09.04.2026 à 16:50
Sylvie Lemasson, Politologue, membre du laboratoire Centre d'études sur la sécurité internationale et les coopérations européennes (CESICE), Sciences Po Grenoble - Université Grenoble Alpes
Cécile Pelaudeix, Chercheuse à l'Academy of International Affairs (Bonn), chercheuse associée en sciences politiques à Pacte Sciences Po Grenoble-UGA, Université Grenoble Alpes (UGA)
Dans la vision du monde du locataire de la Maison-Blanche, les prédateurs, à commencer par les États-Unis, ne font aucun cas de l’Union européenne. Or, à y regarder de plus près, l’UE manifeste de plus en plus sa capacité à résister aux appétits de Washington en se faisant le héraut du respect du droit international.
Au-delà de ses positions erratiques, le président américain n’en finit pas de déboussoler l’Union européenne (UE). Les coups de boutoir répétés de Donald Trump sont d’autant plus déstabilisants qu’ils visent les alliés historiques des États-Unis. Le renouvellement de ses menaces, le 1er avril 2026, de quitter l’Otan en réponse au refus des Européens d’aider militairement son armée à débloquer le détroit d’Ormuz est une nouvelle manifestation d’une désinvolture toxique dans l’usage des rapports de force.
Cette politique darwiniste faite de mépris et d’humiliation se prend à cartographier la scène internationale en « espèces étatiques ». D’un côté, des puissances prédatrices, chacune destinée à se reproduire. De l’autre, des proies soumises, toutes condamnées à disparaître. C’est ainsi que, de manière sidérante, le président a pu menacer, le 6 avril, de « faire disparaître la civilisation iranienne ».
Sur cette échelle de valeurs, l’UE n’a manifestement pas vocation à s’imposer. Alors que la guerre en Ukraine perdure et que les conflits s’enchaînent sur la planète, les discours de l’administration américaine ne cessent de dévaluer l’Europe. Si l’Union entend déjouer ce sombre sort, elle doit impérativement se pencher sur les écueils qui entravent sa pleine maturation.
Il est vrai que le nombre croissant des États membres rend périlleuse l’expression d’une seule voix dans les domaines régaliens, surtout en période de crises. Mais le mécanisme du vote à la majorité qualifiée pourrait s’appliquer plus largement, ainsi que le recours aux coopérations renforcées. Depuis plusieurs années déjà, Berlin et Paris proposent la constitution de différents groupes « pionniers », capables d’entraîner dans leur sillage d’autres partenaires.
La coalition des volontaires pour sécuriser l’Ukraine et le groupe « E6 », qui rassemble les six plus grandes économies de l’UE – Allemagne, France, Italie, Pays-Bas, Pologne et Espagne pour consolider les leviers économiques de l’UE attestent de cette volonté de doter l’espace communautaire d’une souveraineté stratégique. Trois phases récentes laissent croire à un réveil des consciences d’un certain nombre de pays pour travailler à une force de projection de l’UE sur la scène internationale.
Primo, la séquence groenlandaise qui a opposé frontalement le Danemark à Donald Trump a largement mobilisé l’UE. Sur un front politique, les instances bruxelloises ont su faire bloc pour affirmer haut et fort la souveraineté danoise sur le territoire arctique autonome. Et sur un front militaire, l’envoi de contingents européens, organisé par Copenhague avec le ferme soutien de Paris, a ressuscité l’idée d’un pilier européen au sein de l’Otan.
Si l’opération « Arctic endurance » reste modeste en termes logistiques, elle souligne avant tout les velléités de résistance aux assauts américains. Malgré cela, les discussions en cours entre les États-Unis et le Danemark sur l’extension à quatre bases (contre une seule actuellement, la base spatiale de Pituffik) de la présence militaire au Groenland – ce qui permettrait au président Trump de prétendre à une sortie honorable de la crise groenlandaise – pourraient au contraire consolider la dépendance européenne.
