06.08.2026 à 10:20
Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Le Mans Université; Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Denis Blot, Maître de conférences en sociologie - Chercheur de l'équipe Habiter-le-Monde, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)
Mathieu Durand, Professeur des Universités en Aménagement et urbanisme, Chercheur au laboratoire ESO-CNRS. Co-responsable Master MIDEC (Déchets et économie circulaire). Directeur-adjoint du GDR CNRS Déchets Valeurs et Sociétés. Co-responsable de l'axe SHS du PEPR Recyclage, Le Mans Université
Les décharges ont accompagné l’essor de la société de consommation, mais elles ne bénéficient d’un statut réglementaire que depuis 1975. Celui-ci a introduit un certain nombre d’obligations environnementales pour les nouveaux sites de traitement des déchets. Mais qu’en est-il des anciennes décharges ? Les tentatives d’inventaires réalisées restent loin d’être exhaustives, et le coût des opérations peut inciter les communes concernées à privilégier la voie de l’oubli. Des opérations de réhabilitation sont pourtant possibles.
Les décharges sauvages font partie de notre histoire et polluent silencieusement les sols. Le procès Nestlé Waters, dans lequel la multinationale est poursuivie pour ses décharges sauvages, en lien avec sa production d’eau en bouteilles plastique, l’a récemment rappelé.
Des milliers de bouteilles en plastique (473 000 mètres cubes pour les quatre sites concernés par le procès) ont ainsi été stockées illégalement, sans qu’aucune mesure ne soit prise pour empêcher la pollution des milieux.
Ce procès s’inscrit dans le cadre d’un problème national bien plus vaste, qui tient au fait que le l’invention réglementaire des décharges, soit finalement assez récente : elle date de 1975. Quelles sont ses implications pour la gestion contemporaine de ce qu’on nomme aujourd’hui « décharges sauvages » ? État des lieux.
La loi du 15 juillet 1975 relative à l’élimination des déchets et à la récupération des matériaux définit le déchet dans son premier article :
« Est un déchet au sens de la présente loi tout résidu d’un processus de production, de transformation ou d’utilisation, toute substance, matériau, produit ou plus généralement tout bien meuble abandonné ou que son détenteur destine à l’abandon. »
Elle impose un mode d’élimination caractérisé par la volonté de favoriser au maximum la récupération des « matériaux, éléments ou formes d’énergie réutilisables » (dans son article 15) et par celle d’éviter « les effets nocifs sur le sol, la flore et la faune, à dégrader les sites ou les paysages, à polluer l’air ou les eaux, à engendrer des bruits et des odeurs, et d’une façon générale à porter atteinte à la santé de l’homme et à l’environnement » (art. 2).
Cette loi importante est intervenue à un moment où le nombre de déchets croissait de façon exponentielle en raison du développement de la consommation de produits rapidement obsolètes. Les préoccupations environnementales étaient vives, tant dans les milieux scientifiques que dans certains secteurs de la société civile. Par exemple, l’essai la Société de consommation du sociologue Jean Baudrillard a paru en 1970.
Cette loi a imposé aux communes la responsabilité de la collecte et de l’élimination de leurs déchets. Depuis, il n’est plus possible de se débarrasser des déchets dans le premier trou venu ou de les jeter dans les cours d’eau. La décharge est une opération réglementée, et les sites qui accueillent les déchets sont soumis à autorisation administrative.
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Autrement dit, 1975 a vu l’invention réglementaire des décharges, qui existaient déjà de fait, mais sans aucun cadre contraignant. Cette loi a toutefois mis du temps à produire ses premiers effets sur les modes de gestion des déchets. En effet, les communes ont dû investir pour s’équiper en infrastructures adaptées : collecte, incinération, ou sites d’enfouissement agréés, quitte à se regrouper pour mettre en commun leurs déchets et leurs moyens de les gérer.
Mais même une fois déployée dans un maillage complet du territoire, ces « décharges agréées » ne règlent pas totalement, tant s’en faut, l’épineux problème du devenir des matières et des objets ayant perdu toute valeur. Et cela, pour trois raisons :
d’abord parce que le législateur a exclu de la loi de 1975 les effluents liquides et gazeux, qui peuvent pourtant occasionner de grands problèmes environnementaux. L’évacuation dans l’atmosphère des particules fines ou du CO₂, par exemple, n’est pas visée par la loi ;
mais aussi parce qu’il y a toujours des dépôts « sauvages », dont le nombre et le volume sont difficilement évaluables. Une économie criminelle s’est d’ailleurs développée autour de la prise en charge à faible coût de certains déchets ;
enfin, les décharges anciennes n’ont pas disparu avec l’instauration de la loi de 1975 qui, en instituant les « décharges agréées », a du même coup rendu toutes les autres « sauvages ». Elles sont qualifiées de « décharges brutes » dans les documents réglementaires.
Toutes ces anciennes décharges, grandes ou petites mais innombrables, continuent de retenir des déchets et des substances potentiellement toxiques.
Certaines ressurgissent brutalement. À la faveur de l’actualité, comme c’est le cas pour l’affaire Nestlé Waters, ou encore lorsqu’un pan de falaise abritant une ancienne décharge littorale menace de s’effondrer dans la mer et de libérer les déchets qu’elle contient, comme c’est le cas à Dollemard, près du Havre.
Malgré sa fermeture officielle au tournant des années 2000, Dollemard continuerait de déverser entre 30 et 80 m³ de déchets dans la mer chaque année.
Les sciences sociales ont plusieurs façons de définir le déchet. L’une d’entre elles le considère comme une trace du passé, d’ailleurs d’intérêt potentiel pour l’archéologie.
Longtemps, l’élimination des déchets par la mise en décharge a permis de croire que l’on pouvait éliminer le passé. Mais les objets font preuve de rémanence. Comment s’en débarrasser ?
Il existe deux manières de traiter du passé et de ses objets.
La première est de l’actualiser, c’est-à-dire de faire de ce passé un présent. C’est la procédure qui est utilisée avec la patrimonialisation (c’est-à-dire faire des déchets passés un objet d’étude du passé), la réhabilitation (c’est-à-dire la remise en état), ou encore le réemploi : les choses du passé sont traitées en fonction des besoins et des exigences du présent.
La seconde est simplement l’oubli.
Le traitement des décharges anciennes a précisément emprunté ces deux voies.
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En 1997, une directive a lancé une vaste opération de recensement des anciennes décharges, sous l’égide des préfets. L’ambition ? Que cet inventaire permette de contrôler le potentiel dangereux de ces décharges ou de les résorber.
Un peu plus d’un quart de siècle plus tard, plusieurs rapports officiels montrent que cette tentative comportait de très grosses lacunes. Le passage à l’action est resté bien trop timide.
Pour les décharges du littoral, comme celle de Dollemard près du Havre (Seine-Maritime), un vaste plan de résorption a débuté en 2022. La décharge de Dollemard, où plus de 400 000 tonnes de déchets ont été stockées, est ainsi en cours de réhabilitation. Il s’agit d’en retirer les déchets et de les envoyer vers des lieux d’oubli bien gérés, c’est-à-dire vers des centres d’enfouissement modernes où les risques de fuite vers l’environnement, en particulier vers les nappes phréatiques, sont contrôlés.
Mais faire disparaître une ancienne décharge ne consiste pas toujours à retirer les déchets. Ce n’est pas toujours possible : lorsqu’ils sont enfouis depuis plusieurs décennies, mélangés à la terre et répartis sur plusieurs mètres d’épaisseur, leur excavation, leur transport et leur traitement peuvent représenter un coût – humain et financier – colossal.
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Le cas de Guêprei, commune de l’Orne d’environ 150 habitants, montre concrètement ce que suppose la réhabilitation d’un site de petite taille, tant sur le plan technique que financier.
Son ancienne décharge communale occupait près de 3 800 mètres carrés à proximité du Meillon, un cours d’eau fragilisé par différentes pollutions. Après une étude des sols, le choix n’a pas été d’extraire tous les déchets, ce qui aurait représenté un coût que cette petite collectivité n’aurait pas pu supporter, mais de limiter leur contact avec les eaux de ruissellement tout en les maintenant sur place.
L’aménagement réalisé peut être décrit comme une forme de « sarcophage » : les déchets ont été confinés sous une épaisse couverture argileuse destinée à réduire les infiltrations et à isoler le dépôt. Le terme est imagé, mais il rappelle une réalité importante : la pollution n’a pas disparu. Elle a été stabilisée, recouverte et rendue moins susceptible de se diffuser.
