LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs REVUES Médias
Souscrire à ce flux
L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

▸ Les 25 dernières parutions

11.07.2026 à 11:04

Pays pauvres : comment les institutions financières internationales leur permettent de se financer à moindre coût ?

Tidiani Sidibe, Doctorant en Banque & Finance, Université de Perpignan Via Domitia

Éric Paget Blanc, Professeur en sciences de gestion, Université d’Evry – Université Paris-Saclay

Pourquoi les banques multilatérales de développement prêtent-elles aux pays pauvres ? Leur secret tient au statut de créancier privilégié.
Texte intégral (2252 mots)

Alors que les pays les plus pauvres connaissent des situations économiques fragiles, les banques multilatérales de développement, ou BMD, comme la Banque mondiale, leur octroient des prêts à des conditions avantageuses par rapport à des banques commerciales et aux marchés financiers. Quel est leur secret pour éviter des pertes sur ces opérations ? La réponse se trouve du côté du statut de créancier privilégié ou preferred creditor status.


Les pays à faible revenu se caractérisent par un accès très limité, voire inexistant, aux marchés internationaux de capitaux en devises comme le dollar, l’euro, la livre sterling ou le yen – ces marchés permettent aux États d’emprunter auprès d’investisseurs internationaux. Cette quasi-exclusion s’explique par la fragilité de leurs finances publiques, mais aussi par leur forte exposition à des chocs politiques, climatiques ou sécuritaires.

En conséquence, le risque de non-remboursements des prêteurs (ou risque de défaut souverain) est structurellement plus élevé pour ces pays que pour les économies avancées ou émergentes. Résultat ? Les prêteurs privés tels que les banques commerciales et les marchés sont dissuadés de leur accorder des financements. A contrario, ils n’hésitent pas à prêter aux pays riches endettés, car ils ont confiance – à tort ou à raison – dans le fait d’être remboursés.

Dans ce contexte, les institutions financières internationales, notamment les banques multilatérales de développement – Banque mondiale, Banque africaine de développement, Banque asiatique de développement, etc. – jouent un rôle central dans le financement des pays pauvres. Elles ont reçu de la part de leurs États membres un mandat de prêteur contracyclique, à savoir leur accorder des financements alors que les acteurs privés s’y refusent.

Pour autant, elles subissent peu de pertes et leur qualité de crédit, mesurée par la note de crédit, ou rating, est généralement très élevée.

Pour expliciter ce paradoxe, notre article met en évidence un mécanisme institutionnel propre aux banques multilatérales de développement (BMD) : le statut de créancier privilégié, ou preferred creditor status (PCS). Concrètement, lorsqu’un État éprouve des difficultés à rembourser sa dette, il accorde la priorité au service des prêts des banques multilatérales de développement par rapport à ses autres créanciers – banques commerciales, détenteurs d’obligations ou prêteurs bilatéraux.

Dépendance aux notations de S&P, Moody’s et Fitch

La question du financement en devises des pays pauvres, comme le dollar ou l’euro, se pose avec une acuité particulière lorsque l’accès aux marchés internationaux dépend fortement des notes souveraines.

L’obtention d’une « note en catégorie d’investissement » attribué par les grandes agences de notation financière – Standard & Poor’s, Moody’s, Fitch – constitue une condition clé pour mobiliser des ressources financières à des conditions soutenables. Or, la majorité des pays pauvres ne remplissent pas ces critères. Pour nombre d’entre eux, les banques multilatérales de développement sont leurs principaux bailleurs de fonds.


À lire aussi : African Credit Rating Agency : l’Afrique cherche à s’émanciper des agences de notation occidentales


Certes, des initiatives émergent pour développer une grande agence de notation africaine, afin de mieux tenir compte des réalités économiques et institutionnelles du continent. À ce jour, les trois grandes agences internationales continuent de jouer un rôle central dans l’appréciation du risque souverain de ces pays par les marchés financiers.

