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24.08.2026 à 17:42

Comment la pollution de l’eau peut modifier les maladies parasitaires qui nous affectent

Bertrand de l'Isle, PhD Student, Molecular Biology, Parasitology, Epigenetics, Université de Perpignan Via Domitia

Christoph Grunau, Professeur des Universités, expert en épigénetique environnementale, Université de Perpignan Via Domitia

Ronaldo Augusto, Chair Professor Junior (CPJ), expert en maladies émergentes, Université de Perpignan Via Domitia

Les polluants présents dans les écosystèmes peuvent avoir des effets inattendus – et difficiles à mettre en évidence – sur les parasites. Avec des effets en matière de santé publique, qui restent à évaluer.
Texte intégral (2653 mots)

Dans une rivière, les polluants les plus préoccupants ne sont pas toujours visibles. Pesticides, résidus de médicaments, métaux et autres substances chimiques peuvent circuler à des concentrations trop faibles pour provoquer une mortalité immédiate des êtres vivants. Ils peuvent cependant modifier leur physiologie. Or, la « reprogrammation » de ceux qui nous rendent malades, comme certains parasites, pourrait avoir des conséquences inattendues.


Certains parasites passent une partie de leur vie dans les milieux aquatiques, qu’il s’agisse de rivières, de lacs ou de marais. Pendant cette période, ils sont exposés directement aux pollutions environnementales. Pourtant, nous savons encore très peu de choses sur la façon dont ces contaminants modifient leur fonctionnement.

Le ver Schistosoma constitue un modèle particulièrement intéressant pour étudier ces effets. Ce parasite est responsable d’une maladie dont les complications peuvent être graves, allant jusqu’au cancer de la vessie : la schistosomiase, aussi appelée bilharziose.

Les schistosomes infectent aujourd’hui plus de 230 millions de personnes dans le monde. Longtemps considérée comme une maladie exclusivement tropicale, la schistosomiase voit son aire de répartition se modifier. En 2013, plusieurs dizaines de personnes ont été contaminées après une baignade dans la rivière Cavu, en Corse, marquant les premiers cas de transmission locale en Europe depuis plusieurs décennies.

À mesure que le réchauffement climatique rend de nouveaux territoires favorables au parasite, la question est désormais de savoir jusqu’où le parasite pourra s’étendre.

Dans ce contexte, comprendre si la pollution est aussi capable de modifier son fonctionnement pourrait devenir un enjeu majeur de santé publique.

La pollution a un impact sur les hôtes des parasites

Après s’être développé dans le corps d’un escargot aquatique, le parasite responsable de la schistosomiase est libéré sous forme de larves microscopiques capables de pénétrer la peau humaine en quelques secondes. La contamination se fait par simple contact avec une eau infestée sans que la victime s’en aperçoive.

Le cycle des schistosomes, responsables de la schistosomiase ou bilharziose. DPDx, Centers for Disease Control and Prevention

Une fois dans le corps, les larves se transforment en vers dans nos vaisseaux sanguins, où ils se nourrissent des globules rouges présents dans le sang. Devenus adultes, ces vers se reproduisent en pondant des milliers d’œufs. Ces derniers s’enkystent dans les organes du corps, notamment le foie, provoquant de graves complications hépatiques.

Or, on sait depuis plusieurs années que la pollution des milieux aquatiques peut influer sur la transmission de certaines maladies parasitaires.

Les polluants influent sur les parasites directement et indirectement

Certains contaminants, tels que les engrais agricoles, agissent sur le cycle de vie des parasites en favorisant la prolifération des algues et des plantes aquatiques dont se nourrissent les escargots qui servent d’hôtes intermédiaires. Cette augmentation du nombre d’hôtes potentiels peut conduire à une augmentation du nombre de parasites, qui trouvent plus facilement une proie à infecter.

D’autres polluants peuvent affaiblir les prédateurs ou les compétiteurs des parasites, créant ainsi des conditions favorables à leur multiplication.

