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25.05.2026 à 18:16

Ce que nous dit la pensée d’Ivan Illich de l’intérêt du vélo

Frédéric Héran, Économiste des transports et urbaniste émérite, Université de Lille

Le penseur critique, né il y a un siècle, a livré des analyses utiles encore aujourd’hui pour promouvoir la petite reine.
Texte intégral (2329 mots)
« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une bicyclette », écrit Ivan Illich, dans *la Convivialité, en 1973. Robert Bye/Unsplash, CC BY-NC-SA

Le philosophe Ivan Illich est né il y a un siècle. En cette année anniversaire, plusieurs manifestations sont prévues pour commémorer son apport à la pensée critique de la société industrielle et, notamment du 27 au 29 mai 2026 à Paris. L’occasion de revenir sur ses analyses, qui restent d’actualité, pour comprendre en particulier l’intérêt du vélo.


Il y a cent ans naissait à Vienne, en Autriche, Ivan Illich (1926-2002), qui devint un penseur critique et très stimulant de la société industrielle. En pleine période de contestation post Mai-68, il publie coup sur coup plusieurs ouvrages qui l’ont rendu mondialement célèbre : Une société sans école (1971), la Convivialité (1973), Énergie et Équité (1975) et Némésis médicale (1975).

portrait en noir et blanc d’un homme au téléphone
Ivan Illich. Wikimédia, CC BY-NC-SA

Il y formulait une critique des institutions majeures telles que l’école, l’Église, les transports ou la médecine. Ce polyglotte amendait lui-même les traductions réalisées dans de nombreuses langues. Dans les années 1980-1990, Illich poursuit son œuvre en refusant toute médiatisation et devient professeur itinérant, avant de finir sa vie en Allemagne, à Brême.

Parmi ses nombreux raisonnements, l’un, énoncé dans Énergie et Équité, est bien connu des militants travaillant sur le plaidoyer du vélo.

Qu’est-ce que la vitesse généralisée ?

Dans cet ouvrage, Illich écrit :

« L’Américain moyen consacre plus de mille six cents heures par an à sa voiture. Il y est assis, qu’elle soit en marche ou à l’arrêt ; il la gare ou cherche à le faire ; il travaille pour payer le premier versement comptant ou les traites mensuelles, l’essence, les péages, l’assurance, les impôts et les contraventions. […] Tout cela pour parcourir 10 000 km par an ; cela représente à peine 6 km à l’heure. »

Bref, en tenant compte non seulement du temps de transport, mais aussi du temps de travail nécessaire pour payer le transport, la vitesse de l’automobiliste apparaît inférieure à celle du cycliste. Un résultat souvent qualifié de « stupéfiant ». Cette vitesse intégrant le temps de travail pour payer le transport est appelée « vitesse généralisée » ou encore « vitesse économique » (en anglais effective speed.

C’est initialement Jean-Pierre Dupuy, ingénieur X-Mines, devenu philosophe de grand renom et travaillant avec Illich, qui a proposé ce raisonnement. Dans l’annexe de la version française d’Énergie et Équité, il réalise précisément ce calcul pour la France, en utilisant les statistiques de 1967 (les dernières disponibles alors) et en retenant trois catégories de véhicule et quatre niveaux de revenus. Il constate en effet que la vitesse généralisée de l’automobile est en général inférieure à celle de la bicyclette et conclut :

« Loin d’être un instrument de gain de temps, l’automobile apparaît sous cet éclairage comme un monstre chronophage. »

Un raisonnement à revoir

Malheureusement, ce résultat n’est plus vrai aujourd’hui ! Les données utilisées par Jean-Pierre Dupuy dans ses calculs ont profondément évolué en presque 60 ans.

Pour le comprendre, il faut d’abord formaliser les calculs. La vitesse généralisée (Vg), avons-nous montré, dépend de la vitesse moyenne (v), du coût kilométrique (k) et du salaire horaire (w), selon la formule : Vg = 1/[(1/v) + (k/w)].

Ainsi, en soixante ans, la vitesse moyenne des déplacements en voiture, y compris interurbains, a augmenté de 33 %, passant de 30 à 40 km/h. Malgré le suréquipement des voitures actuelles et grâce aux efforts de productivité de l’industrie automobile, le coût kilométrique de la voiture moyenne n’a augmenté que de 40 %. En revanche, le taux de salaire horaire a bondi de 150 %. On en déduit que la vitesse généralisée de la voiture a augmenté de plus de 50 %.

Quant à celle du vélo, elle n’a augmenté que de 10 % tout au plus : pour acheter un vélo, la part du temps passé à travailler est en effet bien plus faible que pour acheter une voiture. Au total, la vitesse généralisée de la voiture (environ 23 km/h) est devenue bien supérieure à celle du vélo (environ 14 km/h).

Certes, si on se replie sur les seuls déplacements urbains, on peut sauver le résultat d’Illich-Dupuy. Mais tout cycliste sait déjà qu’il se déplace souvent plus vite à vélo qu’en voiture en zone dense et le raisonnement n’a plus rien de stupéfiant.

Des nuisances de la vitesse

Il est cependant possible d’améliorer le raisonnement de nos deux auteurs, en analysant finement ce qu’apporte la vitesse.

Pour desserrer les villes d’autrefois très denses où tout se faisait à pied et où la promiscuité et l’insalubrité régnaient, il était nécessaire d’augmenter la vitesse des déplacements. Mais jusqu’où et avec quels modes ? C’est là qu’il est important de remarquer que toutes les nuisances de l’automobile s’accroissent de façon exponentielle au-delà de 30 km/h.

Les accidents deviennent mortels pour les piétons et les cyclistes percutés. Le bruit du moteur est dominé dès 40 km/h par le bruit de roulement, qui lui-même est dépassé au-delà de 120 km/h par le bruit aérodynamique. Certes, la pollution émise par les véhicules est minimale vers 60 km/h, mais seulement toutes choses égales par ailleurs. Or, elles ne le sont pas : quand on généralise le 30 km/h en ville, les accélérations sont moindres, les rues deviennent plus sûres et certains automobilistes se mettent à utiliser d’autres modes, ce qui réduit la pollution, qui devient minimale vers 30 km/h, et non à 60 km/h.

De même, il faut tenir compte des espaces latéraux qu’imposent des vitesses plus élevées (voies de circulation plus larges, terre-plein central, bandes d’arrêt d’urgence, bas-côtés et échangeurs). La consommation d’espace de circulation est, en effet, minimale vers 30 km/h, et non pas vers 70 km/h comme le suggèrent les courbes débit-vitesse couramment utilisées lors des modélisations dans le domaine des transports.

Paradoxalement, la congestion routière s’accroît elle aussi avec la vitesse, car « La vitesse fait le trafic » : en allant plus vite, les usagers en profitent pour aller plus loin.

Ils parcourent ainsi des distances accrues sur un territoire plus étendu. L’étalement urbain qui en résulte encourage encore davantage l’usage de la voiture au détriment des autres modes. Or l’automobile se trouve être, et de loin, le mode de déplacement le plus consommateur d’espace par personne transportée.

Enfin, avec la vitesse, les modes non motorisés sont disqualifiés. Marche et vélo ne peuvent plus assurer les distances effectuées désormais en voiture. Exposés à une forte insécurité routière, les cyclistes disparaissent et les piétons limitent leurs déplacements. De même, les autobus qui doivent s’arrêter souvent ne peuvent guère rivaliser avec une circulation automobile rapide.


À lire aussi : La marche, premier mode de déplacement en France : ce que disent vraiment les statistiques de mobilité


Le monopole radical de la voiture

En tenant compte de toutes ces nuisances néfastes pour la société, on peut définir une « vitesse généralisée sociale », qui culmine vers 30 km/h, puis décline avec l’augmentation de la vitesse moyenne. Ce résultat rejoint parfaitement le concept de « contre-productivité » proposé par Ivan Illich : au-delà d’un certain seuil, les avantages d’une solution technique s’émoussent et finissent par devenir des inconvénients.