D’autant que l’administration Trump donne régulièrement des signes d’autoritarisme. La politique de Washington se montre en effet poreuse aux théories du juriste allemand Carl Schmitt, qui dans les années 1930, développe le concept de libéralisme autoritaire. Aussi retrouve-t-on, dans le langage comme dans l’action des représentants américains, les principes d’un « État fort pour une économie saine », d’une dualité assumée entre « ami et ennemi » et d’une référence aux prises territoriales comme autant de gestes messianiques. En outre, le milliardaire Peter Thiel, appui constant de Trump, n’a aucun scrupule à faire valoir ses lectures bibliques pour évoquer des « guerres sacrées » lors de ses conférences en Europe. Quant à Pete Hegseth, dont le titre officiel de « secrétaire d’État à la défense » a été récemment modifié en « secrétaire à la guerre », il assume pleinement le terme de croisade. Arborant un tatouage de la Croix de Jérusalem et se prévalant d’un soutien de Dieu à son projet, il explique sans ambages que les États-Unis jouissent de l’« arsenal de la foi » : en d’autres termes, d’un magistère de la force.
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Secundo, le discours très remarqué d’Emmanuel Macron sur l’ouverture du parapluie nucléaire français à des États membres de l’UE va dans le sens d’une autonomie européenne accrue. Tout en s’affranchissant de la doctrine de ses prédécesseurs relative à la « stricte suffisance » de l’arsenal français, le président Macron promeut l’idée d’un accroissement de moyens pour rendre crédible cette « dissuasion avancée ». La France prend donc l’initiative de penser la défense euro-européenne au plan continental à partir de ses propres atouts nationaux.
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Et, tertio dans le cadre du conflit iranien, Paris assume, là encore, le rôle d’une avant-garde stratégique avec le déploiement en Méditerranée d’une force navale qu’aucun autre pays de l’UE n’est en mesure d’aligner. En réponse au découplage politique croissant entre les États-Unis et l’UE, la réaction française à l’intervention américaine se prévaut du droit international. Tout en cherchant à contribuer au maintien d’un équilibre régional, la France entend rappeler l’ADN de l’Europe : le respect de valeurs normatives. Et c’est désormais une réponse relativement cohérente que l’UE apporte au conflit iranien basée sur la désescalade diplomatique.
Mais cet activisme français doit composer avec un certain nombre d’entraves venant principalement d’Allemagne. Outre la division spectaculaire entre Paris et Berlin sur l’accord avec le Mercosur, les divergences s’accumulent sur des sujets stratégiques comme l’énergie (Paris considérant, contrairement à son partenaire, que la production électrique passe par un parc nucléaire garant d’une indépendance géopolitique) ou sur l’industrie d’armement de l’UE (Berlin prenant ses distances de nombreux programmes lancés en commun avec Paris comme l’avion et le char du futur).
Enfin, la diplomatie apporte son lot de contrariétés sur l’échiquier moyen-oriental. Quand l’Allemagne décline la reconnaissance de la Palestine et modère sa position à l’égard d’Israël, hier à Gaza et aujourd’hui au Liban, la France, elle, adopte une posture des plus critiques à l’encontre du gouvernement israélien.
La refondation de l’UE n’est donc pas acquise. Pour autant, elle reste vitale. Car la rupture avec le monde d’hier, basé sur un système de règles internationales que les États-Unis bafouent après en avoir été eux-mêmes les garants, s’impose à tous. En clair, le logiciel européen n’est plus adapté aux déviances actuelles. Dans ce grand jeu de bascule, l’UE peut s’inspirer des résolutions d’un autre partenaire nord-américain qui l’invite à se repenser. Malmené lui aussi par Washington, le Canada propose une voie médiane d’inspiration gaullienne. Lors du dernier Forum de Davos, le premier ministre Mark Carney s’est posé en héraut des puissances moyennes, toutes celles que le darwinisme de Donald Trump verrait volontiers disparaître.
