19.10.2026 à 16:04
Maryline Pioz, Épidémiologiste, Inrae
Axel Decourtye, Ecotoxicologue, Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation - Institut de l'abeille
Cyril Vidau, Ecotoxicologue, Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation - Institut de l'abeille
L’ESSENTIEL
La loi d’urgence agricole, promulguée le 18 août 2026, réautorise certains néonicotinoïdes de façon dérogatoire.
Le texte législatif prévoit également qu’un conseil de surveillance examine les conséquences environnementales de ces dérogations.
Mais nous ne sommes pas encore outillés pour pouvoir surveiller les impacts de ces pesticides sur les écosystèmes.
Comment mesurer les effets des néonicotinoïdes réautorisés de façon dérogatoire par l’article 6 de la loi d’urgence agricole ? Ce même article 6 prévoit qu’un conseil de surveillance sera chargé d’examiner les effets des dérogations, notamment à partir des données de la phytopharmacovigilance pilotée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses).
Mais, dans les faits, cette surveillance pourra-t-elle mesurer efficacement les impacts de ces insecticides ? En l’état, cela risque d’être compliqué. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder comment les risques liés aux pesticides sont encadrés et pris en compte en France.
Depuis la loi du 2 novembre 1943, l’autorisation des pesticides de synthèse repose sur un principe relativement simple : avant leur mise sur le marché, les produits font l’objet d’une évaluation dite a priori destinée à « vérifier leur efficacité et leur innocuité dans les conditions d’emploi prescrites ».
Aujourd’hui, c’est le règlement européen (CE) no 1107/2009 qui régit la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques avec une évaluation en deux étapes, d’abord de la substance active puis du produit commercial. L’Autorité européenne de sécurité sanitaire des aliments (EFSA) contrôle la conformité des essais réalisés par l’industriel producteur de la substance active ainsi que leurs résultats, puis effectue une évaluation des risques afin de recommander (ou non) l’agrément de la substance à la Commission européenne.
Ensuite, chaque pays membre décide de l’autorisation des produits commerciaux contenant cette substance et ses co‑formulants et précise les conditions d’utilisation afin d’assurer une protection adéquate des utilisateurs et de l’environnement. En France, c’est l’Anses qui est chargée de cette évaluation des produits.
Ainsi, pendant plus d’un demi-siècle, la substance chimique a constitué l’objet central de la régulation. Pour cela, la toxicologie et l’écotoxicologie ont progressivement élaboré un ensemble de méthodes standardisées pour définir les niveaux d’exposition, mesurer les dangers et évaluer le risque.
Les décisions d’autorisation ou d’interdiction reposaient principalement sur des connaissances produites avant la mise sur le marché, avec l’idée qu’une expertise scientifique suffisamment robuste permettait de repérer et d’interdire les substances présentant un « effet nocif pour la santé humaine ou animale » ou un « effet inacceptable sur l’environnement ».
Mais depuis plusieurs décennies, cette évaluation du risque a priori se heurte à la complexité du réel. Les contaminants sont plus nombreux, leurs usages se diversifient et leurs effets peuvent être chroniques, diffus ou liés à des mélanges de substances.
Parallèlement, les politiques publiques doivent arbitrer entre plusieurs objectifs : protection de l’environnement, compétitivité des filières agricoles, souveraineté alimentaire, adaptation au changement climatique ou acceptabilité sociale. L’émergence de nouveaux ravageurs et de maladies des cultures ainsi que l’évolution des conditions de production agricole en lien avec le changement climatique renforcent ce besoin de réactivité.
Dans ce contexte, le principe consistant à faire reposer la décision publique sur l’idée que tous les effets d’une substance pourront être connus avant son utilisation atteint ses limites. Il paraît de plus en plus nécessaire de s’appuyer également sur les informations produites dans les conditions réelles d’utilisation des produits après leurs mises sur le marché.
Peu d’exemples illustrent aussi clairement cet impératif que celui des insecticides néonicotinoïdes. Le premier pesticide de cette famille, l’imidaclopride, a été autorisé dans les années 1990 après une évaluation a priori qui prenait en compte les risques pour les abeilles.
