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12.05.2026 à 15:51

Les enjeux de la rencontre Donald Trump – Xi Jinping à Pékin

Barthélémy Courmont, Directeur du master Histoire -- Relations internationales, Institut catholique de Lille (ICL)

Ces 14 et 15 mai, Donald Trump se rend à Pékin. Un « grand marchandage » avec Xi Jinping peut-il être à l’ordre du jour ?
Texte intégral (2115 mots)

Le contexte de ce sommet bilatéral n’est guère favorable à Donald Trump : son opération en Iran s’enlise, la Cour suprême vient de lui infliger un camouflet sur sa politique de droits de douane et sa popularité est en berne à quelques mois d’élections de mi-mandat cruciales. De quoi, peut-être, l’inciter à initier avec son homologue chinois un de ces grands deals dont il a le secret ?


Retardée pour cause de guerre au Moyen-Orient, la visite officielle de Donald Trump à Pékin et sa rencontre avec son homologue chinois Xi Jinping se déroulent ces 14 et 15 mai.

Depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche en janvier 2025, les deux hommes n’ont eu qu’une seule rencontre bilatérale, en marge du sommet de l’APEC à Busan en Corée du Sud, en octobre dernier. Les questions commerciales, chères au président américain, avaient alors été au cœur d’échanges crispés et témoignant de la compétition à grande échelle entre les deux pays, comme ce fut déjà le cas lors de la première administration Trump.

Cet enjeu reste crucial dans la relation Washington-Pékin ; mais s’ajoutent désormais d’autres sujets de discorde.

Washington sur plusieurs fronts

Le contexte a cependant considérablement changé au cours des derniers mois. Venezuela, Groenland, Iran : dans le domaine de la politique étrangère, Washington s’est engagé depuis le début de l’année dans un aventurisme qui inquiète Pékin, d’autant plus que la Chine semble directement visée, notamment à travers la guerre contre l’Iran, qui a un impact immédiat sur les exportations de pétrole de Téhéran, dont la RPC est le principal destinataire. D’ailleurs, toutes les crises dans lesquelles Washington s’est engagé depuis janvier sont justifiées par une volonté de porter atteinte à Pékin.

Dès lors, Xi Jinping devrait, ces 14 et 15 mai, manifester sa préoccupation face aux instabilités géopolitiques du moment, et inviter son homologue américain à privilégier la retenue et une approche multilatérale prônée par les Nations unies, jusqu’à se positionner lui-même comme une sorte de faiseur de paix — et profitant sur ce point de la vacance du leadership américain dans son rôle de « gendarme du monde ». C’est d’ailleurs dans cette logique que Pékin joue un rôle important dans la médiation que le Pakistan s’efforce de mettre en place sur le dossier iranien et que la RPC soutient avec force.

Xi devrait également aborder la question des sanctions frappant des entreprises chinoises accusées par Washington de maintenir des activités avec Téhéran, qui traduisent les errements de la position américaine sur le conflit au Moyen-Orient, oscillant entre discours apaisant et menaces.

Par ailleurs, contrairement à la situation qui prévalait lors de la rencontre de Busan, la Chine est aujourd’hui en position de force dans la guerre commerciale qui l’oppose à Washington, la Cour suprême et un tribunal fédéral ayant récemment mis l’administration Trump en difficulté sur sa politique douanière. Tout cela se déroule dans un contexte politique marqué par l’impératif, pour Trump, de marquer des points en prévision des élections de mi-mandat de novembre prochain, qui s’annoncent très difficiles pour son camp.

Enfin, parmi les autres fronts sur lesquels Trump souhaite attaquer la Chine figurent les terres rares et les enjeux technologiques, alors que la RPC paraît sur le point de rattraper les États-Unis, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. La compétition entre les deux pays est désormais multidimensionnelle et, en ouvrant plusieurs fronts simultanément, le président américain la rend incertaine.

La Chine face à l’Occident

Au-delà du règlement du conflit au Moyen-Orient, la Chine aime à se rêver comme une puissance d’équilibre, en mettant en avant son rejet de l’unilatéralisme et la nécessité de relancer un multilatéralisme incarné par les Nations unies. Derrière ce slogan, c’est le rattrapage de l’Occident qui est au cœur de la grande stratégie chinoise, et qui se traduit par un discours, partagé par Moscou et dans une certaine mesure New Delhi, affirmant le déclin de l’Occident.

