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08.10.2026 à 16:44

Le four tahitien, un laboratoire scientifique sous nos pieds

Lovaina Rochette, Docteure en langue, civilisation et littérature océanienne, professeure certifiée en langue tahitienne, Université de la Polynésie Française

L’ahimā’a, four tahitien traditionnel, peut devenir un véritable objet de recherche, au carrefour des sciences, de l’environnement, de l’alimentation ou encore de la linguistique.
Texte intégral (2975 mots)
Four circulaire familial-Pū atiti’a. L. Rochette, Fourni par l'auteur

L’ESSENTIEL

  • L’ahimā’a, le four tahitien traditionnel, est bien plus qu’une technique culinaire : il constitue une véritable technologie thermique, fondée sur des savoirs empiriques.

  • Son étude permet de croiser alimentation, environnement, archéologie et linguistique, en interrogeant notamment les ressources utilisées et la transmission des savoirs.

  • L’ahimā’a peut ainsi devenir un « laboratoire vivant », où savoirs traditionnels et méthodes scientifiques se rencontrent pour mieux comprendre une pratique culturelle polynésienne.


Au petit matin, le feu est déjà allumé. Les pierres chauffent sur le bois. Autour du four, chacun sait ce qu’il doit faire : choisir les bonnes pierres, préparer les feuilles, surveiller le feu, déterminer le moment où les aliments peuvent être déposés. Puis vient le temps de recouvrir le tout. Pendant plusieurs heures, sous cette enveloppe végétale, la chaleur transforme les aliments.

À première vue, rien ici ne ressemble à un laboratoire. Pourtant, sous quelques dizaines de centimètres de feuilles et de terre se déroulent simultanément des phénomènes physiques, chimiques et écologiques. C’est ce changement de regard que je propose : considérer l’ahimā’a non seulement comme un patrimoine à préserver, mais comme un objet à étudier.

Une technologie thermique avant d’être une recette

Le principe paraît simple : chauffer des pierres, puis utiliser l’énergie qu’elles ont accumulée pour cuire les aliments dans un espace fermé. En réalité, plusieurs mécanismes se combinent. La chaleur passe des pierres aux aliments ; l’eau contenue dans les végétaux et les aliments se transforme en vapeur ; la couverture ralentit les échanges avec l’extérieur.

Cailloux de four tahitien. L. Rochette, Fourni par l'auteur

La cuisson dépend donc d’un ensemble de paramètres : température, durée, humidité, nature des pierres, quantité de combustible et organisation des couches du four. Les recherches archéologiques sur les cuissons à pierres chauffées montrent que ces dispositifs peuvent emmagasiner puis restituer progressivement de grandes quantités d’énergie : une véritable technologie thermique, même sans instrument au sens moderne.

Dès lors, les conseils transmis par les praticiens deviennent autant de questions de recherche. Pourquoi telle pierre convient-elle mieux qu’une autre ? Résiste-t-elle davantage aux chocs thermiques ? Certaines essences de bois produisent-elles des braises plus durables ? Quels indices permettent de reconnaître qu’un four est prêt ?

Des mesures permettraient de confronter ces observations empiriques à des données expérimentales. Le geste traditionnel ne serait plus placé face à la science : il deviendrait le point de départ de l’enquête.

Un laboratoire pour l’alimentation et l’environnement

Le terme mā’a tahiti est aujourd’hui très souvent associé aux plats préparés dans le four tahitien. Pourtant, il désigne avant tout l’alimentation de base traditionnelle composée d’une source de protéines, généralement poisson ou viande, d’un féculent et d’un liant comme du lait de coco. Ce mā’a tahiti est volontiers associé à une alimentation locale, naturelle ou saine. Ce rapprochement mérite pourtant d’être étudié plutôt que présupposé.

Plusieurs aliments emblématiques du mā’a tahiti (‘uru, taro, patate douce, banane, poisson) sont aujourd’hui au cœur de programmes de revalorisation des systèmes alimentaires locaux. La Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) souligne notamment l’intérêt d’une moindre dépendance aux produits importés.