Les banques multilatérales de développement

Contrairement aux banques commerciales et aux investisseurs obligataires, les banques multilatérales de développement (BMD) sont des créanciers officiels. Ces dernières sont guidées par des objectifs d’intérêt public, et non de rendement. Elles se distinguent par plusieurs autres caractéristiques :

  • elles ont un mandat de financement du développement à long terme ;

  • leur actionnariat est composé d’États membres, dont certains ne sont pas emprunteurs, mais accordent leur soutien à l’institution. C’est le cas des États-Unis, principal actionnaire de la Banque africaine de développement, de la Banque asiatique de développement ou de la Banque inter-américaine de développement ; un pays qui ne recourt pas à des emprunts auprès de ces institutions.

  • elles ont un accès privilégié aux marchés internationaux de capitaux grâce à un rating généralement élevé – la Banque mondiale, la Banque africaine de développement ou la Banque asiatique de développement sont notées AAA ;

  • elles bénéficient d’une protection contre le risque de crédit émanant du statut de créancier privilégié.

Un statut de créancier privilégié

Le statut de créancier privilégié est informel – ou de facto –, car il n’est pas inscrit dans le droit international. Il repose sur une pratique solidement ancrée en s’appuyant sur des incitations fortes pour les États emprunteurs.

Par exemple, un pays pauvre peut obtenir un prêt en devises auprès de la Banque mondiale à long terme et à taux d’intérêt très faible – 3 ou 4 % –, alors qu’il paierait beaucoup plus cher – voire ne pourrait pas   – sur les marchés internationaux.

Nombre de défauts souverains par type de créditeur de 1962 à 2022. Bank of Canada/Bank of England/Auteurs, Fourni par l'auteur

Grâce aux dons qu’elles mobilisent, les banques multilatérales de développement accordent aux pays les plus pauvres des prêts à des taux bonifiés et à des maturités très longues – dits « concessionnels ». En conséquence, un défaut vis‑à‑vis d’une banque multilatérale de développement entraîne non seulement un coût réputationnel élevé, mais a pour effet de compromettre durablement l’accès aux financements les moins chers pour un État.

Risque de défaut extrêmement faible

Les données que nous avons relevées à partir des comptes des banques multilatérales de développement confirment la solidité de ce modèle.

Sur la période 1992‑2022, la probabilité annuelle de défaut d’un État vis‑à‑vis des banques multilatérales de développement s’élève à 0,4 %. À titre de comparaison, elle se situe entre 6 % et 12 % pour les autres créanciers publics et privés, selon la base de données compilées par la Banque du Canada et de la Banque d’Angleterre.


À lire aussi : Pourquoi la France, malgré la dégradation de sa note par les agences financières, reste emprunteuse « sans risque » pour les régulateurs ?


Même en cas de défaut du pays emprunteur, les pertes subies par les banques multilatérales de développement après recouvrement restent très limitées, de l’ordre de 3 à 4 %, grâce au effet bénéfique de leur statut de créancier privilégié, contre près de 50 % pour les créanciers privés sur les obligations souveraines.

Cette différence s’explique précisément par le statut de créancier privilégié. Celui-ci réduit significativement le risque de crédit et permet aux banques multilatérales de développement de préserver la qualité de leur actif.

Le contrat implicite entre les États et les banques multilatérales de développement

Le modèle économique des banques multilatérales de développement est unique. Afin d’accorder des prêts à des conditions favorables, elles doivent elles-mêmes se financer à faible coût sur les marchés obligataires internationaux. Ceci suppose de maintenir des notations élevées, rendues possibles, outre le statut de créancier privilégié, par :

  • d’importantes dotations en capital (ressources financières apportées par les actionnaires) ;

  • un soutien total des États membres, prenant la forme de capital souscrit mais non versé, réclamé en cas de difficultés ;

  • une gestion prudente des risques de crédit et des risques financiers ;

Il en résulte une forme de contrat implicite entre les banques multilatérales de développement et leurs États membres. Les premières fournissent des financements en devises à faible coût sur de longues maturités. En échange, les États leur accordent un traitement privilégié.

