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07.07.2026 à 15:53

Retour sur le Covid-19 : d’une crise globale à des réponses nationales, les enseignements de la France, du Brésil et du Portugal

Oumaima Omari Harake, Docteure et Enseignante-chercheuse en Sciences de Gestion -Spécialité Management Public et Management de la santé, Université de Poitiers

Une analyse de la France, du Portugal et du Brésil montre comment l’organisation des soins et la gouvernance de chaque pays ont influencé la réponse nationale face au Covid-19.
Texte intégral (2827 mots)

L’essentiel

  • Lors de la pandémie de Covid-19, les réponses apportées ont été profondément différentes selon les pays. La presse s’en est fait l’écho, la recherche l’a confirmé.
  • Une analyse comparée de la France, du Portugal et du Brésil montre comment les spécificités dans l’organisation des soins ainsi que la gouvernance au sein de chaque pays ont facilité ou contrarié l’efficacité de la réponse nationale.
  • Mais, dans les trois pays, la gestion effective de la crise s’est largement jouée au niveau du terrain, avec des professionnels de santé qui ont dû développer des solutions locales.

La pandémie de Covid-19 a confronté l’ensemble des systèmes de santé à une situation inédite, caractérisée par l’incertitude, l’urgence et la nécessité de décisions rapides.

Très tôt, des analyses publiées dans des revues médicales de référence, comme le BMJ, ont souligné le caractère exceptionnel de cette crise sanitaire mondiale ainsi que les défis majeurs qu’elle posait aux capacités de réponse des États.

Une même crise, des réponses contrastées relayées par la presse

Pourtant, face à un même virus, les réponses apportées ont été profondément différentes selon les pays, comme l’ont montré plusieurs travaux comparatifs en santé publique et en science politique.

La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal permet ainsi de montrer que la gestion d’une crise ne dépend pas uniquement des ressources sanitaires disponibles, mais également des modes de gouvernance, des instruments mobilisés et des dynamiques organisationnelles.

Des travaux publiés dans Global Public Health et Nature human behaviour soulignent, d’une part, le rôle des configurations institutionnelles et politiques dans la diversité des réponses nationales et, d’autre part, l’importante variation des mesures adoptées par les gouvernements face à la pandémie.

Cette diversité des réponses a également été largement documentée dans la presse grand public nationale et internationale.

En France, le Monde a montré comment la pandémie avait révélé et amplifié les fragilités anciennes de l’hôpital public.

Au Brésil, the New York Times (« Bolsonaro, Isolated and Defiant, Dismisses coronavirus Threat to Brazil ») et Folha de S.Paulo (« How Bolsonaro Is Undermining Measures to Combat coronavirus ») ont mis en évidence les tensions entre le pouvoir fédéral, les autorités sanitaires et les gouvernements locaux.

Au Portugal, une enquête de l’Université catholique, réalisée pour RTP (la radio-télévision du Portugal, ndlr) et le journal Público, a fait apparaître une appréciation globalement positive des principaux responsables et institutions impliqués dans la réponse à la pandémie. Une crise constitue ainsi un véritable test pour les capacités de coordination et de décision des États.

France : une gestion centralisée entre efficacité et rigidité

En France, la gestion de la pandémie s’est appuyée sur un pilotage fortement centralisé, reposant sur des indicateurs produits notamment par l’agence nationale de santé publique, Santé publique France. Cette approche a permis de déployer rapidement des mesures homogènes à l’échelle nationale.

Elle s’inscrit dans une organisation sanitaire où l’État et les agences nationales occupent une place structurante, dont le fonctionnement et les capacités d’action ont été mis à l’épreuve par la pandémie, comme l’a notamment analysé la Revue française des affaires sociales.

Cependant, cette centralisation a également montré ses limites. Le rapport public annuel 2022 de la Cour des comptes souligne plusieurs fragilités révélées par la crise, ainsi que la nécessité de mieux adapter les réponses aux réalités locales et de renforcer les coopérations territoriales. Une étude de la Drees publiée en juillet 2022 met, quant à elle, en évidence les fortes tensions organisationnelles auxquelles les hôpitaux ont été confrontés, notamment la surcharge de travail et les réaffectations de personnels.