Cette voie alternative qui exige un projet politique, un dirigeant européen aurait pu la clamer. Encore faut-il commencer par le commencement : construire un leadership. Et la perspective de l’élection présidentielle française en 2027 rend le projet plus incertain encore. Sans timonier à la barre, tracer un chemin parait illusoire. Qui plus est en pleine tourmente.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
09.04.2026 à 16:49
Thierry Kellner, Chargé de cours (politique étrangère de la Chine), Université Libre de Bruxelles (ULB)
Mohammad Reza Djalili, professeur émérite, Institut des hautes études internationales et de développement de Genève
Si Donald Trump affirme régulièrement que le régime de Téhéran a déjà changé, puisque bon nombre de ses dirigeants ont été éliminés, il n’en est rien dans les faits. Au contraire, une aile encore plus dure s’est emparée du pouvoir. Le président américain, connu pour son penchant pour la tractation, vient d’annoncer un cessez-le-feu et pourrait bien finir par trouver un accord de long terme avec les nouveaux responsables. La population iranienne, dont une grande majorité abhorre le système en place, serait la grande perdante d’un tel scénario.
Depuis le début des opérations militaires lancées contre l’Iran par les États-Unis et Israël, le 28 février dernier, se pose la question des buts de ce conflit. Les objectifs mis en avant par le président Trump sont restés flous et changeants, si l’on se rapporte à ses déclarations successives. Ces derniers temps semble se dessiner l’idée que l’administration américaine pourrait trouver une sorte de terrain d’entente ou de sortie de crise avec le régime iranien. Ce dernier a d’ailleurs été présenté comme un « nouveau régime » par le président américain.
Il est vrai que le personnel dirigeant a changé, étant donné les assassinats ciblés – dont ceux du Guide suprême Ali Khamenei et d’Ali Larijani, l’un des principaux dignitaires de la République islamique – qui ont été effectués dès le début du conflit. Mais à en croire la Maison-Blanche, le changement de régime serait un fait accompli et la communauté internationale aurait désormais affaire à un autre régime, sous-entendu, plus « modéré ». Or, ce n’est aucunement le cas.
Les leaders qui semblent aujourd’hui en charge sont tout autant issus du régime que leurs prédécesseurs. Ils ne font pas partie d’un quelconque camp « réformiste » qui existerait au sein de l’élite dirigeante et s’inscrivent, en réalité, dans la continuité. C’est en effet l’aile dure des du Corps des gardiens de la révolution qui a pris le contrôle des fonctions clés de l’État et marginalisé l’administration civile du président Pezeshkian. Elle a, aussi, joué un rôle majeur dans la nomination du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei.
Ce dernier ne répond pourtant guère aux qualités requises par la Constitution de la République islamique pour occuper cette fonction. C’est d’ailleurs ce qu’a déclaré à l’Assemblée des experts Ali Asghar Hejazi, un haut responsable de la sécurité du bureau de l’ex-Guide suprême, avant d’ajouter que la succession héréditaire était en outre incompatible avec les principes énoncés par Ali Khamenei lui-même. Résultat : Hejazi semble aujourd’hui être dans le collimateur des gardiens.
Mojtaba Khamenei, quant à lui, ne s’est pas montré publiquement depuis plusieurs semaines, si bien que certains émettent des doutes sur le fait qu’il soit en état de diriger le régime, voire en vie. Quoi qu’il en soit, un « conseil militaire » composé de hauts officiers des gardiens exercerait désormais un contrôle total sur la structure décisionnelle centrale, imposant un cordon de sécurité autour de Mojtaba Khamenei.
Outre le fait que l’on n’ait donc pas, en réalité, affaire à des « réformistes » et que même si c’était le cas, il est douteux que la population iranienne – la grande absente des débats sur l’Iran – les accepterait étant donné le rejet massif de l’ensemble du régime qui s’est exprimé en décembre 2025/janvier 2026, la question de fond reste de savoir si ce régime qui s’inscrit dans la continuité, même s’il semble dériver vers une sorte de dictature islamo-militaire sous l’égide des gardiens de la révolution, est réellement « réformable », quels que soient les moyens utilisés. Il faut malheureusement répondre par la négative. C’est en tout cas l’enseignement que l’on peut tirer des 47 années d’existence de la République islamique.