Dans les documents institutionnels, l’opération n’est d’ailleurs pas présentée comme une dépollution, mais comme une « requalification » de l’ancienne décharge. Au-dessus et autour de cet espace confiné, le projet a consisté à créer une zone tampon humide artificielle. Celle-ci recueille une partie des eaux provenant des terrains agricoles voisins, ralentit leur écoulement et limite le transfert de nitrates, de phosphore ou de produits phytosanitaires vers le Meillon qui coule en contrebas.
L’opération comprend également une plantation boisée, une valorisation paysagère du site et son intégration à un chemin de randonnée. La décharge devient ainsi presque invisible : elle prend l’apparence d’un espace naturel, alors même que les déchets demeurent sous la surface. La réhabilitation ne constitue donc pas un retour à l’état initial, mais la construction d’un nouvel équilibre technique, qui devra être surveillée dans le temps.
Le coût de l’opération atteint 70 000 euros. À l’échelle d’une commune de 153 âmes, cela représente plus de 450 euros par habitant. Ce chiffre reste théorique, puisque les travaux n’ont pas seulement financé directement par les seuls habitants – ils ont également été subventionnés à hauteur de 80 %. Mais elle permet de mesurer l’écart entre le coût d’une intervention environnementale et les ressources disponibles dans une très petite commune.
Cet exemple montre donc que les difficultés tiennent moins à un manque de volonté qu’à l’insuffisance des moyens financiers, techniques et administratifs. Diagnostiquer les sols, arbitrer entre excavation et confinement, mobiliser des financements, puis assurer le suivi du site supposent une ingénierie dont les petites communes disposent rarement.
La réhabilitation des anciennes décharges révèle ainsi une inégalité entre les territoires. Certains sites peuvent être traités parce qu’ils bénéficient d’un syndicat compétent et de financements adaptés. D’autres restent en place pendant des décennies, non parce qu’ils seraient sans danger, mais parce que leur traitement dépasse les capacités de la commune qui en a hérité. Dans ce cas, la politique de l’oubli peut être tentante.
Rendre publique l’existence d’une décharge oubliée soulève donc, pour une commune, toute sorte de difficultés matérielles et financières. Les petites communes n’ont pas les ressources budgétaires pour engager les opérations de dépollution qui pourraient se révéler nécessaires. Sans compter la perte de valeur du foncier : la présence d’une ancienne décharge peut rendre de vastes terrains inconstructibles ou non cultivables.
Les pollutions restant souvent invisibles, l’oubli est souvent la solution la moins coûteuse. Du moins dans l’immédiat, car la dissémination des substances toxiques aura très probablement un coût, en matière de gestion des eaux et de santé publique, aussi élevé que difficile à évaluer pour l’instant.
Il y a, par conséquent, urgence à identifier les anciennes décharges. Elles vivent encore dans les mémoires des gens qui les ont connues et utilisées avant la transformation imposée par la loi de 1975. Les personnes qui avaient 20 ans en 1975 sont aujourd’hui septuagénaires. Dans vingt ans, qui se souviendra ?
Cet article est issu du séminaire « Ce que les infrastructures font aux déchets – Regards des sciences sociales », organisé du 27 au 29 avril 2026 par le laboratoire ESO (CNRS, Le Mans Université) et le laboratoire Habiter le Monde (Université de Picardie Jules Verne).
Le projet SO RYLL-22-PERE-0011, mené dans le cadre du PEPR Recyclage de France 2030, est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.
Camille Dormoy a reçu des financements de l'ANR-22-PEPR-0011.
Mathieu Durand a reçu des financements de ANR-22-PEPR-0011, ainsi que de l’AMI CMA COMREVA
Denis Blot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.08.2026 à 15:21
Christophe Bouget, Chercheur en écologie, spécialiste des insectes, Inrae

Saviez-vous que tous les grillons étaient gauchers ? Et que, jusqu’à il y a peu, on entendait leurs stridulations dans les couloirs du métro parisien, avant que les grèves et le béton les en fassent disparaître ? C’est ce que nous apprend l’entomologiste Christophe Bouget dans le chapitre qu’il consacre à Paris, dans son ouvrage À hauteur d’insectes. Un tour de France naturaliste, récemment publié aux éditions Quae. Nous en reproduisons un extrait ci-dessous.
Le déclin du grillon dans le métro s’expliquerait par le remplacement du ballast (en pierre volcanique) par des poutres en béton et par les grèves des conducteurs.
Ces deux facteurs auraient fait chuter la température ambiante, alors que le grillon tolère mal un séjour en dessous de 30 °C ! Les grèves et les confinements l’auraient également privé de détritus alimentaires.
Le grillon domestique (Acheta domesticus, ndlr), originaire des steppes d’Afghanistan, est arrivé dans le sud de la France au Moyen Âge comme passager clandestin avec le commerce des épices. Il aurait ensuite été apporté à Paris au début du XXe siècle, caché dans des cageots de légumes.
Pour survivre aux hivers du nord de la France, il s’est réfugié dans les bâtiments, en particulier près des fours à bois des boulangeries. Les mesures d’hygiène et les fours électriques l’ont ensuite obligé à dénicher d’autres gites : dans les chaufferies des sous-sols, les brasseries, les serres et sur les décharges de déchets, où la fermentation produit de la chaleur.
Il a aussi colonisé le ballast du métro, où la température grimpe à plus de 30 °C en raison des frottements des wagons sur les rails. Dans les couloirs souterrains, ses œufs profitaient aussi de l’humidité des canalisations et des infiltrations.
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À l’état sauvage, A. domesticus est herbivore, comme la plupart des grillons, mais il est aussi détritivore et peut consommer toutes les matières organiques tendres : insectes morts ou vivants, fruits, céréales et graines, feuilles… Grâce à son régime alimentaire omnivore et généraliste, il est capable de prospérer dans des conditions changeantes.
Dans les galeries de métro, comme un véritable éboueur naturel, il se nourrissait de détritus organiques, de miettes, de papiers gras, de brins de laine… voire de mégots (alors que la nicotine est réputée répulsive pour les insectes).
En Europe, le grillon est un animal domestique familier depuis des siècles, et son personnage est présent dans de nombreux contes et fables.
En Chine et au Japon, les grillons enfermés dans de petites cages de bambou, sont depuis très longtemps appréciés pour leur chant à l’intérieur des habitations.
Alors qu’un grillon sauvage vit moins de trois mois, il peut survivre un an en tant qu’animal de compagnie.
En Chine, le combat de grillons par catégorie de poids dans des arènes miniatures fait l’objet de paris non clandestins et très populaires depuis 2 000 ans.
Déjà largement répandu à travers le monde, et doté d’une grande capacité d’adaptation, le grillon domestique pourrait passer des environnements urbains vers les zones rurales en profitant du réchauffement climatique, qui maintient des conditions extérieures favorables toute l’année. En tant que consommateur de graines, il y représenterait une sérieuse menace pour les stocks de denrées séchées.
Il vit principalement le jour, pour bénéficier de températures plus élevées, mais il peut être actif en début et en fin de nuit s’il fait suffisamment chaud. Il vole très rarement et creuse des galeries dans le sol pour se protéger des oiseaux et des grenouilles, ses principaux prédateurs naturels.
Seul le mâle stridule, pendant des heures, pour attirer les femelles. Toute la surface de ses deux ailes antérieures durcies en élytres est adaptée à la stridulation. Chaque élytre porte une bande de dents formant une râpe (l’archet), et un grattoir épaissi (le plectre) sur le bord extérieur.
Même si les deux élytres ont les mêmes structures, tous les grillons sont « gauchers » : c’est le frottement de l’archet de l’élytre droit sur le plectre gauche qui produit un son. Lorsque l’entomologiste Jean-Henri Fabre a tenté d’inverser le recouvrement des élytres, le grillon les remettait systématiquement dans la configuration du gaucher ! La vibration produite est amplifiée par résonance sur deux grandes plages membraneuses de l’aile, la harpe et le miroir.
Le son dépend de la vitesse de frottement et du volume de l’espace maintenu entre l’aile et l’abdomen. L’intensité et la fréquence des impulsions sonores augmentent avec la taille du mâle au sein d’une population. La femelle, qui perçoit les vibrations grâce à une membrane de la cuticule localisée sur les tibias des pattes antérieures (le tympan), sait reconnaître les sons caractéristiques des grands mâles.