La presse nationale a également relayé les critiques d’acteurs hospitaliers et territoriaux face à des décisions jugées parfois insuffisamment adaptées aux réalités locales. Le Monde a ainsi rapporté les inquiétudes de soignants, de responsables hospitaliers et d’élus locaux face à la poursuite de certains projets de restructuration et de suppression de lits malgré les enseignements de la première vague.

De son côté, LCP–Assemblée nationale a relayé les critiques concernant l’éloignement des réalités du terrain et la nécessité de mieux adapter les réponses nationales aux situations territoriales. Ces constats rejoignent les analyses académiques consacrées aux tensions entre centralisation et décentralisation, qui montrent que l’organisation de la réponse à une crise suppose d’articuler la cohérence du pilotage national avec la capacité d’adaptation aux réalités locales.

Portugal : une coordination efficace fondée sur la confiance

Le Portugal se distingue par une gestion plus coordonnée et une communication publique plus stabilisée. Les indicateurs ont été mobilisés dans une logique de transparence, favorisant l’adhésion des citoyens. Des travaux comparatifs publiés dans Health Policy and Technology mettent notamment en évidence, dans le cas portugais, l’efficacité de la coordination institutionnelle, la confiance dans la réponse gouvernementale et l’alignement politique au cours de la pandémie.

La presse portugaise a largement relayé le niveau élevé de confiance de la population dans la vaccination et dans les institutions chargées de son organisation. En avril 2021, la RTP soulignait le niveau particulièrement élevé de confiance des Portugais dans les vaccins contre la Covid-19.

Quelques mois plus tard, une enquête également relayée par la RTP faisait apparaître une évaluation très positive de la task force chargée de la vaccination, parallèlement à une forte adhésion aux vaccins.

Ces observations rejoignent des travaux menés au Portugal, qui montrent que la confiance dans l’action publique, la réponse du système de santé et les informations fournies par les autorités sanitaires est étroitement associée à l’acceptation de la vaccination, soulignant ainsi l’importance d’une communication institutionnelle claire et continue.

Brésil : une gestion fragmentée et politisée

Le Brésil offre, quant à lui, un contraste marqué, avec une gestion caractérisée par une forte fragmentation politique. Les tensions entre le gouvernement fédéral et les États ont conduit à des réponses hétérogènes. Une étude publiée dans Science montre que l’absence d’une réponse coordonnée, efficace et équitable a contribué à la propagation rapide et inégale de l’épidémie sur le territoire brésilien.

Ces tensions ont également été largement documentées par la presse nationale. Folha de S.Paulo a ainsi décrit l’opposition entre le gouvernement fédéral et plusieurs gouverneurs ayant choisi de maintenir leurs mesures sanitaires. Dans O Globo, les affrontements répétés entre la présidence, les gouverneurs et les maires autour des restrictions sanitaires ont également été mis en évidence.

Des analyses confirment que cette politisation a contribué à une gestion instable de la crise et à une perte de confiance dans les institutions.

Une réalité du terrain marquée par l’adaptation

Malgré ces différences d’un pays à l’autre, la gestion effective de la crise s’est largement jouée au niveau du terrain. Les professionnels de santé et les acteurs locaux ont dû adapter les dispositifs, réorganiser les services et développer des solutions de proximité.

En France, la plateforme Covidom, développée en Île-de-France, a permis d’assurer à distance le suivi de patients ne nécessitant pas d’hospitalisation. Au Portugal, les aires consacrées au Covid-19 dans les soins de santé primaires ont permis de différencier localement les circuits de prise en charge des patients suspects et d’adapter l’organisation aux capacités des structures territoriales.

Au Brésil, dans la favela de Paraisópolis à São Paulo, les habitants ont mis en place un système de « présidents de rue », associé à des dispositifs de premiers secours et de transport sanitaire, afin d’organiser une réponse de proximité face aux insuffisances de la prise en charge publique.

Ces expériences font écho à des observations réalisées dans d’autres contextes. En Chine, une étude menée auprès de professionnels de santé dans la province du Hubei a montré combien l’adaptation rapide des pratiques, l’apprentissage en situation et la coopération entre professionnels avaient été essentiels pour poursuivre la prise en charge dans un système soumis à de fortes tensions.

D’autres travaux menés au Royaume-Uni soulignent que les recommandations générales ne deviennent pleinement opérantes qu’à travers leur adaptation aux contextes locaux et aux contraintes du terrain.

