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15.10.2026 à 16:56

Mouvement lycéen : au-delà des revendications matérielles et de Parcoursup, un appel à rompre avec le « monde d’hier »

Romain Huët, Maitre de conférences en sciences de la communication, Chercheur au PREFICS (Plurilinguismes, Représentations, Expressions Francophones, Information, Communication, Sociolinguistique), Université Rennes 2

Au-delà d’un manque de moyens, les lycéens dénoncent la pression d’un système toujours plus compétitif. Ce désir de « renverser la table » révèle l’urgence de repenser le dialogue démocratique.
Texte intégral (1826 mots)

Le mouvement lycéen frappe par son ampleur, touchant des établissements jusqu’ici peu mobilisés. Au-delà d’un manque de moyens dans l’éducation, les manifestants dénoncent la pression d’un système toujours plus compétitif. Ce désir de « renverser la table » révèle l’urgence de repenser le dialogue démocratique, souligne le sociologue et ethnographe Romain Huët. Entretien.


The Conversation : Le mouvement lycéen amorcé fin septembre 2026 a été qualifié d’inédit par nombre d’observateurs. Qu’est-ce qui le distingue de précédentes mobilisations de la jeunesse ?

Romain Huët : Le premier point à signaler, c’est le caractère assez massif du mouvement. Des établissements qui, jusqu’à présent, n’avaient jamais fait l’objet de perturbations sont touchés. On a ainsi vu des universités ou des écoles privées où les conditions matérielles sont tout à fait satisfaisantes se mobiliser par solidarité.

Cela montre que l’enjeu va au-delà d’exigences matérielles (rénovation de bâtiments, recrutements…), aussi importantes soient-elles. On est face à une jeunesse qui témoigne d’une « saturation psychique », parce que constamment mise sous pression, notamment à travers les plateformes d’inscription et de sélection dans le supérieur, de Parcoursup à Mon Master.

À étapes régulières, au fil des procédures d’orientation, on oblige les jeunes à définir une sorte de projet d’avenir professionnel, exercice dans lequel il faudrait exceller pour pouvoir effectivement concrétiser le vague but qu’on peut avoir à l’âge de 14 ans. C’est assez curieux de leur demander de se déterminer aussi précisément dans un monde qui est profondément incertain.


À lire aussi : Choix d’études, orientation professionnelle : « Donnons aux jeunes le droit de se tromper »


À cette tension difficile à gérer s’ajoute la précarité que la période du Covid a contribué à mettre en lumière – rappelons-nous des longues files d’attente d’étudiants devant les épiceries solidaires.

Enfin, ce qui me paraît assez clair, c’est qu’il y a une contestation très forte contre le « monde d’hier », comme un appel à l’arrêt du système tel qu’il fonctionne et qui ne suscite plus beaucoup de désir chez les jeunes, entre crise écologique et guerres à l’horizon.

Il n’y a pas juste une liste de demandes qu’il suffirait d’établir et de présenter au pouvoir. Je crois qu’il faut peut-être oser le mot : il y a une intention un peu « révolutionnaire » dans ce qui est en train de se passer. Il y a cette intention de rejouer Mai-68, de rejouer les gilets jaunes, de renverser la table. Ça ne veut pas dire qu’il y a derrière cette idée un projet politique très clairement défini, mais ça veut dire, en tout cas, qu’il y a un appel évident à la rupture.

La spécificité de ce mouvement a-t-elle été entendue ? Que dire du traitement politique et des réactions médiatiques à la mobilisation ?

R. H. : À chaque mouvement, il y a toujours la même façon de calquer des interprétations toutes faites pour ne surtout pas observer ce qui est en train de se passer. Supposer d’emblée que les jeunes seraient manipulés, ce n’est ni plus ni moins qu’un âgisme. C’est dire qu’ils ne seraient pas capables de penser par eux-mêmes. Or qui, mieux que les jeunes, peut savoir les conditions d’existence scolaire ? Que des forces politiques tentent de coïncider avec leurs aspirations, c’est parfaitement normal. Mais pourquoi donner à La France insoumise (LFI) tant de pouvoir d’instrumentalisation, alors que c’est la fonction même des partis que d’essayer d’être au plus près de la société ?

Rapidement, on va aussi avoir un discours qui dénonce la violence supposée des manifestants, en l’opposant, par symétrie, aux violences policières qui n’ont pas la même intensité, et ne produisent pas les mêmes dégâts. Là aussi, on reste à côté du phénomène en occultant la première question, qui est de comprendre ce qu’elles traduisent comme empêchements ou comme aspirations politiques, même désordonnées.

Cela ne veut pas dire que le débat de la violence n’est pas intéressant. Mais il me paraît secondaire par rapport à l’interpellation très directe de notre société par les lycéens et les étudiants.

« La mobilisation lycéenne, entre reprise des cours et blocages » (France 24, 7 octobre 2026).

Pour Hannah Arendt, la communication sociale, c’est une pluralité d’êtres qui se rassemblent et qui font valoir leurs perspectives sur le monde. Dans cet esprit, se priver de la perspective du lycéen qui raconte ce qu’il vit, c’est se priver de la compréhension d’une partie du monde et de notre intelligence collective. Il ne s’agit pas de dire que chaque mouvement social doit être considéré avec un a priori positif, mais d’oser se demander ce qu’il révèle sur l’état de notre société, sur l’humeur de l’époque, sur ses aspirations.

En manifestant, s’agit-il pour les lycéens de prendre une parole qu’on ne leur donne pas ?

R. H. : Les adultes auraient une expérience du monde qui leur permettrait de décider par avance et pour tous des horizons de liberté envisageable. Il y a là un rapport de complète domination : à partir du moment où l’autre ne s’exprime pas dans les catégories que j’attends de lui, je le fais taire par un « tu dois », je lui impose mes voies d’émancipation. Sur ces questions d’âgisme et d’infantisme, on peut lire les travaux du philosophe Sébastien Charbonnier.

À la suite des manifestations le gouvernement a annoncé des « temps de discussion à l’école » et ouvert une plateforme en ligne. Est-ce un geste vers plus de démocratie scolaire ?

R. H. : Le manque de communication avec le pouvoir ne date pas d’aujourd’hui. Je vois très clairement une filiation directe avec le mouvement des gilets jaunes, même si ça ne concerne pas les mêmes personnes, etc. Dans les deux cas, on se trouve face à une série de revendications lucides, de plaintes légitimes. Collectivement, on reconnaît que quelque chose ne va pas. Mais on se heurte à des structures de pouvoir qui inhibent tout cela ou n’y répondent pas. On ouvre un espace de parole, comme s’il y avait un but thérapeutique et qu’on irait mieux une fois qu’on aurait raconté sa doléance. Dans la vie démocratique, il ne suffit pas de parler ou d’être écouté. Il faut encore que la parole produise des conséquences.

On voit bien que dans la résolution d’un mouvement social, c’est toujours à peu près la même chose : on se cherche des interlocuteurs, on cherche à isoler des plaintes auxquelles on pourra effectivement répondre avec les moyens qu’on a. Or, là, même donner une enveloppe budgétaire pour l’éducation, ce qui ne serait déjà pas si mal, ne sera pas suffisant.

Vous avez noté chez les jeunes une joie d’aller manifester qui « accuse la pauvreté de ces journées qui se répètent ». Que vouliez-vous dire par là ?

R. H. : C’est à relier avec cette idée d’attente d’une densité existentielle. Ce plaisir de l’interruption de la vie ordinaire, il montre que ce quotidien, très probablement, ne présente pas tellement de fulgurances et pourrait se passer tout à fait autrement, de manière plus bienveillante, plus collective. Il s’agit justement de voir comment l’école contribue à la formation de subjectivités démocratiques, c’est-à-dire ouvertes à la discussion, dans lesquelles il y a aussi une forme de bienveillance mutuelle, de soins. D’ailleurs, l’école ne soigne pas très bien, il suffit de penser au faible nombre de personnels psychologues ou infirmiers dans les écoles. Et les lycéens pointent ce sous-encadrement.

La question que j’essaie de poser, c’est celle du commencement : comment permet-on à une génération de commencer quelque chose de nouveau ? Bien sûr, on hérite d’un passé, on s’inscrit dans une histoire. Mais il s’agit d’accepter que quelque chose vienne interpeller très frontalement la façon dont une société a pris pour habitude de se constituer, d’imaginer son cadre scolaire, de fonctionner tout simplement. Il s’agit d’accepter la puissance d’altération d’un mouvement dont la société ne sortira pas indemne.

Historiquement, au cours de ce mouvement, quelque chose d’irréversible est en train de se passer, et il faut affronter la situation sociale beaucoup plus directement qu’en attendant simplement que ça passe.

Notre société, en fait, ne pourra plus se rapporter à la jeunesse comme elle avait l’habitude de le faire. Peut-être que tout le monde le savait, mais on n’en faisait pas tellement débat. On est obligé de se pencher sur les aspirations et puis sur les conditions concrètes de ce que c’est qu’être lycéen en 2026.


Propos recueillis par Aurélie Djavadi.

The Conversation

Romain Huët ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.10.2026 à 16:55

Lecture : où sont les hommes ?

Claude Poissenot, Enseignant-chercheur à l'IUT Nancy-Charlemagne et au Centre de REcherches sur les Médiations (CREM), Université de Lorraine

C’est un fait : les hommes lisent bien moins que les femmes. Comment expliquer ce désinvestissement ? Et pourquoi faut-il y remédier ?
Texte intégral (2290 mots)

L’ESSENTIEL

  • Dans les discours de déploration sur la lecture, les jeunes font figure de cibles privilégiées.

  • Pourtant, il est une autre catégorie qui se distingue par des pratiques de lecture en berne : les hommes.

  • Comment expliquer ce désinvestissement ? Et pourquoi les femmes s’intéressent-elles bien davantage à la lecture ?


Un rapport de l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche, publié en octobre 2025, fait le point sur les études montrant la faiblesse des performances des garçons en lecture par rapport aux filles.

Et l’enquête PISA récemment publiée confirme la faiblesse du niveau de compréhension de l’écrit des garçons de 15 ans par rapport aux filles de même âge. Notons que ce résultat vaut pour les 38 pays de l’OCDE. Et quand on observe les pratiques de lecture de loisirs des jeunes Français dans l’enquête du Centre national du livre (CNL) de 2026, on constate une baisse entre 7 ans et 19 ans, mais qui touche encore plus les garçons que les filles.

Cette situation se prolonge après le temps de la jeunesse. Si, bien sûr, il existe des hommes lecteurs, dans l’enquête CNL de 2025 sur les 15 ans et plus, ceux-ci se définissent moins que les femmes comme lisant beaucoup, ils ont moins souvent lu au moins un genre de livre, disent nettement moins lire tous les jours et déclarent un nombre de livres lus moins élevé.

Cet écart n’est pas nouveau puisqu’il avait déjà été repéré par l’enquête Pratiques culturelles des Français de 1988. Mais il s’est approfondi depuis : entre 1988 et 2018, la part de lecteurs parmi les hommes a baissé de 27 % (71 % en 1988 contre 52 % en 2018) et celle des lecteurs intensifs (20 livres et plus par an) de 50 % alors que les évolutions sont respectivement de – 8 % et – 21 % chez les femmes. De leur côté, les données du CNL établissent la persistance voire l’accroissement de cet écart entre 2018 et 2025.

Qu’est-ce qui alimente l’attrait de la lecture pour les femmes ?

Est-ce la socialisation de genre qui pousse les femmes à se construire grâce à la lecture ? Les sociologues Gérard Mauger et Claude F. Poliak reprennent le découpage proposé par le sociologue Émile Durkheim entre « monde des choses matérielles » et « monde humain ». Le premier est socialement assigné aux hommes tandis que le second l’est aux femmes. Et il est vrai que, même si l’on note certaines évolutions, dans le monde professionnel, on trouve davantage de femmes dans les métiers du care et davantage d’hommes dans ceux de la production (industrie, construction, etc.).

Au sein du foyer, la même répartition s’observe toujours aujourd’hui avec les hommes davantage consacrés à l’entretien de la maison, de la voiture ou du jardin et les femmes assignées à la prise en charge matérielle et éducative des enfants ou au soin des parents âgés. Cette structuration du monde façonne celle de la lecture, selon les deux sociologues.

Les femmes, plus socialisées à se préoccuper des autres, acquièrent tôt des compétences et des expériences dans la prise en charge des relations humaines. Les romans (qu’elles lisent nettement plus que les hommes dès l’adolescence : 55 % contre 39 % chez les 7-19 ans) y contribuent, les confrontant à des situations, des émotions, des relations et des enjeux qu’elles peuvent rencontrer au quotidien. En quelque sorte, elles auraient de l’intérêt pour la lecture, car elles y auraient intérêt.

Cette interprétation est intéressante, mais n’est pas exclusive d’une autre. La féminisation de la lecture peut aussi être vue comme le produit de la revendication d’un ordre social renouvelé. Les femmes ont porté l’émergence de la deuxième modernité c’est-à-dire le passage d’une société d’individus abstraits à une société d’individus concrets et autonomes. Des individus qui ne veulent pas être réduits à des statuts. Par exemple, dans la famille se nouent des liens personnels, et cela se voit dans la préparation des repas où celle ou celui qui s’en charge prend en compte (au moins en partie) les goûts (et dégoûts) de chacun.

Les vagues féministes ont exprimé et revendiqué cette aspiration. Plutôt que d’être réduites au statut d’épouses et/ou de mères, elles ont revendiqué (et obtenu) d’être définies comme des personnes avec leurs propres avis, envies, sensibilités, activités, relations, etc. Même si de nombreux combats de fond restent à mener – entre autres sur les inégalités économiques, la lutte contre les violences sexistes et sexuelles – la lecture, comme l’écriture d’ailleurs, était et reste une alliée des femmes, autant dans l’affirmation de leur autonomie que dans la diffusion de leurs combats.

D’abord, elle forme une compétence nécessaire à la réussite scolaire et donc à l’accès au marché du travail. Les filles en prennent tôt conscience : à partir de 1965, elles obtiennent systématiquement de meilleurs résultats que les garçons. Elles ont sans doute été sensibilisées par les femmes de leur entourage (et leurs mères en particulier, dont on sait qu’elles jouent un rôle plus important dans l’éducation et la transmission de la lecture que les pères).

La lecture apparaît ensuite comme un point d’appui dans ce mouvement d’émancipation. Elle leur permet de fabriquer et de maintenir un monde qui leur est propre y compris imaginaire. La lecture constitue aussi une échappatoire à la vie ordinaire.

Family Group Reading, Mary Cassatt, 1901. Philadelphia Museum of Art

Lire, c’est aussi prendre du temps pour soi, et pour les femmes cela prend un sens particulier, car ce temps se situe en dehors des rôles de mère, d’épouse ou de travailleuse. Par ailleurs, les livres peuvent être synonymes d’émancipation et de sororité : la lecture est aussi un support de socialisation féminine. C’est bien sûr le cas des clubs de lecture, mais aussi des échanges entre amies ou entre mères et filles.

Enfin, le contenu même des livres peut porter des figures identificatoires attachées à leur liberté. Par exemple, le succès de la série Millénium (2005-2007) repose très probablement sur ce personnage féminin de Lisbeth Salander et sa capacité à répliquer aux situations de domination masculine.

Pourquoi les hommes lisent-ils moins ?

Pour les hommes, la pratique de la lecture semble a priori moins nécessaire pour faire face aux situations auxquelles ils sont aux prises dans le cadre professionnel.

L’orientation des élèves révèle très clairement ce partage genré des univers d’investissement. Pour le bac 2025, 59 % des garçons ont choisi la spécialité Mathématiques et 39 % la Physique-Chimie, et cette tendance s’est accentuée depuis 2021. Près de 30 % des garçons ont opté pour la combinaison Mathématiques, Physique-Chimie contre 15 % des filles. La lecture de livres n’apparaît donc pas comme au cœur des enjeux des hommes en formation. Et le domaine scientifique est socialement valorisé, dévaluant mécaniquement la pratique de la lecture.

Par ailleurs, l’identité masculine, telle qu’elle est classiquement définie dans le cadre d’une société patriarcale, accorde peu de place à la dimension relationnelle de l’existence et à la réflexivité sur le sujet. Les livres et leur capacité à fournir des expériences sur les rapports humains occupent dès lors une place moins importante. Pas étonnant alors que les hommes soient trois fois plus nombreux que les femmes à ne pas aimer du tout ou ne pas trop aimer lire (24 % contre 8 %) selon l’enquête CNL 2025.

Enfin, comme l’avait justement repéré la sociologue Sylvie Octobre, les femmes sont largement surreprésentées parmi le personnel en charge de la médiation du livre : enseignants du primaire puis de français, professeurs-documentalistes, bibliothécaires, libraires sont très majoritairement des femmes. Et c’est bien compréhensible, car elles trouvent probablement dans ces activités un prolongement d’un goût personnel – même si ce goût est socialement construit, comme nous l’avons vu plus haut.

Mais, en contrepartie, cela ne fait que conforter les garçons (futurs hommes) dans l’idée que la lecture relève davantage de la féminité que de la masculinité.

Être ensemble par la lecture

Parce que les livres nous donnent accès à des points de vue différents, ils augmentent notre capacité d’empathie. La fiction nous ouvre à l’altérité et donc aux relations humaines. On peut découvrir comment celle/celui qui n’est pas moi perçoit le monde ou le subit. La lectrice ou le lecteur devient un peu autre, et c’est ce qui lui permet de ne pas s’enfermer dans une identité aveugle à l’altérité. Elle est une fenêtre vers un universalisme concret.

En outre, par l’accès qu’elle fournit à un autre monde sensible, la lecture est indissociable de la réflexivité. On peut, grâce à elle, interroger sa manière d’être au monde et avec les autres. Cela fournit un temps de recul propice à l’apaisement et à la communication. Et la sociologie du couple a montré que les femmes, dans le cadre du couple hétérosexuel, aspirent à des relations conjugales nourries de ces échanges.

Enfin, la lecture des hommes constitue un enjeu collectif parce qu’elle permet de bâtir une « République des lecteurs » à la fois attentive aux autres, sensible à l’information vérifiée et à même de forger un récit commun.

Un monde de lecteurs autant que de lectrices serait donc sans doute profitable à toutes et à tous, à chacune et à chacun.

The Conversation

Claude Poissenot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.10.2026 à 16:55

Pour mieux taxer les plus riches, il est nécessaire de mieux définir le revenu

Guillaume Allègre, Économiste au département des études de l'OFCE, Sciences Po

Xavier Timbeau, Économiste à l'Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE), Sciences Po

Les débats sur l’imposition des plus riches passent peut-être à côté de l’essentiel : la définition des contours du revenu. Avec une question aussi délicate qu’essentielle : comment et quand taxer les plus-values ?
Texte intégral (2150 mots)

L’ESSENTIEL

  • Tous les revenus devraient être imposés de la même façon. Derrière l’évidence se cache un problème épineux : la définition de ce qu’est un revenu.

  • Un revenu tend à être oublié, par le débat public et par le système fiscal qui les exonère ou les efface : les plus-values.

  • Des solutions existent qui, en tenant compte des vrais revenus, contribuerait à la fois à la neutralité fiscale et à accélérer la sortie de l’héritocratie qui s’est mise en place à bas bruit.


« À revenu égal, impôt égal » : personne ne conteste le principe, mais encore faut-il pour l’appliquer se mettre d’accord sur une définition du revenu. Un salarié paie l’impôt sur chaque euro qu’il gagne. Le donateur et l’héritier d’un portefeuille dont la valeur a triplé peuvent n’en payer aucun. Définir ce qu’est un revenu et à qui l’affecter est donc essentiel.

Selon la définition classique des économistes (Haig, Simons, Hicks), le revenu d’une année est ce que l’on peut dépenser sans être moins riche à la fin de l’année qu’au début. Autrement dit, si votre patrimoine a pris de la valeur, ce gain fait partie de votre revenu, même si vous n’avez rien vendu. Il comprend donc, en plus des revenus du travail, du patrimoine et des transferts, l’enrichissement dû à la hausse de la valeur du patrimoine (hors inflation), même si aucune vente n’a eu lieu.

Plus-values latentes

Cette définition est séduisante, mais difficile à retenir en matière fiscale : elle supposerait d’évaluer chaque année des actifs qui ne s’échangent pas, et d’imposer des gains qui n’ont pas été encaissés. C’est pour cela que les plus-values latentes ne sont pas considérées, avec raison, comme un revenu par le Code fiscal. En revanche, imposer les plus-values lors de la vente permet de payer l’impôt avec les liquidités qui en découlent et de connaître le gain de façon certaine.

Pour autant, le système fiscal actuel n’impose pas non plus correctement toutes les plus-values réalisées. C’est le cas pour l’immobilier, et tout particulièrement pour les résidences principales, totalement exonérées. Si vous vendez pour acheter, il n’y a pas de liquidité et pas vraiment de gain certain, puisque vous échangez des mètres carrés contre d’autres mètres carrés, et taxer les plus-values à ce moment pourrait réduire la mobilité… mais l’exonération vaut même lorsqu’il n’y a pas de rachat immobilier. Les résidences secondaires et les logements destinés à la location bénéficient quant à eux d’abattements pour durée de détention : exonération totale après vingt-deux ans, trente ans pour les prélèvements sociaux (au taux global de 17,2 %).

Un mécanisme d’effacement fiscal

Il y a aussi une exonération lors des transmissions à titre gratuit (donations et successions). Celles-ci sont soumises aux droits de mutation à titre gratuit, mais les plus-values sont alors effacées pour éviter une « double imposition ». Lorsque les héritiers revendent, la plus-value est calculée à partir du prix (déclaratif) utilisé lors de la transmission, et non du prix initial d’acquisition par le donateur. Si un actif est acheté 300 000 euros en l’an 2000, transmis à une valeur de 1 million d’euros en 2025 et revendu 1 million d’euros en 2026, du point de vue fiscal, il n’y a pas de revenus. Les 700 000 euros de plus-values ne seront jamais taxés au titre de l’impôt sur le revenu.

Ce mécanisme fiscal d’effacement peut s’expliquer du point de vue des héritiers : il est équivalent d’hériter d’un million avec la moitié en plus-value ou d’hériter d’un million sans plus-value. De ce point de vue, il faudrait imposer la valeur de l’actif transmis et non la plus-value. Cet argument aurait sa cohérence si le système fiscal français imposait bien les actifs transmis, mais, en pratique, les droits de succession ne pèsent en moyenne que 5 % de la valeur des actifs transmis, 3 % en ligne directe. Souvent, cela conduit à une double non-imposition (la plus-value n’est pas imposée, et la transmission non plus : en ligne directe, 85 % des successions sont exonérées).

De plus, ce système n’est pas neutre du point de vue des incitations des parents, qui ont intérêt à capitaliser des profits dans des sociétés, holdings familiales ou ETF (Exchange Traded Fund, en français fonds indiciel coté) en capitalisation, plutôt qu’à se verser des salaires, des loyers ou à percevoir des dividendes. Si l’objectif est la neutralité fiscale, alors le système doit tenir compte des possibilités de contournement fiscal des parents.

Pour illustrer la double non-imposition, prenons un couple avec deux enfants ayant des actifs financiers (en capitalisation) qui valent aujourd’hui 1 million d’euros, achetés il y a vingt-cinq ans pour 300 000 euros (constants). Si les parents sont bien organisés, ils ont divisé ce patrimoine en un portefeuille d’actions (400 000 euros) et une assurance-vie (600 000 euros). À leur décès, leurs deux enfants reçoivent en franchise de droits le portefeuille grâce aux abattements (100 000 euros par parent et par enfant) et l’assurance-vie hors succession (152 500 euros par bénéficiaire et par assuré).

S’ils revendent ensuite ces actifs pour 1 million d’euros, il n’y a pas de plus-value. Les 700 000 euros de plus-values réelles n’auront ainsi jamais été imposés, ni à l’impôt sur le revenu ni à celui sur les successions. À une exception près. Depuis 2010, les prélèvements sociaux (17,2 %) sont dus au décès sur les gains en capitaux des assurances-vie (en capitalisation), au nom de la neutralité fiscale entre les contrats en capitalisation et les contrats versant des revenus.

Le problème dépasse donc largement celui, médiatisé, des holdings et concerne toutes les stratégies limitant le versement d’intérêts et de dividendes.

Démembrer pour optimiser

À l’assurance-vie et aux abattements s’ajoutent la possibilité de démembrement, qui dissocie la nue-propriété et l’usufruit, et le pacte Dutreil, qui exonère à 75 % la transmission des biens professionnels familiaux. Transmettre la seule nue-propriété permet de garder le contrôle et l’usage des actifs avec une forte décote (si le donateur a entre 61 et 70 ans, la nue-propriété vaut 60 % de la valeur du bien).

Liliane Bettencourt a ainsi transféré la nue-propriété de ses actions L’Oréal à ses héritiers en 1992, à 69 ans, vingt-cinq ans avant son décès. Entre 1992 et 2017, l’action L’Oréal est passée de 11 à 185 euros. Le flux successoral mesuré en 1992 est ainsi bien plus faible que s’il avait eu lieu en 2017, alors même que Liliane Bettencourt a gardé entre-temps le contrôle de sa fortune.