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Les femelles choisissent également leur partenaire en fonction de sa capacité à se battre. Lorsqu’un mâle viole les frontières du territoire d’un autre, le mâle autochtone émet un sifflement court et agressif. Si l’adversaire s’attarde, les mâles s’affrontent pour régler le droit de propriété. Le combat se déroule selon une séquence stéréotypée : escrime avec les antennes, prise de mandibules, coups de tête et coups de patte, lutte au corps à corps et morsures, jusqu’à la fuite du perdant. À la fin du combat, le vainqueur stridule un chant d’appel pour attirer les femelles.
Lorsqu’une femelle s’approche et lui touche l’antenne, le mâle émet un chant de parade nuptiale. L’accouplement n’implique pas d’insémination interne. Le mâle dépose une ampoule gélatineuse de sperme (le spermatophore) à la base de la tarière de la femelle, qui capte cette petite capsule à l’aide de ses valves génitales. Le transfert du sperme dans ses voies génitales se fait lentement par diffusion. Au moyen de son ovipositeur incurvé, long de 12 mm et rigide, la femelle pond ensuite 1 500 œufs, individuellement ou en groupe, dans un sol humide.
Les larves ressemblent à des adultes miniatures, mais leurs ailes antérieures ne deviennent rigides qu’après la dernière mue, après trois mois de développement.
Dans le monde entier, A. domesticus est l’un des insectes les plus fréquemment élevés, pour l’alimentation des animaux insectivores, mais aussi de l’être humain. En Asie, de nombreuses espèces locales de grillons garnissent les assiettes. En Europe, depuis 2023, il est autorisé sous forme de farine dans les plats de consommation humaine.
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Christophe Bouget ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
04.08.2026 à 16:07
Bastien Castagneyrol, Chercheur en écologie, Inrae
Céline Meredieu, Chercheure, Inrae
Christophe Plomion, Chercheur en génétique, Inrae
Heidy Schimann, Chercheure, Inrae
Hervé Jactel, Directeur de recherche, Inrae
Inge van Halder, Ingénieur d'études, Inrae
L’ESSENTIEL
L’incendie parti de Saumos, en Gironde, le 22 juillet dernier, a brûlé plus de 42 000 hectares de forêt, détruit plus de 200 habitations et entraîné l’évacuation de plus de 200 000 personnes.
Le changement climatique crée les conditions d’un véritable effet domino : il accroît le risque incendie, puis les feux favorisent les ravageurs du pin (scolytes et nématodes du pin), qui accélèrent le dépérissement des arbres et donc augmentent les quantités de combustible sec.
Lorsque viendra l’heure du bilan et du reboisement, il ne faut pas imaginer que les vulnérabilités qui ont permis les feux de 2022 puis ceux de 2026 disparaîtront par magie grâce à des solutions miracles : elles devront faire l’objet d’une gestion intégrée.
Le feu qui s’est déclenché le mercredi 22 juillet 2026 sur la commune de Saumos, en Gironde, a brûlé plus 42 000 hectares de forêt, plus de 200 habitations et entraîné l’évacuation de plus de 224 000 personnes en moins d’une semaine. Quand les fumées se seront dissipées, elles vont révéler l’étendue de la catastrophe. Celle-ci est non seulement écologique, mais également sociale et économique.
La forêt des Landes de Gascogne est un socioécosystème largement dominé par la sylviculture du pin maritime. Les peuplements de pin en monoculture s’étendent sur près de 800 000 hectares, localement interrompus par des boisements épars de chênes et des peuplements forestiers plus diversifiés le long des cours d’eau et des lagunes, des grandes cultures et des espaces artificialisés (zones urbanisées, infrastructures de transport et d’activités).
Il est, de ce point de vue, parfaitement légitime de protéger cette forêt contre le feu tant elle structure le paysage, l’économie et la vie des personnes qui occupent ce territoire, en plus d'héberger une biodiversité originale. Pourtant, aussi terrible, dévastateur et rapide soit-il, notre rôle de scientifiques est de rappeler que, s’agissant de la forêt, le feu n’est qu’un aléa parmi d’autres.
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Dans l’urgence du moment, ne penser et ne raconter la future gestion de la forêt des Landes de Gascogne et de son territoire que par le seul prisme de la défense contre les incendies pourrait, à moyen terme, condamner le pin maritime dans la région et au-delà.
L’enjeu n’est rien de moins que la durabilité d’un socioécosystème dont dépendent des vies humaines (directement menacées par les flammes lors des feux), une biodiversité originale, un pan important de l’économie, mais également une partie de la stratégie bas carbone de la France et la protection du littoral.
Plusieurs risques pèsent sur les monocultures de pin maritime. Ils sont nombreux et interagissent les uns avec les autres.
Commençons par clarifier ce qu’on entend par risque : cette notion anthropique (elle est relative aux activités humaines) se définit comme la combinaison d’aléas (phénomènes plus ou moins probables), de vulnérabilités (effets prévisibles de ces phénomènes) et des enjeux (humains, économiques et environnementaux).
Les feux sont un aléa dont la survenue peut entraîner des dommages catastrophiques sur l’ensemble de ce système. Ne dépendant pas des êtres vivants, ils sont qualifiés d’aléas abiotiques, au même titre que les tempêtes, les canicules extrêmes et les sécheresses intenses.
L’impact de ces aléas sur le socioécosystème que constituent la forêt des Landes de Gascogne et son territoire est d’autant plus important :
qu’il est fragilisé par les changements climatiques,
que la filière économique est dépendante d’un modèle sylvicole spécialisé,
que l’urbanisation croissante liée à l’augmentation de la population étend les espaces bâtis et les infrastructures à l’interface avec les milieux forestiers.
Or, les aléas exploitent les vulnérabilités créées par l’activité humaine ou renforcées par les perturbations précédentes, augmentant la probabilité de réalisation des risques. Comme dans un jeu de domino, si l’un survient et que le domino bascule, les autres suivent.
Les changements climatiques modifient le régime des précipitations : dans le sud-ouest de la France, elles sont plus importantes en hiver et favorisent une reprise de la végétation au printemps.
Les sécheresses accompagnées de canicules sont également de plus en plus précoces, intenses et fréquentes. Elles assèchent les sols et la végétation devenue abondante. Les arbres et l’ensemble des êtres vivants souffrent d’un stress hydrique et thermique chronique.
S’agissant des pins, quoique plutôt résistants, ils peuvent perdre leurs aiguilles les plus âgées qui sèchent, tombent au sol et constituent une litière qui se décompose lentement sur le sol acide des Landes de Gascogne. Avec les plantes de sous-bois, la litière desséchée accumule des matériaux inflammables.
La sécheresse et la canicule exacerbent donc le risque d’incendie et font vaciller le premier domino. Une étincelle ou une allumette criminelle suffisent à déclencher un incendie dont la propagation est facilitée par la quantité, la continuité et l’état de dessiccation de la végétation.
Des arbres brûlent entièrement, mais d’autres restent en vie pour quelques mois ou plus longtemps tout en étant pourtant affaiblis. Nous en sommes là aujourd’hui. Mais demain, cela pourrait être encore pire.
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En effet, à ces aléas abiotiques s’ajoutent aussi des aléas dits biotiques, liés aux êtres vivants. Par exemple, les pullulations d’insectes ravageurs et de microorganismes pathogènes natifs, et l’introduction de ravageurs et de pathogènes exotiques en lien, notamment, avec le commerce international.
Un autre domino peut alors tomber. Les scolytes, de petits insectes coléoptères se nourrissant des tissus qui conduisent la sève des pins, trouvent dans les pins affaiblis une ressource favorable ; les pins affaiblis ne sont plus en mesure de se défendre efficacement, les populations de scolytes explosent, créant des pullulations qui, si elles débutent à proximité des zones incendiées, peuvent s’étendre aux peuplements ayant échappé aux flammes.
Et encore un autre. En témoigne, par exemple, l’arrivée du nématode du pin , une espèce dite de quarantaine (c’est-à-dire faisant l’objet d’une surveillance renforcée et de plans d’éradication sticts) au niveau européen. Or, l’insecte vecteur du nématode, Monochamus galloprovincialis, est pyrophile : il est attiré par le bois brûlé dans lequel il se développe. Les foyers déjà détectés dans le département des Landes et des Pyrénées-Atlantiques s’étendent.
Scolytes et nématodes induisent ainsi une mortalité additionnelle des pins, accroissant de fait la vulnérabilité au feu du fait de l’accumulation de bois mort, qui sèche et sert de combustible.
On peut retenir trois enseignements de cet enchaînement :
les changements climatiques sont la cause profonde de l’intensification des aléas et de l’aggravation des vulnérabilités qui façonnent les risques forestiers ;
même après l’extinction des incendies, les risques demeurent et continuent d’affecter durablement les écosystèmes forestiers ;
du fait de leur interdépendance, tous les aléas et les risques qu’ils font peser sur la forêt doivent être gérés simultanément dans une approche systémique.