En matière de transport, Illich estime dans Énergie et Équité que ce seuil correspond à la vitesse maximale d’un cycliste quotidien, soit 25 km/h précise-t-il. Dans la Convivialité, il ajoute :

« Il y a dysfonction dans la circulation dès qu’elle admet, en un point quelconque du système, une vitesse supérieure à celle d’une bicyclette. C’est pourquoi, la vélocité du vélo peut servir de critère à la détermination du seuil critique de vitesse. »

Quand ce seuil est dépassé, la voiture s’impose peu à peu partout, disqualifie les modes actifs et les transports publics, jusqu’à détenir un « monopole radical », c’est-à-dire par s’imposer comme le seul mode de déplacement légitime, explique Illich. Dépendant désormais de cet objet sophistiqué qu’est la voiture, les automobilistes perdent leur autonomie. Le vélo classique (non assisté électriquement) peut au contraire être entretenu et réparé par les cyclistes eux-mêmes, aidés au besoin par les plus bricoleurs. Certains parlant alors « de vélonomie », une expression qu’aurait appréciée Illich.

The Conversation

Frédéric Héran ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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24.05.2026 à 12:27

Révolution dans l’isolation : des laines végétales acoustiques et résistantes au feu

Clément Piégay, Chercheur en acoustique environnementale, Cerema

Sandrine Marceau, Directrice de Recherche, Université Gustave Eiffel

Les laines végétales peuvent isoler du bruit, du froid. Elle peuvent être produites localement et être traitées sans produits nocifs pour résister aux flammes.
Texte intégral (2994 mots)

Trouver un matériau protégeant du bruit, du froid, de la chaleur, mais qui soit également résistant aux flammes sans utiliser de traitements polluants, et si possible produit localement… de récentes recherches ont peut-être trouvé ce Saint-Graal. Elles démontrent le potentiel des laines végétales que l’on peut désormais traiter contre le feu avec des solutions non toxiques et qui ont également l’immense bénéfice de stocker le CO₂ atmosphérique.


C’est un fléau qu’on ignore trop souvent : selon l’Organisation mondiale de la santé, la pollution sonore constitue le deuxième facteur de morbidité environnementale en Europe, juste après la pollution atmosphérique. L’Agence européenne de l’environnement précise, elle, qu’en 2019 au moins 20 % de la population européenne était exposée à des niveaux de bruit considérés comme nocifs pour la santé humaine.

Une étude récente de l’Ademe évalue enfin à 124,1 milliards d’euros par an le coût social et sanitaire des bruits de transport et de voisinage dans les logements français, en partie imputable à la mauvaise qualité de l’isolation des bâtiments.

Face à cette réalité, le secteur du bâtiment joue un rôle clé dans la lutte contre les nuisances sonores. Il est également indissociable de l’objectif de neutralité climatique fixé par l’Union européenne pour 2050. En effet, en Europe, avec trois bâtiments sur quatre construits avant 1980, souvent sans réglementation acoustique ni thermique, le secteur de la construction représente à lui seul 40 % de la consommation énergétique et environ 36 % des émissions globales de dioxyde de carbone (CO₂) à l’échelle européenne.

Dans ce contexte, l’amélioration de l’isolation, tant acoustique que thermique, des bâtiments existants et neufs s’impose donc comme un défi majeur, à l’échelle française, européenne et même mondiale.

Face à ces enjeux sanitaires et environnementaux, les matériaux biosourcés, comme les laines végétales émergent comme une solution particulièrement adaptée aux exigences actuelles et aux attentes des pouvoirs publics (Loi de transition énergétique pour la croissance verte, Réglementation environnementale 2020 etc.).

Les laines végétales, un matériau aux nombreux atouts

Panneaux de laine de chanvre posés dans le cadre d’une rénovation d’un bâti traditionnel alsacien
Panneaux de laine de chanvre posés dans le cadre d’une rénovation d’un bâti traditionnel alsacien. Fourni par l'auteur

Les laines végétales appartiennent à la famille des isolants biosourcés qui regroupent des panneaux isolants fabriqués à partir de fibres organiques renouvelables d’origine végétale (lin, chanvre…) ou animales (laine de mouton, par exemple). Ces panneaux, pouvant être constitués d’un ou de plusieurs types de fibres pour combiner leurs propriétés, présentent de nombreux atouts et apparaissent, aujourd’hui, comme le type d’isolant offrant la solution la plus respectueuse de l’environnement.

En effet, la biomasse végétale, produite par photosynthèse à partir du CO₂ prélevé dans l’atmosphère, permet de stocker durablement du carbone dans les matériaux de construction, contribuant ainsi à la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Par ailleurs, la grande variété d’espèces utilisables permet de valoriser des ressources disponibles localement réduisant ainsi l’empreinte écologique liée au transport. Sur le plan agricole, les cultures dont proviennent les fibres végétales, comme celle du chanvre, par exemple, peu gourmand en eau et dont la France est le premier producteur européen, favorisent la régénération des sols, limitant le recours aux engrais et renforçant leur durabilité.

Panneaux de laines végétales.
Différents panneaux de laines végétales. Fourni par l'auteur

Enfin, les laines végétales se distinguent également par d’excellentes propriétés d’isolation thermique liées à leur porosité élevée. La nature même des fibres, capables d'absorber une partie de l’humidité de l’air, confère aux laines des propriétés thermorégulatrices contribuant à la stabilité de l’humidité et de la température à l’intérieur des bâtiments pour le confort des occupants tout au long de la journée. Une qualité de plus en plus importante, surtout en été.

Des performances remarquables et notamment en acoustique

Les performances acoustiques des laines végétales ne sont pas en reste. Grâce à leur porosité élevée, les laines végétales présentent une absorption acoustique élevée correspondant à leur capacité à absorber l’énergie d’une onde sonore. En effet, en pénétrant dans la structure fibreuse des laines, les ondes acoustiques subissent une dissipation de leur énergie par des effets visqueux (frottement de l’air présent dans les matériaux sur les parois des fibres) et thermiques (échanges de température entre l’air piégé au sein des matériaux et les fibres).

Propagation schématique d’une onde sonore en interaction avec un matériau et tube de Kundt permettant de caractériser les propriétés acoustiques des matériaux. Fourni par l’auteur. Fourni par l'auteur

Résultat : l’onde réfléchie en surface voit son énergie considérablement réduite par rapport à l’onde incidente initiale, ce qui est une propriété recherchée lorsque l’on vise à améliorer la qualité acoustique d’une salle. Ces propriétés sont mesurables en laboratoire grâce à un dispositif appelé tube de Kundt.

Concernant les propriétés en transmission liées à l'isolation acoustique, des études récentes démontrent que les laines végétales, une fois intégrées dans des systèmes de parois conventionnelles, offrent des performances généralement équivalentes à celles des isolants minéraux traditionnels (laine de roche, laine de verre,…).

Ces résultats marquent une étape décisive dans l’adoption des matériaux biosourcés dans la construction, ouvrant la voie à une utilisation plus large et plus ambitieuse de ces solutions durables dans le secteur du bâtiment.

Un domaine en plein essor

À l’heure actuelle, selon l’Association des industriels de la construction biosourcée, les matériaux d’isolation biosourcés représentent 11 % du marché français de l’isolation en 2023 avec une progression spectaculaire de 95 % en volume depuis 2016. Cette croissance soutenue devrait se poursuivre et même s’amplifier dans les prochaines années, portée par les objectifs de la RE2020 et de la loi Climat et résilience qui imposera, dès 2030, l’utilisation de matériaux biosourcés ou bas carbone dans au moins 25 % des rénovations lourdes et des constructions publiques.

Cependant, un frein limite encore l’essor de l’utilisation des matériaux biosourcés : leur réaction face au feu. En effet, les composés végétaux sont par nature combustibles. Pour répondre aux exigences imposées par la réglementation incendie, leur utilisation répond à des règles techniques de mise en œuvre et ils peuvent faire l’objet d’un traitement d’ignifugation afin de retarder l’apparition de la flamme. Mais les traitements à base de bore et de sels d’ammonium fréquemment utilisés ont été restreints pour des questions de toxicité.

Pour respecter la nature des fibres végétales utilisées dans les laines d’isolation et conserver leurs intérêts environnementaux, des traitements alternatifs bio-inspirés sont possibles et font l’objet de recherches. Par exemple, une solution à base d’acide phytique (formé pendant la maturation des graines dans les végétaux) et d’urée a été récemment testée sur des laines isolantes à base de fibres de chanvre.