Ces constats font écho aux analyses de François-Xavier de Vaujany, selon lesquelles les outils de gestion ne sont jamais simplement appliqués tels qu’ils ont été conçus : ils font l’objet de processus d’appropriation au cours desquels les acteurs les interprètent, les adaptent et les transforment en fonction de leurs usages et de leurs contextes d’action.

Quelles leçons pour l’action publique ?

L’analyse comparée de ces trois trajectoires permet de dégager plusieurs enseignements majeurs pour la gestion des crises sanitaires futures.

Tout d’abord, la coordination apparaît comme un facteur déterminant. La capacité à articuler les différents niveaux de gouvernance, à assurer la circulation de l’information et à aligner les acteurs conditionne la cohérence de l’action publique. Les difficultés rencontrées lorsque cette articulation fait défaut ont été largement documentées dans la presse.

En France, le Monde a ainsi relayé les critiques d’élus locaux regrettant d’être insuffisamment associés aux décisions nationales et appelant à une meilleure coordination entre l’État et les territoires. Au Brésil, the Economist a documenté les difficultés de la réponse à la pandémie dans un contexte marqué par de fortes tensions entre le pouvoir fédéral et les autorités des États et des municipalités.

Ensuite, la question de la confiance se révèle centrale. La gestion de la pandémie a montré que l’adhésion des citoyens aux mesures sanitaires dépend largement de la crédibilité des institutions et de la clarté de la communication publique. Le cas portugais illustre particulièrement bien ce point.

Par ailleurs, la crise souligne l’importance de l’adaptabilité des systèmes de santé. En France, un reportage du Monde consacré à l’hôpital Lyon-Sud montre comment les professionnels ont réorganisé les services, transformé des espaces en unités de réanimation, réaffecté les personnels et mis en place de nouvelles formes d’arbitrage collectif face à l’afflux de patients.

Au Brésil, une tribune publiée dans O Globo a mis en lumière l’exposition exceptionnelle des professionnels de santé, confrontés à la peur, à l’insécurité et à la fragilité de leurs conditions de travail.

Les travaux sur la résilience organisationnelle confirment cette analyse en montrant que la capacité à faire face à une crise ne dépend pas uniquement des structures formelles, mais également des dynamiques d’acteurs, des apprentissages collectifs et des capacités d’improvisation.

Enfin, les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) insistent sur la nécessité de renforcer les capacités de préparation des systèmes de santé, d’améliorer la coordination entre les acteurs et de traduire les orientations stratégiques en dispositifs opérationnels adaptés aux contextes nationaux et locaux (OMS, 2020). Des enjeux relayés dans la presse économique et politique, par exemple dans un éditorial du Financial Times de mai 2021.

La gestion de crise ne dépend pas que des ressources disponibles

La pandémie de Covid-19 a constitué un révélateur particulièrement puissant des modes de fonctionnement des systèmes de santé et, plus largement, des formes contemporaines de l’action publique.

La comparaison entre la France, le Brésil et le Portugal conduit à un constat majeur : la réussite de la gestion de crise ne dépend pas uniquement des ressources disponibles, qu’elles soient matérielles, humaines ou technologiques. Elle repose avant tout sur la manière dont les systèmes sont organisés, pilotés et capables d’apprendre en situation d’incertitude.

En ce sens, la crise du Covid-19 invite à repenser les modes de gouvernance en santé, en accordant une place plus importante à la coordination multiniveaux, à la flexibilité organisationnelle et à l’intégration des acteurs de terrain dans les processus décisionnels.


Oumaima Omari Harake est intervenue dans le cadre du congrès « La santé à 360° » organisé à l’Université de Poitiers du 1er au 3 juillet 2026.

The Conversation

Oumaima Omari Harake ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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07.07.2026 à 15:52

Des drones à quelques milliers de dollars contre des bombardiers à 100 millions : les grandes puissances sont-elles encore à l’abri ?