L’effacement de plus-value crée ainsi un trou béant en matière d’assiette fiscale en l’absence de droits de succession conséquents. Pour des raisons de neutralité fiscale (« À revenu égal, impôt égal »), il est souhaitable que ces revenus soient imposés au même titre que les revenus du travail et les autres revenus du capital.

C’est pourquoi nous proposons d’imposer les plus-values réelles (tenant compte de l’inflation), y compris sur la résidence principale, lors des mutations (vente, donation, succession) et d’évènements rendant la plus-value « certaine » (sortie du territoire, mise en collatéral lors d’un prêt lombard). Ce mécanisme a deux objectifs :

  1. taxer in fine l’ensemble des plus-values ;

  2. ne pas reporter le paiement de l’imposition indéfiniment ou trop longtemps afin de garantir des recettes. Prendre pour assiette un revenu plutôt que la valeur de transmission permet de reporter plutôt que d’exonérer l’impôt pour certains biens : la maison à usage familial, l’entreprise « familiale » et le rachat d’une résidence principale (en proportion des sommes réinvesties).

Être riche de mètres carrés

Tant que la maison de famille reste dans la famille, comme résidence principale ou secondaire, on estime qu’il n’y a pas de plus-value certaine. Si son intention est de conserver l’usage de la maison, la famille n’est riche que de mètres carrés ; elle n’est pas rendue plus riche par la hausse des prix de l’immobilier. Mais si ce logement est loué, vendu ou sert de garantie à un emprunt, il est « marchandisé », et la plus-value (compte tenu de l’inflation et des améliorations apportées au bien) apparaît certaine. L’impôt serait dû à ce moment, ce qui évite le report infini.

Arte, 2026.

Pour les entreprises, il est plus difficile de définir l’usage familial, non marchand. L’idée est de reporter l’impôt lors de la transmission familiale d’une « petite » entreprise, un salon de coiffure, par exemple, mais pas sur celle de L’Oréal : par exemple, avec un seuil de 20 millions d’euros (en chiffre d’affaires ou valeur nette) ou en créant au-delà une dette fiscale sur laquelle les héritiers paieraient des intérêts (ce qui les obligerait à sortir des liquidités de l’entreprise).

Sans report, les héritiers devraient vendre pour payer l’impôt : c’est admis par le Conseil constitutionnel lors des mutations, comme l’illustre le taux marginal de 45 %. C’est également conforme à la neutralité fiscale : si le fondateur vend ses actions et lègue du cash, il paie un impôt sur les plus-values. En fait, c’est le système actuel qui incite à léguer les entreprises à ses enfants, plutôt qu’à vendre et à transmettre des liquidités ou un portefeuille diversifié.

Une sortie de l’héritocratie ?

Cette glorification du « capitalisme d’héritiers », pour reprendre le titre d’un ouvrage de Thomas Philippon, est à la fois inéquitable et inefficace. L’héritocratie promeut la reproduction sociale plutôt que la direction par les plus compétents. Le système actuel impose très peu les successions et les plus-values, mais incite fortement, par des taux marginaux élevés qui ne s’appliquent que rarement, à la transmission intrafamiliale et à la rétention des actifs jusqu’au décès. Le système fiscal actuel cumule une faible imposition effective du patrimoine accumulé et une forte incitation à la rétention et à la reproduction, tout en frappant fort ceux qui sont contraints de bouger ou de vendre des actifs pour un besoin ponctuel.

La modernisation de l’imposition s’est appuyée au XXᵉ siècle sur l’imposition des revenus plutôt que sur celle des signes extérieurs de richesse (les portes et fenêtres). L’assiette « revenu » est plus proche du concept de capacité contributive. Il correspond à un flux et donc, la plupart du temps, à de la liquidité. Il est important, aujourd’hui, à la fois du point de vue de l’équité et des recettes fiscales, de taxer l’ensemble des revenus, y compris ceux dont l’illiquidité est temporairement ou indéfiniment organisée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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15.10.2026 à 16:54

« Notre salut » : quand le management et la gestion s’invitent à Vichy

Pierre Lescoat, Professeur Assistant, Neoma Business School

En 1940, Henri Marre mit en pratique sa vision de la gestion exposée dans son essai « Notre salut », celle d’un monde rationalisé fondé sur l’autorité.
Texte intégral (1819 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le deuxième film d’Emmanuel Marre décrit l’ascension d’un ingénieur ambitieux, son propre arrière-grand-père Henri, au sein du régime de Vichy.

  • En 1940, Henri Marre met en pratique sa vision de la gestion, exposée dans son livre Notre salut, publié la même année, celle d’un monde rationalisé fondé sur l’autorité.

  • Plongée dans les techniques de management de la France des années 1940 et des théories en sciences de gestion qui inspirèrent Henri Marre.


Spoiler alerte : il faut voir le film avant de lire cet article.

Sorti le 3 octobre 2026, Notre salut décrit l’ascension de l’ambitieux Henri Marre (joué par l’acteur Swann Arlaud), ingénieur endetté et aïeul du cinéaste. L’antihéros se rend à Vichy pour trouver un emploi au sein du gouvernement pétainiste tout juste constitué. Une ambition qui le conduit à diriger la section limousine du Commissariat à la lutte contre le chômage et à orchestrer le pire.

Dans son essai Notre salut, toujours disponible à la Bibliothèque nationale de France, Henri Marre propose d’appliquer les concepts et les outils du management – ce qui s’apparente davantage à du contrôle de gestion – au régime de Vichy. Concrètement, comme il l’écrit dans son livre, il souhaite renforcer l’« esprit d’initiative » par la « décentralisation », mettre en place des « tableaux de bord » afin de « restaurer les principes d’autorité et de liberté » en France.

Un ouvrage qui relève plus du pamphlet que du manuel de gestion. Impossible de savoir sur quels textes ou quelles données empiriques Henri Marre se base. C’est donc ce livre, tiré à 400 exemplaires en 1940, qui donne son titre au film.

Management et régime autoritaire

La recherche d’un lien entre « management » et régime autoritaire, voire nazi, n’est pas nouvelle.

C’est ce que Johann Chapoutot cherchait à démontrer dans Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui (2020). Selon l’historien, il existait une systématisation d’un management par objectifs au sein de l’administration nazie dont l’évolution serait le management contemporain.

Une thèse remise en cause par des historiens spécialistes de sciences de gestion. Le chercheur Aurélien Rouquet rappelle notamment que le management par objectifs est appliqué au sein des organisations bien avant que l’administration nazie s’en empare. Un débat qui n’est pas prêt de se terminer. Revenons au film.

Techniques comptables politiques

Pour comprendre les références de Notre salut aux techniques de management de la France des années 1940, plongeons-nous dans la genèse des sciences de gestion avec l’article « Accounting and the Construction of the Governable Person » (1987) de Peter Miller et Ted O’Leary. Ces deux auteurs rappellent l’importance de textes fondateurs du début du XXᵉ siècle tels que :

Ces ouvrages décrivent des techniques novatrices pour l’époque. On y trouve par exemple la comptabilité en coûts standards. Elle consiste à fixer un coût d’achat de matière première à l’avance et à le comparer au coût initialement négocié, ce afin d’évaluer le… négociateur.

Le point commun de tous ces outils ? Analyser et comparer les individus par rapport à une norme, dans le but d’évaluer l’efficience ou l’efficacité de chacun. Pour Peter Miller et Ted O’Leary, ces textes ne se bornent pas à donner une description technique précise ; ils participent d’un discours politique autour de l’efficience de la nation qui se diffuse spécifiquement au Royaume-Uni et aux États-Unis.

Compter pour fermer les yeux

Cette rationalisation par la norme est scrutée de près par la caméra d’Emmanuel Marre.

Une scène glaçante oppose Henri Marre avec l’un de ses employés, sommé de justifier une dépense jugée « anormale ». Chargé de surveiller sur place les trains qui emportent les déportés dans des conditions indignes vers ce qu’on devine être les camps d’extermination du régime nazi, il a décidé de leur acheter de la paille et des pots de chambre. La récompense à cette initiative : Henri Marre lui inflige un blâme.

La quantification comptable, parce qu’elle simplifie forcément le réel, fournit à Henri Marre un discours « rationnel » pour justifier la collaboration. C’est oublier une des fonctions principales des systèmes comptables : celle de rendre compte à soi, aux autres et à la société.

L’évaluation agit sur les corps

Un des intérêts de la fiction audiovisuelle : donner à voir ce qui est difficile à capturer par une recherche empirique.

Le héros du film assis sur une chaise devant des baraquements
Comptabiliser des travailleurs devant des baraquements en pleine campagne limousine, dans les années 1940, en France n’est pas qu’affaire de chiffres. Condorfilms

C’est ainsi qu’une autre séquence montre la visite médicale de chômeurs qui devront aller travailler dans des camps de travail forcé. Henri Marre supervise ce contrôle ; il veut lui-même évaluer leurs « compétences » avec les outils de gestion qu’il teste. Chaque travailleur se voit attribuer une note de A à E en fonction de ses qualités. Un management qui agit sur les corps.

Cette scène expose la façon dont le savoir, la notation et le pouvoir s’articulent pour rendre la gestion des chômeurs plus « efficiente » avec une meilleure répartition dans les camps de travail. Elle peut faire penser à ce que le philosophe Michel Foucault met en lumière sur la relation entre savoir, pouvoir et enfermement dans Surveiller et punir (1975).

Un film qui décrit notre présent ?

Comme toute organisation, les nazis et le gouvernement de Vichy ont dû s’organiser et mettre en place des techniques de gestion, fussent-elles au service de l’horreur.

Si le film trouble, c’est peut-être que le pouvoir politique, libéral ou autoritaire, n’a jamais cessé d’agir – à distance – sur la vie économique de ses citoyens et que les outils de gestion en sont encore le relais. Une quête de l’efficience encore présente dans le monde de l’entreprise et politique.

Lorsqu’un film avec un tel succès public et critique décrit de manière aussi précise le « management », il apparaît dommage de ne pas lui accorder ne serait-ce qu’un peu d’attention.

The Conversation

Pierre Lescoat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.10.2026 à 16:54

Protestations lycéennes, gilets jaunes, ces mouvements qui défient l’ordre politique

Magali Della Sudda, Politiste et socio-historienne, Sciences Po Bordeaux

Laurent Bonelli, professeur de science politique, Université Paris Nanterre

Le mouvement lycéen et celui des gilets jaunes s’auto-organisent et ont de nouveaux modes d’action. Les autorités les perçoivent comme une menace à domestiquer.
Texte intégral (2294 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le mouvement lycéen et celui des gilets jaunes se caractérisent par des actions directes (blocages, occupations des ronds-points) et une organisation horizontale.

  • Ces mouvements peuvent être qualifiés de « féraux » au sens de non domestiqués – la féralité faisant référence aux plantes et aux animaux domestiques retournés à l’état sauvage.

  • Les autorités les considèrent comme une menace à contenir, à travers une répression policière, mais aussi par l'usage de plateformes « participatives ».


Il n’est jamais possible de prédire l’étincelle qui embrase le conflit social. Mais les conditions de possibilité de la mobilisation lycéenne et étudiante sont patentes. Depuis deux décennies, la gestion de la pénurie se fait jour : réforme des rythmes scolaires à moyen constant, réforme du lycée (2018), sélection pour l’accès à l’enseignement supérieur – APB puis Parcoursup (2018) –, à quoi s’ajoute aujourd’hui la hausse des droits d’inscriptions.

Dans les choix budgétaires, la jeunesse a été mise de côté. Elle a pourtant protesté : en 2025-2026, les universités ont connu des « blocus » perlés. Dans les écoles, les accompagnants des élèves en situation de handicap (AESH) ont alerté sur le sort réservé à ces derniers et sur leur grande précarité. Dans les établissements scolaires et secondaires, les parents d’élèves et les communautés éducatives se sont mobilisés contre les fermetures de classe et pour un meilleur accueil des élèves. Depuis dix ans, les médias nationaux, pas plus que les gouvernements successifs, n’en ont fait cas.

Parallèlement, la conflictualité sociale s’est renouvelée depuis les oppositions à la libéralisation du marché du travail (loi Travail 2016) et aux projets d’aménagements délétères pour l’environnement (ZAD de Notre-Dame-des-Landes). Les gilets jaunes ont marqué une étape supplémentaire par l’[atomisation de la contestation] sur l’ensemble du territoire, y compris dans les outre-mer. Elle se caractérise par la multiplication des lieux d’action et leur relative autonomie dans la prise de décision.

Ces conflits sociaux combinent des modes d’action classiques – manifestations, pétitions – à des modes d’action directe – blocages, occupations des ronds-points. Nous désignons cette évolution par le terme de « féralisation ». Ce terme désigne les êtres vivants – plantes et animaux domestiques – retournés à un état non domestiqué. Entre le XVIIIᵉ siècle et le siècle dernier, il s’appliquait aussi aux enfants élevés dans la nature, reflétant les débats sur les comportements innés ou acquis.

Quand on parle de « mouvement social féral », il ne s’agit nullement d’un « ensauvagement » pour deux raisons. Premièrement, la connotation péjorative du terme « sauvage » participe d’une disqualification de l’action collective. Or juger n’est pas comprendre. Deuxièmement, les contestataires ne sont pas des « sauvageons » : ce sont des citoyennes et des citoyens en devenir à part entière.

Notons que les dégradations matérielles et atteintes aux personnes commises en marge de la contestation ne sont pas caractéristiques des mouvements sociaux féraux. Ainsi, l’enquête « Jaune vif » menée auprès des gilets jaunes, fait apparaître un taux de réponse très faible à la question de l’usage des dégradations matérielles pour exprimer des revendications : 5 % des répondants affirment avoir pratiqué ou être prêts à pratiquer ce mode d’action.

Par ailleurs, la dégradation, plus rarement, l’atteinte aux personnes ou certains illégalismes sont des modes d’action habituels de certaines protestations sectorielles, comme les agriculteurs ou les marins-pêcheurs. Comme l’explique M. Didier Lallement, ancien préfet de Paris lors des manifestations de gilets jaunes en 2018-2019 :

« En matière de maintien de l’ordre, on a très longtemps considéré que la destruction de voitures ou de vitrines, c’était la “part des anges”. Cela faisait partie du rituel. Ce n’était pas si grave que ça… L’info en continu a radicalement modifié cette perception. C’est devenu le sujet essentiel. »

Une organisation horizontale

Les formes traditionnelles et convenues de l’ordre contestataire, telles que les grèves ou les manifestations au parcours déclaré et négocié, co-construites par des organisations (syndicats, partis) avec les autorités politiques, sont donc remises en question par la féralisation.

En un sens, le mouvement social lycéen hérite de celui des gilets jaunes avec sa prise de décision horizontale, largement décentralisée, atomisée, liée à une organisation en assemblées générales et sur les réseaux sociaux.

Il s’en distingue pourtant, en raison du rôle qu’y tiennent les organisations syndicales. En ce sens, il relève davantage d’un conflit social classique, avec ses porte-parole légitimes, alors que les gilets jaunes refusaient la représentation par des porte-parole institués. Les manifestations sont, par ailleurs, encadrées par des services d’ordre, les parcours sont déposés en préfecture dans la plupart des grandes villes, Paris faisant exception avec des cortèges classiques et des « manifestations sauvages » relevant de la féralisation.

Domestication par la répression policière

Cette foule protestataire « férale » est perçue par les autorités comme une menace à prévenir, à contenir, à dompter et à domestiquer à travers deux types de réponses.

La première passe par un choix délibérément répressif. Au 5 octobre 2026, après seulement deux semaines de mobilisation, plus de 6 000 personnes ont été placées en garde à vue, dont 87 % de mineurs : un chiffre sans commune mesure, sur une durée aussi courte, avec les grandes mobilisations sociales des dernières décennies.

Cette massification de l’interpellation ne constitue pas seulement une réponse aux infractions commises. Elle participe d’une stratégie de neutralisation de la mobilisation : arrêter, placer en garde à vue, déférer éventuellement, c’est aussi retirer temporairement de la rue, intimider et renchérir le coût individuel de l’engagement. Elle prolonge une transformation plus ancienne du maintien de l’ordre français, dans lequel l’arrestation, autrefois marginale dans la gestion des manifestations, est devenue un objectif à part entière. Les procureurs autorisent désormais des interpellations préventives et organisent leurs services pour traiter dans l’urgence les personnes arrêtées. Cette judiciarisation accompagne une brutalisation des pratiques policières.

Depuis une vingtaine d’années, des unités issues de la police urbaine – compagnies d’intervention, BAC puis BRAV-M – occupent une place croissante dans les manifestations. Leur logique d’action diffère de celle des unités spécialisées traditionnelles : il ne s’agit plus seulement de contenir une foule ou de la disperser, mais d’« aller au contact », de « percuter » les groupes jugés hostiles et d’interpeller au cœur même des cortèges. Or les charges et les gaz ne sont guère sélectifs. Ils frappent aussi les personnes les moins aguerries, provoquent incompréhension et colère, tandis que ces unités, plus facilement mises en difficulté au milieu des foules, recourent plus volontiers aux grenades de désencerclement et aux lanceurs de balles de défense.

Les conséquences sont bien connues : blessures, parfois graves, arrestations musclées, brimades et humiliations. Elles tiennent aussi aux catégories à travers lesquelles les policiers engagés dans ces unités appréhendent ceux qu’ils ont face à eux. Leur expérience professionnelle ordinaire est celle de la lutte contre la délinquance, les trafics ou les « violences urbaines », terme qui s’impose dans les années 1990 pour qualifier la délinquance commise dans l’espace public par des personnes issues de quartiers populaires. Ils sont dès lors moins disposés à voir dans les lycéens et les étudiants des citoyens momentanément engagés dans une protestation que des délinquants – ou leurs complices – qu’il faut identifier, poursuivre et arrêter.

Ce transfert de pratiques n’est pas inédit : lors des gilets jaunes, en décembre 2018, les images des lycéens de Mantes-la-Jolie (Yvelines) agenouillés, mains derrière la tête, avaient choqué précisément parce qu’elles rendaient visibles dans un conflit scolaire des techniques depuis longtemps banalisées dans certains quartiers populaires.

Il y a enfin un effet proprement politique de cette brutalisation. La force ne se contente pas de mettre fin à des désordres : elle contribue à déterminer leur niveau. Les interpellations massives, les charges, les gaz et les LBD peuvent ainsi produire ce qu’ils prétendent prévenir : peur, humiliation et colère, mais aussi durcissement des modes d’action. La domestication par la force présente donc un paradoxe : en cherchant à ramener la contestation dans le rang, elle contribue à défaire un peu plus cet « ordre manifestant » dans lequel l’expression du conflit demeurait compatible avec la négociation politique.


À lire aussi : Grenades lacrymogènes, LBD, Flash-Ball : une doctrine d’État au service de la violence légale ?


Domestiquer par la consultation

Cela est moins évident, mais la domestication passe aussi par le recours à d’autres acteurs que les forces de l’ordre : le recours à des plateformes et à des entreprises de la « civic tech » pour canaliser le conflit social.

Cette domestication est constituée d’entreprises de conseil et d’ingénierie qui participent désormais du rétablissement de l’ordre à travers la technologie de plateforme. Ainsi, en réponse aux gilets jaunes, Emmanuel Macron avait-il souhaité un « Grand débat national ». Symptôme de la dépossession des agents et des compétences de l’État au profit des cabinets de conseil, le pilotage du grand débat national fut délégué à des opérateurs privés pour plusieurs millions d’euros. La synthèse produite à la hâte en 2019, fondée sur des données mal traitées, ne fut même pas prise en considération par les initiateurs du dispositif, laissant plus de 225 000 contributions inaudibles. Certes, des citoyennes et des citoyens, des équipes de recherche publique, des collectivités locales et une parlementaire ont eu à cœur de les écouter, de les lire, de les analyser et de les publiciser. Mais l’exécutif n’en a rien fait.


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Aujourd’hui, pour contenir et canaliser les revendications insatisfaites des élèves, l’actuel ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray, n’ouvre pas de réelles négociations avec les syndicats lycéens et étudiants. Les autorités recommandent plutôt de participer sur Agora, une plateforme en ligne. Mais, cette proposition technique pourra difficilement satisfaire les demandes exprimées par les lycéens et les étudiants, qui convergent avec celles portées par les personnels de l’éducation nationale et de l’enseignement supérieur et de la recherche : la suppression de la gestion des parcours étudiants par les plateformes Parcoursup et Mon Master, des moyens, des agents en nombre suffisant, des locaux adaptés et de la considération.

La substitution des technologies répressives ou consultatives à la négociation semble atteindre ses limites. Le gouvernement agissant ainsi produit l’érosion même de son autorité politique et, in fine, obère sa capacité à trouver une issue satisfaisante aux revendications légitimes d’accès à l’éducation qui s’expriment actuellement dans la rue.

The Conversation

Magali Della Sudda est membre du Conseil de surveillance de la Fondation de l'Ecologie politique.

Laurent Bonelli ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.10.2026 à 16:46

Rhinocéros de Sumatra et de Java, une course contre la montre pour éviter leur extinction

Michelle Campbell-Ward, Associate Professor, Wildlife and Avian Medicine, University of Sydney

Le dernier rapport sur l’état des rhinocéros dans le monde révèle la situation alarmante des populations de rhinocéros de Java et de Sumatra.
Texte intégral (2031 mots)
Le rhinocéros de Sumatra (*Dicerorhinus sumatrensis*) est en voie critique d’extinction. Izullkifli/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Il ne reste que quelques dizaines de rhinocéros de Sumatra en vie et environ 50 rhinocéros de Java, tous en Indonésie.

  • Le braconnage et la fragmentation des populations menacent leur survie.

  • Les naissances obtenues en sanctuaire redonnent espoir, mais la sauvegarde de ces espèces reste fragile.


Petit, poilu et doté d’un charme irrésistiblement espiègle.

Voilà les mots qui me sont venus à l’esprit lorsque j’ai rencontré pour la première fois un rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis), après avoir parcouru un dédale de passerelles en bois dans un centre de conservation niché au cœur des forêts denses et humides de la partie malaisienne de Bornéo.

C’était en 1998 et j’étais alors un étudiant enthousiaste, bénévole dans ce centre. À l’époque, on estimait qu’il restait 300 rhinocéros de Sumatra dans le monde.

Je voyais dans cette femelle rhinocéros un symbole d’espoir pour la conservation de l’espèce. Mais aujourd’hui, selon le rapport 2026 sur l’état des rhinocéros dans le monde, publié par l’International Rhino Foundation, il reste moins de 50 rhinocéros de Sumatra, tous présents en Indonésie. Le rhinocéros de Java (Rhinoceros sondaicus) est tout aussi rare.

Même si ces chiffres reposent sur des estimations, la tendance est alarmante.

Des mammifères majestueux

Dans la culture contemporaine, les rhinocéros symbolisent la force, la puissance et la sécurité. Ils servent de mascottes à des équipes sportives et leur image se retrouve partout, des logos automobiles aux marques d’équipements de sécurité.

Leur omniprésence dans la culture populaire peut nous conduire à sous-estimer la gravité de leur situation. Les espèces utilisées comme emblèmes publicitaires sont souvent perçues comme plus répandues qu’elles ne le sont réellement.

Il existe aujourd’hui cinq espèces de rhinocéros. J’ai eu le privilège d’en côtoyer quatre au cours de ma carrière de vétérinaire spécialiste de la faune sauvage, dans des zoos, des sanctuaires et en milieu naturel.

L’Afrique abrite les rhinocéros blancs et noirs, dont les populations ont considérablement fluctué au fil de l’histoire. Le rhinocéros indien, qui ne possède qu’une seule corne et affectionne les milieux aquatiques, vit en Inde et au Népal. Après avoir frôlé l’extinction au début du XXe siècle, ses effectifs se reconstituent progressivement. Ces trois espèces sont présentes dans les zoos et bénéficient généralement de la plus grande attention du public.

Comparés à leurs cousins africains et indiens, les rhinocéros de Sumatra et de Java passent généralement inaperçus. Pourtant, leur classement parmi les espèces en danger critique d’extinction témoigne de l’urgence d’agir pour les protéger.

Les rhinocéros les plus rares au monde

Selon le dernier rapport sur l’état des rhinocéros dans le monde, l’avenir du discret rhinocéros de Java et du petit rhinocéros de Sumatra, reconnaissable à sa pilosité, est aujourd’hui particulièrement incertain. Leur répartition géographique explique en grande partie cette situation.

Il ne reste qu’une cinquantaine de rhinocéros de Java. Tous vivent dans une seule aire protégée, le parc national d’Ujung Kulon, sur l’île de Java. Situé à proximité de plusieurs plaques tectoniques qui convergent, ce parc est exposé aux tremblements de terre et aux tsunamis. Une seule catastrophe naturelle pourrait suffire à anéantir toute la population de rhinocéros de Java.