Ce traitement par pulvérisation, compatible avec le procédé industriel de fabrication des isolants, modifie la réaction de pyrolyse (décomposition du matériau sous l’action de la chaleur) des fibres en créant une couche protectrice résiduelle charbonnée stable. Cette couche formée à la surface des laines permet de protéger la partie saine des matériaux et de stopper la propagation de la flamme, sans altérer les performances thermiques, de régulation de l’humidité et acoustiques des laines végétales.

À gauche, échantillon de laine de chanvre traité avec un mélange d’acide phytique et d’urée ; au centre, échantillon traité après essais au cône calorimètre ; à droite présentant une couche charbonnée protectrice
À gauche, échantillon de laine de chanvre traité avec un mélange d’acide phytique et d’urée ; au centre, échantillon traité après essais au cône calorimètre (à droite) présentant une couche charbonnée protectrice. Fourni par l'auteur

Vers des isolants biosourcés toujours plus performants

Le développement de ces nouvelles générations de traitements permet d’utiliser de nouveaux procédés de fabrication à faible impact environnemental et sanitaire. De plus, les recherches actuelles visent également à optimiser les performances acoustiques en basses fréquences (BF) pour des panneaux d’épaisseur réduite inférieure à 5 centimètres, afin de proposer des isolants superoptimisés combinant légèreté, efficacité et sécurité incendie.

Ces innovations pourraient révolutionner l’usage des matériaux biosourcés, en les rendant compétitifs même dans des applications exigeantes, tout en respectant leur vocation écologique. Les recherches en cours ouvrent de fait la voie à des solutions techniques directement utilisables, en s’appuyant sur des méthodes peu coûteuses et adaptées à une production industrielle.


Cet article a été co-écrit avec Philippe Glé (UMRAE – Cerema Strasbourg) et Thomas Schatzmayr Welp Sá (UMRAE – Cerema Strasbourg).

The Conversation

Clément Piégay a reçu des financements de l'ANR.

Sandrine Marceau a reçu des financements de l'ADEME, l'ANR et l'Union Européenne.

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24.05.2026 à 12:26

Pollution extrême en Asie du Sud : quand les pratiques agricoles brouillent les observations satellites

Selviga Sinnathamby, Doctorante en télédétection et physique de l'atmosphère, Sorbonne Université

Cathy Clerbaux, Directrice de recherche au CNRS (LATMOS/IPSL), professeure invitée Université libre de Bruxelles, Sorbonne Université

Sarah Safieddine, Chargée de recherche CNRS (LATMOS/IPSL), Sorbonne Université

Le brûlage de déchets agricoles, en particulier ceux de la riziculture, est responsable d’épisodes annuels de pollution intense en octobre et novembre.
Texte intégral (3446 mots)

Chaque année, en octobre-novembre, des épisodes de pollution intense sont observés dans une vaste région s’étalant de l’est du Pakistan au Bangladesh et longeant l’Himalaya. Une étude récente montre qu’ils sont liés au brûlage de déchets agricoles et que l’intensité de la contamination dépend des conditions météorologiques. Elle met également en évidence que les paysans connaissent les heures de passage des satellites utilisés par les autorités locales pour surveiller les quantités brûlées, ce qui complique le suivi des pollutions.


Le 18 novembre 2024, le Taj Mahal était plongé dans un brouillard opaque, ne laissant apparaître que l’ombre du mausolée. Au même moment, à 200 kilomètres au nord, des niveaux de particules fines dépassant 60 fois les seuils limites définis par l’Organisation mondiale de la santé étaient enregistrées à New Delhi. Mortels, ces taux de pollution ont alors entraîné la fermeture de plusieurs écoles et le confinement des personnes les plus vulnérables dans la capitale indienne.

Ce nuage de pollution, aussi appelé « smog », s’était formé en réalité dès la fin du mois d’octobre précédent. Il a persisté pendant le mois suivant, comme le montrent les images du satellite états-unien VIIRS, où un nuage grisâtre est visible depuis l’est du Pakistan jusqu’au nord de l’Inde, le 9 novembre 2024.

Images VIIRS (de gauche à droite) pour les 1er octobre, 26 octobre et 9 novembre 2024. Les nuages apparaissent en blanc, et la pollution en gris. Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur

Ce n’est pas la première fois que cette région connaît de tels pics de pollution extrêmes à cette période de l’année. Ceux-ci coïncident en effet avec le brûlage des résidus agricoles, une pratique largement répandue chez les agriculteurs de la plaine indogangétique (vaste région s’étalant de l’est du Pakistan au Bangladesh et longeant l’Himalaya).

Ma thèse de doctorat porte sur le suivi de la pollution atmosphérique en Asie à partir d’observations satellitaires. En partant de cet événement, j’ai cherché à mieux comprendre le mécanisme de formation des épisodes de pollution dans cette région et, notamment, à voir quel facteur, de l’étendue des surfaces brûlées ou de la météorologie, influençait le plus l’intensité de ces épisodes d’une année à l’autre.

Les raisons du brûlage des déchets agricoles

La plaine indogangétique a connu au cours de ces dernières décennies un essor industriel et économique qui s’est accompagné d’une forte croissance démographique. Ces activités intenses contribuent à la dégradation de la qualité de l’air dans la région.

Carte de la plaine indogangétique avec ses régions administratives et ses principales villes. Adapté par Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur

Une autre source de pollution est le secteur agricole, élément vital de l’économie régionale. La vaste plaine fertile est considérée comme la principale région nourricière d’Asie du Sud, générant près de la moitié de la production céréalière consommable. Elle doit en grande partie cette productivité à la révolution verte survenue la fin des années 1960, qui a généralisé et intensifié la culture par rotation du riz et du blé dans certains États indiens, tels que le Pendjab et l’Haryana.

Le riz est semé en mai puis récolté en octobre-novembre, tandis que le blé est semé en novembre et récolté en avril-mai. Ce calendrier agricole est calé sur la mousson, où les pluies généreuses de juin à septembre arrosent les terres et aident les plants de riz, gourmands en eau, à se développer.

Ces cultures génèrent toutefois de grandes quantités de paille. Si une partie peut être utilisée pour nourrir le bétail ou à des fins domestiques, la majorité de ces déchets, en particulier ceux provenant de la riziculture, est brûlée.


À lire aussi : Derrière les problèmes de smog à Delhi en Inde, une révolution agricole plus verte à réinventer


Plusieurs raisons l’expliquent.

  • D’une part, la paille de riz a une utilisation limitée dans la vie courante, contrairement aux autres déchets agricoles, et ne sert pas pour l’alimentation du bétail, par exemple.

  • D’autre part, les agriculteurs indiens sont pressés par le temps : le court délai entre la récolte du riz et le semis du blé demande un nettoyage rapide des champs. Le brûlage à champ ouvert est vu alors comme une solution simple, efficace et surtout économique pour les agriculteurs, qui sont bien souvent contraints financièrement.

La fenêtre temporelle entre les deux cultures s’est encore réduite depuis 2009, avec la mise en place de lois de protection des nappes phréatiques au Pendjab et dans l’Haryana. En effet, une des conséquences de la Révolution verte est la surexploitation des eaux souterraines à cause de l’irrigation massive, ce qui a conduit à des pénuries en eau, vers la fin des années 1990. Ces lois visent alors à ralentir l’épuisement des nappes phréatiques, en obligeant les agriculteurs à retarder le semis du riz afin d’aligner sa croissance avec la mousson.

Cartes de l’intensité totale des feux agricoles pendant la mousson (à gauche) et pendant les mois d’octobre et de novembre (à droite), en moyenne, sur la période 2007-2024. Plus la valeur est foncée, plus l’intensité radiative en mégawatts (MW) est forte. Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur

Même si l’état des nappes phréatiques s’est considérablement amélioré depuis 2009, ces lois ont davantage favorisé le recours au brûlage des résidus agricoles et, par conséquent, ont participé à la détérioration de la qualité de l’air régionale. Les feux allumés lors de cette pratique impactent négativement la santé des 600 millions d’habitants de la plaine indogangétique puisqu’ils émettent de nombreux polluants dans l’air, tels que les particules fines et le monoxyde de carbone (CO).