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Depuis les années 1950, le domaine de l’Hermitage à Pierroton, sur la commune de Cestas au sud de Bordeaux, abrite des laboratoires de recherche de l’Inrae voués à l’étude de la forêt. Le travail patient et rigoureux des chercheuses et des chercheurs, des techniciennes et des techniciens de laboratoire et de terrain, depuis plus de soixante-quinze ans, a contribué à révéler et expliquer le fonctionnement de cette forêt et à alerter sur ses vulnérabilités.
Observations, expérimentations et modélisations ont permis de proposer et de tester des scénarios de gestion favorisant la résistance et la résilience des forêts face aux risques abiotiques et biotiques.
Et pourtant, la forêt brûle. Près de 80 hectares des infrastructures de l’Inrae consacrées à la recherche forestière sur le site de Pierroton ont brûlé à la suite de l’incendie parti de Saumos.
Il serait dangereusement naïf de croire qu’il pourrait y avoir un scénario universel de sylviculture pour les forêts, dont celle des Landes de Gascogne, tant l’ensemble des compartiments de ces systèmes complexes sont connectés les uns aux autres. Et cela, du sol à la canopée, de la chenille à la mésange, de la goutte d’eau au bois, jusqu’à la scierie.
Il en résulte des arbitrages délicats. Le débroussaillement du sous-bois réduit la quantité de combustible disponible pour le feu, mais il élimine des habitats nécessaires aux oiseaux et aux insectes prédateurs qui contribuent à réguler les ravageurs. Les fossés de drainage assèchent les parcelles, réduisent l’engorgement des sols au printemps et favorisent la stabilité des arbres face au vent, mais ils accentuent l’assèchement des sols en été, diminuent la disponibilité en eau pour les végétaux, augmentant ainsi le risque d’incendie.
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La fumée des incendies de Gironde va se dissiper. Elle rendra visible une forêt mutilée et un territoire toujours aussi vulnérable.
Les forêts perdues pourraient peut-être être reconstituées. Pourtant, ce n’est pas exactement ce qui s’est passé au Portugal à la suite des sécheresses et incendies des dernières décennies et à l’introduction du nématode du pin : une grande partie des terrains anciennement plantés de pins ont été convertis en peuplements d’eucalyptus ou artificialisés.
Quand bien même les surfaces boisées perdues dans les incendies seraient reconstituées, la forêt de demain ne ressemblera pas à celle qui a brûlé. Même replantée, une forêt se régénère lentement. La forêt de demain devra faire face à l’accélération des changements climatiques et aux introductions d’espèces exotiques envahissantes. Elle devra remplir de nombreuses fonctions, qu’il faudra piloter de manière intégrée à différentes échelles emboîtées, de l’arbre au territoire, en se gardant de reproduire les vulnérabilités déjà connues des spécialistes, mais révélées au public par les incendies déjà pendant l’été 2022 puis en juillet 2026.
La recherche apporte une vue d’ensemble des enjeux, des trajectoires possibles et des risques. Les savoirs déjà acquis et transmis peuvent éclairer les choix, mais pas arbitrer les priorités. Au lendemain des incendies, il faudra redoubler d’efforts pour consolider les collaborations déjà installées entre la recherche publique, les acteurs de la filière forestière et toutes les autres parties prenantes du territoire.
Il faudra surtout trouver de nouveaux cadres politiques, législatifs et réglementaires pour accompagner la transformation de ce massif forestier et renforcer sa résilience face aux épreuves – qu’il devra inévitablement affronter, étant désormais soumis à des vulnérabilités croissantes –, tout en permettant la coexistence durable d’une diversité d’activités cohérentes.
À titre d'exemple, cela pourrait conduire à faire évoluer les dispositifs de dérogations au défrichement pour créer des coupures de combustible d’intérêt collectif ou à renforcer l’articulation entre les documents de gestion forestière et les outils de planification territoriale afin de mieux intégrer les enjeux de résilience à l’échelle du paysage.
Les membres de l’équipe BIODIV du laboratoire INRAE BIOGECO à Cestas (33) ont contribué à l’écriture de cet article, en particulier Jean-Baptiste Rivoal, Nattan Plat, Olivier Bonnard, et Arndt Hampe.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
03.08.2026 à 16:07
Olivès Régis, Professeur en énergétique, Université de Perpignan Via Domitia
La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont poussé le gouvernement Lecornu à accélérer la mise en œuvre de mesures inscrites dans la programmation pluriannuelle de l’énergie, dite PPE3. D’un objectif environnemental de réduction des émissions de CO₂, il est passé à un enjeu de souveraineté énergétique, « électrifier pour moins dépendre des énergies fossiles ».
Dans le secteur du bâtiment, ces mesures sont actuellement très en faveur des pompes à chaleur pour le chauffage et l’eau chaude sanitaire. Mais ce ne sont pas les seules solutions, comme le montre un regard sur quelques-uns de nos voisins européens, bénéficiant pourtant de moins d’ensoleillement, qui ont recours au solaire thermique – plus simple que le solaire photovoltaïque.
En France, l’eau chaude sanitaire, c’est-à-dire l’eau que nous consommons pour la douche essentiellement et la vaisselle éventuellement, consomme une énergie de 75 térawatts-heures (75 milliards de kilowatts-heures). Pour donner une idée, cette énergie correspond à l’électricité produite par un cinquième du parc nucléaire français. C’est le troisième poste de consommation d’énergie après le chauffage et l’électricité dans le secteur résidentiel. Ce poste occupe 10 à 20 % du budget énergie d’un ménage.
Alors que les efforts liés à la réglementation ont conduit à la réduction de la consommation d’énergie pour le chauffage, la part de l’eau chaude sanitaire subit plutôt une tendance à la hausse. Décarboner l’énergie dans le secteur du bâtiment nécessite donc de se pencher sérieusement sur les systèmes de production d’eau chaude sanitaire. Ceci nous amène à privilégier les systèmes électriques pour chauffer l’eau et à délaisser, forcément, les chaudières à gaz. Parmi ces systèmes électriques, on trouve les chauffe-eaux électriques, les plus répandus, et les chauffe-eaux thermodynamiques, beaucoup moins répandus mais deux à trois fois plus performants. Ces derniers ont actuellement le vent en poupe, car ils s’inscrivent très bien dans la Stratégie nationale bas carbone : le secteur du bâtiment y trouve donc une réponse intéressante à la question de souveraineté énergétique tout en respectant les impératifs écologiques.
Néanmoins, si l’électrification des usages est indispensable à la transition énergétique, elle ne doit pas faire oublier que d’autres types d’énergies renouvelables sont disponibles et exploitables pour fournir de la chaleur – elles pourraient permettre d’accroître notre souveraineté énergétique, de diversifier nos sources énergétiques pour ne pas dépendre d’un seul type d’infrastructure et de réduire nettement nos émissions de gaz à effet de serre.
Un chauffe-eau thermodynamique est une pompe à chaleur couplée à un ballon d’eau chaude. Grâce à son compresseur, la pompe à chaleur puise la chaleur dans l’air environnant et élève son niveau de température à environ 60 °C, température requise pour l’eau chaude sanitaire. Le rapport entre la chaleur nécessaire pour chauffer l’eau et l’électricité consommée est le coefficient de performance (COP). Pour un chauffe-eau électrique, le coefficient de performance est très proche de 1. Pour un chauffe-eau thermodynamique, le coefficient de performance dépend de la température de l’air extérieur. Généralement, les constructeurs affichent un coefficient de performance de 3. Cependant, on constate que lors des périodes froides à températures négatives, la résistance électrique prend le relais et le coefficient de performance se rapproche alors de 1. En conditions réelles, il est donc plutôt compris entre 2 et 3.
Ainsi, remplacer une chaudière au gaz ou un chauffe-eau électrique par un chauffe-eau thermodynamique apparaît comme un moyen efficace pour réduire la consommation d’énergie et s’extraire des inconvénients de l’énergie fossile : pollution, émissions de CO₂, dépendance aux pays producteurs, augmentation des coûts…
Des énergies renouvelables permettent également de chauffer l’eau et de diversifier nos ressources.