Dans les mois qui ont suivi son autorisation, cependant, des apiculteurs ont observé des disparitions inhabituelles de butineuses à proximité des champs traités. Les mêmes constats furent également établis, plus tard, lors de l’autorisation du thiaméthoxame et de la clothianidine.
Il a ainsi fallu deux décennies d’expérimentations et de travaux scientifiques pour que les effets de ces substances sur les capacités d’orientation des abeilles et leur retour à la ruche soient progressivement documentés, conduisant, en 2013, à des restrictions d’usage de ces trois néonicotinoïdes sur les cultures attractives pour les abeilles, avant leur interdiction en 2018.
Cette articulation entre évaluation a priori et retour d’expérience du terrain fait aujourd’hui l’objet de réflexions importantes dans le domaine de l’évaluation des risques liés aux pesticides.
À lire aussi : Pesticides : mieux les évaluer pour mieux protéger notre santé et limiter la contamination de l’air, des eaux et des sols
Pour disposer d’informations plus continues sur l’état de santé des populations et des écosystèmes, les politiques environnementales accordent aujourd’hui une place croissante à la surveillance : le suivi des effets sur la santé humaine, sur la biodiversité, sur la qualité de l’eau, des sols et de l’air, ou encore la surveillance des contaminants émergents. La surveillance ne sert donc plus seulement à vérifier les conséquences d’une politique déjà décidée. Elle peut aussi contribuer à produire les connaissances nécessaires pour l’ajuster.
Appliquant cette logique, la loi d’urgence agricole a donc réintroduit l’acétamipride et la flupyradifurone en chargeant un conseil de surveillance d’examiner les effets des dérogations accordées. Ici les éventuels effets non intentionnels observés en conditions réelles ne sont donc plus seulement destinés à enrichir les connaissances scientifiques, ils sont appelés à contribuer directement au pilotage des dérogations et, le cas échéant, à les réévaluer.
Mais cette réévaluation des décisions au regard des observations réalisées en conditions réelles ne peut fonctionner que si les dispositifs de surveillance sont en mesure de produire des signaux suffisamment précoces, robustes et interprétables pour éclairer la décision publique. Or, détecter précocement un effet non intentionnel, distinguer un signal anormal d’une fluctuation naturelle, attribuer un impact à une substance particulière dans des environnements contaminés par des mélanges complexes de substances ou encore relier des observations locales à des phénomènes plus généraux constituent autant de défis scientifiques.
L’écotoxicologie doit ainsi étendre son champ d’action. Longtemps mobilisée pour caractériser les propriétés intrinsèques des substances et établir les relations entre exposition et effets, la discipline est appelée à développer les connaissances, les méthodes et les outils permettant de comprendre le fonctionnement des socio-écosystèmes soumis à des stress chimiques multiples. Les dispositifs de surveillance devront ainsi acquérir les capacités scientifiques et techniques nécessaires pour mesurer, en conditions réelles, les effets des pesticides.
Mais les dispositifs de surveillance ont-ils les capacités de réaliser cela ? Pas vraiment. Nous manquons aujourd’hui de protocoles harmonisés, de méthodes d’interprétation, de dispositifs d’observation pérennes et d’indicateurs permettant de produire des signaux robustes, interprétables et suffisamment précoces pour éclairer l’action publique.
L’évaluation des risques liés aux pesticides chez les abeilles montre particulièrement bien cette difficulté. Depuis près d’un demi-siècle, ces insectes occupent une place singulière étant donné leur image emblématique de la santé de l’environnement et les valeurs qu’elles portent via la pollinisation. Pour les protéger, la réglementation impose des tests de toxicité avant la mise sur le marché des pesticides et des restrictions de leurs usages une fois homologués.
Pourtant, depuis vingt-cinq ans, les atermoiements entre retraits et dérogations concernant les néonicotinoïdes illustrent les difficultés rencontrées par le législateur pour résoudre le dilemme entre sauvegarde des pollinisateurs et protection des cultures. Acquérir les moyens d’alerter sur l’éventuel impact des pesticides chez l’abeille, comme les médecins signalent les effets indésirables des médicaments, est un moyen manquant à l’arsenal.