Une surveillance insuffisante de la pollution

Pour prévenir la population de ces pics de pollution, il est essentiel de suivre les niveaux de polluants dans la région. En Inde, il a fallu attendre 2014 pour que le gouvernement lance la surveillance automatique de la qualité de l’air dans tout le pays. Même si le nombre des stations de surveillance est passé de 30 à plus de 500 en dix ans, elles se concentrent principalement dans les zones urbaines et connaissent bien souvent des problèmes techniques.

La surveillance de la qualité de l’air dans la région a également été impactée par le retour de l’administration Trump aux États-Unis, qui a cessé de communiquer les mesures faites au niveau de ses ambassades depuis mars 2025.

Dans ce contexte, les observations réalisées depuis l’espace permettent de surveiller de manière continue et régulière la composition atmosphérique, et ce, depuis près de deux décennies. C’est notamment le cas des instruments français IASI, qui survolent la Terre à bord des satellites européens Metop depuis 2007 et qui mesurent en particulier les concentrations journalières de CO provenant des feux.

Pour notre étude, nous avons analysé cette série de mesures longue de plus de dix-huit ans, conjointement aux réanalyses des vents de surface et à l’intensité des feux agricoles fournies par les instruments MODIS, embarqués sur les satellites de la Nasa.

En haut : cartes des concentrations de CO mesurées par IASI, en moyenne, du 5 au 11 novembre pour 2011, 2017 et 2024. En bas : cartes d’intensité des feux agricoles observée par MODIS et les vents de surface moyens issus des réanalyses météorologiques pour la même période. Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur

Nos résultats montrent que les vents de surface influencent considérablement l’intensité des épisodes de pollution. En 2024, des vents exceptionnellement faibles ont persisté pendant près d’une semaine, favorisant alors l’accumulation du CO au sein de la région. On a observé des conditions similaires en 2017, mais pendant plus de deux semaines. Au contraire, en 2011, des vents plus forts ont contribué à atténuer la pollution alors que des feux agricoles plus intenses aient été détectés.

Des feux passés sous les radars

Notre travail met néanmoins en évidence une intensification des pics de CO, malgré une diminution des feux observés par MODIS ces dernières années.

Plusieurs hypothèses nous amènent à penser que les agriculteurs ont changé leur façon de gérer les résidus. La principale semble être une conséquence directe de l’interdiction de leur brûlage dans certains États indiens, comme Le Pendjab et l’Haryana, depuis 2015. Des amendes sont infligées aux agriculteurs qui pratiquent le brûlage des déchets agricoles. Une autre hypothèse serait liée à l’adoption de variétés de riz à croissance rapide, ce qui laisse plus de temps aux agriculteurs de gérer les résidus.

Intensité totale des feux agricoles allumés en octobre et novembre dans les États indiens du Pendjab et de l’Haryana, telle que détectée par les satellites de la NASA (MODIS). Les feux semblent diminuer mais les concentrations du monoxyde de carbone, traceur des feux, ne suivent pas la même tendance. Selviga Sinnathamby, Fourni par l'auteur

En réalité, la surprise vient du fait que les agriculteurs brûlent les résidus en dehors du passage des satellites américains pour échapper aux sanctions. Une récente étude démontre, à l’aide de satellites géostationnaires qui sondent la région quasiment toutes les heures, qu’en 2024 les feux ont été allumés en fin d’après-midi, soit bien après le passage de MODIS vers 13 h 30

Même si cette découverte prête à sourire, elle n’enlève en rien la gravité de la situation : on estime à une fourchette de 44 000 à 98 000 le nombre de morts prématurées, entre 2003 et 2017, liées à l’exposition à la pollution émise par ces feux agricoles.

Le gouvernement indien essaie, à sa façon, de lutter contre la pollution de l’air en instaurant des tours « anti-smog » ou bien en déclenchant des pluies artificielles, à New Delhi par exemple. Or, ces solutions peinent à convaincre la population locale : des manifestations contre la dégradation de la qualité de l’air ont eu lieu pour la première fois en novembre 2025 à New Delhi.

The Conversation

Cathy Clerbaux a reçu des financements du CNES et de Eumetsat pour mener à bien les travaux de son équipe de recherche

Sarah Safieddine et Selviga Sinnathamby ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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22.05.2026 à 12:55

Comment faire face aux vagues de chaleur à Paris ? La piste du refroidissement passif hybride

Pascal Clain, Enseignant chercheur en sciences de l’ingénieur, Pôle Léonard de Vinci

Flore Vallet, Professeur, Université de Technologie de Compiègne (UTC)

Nos villes sont avant tout conçues pour lutter contre le froid et subissent les vagues de chaleur. Le refroidissement passif hybride est une piste pour les rafraîchir.
Texte intégral (2748 mots)

Des températures élevées sont attendues en France les prochains jours. Les vagues de chaleur posent un défi inédit pour nos villes de climat tempéré où, pendant longtemps, la priorité était au contraire de lutter contre le froid. Plutôt que de dépendre exclusivement de la climatisation, le refroidissement passif hybride propose de s’inspirer des bonnes pratiques des climats arides et semi-arides. L’approche tient en trois points : empêcher la chaleur d’entrer dans les bâtiments, la stocker grâce à des matériaux présentant une forte inertie thermique et, enfin, la restituer la nuit grâce à des mécanismes de ventilation naturelle.


L’augmentation des vagues de chaleur dans les climats tempérés place le confort thermique d’été au centre des préoccupations urbaines. Or, dans de nombreuses villes européennes, les bâtiments ont d’abord été conçus pour limiter les pertes de chaleur en hiver au moyen d’une isolation performante et d’enveloppes étanches. Ces choix, rationnels face au froid, deviennent problématiques lorsque les températures élevées persistent plusieurs jours et que la nuit ne permet plus d’évacuer l’énergie accumulée en journée.

On parle de « nuits tropicales » lorsque la température ne descend pas en dessous de 20 °C la nuit, empêchant le corps de récupérer. Quand cette situation se répète, la canicule peut devenir une crise sanitaire, avec des risques accrus pour les personnes âgées ou malades, d’autant plus lorsqu’elles vivent dans des logements défavorables à la ventilation. Lors de la canicule de 2003, à Paris, la température a dépassé les 39 °C, avec neuf jours de températures supérieures à 35 °C, causant 14 800 décès, dont un tiers en Île-de-France.

Face à cette situation, la climatisation apparaît souvent comme la réponse la plus directe et immédiate : on baisse la température quasiment instantanément. Mais à grande échelle, cette solution peut devenir une forme de maladaptation en augmentant les consommations électriques lors des pics de chaleur, créant une pression accrue sur les réseaux énergétiques et en rejetant de la chaleur localement dans l’espace extérieur.

Sans oublier que l’accès à la climatisation est socialement inégal. Selon une étude de l’agence de la transition écologique (Ademe), datant de 2020, le principal obstacle à l’achat d’une climatisation est financier, avec 37 % des professions libérales, cadres et professions intellectuelles supérieures qui ont installé une climatisation, contre seulement 19 % des ménages dont la personne de référence est sans emploi ou inactive.

Pour améliorer l’adaptation des villes sans créer de nouveaux problèmes (surconsommation électrique, augmentation locale des températures extérieures…), une autre approche gagne peu à peu du terrain : le refroidissement passif hybride (ou hybrid passive cooling). Il ne s’agit pas d’éliminer toute technologie fondée sur la ventilation mécanique ou la climatisation, mais de les réserver à un rôle d’appoint, en faisant des mécanismes passifs la base du confort.


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Qu’est-ce que le refroidissement passif hybride ?

Pour comprendre ce que recouvre réellement le refroidissement passif hybride, il faut aller au-delà du simple inventaire technique. Il recoupe des mécanismes complémentaires qui remplissent trois fonctions thermiques fondamentales : la prévention, le stockage et la dissipation de la chaleur.

  • Par « prévention », on décrit tout ce qui empêche la chaleur de rentrer dans le bâtiment : ombrage, orientation des espaces, limitation des surfaces vitrées exposées, ou encore dispositifs extérieurs thermoréflectifs, par exemple la technologie développée par la société Cool Roof.

