique comparable apparaît sur mer : les attaques ukrainiennes ont contribué à forcer la flotte russe de la mer Noire à déplacer plusieurs bâtiments hors de Sébastopol ; la campagne maritime ukrainienne s’est ensuite élargie, selon le SBU cité par Reuters, à la « flotte fantôme » qui aide Moscou à exporter son pétrole malgré les sanctions.
Hors d’Ukraine, les houthistes du Yémen ont montré qu’un acteur non étatique équipé de drones et de missiles pouvait menacer une route maritime essentielle.
Lors de l’escalade de février 2026, quand les États-Unis et Israël ont frappé ses sites nucléaires et militaires, l’Iran a répliqué le jour même en envoyant des centaines de missiles et des milliers de drones sur des bases et des infrastructures dans toute la région, notamment dans les pays du Golfe et en Israël, illustrant ainsi le fait qu’une puissance régionale peut elle aussi saturer à faible coût les défenses d’un adversaire bien plus puissant.
La Russie, enfin, emploie elle-même massivement des drones Shahed de conception iranienne contre les villes ukrainiennes. La formule peut sembler paradoxale, mais elle résume bien le phénomène : ces moyens précis et peu coûteux arment les faibles comme les forts.
C’est ce que certains spécialistes de défense désignent par « masse de précision » : produire ou acquérir de nombreux systèmes relativement bon marché, assez précis pour imposer des coûts élevés à l’adversaire, même lorsqu’une partie d’entre eux est interceptée. Une frappe qui n’atteint pas son but n’est donc pas forcément gratuite pour le défenseur ; celui-ci doit tout de même détecter, suivre et intercepter le drone en question, puis réparer les éventuels dégâts ou déplacer des équipements visés.
Ce qui est en jeu n’est donc pas seulement l’avenir du char, de l’avion ou du navire ; c’est la relation entre les moyens matériels de la puissance et le rang international des États. Qu’un drone bon marché détruise un blindé est une chose ; qu’il atteigne des bombardiers, des avions-radars ou des postes de commandement liés à la capacité stratégique d’une puissance nucléaire en est une autre, car la question touche alors à ce que les grandes puissances croyaient protéger par la distance et la dissuasion.
Il ne faut pas en conclure que « Toile d’araignée » aurait neutralisé la dissuasion russe ; une telle affirmation serait excessive. Mais l’opération a montré que le territoire d’une puissance nucléaire n’est pas un sanctuaire absolu, puisque des systèmes peuvent être introduits discrètement, assemblés localement ou guidés à distance ; la distance protège encore, mais elle ne protège plus de la même manière.
C’est précisément à ce niveau – lorsque des frappes conventionnelles peuvent toucher des éléments proches de l’infrastructure stratégique – que le danger s’accroît. Des chercheurs, comme James M. Acton, ont montré que les systèmes nucléaires et conventionnels sont souvent enchevêtrés : certains radars, satellites ou avions de commandement peuvent soutenir des opérations conventionnelles tout en jouant un rôle dans la capacité nucléaire.
Une frappe conventionnelle contre un élément de ce type peut donc être interprétée, à tort ou à raison, comme une tentative d’affaiblir la capacité nucléaire de l’adversaire. Et c’est précisément cette ambiguïté, plus encore que l’intention réelle de l’attaquant, qui rend ces opérations dangereuses : l’État visé, incapable de savoir si l’on cherche seulement à détruire des moyens conventionnels ou à aveugler sa dissuasion, peut réagir de façon disproportionnée, voire franchir un seuil que personne ne souhaitait atteindre.
Il serait également faux d’en conclure que les grandes puissances deviennent obsolètes, ou que le monde devient simplement plus égal.
Les États les plus riches conservent des avantages décisifs – renseignement, satellites, guerre électronique, production industrielle et accès aux composants critiques –, car un drone n’est efficace que s’il sait où aller, s’il peut contourner les défenses et si l’on peut en produire beaucoup ; les parties les plus difficiles de la puissance militaire – voir, décider, coordonner, produire et recommencer – demeurent coûteuses.
Au plus haut niveau du système international, certains chercheurs, notamment Jennifer Lind et William Wohlforth, soutiennent même que le monde revient vers une forme de bipolarité entre les États-Unis et la Chine. Leur argument n’est pas incompatible avec celui développé ici : la compétition au sommet peut se resserrer autour de deux pôles, tandis que le seuil minimal pour infliger des dommages importants s’abaisse en dessous de ce sommet. Des États moyens, de petits États et même des acteurs non étatiques n’ont pas besoin de devenir des grandes puissances pour rendre celles-ci plus vulnérables.