À l’inverse, les quelques dizaines de rhinocéros de Sumatra encore en vie sont dispersés en de nombreuses sous-populations réparties sur deux îles. Les chances qu’un individu sauvage rencontre un congénère sont donc infimes, voire nulles. Sans possibilité de trouver un partenaire avec lequel se reproduire, ces animaux isolés sont condamnés à être les derniers représentants de leur lignée génétique.

À la recherche d’un refuge

Pour protéger cette population fragmentée, l’International Rhino Foundation a créé en 1996 le sanctuaire des rhinocéros de Sumatra. Il se trouve dans le parc national de Way Kambas, sur l’île de Sumatra.

Le sanctuaire accueille actuellement dix rhinocéros de Sumatra vivant en semi-captivité et faisant l’objet d’un suivi particulièrement étroit. Ces animaux évoluent dans de vastes espaces naturels de forêt tropicale. Ils bénéficient d’une alimentation adaptée, d’une protection contre les menaces extérieures et de soins vétérinaires réguliers.

Augmenter les effectifs de rhinocéros grâce à la reproduction naturelle ou assistée demande de la patience. Après une gestation d’environ 16 mois, les femelles donnent naissance à un seul petit. Plusieurs années peuvent s’écouler avant qu’elles ne se reproduisent à nouveau. L’infertilité est également un problème connu chez certains rhinocéros.

Le sanctuaire a néanmoins enregistré quelques succès, obtenus de haute lutte. Entre 2012 et 2023, cinq rhinocéros de Sumatra y sont nés, notamment grâce à une gestion et à un suivi rigoureux de la reproduction. Et, nouvelle encourageante, les autorités viennent d’annoncer deux nouvelles gestations.

Des images prises par des pièges photographiques ont également confirmé la naissance de cinq petits rhinocéros de Java au maximum dans le parc d’Ujung Kulon ces dernières années. Ces naissances précieuses contribuent, à leur échelle, au rétablissement des populations de ces deux espèces.

Les ravages du braconnage

Le braconnage reste une menace permanente pour toutes les espèces de rhinocéros. Fait inquiétant, la demande mondiale de cornes de rhinocéros augmente, notamment en Chine et au Vietnam. Outre son utilisation ancienne dans la médecine traditionnelle, la corne de rhinocéros est désormais un symbole de richesse et de statut social, particulièrement dans les milieux d’affaires. Entre 2019 et 2023, les braconniers auraient tué jusqu’à 26 rhinocéros de Java.

Parmi les stratégies de lutte contre le braconnage figurent les campagnes visant à faire évoluer les comportements, notamment en rendant l’achat et l’utilisation de cornes de rhinocéros socialement et culturellement inacceptables. Les gouvernements peuvent également s’appuyer sur des opérations policières fondées sur le renseignement et sur le démantèlement des grands réseaux criminels pour combattre le braconnage. Mais si les condamnations et les peines prononcées contre les braconniers se multiplient, notamment en Indonésie, cela ne suffit pas à assurer la survie des rhinocéros dans le monde.

Des mesures préventives, comme la protection et la restauration des habitats adaptés à chaque espèce, sont indispensables au rétablissement des populations de rhinocéros. C’est d’autant plus important que les activités humaines empiètent toujours davantage sur les espaces naturels.

Quelles perspectives pour l’avenir ?

La translocation, qui consiste à capturer des animaux pour les relâcher dans un nouvel environnement, est l’une des solutions envisageables pour protéger les rhinocéros. Une étude récente s’est penchée sur la possibilité de recourir à cette stratégie pour réintroduire les rhinocéros de Sumatra et de Java dans les régions d’Asie du Sud-Est où ils vivaient autrefois. Les responsables de la conservation peuvent tirer les leçons des précédentes opérations de translocation de rhinocéros africains, qui montrent que le choix d’un habitat adapté, la protection contre le braconnage et une planification rigoureuse sont essentiels à la réussite de ces initiatives.

Plus largement, la protection des rhinocéros nécessite de mobiliser un grand nombre de personnes. Les communautés locales doivent tirer des bénéfices concrets de leur cohabitation avec ces animaux, par exemple grâce à la création d’emplois et au partage des revenus de l’écotourisme. Même à distance, chacun peut contribuer à leur sauvegarde en soutenant les organisations de conservation et en évitant d’acheter des produits qui participent à la déforestation tropicale.

Des financements pérennes et un engagement politique fort sont indispensables pour protéger les derniers rhinocéros d’Indonésie. Mon souhait est que les jeunes générations, notamment mes futurs étudiants, aient à leur tour le privilège de rencontrer ces petits rhinocéros poilus.

The Conversation

Michelle Campbell-Ward ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.10.2026 à 16:43

La refondation de Democratic Socialists of America

Mathieu Bonzom, Maître de conférences en anglais à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, membre du Centre Européen de Sociologie et de Science Politique (CESSP, UMR 8209), Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Retour sur les années 2017-2018, période décisive dans l’histoire des Democratic Socialists of America, formation située très à gauche sur l’échiquier politique états-unien, qui entretient une relation complexe avec le Parti démocrate.
Texte intégral (1641 mots)

À l’approche des élections de mi-mandat, le Parti républicain concentre ses attaques sur l’aile gauche du Parti démocrate, dont les figures de proue sont aussi bien des politiciens chevronnés présents sur la scène publique depuis des décennies, comme Bernie Sanders ou Elizabeth Warren, que des personnalités plus jeunes, telles qu’Alexandria Ocasio-Cortez ou Zohran Mamdani. Dans Solidarity Forever. Une histoire de la gauche aux États-Unis, qui paraît ce 16 octobre aux éditions Divergences, le politiste Mathieu Bonzom (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) analyse les principes et la trajectoire de ce mouvement qui ne cesse de gagner de l’ampleur dernièrement. Extrait du chapitre 8, qui nous replonge en 2017, juste après la première campagne présidentielle victorieuse de Donald Trump.


Celles et ceux qui ont cru en Bernie soutiennent que lui seul aurait pu battre Trump. Cette campagne a changé leur vie, mais Sanders se contente de pérenniser son équipe de campagne pour soutenir d’autres candidatures, sans créer un mouvement politique militant.

Cependant, il y a bien une organisation qui va capitaliser sur la vague de politisation à gauche créée par la campagne Sanders qui redouble face à Trump : Democratic Socialists of America (DSA). Sanders n’a jamais été membre de ce fragment de la gauche, né de la fusion entre l’un des derniers courants héritiers du SPA [NDLR : le Socialist Party of America, actif de 1901 à 1972] dirigé par un intellectuel public proche de Bayard Rustin, Michael Harrington), et un groupe issu de la « New Left », à laquelle appartient notamment l’autrice Barbara Erhrenreich. Jusque-là, en théorie, l’organisation travaille au « réalignement » à gauche du Parti démocrate, sans grand résultat. Cependant, au fil de l’année 2016, DSA voit affluer des milliers de membres et va se refonder.

DSA tient en 2017 le plus grand congrès de son histoire (800 délégué·e·s), et y prend un tournant politique : rupture avec l’Internationale socialiste (désormais sociale-libérale à l’instar du PS français), prise de position antisioniste, formation d’une nouvelle direction. DSA porte un socialisme plus tourné vers le grand public que l’extrême-gauche qui emploie le terme, rénové par rapport à certaines impasses politiques du Socialist Party d’antan, et du social-libéralisme de la veille. Si les révolutionnaires auto-proclamés y voient un nouveau courant démocrate maquillé en petit parti de gauche, sa force militante autonome, son programme et ses conflits avec les centristes évoquent plutôt une forme de réformisme radical, cherchant à composer avec les réalités électorales du pays pour avancer vers une gauche de plus en plus large.

En effet, l’un des grands débats militants dans cette gauche est désormais celui de la participation aux primaires démocrates dans l’espoir de faire élire des socialistes. Est-ce encore une façon de rester sous l’emprise du Parti démocrate, cimetière de la gauche et des mouvements sociaux depuis plus d’un siècle ?

Quelques précisions s’imposent. Aux États-Unis, les primaires ressemblent au premier tour des élections. Elles sont organisées non par des instances dirigeantes des partis mais par l’État. Celui-ci enregistre le parti des électeurices inscrit·e·s, alors automatiquement autorisé·e·s non seulement à voter aux primaires mais à y concourir sur le programme de leur choix. De plus, en partie en conséquence de la défaite historique de la gauche et de la persistance des deux grands partis capitalistes regroupant les « élites » locales, la sclérose démocratique est totale. La vie partisane de base est inexistante, la participation électorale faible, surtout aux primaires. La géographie partisane est extrême, consacrant souvent un quasi-parti unique local. Ne pas participer à une primaire démocrate dans la ville de New York, par exemple, revient à ne pas participer aux élections, ou alors sans espoir d’être largement entendu et sans prétendre gagner. À l’inverse, même si l’étiquetage démocrate peut avoir des inconvénients (envers les déçus de la politique, par exemple), il ne donne pas un contrôle direct du parti sur un·e candidat·e socialiste, qui peut avoir une réelle autonomie.

Après Sanders, DSA soutient de plus en plus de candidat·e·s socialistes dans des primaires. Il ne croit plus au « réalignement » à gauche d’un parti tenu par ses riches donateurs : il s’agit d’attirer à gauche une partie de la base démocrate (et à terme, l’électorat populaire républicain ou indépendant) jusqu’à ce que le lancement d’un parti de gauche à vocation majoritaire soit possible.

Une brèche électorale

Les élections de mi-mandat, en 2018, sont un premier test. L’une des plus grandes réussites est celle d’une candidate de 28 ans, Alexandria Ocasio-Cortez. Issue d’une famille portoricaine du Bronx, elle mène de bonnes études et fait même un stage auprès du Sénateur Ted Kennedy. Diplômée, elle doit cependant devenir serveuse pour aider sa mère (conductrice de bus scolaire et femme de ménage) à rembourser un prêt immobilier. Elle milite pour Bernie Sanders en 2016, puis se rend à Standing Rock, impressionnée par le mouvement #NoDAPL [NDLR : mouvement social d’opposition à la construction de l’oléoduc Dakota Access, dont le tracé menaçait les sources d’eau potable ainsi que des terres sacrées et des sépultures de la réserve indienne de Standing Rock].

En juin 2018, « AOC » devient célèbre du jour au lendemain en éliminant l’un des leaders démocrates de la Chambre fédérale, Joe Crowley, à la primaire démocrate de sa circonscription entre le Queens et le Bronx. Loin d’être une professionnelle de la politique, elle ressemble à beaucoup des jeunes de sa génération qui subissent crise sociale, racisme et patriarcat, et qui se politisent à gauche. Son programme rappelle celui de Sanders.

DSA joue un rôle décisif en organisant une véritable campagne de terrain, mobilisant efficacement des bénévoles et accumulant un précieux savoir-faire. Crowley ne fait aucune campagne de cet ordre. Il ne vient même pas débattre avec la jeune candidate, habitué à gagner depuis vingt ans quasiment sans opposition, grâce à des spots publicitaires payés par la finance, l’immobilier, les grandes entreprises, ou encore l’American Israel Public Affairs Committee (AIPAC, lobby pro-israélien traditionnellement important dans le jeu électoral états-unien), le tout dans la démobilisation générale. Mais pas cette fois.

AOC est la première surprise de sa victoire, qui est sans appel. Dans les 24h, DSA connaît un spectaculaire pic d’adhésions dans tout le pays. Au pied d’une forteresse antidémocratique plus que bicentenaire, la gauche aurait-elle trouvé une brèche ?

Au même moment, un scénario similaire donne la victoire à une candidate socialiste d’origine palestinienne, Rashida Tlaib, dans la périphérie de Detroit qui abrite une importante population d’origine arabe. En 2019, la Chambre compte donc deux élues socialistes. Ilhan Omar, qui vient d’être élue à Minneapolis, est musulmane comme Tlaib, et défend des positions assez proches. Au fil des années, une aile gauche de la Chambre se dessine autour de ces nouvelles élues racisées, souvent regroupée par la presse par un surnom collectif : le « Squad », l’équipe de choc.

DSA soutient aussi des candidatures victorieuses dans des conseils municipaux et des assemblées d’État. Pour la première fois depuis longtemps se pose la question du contrôle des élu·e·s après leur élection par cette gauche renaissante. Si DSA joue un rôle déterminant dans les campagnes électorales, ses candidat·e·s en ont moins besoin une fois en poste, tandis que le Parti démocrate concentre le pouvoir et peut les attirer ou les mettre sous pression. DSA développe alors localement des commissions pour réunir régulièrement ses élu·e·s et tenter de tenir un cap défini collectivement. À terme, son ambition est de développer suffisamment ses forces pour lancer ses propres militant·e·s comme candidat·e·s.

Ocasio-Cortez ne perd pas de temps pour contribuer à polariser le débat politique autour de propositions de gauche : une semaine après son élection elle se joint aux écologistes du Sunrise Movement pour occuper les bureaux de Nancy Pelosi, chef de file des Démocrates à la Chambre, en faveur d’un projet de « Green New Deal ». Ce nom évoque la nécessité de dépenses publiques environnementales au moins aussi massives que celles du New Deal face à la Grande Dépression, et son contenu repose sur l’articulation entre d’ambitieuses mesures environnementales pour la décennie à venir et une dimension sociale permettant de créer des emplois de qualité, pour une société plus juste et un large soutien populaire à cette politique.

À la fin d’une décennie mouvementée pour le pire et le meilleur, les nouvelles et nouveaux socialistes se projettent au-delà de leurs forces actuelles grâce à la popularité de leurs idées qui met en difficulté les deux partis.

The Conversation

Mathieu Bonzom ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.10.2026 à 16:41

Transplantation cardiaque : Comment augmenter le nombre de greffons disponibles ?

Patrick Nataf, PU-PH, chef du service de chirurgie cardiaque à l'hôpital Bichat (AP-HP) ; co-directeur équipe Biomatériaux et technologies immersives INSERM 1148. LVTS ; vice-président Innovation Pédagogique, Université Paris Cité

La transplantation cardiaque sauve des vies, mais sa portée est limitée par le manque de greffons. Plusieurs pistes permettraient d’améliorer la situation et de sauver davantage de patients.
Texte intégral (3229 mots)

L’ESSENTIEL

  • Chaque année, des patients en attente de greffe cardiaque meurent faute d’avoir pu recevoir un greffon.

  • Plusieurs pistes permettraient d’améliorer la situation : modifier les modalités de prélèvement, mieux évaluer les cœurs disponibles, améliorer le repérage des donneurs potentiels…

  • L’emploi de l’IA ou de cœurs provenant d’autres espèces n’en sont qu’à l’état de preuve de concept, mais pourraient, à l’avenir, participer à relâcher la tension en matière d’approvisionnement en greffons.


Chaque année, la transplantation cardiaque sauve les vies de centaines de patients atteints d’insuffisance cardiaque terminale. Sa portée demeure néanmoins limitée par une ressource rare : les greffons.

En 2025, 421 transplantations cardiaques ont été réalisées en France, contre 414 en 2024. Une progression réelle, mais encore insuffisante : 581 nouveaux patients ont été inscrits sur la liste d’attente cette même année. L’Agence de la biomédecine considère ces nouvelles inscriptions comme l’expression des besoins identifiés par les équipes de greffe, tout en précisant qu’elles ne reflètent probablement pas la totalité de la demande réelle…

Le décalage entre les besoins et le nombre de greffons disponibles se mesure aussi pendant l’attente. En 2024, parmi les 942 candidats à la greffe cardiaque déjà présents sur liste d’attente ou nouvellement inscrits durant l’année, 73 sont décédés ou ont été retirés de la liste en raison d’une aggravation de leur état le rendant incompatible avec une greffe.

Pour améliorer les choses, plusieurs pistes existent : mieux repérer les donneurs, réduire les pertes liées à l’organisation, et évaluer plus justement des cœurs aujourd’hui écartés.

Les donneurs et le cadre du prélèvement cardiaque en France

Avant d’examiner comment augmenter le nombre de greffes, il faut préciser d’où proviennent les greffons cardiaques et dans quel cadre ils peuvent être prélevés.

En France, un cœur destiné à la transplantation provient d’une personne décédée, dont la mort a été dûment constatée. Deux situations doivent être distinguées : le décès en état de mort encéphalique, qui demeure la voie principale, et le décès après arrêt circulatoire contrôlé, appelé Maastricht III, dont l’utilisation pour le prélèvement cardiaque est récente en France.

La mort encéphalique correspond à la destruction complète et irréversible des fonctions du cerveau. La personne est médicalement et juridiquement morte, même si la ventilation artificielle maintient temporairement l’oxygénation des organes et permet au cœur de continuer à battre. Le diagnostic repose d’abord sur trois constatations cliniques : l’absence totale de conscience et de mouvements spontanés, l’abolition de tous les réflexes du tronc cérébral et l’absence de respiration spontanée.

Un examen paraclinique, mené par électroencéphalogramme ou par imagerie (angiographie ou angioscanner cérébral), est ensuite obligatoire pour confirmer le caractère irréversible de la destruction encéphalique. La loi impose en outre que les médecins qui constatent la mort et ceux qui réalisent le prélèvement ou la greffe appartiennent à des unités ou à des services distincts.

Par ailleurs, le prélèvement ne peut pas être réalisé dans n’importe quel hôpital. Les services d’urgences et de réanimation jouent un rôle essentiel pour repérer et signaler les donneurs possibles, mais l’intervention a lieu dans un établissement spécifiquement autorisé, disposant du personnel, des équipements et d’une coordination hospitalière formée. Celle-ci vérifie l’absence d’opposition, accompagne les proches, organise l’évaluation médicale du donneur et coordonne, avec l’Agence de la biomédecine (qui assure le suivi national détaillé des patients inscrits pour une greffe), l’attribution des organes et toute la logistique du prélèvement.

Don d’organe : consentir ou refuser En France, le consentement au don après la mort est présumé : une personne est considérée donneuse par défaut, sauf si elle a exprimé son refus de son vivant. Le moyen le plus sûr de formaliser ce refus est l’inscription au Registre national des refus, obligatoirement consulté avant tout prélèvement. L’inscription, possible en ligne ou par courrier à partir de 13 ans, peut concerner tous les organes ou seulement certains d’entre eux. Elle peut être modifiée ou annulée à tout moment.

Pendant longtemps, le prélèvement cardiaque a été associé presque exclusivement à la mort encéphalique. Depuis 2014, un autre programme a été engagé en France, basé sur la classification internationale dite de Maastricht III.

Cette dernière définit les circonstances dans lesquelles on peut déclarer en arrêt circulatoire, et donc mort, un patient hospitalisé pour lequel une décision de limitation ou d’arrêt des traitements de maintien en vie a été prise, parce que leur poursuite est devenue inutile ou disproportionnée.

Concernant initialement les reins, le foie et les poumons, ce programme s’est vu ouvrir, par un arrêté du 6 mars 2026, la possibilité du prélèvement cardiaque.

L’intérêt est majeur : des cœurs qui n’entraient pas dans le parcours classique du don après mort encéphalique pourraient devenir transplantables. Les expériences britannique, australienne, espagnole et américaine montrent que cette source peut augmenter l’activité sans dégradation évidente des résultats à court terme lorsque les protocoles sont rigoureux. Le bénéfice français devra être démontré par le pilote national, puis confirmé en vie réelle.

Un défi éthique, psychologique et culturel

Concrètement, comment se passent les choses dans le cas d’un prélèvement Maastricht III ? Il faut avant tout distinguer ici deux décisions qui ne doivent jamais être liées. La première est la décision médicale d’arrêter les traitements : elle relève exclusivement de la prise en charge de fin de vie, doit être prise dans le seul intérêt du patient et serait identique même si aucun don d’organes n’était possible. Elle doit être collégiale, tracée et indépendante des équipes de prélèvement et de transplantation.

Ce n’est qu’une fois cette décision définitivement arrêtée qu’une seconde démarche peut être envisagée : vérifier la volonté du patient et, si les conditions sont réunies, organiser un éventuel prélèvement. La possibilité du don ne doit donc jamais être la cause de l’arrêt des traitements ni en modifier les modalités.

Après l’arrêt des traitements, le décès est constaté lorsque cinq minutes d’arrêt circulatoire continues sont observées sans aucune intervention. Ce n’est qu’à ce moment que sont effectués les gestes destinés à préserver les organes.

Deux stratégies peuvent être utilisées. La première consiste à prélever rapidement le cœur après le constat du décès, puis à le remettre en fonctionnement et à l’évaluer hors du corps sur une machine de perfusion normothermique. La seconde consiste à rétablir une circulation oxygénée limitée au thorax et à l’abdomen dans le corps du donneur (circulation régionale normothermique thoraco-abdominale), qui permet au cœur de recommencer à battre et d’être évalué avant son prélèvement. Dans les deux cas, toute circulation vers le cerveau doit rester impossible.

Le défi auquel fait face ce type de prélèvement est triple : à la fois éthique, psychologique et culturel.

  • Éthique, parce que le manque de greffons ne doit jamais influencer la décision de fin de vie et qu’aucun geste ne doit provoquer ou accélérer le décès.

  • Psychologique, parce que les proches vivent une séquence très rapide, au cours de laquelle le temps du deuil rencontre l’urgence de la préservation des organes. Le temps constitue en effet une contrainte majeure du prélèvement cardiaque : au-delà de trois ou quatre heures après le prélèvement, le risque de dysfonctionnement du greffon augmente progressivement.

  • Culturel, enfin, parce que le cœur reste dans l’imaginaire collectif le symbole de la vie : voir un cœur reperfusé et recommencer à battre après le constat du décès peut être difficile à comprendre. Il faut donc expliquer clairement que la circulation n’est pas rétablie vers le cerveau et que la remise en fonction d’un organe ne signifie pas le retour à la vie de la personne.

Cette procédure peut également susciter chez les soignants un malaise ou une crainte de confusion entre l’accompagnement de la fin de vie et le projet de don. Elle exige des équipes formées, une séparation stricte des responsabilités, une traçabilité complète et un temps d’information adapté aux proches. La confiance ne repose pas seulement sur le respect du protocole, mais sur la compréhension de chaque étape par tous les acteurs.

Mieux utiliser les cœurs disponibles

Le prélèvement cardiaque après arrêt circulatoire constitue un premier moyen d’augmenter le nombre de cœurs susceptibles d’être prélevés. Mais l’augmentation du nombre de transplantations dépend d’un second levier, complémentaire : mieux utiliser les cœurs qui sont déjà proposés, qu’ils proviennent de donneurs en mort encéphalique ou après arrêt circulatoire.

Certains de ces greffons sont aujourd’hui écartés non parce qu’ils sont certainement inutilisables, mais parce que leur qualité ou leur fonctionnement restent difficiles à apprécier avec suffisamment de précision.

L’enjeu n’est pas d’abaisser les exigences de sécurité, mais de mieux caractériser le risque afin de distinguer les greffons réellement impropres à la transplantation de ceux qui pourraient être utilisés après une évaluation plus précise. Des techniques telles que l’échocardiographie répétée, l’analyse hémodynamique et l’imagerie coronaire peuvent y aider.

Les progrès des techniques de conservation améliorent aussi la situation. Les machines de perfusion ex situ, qui maintiennent le greffon hors du corps du donneur, permettent de mieux le préserver, de prolonger le temps disponible pour le transport et l’organisation, et de recueillir des informations susceptibles d’éclairer la décision de transplantation. Elles peuvent aussi montrer la récupération d’une anomalie réversible, mais il faut rester prudent : une machine peut limiter certaines lésions ou laisser récupérer une sidération transitoire ; elle ne répare pas une atteinte irréversible.

Une question particulière se pose pour les greffons dits « limites » ou « à critères élargis ». Cette expression ne désigne pas des cœurs nécessairement impropres à la greffe, mais des organes qui s’écartent des critères traditionnellement retenus : donneur plus âgé, fonction cardiaque initialement altérée, mais potentiellement réversible, hypertrophie, facteurs de risque coronarien, arrêt circulatoire ou durée de transport prévue trop longue.

Leur refus systématique prive des patients d’une possibilité de transplantation ; leur acceptation sans évaluation suffisante peut, à l’inverse, exposer à une défaillance précoce du greffon.

Xénogreffe : où en est-on ? La xénogreffe consiste à transplanter chez l’être humain un organe provenant d’une autre espèce. On privilégie aujourd’hui les cœurs de porcs génétiquement modifiés pour limiter les rejets. Deux patients ont reçu de tels cœurs porcins à l’University of Maryland Medical Center, à Baltimore, le 7 janvier 2022 puis le 20 septembre 2023. Ces interventions avaient été autorisées exceptionnellement, faute d’autre solution. Les deux receveurs ont survécu respectivement soixante et quarante jours.

Ces expériences ont démontré qu’un cœur animal pouvait assurer temporairement la circulation humaine sans rejet hyperaigu immédiat. Si elles n’ont pas établi d’efficacité durable, d’autres essais cliniques sont en cours. En mai 2026, un premier protocole d’essai clinique de xénogreffe cardiaque a reçu une autorisation américaine. La xénogreffe pourrait constituer, un jour, une source complémentaire d’organes pour les patients en attente, mais ce n’est pas le cas pour l’instant.