Des cormes de taro fraîchement récoltés, réunis en bottes avant leur préparation. L. Rochette, Fourni par l'auteur

Cela ne signifie cependant ni que tout aliment traditionnel soit automatiquement meilleur pour la santé, ni que toute cuisson traditionnelle préserve mieux les nutriments. Des expériences menées aux Fidji sur le lovo, un autre four de terre océanien, ont montré que la rétention des vitamines dépend à la fois de l’aliment, du nutriment considéré et du mode de cuisson.

Voilà précisément pourquoi l’ahimā’a mérite d’être étudié expérimentalement. Quelles températures atteint-il, et comment évoluent-elles pendant la cuisson ? Que deviennent l’eau et certains nutriments ? Une cuisson enveloppée dans des feuilles produit-elle les mêmes effets qu’une cuisson dans des contenants contemporains ? Quels végétaux ou quelles essences de bois contribuent aux saveurs et aux arômes des aliments cuits dans le ahimā’a ?

Aliments prêts à cuire. L. Rochette, Fourni par l'auteur

La même prudence s’impose lorsque l’on parle d’écologie. Préparer un ahimā’a mobilise du bois, des végétaux, des pierres et des produits alimentaires. Leur provenance, leur disponibilité et leur renouvellement doivent être étudiés.

Qualifier le four de « technologie écologique » ne devrait donc pas lui attribuer d’avance une vertu environnementale. L’enjeu est de comprendre comment cette technologie fonctionne dans un milieu donné : quelles ressources sont choisies, en quelles quantités, selon quels critères et avec quelles conséquences ? La durabilité devient alors une question de recherche, non un label.

Quand les mots transmettent aussi la technique

Un ahimā’a ne s’apprend pas seulement en observant la chaleur. Il faut aussi apprendre des mots. Les noms des pierres, des bois, des feuilles, des aliments, des ustensiles, des parties du four et des étapes de préparation constituent autant de portes d’entrée vers des connaissances spécialisées. Une langue ne sert pas uniquement à nommer le monde : dans une pratique technique, elle permet aussi de classer, distinguer et transmettre ce que l’on observe.

Si un terme différencie deux types de pierres, deux états du feu ou deux moments de cuisson, sa disparition ne représente donc pas seulement la perte d’un mot. Elle peut rendre plus difficile la transmission d’une distinction affinée par plusieurs générations d’expérience.

Cette articulation entre gestes, vocabulaire et connaissances rend l’ahimā’a particulièrement intéressant pour la recherche. En Polynésie française, des opérations récentes recueillent déjà auprès de personnes ressources les pratiques et le lexique associés au four de terre.

L’archéologie rappelle aussi que cette tradition d’origine austronésienne, millénaire, dépasse depuis longtemps la seule fonction culinaire. À ‘Opunohu, à Mo’orea, des fours ont été identifiés dans des espaces résidentiels mais aussi dans des contextes cérémoniels et de festin : le four est aussi une infrastructure sociale.

De la pirogue au four : changer de regard

Un autre objet polynésien a déjà connu ce changement de statut : la pirogue de navigation. Longtemps considérée surtout comme un objet ethnographique, elle est devenue un terrain d’expérimentation scientifique.

Les voyages réalisés à bord de reconstructions de pirogues doubles, notamment Hōkūle’a, ont contribué à renouveler les discussions sur les savoirs de navigation et le peuplement intentionnel du Pacifique.

Il ne s’agit pas de mettre sur le même plan navigation océanique et cuisson des aliments. La comparaison porte sur notre regard : un objet transmis par la pratique peut contenir des problèmes scientifiques d’une remarquable complexité. Pourquoi l’ahimā’a n’aurait-il pas droit, lui aussi, à cette curiosité ?