La leçon de « Toile d’araignée » n’est donc pas que les drones gagnent les guerres ; ils ne les gagnent pas seuls, et l’expérience ukrainienne montre au contraire qu’ils doivent être associés au renseignement, à l’organisation et à une stratégie politique. La leçon tient plutôt au déplacement du rapport entre la dépense et l’effet militaire : acheter quelques plateformes très coûteuses ressemble de moins en moins à acheter de la sécurité si ces plates-formes peuvent être repérées et frappées par des systèmes beaucoup moins chers.
L’avantage tend alors à se déplacer vers des capacités que l’on ne peut pas faire passer en fraude dans un camion : production industrielle profonde, chaînes d’approvisionnement sûres, défenses en couches contre les essaims de drones, dispersion des actifs, redondance des infrastructures et discipline politique autour des cibles proches des forces nucléaires. En d’autres termes, la puissance dépendra moins du simple nombre de grands systèmes possédés que de leur protection, de leur capacité à survivre et de la possibilité de les remplacer rapidement.
Un an après « Toile d’araignée », l’ancienne certitude est donc plus difficile à tenir : on a longtemps répondu à la question de savoir ce qui fait d’un État une grande puissance en comptant ses arsenaux. Désormais, il convient aussi de demander ce qu’ils peuvent encore protéger, combien de temps ils peuvent survivre et à quel coût ils peuvent être reconstitués.
Ivan Manokha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.07.2026 à 15:52
Marie-Pierre Camproux Duffrène, Professeure de droit privé, Université de Strasbourg
Face aux expositions toxiques diffuses, le droit français sait indemniser certains malades et réparer certaines atteintes à l’environnement. Mais il peine encore à saisir l’atteinte portée à une communauté humaine entière exposée à une substance toxique. La notion de « préjudice collectif sanitaire » permettrait de combler cette lacune.
La loi du 12 juin 2026 visant à reconnaître la responsabilité de l’État et à indemniser les victimes du chlordécone constitue une étape majeure dans ce scandale sanitaire, environnemental et social qui touche durablement la Guadeloupe et la Martinique. Son article premier reconnaît la part de responsabilité de l’État dans les préjudices sanitaires, moraux, écologiques et économiques liés à l’autorisation et à l’usage prolongé de produits à base de chlordécone.
Cette reconnaissance est importante. Elle donne un nom institutionnel à un dommage longtemps minimisé, voire nié. Mais elle pose aussi une question plus large : comment réparer juridiquement les expositions toxiques diffuses, lorsque les atteintes à la santé se dévoilent au fil d’un temps plus ou moins long, touchent des communautés plus ou moins importantes, plus ou moins localisées et ne permettent pas d’identifier immédiatement toutes les personnes victimes déjà porteuses d’une maladie encore à venir ?
La notion de « préjudice collectif sanitaire », qui sera développée ici, serait utile pour combler cette lacune.
Chlordécone, amiante, pesticides, PFAS, cadmium, mais aussi distilbène, Dépakine ou Mediator… si ces affaires relèvent ponctuellement d’une mauvaise gestion d’un risque, elles révèlent surtout une difficulté structurelle de nos sociétés industrielles : des produits sont fabriqués, autorisés, diffusés puis maintenus en circulation, alors même que leur dangerosité est connue ou soupçonnée.
Pourtant, les données scientifiques fiables restent encore insuffisantes, et demandent des mises à jour constantes. Or, les acteurs à l’origine de leur production, de leur autorisation de mise sur le marché, mais également les juges tardent à les prendre en compte.
Ces expositions constituent un phénomène complexe. Elles sont diffuses, s’étalent dans le temps et leur conséquences sanitaires sont souvent différées et multifactorielles à l’image de ce que l’on nomme « effet cocktail ». Les victimes sont exposées à ces produits ou substances au travail, dans leurs loisirs ou activités familiales, à travers des vecteurs comme l’eau, les sols, l’air, les aliments, les médicaments ou les objets du quotidien. Ces substances ou produits affectent nos corps, mais aussi nos milieux de vie. Cette situation se retrouve exprimée aujourd’hui à travers un concept, celui d’« exposome », c’est-à-dire l’ensemble des expositions auxquelles une personne ou une population est soumise au cours de sa vie.
À lire aussi : Face aux défis de l’anthropocène, l’écotoxicologie doit s’adapter pour améliorer ses capacités de prédiction
Le droit de la responsabilité n’est pas totalement démuni. Il permet de réparer le préjudice corporel d’une personne déterminée lorsqu’une atteinte à son intégrité physique est établie. Il reconnaît aussi, dans certaines hypothèses, un préjudice d’anxiété : la crainte, actuelle et personnelle, de développer une maladie grave en raison d’une exposition documentée.