Le cas particulier de la transplantation cardiaque partielle pour les enfants

À côté de la transplantation de cœur entier figure, il existe un autre type de transplantation cardiaque, la transplantation cardiaque partielle. Elle répond à un problème différent : il s’agit uniquement de transplanter des valves et une partie des gros vaisseaux provenant d’un cœur donneur, tout en conservant le muscle cardiaque du receveur.

L’objectif est de fournir à un nourrisson des tissus vivants capables de grandir avec lui, contrairement aux prothèses et aux homogreffes conventionnelles qui deviennent souvent trop petites ou se détériorent et imposent de nouvelles opérations.

La première intervention a été réalisée à Duke University Hospital, en Caroline du Nord, en avril 2022. Les valves aortique et pulmonaire transplantées ont fonctionné et grandi avec l’enfant. Une série publiée en 2025 a rapporté les 19 premiers patients opérés dans ce centre entre avril 2022 et décembre 2024.

Cette stratégie nécessite une immunosuppression et reste limitée à quelques indications de chirurgie cardiaque congénitale. Elle pourrait cependant améliorer l’utilisation des dons : certaines valves peuvent provenir de cœurs impropres à une transplantation complète ou de cœurs explantés lors d’une autre greffe.

Elle n’augmente donc pas directement le nombre de cœurs entiers disponibles pour l’adulte, mais illustre la possibilité de tirer un bénéfice thérapeutique supplémentaire d’un même don.

Quel rôle pour l’intelligence artificielle ? Pour l’instant, les preuves de l’intérêt de l’IA sont limitées, mais les espoirs sont que, dans les prochaines années, elle pourrait, par exemple, aider à repérer plus tôt les patients, actualiser le risque de décès pendant l’attente, estimer le bénéfice attendu pour chaque couple donneur-receveur, anticiper les contraintes logistiques ou détecter plus précocement une complication après la transplantation…

Le risque est de transformer un outil de prévision en instrument d’exclusion. Un algorithme entraîné à maximiser la survie à un an pourrait favoriser les receveurs les moins graves et les cœurs les plus favorables. L’IA pourrait aussi reproduire les décisions passées : si les patients complexes ou les greffons âgés ont souvent été refusés dans les jeux de données utilisés pour l’entraîner, elle pourrait ériger cette prudence historique en vérité médicale… Le rôle d’un tel outil devrait être d’éclairer une décision médicale collégiale, pas de la remplacer.

Mieux repérer les donneurs

Le premier réservoir de greffons supplémentaires se trouve probablement dans les hôpitaux eux-mêmes. Tous les donneurs potentiels ne sont pas identifiés, signalés ou évalués avec la même efficacité. Le repérage du don doit devenir une mission hospitalière structurée, et non une tâche ajoutée à une équipe déjà sous tension. En pratique, une organisation efficace doit fonctionner à trois niveaux.

Dans chaque hôpital susceptible d’accueillir un donneur, une coordination médicale et infirmière identifiée doit disposer de temps protégé, d’un accès direct aux urgences et aux réanimations et d’une permanence permettant un signalement immédiat. Elle doit rechercher activement les situations compatibles avec un don, plutôt que d’attendre un appel tardif, puis accompagner les proches et déclencher sans délai l’évaluation médicale et logistique.

À l’échelle territoriale, des équipes de référence et, si nécessaire, des équipes mobiles doivent pouvoir soutenir les établissements moins expérimentés, se déplacer pour l’évaluation ou le prélèvement et organiser l’accès au bloc, aux examens biologiques et au transport.

Enfin, à l’échelle nationale, l’Agence de la biomédecine doit assurer des règles communes, une régulation disponible en permanence et un retour d’information à chaque établissement.

Pour terminer, rappelons qu’en 2025, le taux national d’opposition au prélèvement a atteint 37,1 %. Le réduire ne signifie pas convaincre à tout prix. Il s’agit de permettre une décision fidèle à la personne décédée : information régulière du public, apprentissage du sujet à l’école, invitation à en parler en famille, formation des soignants à l’annonce de la mort et à l’entretien sur le don, temps et lieux adaptés pour les proches.

The Conversation

Patrick Nataf ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.10.2026 à 16:40

Bienvenue dans une nouvelle astronomie : comment marchent les détecteurs géants de neutrinos, et ce qui vient après le Nobel

Pierre-Alexandre Duverne, Postdoctorant en astronomie, Université Paris Cité

Certains neutrinos ont des énergies considérablement plus grandes que celles produites dans les accélérateurs de particules les plus puissants, et permettent d’explorer le cosmos.
Texte intégral (2607 mots)
Au pôle Sud, l’observatoire neutrino IceCube regarde sous la glace pour comprendre le cosmos. Benjamin Eberhardt/IceCube/NSF, CC BY-NC-SA

L’ESSENTIEL

  • Le 6 octobre dernier, la fondation Nobel a récompensé Francis Halzen pour ses contributions à la création de l’observatoire IceCube, en Antarctique, et à la découverte des neutrinos de haute énergie d’origine astrophysique.

  • Certaines de ces particules ont des énergies considérablement plus grandes que celles produites dans les accélérateurs de particules les plus puissants. Grâce à IceCube, nous avons une fenêtre pour comprendre où et comment elles sont produites.

  • L’astronomie neutrino ne s’arrête pas là, avec des détecteurs en cours de construction dans la Méditerranée et en Chine et la possibilité de croiser les observations avec celles d’autres champs de l’astronomie, comme les ondes gravitationnelles.


Les neutrinos sont des particules élémentaires qui ont la particularité de ne presque jamais interagir avec la matière. Leur existence a été prédite dans les années 1930 par Wolfgang Pauli, et ils ont été observés en 1956 par Frederick Reines et Clyde Cowan en étudiant un réacteur nucléaire.

Mais alors, si les neutrinos sont des particules connues et observées, que récompense donc le prix Nobel de physique de 2026 ?

On connaît à ce jour différentes sources produisant en grand nombre des neutrinos. Certains, les « neutrinos solaires », sont émis par le Soleil lors des réactions de fusion en son cœur. Les « neutrinos atmosphériques » sont, quant à eux, émis lorsque des rayons cosmiques interagissent avec les molécules de la haute atmosphère de la Terre – des interactions similaires à celles qui produisent les aurores boréales. Enfin, les « neutrinos d’origine astrophysique », qui sont émis lors de différents phénomènes violents et très énergétiques dans l’Univers.

Ce sont ces derniers, les neutrinos astrophysiques, qui ont valu le prix Nobel à Francis Halzen après qu’ils ont été détectés en 2013 avec l’observatoire IceCube.

Comment IceCube détecte les neutrinos

Francis Halzen a été récompensé pour avoir imaginé dans les années 1980 ce qui deviendrait le détecteur IceCube, dans le but d’observer les neutrinos de haute énergie d’origine astrophysique.

La construction d’IceCube au pôle Sud a débuté en 2005 et s’est terminée à la fin de l’année 2010.

Le détecteur est constitué de 86 lignes verticales qui plongent dans les profondeurs de la glace antarctique : sa base est située à 2 450 mètres de profondeur et IceCube occupe un volume de près d’un kilomètre cube de glace.

Cette taille colossale est nécessaire pour pouvoir détecter les neutrinos de haute énergie. En effet, les neutrinos interagissent si peu que la plupart peuvent traverser la Terre entière comme si elle était transparente. Le volume énorme du détecteur permet ainsi d’augmenter les chances qu’un neutrino interagisse avec la glace, et donc la probabilité d’en détecter.

En fait, IceCube n’observe pas directement un neutrino, mais le produit de son interaction avec les molécules de la glace, le plus souvent une autre particule appelée « muon ». Les muons produits par les neutrinos sont tellement énergétiques qu’ils produisent une lumière bleutée caractéristique : le rayonnement Tcherenkov. C’est le même phénomène qui est observé dans les piscines de stockage du combustible nucléaire dans les centrales.

C’est ce rayonnement Tcherenkov que détectent les capteurs suspendus aux lignes verticales d’IceCube.

schéma
Schéma du détecteur IceCube dans sa forme actuelle. Chaque ligne est mise sous la glace polaire à une profondeur d’environ 2 km et reliée au laboratoire de surface. The IceCube Neutrino Observatory : Instrumentation and Online Systems, IceCube collaboration, 2016, CC BY-NC-SA

Ce que les observations d’IceCube ont démontré

La construction de cet observatoire géant a été motivée par plusieurs objectifs scientifiques. L’objectif principal était l’étude des rayons cosmiques de haute énergie et les mécanismes permettant de les produire, qui restent encore mal connus. Les rayons cosmiques sont des particules sillonnant l’Univers à une vitesse proche de celle de la lumière. Certaines de ces particules ont des énergies considérablement plus grandes que celles produites dans les accélérateurs de particules les plus puissants… mais nous n’avons pas encore pu trouver où et comment elles sont produites.

Le premier résultat d’importance a été obtenu par les équipes d’IceCube en 2013. En se basant sur les deux premières années de fonctionnement de l’observatoire, 28 neutrinos cosmiques ont été identifiés parmi les données. Les sources les ayant produits n’ont pas pu être identifiées.

Mais même sans cela, ces 28 observations ont constitué l’une des premières preuves de l’existence de ces neutrinos d’origine cosmique. Cela a marqué une étape importante dans l’étude de l’astrophysique des particules, ou astroparticules, et a ouvert une nouvelle fenêtre sur l’Univers : « l’astronomie neutrino ». C’est ce qui a été récompensé le 6 octobre dernier : l’astronomie neutrino est actuellement l’un des domaines de recherche des astroparticules les plus actifs et féconds.

Une autre observation faite par IceCube un peu plus tard a commencé à démêler les sources de ces neutrinos cosmiques. En effet, en 2017, IceCube a détecté un neutrino dont la direction d’arrivée est compatible avec un blazar, un type de noyau de galaxie très particulier puisqu’il émet un jet de matière collimaté. Ce jet accélère de nombreuses particules chargées qui, en interagissant avec le milieu intergalactique, produisent des neutrinos qui ont finalement été observés par IceCube. De plus, TXS 0506+056 est une source connue depuis longtemps dans le domaine électromagnétique faisant de cette observation conjointe entre des rayons électromagnétiques et des des neutrinos une découverte majeure et constitue un exemple d’observation dite multimessagers.

Représentation d’artiste d’un blazar et de son jet émettant de nombreuses particules, dont des neutrinos qui peuvent être détectés ensuite sur Terre avec IceCube. IceCube/NASA, CC BY-NC-SA
Représentation du neutrino émis par TXS 0506+056 détecté en 2017. Le muon créé par le neutrino est arrivé par la gauche, là où les modules sont en vert, en direction des modules en rouge. IceCube Collaboration, CC BY-NC-SA

Le paysage actuel et futur de l’astronomie neutrino

De nombreuses thématiques de recherche sont touchées par les possibilités offertes par cet observatoire, telles que la recherche indirecte de la matière noire ou des neutrinos associés à des sursauts gamma, ces jets de matière émis lors de la mort d’étoiles massives ou lorsque les restes de deux étoiles fusionnent.

Depuis le début des années 2020, le paysage de l’astronomie neutrino est aussi occupé par un nouveau détecteur en cours de construction, KM3NeT.

Contrairement à IceCube, KM3NeT est plongé dans les eaux de la Méditerranée, à 2 500 mètres de profondeur. Il y a un an, KM3NeT a annoncé, dans le journal Nature, l’observation du neutrino le plus énergétique jamais observé. Cette découverte majeure a suscité autant d’enthousiasme que de questions, en particulier sur la source capable de produire des particules d’une telle énergie.

Dans les prochaines années, le champ de l’astronomie neutrino va continuer à s’étendre et se développer. D’une part, IceCube va être agrandi par l’ajout de nouvelles lignes dans le détecteur pour atteindre un volume de près de 8 kilomètres cubes augmentant ainsi à la fois sa sensibilité et le taux de détections de neutrinos.

Pour KM3NeT, le déploiement va se poursuivre jusqu’en 2030 pour atteindre sa configuration finale et sa sensibilité nominale. Cela permettra à KM3NeT d’étudier à la fois les propriétés de neutrinos et de poursuivre l’étude de l’Univers.

D’autre part, d’autres détecteurs sont aussi en projet, notamment en Chine, avec les observatoires TRIDENT, NEON et HUNT. Là aussi, leur énorme volume permettra de nouvelles découvertes.

Par ailleurs, une autre perspective que l’on peut entrevoir avec IceCube et KM3NeT dans les prochaines années pourrait se trouver dans l’astronomie multimessagers, en combinant les données neutrinos avec celles d’autres instruments, comme pour TXS 0506+056 en 2016. On peut penser ici en particulier aux interféromètres LIGO et Virgo qui observent les ondes gravitationnelles et dont une observation conjointe avec IceCube et KM3NeT amènerait aussi à une moisson de résultats fondamentaux pour l’étude de l’Univers.


À lire aussi : Ondes gravitationnelles : cinq ans après leur détection, des outils toujours plus performants


Avec ces détecteurs de plus en plus sensibles, l’astronomie neutrino a encore de l’avenir devant elle et promet de nouvelles découvertes fascinantes, construites sur les fondations établies par Francis Halzen durant les dernières décennies.

The Conversation

Je suis membre des collaborations KM3NeT et LIGO-Virgo-KAGRA.

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15.10.2026 à 11:38

France’s student uprising and young people’s mental health – what are the common causes?

Maria Melchior, Epidémiologiste, Directeur de recherche, Inserm; Sorbonne Université

Camille Davisse-Paturet, Chercheure contractuelle, Inserm; Sorbonne Université

Two researchers explore the connections between France’s ongoing student movement and mental health related to academic pressure and conditions in secondary and higher education.
Texte intégral (2359 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • Links between conditions in schools and higher education institutions in France and young people’s mental health are up for debate amid the student protest movement.

  • Studies objectify the psychological difficulties experienced by many young people, from middle school onwards, more frequent among girls than boys.

  • This data can be compared to results documenting their feelings about their schooling: pressure, impact of Parcoursup (the French national admissions platform for first-year higher education programs), overcrowded classrooms…


Since mid September 2026, tens of thousands of high schoolers and students have been taking action across France to demand better teaching conditions: more supply teachers, timetables that better suit their needs, well-maintained buildings and an overhaul of Parcoursup, the national higher education admissions program, pointing out social inequalities within the secondary education system and at university.

Their demands illustrate widely felt pressure at school and anxiety, attributed to a learning environment that is not conducive to psychological wellbeing. Can studies shed any light on the subject? What is the state of young people’s mental health in France and what are the links with conditions in schools?

Surveys on middle and high school students’s psychological difficulties

Since the 2000s Adolescent mental health has been determined by the HBSC (Health behavior in School-Aged Children) and ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and Other Drugs) surveys along with France’s own national EnCLass survey, since 2018. Edition after edition, they have shown a high level of psychological difficulties.

Adolescence is, by definition, a period of emotional, physical and social transformation, and the fact that it is synonymous with psychological difficulties for some young people is common knowledge.

Nevertheless, the results of the population monitoring carried out in the Enclass survey show an adverse trend accelerated by the Covid-19 pandemic – if during lockdowns the entire population was twice as anxious and more depressed than before, adults returned to more usual symptom levels after the pandemic ended, which wasn’t the case for young people.

According to the latest EnClass data collected in 2024, 45% of middle school students (enrolled in 6th, 5th and 4th grades) reported experiencing at least one psychological complaint (depression, irritability or nervousness) more than once a week for at least 6 months, 32% reported feeling nervous, 29% irritable and 21% depressed.

Source: EnCLASS – Mental Health (don’t forget to activate English dubbing/subtitles), April 2024.

These types of psychological difficulties are systematically higher among girls and increase with age. In boys, levels of psychological distress appear to be slightly lower compared to the 2022 EnClass survey.

Among high school students, the situation has considerably deteriorated: 19% of high school students are significantly prone to depression, 20% reported having had suicidal thoughts in the previous 12 months, with 15% having attempted suicide at some point in their lives.

In adults, depressive episodes and anxiety disorders are more frequent between 18-29

Psychological difficulties may persist after the end of schooling in secondary education. France’s Public Health Barometer – Santé publique France revealed that, in 2024, young people aged between 18-29 are the adult group most affected by episodes of severe depression – one in five (21%) were affected during the 12 months preceding the survey, nearly 7% reporting a severe episode of depression.

Similarly, generalised anxiety disorder is also more common among young people aged 18 to 29 than among other age groups: 8% are affected.

Finally, young people aged between 18-29 also emerge as the age range who report the most suicidal thoughts (8.6% in the 12 months preceding the study) and suicide attempts (6.7% had already attempted suicide in their lifetime). The latter result is surprising, given that suicide attempts are cumulative and rates are expected to increase with age.

It could indicate that young people, particularly affected by suicidal acts, remember it better than other groups. There could also be a generational effect, with young people born in the early 2000s more affected by suicidal tendencies than previous generations for multiple reasons – deteriorated mental health, an increase in poverty, the influence of content diffused on social networks – it can only be confirmed in the longer term.

Young people’s mental health has deteriorated since Covid-19

Data from Santé publique France on young people seeking medical help confirms a deterioration in young people’s mental health since the Covid-19 pandemic: in 2024, girls aged 11-17 and all 18-24-year-olds were groups being admitted to accident and emergency rooms for self-inflicted acts, including suicide attempts, with levels relatively stable since 2021.

The rate of hospitalisations for self-inflicted acts was higher in 2024 than in the previous three years, with particularly high levels among girls aged 11-17 and among young people aged 18-24 of both sexes.

Young people’s mental health during Covid-19 and socioeconomic inequalities

More than five years after the end of the Covid-19 pandemic, the level of mental health problems among adolescents and young adults in France is high, a trend also observed in other countries. The context of armed conflicts in Ukraine and the Middle East, climate change and content circulating on networks certainly contribute to these levels of “unease”.

But the worsening of social inequalities could also play a role: in France, the poverty rate rose from 14% of the population in 2016 to 15.4% in 2024, which is the highest level in 30 years, and a high level that tallies with the European Union average. The group most affected by poverty – 30% of people – are single-parent families, in which about 25% of adolescents in France grow up.

Pressure, the classroom environment, baccalaureate reform… How are conditions in schools affecting students?

Alongside these societal and macroeconomic determinants, what role does the schooling environment play? France’s youth is regularly vocal about stress surrounding Parcoursup, the higher education admissions system that is based on results from the final two years of high school.

School pressure, against a backdrop of broader concerns about the academic and professional future, features among the stressors that can increase the risk of anxiety and depression symptoms in young people. Meanwhile, the international study Health Behavior in School-Aged Children (HBCS) conducted under the auspices of the World Health Organization in Europe (WHO), in Central Asia and Canada, shows that French students are not the ones who complain the most.

On the other hand, French students are among those who have experienced an unfavourable evolution in recent years, especially young girls. In 2014, 40% of 15-year-old girls in France reported they had experienced a high level of school-related pressure, while eight years later, 60% of them did.

The pressure can come from school curricula to cover and assessment methods. It can also reflect learning conditions and how much students are receiving the support they need from their teachers.

French teenagers are also distinguished by lower than average levels of trust in their teachers: 35% of 15-year-old students say their teachers support them, compared to 42% on average. At the same time, 48% of them, compared to an average of 53%, said they felt supported by their peers.

The Pisa Surveys (International Program for Monitoring Student Achievement) confirm these results, as has outlined the findings of the CNAM and the French Centre for Educational Systems Studies. In 2022, 18% of 15-year-old French students reported that teachers were not interested in each student’s achievement, compared to 11% on average. Half of French students additionally complained about noise and unrest in the classroom, and France features in the high end of countries where students tended to be less self-confident and more likely to report fear of failure.

These trends can be compared to the increase in class sizes in general and technological (vocational) high schools and colleges, from 27 per class in 1990 to more than 30 in 2023.

The impact of France’s baccalaureate reform in 2018 must also be taken into consideration, which, by removing certain fields of study, may have individualised educational pathways and split class groups by isolating students and making it more difficult for them to find support from their peers. This is a hypothesis that should be examined in future research in order to prove it right or wrong.

School pressure also comes from students’ perception of what comes next after high school. If, in 2024, nearly eight out of ten baccalaureate students continued their higher education studies, only about 35% of students who enrolled in undergraduate studies obtain a degree within three years, while 55% leave university without a degree, in comparison with 45 and 40%, the respective rates in the European Union.

Finally, if France invests, on average, around 15,000 US dollars per student (which is currently equivalent to about 13,500 euros) throughout their schooling and corresponds to about 5% of gross domestic product, and is comparable with the averages observed in OECD countries, investment in higher education remained stable between 2015 and 2022, while the number of students increased by 20% during the same period. This translates into a relative decline in the share of public funding for higher education, from 80% in 2015 to 75% in 2022.

This relative decline in the resources invested in secondary and higher education could result in the deterioration of learning conditions from a students’ point of view – teachers are not replaced, a decrease in the attractiveness of France’s exam process for becoming a certified teacher in France, resulting in the employment of poorly trained contract teachers, and problems affecting admissions for thousands of baccalaureate holders due to a lack of places in higher education.

Young people’s mental health is directly linked to the environments in which they grow up, both physical and virtual, and the school system that they are part of undeniably influences their individual experiences, their stress levels and the sense of injustice and concern that many of them express.

The reasons why high school students are taking action today may well be, at least in part, for the same reasons why their mental health has deteriorated in recent years.


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The Conversation

Maria Melchior is part of the FCPE (parents of pupils' association) and a board member of at the Ecole des Parents et des Educateurs. She received funding from the European Union and France's National Research Agency, and France's Institut national du cancer.

Camille Davisse-Paturet received funding from France's Institut pour la Recherche en Santé Publique (IReSP).

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15.10.2026 à 10:56

Entre lumière et ténèbres, comment la profondeur et l’alternance jour nuit organisent la vie dans l’océan

Laureline Dalaut, Post-doctorante en écologie marine, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Les proies reviennent en surface la nuit pour se nourrir, souvent au risque d’être mangées par leurs prédateurs. Une organisation fragile que le changement climatique chamboule.
Texte intégral (1747 mots)

L’ESSENTIEL

  • La profondeur façonne les conditions de vie dans l’océan. De la surface aux abysses, il existe plusieurs étages, auxquels se sont adaptées toutes sortes d’espèces.

  • Mais la profondeur influence aussi les relations entre prédateurs et proies : ces dernières reviennent en surface la nuit pour se nourrir de plancton, souvent au risque d’être elles-mêmes mangées.

  • Le changement climatique menace désormais cet équilibre fragile, en dégradant les habitats des espèces et en modifiant leurs comportements alimentaires.


Dans l’océan, des organismes remontent chaque nuit des profondeurs pour se nourrir en surface. Ce phénomène, loin d’être exceptionnel, concerne des millions d’animaux marins, qui effectuent ce voyage quotidiennement.

Pour comprendre le fonctionnement des écosystèmes marins, il faut donc cesser d’imaginer l’océan comme une simple étendue horizontale : c’est aussi un monde vertical, organisé par la lumière, la température, l’oxygène et la disponibilité de la nourriture, autant de conditions essentielles à leur survie.

Cette organisation verticale a une conséquence importante : elle structure les interactions entre les espèces. Ainsi, deux espèces peuvent vivre la plupart du temps à des profondeurs différentes, mais se retrouver dans le même environnement quelques heures par jour, le temps que l’une puisse manger l’autre.

Les migrations verticales modifient ainsi non seulement la position des individus, mais aussi les possibilités de rencontre entre prédateurs et proies, influençant toute la chaîne alimentaire. Connaître uniquement la répartition horizontale des espèces ne suffit donc pas : il faut également savoir à quelle profondeur et à quel moment elles se trouvent.

Mes travaux de thèse, consacrés à l’étude de ces écosystèmes, ont récemment abouti à la publication d’un article de recherche.

L’océan, du premier au dernier étage

Commençons par décrire l’organisation de l’océan en étages.

  • Les 200 premiers mètres de profondeur constituent la zone éclairée, appelée « zone épipélagique ». La lumière y permet notamment la production primaire, c’est-à-dire la production de matière organique par photosynthèse, alimentant ainsi une grande partie des réseaux trophiques marins, soit l’ensemble des chaînes alimentaires entre les êtres vivants d’un écosystème.

  • Sous la zone épipélagique, on retrouve la zone mésopélagique, parfois appelée « zone crépusculaire », qui peut atteindre environ 1 000 mètres de profondeur. La lumière y devient progressivement plus faible jusqu’à presque disparaître.

  • Plus bas se situent ensuite les zones bathypélagique (de 1 000 à 4 000 mètres de profondeur), abyssopélagique (4 000 à 6 000 mètres) puis hadopélagique (au-delà de 6 000 mètres, pour les fosses océaniques les plus profondes).

Mais la lumière n’est pas le seul facteur à considérablement varier avec la profondeur. C’est également le cas de la température, de la disponibilité en oxygène et des ressources en nourriture.

Ces différences créent des habitats distincts au sein d’un même océan. Ainsi, deux espèces présentes dans la même zone géographique peuvent vivre dans des mondes très différents, simplement parce qu’elles n’occupent pas la même profondeur.