Par ailleurs, les polluants peuvent aussi influer directement sur les parasites eux-mêmes.

Quand on pense « polluant », on pense souvent à leur toxicité à forte dose. À concentration élevée, les contaminants peuvent en effet finir par tuer les organismes. Cependant, certains d’entre eux peuvent aussi avoir des effets beaucoup plus subtils. À faible concentration, certaines substances peuvent agir comme des signaux biologiques : elles interagissent avec les cellules, perturbent des mécanismes internes, modifiant des équilibres, etc.

Les perturbateurs endocriniens en sont un bon exemple. Sous cette appellation sont regroupées des molécules parfois très différentes chimiquement les unes des autres, mais qui ont toute la particularité d’être capable d’interagir avec le système hormonal, et de le perturber.

Les perturbateurs endocriniens n’entraînent pas nécessairement la mort des organismes qui y sont exposés, mais peuvent altérer leur développement, leur reproduction ou leur physiologie.

Des données encore lacunaires

Nous sommes à même de penser que les parasites sont tout autant sensibles à ces contaminants que le reste des organismes biologiques. Cependant, l’étude des conséquences de leur exposition à ces substances est, pour l’instant, négligée.

Des travaux récents, dont une synthèse en cours de publication que nous avons menée, montrent que plusieurs contaminants largement répandus dans les eaux douces, notamment certains pesticides, métaux lourds et perturbateurs endocriniens, comme le bisphénol A, peuvent modifier des caractéristiques essentielles des parasites.

Il ne s’agit pas forcément d’effets spectaculaires. Les parasites ne meurent pas toujours. En revanche, certaines fonctions clés peuvent être altérées. Leur capacité à se déplacer, à trouver un hôte, à l’infecter ou encore leur développement une fois à l’intérieur de celui-ci. Dans certains cas, une exposition brève à un contaminant, à un stade précoce, suffit à produire des effets visibles bien plus tard.

Le bisphénol A peut, par exemple, modifier le développement du parasite dans l’escargot ainsi que la production des larves infectieuses. Ces effets sont souvent discrets, parfois différés, et peuvent facilement passer inaperçus si l’on ne regarde que la survie immédiate.

Autre exemple : une exposition au cadmium peut diminuer la capacité des larves à établir une infection chez leur hôte.

Il serait toutefois simpliste de conclure que la pollution rend systématiquement les parasites moins – ou plus – dangereux. En effet, les effets observés varient fortement selon le contaminant, la dose, le stade de développement du parasite et les conditions d’exposition.

Un couple de vers parasites appartenant à l’espèce Schistosoma mansoni. La femelle, plus petite, est enfermée dans le canal gynécophore du mâle
Un couple de vers parasites appartenant à l’espèce Schistosoma mansoni. La femelle, plus petite, est enfermée dans le canal gynécophore du mâle. Wikimedia

Parfois, les parasites semblent même relativement résistants. Les schistosomes présentent ainsi une tolérance aux insecticides diazinon et imidaclopride. Tout dépend des doses, des substances et des conditions d’exposition.

Une chose est certaine : la pollution introduit une variabilité supplémentaire dans des systèmes biologiques déjà très complexes. Cette diversité de réponses complique notre capacité à prédire le risque de transmission. Un constat qui implique que les modèles actuels gagneraient à intégrer davantage la qualité chimique des milieux aquatiques.

Un facteur de risque à ne pas négliger

Ces observations amènent à reconsidérer la manière dont on évalue les risques sanitaires. On a habituellement tendance à penser que le danger dépend du nombre de parasites présents et du niveau d’exposition. Mais ces seuls paramètres ne sont peut-être pas suffisants pour rendre compte de la réalité.

Deux environnements à première vue similaires du point de vue écologique qui contiendraient le même parasite pourraient ne pas présenter le même niveau de risque si leur contamination chimique s’avérait différente. On peut imaginer voir émerger une souche plus infectante dans l’un de ces deux milieux, avec des effets sur les organismes infectés qui seraient d’autant plus délétères.