Depuis la loi Biodiversité de 2016, le Code civil reconnaît également le préjudice écologique. Celui-ci vise l’atteinte non négligeable portée aux éléments ou aux fonctions des écosystèmes ou aux bénéfices collectifs tirés par l’être humain de l’environnement. C’est un progrès majeur, car il permet de réparer des atteintes qui ne se réduisent pas à des intérêts privés ou à des pertes économiques.
Entre le préjudice corporel individuel et le préjudice écologique, il manque pourtant une catégorie : l’atteinte portée à la santé d’une communauté humaine exposée.
Dans de nombreux cas, l’exposition est avérée, la toxicité du produit établie – ou fortement documentée – et les connaissances scientifiques permettent de dire qu’une partie de la population exposée développera, à plus ou moins long terme, des pathologies. Mais il est impossible, au moment où l’on agit en justice, d’identifier précisément toutes les personnes qui tomberont malades.
Cette situation produit une faille dans le système de responsabilité et la logique indemnitaire.
Si l’on attend que chaque pathologie soit déclarée, la justice intervient trop tard et laisse sans réponse le dommage collectif déjà en cours.
Si l’on se limite au préjudice écologique, on répare les milieux, mais pas nécessairement l’atteinte spécifique portée à la santé humaine collective qui engendrera inexorablement des maladies graves dans cette population exposée, voire à sa descendance (dans le cas du distilbène, par exemple).
Pourquoi attendre ?
Le préjudice collectif sanitaire pourrait être défini comme l’atteinte portée à la santé d’une communauté humaine identifiable, résultant de son exposition à un ou plusieurs produits ou substances toxiques, à leurs effets cumulés, à leurs effets épigénétiques ou aux conséquences de leur fabrication et de leur usage.
Son originalité est de distinguer deux niveaux d’analyse. À l’échelle individuelle, il peut rester incertain de savoir qui développera effectivement une maladie. À l’échelle collective, en revanche, le dommage est déjà actuel et certain lorsque l’exposition est avérée et que les connaissances scientifiques établissent la probabilité – voire la certitude statistique – de conséquences sanitaires graves pour certains membres de la communauté.
Autrement dit, l’incertitude ne porte pas sur l’existence du préjudice collectif, mais sur l’identité future de certaines victimes individuelles. Cette distinction est décisive pour les expositions toxiques : elle permet d’empêcher que l’incertitude individuelle ne contrecarre l’action d’une communauté déjà exposée – et donc susceptible de développer de futures pathologies graves.
Le préjudice sanitaire est conçu comme un préjudice d’anticipation fondé sur la certitude actuelle de l’exposition d’une population et sur la probabilité, scientifiquement établie, de ses conséquences sanitaires futures pour certains individus de la population concernée.
Les PFAS illustrent bien cette difficulté. Utilisées depuis plusieurs décennies dans de nombreux usages industriels et produits de consommation (mousses anti-incendie, revêtements antiadhésifs, textiles imperméabilisés, emballages alimentaires, traitements de surface) ces substances dites « polluants éternels » se caractérisent par leur très forte persistance et leur capacité à se diffuser dans les milieux.
Elles contaminent aujourd’hui les eaux, les sols, les sédiments, certains aliments, les poussières, les produits de consommation et les organismes vivants. Les travaux de Santé publique France, notamment l’étude Esteban, ont montré que l’imprégnation de la population française par plusieurs PFAS est diffuse et généralisée, le PFOA et le PFOS ayant été quantifiés chez l’ensemble des adultes et des enfants testés. Cette exposition demeure toutefois contrastée selon les lieux de vie, les usages, les milieux contaminés, les activités professionnelles, les pratiques alimentaires et les circuits d’approvisionnement.
À lire aussi : Les PFAS, « polluants éternels » : quels enjeux et nécessités réglementaires ?
Dans une telle situation, les préjudices corporels individuels doivent évidemment être indemnisés lorsque des pathologies seront établies et reconnues. Mais ils ne suffisent pas à éteindre la responsabilité engendrée par l’exposition au PFAS.
Le dommage ne réside pas seulement dans les maladies déjà déclarées ni dans les dépassements ponctuels de seuils sanitaires et écologiques. Il réside aussi dans le fait qu’un collectif humain a été, en l’occurrence durablement, exposé à des substances persistantes nuisibles à la santé humaine et subit une atteinte dont les manifestations individuelles peuvent s’étendre sur une longue période et sur plusieurs générations par le biais de mécanismes épigénétiques.