À lire aussi : À plus de 1 000 mètres sous l’eau, des observatoires pour étudier la richesse de l’océan profond


La surface, une zone de nourrissage à haut risque

La nourriture est généralement plus abondante dans les eaux proches de la surface. C’est là que se concentre une grande partie du plancton, qui constitue la base de la chaîne alimentaire.

Toutefois, cette zone éclairée expose fortement les proies à leurs prédateurs, qui chassent à vue. Pour une proie, rester près de la surface permet donc de se nourrir, mais fait courir aussi davantage le risque d’être mangée.

Descendre dans les profondeurs peut alors constituer une stratégie de survie, en permettant de se cacher des prédateurs grâce à l’obscurité. Cette stratégie implique toutefois de se déplacer sur plusieurs centaines de mètres, là où les ressources alimentaires sont moins abondantes. Choisir la profondeur adéquate devient ainsi un compromis permanent entre se nourrir et se protéger des prédateurs.

Ce compromis explique l’un des phénomènes les plus spectaculaires de l’océan : les migrations verticales quotidiennes, durant lesquelles des organismes marins remontent à la surface au crépuscule pour se nourrir, puis retournent se réfugier en profondeur au lever du jour.

Un gigantesque ascenseur biologique

Ces déplacements concernent non seulement le zooplancton (qui se nourrit de phytoplancton), mais aussi des poissons, comme plusieurs espèces de la famille des poissons-lanternes. À l’inverse, certains prédateurs vivant principalement près de la surface peuvent plonger plusieurs centaines de mètres dans les profondeurs pendant la journée pour y rechercher leurs proies, comme le cachalot ou l’espadon.

Pour autant, toutes les espèces ne changent pas forcément de couche de profondeur au cours de leur vie. Certaines espèces vivent uniquement dans les eaux de surface. C’est notamment le cas des sardines. D’autres vivent au contraire en permanence dans les eaux profondes, comme le cyclothone.

(a) Poissons-lanternes Myctophum Punctatum, (b) Espadon épé Xiphias gladius, (c) Cyclothone Microdon var. Pallida, (d) Sardine pilchard. Illustrations issues (a,c) des Résultats des campagnes scientifiques accomplies sur son yacht (1889-1949) par Albert Iᵉʳ, prince souverain de Monaco, (b) du Règne animal (1836), de Georges Cuvier, (d) de The Natural History of British Fishes (1802), d’Edward Donovan. Fourni par l'auteur

L’ensemble forme une véritable circulation biologique entre la surface et les profondeurs, où chaque espèce possède sa propre stratégie. Ce phénomène est si important qu’il constitue l’une des plus grandes migrations animales quotidiennes de la planète.


À lire aussi : Vaut-il mieux manger de petits poissons ou de grands poissons ?


L’ombre du changement climatique

Cette question prend une importance particulière dans un contexte de changement climatique. En effet, ce phénomène ne modifie pas uniquement la température de surface des océans, il peut également affecter la structure verticale de la colonne d’eau, la disponibilité en oxygène et la production biologique.

Il en résulte des modifications des habitats et du comportement des organismes marins. Les changements de profondeur que cela pourrait entraîner chez les organismes peuvent ainsi modifier la chaîne alimentaire et bouleverser entièrement les écosystèmes.

Finale régionale Occitanie-Est « Ma thèse en 180 secondes », édition 2025, Laureline Dalaut.

Pour anticiper la réponse des écosystèmes marins au changement climatique, il faut donc apprendre à regarder l’océan non plus seulement comme une carte, mais comme un monde en trois dimensions, afin de mieux comprendre comment la faune marine s’y déplace et interagit.

Or, la dimension verticale reste difficile à observer. Si les satellites permettent de mieux comprendre la surface de l’océan, les campagnes océanographiques et les instruments autonomes permettent d’explorer les profondeurs. Ces dernières données sont toutefois encore très localisées, et les profondeurs restent largement méconnues.


À lire aussi : Marie Tharp, la cartographe qui a changé la face des fonds marins


The Conversation

Laureline Dalaut ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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15.10.2026 à 08:12

Menopause is a biological transition that’s become a lucrative consumer business

Jennifer Takhar, Associate Professor of Consumer Culture, SKEMA Business School

Anna Schneider-Kamp, Associate Professor, SDU Business School, University of Southern Denmark

While menopause media coverage helps to bust taboos, it also fosters a lucrative, social media and business-driven market that takes advantage of woman’s need for support.
Texte intégral (2083 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • Increasing media attention on menopause is helping to mitigate taboos and promote support for women going through the change.

  • Food supplements, books, coaching… menopause is also becoming a lucrative market driven by actors who are influencing the way the menopausal transition is perceived.

  • Social media, a space where women share their experiences and offer advice, is amplifying this phenomenon.


Long relegated to the private sphere,Menopause is now the focus of unprecedented attention both in the media and commercially with a market value of 535 billion euros (600 billion US dollars). The amount of books, podcasts, documentaries, digital applications, food supplements and coaching programs is multiplying to support women in this stage of life. What was once a taboo subject has become a booming economic sector.

This evolution constitutes an important step forward: people are talking more about menopause, it is better understood and is gradually being recognised as a public health issue. But this visibility is also accompanied by bold marketing. As the topic enters the public arena, it also becomes a niche market opportunity.

This transformation raises a question at the heart of the analysis in All Change! Marketing and Consuming the Menopause Transition: does it genuinely meet women’s needs, or does it help create a new market built on their concerns, symptoms and desire for wellbeing?

Commercialisation that shapes perceptions of menopause

The book conceptualises the emergence of menopause as a consumer market in its own right. This niche market is characterised by growing “climacteric market awareness” and by the gradual transformation of menopause into a space for commercial gain, bodily intervention and self-optimisation. (Note of the editor: The philosopher Gloria Origgi explains that “climacteric” may derive from the Greek word “klimax”, meaning step or rung. At least since the time of Pythagoras, the term referred to one of the “critical ages of life” marked by vulnerability.)

Extending this perspective, a study shows that “menopause markets” (menomarkets) do not merely respond to pre-existing needs: they actively help shape how menopause is understood, experienced and managed, particularly by influencing what is defined as a menopausal problem and which forms of knowledge, care and consumption are regarded as appropriate.

Taken together, these perspectives invite us to understand commodification not merely as the commercial expansion of menopause-related products and services, but as a process through which markets help produce the meanings, needs and subjectivities associated with menopause.

A rapidly expanding new market

Economic interest in menopause is partly explained by demographic changes. Women are living longer and now spend several decades in the postmenopausal stage. According to some estimates, more than one billion women worldwide will be menopausal by 2030.

In response to this reality, companies have identified a long-neglected consumer segment.

Today, the menopause industry includes dietary supplements, cosmetics, clothing designed to alleviate the discomfort of hot flushes, tracking apps and wellness retreats, even though many of these products or supposed “solutions” have not been shown to be effective.

It is important not to conflate these products with menopausal hormone therapy. This treatment is available by prescription and administered under the supervision of a gynaecologist. Long controversial, in France, as in many other countries, it is strictly regulated.

This increase is changing how menopause is represented. It is no longer portrayed simply as a phase of ageing, but as a period requiring specific solutions, support and products. Brands present it as a challenge to be managed via appropriate consumer choices.

The rise of the ‘responsible consumer’

At the heart of this evolution is the emerging figure of the “responsible consumer”. Women are encouraged to take an active role in their health by seeking information, monitoring their symptoms and choosing products supposedly intended to improve their quality of life.

This approach reflects a broader trend: personal responsibility for our individual health. Everyone is encouraged to take charge of their wellbeing through appropriate behaviours and informed choices. If we apply this logic to menopause, this makes women the managers of their hormonal transition. They are urged to seek information, change their eating habits, increase their physical activity or invest in solutions presented as innovative.

This emphasis on responsibility can foster autonomy and a better understanding of the body. However, it also carries risks: by focusing on individual choices, it tends to shift attention away from collective responsibilities and towards personal ones.

The role of the media and social networks

Menopause owes much of its current visibility to the media and social networks. Public figures, journalists and healthcare professionals have helped bring the issue out in the open.

In the United Kingdom, documentaries by Kate Muir featuring Davina McCall have played an important role.

By giving a voice to women experiencing sometimes debilitating symptoms, they have raised public awareness of a reality that had long been overlooked. Similar action in France includes a 2024 opinion piece signed by several political and cultural figures. A parliamentary report was even submitted to the French government in 2025.

Social networks have amplified this movement. Thousands of women use them to share their experiences, exchange advice and recommend solutions, thereby helping to reduce the sense of isolation associated with menopause.

Discussion spaces and communities centred on menopause are developing across social networks. They are organised around hashtags such as #Midlifewomen, #PerimenopauseProblems, #Breakthemenopausetaboo and #MyHormonesAreDrunk, among others.

However, these spaces have also become prime channels for marketing strategies. Influencers, coaches and companies promote their products there to a receptive audience. The boundary between information, personal testimony and advertising can therefore become difficult to distinguish.

A need for support that fuels commerce

Raising awareness of menopause responds to a genuine need for information. Yet it has also created favourable conditions for rapid commercial expansion.

Many companies now offer products aimed at menopausal women. Some address genuine needs and are supported by solid scientific evidence; others rely mainly on promises of wellbeing or marketing claims that are difficult to verify.

This situation has given rise to the notion of a “menopause industrial complex”: a network of economic actors seeking to profit from this growing market. The problem is not the existence of commercial solutions; some innovations can improve women’s quality of life. The central issue is the scientific validity of the claims being made.

When products are presented as capable of relieving symptoms without sufficient evidence,the risk of misinformation increases. The growth of the dietary supplement market illustrates the increasing commodification of menopause. Even though evidence of effectiveness remains limited, a study identified no fewer than 201 products on the UK market in 2026, with widely varying formulations and prices.

Vulnerable consumers exploited by marketing

Women experiencing menopause may be particularly vulnerable. Sleep problems, anxiety, hormonal changes or difficulties at work can lead them to actively seek solutions.

This vulnerability can be exploited by certain marketing strategies. When symptoms are difficult, a promise of rapid or natural relief may appear particularly attractive. Incidentally not all women have the same ability to assess the claims presented to them. Medical knowledge, access to care and financial resources vary greatly between individuals.

Social inequalities therefore play a major role. Women with higher incomes have greater access to specialist medical consultations or expensive products, whereas those with fewer resources face more barriers to obtaining appropriate care.

Why regulation is necessary

It is important to highlight the more absurd forms of commodification. In the United Kingdom, for example, some advertisements go so far as promoting chocolates that supposedly relieve menopause symptoms.

As the menopause market expands, regulation is becoming essential. Consumers must be able to distinguish information grounded in scientific evidence from purely commercial claims.

Health authorities have an important role to play in monitoring the claims made by companies. Healthcare professionals also bear significant responsibility for helping women make informed decisions without relying solely on commercial messaging.

Beyond the market

The challenge, therefore, is to strike a balance between innovation, information and consumer protection. Menopause deserves to be addressed as an issue of health, equality and social justice, not merely as a market to be conquered.

Ultimately, breaking the silence around menopause represents major progress.

However, care must be taken to ensure that this visibility benefits women themselves above all, rather than serving commercial interests alone.


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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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14.10.2026 à 17:28

Comment les travaux des Nobel d’économie 2026 ont transformé notre façon de lutter contre les crises

Conor O'Kane, Senior Lecturer in Economics, Bournemouth University

Le prix Nobel d’économie 2026 récompense Robert Hall et Michael Woodford pour leurs travaux sur les anticipations économiques. Leurs recherches ont transformé les politiques des banques centrales même si leur efficacité continue de faire débat.
Texte intégral (1840 mots)

L’ESSENTIEL

  • Le prix Nobel d’économie 2026 récompense Robert Hall et Michael Woodford pour leurs travaux sur la stabilisation des économies.

  • Leurs modèles montrent comment les anticipations des ménages et des entreprises influencent la consommation et l’inflation.

  • Leurs recherches ont transformé la communication des banques centrales, mais l’efficacité de cette approche reste débattue.


L’Académie royale des sciences de Suède a décerné cette année le prix Nobel d’économie aux Américains Robert E. Hall et Michael Woodford. Ils sont récompensés pour avoir développé des modèles macroéconomiques qui ont contribué à réduire la durée et la gravité des périodes de récession économique.

Selon l’Académie, leurs travaux de modélisation macroéconomique ont fourni aux responsables des politiques économiques de nouveaux outils pour atténuer les fluctuations de l’activité économique. Ils ont ainsi permis non seulement de limiter la gravité des récessions, mais aussi de tempérer les effets potentiellement néfastes des périodes de forte croissance.

Les économies connaissent des cycles alternant périodes de récession et de croissance, et les économistes cherchent depuis longtemps à en atténuer les fluctuations. Il y a plus d’un siècle, l’économiste britannique John Maynard Keynes a élaboré une approche de la gestion de l’économie qui allait prendre le nom de keynésianisme.

Auparavant, la doctrine classique du « laissez-faire » dominait. Selon cette conception, en période de récession, les marchés finiraient par retrouver spontanément leur équilibre et l’économie repartirait. Toute tentative des pouvoirs publics d’intervenir directement dans l’économie serait inefficace, voire risquerait d’aggraver la situation.

Keynes s’opposait à cette vision classique. Selon lui, les économies pouvaient s’enfermer dans une spirale descendante, aggravant les récessions jusqu’à provoquer de véritables dépressions économiques. Il estimait au contraire que les gouvernements pouvaient agir sur les leviers de la politique monétaire (en ajustant les taux d’intérêt) et de la politique budgétaire (en réduisant les impôts et les dépenses publiques) pour améliorer la situation économique.

Au lendemain du krach de Wall Street de 1929, les États-Unis étaient plongés dans une profonde dépression économique. Franklin D. Roosevelt remporta une victoire écrasante à l’élection présidentielle de 1932. Sa politique économique, baptisée « New Deal », était proche des préconisations de Keynes. L’économie américaine se redressa et, après la Seconde Guerre mondiale, la pensée keynésienne allait dominer les politiques économiques de nombreux pays développés.

Mais les chocs pétroliers des années 1970 ont tout bouleversé. L’approche keynésienne s’est révélée inefficace face à la faiblesse de la croissance, à la flambée de l’inflation et au chômage élevé. Ronald Reagan et Margaret Thatcher ont remporté les élections aux États-Unis et au Royaume-Uni en promettant de réduire le rôle de l’État dans l’économie, notamment par des baisses d’impôts, des privatisations et une déréglementation. Le keynésianisme devait se réinventer.

Les décisions des consommateurs et des entreprises

Hall et Woodford se sont inscrits dans le courant des « nouveaux keynésiens », apparu dans les années 1980. Leur approche consistait à élaborer des modèles prenant en compte les décisions de millions d'individus et d'entreprises, plutôt que de s'intéresser uniquement aux grandes variables macroéconomiques comme la production, l'inflation, la consommation et le chômage.

Robert Hall, de l'université Stanford, en Californie, est un spécialiste de la théorie de la consommation. Selon son « hypothèse de la marche aléatoire », les décisions des ménages en matière de consommation et d'épargne sont directement influencées par leurs anticipations concernant leurs revenus futurs et l'évolution de la conjoncture économique. Autrement dit, elles ne dépendent pas uniquement de leur situation financière du moment. La consommation représentant environ 70 % du PIB des économies avancées, ces travaux ont constitué une avancée importante.

Infographie montrant une personne qui dépense davantage après avoir obtenu une promotion et réduit ses dépenses lorsqu’elle n’en obtient pas.
Infographie montrant une personne qui dépense davantage après avoir obtenu une promotion et réduit ses dépenses lorsqu’elle n’en obtient pas. Hall soutenait qu’il était impossible de prévoir les dépenses futures d’une personne. © Johan Jarnestad/The Royal Swedish Academy of Sciences, CC BY-NC-ND

Michael Woodford, de l’université Columbia à New York, est un spécialiste de la macroéconomie de l’offre, notamment du rôle des anticipations dans la fixation des prix et l’inflation. Dans son ouvrage publié en 2003, Interest and Prices: Foundations of a Theory of Monetary Policy, il a démontré qu’une banque centrale pouvait influencer l’activité économique en agissant sur les anticipations du public concernant l’évolution future des taux d’intérêt.

Jusque dans les années 1990, les banques centrales menaient leur politique dans une relative opacité, et leurs décisions pouvaient parfois prendre les marchés par surprise. Les travaux de Hall et Woodford ont contribué à changer cette situation. Au lendemain de la crise financière mondiale de 2008, les banques centrales de la plupart des grandes économies avancées ont adopté une approche appelée « forward guidance », ou « indications prospectives ».

Cette politique a conduit les gouverneurs des banques centrales à faire preuve d’une plus grande transparence sur leurs intentions en matière de politique monétaire. Les annonces de politique monétaire prospective présentent une évaluation claire des perspectives économiques et de leurs conséquences possibles sur l’inflation. Elles précisent également comment les banques centrales pourraient adapter leur politique en fonction de ces prévisions.

Partisans et détracteurs

Comme la plupart des approches de politique économique, les indications prospectives ont leurs partisans et leurs détracteurs. Des travaux de la Banque centrale européenne montrent qu’une communication claire des banques centrales réduit la volatilité des taux d’intérêt à court terme. Certains éléments suggèrent également qu’après la crise financière de 2008, les anticipations d’une inflation durablement faible ont contribué à maintenir les taux d’intérêt à un niveau bas. Cela a probablement stimulé la consommation et l’investissement, favorisant ainsi la reprise économique.

Les détracteurs de cette approche estiment toutefois que les indications prospectives n’ont aucun effet sur les taux d’intérêt à long terme et que leur influence sur les taux à court terme reste sujette à débat. Ils considèrent également que le fait de communiquer à l’avance sur l’évolution attendue des taux d’intérêt peut nuire à la crédibilité des banques centrales. Ce serait notamment le cas si celles-ci devaient modifier leur politique pour faire face à un choc économique imprévu.

Les conflits au Moyen-Orient et en Ukraine illustrent cette difficulté. En provoquant une hausse des prix de l’énergie et des anticipations d’inflation, ils contraignent les banques centrales à revoir leurs perspectives. Les indications prospectives de nombreux banquiers centraux laissent désormais entrevoir une inflation plus élevée et, peut-être, la nécessité de relever les taux d’intérêt.

Tout emprunteur qui doit renégocier son crédit immobilier à taux fixe, souvent à des conditions moins avantageuses, peut sans doute légitimement douter de la capacité des banques centrales à faire baisser les taux d’intérêt à court terme. Cela ne remet toutefois pas en cause le caractère révolutionnaire des travaux de Hall et Woodford. Mais les économies sont des systèmes complexes et difficiles à maîtriser, et les débats sur les politiques des banques centrales sont loin d’être clos.

The Conversation

Conor O'Kane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.10.2026 à 16:23

Greenwashing de type II : quand les entreprises exagèrent l’impact écologique de leurs actions

Aurélien Feix, Professeur associé, EDHEC Business School

Âriel de Fauconberg, Assistant Professor of Strategy, Innovation and Entrepreneurship, North Carolina State University; University of Cambridge

Moritz Gruban, Lecturer in Organisation Studies, Royal Holloway, University of London

Un nouveau type de verdissement apparaît. Jouant sur les mots, il s’appuie sur des actions dont il exagère plus ou moins les effets sur l’environnement.
Texte intégral (2028 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une entreprise peut dire vrai sur les actions qu’elle mène en faveur de l’environnement… et pourtant pratiquer le greenwashing.

  • Un greenwashing de type II existe. Il est moins immédiatement identifiable, car il joue d’une confusion sur le sens des mots.

  • Le greenwashing de type II, omniprésent dans le marketing vert et le discours de responsabilité sociétale des entreprises, demeure insuffisamment combattu. Par méconnaissance ?


Depuis le milieu des années 1990, les entreprises communiquent de plus en plus à propos de leurs engagements environnementaux. Sous la pression des pouvoirs publics, des organisations non gouvernementales (ONG), des investisseurs et du public, les normes de communication sur ces sujets, autrefois très souples, sont devenues plus strictes, poussant les entreprises à publier davantage de données, et parfois même à les faire vérifier par des tiers.

Tout pourrait donc sembler réuni pour faire reculer les pratiques dites de greenwashing (ou « écoblanchiment »), ces communications qui donnent une image trop favorable de la performance environnementale des entreprises. Nous pensons qu’il n’en est rien. En effet, une forme de greenwashing, que nous théorisons et illustrons par des exemples dans nos recherches récentes, reste largement méconnue et insuffisamment combattue par le législateur.

La question n’est pas seulement de savoir si les entreprises mettent réellement en œuvre les mesures environnementales dont elles se prévalent ni si elles le font dans les proportions annoncées. Il faut aussi se demander si ces mesures sont de nature à permettre d’atteindre l’objectif de « durabilité » qu’elles prétendent poursuivre. Or, la communication des entreprises donne souvent l’impression que certaines mesures participent bel et bien d’une logique de durabilité, alors qu’elles ne font au mieux qu’atténuer les effets environnementaux négatifs de leurs activités. C’est cette manière de masquer le décalage entre les mesures déployées et la finalité de durabilité invoquée que nous appelons le « greenwashing de type II ».


À lire aussi : Pourquoi le CO₂ des vols influence si peu nos choix (et comment y remédier)


Les deux visages du greenwashing

Le greenwashing classique est bien connu : une entreprise induit le public en erreur quant à l’ampleur avec laquelle elle met en œuvre une mesure supposément bénéfique pour l’environnement. Une compagnie aérienne peut par exemple suggérer, par le biais d’une communication délibérément vague, qu’elle utilise plus de biocarburants qu’elle ne le fait réellement : c’est le greenwashing de type I.

Le type II est plus subtil. Il consiste à présenter une mesure environnementale prise par l’entreprise comme contribuant davantage à la « durabilité » qu’elle ne le fait en réalité. Pour rester sur l’exemple précédent, une compagnie aérienne peut laisser entendre que les biocarburants, moins émetteurs en CO₂ que le kérosène classique, constituent une réponse technologique satisfaisante à long terme à la problématique des gaz à effet de serre engendrés par le secteur de l’aviation. Et ce, alors même que les obstacles à une utilisation massive de ces carburants, actuellement employés en quantités très faibles, sont bien établis. La tromperie porte alors sur l’impact écologique réel d’une mesure, et non sur la proportion à laquelle elle est adoptée : c’est le greenwashing de type II.

L’abus du mot « durable »

Il existe différents procédés discursifs par lesquels opère le greenwashing de type II. L’un d’eux consiste à qualifier une pratique ou une technologie de « durable », comme dans le syntagme « carburant d’aviation durable » (sustainable aviation fuel ou SAF, en anglais), couramment utilisé dans le secteur de l’aviation pour désigner les biocarburants mentionnés précédemment, malgré les limites avérées de cette technologie en matière de passage à l’échelle.

La même logique peut s’observer chez certains acteurs financiers lorsqu’ils emploient l’expression « finance durable » pour désigner des pratiques qui sont loin d’être à la hauteur de ce que suggère l’appellation.

Les syntagmes de ce genre sont doublement problématiques. Non seulement ils peuvent donner une image trompeuse de l’impact écologique réel des pratiques entrepreneuriales qu’ils désignent, mais ils contribuent également à affaiblir la notion de « durabilité » – notion exigeante, issue d’une longue tradition de pensée soucieuse du fonctionnement pérenne des écosystèmes dont nous dépendons.

L’abus du terme « durable » est d’autant plus difficile à détecter que ces expressions constituent ce que les analystes du discours appellent des « conventions discursives » : des habitudes de langage tenues pour évidentes, du moins dans les milieux où elles circulent. Comment, en effet, douter de la « durabilité » d’une technologie ou d’une pratique qui semble déjà l’être du seul fait du nom qui lui est donné ?

Le mésusage des objectifs de développement durable

Par ailleurs, il est devenu courant que les entreprises mentionnent les objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies dans leurs rapports de responsabilité sociétale. En 2022, près des trois quarts (74 %) des 250 plus grandes entreprises du monde déclaraient agir en faveur de ces objectifs. Ce chiffre peut inciter à l’optimisme : il donne l’impression que le monde économique œuvre désormais activement à leur réalisation.

Or, la phraséologie managériale, selon laquelle les entreprises se seraient « emparées » des ODD, « aligneraient » leur conduite sur eux et « s’engageraient » à les faire advenir, relève, en réalité, largement du greenwashing de type II.

Des études sur la manière dont les entreprises mobilisent concrètement les ODD font état d’un usage pour le moins laxiste. Dans leur grande majorité, les entreprises ne les utilisent pas conformément au rôle que leur nom suggère. Elles ne les traitent pas comme des objectifs globaux à atteindre, à partir desquels déduire des mesures adaptées à l’échelle de l’organisation. Elles les utilisent plutôt comme de grandes catégories thématiques permettant de classer, souvent a posteriori, leurs mesures environnementales, lesquelles restent loin de l’ambition affichée par la communauté internationale.