Une autre question reste aujourd’hui en suspens : celle des effets à long terme. Certains résultats suggèrent que des modifications induites par l’environnement pourraient persister très longtemps après le moment de l’exposition, voire être transmises aux générations suivantes par des mécanismes épigénétiques.

L’épigénétique, qu’est-ce que c’est ? Contrairement aux mutations, qui altèrent la séquence de la molécule d’ADN, les modifications dites « épigénétiques » ne la modifient pas en tant que telles. Elles modifient plutôt l’accessibilité de certaines portions du génome et donc sur la capacité des gènes qu’elles contiennent à être exprimés. On sait aujourd’hui que de telles modifications, résultant parfois de facteurs environnementaux (polluants, médicaments, sources de stresses intenses…), peuvent se transmettre à la descendance et persister sur plusieurs générations.

Ce mécanisme a notamment été décrit chez le nématode Caenorhabditis elegans, où certains contaminants induisent des modifications de l’expression des gènes qui sont héritables d’une génération à l’autre. Chez les parasites aquatiques, tels que les schistosomes, les données concernant l’existence de telles « signatures épigénétiques » manquent encore.

Cependant, les mécanismes épigénétiques existent chez eux comme chez tout être vivant, les schistosomes sont sensibles à l’épigénétique. De ce fait, on peut imaginer que deux parasites aquatiques possédant le même génome fonctionnent différemment selon les conditions de pollution auxquelles ils ont été exposés.

Des villes plus vertes, des interfaces à surveiller

Mieux comprendre ces mécanismes devient essentiel dans un contexte où les environnements aquatiques sont de plus en plus exposés aux activités humaines.

Cette question n’est pas cantonnée aux milieux aquatiques. Nos villes sont, elles aussi, concernées. En ces périodes de changement climatique, elles ont tendance à verdir de plus en plus : la végétalisation urbaine et les espaces verts sont désormais vus comme des espaces bénéfiques, capables non seulement d’atténuer les îlots de chaleur, mais aussi de favoriser la biodiversité et d’améliorer la santé physique et mentale des habitants.

Ils constituent toutefois aussi des zones de rencontre entre la faune sauvage, les vecteurs et les humains. Les agents pathogènes (parasites, virus ou bactéries) y trouvent des opportunités accrues de circuler entre ces différents acteurs.

Parce qu’ils évoluent au cœur des villes, ces agents biologiques peuvent également être exposés à des polluants urbains présents dans l’eau, les sols ou la végétation. Nous ne savons pas encore dans quelle mesure ces expositions modifient leur capacité à se transmettre ou à infecter un hôte. Mais elles pourraient transformer certaines caractéristiques biologiques qui conditionnent le risque sanitaire.

L’enjeu n’est pas d’opposer la nature en ville et la santé publique, mais d’intégrer la qualité environnementale aux politiques de végétalisation et de surveillance sanitaire.

La pollution de l’eau ne détermine pas, à elle seule, l’apparition ou l’extension d’une maladie parasitaire. Elle agit en interaction avec le climat, les hôtes, les usages de l’eau et l’accès à l’assainissement. Mais elle pourrait modifier des maillons du cycle parasitaire que l’on mesure encore rarement.

Mieux protéger les écosystèmes d’eau douce et intégrer la qualité chimique de l’eau à la surveillance des maladies parasitaires permettront de mieux anticiper les risques sanitaires dans un environnement soumis à des pressions croissantes.

The Conversation

Bertrand de l'Isle a reçu des financements de Agence nationale de la recherche (ANR) et Région Occitanie.

Christoph Grunau a reçu des financements de l’ANR, de Wellcome Trust, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.

Ronaldo Augusto a reçu des financements de l’ANR, de la Région Occitanie, et de l’UPVD.