Faire dialoguer les savoirs

Cette démarche rejoint la notion d’« écologie des savoirs » développée par le sociologue Boaventura de Sousa Santos (2011). Elle invite à ne pas opposer automatiquement savoir scientifique et connaissances dites non académiques, mais à examiner leurs domaines de pertinence, leurs limites et les conditions de leur rencontre. Il ne s’agit ni d’affirmer que tout savoir traditionnel est nécessairement scientifique, ni de considérer que les sciences académiques peuvent, seules, expliquer la totalité d’une pratique culturelle.

La question est plus féconde : que se passe-t-il lorsque les savoirs des praticiens rencontrent les instruments et les méthodes des chercheurs ?

Une personne expérimentée sait qu’une pierre convient au four ; le géologue peut étudier sa composition et son comportement sous l’effet de la chaleur. Le responsable du four reconnaît certains signes indiquant qu’il est prêt ; le physicien peut enregistrer une courbe de température. Un locuteur connaît le terme précis désignant une feuille, un geste ou une étape ; le linguiste peut documenter ce vocabulaire et étudier sa transmission.

Mā’a tahiti ahimā’a. L. Rochette, Fourni par l'auteur

Ces connaissances ne disent pas exactement la même chose. C’est précisément ce qui rend leur rencontre féconde.

Faire de l’ahimā’a un laboratoire vivant

Mon intérêt pour cet objet se situe dans cette double proximité : celle d’une pratique culturelle polynésienne familière et celle d’une chercheuse qui souhaite l’interroger avec les outils des sciences humaines tout en ouvrant le dialogue avec les sciences expérimentales. Être une chercheuse « de l’intérieur » n’exempte pas de la méthode scientifique. Cela oblige au contraire à interroger ce que la familiarité peut rendre invisible.

Mesurer la température des pierres, identifier les végétaux, comparer les aliments avant et après cuisson, enregistrer les mots employés, documenter les variantes entre familles et entre îles : autant de pistes pour transformer une pratique familière en programme de recherche interdisciplinaire.

À l’occasion de la Fête de la science 2026 et de son thème « Saveurs savantes », l’ahimā’a invite ainsi à regarder autrement ce qui se trouve déjà sous nos yeux — ou plutôt sous nos pieds. Car sous les feuilles et les pierres chaudes ne cuisent pas seulement des aliments. S’y transmettent aussi des façons d’observer, de nommer et de comprendre un milieu.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Lovaina Rochette ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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08.10.2026 à 10:56

Quand le régime de Mussolini faisait espionner un opposant par son propre frère

Agnès De Féo, Sociologue, chercheuse associée Iremam, Aix-Marseille Université (AMU)

Peintre et photographe italien exilé à Paris, Attilio De Feo a été espionné, des années durant, par son frère et son neveu, qu’il hébergeait.
Texte intégral (3877 mots)
Attilio De Feo (1894-1982), peintre et photographe italien, antifasciste exilé en France.

L’ESSENTIEL

  • En accueillant son frère et son neveu chez lui, Attilio De Feo, antifasciste exilé à Paris, ignorait qu’il abritait deux mouchards à la solde de la police politique fasciste.

  • De Feo n’a cessé de dénoncer le nationalisme fasciste et l’impérialisme colonial et de contester l’« italianité » mise en avant par le Duce.

  • Paradoxalement, l’espionnage familial qu’il a subi a permis de préserver sa pensée : les rapports de renseignement documentent ses analyses politiques, notamment sa prédiction de la chute de Mussolini.


Cette histoire est celle de mon grand-père.

L’historiographie du fascisme italien s’est longtemps consacrée aux manifestations visibles du régime de Benito Mussolini. Aujourd’hui, l’étude des trajectoires individuelles des exilés antifascistes (fuorusciti) permet de comprendre comment les régimes totalitaires corrompent les liens sociaux et familiaux pour annihiler toute forme de dissidence, en traquant les opposants où qu’ils se trouvent, jusque dans leur exil.