Atténuer un problème, ce n’est pas le résoudre

À y regarder de plus près, le greenwashing de type II, très présent dans les communications des entreprises et parfois relayé par les pouvoirs publics, entretient un paralogisme répandu : « Une pratique moins polluante est une pratique durable. » Il est pourtant évident qu’atténuer un problème ne revient pas à le résoudre.

Pourquoi tombe-t-on néanmoins si souvent dans cette erreur de logique ?

Un discours irréaliste, mais réconfortant ?

Cela tient notamment à la banalisation du terme « durabilité », déjà évoquée, que favorisent des lobbys ayant intérêt à en diluer le sens. Mais cela tient peut-être aussi aux vertus réconfortantes d’un langage irréaliste qui grossit la portée des mesures environnementales somme toute peu disruptives et contraignantes par lesquelles le monde des affaires prétend répondre à la crise écologique en cours.

Ainsi, face au constat que les seuls gains d’éco-efficience projetés ne suffiront pas à compenser la croissance prévue de l’aviation, quoi de plus rassurant que de se dire qu’il suffirait de remplacer le carburant classique par un carburant « durable », sans transformer en profondeur nos habitudes de déplacement ?

Comment combattre le greenwashing de type II ?

Le greenwashing de type II est problématique, car il retarde la prise de conscience du public quant à la gravité de la crise écologique que nous traversons et à l’urgence d’opérer des changements à la hauteur de cette crise. Or, malgré leur renforcement récent, les dispositifs juridiques de lutte contre le greenwashing ne prennent pas encore suffisamment en compte ce phénomène.

La directive européenne de 2024 sur le greenwashing, qui s’applique en droit national depuis le 27 septembre 2026, constitue certes une avancée bienvenue, en ce qu’elle prévoit l’interdiction d’« allégations environnementales génériques », telles que « respectueux de l’environnement », « vert » ou « écologique », si celles-ci « ne correspondent pas à une performance environnementale excellente reconnue ». Cette interdiction va dans le bon sens, car elle rend plus difficile l’exagération de l’impact des mesures adoptées par les entreprises.

Arte 2025.

Il est toutefois regrettable que la notion de « durabilité », en dépit de la place centrale qu’elle occupe dans les discours des entreprises et de l’usage galvaudé qui en est fait, ne figure pas explicitement dans la liste des allégations génériques mentionnées, et que la directive n’encadre pas davantage son utilisation.

Des progrès encourageants

Les médias, les ONG et les pouvoirs publics peuvent également contribuer à combattre le greenwashing de type II. À cet égard, il est encourageant que le guide anti-greenwashing publié par l’Agence de la transition, l’Ademe, fin 2025 invite à bannir les promesses environnementales excessives au regard des impacts réels de l’entreprise ainsi que les discours exagérant la portée d’une action par rapport aux « véritables enjeux sectoriels de l’organisation ». Le guide parle de « méta-greenwashing » à ce sujet, une notion qui reste à définir, mais qui nous semble proche de notre concept de greenwashing de type II.

En revanche, la recommandation de l’Ademe qui consiste à accompagner des formulations génériques utilisant les termes « écologique », « éthique » ou « durable » de précautions langagières, telles que « contribue à » nous paraît encore trop timide.

Finalement, les universités et les écoles de commerce ont également un rôle clé à jouer, à la fois en fournissant aux étudiants une compréhension solide de ces termes et en développant une lecture plus critique de leur usage courant.

The Conversation

Aurélien Feix a bénéficié d’une bourse du Fonds National Suisse de la recherche scientifique (FNS).

Moritz Gruban et Âriel de Fauconberg ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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14.10.2026 à 16:21

À Vendeuvre-du-Poitou, les féconds étés de Michel Foucault

Frédéric Chauvaud, Professeur d'Histoire contemporaine, Université de Poitiers

La propriété familiale du « Piroir », dans le Poitou, fut un refuge important pour Michel Foucault. Il y a travaillé et retravaillé ses textes les plus importants.
Texte intégral (1992 mots)
Jusqu’à la fin de sa vie, le philosophe Michel Foucault aimait travailler au « Piroir », sa maison familiale dans le Poitou. Thierry Ehrmann, La Demeure du Chaos/Flisck, CC BY

L’ESSENTIEL

  • À Vendeuvre-du-Poitou, dans la Vienne, la maison familiale de Michel Foucault a joué un rôle particulier dans sa vie et son œuvre.

  • Le philosophe passait tous ses étés au « Piroir » pour lire, écrire, revoir ses textes.

  • Il y a notamment travaillé sur son essai le plus célèbre, Surveiller et punir.


En 1984, quelques semaines avant sa mort, Michel Foucault, né à Poitiers en octobre 1926, est revenu à Vendeuvre-du-Poitou (Vienne) pour relire les épreuves du troisième volume de son Histoire de la sexualité. À Vendeuvre, la maison de sa grand-mère puis de sa mère, située à une vingtaine de kilomètres de Poitiers, a joué un rôle particulier dans la vie et l’œuvre du philosophe.

Dans une lettre du 5 août 1963 adressée à Daniel Defert, son compagnon, il écrit :

« Arrivé à Vendeuvre, c’est le temps des feuilles de papier qu’on remplit comme des paniers de pommes. »

Pendant une trentaine d’années, il séjourne, tous les étés, dans la propriété familiale du Piroir, pour lire, écrire, revoir ses textes. Son frère Denys comme Daniel Defert témoignent « qu’il n’a jamais achevé un livre sans que la dernière main y ait été portée dans le bureau de l’autre aile de la maison », du moins à partir de 1960 où il avait écrit sa thèse sur l’histoire de la folie.

« Le Piroir », un refuge hors du temps

C’est bien là qu’il rédige entièrement son livre sur l’écrivain Raymond Roussel (1877–1933). Il le découvre en 1957 dans la librairie José Corti (Paris VIᵉ). Depuis, il garde une affection secrète pour l’auteur d’Impressions d’Afrique (1910) ou de Comment j’ai écrit certains de mes livres (1935). Les textes de Roussel contiennent un « étrange pouvoir », on peut y lire une « sourde explosion phonétique de phrases arbitraires », mais aussi découvrir les « pièges du langage ».

Michel Foucault avait l’intention d’écrire un simple article puis, pris par son sujet, il écrit presque sans discontinuer, accumule les feuillets et met un point final, à la fin de l’été, à son manuscrit qui sera publié en 1963, un mois après Naissance de la clinique : une archéologie du regard médical.

Mais son livre sur Roussel, pour lequel il s’est passionné, apparaît à part dans son œuvre. Dans plusieurs entretiens, il confie qu’il n’écrit pas aisément, qu’il n’est pas un écrivain du premier jet, il lui faut reprendre son texte, ajouter, élaguer, compléter et pourtant, confie-t-il : « C’est de beaucoup le livre que j’ai écrit le plus facilement, mais aussi le plus rapidement. »

La maison de Vendeuvre surnommée « Le Piroir », est à la fois un refuge et un espace hors du temps comme les hétérotopies, ces lieux autres que Michel Foucault a mis en lumière pour la première fois en 1966 dans une conférence radiophonique sur France Culture. Ce sont des contre-espaces qui proposent un autre découpage du temps.

Effectivement, loin de la vie parisienne trépidante et des sollicitations les plus diverses, la maison familiale apparaît bien comme un lieu autre où Michel Foucault peut sans aucune distraction, rédiger pendant des heures, deux paquets de feuillets posés devant lui, le premier correspondant à la dernière version, le second comportant toutes les ultimes corrections.

Le philosophe en son jardin

Mais « Le Piroir » est aussi un réceptacle de la vie intime, des relations avec sa mère qui lui voue une admiration sans bornes, ce dont témoigne sa correspondance, mais aussi ses neveux et ses nièces.

Sur place il s’occupe de ses rosiers, ne parle jamais ou presque jamais de ses activités intellectuelles, emmène les plus jeunes dans la ville de Richelieu (Indre-et-Loire) dont la description se retrouve dans ses cours au Collège de France ou à Loudun (Vienne), qui sera l’occasion d’évoquer le corps de la possédée.

Dans l’un de ses essais, Antoine Compagnon a fait de l’année 1966 une année mirifique et consacre des pages puissantes à Michel Foucault et à la réception de son livre les Mots et les choses, dans lequel il scrute les conditions de l’essor d’un discours scientifique, reprenant et popularisant le concept d’épistémè désignant l’ensemble des savoirs et de ce qui est tenu pour vrai à une époque. Le passage d’une épistémè à une autre n’est jamais progressif, mais constitue toujours une rupture profonde.

Cette année-là, un autre de ses textes est entièrement rédigé à Vendeuvre ; il s’agit du Discours philosophique, resté dans les cartons et publié beaucoup plus tardivement, en 2023. Dans cet essai, Michel Foucault revient sur la notion d’archive, qui n’est pas le document des historiens et historiennes, mais l’ensemble des discours en circulation à un moment donné, autrement dit l’archive-discours constitue une « couche autonome », c’est-à-dire un « espace blanc » qui sépare les formes sensibles du langage.

La déflagration « Surveiller et punir »

En 1971, Michel Foucault est élu professeur au Collège de France et s’intéresse au thème de l’enfermement, non pas celui des aliénés déjà traité dans sa thèse, mais de celles et de ceux qui ont été condamnés à une peine d’emprisonnement.

Si, à Paris il contribue à la création du GIP, le Groupe d’information sur les prisons, en février 1971, à Vendeuvre il réfléchit aux « supplices » et à la naissance de la prison. Pendant plusieurs étés, il travaille inlassablement sur le sujet. Il prend en compte le panoptique – système circulaire au milieu duquel se dresse une tour permettant de surveiller tous les détenus – que Jeremy Bentham a décrit à la fin du XVIIIᵉ siècle, et pour mieux s’en rendre compte il visite Arc-et-Senans (Doubs) avant de se rendre à Vendeuvre où il met la dernière main au manuscrit de Surveiller et punir, publié en 1975. Le livre fait l’effet d’une déflagration et demeure l’ouvrage de Michel Foucault le plus lu dans le monde.

Selon Michel Foucault, la société est passée du temps des supplices sous l’Ancien Régime au temps des prisons. Son étude se clôt vers le milieu du XIXᵉ siècle et le système carcéral s’est généralisé. Selon lui, si la prison ne parvient pas à rendre des citoyens à la société, ce n’est pas un échec, au contraire, c’est une manière de mettre à l’écart les impécunieux, les marginaux et quelques criminels endurcis.

Gilles Deleuze lui écrit :

« Michel, c’est vrai que je ne trouve pas d’autres mots que “splendeur” pour votre livre. »

Cette lettre, comme de nombreuses autres, ont été conservées à Vendeuvre, dans la chambre qu’occupait Michel Foucault, avant d’être versée au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale. Pendant l’été, il lit un scénario ; le cinéaste René Alliot lui a dit qu’il allait tourner un film à partir du dossier de Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère. Le tournage se déroule en Normandie, et il se prépare à y participer, même si les scènes ne figureront pas dans la version finale.

Reste, parmi une production foisonnante, son Histoire de la sexualité. Dans le premier tome paru en 1976, il souligne que l’on assiste moins à une répression de la sexualité qu’à une inflation des discours sur les sexualités. Son analyse porte pour l’essentiel sur le XIXᵉ siècle et plusieurs volumes sont annoncés.

Mais il doute, et à Vendeuvre, il pense qu’il ne va pas poursuivre dans la direction indiquée. Il réfléchit à un autre découpage et recompose son projet. Il lit les Pères de l’Église, échange beaucoup avec Paul Veyne (1930-2022), son condisciple du Collège de France.

Pendant l’été 1977, il glisse de la patristique vers les textes grecs et latins de l’Antiquité tardive. Son deuxième tome de l’Histoire de la sexualité, après une longue période de lectures et de réflexions, est disponible en librairie en janvier 1984 ; le troisième lui est apporté par Pierre Nora à l’hôpital, quelques jours avant sa mort. Le dernier, les Aveux de la chair, ne verra le jour qu’en 2018.

Le 29 juin 1984, le corbillard quitte La Pitié-Salpêtrière pour se rendre à Vendeuvre-du-Poitou où une cérémonie est organisée. Michel Albaric, frère dominicain et bibliothécaire du Saulchoir (Paris), que Michel Foucault a beaucoup fréquenté, célèbre la liturgie devant sa famille, quelques habitants et personnalités dont Simone Signoret.

Vendeuvre a bien été une sorte de sanctuaire où Michel Foucault pouvait se consacrer tout entier à ses manuscrits aussi bien qu’un lieu de détente. Les lettres de sa mère indiquent que les moments passés à Vendeuvre étaient essentiels, et qu’ils se situaient bien non à la périphérie, mais au cœur de son existence.

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Frédéric Chauvaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.10.2026 à 16:20

Projets éoliens et vote d’extrême droite : ce que révèle une étude inédite

Sébastien Bourdin, Professeur de géographie économique, IÉSEG School of Management

Une étude inédite montre que l’implantation d’éoliennes est associée à une hausse locale du vote d’extrême droite dès le dépôt du permis, avant même la construction.
Texte intégral (1675 mots)

L’ESSENTIEL

  • Une étude inédite montre que l’implantation d’éoliennes est associée à une hausse locale du vote d’extrême droite dès le dépôt du permis, avant même la construction.

  • Cet effet est notable dans les communes où les éoliennes sont planifiées, mais il s’étend aussi sur les communes voisines.

  • Cette étude montre en creux comment la gouvernance territoriale des infrastructures influence leur réception politique.


Une éolienne peut devenir un enjeu électoral avant même de sortir de terre. Dans une recherche menée avec l’économiste Martin Faulques, nous avons suivi 34 448 communes françaises entre 2007 et 2022. Nos résultats montrent que le dépôt d’un permis éolien est associé à une progression locale du vote d’extrême droite, qui reste visible lorsque le projet se concrétise. Cet effet dépasse même les frontières de la commune d’accueil.

Pour comprendre ce qui peut lier ces deux réalités, il faut regarder comment les discours populistes de droite peuvent se faire l’écho des oppositions locales aux énergies renouvelables. En France, le Rassemblement national a, par exemple, fait de l’opposition aux éoliennes un argument de campagne, en invoquant la défense des paysages et du patrimoine rural. En se présentant comme le porte-parole d’habitants confrontés à des projets qu’il décrit comme imposés d’en haut, ce parti cherche à transformer une contestation locale en soutien électoral. Cette stratégie peut trouver un écho dans le sentiment de ne pas être entendu.

Notre étude, elle, invite à regarder ce qui se joue avant même un chantier d’éoliennes, au moment où les habitants découvrent un projet, s’interrogent sur ses conséquences et cherchent à peser sur la décision. Elle suggère que la manière de conduire la transition énergétique dans les territoires mérite autant d’attention que les infrastructures elles-mêmes.

Un signal électoral dès le permis

Pour étudier les liens entre éoliennes et vote d’extrême droite, nous avons croisé les résultats du premier tour des quatre élections présidentielles de 2007 à 2022 avec le registre des projets éoliens terrestres. Pour chaque commune concernée, nous avons repéré trois étapes : le dépôt du permis, le début de la construction et la mise en service.

Les éoliennes s’implantent surtout dans des communes rurales, dont le profil social et électoral peut différer de celui des autres communes. Comparer simplement leurs votes risquerait donc d’attribuer aux éoliennes des différences qui existaient déjà avant leur arrivée. Nous avons donc suivi le vote avant et après l’arrivée d’un projet, pour voir s’il progressait davantage dans les communes concernées que dans celles restées à l’écart. La comparaison tient également compte des tendances électorales nationales et des différences entre communes, notamment de leur profil social et démographique.

Nos estimations indiquent ainsi que, après le dépôt d’un permis éolien, le vote d’extrême droite progresse en moyenne de 0,9 point de plus dans les communes d’accueil et leurs voisines que dans les communes non concernées. Cela représente, par exemple, l’écart entre 25 % et 25,9 % des voix. Cette moyenne recouvre cependant des situations locales différentes.

Le signal apparaît dès le premier scrutin concerné par le dépôt du permis et non une fois seulement que les éoliennes sont mises en marche. La différence est importante. Avant la construction, les habitants peuvent anticiper une transformation du paysage, redouter des nuisances ou contester la procédure.

Les communes voisines sont aussi concernées

Dans les estimations principales, la corrélation est plus forte dans les communes qui accueillent directement un projet. Mais elle reste notable chez leurs voisines immédiates. Un parc éolien peut donc devenir politiquement important dans une commune qui n’héberge aucun mât.

Ce résultat invite à dépasser une lecture strictement administrative du territoire. De fait, les frontières communales ne délimitent ni le paysage regardé depuis une maison, ni les déplacements quotidiens, ni les discussions entre habitants. Les controverses peuvent aussi circuler par les associations, les médias locaux et les réseaux de voisinage. Notre analyse repère cette extension géographique.

Pour l’action publique, une question en découle : qui faut-il associer à la discussion et au partage des retombées ? Le seul périmètre de la commune d’implantation peut laisser à l’écart des habitants qui se sentent pourtant concernés. L’échelle pertinente dépend aussi de la visibilité du parc et des relations entre communes.

Derrière les oppositions une question de justice

Réduire ces tensions à un réflexe de refus « près de chez soi » (ou, en anglais, NIMBY pour Not In My Backyard) empêche de comprendre ce qui est discuté. Les recherches sur la justice environnementale invitent, elles, à poser trois questions pour comprendre ces conflits :

  • Qui bénéficie du projet et qui en supporte les contraintes ?

  • Qui peut peser sur les décisions ?

  • Quelle place est accordée à l’attachement des habitants à leur territoire ?

La première question porte sur le partage des avantages et des contraintes. Qui bénéficie des revenus, des recettes fiscales ou des investissements ? Qui voit son environnement quotidien transformé ? Un projet contribue à un objectif collectif de production électrique, mais ses conséquences sont situées.

La deuxième question concerne le pouvoir de participer. Une réunion d’information permet-elle encore de discuter de l’emplacement, de la taille du projet ou d’autres options ? Les objections reçoivent-elles une réponse argumentée ? Lorsque les choix paraissent déjà arrêtés, la consultation peut être vécue comme une formalité. Le résultat observé dès le permis invite à prendre au sérieux cette phase précoce.

Enfin, la troisième concerne la reconnaissance de l’attachement des personnes à leur territoire. Un paysage peut porter une histoire familiale, une identité collective ou une manière d’habiter. Ces dimensions se traduisent difficilement en compensation financière. Les reconnaître suppose de les intégrer à la discussion, y compris lorsque les désaccords persistent.

Ces interrogations peuvent rencontrer une défiance politique préexistante. Elles peuvent aussi offrir des prises à des partis qui promettent de défendre les habitants contre des décisions présentées comme imposées. Cette réalité ne semble pas propre à la France : en Allemagne, le chercheur en sociologie politique Bastien Fond a, par exemple, récemment analysé la stratégie anti-éolienne du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD).

Notre étude apporte, pour sa part, un éclairage français inédit sur cette relation entre transition énergétique et vote. Elle permet surtout de préciser quand une association apparaît et jusqu’où elle s’étend.

Faire une place aux habitants avant le chantier

À l’approche des élections, certains maires préfèrent reporter les projets d’énergies renouvelables par crainte que les oppositions locales ne leur coûtent des voix. Les conflits peuvent surgir dès la campagne, alors que les bénéfices pour la commune, comme les recettes fiscales, ne deviennent souvent visibles que plus tard.

Notre nouvelle étude invite à regarder aussi les conditions dans lesquelles les projets sont discutés au-delà du seul calendrier électoral. Une première piste consiste à ouvrir le dialogue suffisamment tôt pour qu’il puisse modifier le projet, puis à rendre lisible ce qui a été retenu ou écarté et pourquoi. Une autre est d’associer les communes voisines, en discutant avec elles des conséquences paysagères et des retombées.

La participation des habitants à la gouvernance et au financement constitue également une piste. Les économistes Vincent Auffray et Romain Schweizer défendent ainsi une transition davantage appuyée sur les initiatives citoyennes. Ces démarches ouvrent une discussion sur la place des habitants dans les choix énergétiques ; elles ne garantissent pas la disparition des conflits.

Nos résultats ne font pas de l’éolien une explication générale de la progression de l’extrême droite. Ils portent sur des évolutions communales, sans identifier les personnes qui changent de vote ni leurs raisons. Ils ne démontrent pas davantage qu’un recul des ambitions climatiques réduirait ce vote. Ils montrent, en revanche, que la relation politique à un projet se construit bien avant sa mise en service. Au moment où les premiers mâts apparaissent, une partie de cette histoire est déjà écrite. Donner aux habitants une prise réelle sur les choix qui transforment leur cadre de vie mérite donc une place dès les premières étapes de la transition.

The Conversation

Sébastien Bourdin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.10.2026 à 16:19

Face à Donald Trump et Peter Thiel, la contre-offensive des jésuites américains aux côtés de Léon XIV

Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

Les jésuites américains relaient l’encyclique de Léon XIV et combattent l’influence de Peter Thiel, défendant migrants, démocratie et régulation technologique.
Texte intégral (3336 mots)
Le pape Léon XIV avec les supérieurs majeurs des jésuites à Rome le 24 octobre 2025. Il est entouré d'Arturo Sosa, supérieur général de la Compagnie de Jésus, et d'Antoine Kerhuel, secrétaire de la Compagnie de Jésus à Rome. Curie jésuite

L’ESSENTIEL

  • Les réseaux jésuites américains ont joué un rôle majeur dans la diffusion de Magnifica Humanitas, première encyclique de Léon XIV, consacrée à la protection de la personne humaine à l’heure de l’intelligence artificielle.

  • Face à Peter Thiel et à l’idéologie MAGA, les jésuites défendent une autre vision du pouvoir technologique, fondée sur la dignité humaine, la régulation de l’IA, la paix et le bien commun.

  • Leur mobilisation s’étend aux grands enjeux politiques américains, de la défense des migrants à l’aide humanitaire, en passant par la limitation du pouvoir exécutif et la dénonciation du recours à la force armée.


Léon XIV, né Robert Francis Prevost, citoyen des États-Unis, a été élu pape le 8 mai 2025, trois mois après le retour à la Maison-Blanche de Donald Trump. Sur la plupart des grands dossiers, les deux hommes ne sont pas sur la même longueur d'ondes, au contraire, si bien que Trump lui-même, et encore plus certains de ses alliés, au premier rang desquels le milliardaire de la tech Peter Thiel, ont tenu des propos peu amènes sur le souverain pontife, spécialement au vu du contenu de sa première encyclique, Magnifica Humanitas, publiée en mai 2026.

Dans cette lutte, les influents jésuites américains soutiennent massivement le pape.

Les jésuites américains en première ligne pour la diffusion de Magnifica Humanitas

Le monde jésuite semble avoir joué un rôle important dans l'élaboration de Magnifica Humanitas, consacrée à la protection de la personne humaine à l'heure de l'intelligence artificielle.

Même si une encyclique demeure le texte du pape qui la signe, ce type de document est toujours un travail collectif. L'étude d'Alberto Melloni parue en juillet 2026 dans Le Grand Continent insiste fortement sur son caractère composite. L'auteur relève des changements de vocabulaire, de longueur des phrases, de références, de registre théologique et même de ponctuation, qui suggèrent l'intervention de plusieurs rédacteurs ; une affirmation partagée par des vaticanistes informés.

Outre Paolo Benanti, franciscain du Tiers-Ordre régulier travaillant sur l'éthique appliquée à l'IA, l'encyclique a été préparée principalement par l'entourage du cardinal Michael Czerny, lui-même jésuite canadien, et jusqu'à peu, Préfet du Dicastère pour le Service du développement humain intégral. Alberto Melloni a aussi détecté dans les paragraphes 17-46 une troisième plume dont le vocabulaire – particulièrement l'usage répété de la notion de discernement – révèle une culture ou une appartenance à la Compagnie de Jésus. L'identification reste une hypothèse, mais la convergence est tentante.

Au-delà de la fabrication du texte, une forte mobilisation des réseaux jésuites a également été remarquée, notamment aux États-Unis, pays où leur implantation est profonde. Dans le relevé des interventions indexées sur Internet, entre le 25 mai et le 15 août 2026, pas moins de 14 prises de parole substantielles (articles, entretiens, podcasts ou interventions distinctes) émanent de jésuites basés aux États-Unis.

La Jesuit Conference of Canada and the United States consacre dès le 26 mai une publication spécifique aux réactions suscitées par le texte chez certains penseurs jésuites de premier plan, qui se montrent très élogieux sur le texte. America magazine, principale revue jésuite, a poursuivi la discussion tout au long de l'été 2026.

De la diffusion à l'action politique

Le 2 juin 2026, la Jesuit Conference of Canada and the United States adresse aux responsables du Congrès américain une lettre destinée à traduire les principes de Magnifica Humanitas en orientations de politique publique concernant l'intelligence artificielle.

Le document aborde les inégalités économiques, les droits des travailleurs, la protection des enfants, ainsi que la défense de la régulation technologique. Le père Chris Kellerman, responsable de l’Office of Justice and Ecology de la conférence jésuite, explique que l'objectif consiste à persuader les représentants et sénateurs. Magnifica Humanitas passe ainsi du statut de document pontifical commenté à celui de référence du lobbying catholique sur la politique américaine en matière d'IA. On peut donc distinguer trois fonctions successives remplies par les réseaux jésuites américains : interpréter le texte ; le diffuser dans leurs médias et institutions ; puis chercher à traduire ses principes en politique publique.