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24.08.2026 à 17:40

Langue populaire, langue savante : des différences à reconsidérer pour mieux lutter contre les inégalités scolaires

Sarah Goutagny, Docteure de l'EHESS (thèse sur les inégalités scolaires) et professeure certifiée de lettres modernes, Université Jean Moulin Lyon 3

Loin d’être la version sommaire de la langue savante, la langue populaire est tout aussi complexe et introduit un autre rapport à la parole. Le comprendre ne permettrait-il pas de mieux accueillir tous les élèves en classe ?
Texte intégral (1899 mots)

L’ESSENTIEL

  • La langue populaire n’est pas une version sommaire de la langue savante.

  • Tout aussi complexe, elle introduit un autre rapport à la parole. C’est ce que montrent les travaux d’anthropologues sur l’oralité et l’écriture.

  • Le comprendre ne permettrait-il pas de mieux accueillir les élèves dans leur diversité ?


La rentrée approche. Elle est l’occasion de s’interroger sur les défis du système scolaire français au XXIᵉ siècle. Depuis les travaux de Pierre Bourdieu et de Jean-Claude Passeron, on sait que l’école transforme les inégalités sociales en inégalités scolaires. Cette situation n’a guère évolué en dépit de décennies de politiques de démocratisation de l’école : la pauvreté demeure prédictive de l’échec scolaire.

Il est établi que les classes moyennes et supérieures, par leur capital culturel et leurs manières de parler, sont familières d’une langue proche de la langue savante qui caractérise les savoirs scolaires tandis que les milieux populaires sont éloignés de cet univers. Mais de quelle nature cette différence serait-elle ?

Un langage oral plus pratique, un écrit plus scolaire ?

En sciences de l’éducation, les recherches d’Élisabeth Bautier et Roland Goigoux ont montré notamment que la langue savante requiert une « attitude de secondarisation », c’est-à-dire un travail de réflexivité spécifique qui permet de « prendre la langue pour objet ».

Cette approche se nourrit des travaux du théoricien du langage Mikhail Bakhtine, du sociolinguiste Basil Bernstein ou encore du sociologue Bernard Lahire. Ce dernier distingue un langage oral-pratique (du côté des milieux populaires) et un langage scripturaire-scolaire (qualifiant le rapport au monde des classes moyennes et supérieures) : le premier implique que l’on ne parle que lorsque la situation le commande, par nécessité donc, et pour traduire une réalité pratique, alors que le second entretient un intérêt pour la langue elle-même, indépendamment de son utilité.

Cette thèse repose sur le postulat suivant : langue populaire et langue savante renvoient, pour partie au moins, à l’écart qui existe entre oralité et écriture. Un certain nombre de travaux accréditent ce point de départ : le sociologue Jean-Pierre Terrail rappelle que l’écrit a été, pendant des millénaires, d’un accès réservé, quand Shirley Brice Heath et Annette Lareau constatent que les pratiques linguistiques des milieux populaires (jusqu’à leur rapport à la lecture ou l’écriture) demeurent empreintes des codes de l’oralité.

Mais alors il faut rappeler, avec Terrail, le fait que la réflexivité est toujours déjà une ressource de l’oralité : dans les sociétés qui n’ont pas l’écriture, la langue est l’objet d’une attention spécifique, ne serait-ce que dans le chant ou les jeux de mots, qui n’ont pas qu’une fonction de socialisation.

L’écriture et la valeur de la parole

La thèse de la secondarisation de la langue propre aux savoirs scolaires implique qu’une seule et même langue (le français, en l’occurrence ici) se déploie en des manières de parler (des dispositions langagières) qui diffèrent selon leur degré de réflexivité : la langue populaire ne permettrait pas autant que la langue savante le travail de décontextualisation des tâches ou des discours.

On peut faire pourtant une autre hypothèse et considérer que l’on a affaire à deux langues étrangères l’une à l’autre, plutôt qu’à deux niveaux de langue dans un même univers symbolique (la langue française). Cette hypothèse a l’avantage d’éviter une hiérarchie a priori des dispositions langagières des élèves.