En effet, force est de constater que si des centaines d’études scientifiques ont démontré la toxicité des insecticides néonicotinoïdes chez les abeilles, nos dispositifs actuels de surveillance sur le terrain peinent à détecter les effets comportementaux, chroniques ou physiologiques documentés dans des conditions contrôlées.
La difficulté tient notamment au fait qu’un problème de santé peut être facilement attribué à une substance dans un cadre expérimental où la substance, la dose et la durée d’exposition ainsi que les conditions (température, nourriture, agent pathogène, etc.) sont rigoureusement contrôlées, mais beaucoup plus difficilement sur les ruchers où les abeilles sont exposées à des mélanges de substances à des concentrations très variables tout en subissant l’effet d’autres facteurs environnementaux qui influencent aussi leur santé (maladies, alimentation, conditions météorologiques, paysage).
L’altération de l’immunité des abeilles fournit un exemple de cette difficulté à établir un lien de causalité sur le terrain. En conditions expérimentales, l’altération de l’immunité par un pesticide peut être mise en évidence grâce à des technologies de pointe, en comparant l’expression de gènes impliqués dans la réponse immunitaire chez des abeilles exposées et des abeilles témoins.
En conditions de terrain, une telle perturbation est beaucoup plus difficile à détecter : elle peut rester silencieuse ou favoriser secondairement le développement d’une maladie virale, par exemple. Une infection peut ainsi être identifiée comme la cause de l’affaiblissement d’une colonie, alors que l’exposition à un pesticide a pu initialement fragiliser les défenses immunitaires des abeilles, favorisant le développement de l’infection. Le symptôme observé peut ainsi masquer le facteur déclenchant.
En outre, l’absence, chez l’abeille, de paramètres physiologiques de référence permettant d’établir un diagnostic comparable à celui pratiqué en santé humaine ou animale, où les analyses sanguines peuvent révéler des perturbations invisibles à l’observation, complique d’autant plus la tâche.
Là où le médecin peut s’appuyer sur des constantes et des valeurs biologiques de référence, la surveillance des colonies repose encore largement sur des signes généraux et peu spécifiques, comme la mortalité ou l’affaiblissement. Identifier sur le terrain les effets nocifs documentés expérimentalement nécessite donc de développer de nouveaux indicateurs et des outils permettant de mesurer plus finement le comportement et la physiologie des abeilles sur les ruchers. Ces mesures font appel à des méthodologies et des équipements (compteur d’abeilles, puces RFID…) qui dépassent largement les pratiques courantes de la surveillance des colonies d’abeilles et restent techniquement et économiquement difficiles à déployer dans le cadre d’une surveillance à grande échelle.
Seul le développement d’une véritable science de la surveillance permettra, à terme, que les décisions relatives aux autorisations dérogatoires puissent s’appuyer sur des dispositifs capables d’éclairer efficacement l’action publique.
Le défi des prochaines années ne sera probablement pas de choisir entre évaluation des risques et surveillance, mais de construire les connaissances, les méthodes et les dispositifs permettant d’articuler ces deux approches. La capacité de la science à accompagner l’évolution des politiques environnementales dépendra de cette articulation, mais aussi de la reconnaissance des investissements qu’elle impose.
Maryline Pioz a une activité d'expertise à l'Anses.
Axel Decourtye a reçu des financements de l'Union Européenne, du Ministère en charge de l'agriculture et du Compte d'Affectation Spécial pour le Développement Agricole et Rural. Axel Decourtye a été expert à l'ANSES.
Cyril Vidau a reçu des financements de diverses associations/fondations (Fondation Lune de Miel, Fondation de France) et structures publiques (ANSES, Office Français de la Biodiversité, CASDAR,...). Il a eu une activité d’expertise à l’Anses
19.10.2026 à 16:03
Jérôme Camus, Maitre de conférences en sociologie - Education, animation socioculturelle, enfance, jeunesse, famille, Université de Tours
Bertrand Geay, Professeur des Universités en Sciences de l'éducation, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis
Pierig Humeau, Maître de conférences en sociologie, Université de Limoges
Pierre Clément, Maitre de conférences en sciences de l’éducation, Université de Rouen Normandie
L’ESSENTIEL
Il y a cinquante ans déjà, les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dénonçaient l’illusion méritocratique de l’école.