  • La deuxième idée est de stocker temporairement la chaleur afin d’atténuer les pics de température en intérieur. Les matériaux à forte inertie thermique comme le béton, la pierre ou la terre permettent cette accumulation de chaleur. Plus récemment, les matériaux à changement de phase (ou MCP) ont été développés pour augmenter cette capacité de stockage. En absorbant la chaleur lors de leur transition d’état, ils fonctionnent comme un tampon thermique, capable de lisser les variations de température sans augmenter massivement l’épaisseur des parois.

  • La dissipation, enfin, consiste à extraire la chaleur accumulée dans le bâti. C’est ici que la ventilation naturelle occupe une place centrale. Lorsque les conditions extérieures le permettent, notamment la nuit, l’air extérieur plus frais peut être utilisé pour évacuer la chaleur stockée dans la structure. Sans cette étape de régénération, les stratégies de stockage perdent leur efficacité et le bâtiment est progressivement saturé en chaleur.

Ces trois fonctions forment une chaîne : prévenir réduit la quantité de chaleur à stocker, stocker amortit les pics de température, dissiper réinitialise le système. Or, dans la plupart des configurations décrites, la ventilation naturelle apparaît comme l’élément structurant.

Celle-ci est rarement suffisante toute seule, surtout dans des contextes urbains denses où les flux d’air sont contraints par des mécanismes de ventilation spécifiques. En revanche, elle devient déterminante lorsqu’elle est intégrée dans un ensemble de stratégies de refroidissement cohérent. Lorsque les températures deviennent trop élevées ou que les conditions extérieures ne permettent plus d’évacuer suffisamment de chaleur, des systèmes mécaniques (ventilation mécanique contrôlée, voire dans certains cas climatisation) peuvent intervenir. C’est précisément cette combinaison qui caractérise le refroidissement passif hybride


À lire aussi : Qu’est-ce que le rafraîchissement passif ?


Architecture et gestion de la chaleur, un héritage avant tout culturel

Les principes mobilisés par le refroidissement passif hybride ne sont pas nouveaux.

https://www.actionsustainability.com/resources/shifting-baselines-in-biodiversity-conservation
Les badgirs (ou « attrape-vent ») sont des dispositifs architecturaux permettant de tirer parti du vent pour refroidir les bâtiments. L’image représente une de ces tours à Kerman, en Iran. Bernard Gagnon, CC BY-SA

Dans les régions arides et semi-arides, les populations ont longtemps vécu sans climatisation ni ventilation mécanique, en s’appuyant sur des architectures capables de capter le vent, de créer de l’ombre ou encore d’utiliser l’inertie des matériaux, c’est-à-dire leur capacité à stocker la chaleur le jour puis à l’évacuer la nuit lors de la baisse des températures.

Mais l’efficacité de ces systèmes ne tient pas uniquement à leur conception. Elle repose sur une gestion quotidienne. Les ouvertures, par exemple, ne sont pas réalisées au hasard. Elles sont gérées selon un cycle thermique déterminé. On limite les entrées d’air pendant les heures les plus chaudes, puis on ouvre en grand quand l’air redevient plus frais, notamment la nuit, pour purger la chaleur stockée.

Cette logique contraste avec certaines pratiques contemporaines. En effet, dans de nombreux bureaux climatisés aujourd’hui, les fenêtres restent fermées, car la régulation thermique est confiée presque entièrement à des systèmes mécaniques et électroniques. L’argument est le suivant : ouvrir les fenêtres est contre-productif si le système est en phase de climatisation, mais l’usager des bâtiments n’a que rarement la main sur ces systèmes.

Il faut aussi souligner que, dans les sociétés contemporaines équipées de climatisation, le confort est souvent défini comme une température intérieure stable et constante. Dans de nombreuses pratiques ancestrales, au contraire, le confort repose sur un équilibre plus dynamique : les habitants adaptent leurs comportements, leurs activités ou leur localisation pour maintenir des conditions supportables.

À Yazd, en Iran, les maisons traditionnelles combinent des dispositifs passifs comme les tours à vent, les murs épais et les espaces semi-ouverts, qui maintiennent naturellement des conditions plus fraîches. Mais ces dispositifs ne fonctionnent pas seuls. En milieu de journée, les pièces en étage exposées sont délaissées au profit des espaces plus massifs ou en contact avec le sol, comme les pièces basses ou les sous-sols. Les ouvertures donnant sur l’extérieur chaud sont fermées. Les espaces semi-ouverts ventilés, comme les loggias, sont utilisés en soirée ou la nuit pour dormir et se reposer.

Autrement dit, la performance du refroidissement passif résulte de l’interaction entre les bâtiments et les pratiques. C’est l’architecture qui va rendre certaines actions possibles (ombre, ventilation, inertie) ou impossibles, et ce sont les usages qui les mettront réellement en œuvre.

Des bâtiments innovants à Paris

À l’échelle des villes, la nécessité de solutions de refroidissement sobres en énergie se traduit de plus en plus en dispositifs concrets. À Paris, par exemple, la réponse à la chaleur associe plusieurs familles d’actions : solutions vertes (arbres, végétalisation), bleues (eau) et grises (matériaux, ombrage, aménagements bâtis) comme les « îlots frais » réalisés par Fraîcheur de Paris (société gestionnaire du réseau de froid parisien) en 2018 et 2019.

Dans ce cadre, certains équipements et bâtiments publics mobilisés en période de canicule s’appuient naturellement sur ces principes : ombrage extérieur, matériaux présentant une forte inertie thermique, ventilation et gestion du cycle jour/nuit. La climatisation est mobilisée, mais plutôt comme un filet de sécurité lorsque les conditions deviennent extrêmes. Autrement dit, le refroidissement passif hybride s’intègre déjà, de façon plus ou moins explicite, dans la manière dont une grande ville structure sa stratégie d’adaptation à la chaleur.

Un exemple concret à Paris est la médiathèque James-Baldwin (XIXᵉ), qui articule réhabilitation d’un ancien bâtiment et construction neuve en misant sur une logique de refroidissement passif hybride. On y retrouve ses trois grands principes : prévenir, stocker et dissiper.

  • Pour prévenir l’entrée de chaleur, le bâtiment multiplie les protections : brise-soleil orientables, coursive de bois en façade sud, résille en bois et végétalisation qui accentuent l’ombre et réduisent l’échauffement des parois.

  • Pour stocker sans surchauffer trop vite, la médiathèque tire parti du béton du bâtiment réhabilité, tout en ayant amélioré l’enveloppe au moyen d’une isolation thermique extérieure en fibre de bois.

  • Enfin, pour dissiper la chaleur, la clé réside dans la ventilation naturelle, en particulier nocturne pour purger la chaleur accumulée lorsque l’air extérieur redevient plus frais.

Le refroidissement, un système sociotechnique

Mais le refroidissement passif hybride ne se limite pas à l’ajout de brise-soleil ou de matériaux innovants. En effet, une ventilation nocturne ne produit son effet que si les ouvertures peuvent être utilisées dans des conditions acceptables de sécurité et de confort pour les occupants. Un dispositif d’ombrage n’est protecteur que s’il est correctement positionné et réellement utilisé. Un matériau de stockage n’est utile que si la dissipation ultérieure est assurée.

La performance ne réside donc pas uniquement dans la technologie, mais dans l’articulation entre dispositifs, pratiques et coordination entre concepteurs, gestionnaires et usagers des bâtiments.

À mesure que la chaleur devient un paramètre déterminant pour qualifier l’environnement urbain, le refroidissement ne peut plus être pensé comme un simple équipement individuel ajouté en fin de chaîne. Il doit être compris comme un système sociotechnique à part entière, où la conception architecturale, les principes physiques et l’organisation des usages forment un tout.

Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de recourir à des machines pour obtenir un ajustement de température, mais d’organiser durablement la gestion de la chaleur dans les bâtiments.