Depuis 47 ans, des observateurs ont périodiquement évoqué de possibles « ouvertures » du régime iranien. Dès la disparition de Ruhollah Khomeyni en 1989 et l’arrivée d’Hachemi Rafsandjani au poste de président (1989 à 1997), a ainsi été évoquée l’idée d’un possible « Thermidor en Iran » pour reprendre le titre d’un ouvrage de Fariba Adelkhah, Jean-François Bayart et Olivier Roy publié en 1992. Il n’en a rien été.
Un peu plus tard, en 1997, l’élection à la présidence de Mohammad Khatami avait à nouveau suscité un espoir de réforme. L’homme était présenté comme un « réformateur », plus ouvert sur le monde. Ne mettait-il pas en avant officiellement le « dialogue des civilisations » ? Nombreux sont les observateurs à avoir pensé à ce moment qu’une évolution positive du régime était possible. Une fois encore, il a fallu déchanter.
Ses deux mandats consécutifs, de 1997 à 2005, ont été marqués non seulement par la persistance de la répression – plus de 150 titres de presse professionnels (hors presse estudiantine) ont par exemple été suspendus durant sa présidence et il a cautionné la politique de filtrage d’Internet qui s’est développée à cette période –, mais aussi par l’élimination d’intellectuels et d’opposants politiques dissidents dans ce qui a été qualifié d’« assassinats en chaîne ».
L’illusion réformiste de cette période s’est totalement dissipée avec le retour au pouvoir des « conservateurs » avec l’élection de Mahmoud Ahmadinejad en 2005 puis l’écrasement du Mouvement vert qui s’était développé à la suite de sa réélection très contestée en 2009 et avait vu des millions d’Iraniens descendre dans la rue.
Ahmadinejad restera au pouvoir jusqu’en 2013. Ses présidences seront marquées par un conservatisme radical, un isolement international accru, des difficultés économiques croissantes et la multiplication des exécutions. Les présidents suivants, quelle que soit leur étiquette – Hassan Rohani (2013-2021), considéré au départ comme un « réformateur », Ebrahim Raïssi (2021-2024), présenté comme un ultraconservateur, puis Massoud Pezeshkian (depuis 2024), qualifié de « réformateur modéré » –, n’ont pas fait évoluer le régime dans un quelconque sens de réforme, d’ouverture ou de modération.
Aucun des dirigeants actuels – tels Mohammad Ghalibaf, qui apparaît comme l’homme fort du moment, ou Ahmad Vahidi, le commandant en chef des Corps des gardiens de la révolution – n’a un profil de réformateur. L’auraient-ils que cela ne changerait rien si l’on s’appuie comme nous venons de le faire sur l’expérience de l’ensemble des présidents depuis la formation de la République islamique.
La réalité est simple : ce régime, s’il a su se monter souple à certains moments pour des raisons tactiques – comme l’avait, par exemple, bien sous-entendu Ali Khamenei au moment de la signature de l’accord de Vienne sur le nucléaire en 2015 –, est en réalité fondamentalement irréformable. Il ne peut en effet se transformer d’une quelconque manière sans perdre son essence « révolutionnaire » même. C’est ce que savent très bien les Iraniens et ce que de nombreux analystes, commentateurs ou décideurs se refusent d’admettre pour diverses raisons.
Et si on écoutait la voix des Iraniens ? Depuis l’hiver 2017-2018, on a vu apparaître de manière croissante lors des mouvements de protestation qui se sont multipliés dans le pays la référence à la dynastie Pahlavi. Cela a aussi été le cas de manière récurrente et étendue lors des vastes manifestations qui ont secoué tout l’Iran en décembre 2025 et janvier 2026 avant qu’une répression sanglante ne s’abatte sur les manifestants.
Comme l’ont bien analysé Oliver Bast et Pollet Samvelian dans un article récent publié dans la Croix, la popularité du fils de l’ancien shah d’Iran – dont le nom est le seul parmi d’autres personnalités possibles à avoir émergé lors des protestations de cet hiver – traduit non pas une quelconque « nostalgie », mais une forte défiance envers l’idée même de la possibilité d’une transition réformiste de la République islamique. Le camp dit réformateur est en effet aujourd’hui discrédité, notamment en raison de son impuissance au sein d’un système politique en réalité totalement verrouillé. Le nom de Reza Pahlavi fonctionne dans cette analyse comme un signal envoyé par la population iranienne : celui de la rupture. Il ne dit pas seulement « autre chose », il dit « autre monde », relèvent ces auteurs.