L’exhumation des archives policières par l’historien italien Giuseppe Galzerano révèle la mécanique de cet espionnage domestique.

L’appareil policier et la trahison fraternelle

La trajectoire d’Attilio De Feo (1894-1982) incarne cette dynamique de la persécution. Né dans le Cilento (province de Salerne), cet artiste peintre et photographe diplômé de l’Académie des beaux-arts de Naples arrive en France en juillet 1932 avec un passeport officiel, justifiant son départ par des impératifs professionnels. Son installation à Paris le plonge dans le monde cosmopolite et intellectuel de l’antifascisme italien.

Autoportrait, Attilio De Feo (huile sur toile).

Rapidement devenu un opposant au régime du Duce, il se livre à une activité militante par voie postale. Il expédie à ses proches en Italie des lettres et des journaux hostiles à la dictature, afin d’éveiller leur conscience politique et de les convaincre de la nocivité du fascisme.

Dès juin 1933, un dossier individuel est ouvert au nom d’Attilio De Feo au sein du Casellario Politico Centrale (CPC) du ministère de l’intérieur fasciste, l’organisme chargé de ficher les éléments subversifs à l’étranger ainsi que les membres de l’opposition restés en Italie. Dans ce dossier sont archivés sa correspondance interceptée, les rapports d’espions et les documents officiels qui décrivent ses moindres faits et gestes.

Fiche d’Attilio De Feo dans le Casellario Politico Centrale (CPC). Le casier politique central est le fichier de la police politique du régime fasciste de Mussolini pour enregistrer et surveiller tous les opposants politiques, qualifiés de subversifs.

En 1934, il devient un membre actif du groupe antifasciste Giustizia e Libertà, fondé à Paris par Carlo Rosselli. Quelques années plus tard, son frère aîné, Francesco Paolo De Feo, s’installe chez lui à Paris.

Ce que mon grand-père ignore, c’est que ce frère a été enrôlé comme informateur aux ordres de l’Organisation de la surveillance et de la répression de l’antifascisme (OVRA), la police politique secrète de Mussolini. Francesco Paolo entraîne son propre fils, Domenico, dans cette entreprise de délation.

Le 30 janvier 1937, Domenico De Feo (neveu d’Attilio) écrit à Benito Mussolini pour dénoncer l’antifascisme de son oncle qu’il qualifie de reptile.

Pendant des années, profitant de l’hospitalité et de la confiance d’Attilio, le frère et le neveu vont fouiller ses papiers personnels, surveiller ses fréquentations amicales et politiques, et envoyer des rapports réguliers à Rome contre rémunération.

Déconstruire l’« italianité »

Depuis son logement parisien du XVIIᵉ arrondissement, l’artiste élabore une critique radicale de l’appareil idéologique mussolinien. Alors que le régime exalte une « italianité pure, indéfectible, incommensurable », mon grand-père en dénonce le vide dans une lettre cinglante, datée de février 1937, à Catello Tarallo, frère de son épouse, avocat resté au pays :

« Quels grands mots ! Mais qui, pour moi, ne signifient absolument rien. (…) Si tu es fier de tels sentiments, moi, lorsque je pense à l’Italie d’aujourd’hui, à l’Italie de Mussolini, j’ai honte d’être italien. »

Face au repli nationaliste des Chemises noires, l’artiste revendique une identité internationaliste :

« Je suis un internationaliste, c’est-à-dire un homme qui aime son pays autant que les autres pays, qui aime les Italiens autant que les autres peuples (…). Ce n’est pas le bon Dieu, mais des voleurs qui créent les frontières. »

Cet internationalisme se traduit par une condamnation absolue de l’impérialisme colonial. Neuf mois après la victoire italienne sur l’Éthiopie par la prise d’Addis-Abeba en mai 1936, Attilio écrit à Catello pour prendre le contre-pied du discours officiel, qualifiant cette campagne de « plus honteuse victoire de l’histoire d’Italie ».