Les populations exposées incorporent, au sens littéral du terme, un risque sanitaire invisible qui modifie leurs conditions d’existence, qui affecte en retour leur confiance dans les autorités publiques chargées de prévenir et de surveiller ces contaminations.
Parce qu’il est collectif, le préjudice collectif sanitaire ne peut pas donner lieu à une indemnisation dispersée entre tous les membres du collectif. Sa réparation devrait être affectée à des mesures utiles à la communauté exposée, par exemple : conservation des preuves, prélèvements, constitution de registres, suivis médicaux, notamment épidémiologiques et toxicologiques, création de structures de soins adaptées, formation de professionnels de santé, recherche sur l’exposome et les effets épigénétiques, actions ciblées pour réduire les expositions encore en cours…
Il s’agirait donc d’une réparation tournée vers l’avenir. Elle viserait à limiter, autant que possible, les effets futurs d’expositions passées ou actuelles. Elle aurait une fonction compensatoire, mais aussi préventive, probatoire et anticipatrice. Le juge pourrait ordonner une réparation en nature ou une indemnisation affectée à la mise en œuvre de ces mesures, sous contrôle judiciaire et avec des garanties de transparence.
La reconnaissance d’un tel préjudice suppose toutefois d’adapter l’accès au juge. Les titulaires de l’action pourraient, sur le modèle du préjudice écologique, être des associations de protection de la santé ou de l’environnement, des collectivités territoriales, des caisses d’assurance maladie, des agences sanitaires ou toute personne morale ayant mission ou objet de défendre les intérêts sanitaires collectifs concernés.
Cette dimension procédurale est essentielle. Les communautés exposées ne sont pas toujours organisées. Elles ne disposent pas toujours des moyens scientifiques, financiers ou juridiques nécessaires pour établir l’ampleur du dommage. Donner qualité pour agir à des acteurs collectifs permettrait de transformer une exposition diffuse en objet juridique saisissable.
Certains de ces acteurs, titulaires ou non de l’action en justice, pourraient être désignés comme fiduciaires gestionnaires des sommes affectées ou contrôler la réparation opérée par les responsables.
Reconnaître un préjudice collectif sanitaire ne reviendrait pas à créer une catégorie abstraite de plus. Cela permettrait de mieux articuler les réparations déjà existantes : le préjudice corporel pour les personnes malades, le préjudice d’anxiété pour certaines situations individuelles d’exposition, le préjudice écologique pour les atteintes aux milieux, et le préjudice collectif sanitaire pour l’atteinte portée à une communauté humaine exposée.
Le droit n’efface pas les scandales sanitaires. Mais il peut éviter de les aggraver par son silence. Tant qu’une atteinte n’est pas nommée, elle reste difficilement réparable. Dans les affaires d’exposition toxique, il n’est plus acceptable d’attendre que chaque corps malade vienne, isolément, prouver ce que la science et l’expérience collective permettent déjà de savoir.
Reconnaître le préjudice collectif sanitaire, c’est faire entrer dans le droit une évidence longtemps restée à la porte du prétoire : une population exposée est déjà une population atteinte.
Marie-Pierre Camproux Duffrène est membre de la société savante : la Société Française pour le Droit de l'Environnement (SFDE).
07.07.2026 à 15:51
Ana Carolina Cordilha, Maîtresse de conférences, Université Rennes 2
L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir Une étude, fondée sur vingt ans de données des comptes des hôpitaux, souligne que près de 20 milliards d’euros ont quitté les hôpitaux entre 2005 et 2024 pour rémunérer des institutions financières. La santé est devenue un placement attractif à la fois peu risqué et rentable avec des revenus davantage prévisibles pour les investisseurs. La nouvelle charge des hôpitaux devient, comme les États et les entreprises privés, les intérêts à rembourser aux institutions financières. Replier
Les hôpitaux publics français affichent un déficit record de près de 3 milliards d’euros en 2024, une situation d’une « gravité inédite » selon l’Inspection générale des finances. Les conséquences sont concrètes : lits supprimés, services fermés, investissements retardés, alors même que les passages aux urgences et les séjours hospitaliers continuent d’augmenter.
Près de deux services d’urgence sur trois ont dû cesser complètement d’accueillir des patients au moins une fois durant l’été 2024. En parallèle, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) montre que les passages de patients aux urgences ont plus que doublé en vingt ans, passant d’environ 10 millions en 1996 à 21 millions en 2024.
Ces mêmes hôpitaux empruntent chaque année des centaines de millions d’euros auprès de banques et de fonds d’investissement. Rien que l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), principal groupe hospitalier de la région parisienne, a contracté l’année dernière plus de 500 millions d’euros en nouveaux emprunts, notamment auprès de banques et d’investisseurs.