The Economist, 4 avril 2026. economist.com

Mais la Chine reste discrète, d’une part parce que c’est dans sa culture diplomatique (on se souvient notamment que Deng Xiaoping, leader du pays de 1978 à 1989 et encore très influent dans les années 1990, estimait que la RPC devait demeurer en retrait sur la scène internationale), et surtout parce qu’elle n’a aucun intérêt à s’exposer, laissant son principal rival, Washington, s’empêtrer dans des guerres sans fin qui ternissent un peu plus son image et sa crédibilité. Traduisant la pensée de Xi Jinping, le magazine The Economist fit ainsi sa une du 4 avril avec une photo représentant les deux hommes et ce titre moqueur : « N’interrompez jamais votre ennemi quand il fait une erreur. »

Ce discours sur le déclin de l’Occident s’adresse avant tout à la population chinoise, dans l’accompagnement du « rêve chinois » cher à Xi Jinping, afin de la conforter dans l’idée que le retour de la puissance chinoise est en marche, et que le régime en est le principal garant. C’est un enjeu important quand on sait que la montée en puissance de la RPC est confrontée à de nombreuses difficultés (ralentissement de la croissance, crise démographique, enjeux environnementaux, corruption…), et que les critiques, même timides et souvent réduites au silence, ne manquent pas.

Mais c’est aussi le Sud global que vise Pékin, dans une rhétorique qui invite à un remplacement progressif du leadership d’un Occident présenté comme décadent vers un « nouveau monde » incarné par les BRICS et ayant, au sommet, Pékin. Le multilatéralisme promu par la RPC pourrait ainsi être une phase transitoire vers un nouvel ordre mondial.


À lire aussi : Le soft power chinois illustré par les caricatures de « China Daily » : une esquisse de nouvel ordre mondial


Il ne faut surtout pas, dans le monde occidental, sous-estimer la portée de ce discours, que la politique étrangère de Donald Trump et les multiples hésitations de l’Union européenne ne font que renforcer. On le voit notamment dans de nombreuses études qui font état d’un regain de confiance à l’égard de la Chine dans le Sud global, Pékin étant tout simplement vu comme plus responsable que l’Occident et moins susceptible que ce dernier de mettre en œuvre des « doubles standards » à l’égard des pays tiers.

Trump et l’obsession chinoise de Washington

Donald Trump a fait de la relation avec la Chine le principal enjeu de sa politique étrangère. Il s’inscrit en cela dans la continuité de ses prédécesseurs qui, républicains comme démocrates, ont tous manifesté une obsession chinoise depuis un quart de siècle. De « l’endigagement » de Bush Jr. au « pivot » d’Obama, en passant par le développement de partenariats avec les pays de la zone indopacifique, les guerres commerciales, l’insistance sur le piège de Thucydide ou les pressions sur la question des droits de l’homme, la méthode a parfois divergé, mais l’objectif reste le même : empêcher la Chine de devenir la première puissance mondiale.

Du Venezuela à l’Iran, on voit que la stratégie de l’actuel président américain consiste à viser indirectement Pékin et ses approvisionnements, en particulier en s’attaquant à ses partenaires, dans l’espoir de contraindre son rival à de nouveaux accords commerciaux. Mais cette stratégie ne fonctionne pas, et au-delà de belles promesses, Donald Trump rentrera de Pékin les mains vides s’il pense pouvoir contraindre le président chinois à de quelconques concessions, spécialement en ce moment où les États-Unis voient leur influence et leur crédibilité considérablement mises à mal.

Reste un scénario, qui semble plus que jamais envisageable en ce qu’il serait à l’avantage de Pékin et qu’il correspondrait à la stratégie du « deal » de Donald Trump : le grand marchandage (great bargain). Afin de conserver des acquis de plus en plus menacés en Asie-Pacifique, les États-Unis pourraient trouver un accord global avec la Chine sur une sorte de partage de la région. Longtemps jugé tabou à Washington, ce marchandage pourrait être considéré par le locataire de la Maison-Blanche comme un accord gagnant-gagnant. Problème : quelles seraient les lignes démarcation, de la péninsule coréenne à l’Asie du Sud-Est, en passant par Taïwan ?