Or ces principes vont à l'encontre de l'idéologie trumpiste. Il était prévisible, dès la première présidence Trump, que les jésuites américains ne cautionnent pas la montée du mouvement MAGA. Historiquement, l'ordre n'a jamais participé à la moindre « légende dorée » américaine. La politique trumpienne a donc été dès ses commencements mise à distance, critiquée et soupesée, à l'aune de la tradition intellectuelle et théologique de sa branche états-unienne.

En revanche, les jésuites ont immédiatement épaulé les déclarations de Léon XIV, élu quelques semaines après le président. De leur point de vue, l'Église américaine se trouvait directement confrontée à plusieurs problématiques urgentes affectant les États-Unis «sous empire» Trump :la brutalisation par leur pays des relations internationales, la régression démocratique à son sommet, la mentalité affairiste et écocide du pouvoir, la collusion tentaculaire et prédatrice de la Tech et, enfin, le traitement délétère des migrants, réfugiés et autres détenteurs de visas temporaires.


À lire aussi : ICE : une chasse à l’homme contraire au droit et très lucrative pour Trump et ses amis


Affronter le démiurge

Les jésuites américains se sont trouvés en première ligne face à celui que l'encyclique Magnifica Humanitas a le plus exaspéré : Peter Thiel, le Tech-milliardaire tout puissant, transformé en oracle de l'Amérique.

En juillet 2026, Thiel affirme, lors de l'Aspen Ideas Festival, que le pape Léon XIV travaille «pour les communistes chinois», estimant que ses appels à la régulation de l'IA pénalisent l'Occident face à la Chine.

Thiel publie également un essai, avec sa jeune plume Sam Wolfe, dans la revue conservatrice catholique First Things. Fondée à la fin du XXe siècle par le prêtre converti Richard John Neuhaus, cette revue a largement ouvert ses portes à Thiel à partir de 2007, à la fois comme auteur et comme membre de son comité financier (au moins jusqu'en 2010) et vraisemblablement comme donateur indirect. L'essai intitulé The Pope and The Antichrist reprend les principaux arguments de ses conférences ou «leçons» privées, distillées de la Californie à Paris, et même jusqu'à Rome, à quelques encablures du Vatican.

En vis-à-vis, on trouve pas moins de neuf interventions jésuites critiques de la grande vision de Peter Thiel : quatre études — Antonio Spadaro à deux reprises, James Martin et Kuruvilla Pandikattu — auxquelles s'ajoutent cinq analyses publiées par America Magazine. Ces occurrences n'incluent pas toutes les reprises sur les réseaux sociaux, ni tous les textes critiquant l'écosystème Thiel-Vance-Palantir (l'entreprise fondée par Thiel).

L'opposition de Thiel aux propositions de Léon XIV est frontale, car Magnifica Humanitas fait de la régulation du pouvoir technologique une exigence essentielle de l'ordre international, au même titre que le multilatéralisme et le maintien de la paix. Dans la grille thielienne, la figure de ce pape pacificateur correspond donc presque terme pour terme à ce qu'elle définit comme l'Antéchrist. L'ironie du propos semble échapper à son auteur : Thiel prétend redouter un futur «système de gouvernance mondiale», capable de contrôler les hommes, alors qu'il est lui-même cofondateur de l'une des infrastructures privées les plus puissantes de ce type de contrôle.

Après la publication de l'encyclique en mai 2026, le réseau jésuite démultiplie ses avertissements à l'encontre de la pseudo-pensée de Peter Thiel qui se pare, qui plus est, d'un vernis chrétien capable d'abuser les crédules. L'universitaire Nathan Schneider revient sur les scénarios apocalyptiques de Thiel, qui permettent de détourner l'attention des conséquences à long terme de l'usage de Palantir sur les politiques migratoires et sur la conduite de la guerre.

De son côté, le jésuite indien Kuruvilla Pandikattu, philosophe et éthicien des sciences, s'inquiète en juin 2026 des dangers que fait courir Thiel en s'appropriant le langage religieux et en transformant la théologie en un nouvel instrument de l'architecture du contrôle.

Sauver le régime démocratique

L'autre grand combat des jésuites américains est la critique de la plupart des initiatives du gouvernement de Trump : mesures anti-immigration, politique internationale marquée par le langage de la force et de la guerre, extension du pouvoir exécutif.

Cette résistance n'est pas présentée comme partisane : elle est formulée au nom de la doctrine sociale catholique, de la dignité humaine, de la solidarité, de la paix et de la limitation du pouvoir. Dans ces combats, les jésuites ont anticipé les prises de parole de Léon XIV. Ils ont disposé de plusieurs relais, dont l’Office of Justice and Ecology de la Jesuit Conference, qui pratique explicitement l’advocacy (plaidoyer) auprès des pouvoirs publics, le Jesuit Migration Network, le Jesuit Refugee Service USA, des paroisses et d'autres institutions comme le réseau laïque Ignatian Solidarity Network.

Forts d'une déclaration nationale publiée en janvier 2025, au tout début du deuxième mandat de Trump, ce réseau use des ressources juridiques et des méthodes de la lutte civique : accompagnement devant les tribunaux et lors des convocations de l'ICE ; mise en place de centres d'aide ; manifestations et processions ; création du Pope Francis Center à San Diego ; interventions auprès du Congrès et du Sénat ; critique des détentions et des expulsions massives ; mobilisations scolaires «Faith Not Fear» ; diffusion des outils «Know Your Rights» ; et interventions en faveur du droit du sol, remis en cause par Trump.

Leur argument central consiste à refuser que les migrants en situation irrégulière soient l'objet d'une menace collective : la garantie de leur dignité impose des limites morales à l'action de l'État.

Contestation des coupes dans l'aide humanitaire des États-Unis

La suppression ou le gel d'une partie de l'aide extérieure américaine a également mobilisé le Jesuit Refugee Service USA (JRS). En février 2025, l'organisation, qui attendait environ 18 millions de dollars du Bureau of Population, Refugees and Migration du Département d'État, estimait que la suspension de ce versement allait affecter directement plus de 103 000 réfugiés et personnes déplacées de force dont elle s'occupait et indirectement près de 300 000 personnes supplémentaires, sans compter le licenciement de 400 salariés du JRS dans le monde.

Le JRS n'a cessé de défendre le principe de l'aide internationale américaine – dont l'arrêt a touché toutes les initiatives du réseau Caritas monde – au nom de la solidarité, de la paix et du bien commun, rappelant que c'est l'assistance américaine qui a le plus contribué, depuis la Seconde Guerre mondiale et plus encore les années soixante, à aider les populations en détresse. Sans compter que cette générosité a été pour le pays un formidable outil de soft power.

Dénonciation de l'emploi de la force armée par l'administration Trump

Plus largement, les essayistes jésuites dénoncent une conception des relations internationales fondée prioritairement sur la force et la puissance, critique que les prises de position de Léon XIV en faveur du droit international, du dialogue et de la négociation sont venues conforter dès son intronisation. Dans America magazine, le 8 avril 2026, le rédacteur en chef Sam Sawyer décrit l'administration Trump donnant à voir ce qu'est «un monde gouverné par la seule puissance». Il salue parallèlement la dénonciation par Léon XIV du recours à la violence et du désir de domination, qualifiés de «profondément antichrétiens».

Les auteurs de cet article ont co-rédigé « Les jésuites des États-Unis (XVIe-XXIe siècles). L'américanisation de l'Église catholique. Presses universitaires du Septentrion, 2026

La question de la guerre et l'usage démonstratif de la force par Washington radicalisent encore plus les commentaires jésuites, l'ordre ayant compté de grands théologiens de la guerre à l'âge nucléaire, comme John C. Ford (1902-1989) et Drew Christiansen (1945-2022), qui ont dénoncé tout type de bombardement indiscriminé, tout conflit préventif et, partant, le principe de la dissuasion nucléaire, perçu comme un risque majeur pour l'avenir de l'humanité.

Depuis mars 2026, Sam Sawyer a produit pas moins de quatre analyses contestant les menaces contre l'Iran, le recours croissant à la puissance militaire et l'affaiblissement des mécanismes constitutionnels limitant le pouvoir présidentiel en matière de guerre.

Opposition à l'extension du pouvoir exécutif

Cette critique débouche finalement sur celle de l'extension brutale du pouvoir exécutif. Les médias jésuites défendent l'autonomie des pouvoirs, du Congrès, des tribunaux, les libertés publiques de la presse, des universités, des associations, des Églises et plus généralement des corps intermédiaires. La pensée du grand politiste John Courtney Murray (1904-1967) est ainsi remise en avant : l'État a une responsabilité morale certes, mais il ne couvre pas la société dans son ensemble et ne peut absorber les libertés et communautés qui lui préexistent.

L'élection de Léon XIV et ses prises de parole ont renforcé la dynamique jésuite. Ses différentes mobilisations – migrants, ICE, aide internationale, Iran, Gaza, guerres, pouvoir présidentiel, défense des institutions et, aussi, critique de l'intégralisme catholique apparaissent comme les aspects d'un même objectif : empêcher que le «bien commun» tiré de la théologie catholique puisse devenir une justification religieuse favorable à la concentration de la puissance politique et technologique au détriment des populations civiles.


Cet article a été co-écrit avec Frédéric Dorel, Maître de conférences retraité; directeur pendant 20 ans du Département des Sciences humaines et sociales de l’École Centrale de Nantes. Ses publications en Europe et aux États-Unis (Presses Universitaires du Septentrion, Brill USA, Cambridge Scholars Publishing, Amnis, Revue de l’AFEA, Ellipses, etc.), portent principalement sur les activités des prêtres jésuites aux États-Unis.

The Conversation

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.10.2026 à 16:19

Michel Foucault, penseur de l’actualité

Didier Fassin, anthropologue, sociologue et médecin, professeur, Collège de France

Le philosophe Michel Foucault est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde. Il a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps. Il nous propose une démarche critique sur notre présent.
Texte intégral (2300 mots)

L’ESSENTIEL

  • Michel Foucault est né il y a cent ans, le 15 octobre 1926. Il est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde.

  • Son œuvre a ouvert des champs d’analyse inédits – invention de la prison, de la psychiatrie, « gouvernement » des individus et des corps par les institutions (religion, justice, État).

  • Le philosophe nous a légué une manière d’interroger ce qui semble aller de soi, nos valeurs profondes. Il nous propose en somme une démarche critique.


Que Michel Foucault soit aujourd’hui l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde et que son influence continue de croître dans de nombreux domaines et disciplines, y compris sur des sujets qu’il n’a pas explorés, mérite certainement l’attention. Plus que les concepts qu’il a créés – la société disciplinaire, le pouvoir pastoral, la biopolitique, la gouvernementalité, et d’autres – ce que beaucoup retiennent, c’est une certaine manière de penser, d’interroger ce qui semble aller de soi, de remettre en cause ce que l’on croit savoir. En somme, c’est une démarche critique.

La démarche critique

Il l’exprime de la façon la plus explicite dans un texte qu’il écrit peu avant de mourir pour le 200e anniversaire de la publication de l’article célèbre de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? » On sait que pour le philosophe allemand, ce qui caractérise cette période de l’histoire occidentale qu’on appelle les Lumières, c’est l’entrée des individus dans une majorité intellectuelle et politique par laquelle ils s’autorisent à penser par eux-mêmes face au souverain, à la religion, et plus largement à toute forme d’autorité – ce que Michel Foucault appelle « l’âge de la critique ».

Comment le caractériser ? N’hésitant pas à s’approprier, en l’infléchissant quelque peu, l’analyse kantienne, il veut voir dans la critique un « rapport réflexif au présent » c’est-à-dire un questionnement permanent sur ce qu’il y a de contingent, voire d’arbitraire dans ce qui nous paraît comme nécessaire. Pour le dire autrement, qu’y a-t-il de singulier dans notre manière de voir le monde aujourd’hui, et comment est-elle différente de la manière dont on le voyait hier, en évitant de se demander si c’est mieux ou moins bien, pour se concentrer sur le point de savoir ce qui a changé et que nous avons peut-être perdu la faculté de reconnaître. Exercice assurément difficile puisqu’il cherche à éclairer nos points aveugles, à la manière dont Nietzsche, dans La Généalogie de la morale, appelait à nous interroger sur les valeurs de nos valeurs. On peut l’illustrer par un exemple, celui de la prison.

L’invention de la prison à l’âge moderne

Dans son livre Surveiller et punir, Michel Foucault rappelle que la prison, telle que nous la connaissons, c’est-à-dire comme la sanction qui s’impose mentalement aussi bien aux juges qu’au public lorsqu’un délit ou un crime est commis, est une création récente. Avant la fin du XVIIIe siècle, les rares personnes incarcérées l’étaient soit en attendant leur procès pour éviter qu’elles ne s’échappent, soit jusqu'à ce qu’elles aient réglé leurs dettes si elles devaient de l’argent. Les châtiments les plus fréquents étaient l’amende et le bannissement, parfois le fouet, le marquage au fer rouge ou d’autres peines encore. Spectaculaires, les exécutions étaient devenues de plus en plus rares.

Lorsque la prison est inventée, elle s’inscrit dans un discours sur l’adoucissement des peines avec la possibilité d’un réglage fin. On ne flétrit plus le corps, on ne donne plus la mort, on enferme, et la sentence peut être adaptée à la gravité de l’infraction commise. La prison se présente donc comme une peine moins cruelle et plus juste, conformément aux recommandations du grand juriste italien Cesare Beccaria. Elle semble un progrès moral et se généralise rapidement. Mais en l'étudiant au XIXe siècle, Michel Foucault établit deux faits. D’une part, la cruauté n’y disparaît pas ; la dureté des châtiments au sein de l’institution pénitentiaire est moins visible, mais elle y est omniprésente. D’autre part, la justice ne s’applique pas ; la loi et les magistrats distinguent des illégalismes populaires qu’on sanctionne sévèrement et des illégalismes bourgeois qu’on épargne.

Ainsi Michel Foucault peut-il établir ce qu’est la véritable mission de la prison – punir plus et sélectionner les individus que l’on veut punir – et ce qu’est son fonctionnement réel – un empilement de peines à l’intérieur de la peine. En somme, il lève le voile sur le mythe du progrès moral. Il ne dit pas que c’est pire que les sanctions précédentes, mais il refuse de reconnaître que ce serait mieux. La question qu’il se pose est : qu’est-ce que cela change, dans le système pénal, d’avoir inventé la prison ?

Un demi-siècle après ses recherches sur le sujet, on ne peut que constater le bien-fondé de ses analyses. Dans l’intervalle, le nombre de personnes incarcérées en France a triplé alors que pourtant la criminalité la plus grave déclinait, tandis que l’inégalité de la distribution sociale des sentences se creuse, les catégories modestes racisées étant plus lourdement sanctionnées, quand les responsables politiques et les forces de l’ordre se voient – presque toujours – dispensés d’emprisonnement. Quant à la cruauté des sanctions au sein de l’univers carcéral, l’isolement disciplinaire, qui est de loin la plus fréquente, en est l’illustration, conduisant à un taux de suicide dix fois supérieur à ce qu’il est dans les cellules ordinaires, la France étant le pays d’Europe où l’on se donne le plus la mort en prison.

Comprendre le pouvoir autrement

Ce travail que mène Michel Foucault sur le système pénal, il l’a commencé alors qu’il venait d’être élu au Collège de France. Dans son cours de 1973 intitulé « La Société punitive », il livre une réflexion remarquable de sa manière de penser, n’hésitant pas à revenir sur des propos antérieurs pour les critiquer. Le pouvoir, dit-il, je l’ai traité en termes de répression, avec la réponse policière à des soulèvements paysans, et d’exclusion, avec la création de l’institution pénitentiaire. Or, une telle approche néglige le fait que le pouvoir n’a pas seulement cette fonction négative ; il a aussi une fonction positive. Il génère des effets sur les individus et sur la société. Le pouvoir est donc productif. Ce renversement conceptuel a un impact considérable non seulement sur ses propres enquêtes mais également sur les recherches en sciences humaines et sociales. Il ne s’agit plus uniquement de comprendre le pouvoir comme ce qui opprime et supprime, mais comme ce qui transforme et normalise. Le pouvoir est à la fois une source d’assujettissement, par quoi il s’impose aux individus par la contrainte, voire la violence, et une source de subjectivation, par quoi il les constitue d’une certaine manière, leur donne des valeurs, des habitudes, des manières d’être.

L’identification de ce processus aboutit à l’idée de biopouvoir qu’il développe dans les dernières pages de son livre de 1976 La Volonté de savoir. Pendant longtemps, le pouvoir s’est manifesté par le droit souverain de distribuer la mort. À partir du XVIIIe siècle, voire un peu avant, il se donne pour objet de réguler la vie. C’est ce qu’il appelle le biopouvoir. Il en distingue deux composantes. Il y a d’un côté l’anatomopolitique, c’est-à-dire la discipline des corps, l’apprentissage de la manière dont on doit se conduire. La famille, l’école, la religion, l’armée, la manufacture, la justice, la prison sont les institutions qui ont cette mission. Et il y a d’un autre côté la biopolitique, à savoir l’administration de la population, car il ne s’agit de prendre en charge non plus seulement un territoire mais celles et ceux qui y vivent. Cette innovation procède par le développement de connaissances avec notamment l’économie politique, la démographie, qu’on appelle alors la statistique morale, et l’épidémiologie, qui n’a pas encore ce nom, et aussi par un ensemble d’actions sur cette population telles que les programmes natalistes, la protection infantile ou le contrôle des migrations.

Pour Michel Foucault, le biopouvoir est ainsi le grand bouleversement de l’histoire des sociétés occidentales, ce qu’il résume en affirmant que pendant plus de deux millénaires, l’être humain était un animal vivant doté d’une existence politique et qu’avec l’avènement de la modernité il est devenu « un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question ». La formule est brillante, et elle ouvre des champs de recherche en histoire, en sociologie, en science politique. Il faut toutefois souligner que cette vie dont il est question est la vie de l’espèce, comme il le dit. Le biopouvoir est discipline des corps et gouvernement des populations, et non politique de la vie comme l’étymologie pourrait le donner à penser. Il ne concerne pas la façon dont on traite les vies.

Mais ce qui est essentiel dans le déplacement anthropologique qu’il opère, c’est que le pouvoir produit. Là encore, cependant, il se corrige lui-même. Car dès l’année suivante, il délaisse le biopouvoir, trop monolithique, trop massif, trop lié au projet capitaliste comme il l’avait précédemment affirmé, et il avance un autre concept : celui de gouvernementalité. Il explicite plus tard comme « conduite des conduites », telle que la mettent en œuvre la religion, la justice, l’enseignement, la santé publique, l’État. Le pouvoir n’est plus ce bloc doté d’une verticalité mais un réseau ramifié dans tous les interstices de la vie en société. Il n’y a pas de relations sociales sans rapports de pouvoir.

On avait toutefois pu penser que, depuis ses premiers travaux, dans lesquels il montrait qu’il n’y avait pas de savoir qui ne soit lié à des formes de pouvoir, jusqu’à ses dernières enquêtes, portant sur les manifestations du pouvoir dans la société disciplinaire et le gouvernement des vivants, il ne s’intéressait qu’à un côté des choses : le côté de la puissance, de l’ordre, de ce qui opère sur les individus, qu’il s’agisse d’assujettissement ou de subjectivation. Dans les dernières années, il rectifie et clarifie son propos. Il n’y a pas d’exercice du pouvoir qui ne s’accompagne de l’expression de résistances. Le pouvoir se manifeste toujours de manière relationnelle, dans un affrontement. Ce qu’il exprime d’une formule : « Là où il y a pouvoir, il y a résistance ».

La démarche critique, qu’il applique à lui-même comme aux autres, repose donc sur une vigilance à l’égard des certitudes et des évidences. Mais elle ne se limite pas à l’entre-soi du monde académique. Lors des deux dernières années de son cours au Collège de France, il s’intéresse au courage de la vérité tel qu’il se déploie dans la Grèce antique, et il en prend pour exemples Socrate qui meurt pour en avoir fait preuve, et Diogène qui scandalise pour en faire un mode d’existence. Le courage de la vérité, il est de dire au pouvoir ce qu’on tient pour vrai, et ce, quel que soit le risque que l’on prenne en le disant. Telle est la dernière leçon de Michel Foucault qui est aujourd’hui, pour reprendre un mot qu’il affectionne, d’une « actualité » urgente et nécessaire.


Didier Fassin est l’auteur de Ainsi pensait Michel Foucault. Enquête sur une philosophie pour notre temps (La Découverte, 2026) et Michel Foucault retrouvé (Seuil, 2026) ; il est également le commissaire général de l’exposition « Foucault. Une aventure intellectuelle au Collège de France » qui se tient jusqu’en janvier 2027.

The Conversation

Didier Fassin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.10.2026 à 16:19

Santé mentale des adolescents et mobilisations lycéennes, des causes communes ?

Maria Melchior, Epidémiologiste, Directeur de recherche, Inserm; Sorbonne Université

Camille Davisse-Paturet, Chercheure contractuelle, Inserm; Sorbonne Université

À l’heure des mobilisations lycéennes, des données permettent de mettre en regard la dégradation de la santé mentale des jeunes et des conditions de leur scolarité (pression, impact de Parcoursup…).
Texte intégral (2530 mots)

L’ESSENTIEL

  • À l’heure des mobilisations lycéennes, on peut s’interroger sur les liens entre les conditions de scolarité et la santé mentale des jeunes.

  • Des études objectivent les difficultés psychologiques que connaissent nombre de jeunes, dès le collège, les filles davantage que les garçons.

  • Ces données peuvent être mises en regard de résultats qui documentent leur ressenti concernant leur scolarité (pression, impact de Parcoursup, classes surchargées…).


Depuis la mi-septembre 2026, des dizaines de milliers de lycéens et étudiants se mobilisent en France pour réclamer des améliorations de leurs conditions d’enseignement : davantage de professeurs remplaçants, des emplois du temps plus adaptés à leurs besoins, un bâti en bon état, et une refonte du système d’affectation dans l’enseignement supérieur – Parcoursup, pointant les inégalités sociales au sein du système d’enseignement secondaire et à l’université.


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Leurs revendications illustrent un ressenti de pression scolaire et d’anxiété, attribué à un environnement d’apprentissage peu favorable au bien-être psychologique. Que nous disent les études sur ce sujet ? Comment va la santé mentale des jeunes en France, et quels liens avec leurs conditions de scolarité ?

Des enquêtes sur les difficultés psychologiques des collégiens et lycéens

La santé mentale des adolescents est décrite depuis les années 2000 au travers des enquêtes HBSC (Health behavior in School-Aged Children) et ESPAD (European School Survey Project on Alcohol and Other Drugs), rassemblées depuis 2018 sous la forme de l’enquête EnCLass. Édition après édition, celles-ci montrent un niveau élevé de difficultés psychologiques.

L’adolescence est par définition une période de transformation psychique, corporelle, sociale et le fait qu’elle soit synonyme de difficultés psychiques pour certains et certaines jeunes est connu.

Néanmoins, les résultats du suivi populationnel construit au travers de l’enquête Enclass montrent une évolution défavorable accélérée par la pandémie de Covid-19 – si, pendant les confinements toute la population était deux fois plus anxieuse et plus déprimée qu’auparavant, les adultes sont revenus à des niveaux de symptômes plus habituels après la fin de la pandémie. Pas les jeunes.

D’après les dernières données d’EnClass recueillies en 2024, 45 % des collégiens (scolarisés en sixième, cinquième et quatrième) rapportent au moins une plainte psychologique (déprime, irritabilité ou nervosité) plus d’une fois par semaine depuis au moins six mois, 32 % déclarent ressentir de la nervosité, 29 % de l’irritabilité et 21 % un sentiment de déprime.

Source : EnCLASS – Santé Mentale, Avril 2024.

Ce type de difficultés psychologiques est systématiquement plus élevé chez les filles et augmente avec l’âge. Chez les garçons, les niveaux de détresse psychologique semblent être en léger recul par rapport à l’édition EnClass 2022.

Chez les lycéens, la situation s’est plutôt détériorée : 19 % des lycéens ont un risque important de dépression, 20 % déclarent avoir eu des pensées suicidaires au cours des 12 mois précédents, 15 % ont fait une tentative de suicide à un moment de leur vie.

Chez l’adulte, des épisodes dépressifs et troubles anxieux plus fréquents entre 18 et 29 ans

Les difficultés psychologiques peuvent persister après la fin de la scolarité dans l’enseignement secondaire. Le Baromètre de Santé publique France révèle qu’en 2024, les jeunes de 18 à 29 ans sont le groupe d’adultes le plus touché par des épisodes dépressifs caractérisés – une personne sur cinq (21 %) était concernée au cours des 12 mois précédant l’enquête, près de 7 % rapportant un épisode dépressif sévère.