S’il n’est évidemment pas simple de sonder l’opinion publique dans l’un des pays les plus répressifs au monde, cette analyse rejoint néanmoins les études effectuées avant même la répression de janvier 2026 et la guerre actuelle par le Groupe d’analyse et de mesure des attitudes en Iran (Gamaan), une fondation de recherche indépendante à but non lucratif enregistrée aux Pays-Bas. Selon son rapport d’analyse sur les « préférences politiques des Iraniens en 2024 » publié en août 2025, toutes provinces confondues, qu’il s’agisse de zones rurales ou urbaines, de toutes les tranches d’âge et des deux sexes, environ 70 à 80 % des personnes interrogées déclaraient qu’elles ne voteraient pas pour ce régime, tandis que seuls 11 % des sondés lui exprimaient clairement leur soutien.
Depuis, le régime a mené une répression extrêmement violente et sanglante en début d’année 2026, faisant des dizaines de milliers de victimes et n’hésitant pas à faire appel à des milices étrangères pour cette basse besogne. Il s’agit de la pire répression de l’histoire de la République islamique. Elle ne peut que lui avoir aliéné encore davantage de citoyens.
Si l’on suit les enquêtes de Gamaan, de nombreux Iraniens faisaient déjà une distinction claire entre, d’une part, l’idée même de l’Iran et, d’autre part, la République islamique. Ils considéraient le régime comme un élément étranger, une force d’occupation. Une opinion exprimée à travers des slogans, tels que « Notre ennemi est ici même, ils mentent en disant que c’est l’Amérique » et « Ni Gaza, ni le Liban, je ne donnerai ma vie que pour l’Iran » – des positions soutenues respectivement par 73 % et 64 % des personnes interrogées lors de l’enquête menée par Gamaan en 2021. On remarquera d’ailleurs qu’en dépit des opérations militaires israélo-américaines qui ont immanquablement provoqué des destructions et fait des victimes civiles, et contrairement à ce qui se passe en général dans ce type de situation, on ne relève actuellement aucun « effet de ralliement » massif autour du régime.
Déjà lors de la « guerre des 12 jours » de juin 2025, environ 44 % de la population tenait la République islamique d’Iran pour responsable du déclenchement de la guerre. 33 % en attribuaient la responsabilité à Israël et 16 % estimaient que les deux parties étaient également responsables. Très inquiet de la situation actuelle, le régime, affaibli et divisé, a d’ailleurs à nouveau fait appel à ses supplétifs étrangers (notamment les milices irakiennes) pour l’aider à maintenir l’ordre — voire faire régner la terreur – face à sa propre population.
Le constat d’un rejet massif de la population iranienne à l’égard du régime étant posé, reste à en tirer les conclusions, c’est-à-dire, essentiellement pour l’administration Trump, à déclarer clairement qu’un des objectifs majeurs de l’opération « Epic Fury » est de créer les conditions nécessaires pour permettre un véritable changement de régime. Un message clair et sans ambiguïté accompagné d’une mise en œuvre réelle de cet objectif – en ciblant par exemple spécialement l’aile la plus dure du régime tout en laissant des portes ouvertes à ceux qui sont le moins compromis – pourrait avoir de nombreuses vertus à la fois en direction de la population iranienne et aussi de ce qui reste de l’ancien régime.
Pour la population, ce signal pourrait apaiser l’incertitude actuelle liée aux ambiguïtés de l’administration Trump quant à ses objectifs et au risque que le président américain ne trouve finalement un terrain d’entente avec le régime iranien, comme il l’a fait dans le cas du Venezuela. C’est la plus grande crainte en Iran, étant donné que ce développement laisserait la population en tête-à-tête avec son bourreau de janvier, celui-ci étant avide de prendre sa revanche sur des citoyens qui ne l’ont guère soutenu dans le cadre du conflit. En revanche, la perspective, même plus lointaine, d’un changement répondant aux attentes exprimées par les Iraniens pourrait à la fois les aider à mieux supporter le coût des opérations militaires du fait de l’espoir d’un changement de régime, mais aussi ouvrir la voie à une mobilisation massive au moment opportun.