Plus que jamais, les partenaires de Washington en Asie-Pacifique suivent avec attention et anxiété les positionnements d’un président américain qui a fait de l’imprévisibilité le marqueur de son mandat.

The Conversation

Ce texte a bénéficié du soutien de la Taiwan Fellowship 2026 du Ministry of Foreign Affairs (MOFA), République de Chine (Taïwan).

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12.05.2026 à 11:25

La « gêne » du passeport, au-delà de l’administration Trump

Speranta Dumitru, Maitre de Conférences, Université Paris Cité

La polémique liée à l’apparition du visage de Donald Trump sur une série limitée de passeports des États-Unis rappelle que ce document a toujours été perçu comme une vexation administrative.
Texte intégral (1896 mots)
Passeport en édition limitée à l’effigie de Donald Trump, intitulé « passeport patriotique » par la Maison-Blanche. Capture d’écran Maison-Blanche/X

Le passeport à l’effigie de Donald Trump génère des protestations. Leur intensité est, toutefois, moindre que la colère suscitée, après 1918, par le maintien du passeport lui-même, qui avait été rendu obligatoire durant la Première Guerre mondiale. Des deux côtés de l’Atlantique, la presse en réclamait la suppression, le jugeant coûteux, vexatoire et liberticide. Un siècle plus tard, la contrainte du passeport est normalisée.


La Maison-Blanche a récemment annoncé qu’une édition limitée de passeports états-uniens à l’effigie du président serait fabriquée dans le cadre des célébrations du 250e anniversaire des États-Unis. Ces passeports, qui comporteront une image de Donald Trump accompagnée de sa signature à l’encre dorée, et dont le nombre exact n’a pas été rendu public, ne seront disponibles que pour les citoyens qui en feront la demande dans la ville de Washington.

Cette décision a immédiatement suscité de vives critiques : certains adversaires y voient une manifestation de culte de la personnalité qu’aucun autocrate n’avait jamais osée.

Le « passeport Trump » est-il « gênant » ? Le verbe « gêner » a deux significations : embarrasser, et limiter la liberté. Les détracteurs de cette initiative se sentent gênés surtout dans le premier sens : ils ont honte de voir leur président profiter de l’anniversaire de l’indépendance du pays pour se mettre en avant. Mais la seconde signification, celle liée à la restriction de la liberté de circulation, est bien plus durable : depuis plus d’un siècle, devoir obtenir un passeport pour pouvoir voyager gêne considérablement les gens, partout dans le monde.

Le régime des passeports obligatoires

Nos arrière-grands-parents ont affublé le passeport de tous les noms : une « gêne », une « vexation », une « nuisance ». Le régime des passeports obligatoires, tel qu’on le connaît aujourd’hui, avait été introduit durant la Première Guerre mondiale. Les pays belligérants, tels que la France ou le Royaume-Uni, l’instaurent dès le début des hostilités, en août 1914. Initialement, la justification est de pouvoir contrôler les ressortissants des puissances ennemies. Mais pour contrôler efficacement les étrangers, il est nécessaire de surveiller l’ensemble de la population.

C’est ainsi que l’obligation des passeports s’avère doublement contagieuse : non seulement elle s’étend, dans les pays belligérants, des étrangers aux citoyens, mais elle se diffuse aussi des pays belligérants vers les pays neutres. Pour permettre à leurs citoyens de voyager, tous les pays se voient contraints d’organiser la délivrance des passeports. Prenons l’exemple des États-Unis. Dès le 1er août 1914, le Département d’État demande à ses ambassades en Europe de délivrer des documents aux citoyens états-uniens qui s’y trouvent sans passeport. Alors que dès 1916 les compagnies de transport refusent d’embarquer des passagers ne disposant pas de passeport, le premier fondement légal pour contrôler l’entrée et la sortie des citoyens et des étrangers aux États-Unis n’apparaît qu’en 1918, un peu avant la fin de la guerre.