Ivan Manokha, Full-time professor, Schiller Intrenational University (Paris Campus); Maitre de conférences à Sciences Po Paris, Schiller International University; Sciences Po

Les drones bon marché font des équipements coûteux des grandes puissances des cibles privilégiées.
Texte intégral (2140 mots)

Le 1er juin 2025, l’Ukraine a frappé des bombardiers russes avec des drones cachés dans les toits de structures en bois montées sur des camions. Un an après ce coup d’éclat, ces moyens précis et peu coûteux sont de plus en plus employés, quotidiennement, par les deux armées. Les fondements matériels du statut de « grande puissance » ont-ils changé ?


Le 1er juin 2025, des drones ukrainiens ont décollé non pas depuis la ligne de front, mais depuis des camions stationnés à proximité de bases aériennes russes ; selon le Monde, ils avaient été cachés dans les toits de structures en bois montées sur ces véhicules, avant d’être lancés à distance contre des appareils stationnés au sol dans quatre bases russes différentes, dont une en Sibérie, près d’Irkoutsk et du lac Baïkal, soit à plusieurs milliers de kilomètres du territoire ukrainien. Ils ont notamment visé des bombardiers stratégiques Tu-95 et Tu-22M3 ; des avions que l’on pouvait croire protégés par la profondeur territoriale russe ont donc soudain été exposés à une forme d’attaque qui avait coûté infiniment moins cher que les cibles qu’elle pouvait détruire.

Le bilan exact reste discuté : les sources ukrainiennes ont affirmé que 41 avions avaient été détruits ou endommagés, tandis que des responsables américains cités par Reuters ont donné une estimation plus basse – jusqu’à 20 appareils touchés, dont une dizaine détruits. Même si cette estimation plus prudente était avérée, un tel résultat serait notable, car la Russie ne peut pas remplacer rapidement des bombardiers conçus à l’époque soviétique et qui ne sont plus produits ; l’effet stratégique d’une frappe se mesure aussi au temps et aux capacités industrielles nécessaires pour reconstituer les pertes.

Cette opération, baptisée « Toile d’araignée », a été décrite, à juste titre, comme un raid spectaculaire ; toutefois, la réduire à une prouesse tactique ferait manquer son sens plus large, car elle indique que le rapport entre les moyens financiers et la puissance militaire – et, avec lui, une vieille certitude de la politique internationale – est en train de se modifier.

Quand l’argent faisait la puissance

Pendant une grande partie de l’époque moderne, être une grande puissance a voulu dire pouvoir s’offrir ce que les autres ne pouvaient pas : des flottes lointaines, des bombardiers stratégiques, des porte-avions, des satellites militaires et, au sommet, un arsenal nucléaire capable de survivre à une première frappe.

Le coût de ces systèmes n’était pas un détail technique ; il s’agissait d’un élément important de leur signification politique, car il séparait le petit nombre d’États capables de les entretenir de la multitude qui ne le pouvait pas.

Ces arsenaux semblaient acheter deux choses à la fois : de l’influence, parce qu’ils permettaient de frapper loin, et de la sécurité, parce qu’ils donnaient l’impression que le territoire national restait difficilement atteignable. Or la diffusion croissante de moyens précis et relativement accessibles affaiblit cette double promesse : un drone peu coûteux peut endommager un bien militaire qui vaut des millions d’euros ; l’avion, le radar ou le navire ne cesse pas d’être puissant, mais il devient aussi une cible précieuse et difficile à remplacer.

Une tendance plus large que l’Ukraine

L’examen des événements survenus dans les douze mois qui ont suivi « Toile d’araignée » permet de conclure que cette opération n’avait pas été une anomalie. Au printemps 2026, par exemple, des drones ukrainiens ont visé des raffineries, des ports et des dépôts russes ; le Monde a décrit les effets de ces frappes sur les pénuries de carburant et le mécontentement dans plusieurs régions, tandis que Reuters rapportait déjà, en mai, que plusieurs grandes raffineries du centre de la Russie (des installations représentant environ un quart de la capacité totale de raffinage du pays) avaient dû arrêter ou réduire leur production ; il ne s’agit donc pas seulement de frapper un symbole militaire, mais de perturber des infrastructures économiques qui soutiennent l’effort de guerre.

Une logique comparable apparaît sur mer : les attaques ukrainiennes ont contribué à forcer la flotte russe de la mer Noire à déplacer plusieurs bâtiments hors de Sébastopol ; la campagne maritime ukrainienne s’est ensuite élargie, selon le SBU cité par Reuters, à la « flotte fantôme » qui aide Moscou à exporter son pétrole malgré les sanctions.