Par ailleurs, au sein d’un régime qui n’est pas monolithique et unitaire et qui a été affaibli par trente-huit jours de bombardements, ce positionnement clair pourrait avoir pour vertu d’accroître la pression et les divisions déjà visibles au stade actuel, d’instiller le doute et d’inciter aux défections. Comme le relevait récemment Mohsen Sazegara, l’un des fondateurs des gardiens de la révolution, aujourd’hui en exil, une évaluation interne menée par le ministère iranien du renseignement en 2025 indiquait en effet qu’environ la moitié des membres de base des gardiens de la révolution considéraient leur appartenance à l’organisation comme un simple emploi. Ce ne sont donc pas des « jusqu’au-boutistes », surtout si on leur offre une porte de sortie. Parmi l’autre moitié, animée par des convictions idéologiques ou politiques, une large majorité était, selon Sazegara, insatisfaite en raison de la corruption des commandants, des politiques erronées de la direction et du fait que leur organisation avait été dressée contre le peuple.
Ces conditions offrent un large éventail de possibilités et de stratégies pour faciliter un changement de régime et une transition politique. Sazegara note par exemple que les États-Unis pourraient exercer de fortes pressions pour que la création d’un Conseil national de réconciliation – et les étapes qui en découleraient – soit une condition sine qua non de la fin de la guerre. Cela accroîtrait considérablement la pression sur les tenants actuels du régime, non seulement de la part de la population, mais aussi d’une grande partie des structures gouvernementales et des forces armées. Des « figures de rassemblement » pourraient peut-être, dans ce scénario, également jouer un rôle – éventuellement transitoire – dans la mise en place d’un régime alternatif en Iran. Reza Pahlavi a exprimé son souhait de retourner en Iran, mais il a surtout déjà présenté en avril 2025 un plan de transition complet, l’Iran Prosperity Project (IPP), élaboré par une équipe de plus de 100 conseillers et experts. Ce dernier vise à la stabilisation du pays, au maintien des services essentiels ainsi qu’à la préparation à la transition vers un État laïque et démocratique. Les possibilités ne sont donc pas inexistantes.
Encore faudrait-il que Donald Trump choisisse de se montrer clair sur ce point – ce qui est loin d’être acquis. N’en déplaise à son instinct, à une partie de son électorat et à certains commentateurs, malgré les difficultés, les défis et les débats sur la manière d’atteindre cet objectif, il s’agit de la seule possibilité pour à la fois répondre aux attentes de la majorité de la population iranienne et espérer apaiser, à terme, une région qui en a bien besoin. L’autre terme de l’alternative est le maintien du régime actuel, avec sa dérive islamo-militaire. Ce dernier est certes affaibli à court terme. Mais il va demeurer problématique et pour sa population et pour son environnement régional. Il aura sans aucun doute compris que sa meilleure chance de survie est, en interne, de faire quelques concessions tactiques, tout en s’appuyant en réalité sur la force et le contrôle – voire sur des milices étrangères comme il l’a déjà fait – et, à l’international, de développer le plus rapidement possible des capacités nucléaires. Cela lui permettrait de renforcer ses moyens de pression et de contrôle sur le détroit d’Ormuz afin de mieux assurer, en cas de besoin, l’application renouvelée de la politique de prise d’otage de l’économie mondiale, qu’il vient d’expérimenter avec succès dans cette zone.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
08.04.2026 à 17:41
Fatima-Zahra Aklalouch, Associate Professor, Université Paris Cité
Le 9 septembre 2025, Robert F. Kennedy Jr, ministre de la santé de Donald Trump, publiait la stratégie MAHA (Make America Healty Again) : « Rendre sa santé à l’Amérique. » Pourtant, sa rhétorique semble exprimer autre chose : celle du maintien d’un doute permanent.
Robert F. Kennedy Jr n’est pas seulement un homme politique controversé. C’est une personnalité qui a su transformer le scepticisme en véritable identité politique et qui a appris à se servir du discours de la transparence comme arme de doute envers la santé publique elle-même.