Le 22 mai 1937, l’espion Pietro Francolini, informé par Francesco Paolo De Feo, rapporte un appel téléphonique entre Giustizia e Libertà et Attilio De Feo, dont il transmet la photo.

Il dénonce les milliards engloutis en Afrique qui auraient dû être dépensés en Italie « pour construire des routes, des écoles, des fontaines, installer l’électricité, le gaz ». Pour lui, l’agression d’un peuple souverain relève de « la loi de la jungle ». Il prophétise que, dans l’histoire, la figure du dictateur de Rome sera celle d’un « barbare », tandis que celle du Négus, l’empereur d’Éthiopie défendant sa patrie, « brillera comme celle du défenseur des droits humains les plus élevés et les plus sacrés ».

L’intuition prophétique saisie par l’espionnage

L’analyse des rapports de l’OVRA met au jour la capacité d’Attilio à anticiper l’évolution politique de son pays.

Le 11 mai 1937, l’espion Pietro Francolini transmet à Rome un rapport officiel. Il y indique que Francesco Paolo a rapporté une affirmation de son frère : la chute de Mussolini est inéluctable et imminente, et au régime fasciste succédera une dictature militaire de transition ayant à sa tête le maréchal Badoglio.

Cette intuition se réalisera six ans plus tard, le 25 juillet 1943, lorsque le roi Victor-Emmanuel III destituera le Duce et chargera Pietro Badoglio de diriger le nouveau gouvernement.

Le photographe de la mémoire antifasciste

L’action de mon grand-père dépasse le cadre épistolaire pour s’inscrire dans l’histoire visuelle de la résistance antifasciste. En juin 1937, il devient le photographe officiel des funérailles nationales des frères Carlo et Nello Rosselli, leaders du mouvement Giustizia e Libertà assassinés en France par la Cagoule sur ordre direct de Rome.

Début du cortège à la Maison des syndicats (33 rue de la Grange-aux-Belles, Paris Xᵉ). Aldo Garosci tient un coussin avec les vêtements de Carlo Rosselli durant la guerre civile espagnole. Avec Renato Pierleoni, Lionello Venturi, Alberto Cianca, Olga Levi Treves, Paolo Treves, Marion Cave Rosselli, Piero Treves, Emilio Lussu et Alberto Tarchiani. Attilio De Feo/Archivio Istoreto, Turin

Ce rassemblement réunit plus de 100 000 personnes à Paris. Les clichés pris par De Feo, sur lesquelles on reconnaît les figures de proue de l’exil (Emilio Lussu, Francesco Fausto Nitti, Silvio Trentin), capturent le deuil collectif et formalisent la légitimité politique de la résistance.

Attilio De Feo/Archivio Istoreto, Turin
Une marée humaine de manifestants et de citoyens, estimés à plus de 100 000 personnes, est venue rendre un dernier hommage aux deux icônes de la lutte antifasciste. Les frères Rosselli n’étaient pas seulement des dissidents en exil, mais aussi des figures majeures pour l’ensemble de la gauche européenne et pour la résistance intellectuelle. La foule se dirige vers le cimetière du Père-Lachaise en suivant les deux corbillards, occupant entièrement la chaussée et les trottoirs. Attilio De Feo/Archivio Istoreto, Turin

Cette activité militante représentait un grand risque. Apparaître dans ces cortèges exposait les exilés à une inscription immédiate au fichier des subversifs à Rome et à des représailles de l’OVRA sur le sol français. L’assassinat des Rosselli venait de prouver que le bras armé de Mussolini pouvait frapper en plein cœur de la France. En mobilisant les droits démocratiques de leur pays d’accueil, mon grand-père et ses camarades ont structuré la mémoire de leur combat.