Depuis vingt ans, ce recours à la dette n’a pas résolu les difficultés des hôpitaux, il les a aggravées. Près de 20 milliards d’euros ont quitté les hôpitaux entre 2005 et 2024, non pas pour financer les soins, mais pour rémunérer des institutions financières. Ce chiffre, que j’ai établi dans le cadre de mes recherches en consolidant vingt ans de données des comptes des hôpitaux, à partir des données officielles de la Drees, illustre l’ampleur du phénomène.
Retour sur la financiarisation de l’hôpital public en France, qui ronge en permanence des ressources publiques et qui reste pourtant largement méconnue.
Jusqu’à la fin du XXe siècle, les investissements hospitaliers reposent surtout sur des ressources publiques, comme montré par le Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM) : subventions de l’État et des collectivités, emprunts publics à des conditions favorables et ressources propres des hôpitaux. Ce modèle est encore plus favorable dans un contexte où les recettes sont directement proportionnelles, ou du moins largement liées, aux dépenses engagées par les hôpitaux.
L’endettement reste limité et maîtrisé. Ce modèle commence à se fragiliser dans les années 1970, puis plus nettement dans les années 1990. D’un côté, la hausse des déficits pousse l’État à limiter ses propres dépenses, y compris les subventions aux hôpitaux. En 1993, le traité de Maastricht accentue la pression en faveur d’une réduction des dépenses, en fixant des limites aux déficits des États membres de l’Union européenne.
De l’autre côté, l’État encadre plus fortement le budget de la Sécurité sociale, dont provient l’essentiel des recettes des hôpitaux. Il fixe des objectifs de dépenses hospitalières et modifie progressivement la manière dont les établissements sont rémunérés, jusqu’au passage à la « tarification à l’activité » en 2004. Les recettes des hôpitaux deviennent de plus en plus insuffisantes pour couvrir leurs coûts.
Cette évolution s’accompagne d’un fort recul de l’investissement hospitalier, atteignant son point le plus bas en 1999. Entre 1994 et 1999, le taux d’investissement des hôpitaux publics – le montant investi chaque année par rapport à la valeur de leur patrimoine – passe de presque 6 % à 4,3 %. Concrètement, le rythme auquel les établissements investissent pour renouveler leurs bâtiments et leurs équipements diminue de plus d’un quart en cinq ans.
Les hôpitaux arrivent au XXIe siècle dans une position intenable. Ils doivent continuer à investir pour maintenir l’offre de soins, mais n’ont plus les moyens de le faire par les voies traditionnelles. L’État choisit une nouvelle stratégie : pousser les hôpitaux à chercher eux-mêmes des financements auprès du secteur financier. Plusieurs plans sont lancés, à commencer par le plan Hôpital 2007 en 2003.
À lire aussi : Le paradoxe de la Sécurité sociale : et si, pour faire des économies, il fallait l’étendre ?
Ces derniers facilitent l’obtention de prêts par les hôpitaux et prévoient des subventions pour aider les établissements à les rembourser, tout en maintenant des contraintes budgétaires qui leur laissent peu d’autres options. Le texte officiel du plan Hôpital 2007 prévoit que l’emprunt finance en moyenne 70 % des investissements. L’aide de l’État sert notamment à couvrir les « surcoûts des emprunts », c’est-à-dire les intérêts et les amortissements dus aux banques.
C’est un changement décisif, car les deux modèles de financement n’obéissent pas à la même logique. Le financement public, qu’il prenne la forme de subventions ou de recettes de la Sécurité sociale, n’a pas à être remboursé. Une fois reçu, il appartient aux hôpitaux. Le financement privé, apporté par des banques et des investisseurs, doit être remboursé avec des intérêts. Autrement dit, l’argent entre, mais il doit ressortir – et davantage que ce qui est entré.
Comme le souligne le directeur de l’Assurance maladie pendant une audition au Sénat en 2024, les institutions financières sont particulièrement intéressées par la santé :
« L’émergence de ce phénomène [de financiarisation] est liée à plusieurs facteurs, dont (…) l’existence de marges et de niveaux de rémunération pouvant intéresser des acteurs financiers [et] la prévisibilité des revenus, qui, dans le cadre d’un système de financement largement public, laisse entrevoir des perspectives financières pluriannuelles stables », souligne Thomas Fatôme, directeur de l’Assurance maladie.
Autrement dit, les financements publics rendent les revenus du secteur plus réguliers et plus prévisibles pour les investisseurs.