En moyenne, les taux de provisionnement des banques multilatérales de développement s’élèvent à seulement 1,5 %, contre 2,5 % pour les banques commerciales comparables. Sans les protections dont elles bénéficient, dont le statut de créancier privilégié, ce ratio serait plus élevé ; elles augmenteraient leur taux afin de maintenir leur marge et éviter des pertes.

Complémentarité avec les acteurs privés

Les banques commerciales et les investisseurs obligataires, de leur côté, interviennent peu dans le financement souverain des pays pauvres. Ils ne bénéficient ni du statut de créancier privilégié ni du soutien des États membres ; ils sont fortement exposés au risque de défaut des emprunteurs si ceux-ci rencontrent des difficultés financières. En conséquence, ils accordent très peu de financements aux pays pauvres et exigent des taux d’intérêt élevés.

Les banques multilatérales de développement n’ont pas vocation à se substituer au secteur privé, mais à le compléter. Leur rôle est d’intervenir là où le marché est défaillant, tout en contribuant à stabiliser les économies et à créer les conditions d’un retour progressif des investisseurs privés.

Dans un contexte marqué par la multiplication des crises de la dette souveraine et l’augmentation des besoins de financement, le statut de créancier privilégié est parfois remis en question. Le supprimer serait toutefois contre-productif. Il renchérirait le coût des ressources des pays à faible revenu et réduirait les financements disponibles au moment où ils sont le plus nécessaires. Préserver ce mécanisme revient à garantir un accès durable des pays les plus pauvres aux financements en devises, et, au-delà, à renforcer l’efficacité du système financier international au service du développement durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

PDF

09.07.2026 à 17:24

Les États-Unis à l’heure des christianismes concurrents

Blandine Chelini-Pont, Professeur des Universités en histoire contemporaine et relations internationales, Aix-Marseille Université (AMU)

Aux États-Unis, la religion pèse de longue date sur la politique. Mais sous Trump, son influence s’étend sans cesse davantage.
Texte intégral (2223 mots)

Aux États-Unis, la religion demeure un facteur majeur de la vie politique et des comportements électoraux. Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, elle est également mobilisée pour légitimer des politiques intérieures et une vision particulière de l’ordre international. Cette évolution alimente une confrontation entre des interprétations concurrentes du christianisme, qui reflètent la profonde polarisation de la société américaine.


Dans la plupart des démocraties occidentales, le fait religieux a été significativement marginalisé dans l’espace politique. En la matière, les États-Unis font exception. Les débats collectifs y demeurent en effet empreints d’un haut niveau élevé de religiosité et les références confessionnelles y sont très visibles.

Cette permanence a conduit de nombreux chercheurs, comme Kenneth D. Wald ou Michael O. Emerson à s’intéresser prioritairement à la relation entre appartenance religieuse et comportement électoral. Les enquêtes menées depuis plusieurs décennies montrent en effet que les affiliations confessionnelles constituent l’un des meilleurs prédicteurs des préférences partisanes.

Toutefois, les évolutions observées depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche en 2025 invitent à élargir l’analyse. La religion n’est pas seulement une variable permettant d’expliquer les comportements politiques ; elle est aussi une ressource explicitement mobilisée par des acteurs concurrents afin de légitimer des projets de société, des orientations gouvernementales et des visions de l’ordre international.

La religion comme variable structurante du comportement électoral

L’élection présidentielle de 2024 a confirmé la persistance du facteur religieux dans la compétition électorale américaine. Malgré les transformations démographiques et l’augmentation de la proportion de citoyens se disant dénués d’affiliation religieuse, les appartenances confessionnelles demeurent fortement corrélées aux préférences partisanes.

Le principal soutien électoral de Donald Trump continue d’être constitué par les chrétiens blancs conservateurs. Les évangéliques blancs représentent à cet égard le groupe le plus solidement ancré dans la coalition républicaine. Leur soutien repose à la fois sur des positionnements classiques en matière de principes moraux — opposition à l’avortement, défense des libertés religieuses ou nominations judiciaires conservatrices – et sur le fait qu’ils ont davantage tendance à se représenter l’identité nationale américaine comme étant l’héritière d’un passé chrétien particulier. Cette orientation s’inscrit dans le développement du nationalisme chrétien, entendu comme la conviction selon laquelle les États-Unis seraient fondamentalement une nation chrétienne dont les institutions devraient refléter davantage les valeurs religieuses traditionnelles.