Personne n’imagine que l’obligation du passeport perdure après la fin du conflit mondial. Au moment de l’armistice, on espère revenir au régime de circulation d’avant-guerre. La Société des Nations (ancêtre de l’ONU) cherche à répondre — sans succès — à la demande de suppression ou d’abolition des passeports. Comme certains gouvernements temporisent, la Société des Nations propose la simplification du passage des frontières, en demandant aux pays d’adopter un modèle uniforme de passeport — celui que nous connaissons aujourd’hui.

Tout passeport est une « gêne »

Dès 1918, la presse se fait l’écho de l’impatience du public. En France, des centaines de journaux mentionnent l’abolition des passeports : ils l’annoncent prochaine… durant toute la période de l’entre-deux-guerres.

Quelques titres d’articles illustrent la persistance de cette attente, bien qu’elle diminue vers la fin des années 1930 : « À bas l’odieux passeport » (L’Humanité, 21 décembre 1921) ; « L’absurde formalité » (Le Figaro, 19 mai 1923) ; « Supprimons les passeports » (La Volonté, 17 janvier 1928) ; « Le passeport est une gêne pour les honnêtes gens » (Le Quotidien, 3 octobre 1929) ; « La mort du passeport » (Le Soir, 14 avril 1931) ; « Il faut qu’on supprime les passeports » (La Gazette de Biarritz-Bayonne et Saint-Jean-de-Luz, 11 juillet 1933).

On pourrait penser que la bataille est menée par les journaux de gauche. Dans ma recherche, j’ai analysé plus de 700 articles qui mentionnent l’abolition des passeports dans la presse française de l’entre-deux-guerres. Ma conclusion est que la majorité des abolitionnistes ne sont pas de gauche, mais de droite et de centre droit. Au Figaro, par exemple, le passeport est vu comme « l’exigence administrative la plus insupportable pour les Français » car « on ne saurait croire quelles démarches, quels ennuis, quelles tracasseries » fait subir aux « honnêtes gens » « toute cette paperasserie » (15 juillet 1921).

Même le journal d’extrême droite L’Action Française ne sabote pas cette « unanimité » et reconnaît que le passeport est une « véritable brimade pour le voyageur ». Pesant « le pour et le contre » de la suppression, il rappelle le 7 septembre 1921 que :

« Dans les États bien organisés, le passeport est une sérieuse garantie contre les espions. Un gouvernement fort et clairvoyant, une bonne police, peuvent s’en faire une arme solide. C’est à eux qu’il appartient de réduire au minimum les ennuis que suscite au public ce parchemin, tout en le conservant si c’est nécessaire. »

Dans tous les journaux, la passion est lisible : on espère que « l’entrave irritante de cette précaution inutile qu’est le passeport ne sera bientôt plus qu’un désagréable souvenir » ou souhaite que « les passeports, survivance inutile, onéreuse et vexatoire du passé, soient désormais supprimés ». L’émotion la plus fréquemment associée aux passeports est la colère : « stupide obligation », « honte de notre époque », « tare bureaucratique », « une des pires incommodités », « une source d’ennui pour qui voyage », « chiffon de papier », « formalité ridicule », « absurde », « humiliante », « brimade », « le passeport est une vaine sottise, un trompe-l’œil, un rien »… Lorsqu’un journal publie un témoignage d’usager, on s’excuse de devoir « supprimer les termes indignés qu’il emploie et les appréciations plutôt dures qu’il y exprime ».

En anglais, la « nuisance » des passeports

La presse ne réagit pas seulement en France. Comme l’a montré l’historien Craig Robertson, aux États-Unis les journaux qualifient la réaction négative du public de « nuisance du passeport » — l’équivalent de la « gêne » et des « vexations » françaises. Comme à Paris, on espère que l’obligation du passeport disparaîtra comme d’autres mesures prises en temps de guerre. On déplore le surcoût des voyages, comme dans cet article du New York Times de 1926 :

« Autrefois, on n’avait pas à se soucier des passeports, à moins de se rendre dans des contrées païennes. Mais la guerre a tout changé. Nous avons fini par imposer des frais de visa de dix dollars, et d’autres pays ont fait de même. Cela a généré des recettes, mais a aussi représenté une lourde charge financière pour les voyageurs. Les plaintes se sont multipliées, et le Congrès a été appelé à trouver une solution. »