Ces inégalités sociales et de réussite persistent, comme le soulignent les évaluations scolaires.
Derrière la promotion de l’excellence, on continue de transformer des compétences socialement héritées en jugements scolaires.
La promesse que l’école fait aux près de 12 millions d’élèves qui la fréquentent, du premier au second degré, c’est celle d’une égalité d’accès aux savoirs. Chacun y disposerait des mêmes chances, et l’institution ne reconnaîtrait autre chose que le travail ou les qualités intellectuelles. C’est le cœur du principe méritocratique.
Pourtant, il y a maintenant plus de cinquante ans, dans la Reproduction, un ouvrage devenu classique, Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron établissaient que ce principe masque les inégalités de réussite, objectivement dépendantes du milieu social d’origine. Les travaux sociologiques contemporains montrent que si l’idéal du mérite a évolué, il continue à faire admettre les différences de réussite à l’école.
Dans un contexte où les lycéens protestent contre le manque de moyens et les inégalités des procédures d’orientation, revenons sur ce que ces recherches nous apprennent des inégalités scolaires, dans la lignée de notre ouvrage collectif sur les mécanismes de reproduction sociale au XXIᵉ siècle.
Bien qu’évident pour les élèves d’aujourd’hui, le principe méritocratique a accompagné le mouvement de « démocratisation » du système scolaire. Les lois Ferry à la fin du XIXᵉ siècle, puis la gratuité de l’enseignement secondaire à partir des années 1930 et l’unification des filières du secondaire à partir des années 1950, portent cet idéal de l’élargissement de l’accès à l’instruction et aux savoirs par le mérite plutôt que par l’argent.
Les vagues de massification scolaire, du secondaire à partir des années 1970 puis du supérieur dans les années 1990 peuvent ainsi donner le sentiment que le système d’enseignement permet désormais l’accès de toutes et tous à des scolarités auparavant réservées à une élite.
Or, nul ne peut ignorer aujourd’hui que ce principe est une illusion. Depuis les années 1960 et les premières enquêtes de l’INED d’Alfred Sauvy ou d’Alain Girard, il est établi que la réussite scolaire est étroitement dépendante du milieu social.
Les évaluations nationales de 2025 en français et mathématiques montrent ces différences dès le CP et tout au long du primaire. Pire, un rapport de France Stratégie relève que les écarts se creusent : si les élèves appartenant à une famille de profession et catégorie socioprofessionnelle (PCS « défavorisée ») connaissent, entre le CP et le CM2, une « évolution très positive » de leur niveau en français (+ 13,6 %) et en mathématiques (+ 16,1 %), ce sont les enfants issus de « PCS très favorisées » qui profitent davantage de l’école (respectivement + 37,5 % et + 45,5 %).
Au collège, selon ce même rapport, non seulement les performances en français et en mathématiques diffèrent dès la 6ᵉ selon la profession ou le niveau de diplôme des parents, mais ces écarts tendent à se creuser. Ainsi, en 2022, les taux de réussite au brevet sont de 97 % pour les établissements qui regroupent des élèves issues des milieux les plus aisés et de 79 % pour ceux qui accueillent les élèves les plus défavorisés.
Dès lors, on ne peut être surpris que 90 % des enfants de cadres et d’enseignants optent pour la voie générale contre 40 % des enfants d’ouvriers non qualifiés, les milieux les plus modestes choisissant majoritairement le second cycle professionnel. Dans l’enseignement supérieur, les enfants de cadres sont les plus nombreux dans les filières universitaires (35 % de l’effectif total en 2024 contre 8,7 % d’enfants d’ouvriers) et, au sommet de la pyramide scolaire, dans les classes préparatoires aux grandes écoles (54 % contre 6 %) ou les Écoles Normales Supérieures (65 % contre 2 %).
C’est cette opposition entre égalité en principe et inégalité en pratique qu’interrogeaient déjà, il y a un peu plus de 50 ans Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron dans la Reproduction. Non seulement l’école valorise ce qui se transmet d’abord dans les familles (les « bons » goûts ou le langage qu’il faut), en le validant sous forme de jugement scolaire (« brillant », « doué »…) ou de diplôme, mais elle fait admettre que ceux et celles qui réussissent ou échouent le méritent.