L’épreuve de la guerre et la sentence définitive

Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale accentue la radicalité d’Attilio De Feo. En octobre 1939, dans une lettre à sa belle-sœur Giovanna, épouse de Catello, il conserve une confiance absolue dans l’effondrement des dictatures totalitaires :

« Quoi qu’il en soit, la France et l’Angleterre vaincront certainement, et l’on pourra enfin respirer un peu d’air pur et libre. Une chose est sûre : l’heure a sonné. La fin des brigands est certaine. »

Attilio constate la faillite de ses proches restés en Italie, qu’il attribue directement à leur soumission au fascisme. S’en prenant à son beau-frère Catello, il assimile la parole du fasciste local à celle du dictateur allemand :

« Ton mari est comme une monnaie qui n’a plus cours. Sa parole vaut celle d’Hitler, elle n’a plus aucune valeur. »

C’est dans cette même lettre qu’il livre sa sentence sur ceux qui servent l’idéologie totalitaire :

« Je hais les fascistes parce qu’ils sont malhonnêtes, faux, menteurs et, surtout, lâches. »

Après l’Occupation, Attilio De Feo a poursuivi son engagement militant au sein des réseaux de résistance d’immigrés italiens autour de Toulouse, en Haute-Garonne. À la Libération, il a participé à la prise d’assaut du consulat d’Italie à Toulouse, qui est alors devenu un quartier général pour épurer les réseaux fascistes.

Réunion du comité de libération de Toulouse, 1944. Attilio De Feo est assis, en costume blanc. Il sera nommé consul provisoire d’Italie à Toulouse à la Libération.

Francesco Paolo et son fils Domenico ont tous deux été démasqués en Italie, voyant leurs noms figurer sur la liste noire des informateurs et des espions de l’OVRA, publiée le 2 juillet 1946.

En déployant une surveillance considérable et en rétribuant le propre frère et le neveu d’Attilio De Feo pour le trahir, la machine totalitaire a involontairement sauvegardé le témoignage d’une pensée humaniste, intègre et visionnaire. C’est là que réside le paradoxe de cette oppression : en documentant minutieusement chacun de ses pas, les archives de la police politique ont échoué à le faire disparaître. Éclairés aujourd’hui par le travail de l’historien Giuseppe Galzerano, ces dossiers secrets nous donnent enfin un accès direct à la vie et à la pensée d’Attilio De Feo.

The Conversation

Agnès De Féo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.10.2026 à 16:52

Le droit, levier de l’Europe face à Pékin

Isabelle Feng, Chercheuse au Centre Perelman de Philosophie du Droit, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Face à la Chine, l’UE transforme son marché en levier juridique : salariés, subventions et travail forcé deviennent les nouveaux terrains de la confrontation.
Texte intégral (1946 mots)

L’ESSENTIEL

  • Des salariés chinois utilisent le droit européen pour défendre leurs conditions de travail : après leur licenciement par l’équipementier Xingyu, 107 jeunes diplômés ont alerté Mercedes-Benz et Volkswagen, ses clients européens.

  • L’Union européenne étend son pouvoir juridique au-delà de ses frontières : avec le règlement sur les subventions étrangères (FSR), Bruxelles peut enquêter sur les entreprises chinoises bénéficiant de soutiens publics lorsqu’elles opèrent sur le marché européen.

  • Pékin et Bruxelles entrent dans un bras de fer juridique : la Chine cherche à empêcher ses entreprises de coopérer aux enquêtes européennes tandis que l’UE utilise l’accès à son vaste marché comme levier réglementaire.


Quand la rivalité sino-européenne se déplace sur le terrain juridique, le droit devient, pour l’Union européenne, une arme de puissance inattendue. Face au géant asiatique, Bruxelles déploie un arsenal réglementaire dont la portée extraterritoriale bouscule les stratégies chinoises.