Dans le cas de la géothermie, au lieu de puiser la chaleur dans l’air extérieur, on exploite le fait que la température est stable dans le sous-sol et donc de la chaleur géothermique. Un chauffe-eau thermodynamique couplé à un forage géothermique peut avoir un coefficient de performance supérieur à 5. Beaucoup plus efficace, ce système requiert néanmoins un investissement plus élevé du fait du forage. Ce type de système reste tout de même intéressant dans l’habitat collectif, ou quand il permet de produire à la fois le chauffage et l’eau chaude sanitaire : on parle alors de « système combiné ».
Au-delà de la géothermie, le soleil aussi peut chauffer l’eau.
La technologie fait appel à des capteurs solaires thermiques : du cuivre pour les tubes, du verre à l’avant pour éviter le refroidissement tout en laissant passer les rayons du soleil, un isolant thermique à l’arrière, une armature en aluminium pour tenir le tout. Cette technologie simple, mature et efficace, peut être fabriquée localement. Elle est très différente du solaire photovoltaïque, qui génère de l’électricité mais nécessite des matériaux bien plus complexes et des cellules produites majoritairement en Asie.
Aux capteurs solaires thermiques, on ajoute un ballon de stockage, une petite pompe servant de circulateur et un boîtier électronique commandant la pompe selon la différence de température entre le ballon et la sortie du capteur.
Ainsi, la chaleur collectée par les capteurs solaires est transmise à un fluide caloporteur. Ce fluide, généralement de l’eau glycolée, cède sa chaleur à l’eau contenue dans le ballon avant de retourner dans les capteurs. Dans les régions qui ne subissent que quelques jours de gel dans l’année, il est même possible de se passer d’eau glycolée et d’utiliser directement l’eau du réseau.
Le ballon est muni d’une résistance électrique qui sert d’appoint pour pallier les journées sans soleil. Une installation typique est constituée de 4 mètres carrés de capteurs solaires et d’un ballon de 200 à 300 litres.
Résultat : un chauffe-eau solaire à Lille permet de couvrir près de 65 % des besoins en eau chaude sanitaire, à Besançon 71 %, à Orléans 72,5 %, à Bordeaux 76 % et à Nice 85 % (soit une moyenne nationale de 75 %). Ce système possède ainsi un coefficient de performance dépendant certes de l’ensoleillement, mais toujours compris entre 3 et 8, et donc supérieur à celui d’un chauffe-eau thermodynamique.
En 2024, la surface de capteurs en France hexagonale était de 2,457 millions de mètres carrés, utilisés essentiellement pour des chauffe-eau solaires individuels. Avec une moyenne de 4 mètres carrés installés, cela conduit à environ 600 000 installations – ceci correspond à moins de 2 % de l’ensemble des systèmes de chauffe-eaux.
En d’autres termes, le solaire thermique est peu déployé, alors que la ressource solaire disponible est suffisante pour assurer de 65 à 85 % des besoins en eau chaude sanitaire. Malheureusement, comme les énergies renouvelables thermiques sont très facilement et trop souvent oubliées (nous privilégions en France des technologies plus complexes et énergivores), le marché du solaire thermique est plutôt moribond.
Pour illustrer ce propos, comparons avec le scénario établi en 2029 par RTE (Réseau de transport d’électricité). Dans ce scénario, il s’agissait de remplacer de 9,5 millions de chauffe-eaux électriques et de chaudières à gaz par des chauffe-eaux thermodynamiques, afin d’aboutir à une économie d’énergie annuelle de 3 térawatts-heures et une réduction des émissions de CO₂ annuelles de 800 000 tonnes.
Par comparaison, nous estimons qu’installer 9,5 millions de chauffe-eaux solaires aboutirait à 16 térawatts-heures d’économies d’énergie annuelles et près de 5 millions de tonnes de CO₂ évitées par an. Les gains seraient très nettement supérieurs au scénario proposé par RTE.
Mais est-il possible – et raisonnable – d’installer 9,5 millions de chauffe-eaux solaires ? Ceci correspondrait à 30 % des foyers (il y a 31 millions de ménages en France).
Ce n’est pas si éloigné de ce qui est fait en Autriche, où environ 27,5 % des foyers auraient installé des chauffe-eaux solaires (1,15 million d’installations pour 4,18 millions de ménages). En effet, n’étant pas dotée de centrale nucléaire, l’Autriche souhaite décarboner son énergie mais sans forcément passer par l’électricité. Elle a choisi de privilégier les technologies les mieux adaptées aux usages et en particulier à la production de chaleur à 60 °C, qui convient très bien au solaire thermique. Ce n’est donc pas étonnant que le plus grand fabricant de capteurs solaires thermiques soit autrichien !
Notons qu’en termes d’ensoleillement, les Autrichiens ne sont pas mieux dotés que les Français – c’est même plutôt l’inverse. Les Autrichiens reçoivent entre 1 000 et 1 200 kilowatts-heures d’énergie solaire par mètres carrés et par an, alors que les Français en reçoivent entre 1 000 et 1 800 kilowatts-heures par mètres carrés et par an.
Le solaire thermique intéresse plus globalement de plus en plus de nos voisins européens, Allemagne et Danemark en tête. On constate une augmentation du nombre de réseaux de chaleur urbains, de centres aquatiques et d’industries alimentés par des capteurs solaires thermiques.
La stabilité du coût de la chaleur ainsi produite explique cet intérêt grandissant : il ne dépend que des investissements et de la ressource solaire.
Les mesures gouvernementales françaises pourraient davantage favoriser ces technologies, qui répondent véritablement aux enjeux environnementaux, économiques et de souveraineté énergétique.
Olivès Régis a reçu des financements de l'ANR.
02.08.2026 à 15:33
Thomas Curt, Directeur de recherche en risque incendie de forêts, Inrae
Christelle Hély, Directrice des études EPHE, Université de Montpellier
Florent Mouillot, Directeur de recherche au Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive (CEFE), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Jean-Luc Dupuy, Directeur de recherche, Inrae
Julien Ruffault, Chercheur postdoctoral sur les incendies de forêts, Inrae
Renaud Barbero, Chercheur en climatologie, Inrae
Le climat, les activités humaines et la végétation sont les trois grands facteurs qui contrôlent les feux et en modifient parfois le comportement, voire la dangerosité. Dans l’ouvrage Feux de végétation : comprendre leur diversité et leur évolution, paru en 2022 aux éditions Quae, les chercheurs Thomas Curt (coordination scientifique), Christelle Hély (coordination scientifique), Renaud Barbero (auteur), Jean-Luc Dupuy (auteur), Florent Mouillot (auteur), Julien Ruffault (auteur) dressaient un panorama des incendies à l’échelle globale.
Nous reproduisons ci-dessous un extrait du chapitre consacré au comportement des feux. De quoi mieux comprendre l’influence de facteurs tels que le vent, la teneur en humidité de la végétation mais également le type de végétation, son caractère continu ou discontinu et la pente.
Les feux de végétation sont contrôlés par les interactions entre trois facteurs : le climat, la végétation et les actions humaines. La plupart des régions du globe – et tous les continents – sont affectées par des feux, mais les caractéristiques de ces derniers varient.
C’est pourquoi on s’intéresse à leurs régimes, un terme qui recouvre à la fois le comportement des feux, leur nombre par an, leur taille moyenne, leur continuité spatiale, leur type dominant (feu de surface ou feu de cimes) et leurs impacts sur une région ou sur un écosystème donné. […]
Comment les feux de végétation naissent-ils et se propagent-ils ? Un feu de végétation consiste en un phénomène de combustion qui se propage sur une étendue boisée ou végétalisée en consommant une fraction de la matière végétale. Pour qu’un
feu apparaisse, trois ingrédients doivent être réunis :
une source de chaleur,
un combustible (la matière qui « brûle »)
et un comburant (l’oxygène de l’air).
La source de chaleur peut être un impact de foudre, un point chaud initial (un mégot, des particules incandescentes de diverses origines) ou un foyer initial (feux domestiques, usages professionnels du feu lors de travaux agricoles ou forestiers, allumage volontaire). Une fois que le feu a éclos, il se propage, pourvu que la végétation soit assez sèche, abondante et continue. […]
S’il y a peu de combustible ou que ce dernier est trop humide […] le feu ne peut pas se propager. Si, au contraire, le combustible est abondant et sec, la propagation du feu est certaine.
Entre ces deux situations, la propagation est incertaine, c’est-à-dire qu’une éclosion ne conduira pas toujours à une propagation : on parle de « conditions marginales de propagation ».
Par exemple, pour des litières d’aiguilles de pin d’Alep, le comportement du feu devient incertain au-delà d’une teneur en eau d’environ 15 % ou en dessous d’une charge de matière sèche d’environ 2 t/ha.