Si la langue savante et la langue populaire s’inscrivent, l’une dans l’oralité, l’autre dans l’écriture, alors il faut revenir sur cette différence.

L’anthropologue Jack Goody, dans ses travaux sur la raison graphique (qui désigne la façon dont l’écriture transforme notre rapport au monde), nous enseigne deux choses. D’abord, l’écriture permet l’autonomie du propos par rapport à son locuteur (le texte peut voyager indépendamment de celui qui le produit, et en cela on peut parler de décontextualisation par l’écriture). Mais elle transforme aussi la valeur de la parole. En effet, le texte va nous obliger à comparer ce qui est dit et ce qui est écrit ; avec l’oralité, on n’en a pas les moyens techniques.

Le Bagré est une prière chez les LoDagaa du nord du Ghana, qui n’ont pas d’écriture, et avec qui Jack Goody a vécu. Elle se transmet sans que l’on puisse comparer les versions de chacun avec un modèle de référence. Ainsi, dans la société de tradition orale, ce qui est dit est toujours considéré comme ce qu’il fallait dire ; surtout, la parole est considérée comme une production collective.

Évidemment, notre ethnocentrisme graphique (le fait de percevoir le monde en tant que lettrés) nous pousse immédiatement à considérer que le locuteur produit toujours le discours qu’il énonce. C’est négliger ici le poids de l’imaginaire social de l’oralité, bien différent du nôtre.

Quels liens entre oralité et individualité ?

Dans les sociétés sans écriture, le conteur transmet un récit qui n’est jamais le sien et dont il est le simple vecteur : il n’en est pas l’auteur. Il en va d’ailleurs du conteur comme du sorcier, qui n’exerce jamais une puissance personnelle quand il célèbre un rituel, mais qui dit ce qu’il faut dire.

Pierre Clastres signale aussi que le chef de la tribu, s’il prétend parler en son nom propre, risque le bannissement. Dans ce monde-là encore, lorsque le fou (qui n’est pas désigné comme tel mais vit en marge du groupe) parle, ce qu’il dit concerne tout le monde, parce que, précisément, la parole n’est jamais la sienne.

L’écriture, en revanche, nous permet de constater que ce qui est dit n’est jamais strictement ce qui est écrit ; elle nous oblige à considérer la parole comme une production intime et personnelle de la part de l’individu : le Notre père chrétien est récité à moitié en lisant, à moitié de mémoire, et toute modification du texte est interprétée « soit comme une erreur involontaire soit comme une tentative délibérée de modifier un modèle hautement ritualisé de discours ».

La raison graphique désigne de la sorte une rupture technique mais aussi ontologique : si la société de l’oralité est bel et bien composée d’individus, ceux-ci ne se singularisent pas par la parole mais par le ton de leur voix, leur comportement ou leur apparence. La distinction apparemment évidente et universelle que fait la linguistique entre la parole (qui serait le propre de l’individu) et la langue (qui désigne le code commun que nous partageons) n’est pas vérifiée partout et toujours : il y a des sociétés dans lesquelles les individus parlent une langue qui ne leur appartient pas.

L’écriture transforme donc les contours de l’individualité : être individu, désormais, c’est exprimer par la parole un quant-à-soi, une intention propre (nous connaissons des auteurs et ce n’est que chez nous que la parole du fou est tellement la sienne qu’elle le retranche de ses semblables – elle l’exclut de la communauté).

La langue scolaire est accessible à tous

En conséquence de quoi, la langue des milieux populaires, par sa proximité avec l’imaginaire de l’oralité, n’est pas plus spontanée ou plus liée à l’expérience personnelle des individus que la langue savante ; en réalité, elle n’est pas différenciante parce que la parole n’est pas la propriété des individus. La langue savante, quant à elle, grâce à la maîtrise technique de l’écriture, est le moyen d’exprimer par la parole une puissance personnelle.