Hors d’Ukraine, les houthistes du Yémen ont montré qu’un acteur non étatique équipé de drones et de missiles pouvait menacer une route maritime essentielle.

Lors de l’escalade de février 2026, quand les États-Unis et Israël ont frappé ses sites nucléaires et militaires, l’Iran a répliqué le jour même en envoyant des centaines de missiles et des milliers de drones sur des bases et des infrastructures dans toute la région, notamment dans les pays du Golfe et en Israël, illustrant ainsi le fait qu’une puissance régionale peut elle aussi saturer à faible coût les défenses d’un adversaire bien plus puissant.

La Russie, enfin, emploie elle-même massivement des drones Shahed de conception iranienne contre les villes ukrainiennes. La formule peut sembler paradoxale, mais elle résume bien le phénomène : ces moyens précis et peu coûteux arment les faibles comme les forts.

C’est ce que certains spécialistes de défense désignent par « masse de précision » : produire ou acquérir de nombreux systèmes relativement bon marché, assez précis pour imposer des coûts élevés à l’adversaire, même lorsqu’une partie d’entre eux est interceptée. Une frappe qui n’atteint pas son but n’est donc pas forcément gratuite pour le défenseur ; celui-ci doit tout de même détecter, suivre et intercepter le drone en question, puis réparer les éventuels dégâts ou déplacer des équipements visés.

Le sanctuaire nucléaire devient plus conditionnel

Ce qui est en jeu n’est donc pas seulement l’avenir du char, de l’avion ou du navire ; c’est la relation entre les moyens matériels de la puissance et le rang international des États. Qu’un drone bon marché détruise un blindé est une chose ; qu’il atteigne des bombardiers, des avions-radars ou des postes de commandement liés à la capacité stratégique d’une puissance nucléaire en est une autre, car la question touche alors à ce que les grandes puissances croyaient protéger par la distance et la dissuasion.

Il ne faut pas en conclure que « Toile d’araignée » aurait neutralisé la dissuasion russe ; une telle affirmation serait excessive. Mais l’opération a montré que le territoire d’une puissance nucléaire n’est pas un sanctuaire absolu, puisque des systèmes peuvent être introduits discrètement, assemblés localement ou guidés à distance ; la distance protège encore, mais elle ne protège plus de la même manière.

C’est précisément à ce niveau – lorsque des frappes conventionnelles peuvent toucher des éléments proches de l’infrastructure stratégique – que le danger s’accroît. Des chercheurs, comme James M. Acton, ont montré que les systèmes nucléaires et conventionnels sont souvent enchevêtrés : certains radars, satellites ou avions de commandement peuvent soutenir des opérations conventionnelles tout en jouant un rôle dans la capacité nucléaire.

Une frappe conventionnelle contre un élément de ce type peut donc être interprétée, à tort ou à raison, comme une tentative d’affaiblir la capacité nucléaire de l’adversaire. Et c’est précisément cette ambiguïté, plus encore que l’intention réelle de l’attaquant, qui rend ces opérations dangereuses : l’État visé, incapable de savoir si l’on cherche seulement à détruire des moyens conventionnels ou à aveugler sa dissuasion, peut réagir de façon disproportionnée, voire franchir un seuil que personne ne souhaitait atteindre.

Les grandes puissances ne disparaissent pas

Il serait également faux d’en conclure que les grandes puissances deviennent obsolètes, ou que le monde devient simplement plus égal.

Les États les plus riches conservent des avantages décisifs – renseignement, satellites, guerre électronique, production industrielle et accès aux composants critiques –, car un drone n’est efficace que s’il sait où aller, s’il peut contourner les défenses et si l’on peut en produire beaucoup ; les parties les plus difficiles de la puissance militaire – voir, décider, coordonner, produire et recommencer – demeurent coûteuses.

Au plus haut niveau du système international, certains chercheurs, notamment Jennifer Lind et William Wohlforth, soutiennent même que le monde revient vers une forme de bipolarité entre les États-Unis et la Chine. Leur argument n’est pas incompatible avec celui développé ici : la compétition au sommet peut se resserrer autour de deux pôles, tandis que le seuil minimal pour infliger des dommages importants s’abaisse en dessous de ce sommet. Des États moyens, de petits États et même des acteurs non étatiques n’ont pas besoin de devenir des grandes puissances pour rendre celles-ci plus vulnérables.