Si cette sensibilité demeure particulièrement forte parmi les évangéliques blancs, elle dépasse aujourd’hui largement ce seul groupe. À la présidentielle de 2024, Donald Trump a enregistré une progression auprès des électeurs hispaniques ainsi que, dans une moindre mesure, parmi certains segments de l’électorat afro-américain.

Face à cette coalition conservatrice, le Parti démocrate continue de s’appuyer sur un ensemble plus hétérogène associant protestants afro-américains, catholiques hispaniques, musulmans, juifs américains et individus sans affiliation religieuse. Les « nones », qui représentent désormais près d’un tiers de la population adulte, constituent l’un des segments les plus fidèles à la coalition démocrate. La religion conserve ainsi sa fonction classique de structuration des comportements électoraux.

La religion comme ressource de légitimation des politiques intérieures

Depuis 2025, la religion intervient bien au-delà de la seule sphère électorale. Elle constitue désormais un registre explicite de justification de l’action publique.

L’administration Trump s’appuie sur une coalition associant évangéliques conservateurs, nationalistes chrétiens, certains courants catholiques post-libéraux et diverses composantes du conservatisme culturel américain. Ces acteurs partagent le diagnostic d’un déclin moral de la société américaine provoqué par la sécularisation, le multiculturalisme et les politiques de diversité. Dans cette perspective, la lutte contre le wokeism occupe une place centrale, qui dépasse la critique culturelle ou la reformulation des débats publics.

Depuis 2025, elle se traduit par une série de mesures visant à supprimer ou à restreindre des politiques publiques considérées comme inspirées par les principes de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI). Plusieurs programmes fédéraux ont été interrompus ou réorganisés, tandis que les administrations ont reçu pour instruction de mettre fin à certaines formations relatives aux discriminations systémiques, aux biais implicites ou aux politiques de diversité.

Cette approche s’étend également au secteur universitaire. L’administration fédérale a cherché à conditionner les financements fédéraux à l’abandon de dispositifs d’inclusion jugés discriminatoires, tout en soutenant les initiatives visant à limiter ou à supprimer certaines politiques de discrimination positive.


À lire aussi : Harvard face à l’administration Trump : une lecture éthique d’un combat pour la liberté académique


Tout cela participe d’un projet plus large visant à restaurer ce que ses promoteurs considèrent comme les fondements culturels, moraux et civiques traditionnels de la société américaine. Autrement dit, le christianisme conservateur ne sert plus seulement à interpréter le monde ; il contribue à légitimer une reconfiguration concrète de l’État fédéral, de l’université, de l’administration et des politiques publiques. Le nationalisme chrétien fournit ici un cadre idéologique particulièrement important. Il permet de présenter certaines politiques publiques comme des instruments de réaffirmation d’une identité nationale supposément menacée. Les politiques migratoires restrictives sont ainsi souvent justifiées au nom de la protection de la civilisation américaine et de ses fondements culturels.

Parallèlement, certains courants plus radicaux développent une réflexion critique à l’égard du libéralisme politique lui-même. Les milieux dominionistes – croyance que les chrétiens doivent prendre le contrôle de toutes les sphères de la société (gouvernement, éducation, médias, etc.) pour établir un ordre biblique, inspiré de la Genèse – au sein du protestantisme pentecôtiste ou certains auteurs catholiques post-libéraux contestent les principes traditionnels de séparation entre sphère religieuse et sphère politique et envisagent des formes plus étroites d’articulation entre pouvoir et christianisme.

Cette dynamique a suscité une contre-mobilisation religieuse inattendue. À partir de 2025, de nombreuses Églises protestantes historiques, des organisations œcuméniques et, surtout, plusieurs institutions catholiques se sont engagées dans une critique croissante des politiques migratoires de l’administration Trump, et leurs universités ont résisté à la suppression des politiques de diversité. Leurs prises de position s’appuient sur des références religieuses relatives à l’accueil de l’étranger, à la protection des plus vulnérables et à la dignité humaine.