Cette distinction, qui peut paraître bien manichéenne, appelle quelques remarques. D’abord, la rupture entre oralité et écriture, qui la sous-tend, n’est pas que technique. En d’autres aires culturelles, la diffusion de l’écriture s’accompagne d’une expression de la subjectivité très limitée par rapport à celle que connaît la modernité occidentale.

Par ailleurs, la diffusion de l’écriture, désormais massive dans notre société, recompose l’expression orale : il va de soi désormais que ce que l’on dit est intimement produit. L’écriture a bel et bien transformé ce que parler veut dire en faisant de nous des auteurs.

Enfin, les enfants, à présent, sont considérés comme des individus disposant dès leur naissance d’une parole propre alors même que cette transformation est le produit de l’apprentissage de l’écriture.

Par voie de conséquence, les inégalités scolaires doivent pour beaucoup à la fracture entre lettrés et non (ou moins) lettrés. On ne les résorbera pas sans se convaincre qu’il ne manque rien à l’enfant de milieu populaire pour réussir à l’école : s’il parle une autre langue, celle-ci n’est pas un obstacle aux apprentissages scolaires, à la condition que l’école se donne les moyens de le convertir à la langue savante.

Cela passe notamment par la reconnaissance du fait que la difficulté intellectuelle propre aux apprentissages scolaires est notre lot commun, et par la lutte contre l’assimilation systématique d’une difficulté dans les apprentissages à un trouble du développement.

The Conversation

Sarah Goutagny ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.08.2026 à 17:39

Vers une consigne pour les bouteilles en plastique ? Face à un problème complexe, gare aux solutions simplistes

Jeanne Perez, Chercheuse postdoctorale en géographie sociale et rudologie, Le Mans Université

Les plastiques ? Une multitude de matériaux et de réalités différentes. Face à ce tableau complexe, la réponse ne saurait être ni universelle ni exclusivement technique.
Texte intégral (2355 mots)

L’ESSENTIEL

  • Ce que l’on nomme plastique masque une multitude de matériaux et de réalités économiques différentes.

  • Face à ce tableau complexe, la réponse aux pollutions engendrées ne saurait être ni universelle ni, exclusivement, technique.

  • La proposition, au printemps 2026, de mettre en place une consigne pour les bouteilles plastique en est une illustration.


En mai 2026, le président Emmanuel Macron remettait sur la table, à l’occasion d’un salon sur l’économie circulaire, la proposition de consigne pour les bouteilles plastiques afin d’améliorer leur taux de collecte. Les consommateurs paieraient quelques centimes à chaque achat qu’ils récupéreraient sous forme de bon lorsqu’ils rapporteraient la bouteille.

L’idée, très critiquée par les associations et les collectivités qui organisent la collecte de déchets plastiques, illustre la simplification qui règne souvent autour de la question du plastique.

Les déchets plastiques sont, en effet, généralement présentés comme un problème environnemental bien défini auquel il suffirait d’apporter des solutions techniques : mieux trier, mieux recycler ou développer le réemploi.

Cette apparente évidence est pourtant trompeuse, car le terme générique de « plastique » cache en fait une multitude de matériaux, d’usages, d’intérêts économiques et de filières de gestion qui ne répondent ni aux mêmes contraintes ni aux mêmes logiques.

À l’heure où ces débats reviennent au cœur du débat public, il est nécessaire de dépasser les solutions toutes faites pour comprendre la complexité du problème qu’elles prétendent résoudre.

Les plastiques, une famille vaste et hétérogène

Parler du plastique au singulier conduit à masquer une réalité profondément hétérogène. Les plastiques constituent une vaste famille de matériaux synthétiques composés de polymères auxquels sont ajoutés de nombreux additifs et charges afin d’en modifier les propriétés. Couleur, souplesse, résistance mécanique, tenue à la chaleur ou aux rayons UV : chaque formulation répond à des besoins spécifiques.