Compter les arsenaux ne suffit plus

La leçon de « Toile d’araignée » n’est donc pas que les drones gagnent les guerres ; ils ne les gagnent pas seuls, et l’expérience ukrainienne montre au contraire qu’ils doivent être associés au renseignement, à l’organisation et à une stratégie politique. La leçon tient plutôt au déplacement du rapport entre la dépense et l’effet militaire : acheter quelques plateformes très coûteuses ressemble de moins en moins à acheter de la sécurité si ces plates-formes peuvent être repérées et frappées par des systèmes beaucoup moins chers.

L’avantage tend alors à se déplacer vers des capacités que l’on ne peut pas faire passer en fraude dans un camion : production industrielle profonde, chaînes d’approvisionnement sûres, défenses en couches contre les essaims de drones, dispersion des actifs, redondance des infrastructures et discipline politique autour des cibles proches des forces nucléaires. En d’autres termes, la puissance dépendra moins du simple nombre de grands systèmes possédés que de leur protection, de leur capacité à survivre et de la possibilité de les remplacer rapidement.

Un an après « Toile d’araignée », l’ancienne certitude est donc plus difficile à tenir : on a longtemps répondu à la question de savoir ce qui fait d’un État une grande puissance en comptant ses arsenaux. Désormais, il convient aussi de demander ce qu’ils peuvent encore protéger, combien de temps ils peuvent survivre et à quel coût ils peuvent être reconstitués.

The Conversation

Ivan Manokha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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06.07.2026 à 15:45

Pourquoi l’Iran ne parviendra pas à instaurer un péage dans le détroit d’Ormuz

Jennifer Parker, Adjunct Professor, Defence and Security Institute, The University of Western Australia; UNSW Sydney

L’instauration par l’Iran d’un péage permanent sur le détroit d’Ormuz ne serait ni légale ni réalisable.
Texte intégral (1519 mots)

Téhéran envisage d’instaurer un péage dans le détroit d’Ormuz pour y asseoir son contrôle stratégique, mais son ambition se heurte à un écueil juridique et pratique : le droit international garantit le libre passage dans ces eaux, et cette voie large de près de 40 kilomètres n’a rien d’un canal de Suez étroit et verrouillé.


Au Moyen-Orient, la tension est récemment remontée d’un cran. Les États-Unis et l’Iran ont échangé de nouvelles frappes aux abords du détroit d’Ormuz, après qu’un drone iranien a visé un navire de fret en transit. Chaque camp dénonce une violation de l’accord de paix provisoire qui a été conclu pour soixante jours.

Depuis l’attaque conjointe menée par Washington et Tel-Aviv sur son territoire, la République islamique multiplie les déclarations sur son intention d’exercer un contrôle permanent sur le détroit. Ces déclarations ont suscité la crainte de voir Téhéran, une fois le conflit terminé, imposer des taxes de passage systématiques aux quelque 130 navires qui transitent quotidiennement par cette voie. Reste que les autres pays de la région ne l’accepteraient pas et, surtout, l’Iran ne pourrait sans doute pas y parvenir : le détroit d’Ormuz n’est pas un canal.

Aucune voie légale

Le monde a raison de s’inquiéter. Depuis le début des hostilités, l’Iran cherche à dissuader les navires de transiter par le détroit d’Ormuz, attaquant plus de 40 navires marchands neutres et tuant plusieurs marins civils. À cela s’ajoutent des attaques à la roquette et au drone ainsi que la pose de mines marines dans le détroit. Conséquence : le trafic maritime commercial est pratiquement au point mort depuis plus de trois mois, ce qui a des conséquences économiques considérables.

Les inquiétudes ont été encore attisées par la formulation du récent accord provisoire en 14 points, qui stipule que l’Iran fera « tout son possible » pour garantir le passage en toute sécurité des navires commerciaux « sans frais, pendant 60 jours seulement ».

Le plan prévoit que l’Iran discutera des dispositions futures avec Oman et d’autres États du Golfe, « conformément au droit international applicable et aux droits souverains des États côtiers du détroit d’Ormuz ».