Son ascension jusqu’au poste élevé qu’il occupe aujourd’hui n’est pas qu’une histoire de dénonciation du principe de la vaccination. Elle est celle d’une production du doute : phrase après phrase, métaphore après métaphore, jusqu’à ce que l’incertitude s’immisce dans le quotidien.
La biographie de Kennedy commence par une autorité héritée. Né en 1954, il est le neveu de John F. Kennedy et le fils de Robert F. Kennedy. Aujourd’hui, il porte un nom qui résonne encore avec l’idéalisme américain. Pourtant, comme le souligne le Monde, son nom à lui est progressivement devenu associé à un activisme teinté de théories complotistes et au vaccinoscepticisme – une fusion délicate entre dynastie et dissidence.
Pendant des décennies, la carrière publique de Kennedy ne s’est pas centrée sur la médecine mais sur l’environnement. C’est en exerçant les fonctions d’avocat et de militant écologiste qu’il s’est forgé une crédibilité, luttant contre les entreprises polluantes et poursuivant en justice des entreprises industrielles accusées d’empoisonner les rivières et les communautés.
Cette période de sa vie est importante aujourd’hui car elle fournit le cadre moral qui continue aujourd’hui de façonner son discours : les industries puissantes oppressent les innocents, les autorités de régulation échouent, et le justicier, seul, expose la vérité.
Problème : Kennedy semble avoir repris ce modèle – propre à l’environnement – pour l’appliquer au domaine de la santé publique. Selon lui, les vaccins sont moins des outils médicaux que des symboles d’une corruption institutionnelle.
C’est au milieu des années 2000 que Kennedy commence à promouvoir des idées remettant en cause l’innocuité des vaccins. En 2016, il cofonde l’une des organisations antivax les plus influentes du pays : le World Mercury Project, devenu en septembre 2018 Children’s Health Defense, dont il sera ensuite le « chairman » (président du conseil).
Certains fact-checkers relèvent par ailleurs qu’il établit souvent des liens entre l’autisme et les vaccins, alors même que l’inexistence de ces liens a été démontrée scientifiquement.
Mais ce qui singularise Kennedy est avant tout sa méthode rhétorique. En effet, il se présente rarement comme un antivax. Au contraire, il modère ses discours par des mots bien choisis, qui lui offrent une sorte de « bouclier linguistique ».
« Je suis pour la sécurité sanitaire. Je ne suis pas anti-vaccin… tous mes enfants sont vaccinés. »
Cette affirmation n’est pas fortuite. Elle est stratégique. En rejetant cette étiquette tout en entretenant le soupçon, Kennedy donne l’impression que le doute est raisonnable, voire responsable. Il en résulte une banalisation de la méfiance sans qu’il n’ait jamais à en assumer les conséquences.
Lors de la pandémie de Covid-19, cette rhétorique s’est significativement intensifiée. La revue scientifique Nature a qualifié Kennedy d’un des principaux diffuseurs de fausses informations concernant les vaccins, aux États-Unis. De même, le média NPR a analysé la façon dont il a attisé la méfiance envers les institutions de santé publique pendant la crise.
Lors de cette période, son discours se caractérise par une rhétorique populiste constante, opposant les citoyens ordinaires aux élites corrompues. La vaccination n’est plus présentée comme une intervention médicale, mais comme un symbole de coercition. « Soumettez-vous au gouvernement, faites ce qu’on vous dit », dénonce-t-il, déplorant qu’il n’y ait « aucun débat possible ».
Ce discours est politiquement efficace, précisément parce qu’il change la donne. Le débat ne porte plus sur des aspects épidémiologiques, mais sur des concepts comme la liberté, la trahison et l’intégrité morale. La science est présentée non pas comme une méthode mais comme une institution dont il faut se méfier.
Le propos de Kennedy repose sur un minutieux entretien du doute.
« Il n’y a pas de preuve », concède-t-il, avant de faire volte-face : « Nous ne savons pas encore ce qui en est la cause, alors ne devrions-nous pas garder l’esprit ouvert ? » La manœuvre est subtile : le consensus est présenté comme une conclusion hâtive, le scepticisme comme une vertu intellectuelle.