Ces seuils sont très variables selon les dimensions, la forme et la composition chimique des éléments végétaux servant de combustible. Ils dépendent aussi vraisemblablement du vent, qui favorise la propagation, comme cela peut être déterminé en laboratoire à l’aide d’un ventilateur. Mais il faut se souvenir que le vent, dans la nature, est très variable. Par conséquent, même s’il y a des rafales de vent, il est très probable que le vent sera assez faible à un moment donné pour que le feu s’éteigne faute de combustible, ou parce que ce dernier est trop humide dans ces conditions marginales.
Toutes les études scientifiques montrent que, en dehors des conditions marginales, les facteurs affectant le plus la propagation du feu sont le vent et la teneur en eau des combustibles morts. Chacun de ces facteurs varie en effet quotidiennement avec la météorologie, et induit de fortes variations de la vitesse du feu. La teneur en eau de la végétation vivante, à l’échelle du couvert, est en revanche beaucoup plus stable, mais son effet sur la propagation a probablement été longtemps sous-estimé.
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Le vent a un effet assez linéaire sur la propagation du feu. Dans les formations boisées, forêts ou landes arbustives, la vitesse du feu est de l’ordre de 10 % de celle du vent ; cette approximation est valable dans une large gamme de vitesses de vent allant jusqu’à 70 km/h. Cette règle est une moyenne pour une grande variété de formations boisées à travers le monde, et ne doit pas être appliquée à l’aveugle dans le cadre d’une formation bien précise.
Cette règle nous indique toutefois que, pour un vent augmentant de 10 à 60 km/h (les extrêmes de vent les plus courants dans les incendies), la vitesse du feu augmente en ordre de grandeur dans les mêmes proportions, soit un facteur 6.
Entre des conditions de sécheresse modérée et extrême, un facteur 2 à 3 semble s’appliquer quant à l’effet de la teneur en eau des combustibles sur la vitesse du feu.
La pente est un facteur aggravant la propagation des feux. Ainsi, une règle simple établit qu’un feu montant une pente verra sa vitesse doubler par rapport à sa propagation sur un terrain plat pour une inclinaison de 20 %, tripler pour une inclinaison de 30 %, et quadrupler pour une inclinaison de 40 %.
En revanche, la vitesse d’un feu descendant une pente sera peu modifiée par la valeur de cette pente et dans tous les cas sera beaucoup plus lente que dans le sens de la montée. Cette règle n’est évidemment pas gravée dans le marbre : le relief modifiant le vent localement, ses effets sont complexes, et peuvent conduire à de grandes variations dans le comportement des feux.
Ainsi, un feu peu intense en fond de vallon peut se transformer en un feu embrasant rapidement un versant de colline. À l’inverse, un feu poussé par le vent vers une crête aura des difficultés à descendre le versant opposé à cause d’une pente et de vents localement défavorables derrière la crête.
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Enfin, la quantité, les dimensions et la forme des éléments combustibles, ainsi que la structure spatiale de la végétation affectent le comportement des feux. Ces facteurs supplémentaires expliquent les différences observées entre diverses formations végétales, et exigent d’adapter les règles ou les modèles à chaque type de végétation. En première approche, la quantité de combustible affecte linéairement la puissance du feu (autrement dit, la quantité de combustible consommée est proportionnelle à la quantité disponible).
Son évaluation est par conséquent cruciale pour estimer cette grandeur fondamentale. Les éléments fins s’enflamment et se consument rapidement, alors que les éléments plus gros s’enflamment difficilement mais brûlent longtemps. Les premiers vont ainsi servir de support principal à la propagation du feu, tandis que les seconds vont aussi contribuer à sa puissance et à ses effets sur les plantes et sur le sol.
D’une manière générale, une végétation très discontinue horizontalement est défavorable à la propagation du feu, de même qu’une canopée haute bien séparée du sous-bois sera défavorable au passage du feu vers les cimes des arbres.
Ces facteurs structuraux ont parfois des effets antagonistes. Ainsi, une éclaircie dans un peuplement forestier (c’est-à-dire une réduction du taux de couvert des arbres) favorise à moyen terme l’embroussaillement du sous-bois et la pénétration du vent, ce qui augmente la vitesse du feu. Mais par ailleurs, cette éclaircie rend la végétation discontinue, diminuant le risque de voir un feu se propager de cime en cime !
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Plus les conditions de vent et de sécheresse deviennent extrêmes, moins la structure et le détail de la composition de la végétation sont importants pour déterminer la propagation du feu. Cela tient au fait que la transmission de l’énergie devient très efficace par vent fort, et que l’inflammation de la végétation sous cet apport de chaleur est beaucoup plus rapide pour des teneurs en eau faibles. Le feu parcourt alors de grandes surfaces et libère de grandes quantités d’énergie en peu de temps.
Par exemple, en octobre 2017 au Portugal, 250 000 hectares de forêts et de landes ont été brûlés en dix heures dans la même région. Le feu étant intense, il peut aussi enflammer des combustibles plus gros, comme des branches, qui vont brûler plus longtemps que les feuilles ou les rameaux fins. Ces conditions seront favorables à la formation de pyrocumulus et de pyrocumulonimbus qui, comme nous l’avons vu, peuvent altérer la circulation atmosphérique autour du feu. Ce phénomène s’accentue quand la biomasse combustible est abondante.
On peut alors assister au développement d’une véritable tempête de feu, c’est-à-dire un feu très intense, créant de puissants mouvements d’air et de flammes et présentant un comportement imprévisible.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
30.07.2026 à 15:15
Geoffrey Mollé, Chercheur en géographie urbaine, IMT Mines Alès – Institut Mines-Télécom
L’ESSENTIEL
Dans les principales zones urbaines françaises, les logements se vendent d’autant plus cher que l’on monte dans les étages : plus de lumière, plus de vue, moins de vis-à-vis.
Ces hauts étages sont pourtant les plus vulnérables à la chaleur en période de canicule, selon une enquête geographique récente.
Les habitants des étages élevés des « immeubles de belle hauteur », souvent des résidences de standing, ont acheté leur appartement à prix d’or, ce qui ne les empêche pas d’être désemparés face aux canicules.
Alors que la France connaît déjà son quatrième épisode caniculaire – et a connu cet été 2026 le plus intense jamais enregistré – le débat public s’est tout naturellement focalisé sur les « bouilloires-thermiques », mot-valise qui combine le défaut d’isolation thermique des logements et la vulnérabilité aiguë aux fortes chaleurs de leurs habitants.
Une récente étude de la Fondation pour le Logement montre que les quartiers populaires cumulent ces situations délétères. Les habitants des chambres de bonne, sous les toits en Zinc de Paris, sont particulièrement exposés.
Ce cadrage de l’habitabilité des milieux urbains en période de forte chaleur laisse toutefois dans l’ombre la question de la hauteur des logements, et pas seulement du dernier étage. Car en France, l’habitat urbain continue de se verticaliser.
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Depuis 2014, les 30 premières unités urbaines (ce qui correspond aux 30 principales agglomérations du pays) accueillent de plus en plus d’immeubles résidentiels de quinze ou seize étages (96 livrés, 88 en chantier ou en instruction à fin 2022). Ces tours « nouvelle génération », parfois appelées « immeubles de belle hauteur » pour ne pas utiliser le mot « tour », s’adressent à des ménages aisés.
Elles vendent précisément ce que les canicules rendent insoutenable : une ouverture paysagère, une exposition atmosphérique à l’air extérieur des métropoles. Or mon enquête dans les tours des agglomérations lyonnaise, stéphanoise et grenobloise montre que dans le neuf, les logements les plus chers, les plus hauts, sont parfois les plus invivables l’été.
En France, le prix de l’immobilier grimpe avec l’étage. Selon une étude du portail MeilleursAgents, un appartement au dernier étage d’un immeuble avec ascenseur se vend 15 % plus cher qu’un rez-de-chaussée en province, 19 % à Paris. Les rares travaux sur le gradient vertical des prix du logement confirment l’existence d’une « prime d’étage » positive, à laquelle s’ajoute celle de l’orientation. À Shanghai, un logement exposé sud vaut en moyenne 14 % de plus.
Ces primes rémunèrent un accès à la lumière, à la vue dégagée, à l’air, au calme supposé des sommets urbains. Les promoteurs des nouvelles tours en ont fait leur argument central : « Prenez de la hauteur, vous verrez la différence », promettait un programme parisien.