Le mythe de l’égalité des chances a une fonction : c’est en convainquant les élèves et leurs familles de ce principe que le système d’enseignement parvient à faire accepter indissociablement les hiérarchies scolaires et sociales. Contrairement aux idées reçues sur cet ouvrage, c’est même l’un des points décisifs de la démonstration des deux sociologues :
« Pour que le destin social soit changé en vocation de la liberté ou en mérite de la personne (…), il faut et il suffit que l’École (…) réussisse à convaincre les individus qu’ils ont eux-mêmes choisi ou conquis les destinées que la nécessité sociale leur avait par avance assignées. »
– « La Reproduction », p. 249-250.
Tout un ensemble de travaux récents, en sociologie, en histoire ou en sciences de l’éducation permet d’actualiser et d’approfondir ces analyses.
Si un discours de défense des « valeurs de l’école » et des savoirs classiques a longtemps été opposé aux analyses de la Reproduction, c’est moins le conservatisme que l’individualisme compétitif qui caractérise aujourd’hui les conceptions méritocratiques des institutions scolaires. Bien sûr, les premières n’ont pas complètement disparu, l’opposition à la réforme du collège portée par Najat Vallaud-Belkacem en 2015 (dé-disciplinarisation par la création d’« enseignements pratiques interdisciplinaires », incluant l’enseignement du latin et du grec) en demeure un bon exemple.
Mais les réformes conduites depuis une vingtaine d’années y ont ajouté une forme de « modernisation » promouvant la liberté des élèves à optimiser leurs ressources et libérer leurs choix d’un système présenté dès lors comme trop contraint : les réformes du lycée de François Fillon et Jean-Michel Blanquer, la mise en place de Parcoursup ou la dérégulation de la carte scolaire en sont des exemples emblématiques.
Ces mesures, conduites comme toutes celles qui se sont succédé depuis les années 1970 au nom de la lutte contre les inégalités sociales face à l’école, ne les ont nullement réduites : les combinaisons de spécialités à partir de la première ont reconstitué, avec davantage de raffinement, le tri social qu’opéraient les anciennes filières dans l’enseignement général en y ajoutant une prime à la connaissance du système éducatif qui alimente les stratégies d’entrée dans les filières de l’enseignement supérieur dans les classes supérieures.
Et cet encouragement à des usages stratégiques du système d’enseignement, qui s’observe par exemple à travers la publication de palmarès des « meilleurs établissements », va de pair avec l’autonomie et une mise en concurrence qui renforcent la ségrégation sociale. On ne peut dès lors s’étonner que plus de 40 % des élèves scolarisés dans le privé appartiennent aux milieux favorisés, contre 20 % dans le public.
Cette « modernisation » du discours méritocratique est associée à une promotion de l’excellence : celle des individus que le système, par ses exigences, devrait permettre de révéler, et celle des établissements, y compris de l’enseignement supérieur, dont la performance est mesurée dans les classements internationaux.
Cette excellence s’apprécie moins aujourd’hui du point de vue de l’école elle-même, à travers par exemple la maîtrise de savoirs classiques, que sous l’angle de ses liens avec le monde économique. Si le poids du diplôme dans les destins professionnels reste une des caractéristiques de la France, il faut prendre la mesure des avancées toujours plus importante du monde économique dans les politiques scolaires, comme les tentatives pour supprimer certaines filières généralistes ou le développement de programmes adaptés aux « réalités professionnelles » à travers l’« apprentissage par compétences ».
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron montraient, il y a plus de cinquante ans, les rapports entre le système d’enseignement et les hiérarchies sociales. Si les réalités contemporaines ne sont plus les mêmes, le discours méritocratique « version 2026 » continue de rendre acceptables les inégalités sociales.
Bertrand Geay a reçu des financements du ministère de la culture et de la CNAF.
Pierig Humeau a reçu des financements de l'ANR.
Jérôme Camus et Pierre Clément ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
19.10.2026 à 16:02
Charbel Cordahi, Professeur de Finance & Economie, GEM
L’ESSENTIEL
L’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin utilisent l’euro sans être formellement membres de la zone euro.