Cela nécessitera aussi d’impliquer davantage les occupants, en adaptant concrètement l’usage des espaces :

  • éviter les pièces les plus exposées aux heures chaudes,

  • privilégier les zones qui restent naturellement plus fraîches, comme les pièces épaisses ou situées en partie basse,

  • et enfin, déplacer certaines activités selon les moments de la journée, par exemple réserver le repos aux heures les plus chaudes dans les pièces les plus fraîches, et reporter les tâches domestiques aux périodes plus tempérées, le matin ou en soirée.


Cet article a été développé et co-écrit avec Stanislav Mukhamedov, étudiant en école d’ingénieur à l’ESILV majeure EVD, dans le cadre de son travail de recherche sur l’adaptation des grandes métropoles aux vagues de chaleur.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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22.05.2026 à 12:53

Qu’est-ce que le rafraîchissement passif ?

Benjamin Brigaud, Professeur en géologie et géothermie, Université Paris-Saclay

Il n’y a pas que la climatisation : d’autres techniques, à la consommation d’énergie réduite, voire nulle, peuvent également être mobilisées pour rafraîchir l’air intérieur.
Texte intégral (2112 mots)

Comment rendre la chaleur à l’intérieur des bâtiments plus tolérable ? On pense volontiers d’abord à la climatisation, mais d’autres approches, à la consommation d’énergie réduite, voire nulle, peuvent également être mobilisées. On parle alors de rafraîchissement passif.


Le rafraîchissement passif s’impose depuis plusieurs années. L’expression désigne l’ensemble des solutions permettant d’abaisser la température d’un bâtiment ou de limiter son réchauffement lors des saisons estivales ou des épisodes de fortes chaleurs, tout en ayant une consommation énergétique réduite, voire nulle.

Les épisodes de canicule, de plus en plus longs et fréquents du fait du changement climatique, nous rappellent que refroidir nos bâtiments n’est pas qu’un enjeu de confort, mais aussi un enjeu de santé publique pour les décennies à venir.

C’est particulièrement le cas dans les régions du globe où les températures dépassent régulièrement 40 °C, ou encore pour les personnes vulnérables comme les personnes âgées, les jeunes enfants ou les personnes malades. Le rafraîchissement peut également être tout simplement nécessaire pour des questions de confort thermique.

Climatiser, pour le meilleur ou pour le pire ?

À l’heure actuelle, le rafraîchissement des bâtiments repose aujourd’hui essentiellement sur l’usage des climatiseurs, qui présentent l’inconvénient d’être très énergivores.

La climatisation estivale d’un logement peut ainsi engendrer un surplus de consommation d’électricité de l’ordre de 15 %. Certes, l’impact carbone de cette consommation reste relativement limité en France, grâce à une production d’électricité bas carbone, mais ce n’est pas le cas dans de nombreux pays. À l’échelle mondiale, le refroidissement représentait 18,5 % de la consommation totale d’électricité du secteur du bâtiment en 2016, contre 13 % en 1990.

En plus de leur forte consommation énergétique, les climatiseurs présentent aussi l’inconvénient de rejeter de la chaleur à l’extérieur, contribuant à l’effet d’îlot de chaleur bien connu dans les villes. À titre d’exemple, à Paris, leur usage estival pourrait être responsable d’une augmentation allant jusqu’à 2 °C de la température extérieure dans certains quartiers.


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Les leviers principaux : aération, architecture et urbanisme

Dans ce contexte, les solutions consommant peu ou pas d’énergie (par définition, il s’agit des solutions de rafraîchissement passif) sont de plus en plus recherchées. Celles-ci comprennent une large gamme de pratiques et de dispositifs.

Il existe par exemple des pratiques très simples qui favorisent la ventilation naturelle, comme ouvrir les fenêtres au petit matin pour abaisser la température intérieure de quelques degrés, puis fermer les volets et fenêtres durant la journée afin de limiter les apports de chaleur. Ce premier niveau peut-être actionné facilement, même en l’absence de dispositifs spécifiques.

Les maisons traditionnelles de l’île de Santorin, en Grèce, sont un exemple d’architecture cycladique, avec des bâtiments blanchis à la chaux et une structure traversante (fenêtres sur deux faces opposées) afin de profiter du vent pour aérer et rafraîchir les pièces. Pexels/Paulo Veloso

La conception architecturale peut également être optimisée afin d’améliorer la ventilation naturelle : par exemple, en orientant les constructions afin de limiter les obstacles à la circulation du vent, en tenant compte de la topographie du milieu (relief, plaine, colline…), ou encore de l’implantation des autres bâtiments alentours.

Il est ainsi possible d’opter pour des architectures favorisant la ventilation naturelle en s’inspirant des constructions traditionnelles, comme les bâtiments en U, ouverts sur les vents dominants, ou les cours intérieures ombragées, équipées de puits fonctionnant comme des cheminées évacuant l’air chaud.

Enfin, on peut réduire l’exposition directe au soleil, par exemple en concevant des rues étroites, comme à Masdar aux Émirats arabes unis.


À lire aussi : S’inspirer de l’architecture traditionnelle pour faire face à la canicule


Le choix des matériaux et de la végétalisation

Certains matériaux de construction naturels, comme le calcaire (et, par extension, les enduits à la chaux) ou la vase, sédiment composé d’argile, régulent efficacement les températures. Ils absorbent l’eau lors des périodes humides ou fraîches (comme la nuit). Cette eau s’évapore pendant une partie de la journée lors de l’augmentation des températures, provoquant un effet de rafraîchissement diurne.

La végétalisation des zones urbaines participe également au rafraîchissement passif et lutte contre les îlots de chaleur. En effet, en plus de faire de l’ombre aux façades, les arbres rafraîchissent leur environnement grâce à l’évapotranspiration. L’eau émise lors de la transpiration des feuilles et son évaporation limitent ainsi l’échauffement de l’air environnant l’arbre.

Il est également possible d’agir sur les vitrages en travaillant les propriétés optiques des verres. Certains verres isolants filtrent des longueurs d’onde spécifiques dans l’infrarouge solaire tout en permettant l’évacuation du rayonnement infrarouge thermique émis par le bâtiment. Les vitrages dits « actifs », capables de modifier leur teinte au fil des saisons, peuvent grandement limiter le réchauffement des bâtiments en journée.

Tirer parti de la fraîcheur du sous-sol avec la géothermie

Une autre solution très efficace est de mobiliser la fraîcheur de notre sous-sol, autrement dit le potentiel géothermique de surface.

À quelques mètres de profondeur, sous les latitudes tempérées, la température du sous-sol reste stable autour de 12 °C toute l’année. Cette fraîcheur est exploitée depuis l’Antiquité avec la technique du puits climatique, aussi appelé « puits provençal », quand il s’agit de refroidir.

Schéma d’un puits climatique. Ademe-BRGM

Le principe consiste à faire circuler vers l’habitation de l’air extérieur dans une canalisation enterrée entre 2 et 4 mètres de profondeur. L’hiver, l’air transporté se réchauffe de quelques degrés (le sol étant, à cette profondeur, plus chaud que l’air, car moins soumis aux écarts de températures jour/nuit). L’été, le sol reste plus frais : l’air transporté par la canalisation peut ensuite rafraîchir le bâtiment.

Une autre solution de rafraîchissement passif fondée sur la géothermie consiste à capter l’eau souterraine à 12 à 15 °C dans un puits vertical de quelques dizaines de mètres de profondeur, ou à installer dans un forage une sonde géothermique, constituée généralement d’un tube en U contenant un fluide caloporteur. Grâce à un échangeur thermique, la fraîcheur du sous-sol est alors directement transmise au réseau émetteur du bâtiment (plancher ou plafond rafraîchissant, radiateur à eau, ventilo-convecteur, centrale de traitement de l’air…), sans recourir à une pompe à chaleur géothermique. On parle alors de geocooling, ou géorafraîchissement.

Cette méthode est particulièrement performante, caractérisée par des coefficients de performance de 30 à 50. Autrement dit, pour 1 kilowattheure (kWh) consommé par la pompe de circulation, 30 à 50 kWh de fraîcheur peuvent être restitués.


Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la culture.

The Conversation

Benjamin Brigaud est également membre de l'Institut universitaire de France (IUF). Il a reçu divers financements publics, de l’Université Paris-Saclay, de l'Institut universitaire de France, de la région Ile-de-France et de l’Agence nationale de la recherche (ANR-22-EXSS-0011).