Plus que le coût des voyages et la tracasserie administrative, c’est la réduction de la liberté de circulation que les médias déplorent. L’espoir d’un retour au régime de circulation d’avant-1914 survit même après la Seconde Guerre mondiale. Comme l’illustre cet article de 1947 :

« Une triste remarque sur ce progrès à rebours a été énoncée par la Chambre Internationale de commerce : en 1914, un homme d’affaires pouvait décider de se rendre d’une capitale à une autre et effectuer ce trajet en quelques heures seulement. Depuis 1914, les trains ont gagné en vitesse, l’automobile s’est généralisée et l’avion de ligne a fait son apparition. Mais l’homme d’affaires, ou tout autre voyageur, peut être contraint d’attendre des semaines, voire des mois, entre le moment où il prend sa décision et celui où il la met à exécution. La Chambre considère cette situation comme à la fois “absurde et pernicieuse” ».

Ce qui gêne

Il y a un siècle, nos arrière-grands-parents n’acceptaient pas d’attendre trois jours pour un passeport. Les temps ont changé. Aujourd’hui, les journaux nous invitent parfois à nous estimer « chanceux » lorsque l’attente ne dure que quelques mois. Comme ce titre, du même New York Times, “Besoin d’un passeport ? Vous avez de la chance” qui annonçait en 2024 :

« Pour la première fois depuis mars 2020, les délais de traitement sont revenus aux normales pré-pandémiques […] avec six à huit semaines pour le service standard et deux à trois semaines pour le service accéléré. »

Quand la contrainte n’est plus une gêne mais une chance, il nous reste l’embarras.

The Conversation

Speranta Dumitru ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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11.05.2026 à 17:19

Pourquoi l’hôtel Hilton de Washington relie Reagan et Trump : quand la violence met le pouvoir à l’épreuve

Florian Leniaud, Docteur en civilisation américaine. Membre associé au Centre d’histoire culturelle des sociétés contemporaines, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

À 45 ans d’intervalle, deux présidents des États-Unis ont failli perdre la vie au même endroit. Au-delà de l’anecdote, il y a la matière à analyse et comparaison.
Texte intégral (2312 mots)

La tentative d’assassinat qui a visé Donald Trump et ses ministres les plus importants le 26 avril dernier s’est produite à l’hôtel Hilton de Washington, devant lequel Ronald Reagan avait été grièvement blessé par balles 45 ans plus tôt. Ce parallèle invite à analyser la manière dont les attaques physiques qu’ils ont subies ont transformé l’image des deux présidents républicains, ainsi que les réponses qu’ils y ont apportées.


Quarante-cinq ans après la tentative d’assassinat contre Ronald Reagan du 30 mars 1981, une attaque visant Donald Trump vient de survenir au même endroit : l’hôtel Hilton de Washington.

Ce détail n’en est pas un, car il transforme un fait isolé en continuité. Le lieu devient une scène. La violence politique ne surgit plus seulement comme un événement, elle semble se rejouer, tout en reliant deux figures présidentielles au sein d’une même épreuve.

Un lieu qui transforme la violence en récit

En 1981, Reagan, qui avait eu le poumon perforé par une balle tirée à bout portant par John Warnock Hinckley, Jr., sort profondément renforcé de cet épisode. Les images de sa sortie d’hôpital, son humour face au danger mortel auquel il a été exposé et la mise en récit médiatique contribuent à installer durablement la figure d’un leader ayant traversé l’épreuve.

Quelques heures après avoir été touché, Reagan plaisante auprès de ses chirurgiens : « J’espère que vous êtes tous des Republicans ». La formule fait immédiatement le tour du pays et structure l’image d’un président courageux, maître de lui-même jusque dans la proximité de la mort.