L’euro des micro-États ne sert pas qu’aux collectionneurs. Il permet à ces pays de profiter des avantages économiques de l’Union européenne tout en gardant leurs symboles nationaux.
En échange, ces quatre pays doivent respecter une partie des règles fixées par l’UE.
Au cœur de l’Europe se trouvent quatre micro-États : l’Andorre, le Vatican, Monaco et Saint-Marin. Quatre États richissimes perchés sur des rochers ou des montagnes. Quatre systèmes politiques qui ont en commun l’euro.
Revenons aux définitions. Un micro-État est un État souverain caractérisé par une très faible population et une petite superficie. Il doit réunir les critères associés à l’existence d’un État en droit international : une population permanente, un territoire défini, un gouvernement et des relations avec les autres États, conformément à l’article 1 de la Convention de Montevideo de 1933.
Alors, pourquoi ces États riches ne battent-ils pas leur propre monnaie et préfèrent-ils intégrer l’euro sans même être membres de la zone euro ?
Explications.
L’Andorre, nichée dans les Pyrénées entre la France et l’Espagne, compte 87 000 habitants. Son économie, largement tournée vers le tourisme, affiche un PIB par habitant supérieur à 41 000 euros.
Monaco, « le Rocher » sur la Méditerranée enclavé dans le territoire français, rassemble 39 000 habitants et détient l’un des PIB par habitant les plus élevés au monde, supérieur à 257 000 euros, grâce notamment à la finance, à l’immobilier de luxe et au tourisme haut de gamme.
Saint-Marin est enclavé en Italie et considéré comme la plus ancienne république du monde. La Sérénissime compte 34 000 habitants avec un PIB par habitant proche de 55 000 euros. Son économie repose sur l’industrie, le tourisme, la banque et les activités philatéliques et numismatiques.
Enfin, le Vatican, au cœur de Rome, est le plus petit État du monde, avec moins de 900 habitants. Son économie est fondée sur les musées, les dons des fidèles, les placements financiers et la vente de timbres, monnaies et publications. Logiquement, le Saint-Siège ne dispose pas de PIB par habitant officiel.
Un autre exemple de micro-État riche intégré à une autre économie est le Liechtenstein, qui utilise le franc suisse comme monnaie officielle depuis 1921. Il est intégré à la zone monétaire suisse depuis 1980, tout en conservant sa souveraineté monétaire.
En vertu des accords monétaires entre l’Union européenne et la Principauté d’Andorre, la Principauté de Monaco, la République de Saint-Marin et l’État de la Cité du Vatican, entrés en vigueur entre 2010 et 2012, ces micro-États utilisent l’euro comme monnaie officielle. Ils émettent une quantité limitée de pièces en euros portant leurs propres faces nationales : les armoiries d’Andorre, le Prince Albert II à Monaco, le Palais public de Saint-Marin ou encore les effigies des papes sur les pièces du Vatican en sont quelques exemples.
Monaco, Saint-Marin et le Vatican sont intégrés de facto à l’espace Schengen grâce à leurs accords avec la France ou l’Italie. Andorre, en revanche, n’est pas membre de l’espace Schengen et maintient des contrôles à ses frontières avec la France et l’Espagne.
Plus complexe : leur relation aux institutions monétaires. Ces quatre états ne disposent pas de leur propre institut d’émission monétaire, mais ils sont soumis au cadre monétaire européen. Pourtant, ils ne dépendent pas directement de la Banque centrale européenne vu qu’ils ne font pas partie de l’Eurosystème, l’autorité monétaire de la zone euro.
Par conséquent, leurs pièces sont frappées dans les ateliers monétaires des États voisins. Les pièces en euros d’Andorre sont frappées à Pessac en France, et à Madrid en Espagne, tandis que celles de Monaco sont fabriquées à Pessac par la Monnaie de Paris. Les pièces de Saint-Marin et du Vatican sont, quant à elles, frappées à Rome par l’Institut polygraphique et la Monnaie de l’État italien.