Deux événements récents illustrent de manière saisissante ce nouveau rapport de force : d’un côté, l’entrée en vigueur, le 1er septembre, de la nouvelle loi chinoise sur les avocats, qui place désormais le travail des avocats sous la direction du Parti communiste chinois (PCC) ; de l’autre, au même moment, les constructeurs allemands Mercedes-Benz et Volkswagen ont été saisis d’une plainte visant leur fournisseur chinois Xingyu, déposée par des salariés de cette entreprise : Mercedes-Benz a enregistré le signalement et annoncé un examen approfondi tandis que Volkswagen a ouvert une enquête.

Quand des salariés chinois utilisent le droit européen comme levier

L’affaire Xingyu, numéro un chinois de la fabrication de phares automobiles, est la démonstration par le bas du poids que peut avoir le droit européen pour les salariés chinois.

Début juillet, l’usine Xingyu, à Changzhou, une ville située à 200 kilomètres de Shanghai, avait embauché 440 nouveaux diplômés ; un mois plus tard, 107 d’entre eux étaient licenciés. Selon la déclaration officielle, cette décision était due au fait que « la conjoncture du secteur est morose ». Peu convaincus, ces jeunes ont décidé d’agir. Au lieu d’engager une procédure classique, ils ont rassemblé des éléments – contrats, enregistrements d’entretiens, annonces de recrutement, documents internes, etc. – qu’ils ont eux-mêmes traduits en anglais, avant de transmettre le dossier… directement aux clients européens de Xingyu, à savoir Mercedes-Benz et Volkswagen, ainsi qu’à l’autorité de la Bourse de Hongkong, auprès de laquelle l’entreprise avait déposé, fin juillet, une demande d’introduction en Bourse.

L’épisode est révélateur d’une mutation profonde. En contournant les mécanismes juridiques nationaux, ces jeunes Chinois ont implicitement reconnu la légitimité des exigences juridiques auxquelles sont soumis les clients européens de leur employeur – en l’occurrence, celles du droit de l’Union des 27.

C’est là toute l’ambivalence de la puissance juridique de l’UE. Bruxelles ne dispose pas d’un pouvoir de contrôle sur les entreprises chinoises, mais peut agir sur leurs activités et partenaires liés au marché européen. En remontant les chaînes de valeur, le droit européen peut ainsi produire des effets au-delà des frontières de l’Union.

Nuctech : quand Bruxelles impose ses règles à Pékin

L’affaire Nuctech en est la démonstration par le haut. Cette entreprise chinoise, leader mondial des scanners de sécurité, fait l’objet d’une enquête menée par Bruxelles au titre du règlement sur les subventions étrangères, le FSR. Adopté en 2022 et applicable depuis 2023, ce règlement permet à la Commission européenne d’examiner les subventions accordées par des États tiers à des entreprises actives sur le marché européen lorsqu’elles sont susceptibles de fausser la concurrence.

En avril 2024, la Commission a engagé une procédure ex officio au titre du FSR à l’encontre de Nuctech et procédé à des inspections « surprise » (dawn raids) dans ses locaux en Pologne et aux Pays-Bas. Au cours de ces opérations, la Commission a notamment demandé l’accès à des courriels d’employés dont les données étaient stockées sur les serveurs en Chine. Nuctech a contesté ces mesures devant le Tribunal de l’Union européenne et demandé leur suspension.

En août 2024, le Tribunal a rejeté cette demande de mesures provisoires. En mars 2025, la Cour de justice, saisie en appel dans cette procédure de référé, a confirmé ce rejet. Autrement dit, les juges européens n’ont pas encore statué sur le fond du litige, mais leurs décisions sur les mesures provisoires montrent déjà la difficulté, pour une entreprise étrangère opérant dans l’Union, de faire obstacle aux enquêteurs de la Commission en invoquant les contraintes de son droit national.

Le véritable bras de fer est intervenu en 2026. Le 7 avril, soit quelques jours avant l’audience consacrée à l’affaire Nuctech devant le Tribunal à Luxembourg, Pékin a adopté des « mesures de lutte contre l’application extraterritoriale inappropriée des lois et mesures étrangères ». Le 15 mai, le ministère chinois de la justice a ordonné à « toute organisation et tout individu » de ne pas coopérer à l’enquête visant Nuctech, dénonçant une action européenne « abusive » et « erronée ».