Aujourd’hui, Trump — qui avait déjà vécu un moment similaire le 14 juillet 2024 lorsqu’il avait émergé, le poing brandi et l’oreille en sang, après avoir échappé à une tentative d’assassinat lors d’un meeting — apparaît dans une configuration différente mais comparable sur un point précis : l’exposition à la violence renforce une posture de leader assiégé. Depuis près de dix ans, son discours politique repose largement sur l’idée d’une Amérique menacée, encerclée par des ennemis intérieurs et extérieurs. Chaque attaque contribue dès lors à renforcer un récit déjà installé, celui d’un dirigeant pris pour cible parce qu’il incarnerait une forme de résistance politique.


À lire aussi : Les États-Unis de l’après-Charlie Kirk, ou l’apogée de la polarisation affective


Dans les deux cas, l’événement ne se limite donc pas à un acte violent, puisqu’il est immédiatement intégré dans une narration politique. Or ce récit ne fonctionne pas seul. Il repose sur une médiatisation continue qui transforme la violence en séquence politique majeure. Si la violence fait l’événement, le récit médiatisé en fait un moment politique.

Un attentat prémédité dans un espace hautement symbolique

Les éléments désormais connus sur l’assaillant du 25 avril dernier, Cole Tomas Allen, confirment qu’il avait préparé son attaque de longue date. L’homme, âgé de 31 ans, avait traversé les États-Unis avec plusieurs armes et réservé une chambre au Hilton plusieurs semaines à l’avance. Selon les enquêteurs, il projetait de viser Donald Trump ainsi que plusieurs responsables politiques présents lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche.

Ses écrits, mélange de confession, de revendication politique et de message d’adieu, révèlent une accumulation de griefs personnels et politiques contre l’administration Trump. Les autorités indiquent également qu’il ne pensait pas survivre à son attentat, ce qui ancre son geste dans une logique sacrificielle relativement fréquente dans les violences de masse contemporaines.

Cette dimension est importante car elle éloigne l’idée d’un acte purement impulsif ou irrationnel. Les travaux consacrés aux auteurs de fusillades montrent des trajectoires souvent marquées par l’isolement social, des formes d’humiliation ou une quête de reconnaissance. Dans de nombreux cas, le passage à l’acte s’inscrit dans un environnement saturé de récits violents et fortement médiatisés.


À lire aussi : Ce que l’on sait des tueries dans les écoles aux États-Unis et de leurs auteurs


La médiatisation ne constitue alors pas un simple relais d’information, car à travers la répétition des images et des noms des assaillants, elle peut contribuer, chez certains individus, à rendre ces actes réellement possibles, soit imaginables. À force d’être rejouée en boucle, la violence s’installe dans un horizon mental familier où le passage à l’acte peut apparaître comme un moyen brutal d’accéder à une forme de visibilité publique.

Le lieu comme scène politique

Le choix du lieu joue un rôle central dans cette dynamique. Les attaques ne surviennent pas dans des espaces neutres : écoles, centres commerciaux, universités, lieux de pouvoir ou bâtiments gouvernementaux concentrent visibilité et résonance médiatique. Ils fonctionnent comme des scènes ouvertes sur le pays tout entier.

Le Hilton de Washington agit à ce titre comme un espace de mémoire politique. Déjà associé à la tentative d’assassinat contre Reagan, il transforme instantanément l’événement en continuité historique. Ce lieu de mémoire produit du sens avant même l’interprétation politique et dépasse largement le geste individuel.

La comparaison d’Allen avec John Hinckley Jr. permet néanmoins de souligner des différences importantes. Hinckley agit dans une logique obsessionnelle très personnelle qui mêle fascination médiatique et fixation sur l’actrice Jodie Foster. Allen apparaît, quant à lui, engagé dans une démarche nettement plus politisée et idéologique. Pourtant, un point commun demeure : dans les deux cas, l’acte vise un espace hautement visible, aujourd’hui chargé de sens.

La violence politique contemporaine ne cible donc pas seulement des individus. Elle cible aussi des lieux, des symboles et des récits.

Une polarisation médiatique qui transforme immédiatement la violence en affrontement politique

Cette évolution ne peut être comprise sans replacer ces événements dans l’histoire récente du paysage médiatique américain. La présidence Reagan marque un tournant majeur avec la disparition progressive de la Fairness Doctrine à la fin des années 1980. Cette règle imposait jusque-là aux médias audiovisuels de traiter les sujets controversés de manière équilibrée.