En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, le détroit d’Ormuz est un détroit international où tous les navires jouissent d’un droit de passage en transit que les États côtiers ne peuvent suspendre.

Bien que certaines parties du détroit traversent les eaux territoriales iraniennes, le principal système de séparation du trafic se situe dans les eaux omanaises. Les systèmes de séparation du trafic sont des routes établies par l’Organisation maritime internationale pour gérer en toute sécurité le trafic dans les goulets d’étranglement très fréquentés. On peut les considérer comme des voies de circulation recommandées. Juridiquement, instaurer un péage serait irrecevable.

Mais il n’y a pas non plus de moyen pratique

La véritable question est toutefois de savoir si l’Iran pourrait, dans la pratique, imposer un péage, d’autant plus qu’il a effectivement bloqué la majeure partie du trafic maritime commercial dans le détroit d’Ormuz pendant plus de trois mois.

À première vue, il existe des précédents évidents. Les navires paient pour transiter par des canaux tels que ceux de Suez et de Panama. Mais ces voies navigables diffèrent fondamentalement du détroit d’Ormuz. Elles se trouvent sur le territoire d’un seul État et constituent des voies de transit étroites et contrôlées. Le chenal navigable du canal de Suez, par exemple, mesure sur toute sa longueur environ 200 mètres de large.

Le détroit d’Ormuz est un cas à part. À son point le plus étroit, il mesure environ 39 kilomètres de large, et comprend des zones relevant à la fois des eaux territoriales omanaises et iraniennes. L’étendue de cette voie navigable rend beaucoup plus difficile l’interception, l’inspection et le contrôle des navires qui refusent de s’acquitter d’un péage. Proclamer l’existence d’un péage est une chose ; le faire respecter auprès de navires récalcitrants en est une autre.

Les navires traversant le canal de Suez y pénètrent par Port-Saïd au nord ou par Suez au sud ; ensuite, des pilotes de l’Autorité du canal de Suez montent à bord des navires et ceux-ci rejoignent un système de convoi strictement contrôlé pour la traversée.

Du fait de la nature confinée et hautement réglementée du canal, il est pratiquement impossible pour un navire de transiter par celui-ci sans se conformer aux exigences de ses autorités et sans s’acquitter des droits de passage requis.

En ce qui concerne le détroit d’Ormuz, au-delà du droit international, il est peu probable que les compagnies maritimes et les États acceptent volontairement un péage permanent pour le transit à travers un détroit international. La question ne se résume pas simplement au coût, mais au précédent que cela créerait en matière de liberté de navigation et de gouvernance des détroits à travers le monde.

Levier de pression ou contrôle à long terme ?

L’Iran ne ferait pas payer les navires pour un service, comme c’est le cas dans les canaux de Suez ou de Panama. Il ferait payer les navires pour l’exercice d’un droit de transit préexistant à travers un détroit international. Oman et d’autres États du Golfe ont averti que la mise en place d’un système de péage porterait atteinte à la liberté de passage et créerait un dangereux précédent.

Il faudrait donc contraindre les entreprises à payer. Mais contrairement aux canaux de Suez ou de Panama, le détroit d’Ormuz est bien plus vaste et plus difficile à surveiller, ce qui rendrait l’application de ces mesures particulièrement difficile.

Au cours du conflit actuel, l’Iran, nous l’avons dit, a dissuadé la navigation par la force, tuant des marins innocents et en perturbant le commerce mondial.

Bien que la réaction internationale à ces agissements ait été relativement modérée, de telles actions ne constituent pas un moyen viable d’imposer un péage permanent en temps de paix. À moins que l’Iran ne soit disposé à continuer d’attaquer des navires marchands innocents après la fin du conflit – une approche qui susciterait une pression diplomatique considérable, des sanctions et des critiques, y compris de la part de pays tels que la Chine –, il est peu probable qu’il dispose de la motivation ou du mécanisme d’application nécessaires pour contraindre les navires à payer un péage contraire au droit international.

L’Iran utilise le fait qu’il parvient à perturber le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz comme un moyen de pression dans les négociations. Mais exercer une pression et exercer un contrôle à long terme ne sont pas la même chose. Même si l’Iran est capable de perturber le trafic maritime, il est peu probable qu’il parvienne à bloquer définitivement le détroit d’Ormuz.

The Conversation

Jennifer Parker ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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