Cette hiérarchie est aussi sociale : dans les immeubles neufs, les premiers étages accueillent les logements dits « abordables », les derniers d’onéreux duplex. « Il y a vraiment une fracture sociale à la verticale », résume une chargée de mission habitat de la métropole de Lyon.
Résultat, depuis 2018, plus aucun projet de tour recensé n’intègre durablement de logement social.
Entre 2019 et 2021, j’ai mené 70 entretiens dans une quinzaine de tours de l’agglomération lyonnaise, anciennes et récentes, sociales et de standing, complétés par des entretiens à Saint-Étienne et à Grenoble.
En haut des tours neuves, la déconvenue thermique a tout de suite été un sujet de discussion.
« On est cuits. Là où on était, on avait un rafraichissement par le sol, là on n’a rien du tout et moi j’ai du 30/33 °C en étant beaucoup plus proche du soleil », raconte Marie-France, 65 ans, depuis son logement au seizième étage acheté 875 000 euros dans une tour livrée en 2019 à Lyon-Confluence.
Deux étages plus bas, un autre retraité décrit :
« un appartement invivable l’été » ; « quand vous avez des canicules, la chaleur ne s’évacue plus parce qu’elle est bien isolée, et vous dormez dans des chambres à 32 °C ».
Le point décisif est que ces logements ne sont pas des passoires. Ce sont des produits neufs conformes aux réglementations (RE2020).
Leur surchauffe n’est pas un défaut de fabrication et découle même de ce qui fait leur prix. Les étages élevés bénéficient également d’un ensoleillement « optimal », sans ombre portée. L’absence de vis-à-vis, n’est donc pas seulement une forme de tranquillité vis-à-vis du voisinage : c’est aussi l’absence de masque au rayonnement du soleil et une plus grande distance avec les arbres rafraichissants au sol.
L’isolation haute performance, enfin, qui permet de se couper du bruit du boulevard urbain, retient la chaleur la nuit. Et ouvrir la fenêtre pour aérer, lorsque la vitesse du vent le permet, fait entrer ce que la hauteur n’enraye pas, comme le bruit qui monte.
« Ou je veux le bruit, ou je veux la vue », résume Marie-France. Il faudrait désormais compléter : « ou la chaleur, le bruit, le vent, ou la vue ».
Pourtant, rien de nouveau sous le soleil. En 1957, un inspecteur général de la santé décrivait déjà les étages élevés des grands ensembles comme « de véritables fournaises l’été ». Le problème était connu, mais la vue semble avoir gagné en valeur immobilière avec le renforcement des politiques de densification urbaine.
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Dans la même résidence que Marie-France, Ophélie, 34 ans, institutrice, occupe un premier étage ombragé donnant sur le jardin en cœur d’îlot. Elle ironise :
« Ah ben on peut pas avoir un logement lumineux et être au frais ! »
Mais la hiérarchie verticale des étages commence à perdre de son effet graduel.
Le couple du quatorzième me dit louer un studio à la montagne « dès que la canicule arrive sur le bulletin météo » et envisagerait même de « faire machine arrière » en déménageant, deux réflexes (la fuite vers une résidence secondaire à l’océan ou à la montagne et/ou un déménagement pur et simple) corroborés par une récente étude de Leboncoin sur l’inconfort thermique.
Pourtant, le marché immobilier ne semble pas suivre l’épreuve des corps. En pleine canicule, les professionnels de l’immobilier constatent que les derniers étages et les expositions sud restent très valorisées.
Pire : les solutions techniques développées par le Cerema pour améliorer le confort d’été des logements collectifs, comme les volets roulants à lame orientable, sont « non préconisés dans les étages hauts et exposés au vent ».
Des recherches récentes suggèrent que les marchés finissent par apprendre. Aux États-Unis, le risque d’inondation non intégré aux prix représente 121 à 237 milliards de dollars de survalorisation immobilière ; face à la montée des eaux, les acheteurs ont fini par exiger une décote, mais la capitalisation d’un risque nouveau n’est « ni instantanée ni automatique ».
Il n’a fallu qu’une quinzaine d’années pour que les urbanistes marseillais revoient à la baisse la hauteur des immeubles sous les effets du mistral. Combien de canicules faudra-t-il encore pour que la vulnérabilité des étages élevés à la chaleur fasse l’objet d’enquêtes, de rapports et de mesures dédiés ?
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La variabilité de l’exposition à la chaleur en fonction de la hauteur est avérée. L’effet cheminée, par exemple, peut concentrer chaleur et polluants dans les étages supérieurs. L’épidémiologie a mis en évidence une surmortalité aux derniers étages lors de la canicule de 2003 à Paris.
Ces savoirs ne circulent pourtant pas jusqu’aux enquêtes de géographie sociale qui, depuis quelques années, prennent au sérieux la façon dont les citadins vivent la chaleur. Les enquêtes coordonnées par Guillaume Faburel dans le sud de la France et par Géraldine Molina dans la métropole nantaise montrent que les corps et les logements ne sont pas égaux devant les surchauffes urbaines. Mais ces travaux analysent avant tout l’effet du quartier, du type de bâti ou du profil du ménage, au détriment de l’étagement.
Or l’étagement fait la ville. Habiter en milieu urbain, c’est vivre à un certain endroit du mille-feuille vertical. En exagérant le trait, on pourrait dire que le cas des tours révèle la production, étage par étage, d’inégalités climatiques hautement différenciées selon les coordonnées tridimensionnelles de l’habitant et de son logement.
Cet aspect structurant de l’urbanité contemporaine vis-à-vis de la chaleur pourrait avoir des implications colossales puisqu’il mettrait potentiellement en défaut le renforcement des politiques de densification des métropoles actuellement à l’œuvre.
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Pour l’instant, cependant, pas de changement de cap significatif pour les politiques d’aménagement urbain. Les effets des phénomènes d’îlot de chaleur urbain continuent de s’intensifier et, avec eux, ceux de la dépendance croissante à la climatisation, qui commence à être intégrée par les prix du marché et les balcons des tours.
Cercle vicieux : sur un quartier lyonnais modélisé pendant la canicule de 2019, les climatiseurs de façade ont élevé la température de l’air d’environ 1,75 °C. La réponse individuelle repousse le problème vers le bas, vers la rue, vers les logements modestes des premiers niveaux, vers ceux qui n’ont pas payé la vue, et retarde le moment où il faudra le penser collectivement. Les habitants des tours font déjà rentrer l’étagement dans leurs arbitrages quotidiens. Et vous ?
Geoffrey Mollé a reçu une bourse doctorale de la Chaire "Habiter Ensemble la Ville de Demain" du LabEx Intelligence des Mondes Urbains pour réaliser ses recherches sur les tours résidentielles.
30.07.2026 à 10:41
Mathieu Pédrot, Maitre de conférences - Géosciences et Environnement, Université de Rennes
Francisco Cabello Hurtado, Maître de Conférences, Université de Rennes
Nolenn Kermeur, Docteure en Geochimie, Université de Rennes
Utiliser des plantes pour dépolluer les sols, c’est ce que propose la phytoremédiation. Cette aire de recherche est en pleine expansion alors que les inquiétudes liées aux métaux toxiques se multiplient. Mais un problème demeure : ces processus basés sur les plantes restent encore assez lents. Pour y remédier, une étude inédite aux résultats prometteurs a pu tester les capacités des laitues à absorber le cadmium en ajoutant des nanoparticules de magnétite pour accélérer la dépollution.
La contamination des sols par le cadmium constitue aujourd’hui un enjeu environnemental majeur. Issu notamment des activités industrielles et de l’utilisation d’engrais phosphatés en agriculture. Ce métal toxique peut s’accumuler dans les écosystèmes et perturber durablement leur fonctionnement.
Le cadmium est en effet un élément métallique ne présentant aucun rôle biologique, aucune fonction physiologique n’étant actuellement connue. Il se distingue ainsi par une toxicité élevée, même à faibles concentrations, affectant aussi bien les microorganismes que les plantes, les animaux et l’humain. Le cadmium peut également être bioaccumulé, c’est-à-dire s’accumuler dans les tissus d’un organisme, les processus d’absorption excédant les processus d’élimination.
Il peut aussi être transféré au sein de la chaîne alimentaire, ce qui soulève d’importantes préoccupations sanitaires et environnementales. Pour remédier à l’augmentation des concentrations en cadmium dans les sols, les scientifiques développent des approches innovantes, dont la phytoextraction, une technique qui utilise les plantes pour extraire les polluants du sol.
Ce procédé repose sur la capacité de certaines plantes à absorber les métaux présents dans le sol et à les accumuler dans leurs parties aériennes (tiges, feuilles, fleurs, fruits, etc.). Ces parties peuvent ensuite être récoltées, et ainsi extraire progressivement les polluants des sols.