Le rôle du catholicisme apparaît particulièrement significatif. Alors que les catholiques blancs avaient largement soutenu Donald Trump en 2024, une partie importante des institutions catholiques a progressivement pris ses distances avec nombre d’orientations gouvernementales, dont la suppression de l’agence USAid. La doctrine sociale de l’Église offre à cet égard un cadre normatif alternatif fondé sur le bien commun, la solidarité et la protection des migrants.

Parallèlement, plusieurs mouvements chrétiens progressistes ont gagné en visibilité. Ils cherchent à démontrer que les références religieuses peuvent également servir à défendre la justice sociale, la lutte contre les inégalités ou la protection des minorités. La religion devient ainsi un terrain de confrontation politique directe entre des interprétations concurrentes du christianisme.

La religion comme matrice de visions concurrentes de l’ordre international

Cette concurrence religieuse se prolonge aujourd’hui dans le domaine des relations internationales.

Le premier terrain de confrontation concerne le rapport à l’Europe et à la Russie. Une partie de l’entourage trumpiste développe une lecture civilisationnelle des relations internationales dans laquelle le principal clivage n’oppose plus démocraties et régimes autoritaires mais défenseurs et adversaires de l’héritage chrétien occidental. Les critiques adressées à l’Union européenne portent ainsi moins sur des désaccords stratégiques que sur la dénonciation de son supposé abandon des valeurs chrétiennes traditionnelles.

Le deuxième dossier concerne Israël. Pour une partie importante du protestantisme évangélique conservateur, le soutien à l’État hébreu ne relève pas uniquement de considérations géopolitiques. Il possède également une dimension théologique héritée du sionisme chrétien. Israël est alors conçu comme un acteur central du plan divin et comme un élément constitutif de la civilisation judéo-chrétienne.

Le troisième débat porte sur la guerre et sur les conditions légitimes du recours à la force. Certains milieux évangéliques développent une lecture providentialiste de l’histoire dans laquelle les États-Unis seraient investis d’une mission particulière. La figure de Donald Trump est parfois présentée comme celle d’un dirigeant choisi pour restaurer la grandeur nationale face aux menaces contemporaines.

Face à ces lectures, les Églises protestantes historiques, de nombreuses institutions catholiques et le Vatican défendent une vision davantage centrée sur le droit international, la coopération entre les peuples et les principes de la guerre juste.

Trump contre Léon XIV : une bataille pour l’autorité morale

Cette opposition traverse désormais le christianisme américain lui-même. Une partie importante des catholiques demeure proche du camp républicain. Une autre se reconnaît davantage dans les positions du nouveau pape. Les protestants historiques, les organisations œcuméniques et de nombreux mouvements de justice sociale se situent également dans cette seconde perspective. L’affrontement entre Donald Trump et Léon XIV constitue aujourd’hui l’expression la plus visible de cette polarisation religieuse.


À lire aussi : « Magnifica Humanitas » : le manifeste politique de Léon XIV


Les désaccords relatifs aux migrations, aux conflits armés ou au rôle des institutions internationales renvoient en réalité à deux conceptions distinctes de l’ordre mondial. L’une privilégie la souveraineté nationale, les rapports de puissance et la défense des civilisations ; l’autre insiste sur l’universalité de la dignité humaine, la coopération internationale et le multilatéralisme.

Au fond, le débat dépasse largement la seule question religieuse. Il porte sur la définition même de l’ordre politique contemporain. Faut-il privilégier la puissance ou le droit ? La nation ou l’humanité ? La civilisation ou l’universalité ? À travers ces interrogations, ce sont deux visions concurrentes du christianisme qui structurent aujourd’hui une part croissante de la vie politique américaine. C’est dans cette concurrence entre usages rivaux du christianisme que réside aujourd’hui l’une des clés d’interprétation de la polarisation politique américaine.

The Conversation

Blandine Chelini-Pont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF

08.07.2026 à 15:29

En supprimant le garant et le dépôt de garantie, le Brésil facilite la location des logements. Qui en profite vraiment ?