De manière similaire, le trouble anxieux généralisé est aussi plus fréquent chez les jeunes de 18 à 29 ans que dans d’autres groupes de la population : 8 % sont concernés.

Enfin, les jeunes de 18 à 29 ans sont aussi le groupe déclarant le plus de pensées suicidaires (8,6 % dans les 12 mois précédant l’étude) et de tentatives de suicide (6,7 % en ont déjà fait une au cours de leur vie). Ce dernier résultat est surprenant dans la mesure où les tentatives de suicide sont cumulatives et où les taux devraient augmenter avec l’âge.

Il pourrait indiquer que les jeunes, particulièrement concernés par des gestes suicidaires, s’en souviennent mieux que d’autres groupes. Un effet générationnel pourrait aussi exister, avec des jeunes nés au début des années 2000 plus touchés par des comportements suicidaires que des générations antérieures pour des raisons multiples – dégradation de l’état de santé mentale, augmentation de la pauvreté, influence de contenus diffusés sur les réseaux sociaux – il ne pourra être confirmé qu’à plus long terme.

La santé mentale des jeunes dégradée depuis le Covid-19

Les données de recours aux soins examinées confirment une dégradation de la santé mentale des jeunes depuis la pandémie de Covid-19 : en 2024, les jeunes filles de 11-17 ans et l’ensemble des jeunes de 18-24 ans étaient les groupes au sein desquels les recours aux urgences pour des gestes auto-infligés, dont des tentatives de suicide, étaient les plus élevés, les niveaux étant relativement stables depuis 2021.

Le taux d’hospitalisations pour des gestes auto-infligés était par contre plus élevé en 2024 qu’au cours des trois années antérieures, avec des niveaux particulièrement élevés chez les jeunes filles de 11-17 ans et les 18-24 ans des deux sexes.

Santé mentale des jeunes : le Covid-19 et les inégalités socioéconomiques en cause ?

Plus de cinq ans après la fin de la pandémie de Covid-19, les difficultés psychiques des adolescents et des jeunes adultes sont donc à des niveaux élevés en France, une tendance observée également dans d’autres pays. Le contexte de conflits armés en Ukraine et au Moyen-Orient, le changement climatique, et les contenus véhiculés par les réseaux contribuent certainement à ces niveaux de mal-être.

Mais l’aggravation des inégalités sociales pourrait également jouer également un rôle : en France, le taux de pauvreté est passé de 14 % de la population en 2016 à 15,4 % en 2024, c’est-à-dire le niveau le plus élevé depuis 30 ans, un niveau élevé toutefois équivalent à la moyenne de l’Union européenne. Le groupe le plus touché par la pauvreté – 30 % des personnes – est les familles monoparentales, au sein desquelles grandissent environ 25 % des adolescents en France.


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Pression, climat en classe, réforme du bac… quels impacts des conditions de scolarité ?

À côté de ces déterminants sociétaux et macro-économiques, quel est le rôle du contexte scolaire ? Les jeunes invoquent régulièrement le stress lié à Parcoursup, le système d’affectation dans l’enseignement supérieur qui se base sur les résultats obtenus au cours des deux dernières années de lycée.

La pression scolaire, sur fond d’inquiétudes plus larges concernant l’avenir scolaire et professionnel, fait partie des facteurs de stress pouvant augmenter le risque de symptômes d’anxiété et de dépression chez les jeunes. L’étude internationale Health Behavior in School-Aged Children (HBCS) menée sous l’égide de l’Organisation mondiale de la santé en Europe (OMS), en Asie Centrale et au Canada, montre que les élèves français ne sont pas ceux qui s’en plaignent le plus.

En revanche, ils font partie de ceux qui ont connu une évolution peu favorable au cours des dernières années, surtout les jeunes filles. En 2014, 40 % des jeunes filles de 15 ans en France rapportaient une forte pression scolaire, elles étaient 60 % 8 ans plus tard.

La pression peut venir des programmes scolaires à couvrir et des modes d’évaluation. Elle peut aussi refléter les conditions d’apprentissage et la possibilité pour les élèves de recevoir le soutien dont ils ont besoin de la part de leurs enseignants.

Les adolescents français se distinguent aussi par des niveaux de confiance dans leurs enseignants plus bas que la moyenne : 35 % des élèves de 15 ans disent être soutenus par leurs enseignants, par rapport à 42 % en moyenne. En parallèle, ils sont 48 %, par rapport à une moyenne de 53 %, à déclarer se sentir soutenus par leurs camarades.

Les enquêtes PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) confirment ces résultats – en 2022, 18 % des élèves français de 15 ans indiquaient que les professeurs ne s’intéressaient pas à la réussite de chacun des élèves, par rapport à 11 % en moyenne. Par ailleurs, la moitié des élèves français se plaignaient du bruit et de l’agitation en classe, et la France figurait dans la fourchette haute des pays dont les élèves avaient tendance à avoir moins confiance en eux et déclaraient plus fréquemment avoir peur de l’échec.

Ces tendances peuvent être rapprochées de l’augmentation du nombre d’élèves par classe au lycée d’enseignement général et technologique, de 27 par classe en 1990 à plus de 30 en 2023. On peut aussi s’interroger sur l’impact de la réforme du baccalauréat de 2018 qui, en supprimant les séries, a peut-être individualisé les parcours scolaires et éclaté les groupes classes, en isolant les élèves et en rendant plus difficile la possibilité de trouver du soutien auprès de leurs camarades. Une hypothèse sur laquelle devraient se pencher de futurs travaux de recherche pour l’infirmer ou la confirmer.

Prendre aussi en compte la baisse relative des moyens de l’enseignement

La pression scolaire vient aussi de la perception de ce qui se passe après le lycée. Si, en 2024, près de huit bacheliers sur dix ont poursuivi leurs études dans l’enseignement supérieur, environ 35 % des étudiants inscrits en licence seulement décrochent un diplôme en trois ans et 55 % quittent l’université sans diplôme, ces taux étant respectivement de 45 et 40 % dans l’Union européenne.

Enfin, si la France investit en moyenne autour de 15 000 dollars US par élève (ce qui équivaut actuellement à environ 13500 euros) tout au long de sa scolarité, ce qui correspond à environ 5 % du produit intérieur brut, des montants comparables aux moyennes observées dans les pays de l’OCDE, cet investissement est resté stable entre 2015 et 2022, alors que le nombre d’étudiants a augmenté de 20 % au cours de la même période. Ceci s’est traduit par une diminution relative de la part des financements publics pour l’enseignement supérieur, passé de 80 % en 2015 à 75 % en 2022.

Cette baisse relative des moyens investis dans l’enseignement secondaire et supérieur pourrait se traduire par la dégradation des conditions d’apprentissage constatées par les élèves – professeurs non remplacés, baisse de l’attractivité des concours d’enseignants entraînant l’emploi d’enseignants contractuels peu formés, problèmes d’affectation des milliers de bacheliers faute de places dans l’enseignement supérieur.

La santé mentale des jeunes est directement liée aux environnements dans lesquels ils grandissent, physiques et virtuels, et le système scolaire dans lequel ils évoluent influe indéniablement sur leur vécu, le niveau de stress, et le sentiment d’injustice et d’inquiétude que nombre d’entre eux expriment.

Les raisons pour lesquelles les lycéens se mobilisent pourraient bien être, au moins en partie, les mêmes que celles pour lesquelles leur santé mentale s’est dégradée au cours des dernières années.

The Conversation

Maria Melchior est adhérente de la FCPE (association de parents d’élèves) et membre du conseil d'administration de l’Ecole des Parents et des Educateurs. Elle a reçu des financements de l’Union européenne, de l’Agence Nationale de la Recherche, et de l’Institut national du cancer.

Camille Davisse-Paturet a reçu des financements de l'Institut pour la Recherche en Santé Publique (IReSP).

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14.10.2026 à 16:17

Can AI feel safer than human advice for consumers who face discrimination?

Arash Talebi, Assistant Professor, EDHEC Business School

Sylvain Riffe-Stern

A study reveals how discriminated consumers are more likely to turn to AI-based recommendations rather than human advice to avoid judgement or what could be uncomfortable conversations.
Texte intégral (1699 mots)

KEY TAKEAWAYS

  • A study highlights that consumers who have experienced discrimination are more likely to turn to AI-based recommendations rather than human advice.

  • The fear of being judged or feeling embarrassed can lead people to use AI.

  • If AI systems are themselves biased, they risk exacerbating the very discrimination that consumers were trying to escape.


What should you cook for dinner on a budget of 20 euros when you have a guest with a gluten intolerance? A shopper might ask a shop assistant for advice or consult, for example, Hopla, the AI-powered shopping assistant launched by French supermarket chain Carrefour. Behind this very ordinary everyday choice lies a broader question: when faced with a recommendation, who do we trust more? A human being or an AI?

Recent research – on decision-making processes, the impact of errors, etc. – has highlighted a clear and well-established trend: people tend to prefer other people (as opposed to AI systems). This phenomenon, known as “algorithm aversion”, has been widely documented, even when algorithms objectively demonstrate better performance.

However, this preference is not universal. Our research highlights that it can be reversed in a common context: in facing discrimination on platforms and offline in services ranging from car dealership to financial consultancy. More specifically, consumers who are victims of discrimination – particularly in public places – are significantly more likely to turn to AI-based recommendations rather than human advice even in a subsequent domain fully independent of the discrimination domain!

What is the emotional mechanism behind this shift? Embarrassment. When people feel socially judged or treated unfairly because of an irrelevant personal attribute, they seek refuge in systems perceived as “neutral and free from bias”.

How does this mechanism work? What does this mean for the organisations concerned? And what does it reveal about the hidden drivers behind the adoption of AI?

Implicit discrimination

Discrimination in consumer contexts is by no means rare. Studies show that certain groups face less favourable conditions than others when it comes to similar services, for example in terms of access to credit or insurance. Beyond their economic consequences, these experiences have significant psychological repercussions. They increase stress, undermine the sense of fairness, and influence future behaviour.

It is important to clarify what discrimination means in a market context. A market, in the broadest sense, refers to any setting where consumers interact with service providers, be it a car dealership, a restaurant, a bank or a healthcare platform. Within these spaces, differential treatment is not inherently discriminatory. For example, a VIP customer receiving premium service is treated differently on the basis of a relevant commercial criterion.

Discrimination, however, occurs when the factor used to differentiate is irrelevant and illegitimate, such as skin colour, ethnic origin, or gender. What makes it particularly insidious is that it can be hidden, implicit or even unintentional, whilst causing real psychological harm to those who suffer it.

An AI system ‘devoid of emotions’

As part of a field studywe conducted under real-world conditions, “agents” – who were in fact people involved in the research project (i.e. confederates) – assessed loan applications on a university campus using almost identical questionnaires; almost because one version of the questionnaire included an additional question asking participants to self-assess their skin colour (an element by design to evoke discriminatory feelings).

All applicants were subsequently rejected; those who had been asked the question about skin colour reported feeling that they had been discriminated against (phase 1). During the follow-up data collection, carried out at a later date, all participants were offered the choice between a human assessor and an AI assessor (phase 2).

A significantly higher proportion of those who felt they had been discriminated against in the first phase (compared with those who did not feel they had been discriminated against in that same phase) chose, in the second phase, to be assessed by the AI system, perceived to be “devoid of emotions and biases”.

Feeling of embarrassment

Consumers who have experienced discrimination appear significantly more likely to rely on AI-based recommendations than on human advice. In other words, aversion to algorithms can turn into a preference for them, also known as “algorithm appreciation”. This shift can be explained by a specific psychological mechanism: embarrassment. This social emotion arises when individuals feel they are being judged negatively by others.

In our experiments, participants exposed to discriminatory situations reported higher levels of embarrassment, and this emotion directly influenced their subsequent choices. The more embarrassed they felt, the more they sought to limit human interactions.

In this context, AI appears to be a safer alternative.

#AI is perceived as being more neutral

Compared to human beings, algorithmic systems are perceived as more neutral, more objective and less prone to bias or prejudice.

The reality is more complex. Algorithms can be biased, depending on the data and training they receive. Yet many people continue to regard them as neutral and objective. In this context, it is these perceptions that matter most. Opting for AI allows consumers to reduce the risk of feeling that they are once again being judged or treated unfairly. This effect depends on the context in which decisions are made. We find that it is particularly pronounced in public situations, when choices are visible to others. By contrast, when decisions are made in private, this effect (i.e. preference for AI systems vs. human ones) weakens considerably.

Previous social experiments

These findings shed new light on the adoption of AI. They suggest that the use of automated systems is driven not only by considerations of efficiency or performance, but also by psychological needs shaped by past social experiences.

For businesses, the implications are significant. In sectors where interactions may be perceived as sensitive – such as banking, healthcare, or customer service in general – offering AI-based alternatives can help some consumers feel more at ease. For these individuals, AI is not merely a technological tool; it becomes a means of escaping social judgement and regaining control following negative experiences.

At the same time, these findings come with an important caveat: if AI systems are themselves biased – trained on biased data or designed without regard for equity – they risk reproducing, or even amplifying, the very discrimination that consumers were trying to escape. Even more seriously, this type of discrimination often goes unnoticed because it is hidden and difficult to detect. The roll-out of AI as a “safe” alternative only makes sense if that safety is real, and not merely perceived.

As AI becomes increasingly integrated into everyday life, understanding these mechanisms will be essential for designing more inclusive and adaptive customer experiences.


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The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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14.10.2026 à 12:17

Replay : les défis de la recherche en zone de conflit

Grégory Rayko, Chef de rubrique International, The Conversation

Dans ce webinaire organisé par Normandie pour la Paix et The Conversation France, trois spécialistes partagent leur expérience du terrain et les défis auxquels ils sont confrontés, de l’Afghanistan à l’Ukraine, en passant par le Haut-Karabakh.
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Unsplash, CC BY

Dans ce webinaire organisé par Normandie pour la Paix et The Conversation France, trois spécialistes partagent leur expérience du terrain, de l’Afghanistan à l’Ukraine, en passant par le Haut-Karabakh.


Comment mener des recherches dans ces contextes ? Comment faire face aux difficultés rencontrées sur place et au retour ? Comment maintenir les liens avec les personnes rencontrées et partager les résultats de ses recherches ?

Pour en discuter, trois spécialistes croisent leurs expériences : Pierre Micheletti, médecin, écrivain et universitaire, président d’honneur d’Action contre la Faim et président de SOS Méditerranée ; Anita Khachaturova, docteure de l’Université libre de Bruxelles et spécialiste du Caucase du Sud ; et Romain Huët, ethnographe à l’Université Rennes 2, ayant travaillé en Syrie et en Ukraine en temps de guerre.

Un webinaire animé par Grégory Rayko, chef de la rubrique International de The Conversation France.

The Conversation
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14.10.2026 à 11:58

Et si les éléments indispensables au développement de la vie étaient présents sur Terre depuis bien plus longtemps qu’on ne le pensait ?

Ingrid Blanchard, Chargée de recherche CNRS, Centre national de la recherche scientifique (CNRS); Sorbonne Université

Depuis les années 1970, on pensait que la Terre avait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l'intermédiaire des météorites : la théorie du « vernis tardif ». Une nouvelle étude vient remettre en cause cette théorie.
Texte intégral (909 mots)

L’ESSENTIEL

  • Depuis les années 1970, on pensait que la Terre avait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites : la théorie du « vernis tardif ».

  • Une nouvelle étude vient remettre en cause cette théorie.

  • Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire.


La Terre s’est formée il y a 4,5 milliards d’années, par une succession de collisions entre des météorites. Il a été proposé dans les années 1970 que la Terre ait connu un épisode d’apport tardif de matériel par l’intermédiaire des météorites (aussi appelé « vernis tardif » ou late veneer, en anglais) à la fin de sa formation.

En effet, les scientifiques avaient alors observé que le manteau terrestre présentait des teneurs en certains éléments (les éléments hautement sidérophiles, avec une forte affinité pour le fer, tels que l’or et le platine) qui ne semblaient pouvoir être expliquées que par une arrivée tardive de météorites, une fois la planète refroidie. Cet apport de matériel afin d’expliquer les abondances en éléments hautement sidérophile du manteau terrestre a été utilisé afin de proposer que les éléments indispensables au développement de la vie tels que le carbone et l’hydrogène aient été apportés au même moment. Cette hypothèse permettait donc de résoudre deux des grandes questions de la géochimie simultanément.

Notre étude, publiée dans Science Advances, propose un autre scénario dans lequel les conditions extrêmes qui régnaient lors de la formation de la Terre permettent d’expliquer les teneurs en éléments hautement sidérophiles du manteau, sans avoir recours à un apport tardif massif de matériel. Si le vernis tardif n’a pas lieu, ou n’est pas aussi abondant que proposé précédemment, il devient difficile d’expliquer l’arrivée sur Terre des ingrédients nécessaires au développement de la vie par ce biais. Ainsi, notre étude propose, par extension, que ceux-ci aient été présents sur Terre dès le début de la formation de notre planète.

Dans cette étude, nous avons recréé au laboratoire les conditions de pressions et de températures extrêmes de la différenciation terrestre, qui sont de l’ordre de plusieurs centaines de milliers de fois la pression atmosphérique et plusieurs milliers de degrés Celsius. En effet, lors de sa formation, notre planète était couverte d’un océan magmatique d’une profondeur de plus de 1 500 kilomètres au sein duquel les éléments chimiques se sont séparés en fonction de leurs affinités pour le métal ou le magma. C’est ainsi que se sont formés les deux principaux réservoirs terrestres que sont le noyau métallique et le manteau silicaté. Cette différenciation noyau-manteau, qui a duré plusieurs dizaines de millions d’années, est fondamentale dans l’histoire de la Terre, car une fois achevée, les échanges chimiques ne sont plus possibles.

Pour reproduire les conditions de la formation terrestre, nous avons utilisé des cellules à enclumes de diamants couplées à un chauffage laser. L’analyse des échantillons synthétisés a mis en évidence le rôle prépondérant de la température sur le partage entre le noyau et le manteau des éléments hautement sidérophiles étudiés (l’or, le rhénium, le palladium, l’iridium et l’osmium). En effet, aux conditions de la formation du noyau terrestre, ces éléments sont bien moins sidérophiles, et voient leur affinité pour les silicates augmenter. En utilisant des modèles numériques de formation de la Terre, cette étude montre que les teneurs mantelliques de ces éléments peuvent être expliquées par les effets de hautes températures qui avaient lieu lors de la différenciation terrestre.

Ce résultat permet une nouvelle vision de l’accrétion de la Terre, de la Lune et des autres planètes telluriques du système solaire sans faire appel à un important vernis tardif. Il s’agit d’une avancée majeure, car le vernis tardif avait été proposé depuis plusieurs décennies comme vecteur d’éléments volatils indispensables au développement de la vie. Nous proposons donc que les éléments tels que l’eau et le carbone aient été présents très tôt dans l’histoire de la Terre, et non apportés une fois la différenciation terminée.

The Conversation

Ingrid Blanchard a reçu des financements de la Deutsche Forschungsgemeinschaft, de European Union’s Horizon 2020 research and innovation program

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14.10.2026 à 10:57

Quand les machines apprennent à lire nos émotions, ou l’essor de l’« informatique affective »

Charlotte De Sainte Maresville, Postdoctoral research, Université Bretagne Sud (UBS)

L’informatique affective s’est glissée dans des outils que beaucoup d’entre nous utilisent au quotidien, parfois sans le savoir : automobiles, musées, réunions en ligne…
Texte intégral (1245 mots)

Imaginez un ordinateur capable de percevoir que vous êtes fatigué, frustré ou enthousiasmé, et d’adapter son comportement en conséquence. C’est exactement ce que promet l’« informatique affective ». Ce champ de recherche désigne l’ensemble des technologies conçues pour détecter, interpréter et simuler les émotions humaines. En d’autres termes : des systèmes en mesure de capter nos états intérieurs afin de mieux interagir avec nous.


L’expression « informatique affective » est née en 1997, sous la plume de Rosalind Picard, chercheuse au MIT. Dans son ouvrage fondateur, elle pose une question simple en apparence : pourquoi les ordinateurs, si puissants pour traiter de l’information, sont-ils si maladroits face aux émotions humaines ? Picard fait le pari que des machines capables de reconnaître et d’exprimer des affects pourraient devenir de bien meilleurs partenaires pour les êtres humains.

Le mot « affective » est emprunté à la psychologie, où il désigne tout ce qui relève de l’affect, du ressenti, des états émotionnels. Accolé à « informatique », il crée une tension productive : celle d’une discipline qui cherche à mettre le calcul au service de ce qu’il y a de plus imprévisible chez l’être humain.

Comment ça fonctionne concrètement ?

Les systèmes d’informatique affective s’appuient sur plusieurs types de signaux. Le plus répandu est l’analyse des expressions faciales : des caméras capturent les micromouvements du visage, que des algorithmes traduisent en émotions supposées (joie, surprise, tristesse, colère…).

Ces catégories d’émotions « de base » ont été théorisées dès les années 1990 par le psychologue Paul Ekman, dont les travaux ont largement inspiré les systèmes actuels de reconnaissance faciale. Mais d’autres canaux sont également exploités pour analyser les émotions : le ton de la voix, le rythme cardiaque, les mouvements du corps ou encore les variations de la conductance électrique de la peau, indicateur physiologique du stress.

Ces données sont captées en temps réel à travers les capteurs intégrés à nos appareils : la caméra de l’ordinateur, le microphone du téléphone ou les capteurs physiologiques d’une montre connectée. Elles sont ensuite traitées par des modèles d’apprentissage automatique entraînés à reconnaître des configurations récurrentes associées à des états émotionnels.

Concrètement, ces modèles ont été exposés à des milliers, parfois des millions d’exemples : une position précise de sourcils correspond à de la surprise, un tremblement de voix à de l’anxiété et une accélération du rythme cardiaque à du stress. Le système apprend à associer ces configurations à une émotion, puis applique ce qu’il a appris à de nouvelles situations.

En d’autres termes, le système ne « ressent » rien : il calcule des probabilités. Il estime, à partir de signaux mesurables, que vous exprimez très probablement de la satisfaction ou que vous semblez concentré plutôt qu’ennuyé.


À lire aussi : Souriez, vous êtes filmés : ce que l’« emotion AI » voit vraiment sur nos visages


Des usages déjà bien présents dans notre quotidien et des applications plus inattendues

L’informatique affective s’est glissée dans des outils que beaucoup d’entre nous utilisent au quotidien, parfois sans le savoir.

Par exemple, les plateformes de visioconférence intègrent désormais des modules capables d’analyser l’attention des participants. Certains outils de formation en ligne s’en servent pour ajuster le rythme d’un cours en fonction de l’engagement détecté chez les apprenants. Les assistants vocaux, eux, commencent à moduler leurs réponses selon le ton perçu dans la voix de l’utilisateur.

Au-delà des réunions en ligne, l’informatique affective investit des domaines plus surprenants. Dans le secteur automobile, des systèmes embarqués détectent la somnolence du conducteur à partir de l’analyse de son regard, déclenchant une alerte avant qu’un accident ne survienne (le dispositif GSR2 rend obligatoire un système de surveillance active de l’attention du conducteur dans les véhicules neufs depuis juillet 2026).

Dans le domaine culturel, des musées expérimentent des installations qui s’adaptent aux réactions émotionnelles des visiteurs. C’est le cas du musée Munch à Oslo (Norvège), qui a co-développé avec des chercheurs une expérience dans laquelle un système d’informatique affective analyse les expressions faciales des visiteurs devant les œuvres et leur remet en souvenir une carte postale visualisant leurs données émotionnelles.

Dans la santé, des outils thérapeutiques aident des patients atteints de troubles de la communication à mieux déchiffrer les signaux émotionnels de leur entourage. C’est notamment le cas pour les enfants autistes, pour lesquels des robots sociaux intégrant des technologies de reconnaissance des émotions ont été développés afin d’améliorer leurs interactions sociales.

Ce que ce terme dit de notre époque

Si l’expression « informatique affective » commence à entrer dans le langage courant, c’est parce qu’elle reflète une transformation profonde de notre rapport aux machines. Né dans les laboratoires de recherche à la fin des années 1990, le concept a longtemps circulé dans les seules sphères académiques. Pendant longtemps, le grand public considérait l’ordinateur était un outil purement logique : on lui donnait des instructions, il exécutait. Avec l’informatique affective, la machine devient un interlocuteur capable de tenir compte de notre humeur, de notre niveau de fatigue, de notre engagement.

Ce glissement dit quelque chose d’essentiel sur nos attentes vis-à-vis des technologies : nous ne voulons plus seulement qu’elles soient efficaces, nous voulons qu’elles soient attentives. L’informatique affective est le nom donné à cette ambition, celle de machines qui cherchent à s’adapter à l’humain qui se trouve en face d’elles, déplaçant une frontière que l’on croyait stable : celle qui sépare le monde du calcul du monde du ressenti.


La série « L’envers des mots » est réalisée avec le soutien de la délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.

The Conversation

Charlotte De Sainte Maresville a reçu des financements de ANR dans le cadre du projet France relance 2030.

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