Cette diversité explique en grande partie leur succès. D’abord utilisés comme substituts à certaines matières naturelles, les plastiques se sont progressivement imposés dans tous les secteurs de l’économie : emballages, bâtiment, transports, agriculture, électronique ou textile. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la production mondiale est passée de 234 millions de tonnes en 2000 à 460 millions en 2019 et pourrait encore tripler d’ici 2060.

Cette croissance repose précisément sur la multiplication des types de plastiques. On distingue généralement trois grandes familles : les thermoplastiques, qui peuvent être refondus et remodelés ; les thermodurcissables, dont la structure est irréversiblement modifiée lors de leur fabrication ; et les élastomères, caractérisés par leur élasticité.

À ces familles s’ajoutent des plastiques composites, des emballages multicouches, des fibres textiles synthétiques ou encore des colles, peintures et revêtements à base de polymères.

Une bouteille d’eau, un pare-chocs automobile, une éolienne ou une paire de chaussures appartiennent ainsi tous à l’univers des plastiques sans partager les mêmes propriétés ni les mêmes usages. Ce que nous appelons communément « plastique » recouvre ainsi en réalité une multitude de matériaux différents.

Or, cette diversité n’est pas seulement une question de vocabulaire ou de chimie. Elle conditionne directement ce qu’il sera possible de faire de ces matériaux une fois devenus déchets.

Des possibilités de recyclages inégales

En effet, les propriétés des matériaux influencent leur devenir. Ce qui est conçu en amont détermine ce qui pourra être réalisé en aval.

La diversité des plastiques constitue un avantage considérable pour l’industrie, qui peut adapter les matériaux à une multitude de fonctions. Mais elle devient un obstacle lorsqu’il s’agit de les collecter, les trier, les recycler ou les réemployer. Chaque type de plastique nécessite des procédés spécifiques de traitement et, dans de nombreux cas, les différences de composition empêchent leur recyclage conjoint.

Les emballages multicouches des briques alimentaires, qui associent plusieurs matériaux pour améliorer la conservation des aliments, sont difficiles (mais non impossibles) à traiter et à recycler. Tetrapak, CC BY-SA

Tous les plastiques ne sont d’ailleurs pas recyclables. Les thermodurcissables ne peuvent pas être refondus une fois fabriqués et les emballages multicouches, qui associent plusieurs matériaux afin d’améliorer les performances de conservation ou de résistance, demeurent particulièrement difficiles à traiter. Aussi, en pratique, seuls les thermoplastiques sont théoriquement recyclables, et encore, uniquement lorsque les filières existent.

En outre, être recyclable en théorie ne signifie pas être recyclé en pratique. Même parmi les emballages en thermoplastiques, les trajectoires diffèrent fortement. Certains disposent de filières de recyclage matures, d’autres de filières émergentes, tandis que d’autres restent sans solution de valorisation à grande échelle.


À lire aussi : Peut-on mieux recycler les métaux précieux contenus dans nos ordinateurs ?


Des performances limitées en France

La bouteille transparente en polyéthylène téréphtalate (PET) constitue, à cet égard, une exception plus qu’une règle. Parce qu’elle est fabriquée à partir d’un même polymère et bénéficie d’une filière de collecte, tri et recyclage bien identifiée, elle peut dans certains cas être recyclée en nouvelle bouteille.

Ce recyclage « en boucle fermée » reste toutefois rare. La plupart des plastiques recyclés suivent une logique de « boucle ouverte ». Le matériau perd progressivement certaines de ses propriétés et est réorienté vers d’autres usages. Une bouteille transformée en fibre textile en constitue l’exemple le plus connu. Cette trajectoire illustre une réalité souvent oubliée : recycler ne signifie pas nécessairement reproduire à l’identique.

Ainsi, les circulations des plastiques ne se jouent pas au moment où ils deviennent des déchets. Elles sont largement déterminées en amont, lors de leur conception, de leur fabrication et de leur mise sur le marché.