Deux grandes stratégies sont utilisées en phytoremédiation. La première consiste à utiliser des plantes hyperaccumulatrices, capables de stocker des concentrations très élevées de métaux dans leurs tissus biologiques. Parmi les espèces les plus connues figurent le tabouret des bois (Noccaea caerulescens) pour le zinc et le cadmium, ou encore la fougère rubanée (Pteris vittata) pour l’arsenic.
Cette forte capacité d’accumulation permet de concentrer les contaminants dans une quantité relativement limitée de matière végétale, ce qui facilite la gestion des déchets issus de la dépollution et peut, dans certains cas, permettre la récupération et la réutilisation des métaux.
La seconde stratégie repose sur l’utilisation de plantes produisant une grande quantité de biomasse, comme certaines graminées, saules ou peupliers. Bien que ces espèces accumulent généralement moins de contaminants dans leurs tissus, leur forte production de matière végétale permet d’extraire des quantités significatives de polluants au fil du temps.
Dans les deux cas, la quantité totale de contaminants extraite dépend à la fois de la concentration accumulée dans les tissus végétaux et de la quantité de biomasse produite. Les plantes hyperaccumulatrices compensent leur faible production de biomasse par des concentrations élevées en contaminants, tandis que les plantes à forte biomasse compensent leurs concentrations plus faibles par une production végétale importante.
Cependant, ces deux approches présentent une limite commune : la dépollution reste généralement lente et nécessite souvent plusieurs années, voire plusieurs décennies, avant d’obtenir une réduction significative des concentrations dans les sols. L’efficacité de cette technique dépend également de la biodisponibilité des contaminants, c’est-à-dire de la fraction réellement accessible aux plantes.
En effet, un métal toxique peut être présent dans le sol sans pouvoir être absorbé par les racines. Plus un contaminant est biodisponible, plus il pourra être prélevé et accumulé dans les tissus végétaux. La biodisponibilité influence donc directement la concentration de contaminants pouvant être atteinte dans les plantes et, par conséquent, la vitesse de dépollution du milieu.
C’est dans ce contexte qu’interviennent les nanoparticules de magnétite (Fe3O4), des particules de fer de taille nanométrique capables d’interagir avec les métaux et de modifier leur comportement dans l’environnement. Naturellement présentes dans certains sols et sédiments, ces nanomagnétites sont également utilisées dans le domaine biomédical, notamment comme agent vecteur pour le transport ciblé de médicaments, en raison de leur faible toxicité et de leur bonne compatibilité avec les tissus biologiques. Nous avons voulu mettre en lumière le potentiel de ces nanoparticules de magnétite pour améliorer significativement les processus de phytoremédiation.
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Pour cela, nous avons cultivé des laitues (Lactuca sativa) dans des sols contaminés en cadmium, avec ou sans ajout de nanomagnétites. Nous avons choisi cette plante pour sa croissance rapide, associée à une forte production de biomasse aérienne. Néanmoins, il ne s’agit pas d’une espèce végétale reconnue comme hyperaccumulatrice de cadmium.
Les résultats sont sans équivoque : la présence de nanomagnétites double la quantité de cadmium accumulée dans les feuilles de laitue ([Cd] >120 mg.kg-1 de masse sèche foliaire). Les concentrations atteignent ainsi des niveaux caractéristiques de plantes hyperaccumulatrices ([Cd] >100 mg.kg-1 de masse sèche foliaire).
Cela signifie que des espèces végétales courantes, comme la laitue, pourraient devenir des outils efficaces de dépollution lorsqu’elles sont associées à ces nanomagnétites. Il est important de souligner que cette approche s’inscrit dans une logique de dépollution, et non de production alimentaire. Les plantes utilisées dans ce contexte ne sont pas destinées à la consommation, mais à être récoltées pour extraire les contaminants du sol. Cette distinction est essentielle pour comprendre l’intérêt de la démarche.
Nous noterons par ailleurs que l’ajout de nanomagnétites s’accompagne d’une diminution de la biomasse foliaire produite, les laitues étant légèrement plus petites. Cet effet ne constitue toutefois pas un frein à la dépollution des sols.
En effet, malgré cette réduction de croissance, la laitue conserve une production de biomasse suffisante pour extraire des quantités significatives de cadmium du sol. Surtout, les feuilles présentent des concentrations en cadmium nettement plus élevées, ce qui permet d’obtenir une biomasse plus riche en contaminants.
Cette combinaison est particulièrement avantageuse dans une stratégie de phytoextraction : elle maintient une extraction efficace du métal tout en réduisant les volumes de végétaux à récolter, transporter et traiter. Une biomasse plus concentrée en cadmium facilite également les étapes ultérieures de gestion ou de valorisation, par exemple dans une perspective de récupération du métal, tout en limitant les coûts associés.
L’étude montre également que les nanomagnétites modifient le comportement du cadmium dans le sol en réduisant sa fraction la plus mobile. Concrètement, en présence de ces nanomagnétites, les quantités de cadmium entraînées par l’eau qui traverse le sol diminuent fortement. Cette réduction limite les transferts du contaminant vers les couches profondes du sol et pourrait ainsi réduire les risques de contamination des eaux souterraines.
Bien que le cadmium soit davantage retenu dans le sol, sa biodisponibilité reste suffisante pour permettre une absorption importante par les plantes. Les nanomagnétites remplissent donc une double fonction : elles favorisent l’extraction du cadmium par les végétaux tout en limitant sa dispersion dans l’environnement.
Au-delà des plantes, nous avons également examiné le devenir du cadmium au sein d’une chaîne alimentaire simplifiée comprenant des vers de terre et des escargots. L’objectif était d’étudier les interactions entre le cadmium présent dans le sol et ces deux organismes vivants en considérant deux modes d’exposition distincts. Les vers de terre sont principalement exposés par l’ingestion de grandes quantités de sol lors de leur alimentation, tandis que les escargots entrent en contact avec le contaminant par voie cutanée lors de leurs déplacements à la surface du sol.
Les résultats montrent que les vers de terre accumulent des quantités importantes de cadmium. Toutefois, cette accumulation est principalement liée à la contamination initiale du sol et à l’ingestion de particules de sol. La présence de nanomagnétites ne modifie pas significativement cette bioaccumulation, qui reflète avant tout l’exposition directe des vers de terre au sol contaminé.
En revanche, un effet intéressant est observé chez les escargots. Contrairement aux vers de terre, leur accumulation de cadmium diminue en présence de nanomagnétites. Ce résultat suggère que ces nanomagnétites peuvent réduire la biodisponibilité du cadmium pour certains organismes, contribuant ainsi à limiter son transfert dans la chaîne alimentaire et son impact sur les organismes vivants du sol.
Par ailleurs, les nanomagnétites elles-mêmes sont faiblement retrouvées dans les organismes étudiés, ce qui indique une mobilité limitée dans ce système expérimental. Cela constitue un élément rassurant quant à leur comportement environnemental, même si des études complémentaires restent nécessaires pour évaluer leurs effets à long terme.
Cette étude met donc en évidence le potentiel des nanomagnétites pour améliorer les stratégies de phytoremédiation des sols contaminés. Toutefois, de nombreuses questions demeurent quant aux mécanismes qui contrôlent la biodisponibilité des contaminants dans les sols. Pourquoi certains métaux deviennent-ils plus facilement accessibles aux plantes tout en restant moins mobiles dans l’environnement ? Quelles approches pourraient permettre d’agir sur les processus se déroulant à l’interface entre l’eau, le sol et les plantes afin de modifier les formes chimiques des contaminants, et ainsi leur mobilité et leur biodisponibilité ?
Ces questions sont au cœur de nos futurs travaux qui visent à mieux comprendre les facteurs physiques, chimiques et biologiques qui gouvernent le transfert des contaminants vers les organismes vivants. Une meilleure connaissance de ces mécanismes permettra de développer des stratégies de dépollution plus efficaces, plus ciblées et mieux adaptées à la diversité des sols contaminés.
Mathieu Pédrot a reçu des financements de l'ANR (projet n° ANR-25-CE04-3722), du CNRS, de la région Bretagne et de l'Université de Rennes. Il est membre de l'Université de Rennes.
Francisco Cabello Hurtado a reçu des financements de l'ANR, de l'Université de Rennes et du CNRS. Il est membre de l'Université de Rennes.
Nolenn Kermeur a bénéficié d'un financement du Ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation sous la forme d'un contrat doctoral.