Le conflit n’oppose donc plus seulement une entreprise à un régulateur. Il met ainsi directement aux prises deux ordres juridiques : Pékin entend empêcher ses entreprises de transmettre des données aux autorités européennes ; Bruxelles considère, de son côté, que son droit peut atteindre les activités d’entreprises chinoises dès lors qu’elles se déploient au sein de l’UE.

Désormais, la question est de savoir quel droit peut s’imposer lorsque deux juridictions revendiquent leur compétence sur une même entité chinoise.

Le marché européen comme instrument de puissance

C’est précisément là que réside la force du FSR. L’Union européenne ne dispose ni de la taille démographique de la Chine ni de ses capacités industrielles. Mais elle possède une autre ressource : un marché de 450 millions de consommateurs, parmi les plus solvables au monde.

Le FSR produit déjà des effets concrets. Des groupes chinois ont ainsi été conduits à renoncer à participer à des marchés publics européens, comme le constructeur ferroviaire chinois CRRC dans le projet de métro de Lisbonne ou Shanghai Electric dans un appel d’offres pour un parc photovoltaïque en Roumanie.

Début février, la Commission européenne a ouvert une enquête approfondie sur Goldwind, le mastodonte éolien basé au Xinjiang ; fin mai, elle en a ouvert une autre contre le géant du commerce en ligne JD.com, candidat au rachat du distributeur allemand Ceconomy. Pékin a riposté en dictant, le 19 août, une deuxième mesure de blocage, interdisant toute collaboration avec l’enquête bruxelloise sur JD.com, là encore, au nom de la « défense de la souveraineté nationale ».

Pékin verrouille la sortie de ses données ; Bruxelles contrôle l’accès à son marché. Le droit devient ainsi un terrain de confrontation géopolitique à part entière où se jaugent les deux puissances.

Se pose alors cette question pour les multinationales chinoises : peut-on se permettre de perdre l’accès à un marché qui importe des centaines de milliards d’euros de marchandises chinoises par an ? À cette question, l’équipementier Xingyu a déjà apporté une réponse négative sans ambiguïté, par une volte-face spectaculaire : l’entreprise a présenté ses excuses et proposé à ses salariés une nouvelle offre de départ, beaucoup plus généreuse.

De la subvention au travail forcé : jusqu’où ira le pouvoir extraterritorial du droit européen ?

Si le FSR devient une véritable épée de Damoclès suspendue au-dessus des sociétés chinoises opérant en Europe, le règlement européen sur le travail forcé (RTF) pourrait, demain, viser les produits fabriqués hors de l’UE, notamment en Chine, dès lors qu’ils sont destinés au marché européen.

Adopté en 2024, le RTF interdira, à partir du 14 décembre 2027, la mise sur le marché européen de produits issus du travail forcé, quelle que soit leur origine. La Commission pourra ainsi examiner les chaînes d’approvisionnement, de l’importateur jusqu’au fournisseur, voire jusqu’aux sous-traitants situés à l’autre bout de la planète. D’où le cauchemar des firmes exportatrices chinoises : l’un des talons d’Achille potentiels du Made in China réside dans les conditions de travail dans lesquelles certains produits sont fabriqués.

La véritable revanche de l’Europe ne serait peut-être pas de « battre » le régime communiste dans la production ou dans les exportations. Elle serait de parvenir à faire de ses propres règles une référence à laquelle les entreprises chinoises – comme les autres entreprises extracommunautaires –– doivent se soumettre.

Dans cette nouvelle bataille, le gagnant n’est pas nécessairement celui qui produit ou exporte le plus. C’est celui dont le droit finit par s’imposer aux autres.

The Conversation

Isabelle Feng ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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