La financiarisation s’est diffusée dans l’ensemble du système de protection sociale en France, en se développant particulièrement au sein des hôpitaux publics. La première voie de financiarisation : l’emprunt bancaire classique à partir des années 2000, sous l’impulsion des plans de l’État, dans une période où l’argent privé devient plus facile à obtenir.
La seconde voie, moins connue, passe par l’émission de titres sur les marchés financiers. Concrètement, un hôpital émet un titre et reçoit de l’argent en retour, tout en devant rembourser cette somme plus tard majorée d’intérêts.
Cette pratique devient courante après la crise de 2008, quand le crédit bancaire se raréfie. Au moins 24 hôpitaux publics français, comme les centres hospitaliers de Besançon, de Bordeaux, de Clermont-Ferrand ou de Toulouse, ont déjà émis des titres, individuellement ou par le biais d’émissions groupées.
Ces titres servent surtout à financer des investissements, mais aussi parfois à financer des dépenses courantes ou même à générer des gains financiers. L’argent est apporté par différents types d’investisseurs, notamment des banques et des investisseurs institutionnels comme des fonds d’investissement, qui placent de l’argent au nom de leurs clients.
Ils sont majoritairement européens, mais pas toujours français. À l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, en tête de cette pratique, près de la moitié des fonds levés par l’intermédiaire de titres provient d’investisseurs étrangers, avec une forte présence d’investisseurs allemands, norvégiens et sud-coréens – d’après la répartition géographique de la dette sous forme de titres en 2023.
C’est donc aussi vers l’étranger que repart une grande partie de l’argent au moment des remboursements.
Faute de ressources suffisantes et compte tenu d’aides de l’État bien en deçà des besoins, les établissements se sont retrouvés dans une spirale d’endettement, contraints d’emprunter non seulement pour investir, mais aussi pour rembourser des dettes passées.
Comme le montre le graphique ci-dessous, la dette des hôpitaux est passée de moins de 15 milliards d’euros au début des années 2000 à environ 30 milliards d’euros en 2024-2025, soit plus du double.
Entre 2005 et 2024, ils ont versé près d’un milliard d’euros par an en intérêts, soit environ 20 milliards d’euros sur la période (en euros constants de 2024). Autant de ressources qui ne financent ni les soins ni l’investissement, mais les revenus d’acteurs financiers.
Cet argent est prélevé sur les recettes des hôpitaux, largement issues de l’Assurance maladie, elle-même financée par les cotisations et les contributions sociales. Au bout de la chaîne, c’est la population qui finance ces intérêts, et par là même, des profits financiers.
Le poids des intérêts dans le déficit hospitalier reste pourtant sous-estimé. En 2024, près d’un tiers du déficit ne venait pas des soins, mais du paiement des intérêts. En même temps, l’effort d’investissement est en recul, signe de projets reportés face à la dégradation des comptes, avec des effets qu’on connaît sur l’offre de soins et les conditions de travail.
Face à la crise de l’endettement hospitalier, l’État a présenté plusieurs dispositifs censés atténuer la situation. En réalité, ils ont créé de nouvelles formes d’endettement.
C’est notamment ce qui s’est passé en 2020 : dans le cadre du Ségur de la santé, l’État a annoncé la reprise d’un tiers de la dette hospitalière.
Ce que l’on ignore souvent, c’est que cette dette n’a pas été reprise par l’État, mais transférée à la Caisse d’amortissement de la dette sociale (Cades). Celle-ci emprunte sur les marchés financiers pour la financer, puis rembourse les investisseurs qui lui ont prêté de l’argent grâce à des recettes de contributions sociales.
Cet épisode montre que la finance est devenue une solution structurelle au financement des hôpitaux, mobilisée aussi bien en temps normal qu’en temps de crise. On entend dire que la finance aide les hôpitaux à survivre. Mais on pourrait soutenir l’inverse : ce sont aussi les hôpitaux qui financent le secteur financier. Et si le problème ne venait pas seulement du manque d’argent, mais aussi de la manière dont on cherche à y répondre ?
Ana Carolina Cordilha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
07.07.2026 à 15:50
Nils Hammerli, doctorant, Université Paris Dauphine – PSL
La transition énergétique est parfois présentée comme une opportunité pour redynamiser l’économie française, tout en permettant de répondre aux défis environnementaux. Parmi les nombreux acteurs impliqués dans les projets industriels en lien avec cette transition, les organisations syndicales restent peu présentes dans les débats. Une enquête de terrain sur le projet de reconversion de la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne, permet de mettre en avant leur rôle, et les limites de leurs marges de manœuvre.