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22.05.2026 à 12:53

Comment fonctionnent les climatiseurs et pompes à chaleur ? L’éclairage de la thermodynamique

Alexandre Malley-Ernewein, Maître de Conférence au CETHIL (Centre d'Energétique et de Thermique de Lyon - UMR5008), Université Claude Bernard Lyon 1

Eric Peyrol, chercheur, Université Claude Bernard Lyon 1

Jocelyn Bonjour, Professeur des universités au CETHIL (UMR5008), INSA Lyon – Université de Lyon

Les climatiseurs et les pompes à chaleur reposent sur les mêmes principes. Mais face à la hausse des températures, ces systèmes pourraient atteindre leurs limites physiques.
Texte intégral (3165 mots)

De fortes chaleurs sont attendues sur la France dans le courant des prochains jours. Face à des étés toujours plus chauds, la climatisation est de plus en plus incontournable dans les commerces et les logis. Dans le même temps, les pompes à chaleur s’imposent pour chauffer de façon plus performante pendant la saison froide. Comment fonctionnent ces appareils ? Ils s’appuient en réalité sur les mêmes bases thermodynamiques. Mais attention : le changement climatique pourrait bien leur faire atteindre leurs limites physiques.


Après ceux de 2002 et de 2022, l’été 2025 a été le troisème été le plus chaud en France : deux vagues de chaleur l’ont marqué de par leur précocité, leur intensité et leur durée. Ainsi, l’été dernier a enregistré une anomalie thermique de + 1,9 °C (+ 3,3 °C pour juin).

En raison du changement climatique, et même lorsque nos sociétés auront atteint la neutralité carbone, la fréquence et l’intensité de ces épisodes de fortes chaleurs vont continuer à augmenter pendant plusieurs décennies. En conséquence, un sujet s’est imposé dans les discussions : la climatisation, en tant que moyen d’adaptation au changement climatique.


À lire aussi : La climatisation, une solution pour mieux vivre le réchauffement climatique ?


Avant même de débattre de la pertinence d’installer des climatiseurs et de mesurer leurs impacts (énergétique, sonore, thermique), il faut comprendre comment fonctionnent ces équipements. Les climatiseurs (et plus généralement, les systèmes de refroidissement) sont la directe application des principes d’une branche des sciences physiques, la thermodynamique, dont l’objet est l’étude des transferts d’énergie – en particulier de chaleur.

Spontanément, un transfert de chaleur survient du milieu présentant la température la plus élevée (la source chaude) vers celui de la plus faible température (la source froide). Par exemple, quand la température extérieure est supérieure à celle d’un local, le transfert de chaleur se produit de l’extérieur vers l’intérieur par l’intermédiaire des parois du bâtiment.

Un système de climatisation permet d’effectuer l’opération inverse, grâce à un apport d’énergie externe : prélever de l’énergie de la source froide (l’intérieur) pour la transférer vers la source chaude (l’extérieur). Il est alors possible de refroidir l’intérieur en rejetant l’énergie à l’extérieur, même s’il y fait plus chaud. Le principe de fonctionnement d’une pompe à chaleur (PAC) est le même : un local peut-être chauffé en récupérant de l’énergie à l’extérieur, alors même qu’il y fait plus froid.

Pour comprendre comment tout cela est possible, il faut mobiliser les savoirs issus de la thermodynamique.

Le cycle frigorifique, au cœur des climatiseurs et pompes à chaleur

Pour opérer ce transfert d’énergie, on tire parti des propriétés d’un fluide dit « frigorigène ». Ces derniers ont la particularité de pouvoir changer d’état, c’est-à-dire de passer d’une phase liquide à gazeuse et inversement. C’est souvent cette caractéristique qui sera utilisée pour extraire la chaleur.

On parle de « cycle frigorifique » pour décrire les quatre transformations successives qui sont permises par l’utilisation d’un climatiseur ou d’une pompe à chaleur.

Ces transformations peuvent être représentées sur un diagramme enthalpique, aussi appelé « diagramme de Mollier ». L’enthalpie est une grandeur physique souvent utilisée en thermodynamique. Elle peut être envisagée comme un potentiel énergétique qui inclut à la fois les énergies thermique (chaleur) et mécanique, en lien avec des variations de pression et de volume du système.

Schéma d’un diagramme de Mollier, avec les zones d’états et une isotherme (le long de celle-ci, la température est constante). Fourni par l'auteur

Cette représentation peut sembler complexe à première vue, mais elle permet de visualiser rapidement l’évolution du fluide frigorigène et, en particulier, ses changements d’état. Elle présente la pression du fluide en ordonnée et son enthalpie en abscisse.

Ce diagramme est divisé en trois parties par la « cloche » qui est en son centre, nommée « courbe de saturation ». Celle-ci indique la limite entre différents états du fluide : à droite, le fluide à l’état de vapeur et, à gauche, le fluide sous forme de liquide. La zone située sous la courbe correspond à l’état de mélange liquide-vapeur du fluide.

Ce diagramme sert à représenter les transformations du cycle frigorifique, comme le montre le schéma ci-dessous.

Schéma d’un diagramme de Mollier, avec représentation des quatre transformations d’un cycle frigorifique simple. Fourni par l'auteur

Les étapes sont les suivantes :

  • 1 à 2 : le fluide frigorigène est à l’état de vapeur ; il est comprimé, ce qui fait augmenter sa pression et sa température ainsi que son enthalpie. C’est le seul apport d’énergie du cycle. Celle-ci est sous forme d’énergie mécanique, produite par un compresseur, qui lui-même consomme de l’électricité.

  • 2 à 3 : le fluide, toujours à l’état de vapeur, mais à haute pression et haute température, traverse alors un échangeur de chaleur, dans lequel il va céder de l’énergie thermique à la source chaude (pour un climatiseur, l’air extérieur, pour une PAC en hiver, l’air intérieur), celle-ci étant nécessairement à une température plus basse que celle du fluide. Cet échangeur est appelé « condenseur », car ce refroidissement provoque la condensation de la vapeur qui devient liquide. L’enthalpie du fluide diminue alors.

  • 3 à 4 : le fluide traverse un détendeur, où un changement de section de la conduite fait baisser la pression.

  • 4 à 1 : le fluide, désormais majoritairement liquide, à basse pression et basse température, traverse un échangeur où il reçoit de la chaleur de la source froide (pour un climatiseur, l’air intérieur, pour une PAC en hiver, l’air extérieur), son enthalpie augmente. Cet échangeur est appelé « évaporateur », car le fluide frigorigène y passe de l’état liquide à celui de vapeur.

Le cycle frigorifique permet de, simultanément, refroidir et réchauffer les températures de deux milieux, par exemple intérieur et extérieur, en transférant de l’énergie de l’un à l’autre. MakiZen, CC BY-NC-SA

Ces transformations peuvent sembler contre-intuitives, car le fluide frigorigène cède de la chaleur majoritairement sans changer de température, mais en changeant d’état. C’est la différence entre chaleur sensible – liée à un changement de température – et chaleur latente – liée à un changement d’état de la matière.

Le cycle est entretenu tant qu’il y a un besoin de transférer de la chaleur de la source froide à la source chaude, grâce au fonctionnement du compresseur qui met le fluide en mouvement.

Les « splits » extérieurs des pompes à chaleur et climatiseurs font désormais partie des paysages urbains. Joost J. Bakker/Flickr, CC BY-NC

Lorsqu’un climatiseur est utilisé pour rafraîchir un local, le condenseur est placé à l’extérieur (le « split » extérieur) et l’évaporateur à l’intérieur (la « cassette »).

Dans le cas d’un système réversible, capable de chauffer en hiver et de refroidir en été, les échangeurs changent de rôle en fonction des saisons, à l’aide d’une vanne 4 voies.

Des systèmes poussés à leurs limites physiques par le changement climatique

Une des principales limites des climatiseurs réside dans leur principe même : leurs performances dépendent des caractéristiques du fluide frigorigène, mais aussi fortement des températures des sources froide et chaude.