Pour Monaco, le plafond annuel est indexé sur le volume de pièces émises par la France, selon un rapport de 1 à 1 500. À Saint-Marin, la valeur nominale maximale autorisée s’élève à 1,994 million d’euros par an, tandis que celle du Vatican est plafonnée à 2 300 000 euros annuels.
L’encadrement strict du volume des émissions monétaires par l’Union européenne vise à préserver l’équilibre de la masse monétaire au sein de la zone euro. À l’échelle de la zone euro, le volume cumulé d’euros émis par les micro-États représente moins de 0,001 % de la valeur faciale totale en circulation. L’impact de ces pièces sur l’inflation ou le bilan de la Banque centrale européenne est donc nul.
En leur permettant d’utiliser officiellement l’euro, l’Union européenne reconnaît la souveraineté des quatre États qui, voyant leurs symboles figurer sur une monnaie ayant cours dans toute la zone euro, affirment leur statut d’États indépendants.
L’usage de l’euro facilite les échanges avec les pays voisins. Il supprime les coûts de conversion monétaire et simplifie les dépenses des touristes et les transactions commerciales. C’est un avantage essentiel pour de petites économies très intégrées à leur environnement européen.
Par exemple, en 2024, 70 % des produits importés par Andorre venaient de France et d’Espagne, qui représentaient également 65 % de ses exportations de marchandises.
Même si l’euro n’est pas la seule raison pour laquelle les investisseurs choisissent ces territoires, son utilisation permet d’éviter les risques de change et de renforcer la confiance des investisseurs, car ces micro-États appliquent les règles européennes en matière bancaire et financière. Ainsi, le total de dépôts et titres de la clientèle de Monaco pèse 180 milliards d’euros à fin 2025.
Ces accords présentent un intérêt économique de… collectionneurs.
La faiblesse de leurs volumes d’émission leur confère une rareté particulière, ce qui les rend très prisées des collectionneurs.
Les coffrets officiels peuvent générer des recettes importantes, en particulier pour le Vatican et Saint-Marin, où la numismatique et la philatélie occupent une place notable. Ainsi, au Vatican, une pièce de monnaie en or d’une valeur faciale de 200 euros, millésime 2025, en qualité Belle Épreuve (BE), est proposée à 5 470 euros.
En 2025, la division spécialisée de Poste San Marino a généré un chiffre d’affaires global de 11,2 millions d’euros et un bénéfice net de 1,36 million d’euros.
Du côté de l’Union européenne, ces accords monétaires présentent plusieurs avantages.
En échange du droit d’utiliser officiellement l’euro, les quatre micro-États ont dû rapprocher leur législation financière des règles européennes. Cela a notamment conduit à une réduction progressive du secret bancaire. Les banques d’Andorre, Monaco et Saint-Marin sont désormais tenues de transmettre des informations sur les comptes de leurs clients étrangers aux autorités fiscales concernées.
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Plus largement, l’adoption de l’euro a servi de levier pour inciter les micro-États à se conformer aux standards internationaux, à renforcer la coopération contre l’évasion fiscale et la sécurité des paiements. Ils concernent notamment ceux du Groupe d’action financière (Gafi), un organisme chargé de lutter contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.
L’euro donne également à l’Union européenne un moyen de pression lorsque les règles financières ne sont pas respectées. En 2010, la Banque d’Italie a bloqué 23 millions d’euros liés à la Banque du Vatican en raison de transferts jugés suspects. En 2013, elle a également suspendu les paiements par carte au Vatican pendant plusieurs semaines. Sous cette pression, le Saint-Siège a accepté davantage de contrôles et renforcé la transparence de sa banque. Plusieurs milliers de comptes suspects ont ensuite été fermés.
L’Andorre illustre également le pouvoir de pression de l’euro. Dès 2002, le pays utilisait déjà l’euro après l’abandon du franc et de la peseta. Pourtant, l’Union européenne, représentée par la Commission européenne, a refusé pendant près de dix ans de signer un accord monétaire officiel. Elle demandait à l’Andorre de réduire le secret bancaire et d’accepter l’échange automatique d’informations fiscales. L’accord a finalement été signé en 2011, et les premières pièces en euro d’Andorre ont été mises en circulation en 2014.
Charbel Cordahi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.