Traditionnellement, les organisations syndicales sont très présentes dans le secteur industriel. Elles ont d’ailleurs contribué aux réflexions récentes sur le renouveau souhaitable de l’industrie dans le cadre de la nécessaire transition énergétique. Le lancement d’un plan d’actions syndicales pour l’industrie et l’environnement par la CGT, décidé en novembre 2023, en témoigne. Cette initiative a donné lieu à une journée de débats en mai 2024, à laquelle ont participé environ 700 militants ainsi que la plupart des têtes de liste aux élections européennes de 2024.
Le cas de la raffinerie de Grandpuits, en Seine-et-Marne, offre un cas d’étude intéressant sur le rôle des organisations syndicales dans un projet industriel lié à la transition énergétique. En 2020, TotalEnergies annonce la reconversion de la raffinerie en une plateforme « zéro pétrole » pour l’horizon 2024-2026. Cette nouvelle plateforme devait initialement être composée d’une usine de « biocarburants », d’une usine de « bioplastiques » élaborés à partir de biomasse d’origine végétale ou animale et d’une usine de recyclage chimique des plastiques. L’usine de « bioplastiques » a été abandonnée en juin 2023 au profit d’une usine de recyclage mécanique des plastiques et d’une unité de production de biogaz.
La reconversion amorcée en 2020 supprime plusieurs centaines d’emplois. Quel a été le rôle des syndicats lors de cette reconversion industrielle, justifiée par l’impératif de transition énergétique par TotalEnergies ? Comment se positionnent ces organisations par rapport à la justification écologique de cette reconversion industrielle ? Une enquête menée par entretiens auprès de militants des différentes organisations syndicales de la raffinerie permet d’apporter un éclairage sur ces questions.
À lire aussi : À la CGT, une écologie née dans l’usine
Les modalités de la reconversion de la raffinerie de Grandpuits ont été décidées par la direction de TotalEnergies et, d’après plusieurs cadres interrogés, uniquement par Patrick Pouyanné, le PDG de l’entreprise. L’orientation des projets industriels et la question de l’emploi ne font pas l’objet de négociations sur lesquelles les syndicats, du site comme de l’entreprise, pourraient peser.
Plusieurs syndicats ont dénoncé l’absence de concertation sur la question de l’emploi, au vu des centaines de suppressions de postes entraînées par la reconversion, mais le sujet n’a pas été ouvert par la direction de l’entreprise. Le dialogue social lors du plan de sauvegarde de l’emploi (PSE) s’est concentré uniquement sur les mesures sociales d’accompagnement (MSA), c’est-à-dire les conditions de départ des salariés qui partent de l’usine et les conditions de reclassement de ceux qui continuent à travailler à l’usine. Si la focalisation des négociations sur les mesures d’accompagnement des salariés lors d’une restructuration d’entreprise est une situation courante (1), elle n’en est pas moins regrettée par les syndicats à l’échelle locale.
Les organisations syndicales représentatives de l’usine ont dû émettre un avis écrit sur le projet de reconversion de la raffinerie, mais cet avis est purement consultatif. Toutes les organisations syndicales ont émis un avis négatif sur le projet, ce qui n’a toutefois pas infléchi les orientations de celui-ci.
Le cas de la raffinerie de Grandpuits interroge ainsi les modalités et le rôle du dialogue social dans les politiques de transition énergétique. Le volet économique, et par extension le volet environnemental, de la consultation des représentants du comité social et économique (CSE) lors d’un PSE laisse uniquement la possibilité pour ces derniers d’émettre des « interpellations, sans véritable droit de suite ou possibilité de suspendre le projet tant que les alternatives ne sont pas pleinement examinées ».
Par ailleurs, dans ce type de restructurations, il y a une distance importante entre les décideurs du projet et les représentants de l’employeur lors des négociations collectives. Ces derniers se retrouvent « à devoir exécuter un plan dont ils n’ont pas la maîtrise stratégique », ce qui limite d’autant plus les possibilités de négocier le contenu et les raisons d’être des projets industriels.
La loi Climat et Résilience du 22 août 2021, qui n’était pas en vigueur lors de la restructuration, prévoit d’introduire les enjeux environnementaux dans le domaine de compétences du CSE, instance centrale du dialogue social à l’échelle de l’entreprise. Cette transformation législative pourrait laisser supposer un renforcement de la capacité des syndicats à participer à la définition des enjeux liés à la transition énergétique dans leur entreprise. Pour autant, la loi ne prévoit « aucune dimension environnementale » pour les consultations ponctuelles liées à des restructurations ou à des PSE.