Fabio Shimabukuro Sandes, Enseignant Chercheur en Marketing, UCLy (Lyon Catholic University)

Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde.
Texte intégral (1339 mots)

Au Brésil, la plateforme Quintoandar se charge du recouvrement judiciaire auprès des propriétaires en cas d’impayés des locataires. Une garantie locative privée qui arrange tout le monde. Mais qui sont les véritables gagnants et perdants entre propriétaires, locataires et cet intermédiaire numérique ?


En 2013, deux entrepreneurs brésiliens lancent à Quintoandar, une plateforme numérique de location qui dispense le locataire de fournir un garant, une caution ou un dépôt de garantie. Douze ans plus tard, l’entreprise est valorisée à plus de 5 milliards de dollars et gère plus de 270 000 contrats dans 75 villes brésiliennes. Toutes les quatre minutes, un contrat y est signé.

En tant que chercheur du comportement du consommateur et de l’économie de l’accès dans les marchés émergents, je vois dans ce cas un paradoxe qui dépasse le Brésil. Ce mécanisme démocratisant l’accès à la location, en remplaçant le garant par une analyse algorithmique du risque, pourrait nourrir une crise déjà connue en Europe : la flambée des loyers et l’éviction des habitants. Une pression exacerbée par des acteurs comme Airbnb sur les marchés locatifs de longue durée.

Remplacer la confiance par un chiffre

Au Brésil, louer exigeait autrefois un garant. Le locataire devait trouver dans son entourage un propriétaire prêt à s’engager à payer en cas d’impayé. La procédure était longue et excluait toute personne sans proche fortuné.

Le lecteur français reconnaît le problème. Pour louer en France, il faut souvent un garant résidant en France et disposant de revenus élevés. Étudiants étrangers, expatriés, nouveaux arrivants et migrants se heurtent à ce mur. L’État a d’ailleurs créé une garantie publique, Visale, pour les salariés modestes et les jeunes sans garant : 79 % des locations conclues grâce à ce dispositif n’auraient pas eu lieu sans lui.

La plateforme brésilienne y a vu une opportunité. Elle a fait le choix de supprimer deux exigences classiques en France comme au Brésil : le garant et le dépôt de garantie. Elle les a remplacés par une analyse algorithmique du risque financier. Concrètement, en cas d’impayé, le propriétaire reçoit son loyer et l’entreprise se charge du recouvrement judiciaire. Tout le parcours client est numérique – visites en ligne, agents immobiliers attribués automatiquement, signature électronique, états des lieux photographiques validés par les deux parties.

Le changement est plus radical qu’il n’y paraît. La plateforme traite la garantie comme un problème financier et non comme une question de confiance sociale. Des locataires sans proche fortuné ont pu louer   y compris ceux qui n’ont aucune famille dans le pays. Un gain réel.

L’« Internet des propriétaires »

L’innovation produit un second effet. Lorsque la location devient un produit financier standardisé, le logement cesse d’être traité comme un lieu d’habitation. Il devient un actif. Le propriétaire ne pense plus à qui va y vivre. Il pense au rendement mensuel sur le capital investi.

Le géographe Manuel Aalbers et l’ancienne rapporteuse de l’ONU sur le logement Raquel Rolnik décrivent ce mécanisme comme la financiarisation du logement : un processus où l’habitat, jadis valeur d’usage, devient un actif financier mondial.

Au Brésil, le chercheur Lucas Batista a montré comment 760 millions de dollars états-uniens de capital majoritairement étranger ont réorganisé le marché locatif autour de cette logique. Sa conclusion : la crise du logement ne tient pas qu’au manque de logements, mais aussi à la manière dont la location est structurée et financiarisée. Le chercheur Jathan Sadowski parle d’« Internet of Landlords » – l’« Internet des propriétaires » – pour décrire ce schéma à l’échelle globale.

Parallèle avec Airbnb

C’est ici que le cas parle directement à l’expérience européenne.