Sa suppression ouvre progressivement la voie à un système médiatique beaucoup plus polarisé, où l’information devient un espace d’affrontement idéologique permanent. L’essor du talk radio conservateur, puis des chaînes d’information continue et des réseaux sociaux fragmente l’espace public américain en récits concurrents.


À lire aussi : États-Unis : les médias conservateurs, acteurs clés de la campagne présidentielle


Dans ce contexte, chaque événement violent fait immédiatement l’objet d’interprétations opposées. Pour les soutiens de Trump, l’attaque confirme l’idée d’un dirigeant persécuté parce qu’il dérange une partie du système politique et médiatique. Pour ses opposants, l’attaque renvoie au contraire à un climat de tension politique auquel les discours de Trump et sa manière de polariser le débat public auraient contribué.

La violence cesse alors d’être seulement un drame partagé pour devenir un élément du combat politique, utilisé par chaque camp pour conforter sa propre lecture du pays, du pouvoir et de la menace.

Les armes à feu comme imaginaire politique

La question des armes à feu occupe une place centrale dans cette dynamique. Leur diffusion massive entretient un imaginaire politique fondé sur l’autodéfense et la menace permanente. Aux États-Unis, lorsque les armes ne relèvent pas de la sécurité ou du loisir, elles constituent un marqueur culturel et identitaire profondément enraciné dans une partie du conservatisme américain.

Ce système fonctionne en boucle : la peur favorise l’armement, tandis que l’omniprésence des armes rend la violence plus probable. Chaque nouvelle attaque engendre un sentiment d’insécurité qui justifie à son tour la possession d’armes.


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C’est précisément dans cette tension entre culture des armes et expérience directe de la violence que la comparaison entre Reagan et Trump devient éclairante. Ronald Reagan, pourtant figure majeure du conservatisme américain et défenseur du deuxième amendement, avait progressivement infléchi sa position après avoir survécu à la tentative d’assassinat de 1981 lors d’une tribune écrite pour le New York Times. Dans les années 1990, après ses deux mandats, il soutient publiquement le Brady Act, texte renforçant les contrôles sur les ventes d’armes à feu — baptisé ainsi en hommage à James Brady, porte-parole de la Maison-Blanche grièvement blessé en même temps que le président le 30 mars 1981, et resté lourdement handicapé à la suite de ses blessures. Reagan reconnaît alors qu’un meilleur encadrement des armes aurait pu sauver des vies.

Donald Trump défend au contraire une ligne plus ferme en faveur du droit au port d’armes, y compris après avoir lui-même été visé. Cette différence traduit une transformation plus profonde du camp républicain : chez Reagan, la violence conduit partiellement à une forme de remise en question, alors que chez Trump elle vise davantage à renforcer un récit politique déjà raffermi autour du danger et de l’affrontement.

Quand le lieu survit à l’événement

L’attaque contre Donald Trump ne constitue pas un événement isolé. Elle survient dans un contexte plus large de polarisation politique et de violences visant des responsables publics aux États-Unis. L’assaut du Capitole en 2021 avait déjà révélé l’intensité d’une polarisation où une partie du conflit politique se déplace désormais sur le terrain physique et sécuritaire.

Mais le plus frappant reste peut-être la persistance du lieu lui-même. Quarante-cinq ans après Reagan, le Hilton de Washington réapparaît comme si certains espaces conservaient la mémoire des violences qui les ont traversés. Le lieu ne se contente plus d’accueillir l’événement : il lui donne une profondeur historique immédiate et relie plusieurs séquences de la vie politique américaine à travers une même scène.

De Reagan à Trump, les effets politiques diffèrent, mais une constante demeure : l’exposition à la violence peut renforcer la portée symbolique du pouvoir. Si la violence politique fait depuis longtemps partie de l’histoire américaine, sa médiatisation permanente et son inscription dans un paysage fortement polarisé lui donnent aujourd’hui une résonance particulière, où chaque attaque devient aussitôt un affrontement politique et médiatique qui dépasse largement l’événement lui-même..

The Conversation

Florian Leniaud est membre du Centre d'histoire et d'études culturelles rattaché à l'Université Paris-Saclay

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