Les organisations syndicales sont ainsi dépourvues de capacités à négocier la transition énergétique à l’échelle locale. Cette dynamique s’inscrit dans un contexte plus général de faiblesse structurelle des organisations syndicales pour infléchir les négociations collectives, qui profitent bien souvent aux intérêts patronaux. Les représentants syndicaux manifestent pourtant une volonté de participer aux décisions relatives à la stratégie de l’entreprise, notamment en matière de transition énergétique, ce qui invite à regarder comment les organisations syndicales se positionnent à ce sujet malgré leur faible pouvoir de négociation.
Une élue de la CFE-CGC TotalEnergies évoque la volonté de « challenger » l’entreprise sur sa stratégie de décarbonation et de l’inciter à mettre en place des projets de transition du type de celui de Grandpuits plus rapidement. Elle le fait dans le cadre des séances du comité social et économique central (CSEC), consacrées à la stratégie de l’entreprise, dans lesquelles le rôle des syndicats est seulement consultatif.
Dans ses communications, la CFE-CGC valorise les orientations technologiques prises par celle-ci, et incite même TotalEnergies à transformer plus rapidement sa structure productive dans ce sens, bien qu’elle critique les modalités salariales de mise en œuvre de la transition énergétique de Grandpuits. De ce fait, elle rend un avis négatif sur le projet de reconversion auprès du CSEC, ce qui ne peut toutefois pas être considéré comme une opposition au projet.
Cette volonté de s’impliquer dans les orientations industrielles de l’entreprise se manifeste au niveau de la CGT Grandpuits par l’élaboration du projet de reconversion alternatif dont le cahier des charges est d’être plus écologique que celui de TotalEnergies et sans suppression d’emplois. L’élaboration de ce projet de reconversion alternatif se fait dans le cadre d’une alliance entre la CGT et des ONG écologistes, dont Greenpeace et les Amis de la Terre.
Les militants de cette alliance critiquent l’aspect non écologique des technologies employées sur la nouvelle plateforme de Grandpuits : les biocarburants émettent plus de gaz à effet de serre (GES) que les combustibles fossiles du fait d’une augmentation massive de la déforestation, les plastiques recyclés nécessitent l’incorporation de pétrole et les bioplastiques font appel à la monoculture intensive de betteraves sucrières, néfaste pour l’environnement. La critique des choix opérés par TotalEnergies sert avant tout à délégitimer la communication « verte » de la multinationale autour de la reconversion de la raffinerie. Cette mobilisation n’a pas permis d’infléchir les orientations productives du projet de reconversion.
Les positionnements de la CFDT TotalEnergies relatifs à la transition énergétique de Grandpuits sont assez peu nombreux. La majorité des tracts et des interventions médiatiques de la CFDT à propos de la reconversion de la raffinerie n’évoquent pas l’orientation industrielle du projet et traitent surtout des suppressions d’emplois, de l’absence de dialogue social sur l’emploi, la difficulté des reconversions professionnelles à venir…
Il arrive toutefois que, lors du conflit social de 2021, la CFDT TotalEnergies se soit exprimée sur les enjeux écologiques. Lorsque cela se produit, l’orientation productive de la reconversion n’est pas remise en cause, mais est considérée au contraire comme allant « dans le bon sens ». Une certaine prudence quant aux engagements écologiques de l’entreprise est toutefois formulée par l’organisation syndicale, comme en témoigne cette déclaration faite lors d’une séance du CSEC :
« Concernant l’aspect environnemental, au-delà de l’affichage zéro pétrole ainsi que la neutralité carbone d’ici 2050, la direction doit être totalement transparente sur le projet de (reconversion) et être cohérente avec cet objectif global. »
Les positionnements syndicaux sur l’orientation industrielle de la transition énergétique sont pluriels et variables selon l’organisation considérée : ils vont de l’adhésion à la critique, en passant par une certaine ambivalence.
Au-delà de ces divergences, cette enquête montre que les salariés et les syndicats sont pour partie fortement intéressés par les enjeux de la sortie des énergies fossiles et souhaitent prendre part aux décisions industrielles qui y sont relatives. Le cadre institutionnel du dialogue social ne leur permet pourtant pas de peser sur ces décisions, ce qui questionne le caractère démocratique de la transition énergétique.
(1) É. Béthoux, A. Jobert, A. Surubaru, « Construire des stratégies syndicales sur l’emploi dans l’entreprise : entre négociations et mobilisations collectives », dans Cécile Guillaume (dir.) La CFDT : sociologie d’une conversion réformiste, Presses universitaires de Rennes, 2014.
Cet article fait partie du dossier « Transition énergétique : le grand retour des politiques industrielles » réalisé par Dauphine Éclairages, le média scientifique en ligne de l’Université Paris Dauphine – PSL.
Nils Hammerli a reçu des financements de l'ADEME.