Une étude montre qu’Airbnb fait pression sur les prix de la location résidentielle en retirant des unités du marché de longue durée. À Lisbonne et Porto (Portugal), une autre étude constate qu’une hausse d’un point de pourcentage de la part d’Airbnb entraîne une augmentation de 3,2 % des prix des logements. Dans les centres historiques très touristiques, les hausses atteignent 24,3 % en 2015 et 32,3 % au premier trimestre 2016 par rapport à la période pré-Airbnb.

La logique est analogue à celle qui se déploie au Brésil. En facilitant la gestion financière d’un bien, la plateformisation banalise la décision de traiter le logement comme un investissement. Paris, Barcelone, Lisbonne et Berlin en connaissent les conséquences : retrait d’unités du marché résidentiel, pression sur les prix ou éviction des habitants.

Quintoandar ne retire pas d’unités de la location de longue durée. La plateforme fait quelque chose de plus subtil : elle rend si simple le fait d’être propriétaire-investisseur qu’elle modifie le profil de ceux qui entrent sur le marché. Elle ne cause pas la financiarisation ; elle l’opérationnalise à grande échelle, et la rend accessible à n’importe quel petit propriétaire.

Une gouvernance publique de la location

Le cas brésilien pose à l’Europe une question double. Comment capter les bénéfices de la plateformisation pour celles et ceux qui en sont structurellement exclus, sans reproduire le vecteur qui a produit la crise Airbnb ?

L’Europe a deux options évidentes, et toutes deux ont un coût. Laisser les plateformes se développer sans cadre reproduit la trajectoire d’Airbnb : facilité d’accès, mais pression sur les prix et financiarisation. Les bloquer préserve les prix, mais maintient le mur qui exclut aujourd’hui six millions de personnes sans garant.

Une troisième voie existe. Elle suppose de construire des plateformes avec gouvernance publique, plafonds de rendement, transparence sur le profil des propriétaires, et mécanismes protégeant le caractère résidentiel du logement. Cela peut prendre la forme d’un cadre réglementaire imposé aux acteurs privés, ou d’une plateforme publique inspirée de Visale. Cette garantie locative gratuite par laquelle Action Logement se porte caution à la place d’un proche serait appliquée cette fois aux plateformes. Rien de tout cela n’est purement technique. Tout cela est politique.

Remplacer la confiance par un algorithme apporte un bénéfice indéniable : un accès plus large et plus démocratique. Mais ce choix peut entraîner un coût visible seulement après plusieurs années. Ce coût retombe sur ceux qui ne peuvent plus assumer les loyers des grandes villes. L’accès démocratique risque alors de n’être disponible qu’à ceux qui peuvent se le payer.

The Conversation

Fabio Shimabukuro Sandes ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

PDF
3 / 25
  GÉNÉRALISTES
Ballast
Fakir
Interstices
Issues
Korii
Lava
La revue des médias
Time France
Mouais
Multitudes
Positivr
Regards
Slate
Smolny
Socialter
UPMagazine
Le Zéphyr
 
  Idées ‧ Politique ‧ A à F
Accattone
À Contretemps
Alter-éditions
Contre-Attaque
Contretemps
CQFD
Comptoir (Le)
Déferlante (La)
Esprit
Frustration
 
  Idées ‧ Politique ‧ i à z
L'Intimiste
Jef Klak
Lignes de Crêtes
NonFiction
Nouveaux Cahiers du Socialisme
Période
 
  ARTS
L'Autre Quotidien
Villa Albertine
 
  THINK-TANKS
Fondation Copernic
Institut La Boétie
Institut Rousseau
 
  TECH
April - Libre à lire
Dans les algorithmes
Framablog
Goodtech.info
Quadrature du Net
Revue Eur. Médias et Numérique
 
  INTERNATIONAL
Alencontre
Alterinfos
Gauche.Media
CETRI
ESSF
Inprecor
Guitinews
 
  MULTILINGUES
Kedistan
Quatrième Internationale
Viewpoint Magazine
+972 mag
 
  PODCASTS
Arrêt sur Images
Le Diplo
LSD
Thinkerview
🌓