Cette réalité contribue alors à expliquer pourquoi les performances françaises du recyclage demeurent limitées. Selon le ministère de la transition écologique, de la biodiversité, de la forêt, de la mer et de la pêche, les taux peinent à décoller sur le territoire national, avec une production annuelle de 4,5 millions de tonnes de déchets plastiques, soit environ 70 kg par an par habitant, seulement 23 % des déchets plastiques sont recyclés contre 41 % de plastiques incinérés et 36 % mis en décharge et quelques 100 000 tonnes de plastiques se retrouvant dans l’environnement.


À lire aussi : Moins de déchets mais un tri encore imparfait : plongée dans les poubelles des Français


Une complexité des acteurs

Cette diversité des circulations ne résulte toutefois pas uniquement des propriétés des matériaux. Elle est également le produit des choix, des intérêts et des rapports de force entre les nombreux acteurs qui organisent la production, la consommation et la gestion des déchets plastiques.

Les plastiques mobilisent une grande diversité d’acteurs tout au long de leur cycle de vie : producteurs de polymères issus de la pétrochimie, plasturgistes qui transforment ces matières en emballages ou en produits, marques et distributeurs qui les mettent sur le marché, éco-organismes chargés d’organiser et de financer une partie de leur gestion en fin d’usage, collectivités territoriales responsables du service public des déchets, opérateurs de collecte et de tri, recycleurs, entreprises du réemploi, associations environnementales et consommateurs.

Tous participent aux trajectoires des matériaux, mais pas avec les mêmes ressources, les mêmes responsabilités ni les mêmes intérêts.

Des divergences d’intérêts

  • Les producteurs de polymères et les transformateurs ont intérêt à maintenir des débouchés pour les matières plastiques qu’ils fabriquent.

  • Les entreprises qui mettent des produits sur le marché cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, qu’ils soient issus de matières vierges ou recyclées, tout en répondant aux exigences réglementaires croissantes.

  • Les collectivités doivent organiser la collecte et le traitement des déchets tout en maîtrisant les coûts supportés par les finances publiques.

  • Les recycleurs dépendent quant à eux de la disponibilité de flux suffisamment importants et homogènes pour rentabiliser leurs installations.

  • Les associations environnementales défendent généralement des stratégies de réduction à la source, de réemploi et de limitation des pollutions.

  • Quant aux consommateurs, ils se trouvent au croisement de ces différentes logiques, à la fois usagers des produits plastiques et acteurs du tri ou du réemploi.

Ces intérêts parfois divergents expliquent pourquoi les débats sur les plastiques sont si difficiles à trancher. Derrière des questions apparemment techniques se jouent en réalité des enjeux économiques, territoriaux, sociaux et politiques.


À lire aussi : Et si on s’inspirait de la gouvernance de l’eau pour améliorer la gestion des déchets ?


Les bouteilles consignées, un débat qui illustre la complexité du sujet

La controverse autour de la consigne pour recycler les bouteilles en plastique en fournit une bonne illustration. Elle ne porte pas seulement sur la performance de ce recyclage, elle soulève également des questions relatives au financement du service public des déchets, à la maîtrise des matières collectées ou encore à la répartition des responsabilités entre acteurs de la filière.

Ainsi, gérer les plastiques apparaît moins comme un problème unique que comme la rencontre de multiples enjeux. Reconnaître cette complexité ne signifie pas renoncer à l’action. Cela implique au contraire de concevoir des politiques capables d’articuler les différentes étapes du cycle de vie des matériaux et les multiples acteurs qui y participent.

Le défi n’est donc peut-être pas de gérer « le plastique », mais d’admettre qu’il n’existe pas. Derrière ce singulier commode se cache une multitude de matériaux, d’usages, de filières et d’intérêts qui ne relèvent ni des mêmes contraintes ni des mêmes solutions.

Dès lors, la question n’est plus seulement de savoir comment recycler davantage, mais quelles formes de production, de consommation et de responsabilité collective nous souhaitons organiser autour de ces matériaux.

The Conversation

Jeanne Perez a reçu des financements de ANR-PERE-0002

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