Kennedy va plus loin en redéfinissant la science elle-même. « La science ne dit rien », déclare-t-il. « La science est un débat. » Cette posture épistémique a des conséquences graves : si la science n’est qu’une dispute sans fin, alors aucune preuve ne pourra jamais trancher définitivement un désaccord. Le doute devient, dès lors, structurel.
Pour légitimer sa méfiance, Kennedy s’appuie davantage sur des récits moraux que sur une méthodologie rigoureuse. Il invoque volontiers Francis Kelsey (1914-2015), la scientifique de l’US Food and Drug Administration (FDA) qui s’était opposée à l’autorisation de la thalidomide, et la salue car elle « remettait la science en question ». La suggestion implicite est claire : la voix discordante d’aujourd’hui pourrait être le héros de demain. Mais l’analogie est trompeuse. Remettre en question la négligence réglementaire n’équivaut en aucun cas à remettre en cause des décennies de données sur les vaccins.
Lorsqu’on le contredit directement, Kennedy oppose au consensus scientifique des études « alternatives », promettant que s’il a tort, il « présentera des excuses publiques », insistant sur le fait qu’« il existe également d’autres études encore ». La conclusion est ainsi sans cesse repoussée et la discussion est conçue pour ne jamais aboutir.
Plus significatif encore, la rhétorique de Kennedy a commencé à remodeler les institutions elles-mêmes après son arrivée au ministère de la Santé. Des législateurs l’ont accusé de déstabiliser la gouvernance vaccinale après qu’il eut limogé les 17 membres d’un important comité consultatif, qualifiant cette décision d’inédite et d’irresponsable.
L’Association états-unienne de santé publique a averti que ses antécédents témoignaient d’un net penchant pour la désinformation et d’un manque de rigueur scientifique. La revue médicale The Lancet est allée plus loin, affirmant que son influence pourrait accroître la réticence mondiale à la vaccination, citant l’épidémie de rougeole aux îles Samoa comme un exemple tragique d’une méfiance amplifiée jusqu’à la catastrophe.
Kennedy n’agit pas seul. Il est porté par tout un écosystème qui le présente comme un défenseur persécuté de la vérité. Le rapport que lui a consacré la sénatrice démocrate Elizabeth Warren décrit par ailleurs son leadership comme la mise en œuvre d’une stratégie de déstabilisation anti-vaccinale. Ce qui en ressort n’est pas simplement un scepticisme individuel, mais un mouvement dont la méfiance est le fondement et où l’exigence de transparence devient une arme politique.
La vraie question que RFK Jr impose à la vie publique n’est pas de savoir si les vaccins sont sûrs – une question maintes fois tranchée par des preuves scientifiques – mais si les sociétés démocratiques peuvent survivre à l’érosion délibérée d’une réalité commune.
À un certain point, le sujet dépasse la simple personne du ministre de la santé, et interroge la culture qui permet à de telles affirmations de prospérer.
Comment le doute devient-il une identité ? Comment la remise en question se transforme-t-elle en une forme de pouvoir ?
Et que se passe-t-il lorsque le langage de la science devient un champ de bataille plutôt qu’une méthode ?
Dans un tel monde, la science cesse de fonctionner comme un outil commun d’établissement des faits. Elle devient au contraire un terrain de joute rhétorique : des acteurs rivaux revendiquent l’autorité de la science, chacun présentant sa propre version de celle-ci. Il en résulte non pas de la clarté, mais un conflit permanent, où le mot lui-même devient une arme dans la lutte pour savoir qui a le droit de définir la réalité.
Si Kennedy a commencé sa carrière comme militant écologiste, il est devenu un dissident de la santé publique. Désormais, il est quelque chose de plus inquiétant : un acteur politique dont l’influence ne réside pas dans la résolution de l’incertitude, mais dans son maintien.
La question la plus urgente n’est peut-être pas ce que croit Robert F. Kennedy Jr C’est ce que sa rhétorique rend possible.
Fatima-Zahra Aklalouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.