Par exemple, l’énergie nécessaire à la compression augmente avec l’écart entre les températures des sources. Le coefficient de performance (COP), c’est-à-dire le rapport entre la chaleur extraite à l’évaporateur et l’électricité consommée, va alors baisser en proportion. C’est d’ailleurs pour cela que la consommation des pompes à chaleur, en hiver, augmente lorsque les températures extérieures diminues. Elles sont parfois munies, pour compenser la baisse du COP lors de températures extérieures très basses, de résistances électriques pour fournir un chauffage d’appoint.

En outre, un fluide frigorigène a des caractéristiques fixes, notamment l’enthalpie de changement d’état (et, en particulier, celle pour passer de l’état liquide à gazeux, que l’on appelle souvent « chaleur latente de vaporisation »), qui dépend de la pression et de la température. Si la température de la source chaude augmente, il ne sera peut-être pas possible de comprimer indéfiniment le fluide pour pouvoir lui céder de la chaleur. Autrement dit, on peut atteindre les limites physiques du cycle frigorifique pour le fluide utilisé.

Or, en France, avec le changement climatique, la température extérieure – la source chaude – va continuer à augmenter en été. Ainsi, un climatiseur installé en 2000 ou en 2020 ne sera pas nécessairement toujours capable de refroidir en 2035.

Par ailleurs, ces fluides ont un pouvoir de réchauffement bien supérieur à celui du CO₂, ce qui questionne leur usage en raison du risque de fuites. C’est pourquoi une réglementation de plus en plus contraignante s’applique à ces produits.

Des risques de « maladaptation » pour les villes

Dans ce contexte, deux problématiques vont se poser pour les villes : l’augmentation de la consommation électrique lors des périodes estivales et celle, locale, de la température dans les zones urbaines due au rejet de chaleur des climatiseurs.

Une étude de 2024 fondée sur des simulations numériques a ainsi montré, pour la ville de Toulouse (Haute-Garonne), que la généralisation de l’usage de la climatisation entraînerait une augmentation de la consommation énergétique en période estivale de 54 %. Si ces climatiseurs sont réversibles et peuvent assurer le chauffage en hiver, en fonctionnant comme une PAC, l’économie d’énergie sur l’année serait de l’ordre de 32 %, car ils ont un meilleur rendement que les chaudières et radiateurs qu’ils remplaceraient.

En 2012 déjà, d’autres simulations numériques montraient que, à Paris, l’augmentation locale de température due au rejet de chaleur pouvait atteindre 2 °C pendant une période de canicule similaire à celle de 2003. Ce résultat est toutefois à nuancer, car le modèle utilisé comporte des simplifications dans la représentation des phénomènes physiques. Ceci appelle à des études complémentaires.

Si les climatiseurs permettent d’évacuer la chaleur de nos lieux de vie, le changement climatique va exacerber leurs limites. Leur généralisation dans nos sociétés nous demande d’étudier leurs impacts sur nos environnements.

Dans tous les cas, elles ne sauraient être l’unique solution qui permettra d’assurer des conditions vivables, en particulier pour les publics les plus vulnérables (par exemple, personnes âgées, jeunes enfants, personnes malades).


À lire aussi : Climatisation : quelles alternatives au quotidien, quelles recherches pour le futur ?


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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21.05.2026 à 15:24

Comment les communautés d’arbres façonnent le fonctionnement souterrain des forêts européennes

Ludovic Henneron, Maître de Conférences en écologie, Université de Rouen Normandie

David Wardle, Professor at Department of Ecology, Environment and Geoscience, Umeå University

Paul Kardol, Professor, Division of Forest Microbiology, Swedish University of Agricultural Sciences

Stephan Hattenschwiler, Directeur de recherche CNRS. Directeur du département "Ecologie Fonctionnelle", Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Ce qui profite aux arbres en surface ne profite pas toujours au réseau trophique souterrain, peuplé de microbes et d’une faune détritivore, herbivore ou carnivore.
Texte intégral (1749 mots)
Mieux comprendre comment l’énergie circule à travers le réseau trophique souterrain des écosystèmes forestiers en fonction des espèces d’arbres alentour. Stephan Hattenschwiler, Fourni par l'auteur

Les écosystèmes du monde entier évoluent rapidement sous la pression des changements globaux tels que le réchauffement du climat, les changements d’usage des terres ou les invasions biologiques, mais ce qui se passe sous terre reste encore mal compris. On sait, par exemple, que les plantes jouent un rôle central dans les « réseaux trophiques », ces ensembles d’interactions d’ordre alimentaire entre les êtres vivants d’un écosystème. Cependant, nous connaissons encore mal la manière dont les communautés végétales, les essences d’arbres d’une forêt par exemple, influencent la circulation de la matière et de l’énergie par les interactions trophiques entre organismes du sol, tels que les microbes (champignons et bactéries) et la faune détritivore, herbivore et carnivore.

Dans notre étude récente, publiée le 6 avril dans Nature, nous nous sommes penchés sur 64 forêts européennes, sur les espèces d’arbres qui s’y trouvent et sur le problème de savoir comment celles-ci influencent l’activité du réseau trophique du sol en matière de flux d’énergie au sein de celui-ci.

Nous avons découvert que les forêts dominées par des espèces d’arbres priorisant l’acquisition des ressources (eau, nutriments et lumière) et étant ainsi capables d’une croissance rapide, comme le charme commun (Carpinus betulus) ou le bouleau verruqueux (Betula pendula), présentent une activité du réseau trophique du sol plus élevée. Ces arbres fournissent, en effet, davantage de matière organique fraîche de bonne qualité nutritive et créent des microclimats plus chauds, stimulant le métabolisme des organismes du sol et accélérant des processus comme la décomposition des matières organiques et le recyclage des nutriments du sol.

À l’inverse, les forêts dominées par des espèces d’arbres priorisant la conservation des ressources, comme le pin sylvestre (Pinus sylvestris) ou l’épicéa commun (Picea abies), et dont la capacité de croissance est ainsi plus lente, présentaient une activité du réseau trophique du sol plus faible.

En d’autres termes, l’identité des espèces et leurs « traits fonctionnels » liés à leur stratégie d’allocation des ressources au sein d’une communauté d’arbres sont plus importants qu’on ne le pensait auparavant.

Étonnamment, le simple mélange de différentes espèces d’arbres n’a pas amélioré le fonctionnement du sol – et l’a même souvent légèrement réduit – malgré l’augmentation de la croissance aérienne des arbres induit par cette diversification. Ce décalage met en lumière un point essentiel : ce qui profite aux arbres en surface ne profite pas toujours au réseau trophique souterrain.

Pourquoi c’est important ?

Ces résultats ont des implications importantes pour la gestion forestière. Promouvoir la diversité des arbres à elle seule pourrait ne pas suffire à maintenir des sols sains, c’est-à-dire capables de fonctionner afin d’assurer la fourniture de multiples services bénéficiant à l’humanité. En revanche, sélectionner les espèces d’arbres en fonction de leurs traits fonctionnels, tels que leur activité métabolique ou leur capacité de croissance, pourrait s’avérer plus efficace pour préserver la vitalité des écosystèmes forestiers.

À l’avenir, le changement climatique devrait accroître la fréquence et l’intensité des sécheresses et ainsi favoriser des espèces d’arbres priorisant la conservation des ressources, car ils sont plus résistants à la mortalité par cavitation induite par le stress hydrique. Nos découvertes suggèrent que ce changement dans la composition en espèces des communautés d’arbres pourrait ralentir le fonctionnement du sol, avec des répercussions importantes pour le recyclage de la matière organique du sol, la disponibilité des nutriments et la régénération forestière. Globalement, l’étude souligne la nécessité de prendre en compte les dynamiques aériennes et souterraines dans la gestion des forêts face aux changements climatiques.

schéma des interactions d’ordre alimentaire entre les organismes du sol
Représentation du réseau trophique du sol. Les flèches représentent les flux d’énergie entre les groupes trophiques, leur épaisseur étant proportionnelle à l’intensité des interactions trophiques. La couleur des flèches montre comment les flux d’énergie peuvent être agrégés par type de ressource et de consommateur afin de quantifier les fonctions du réseau trophique du sol. Le niveau trophique correspond à la position qu’occupent les organismes d’un groupe trophique dans le réseau, mesurant sa distance par rapport à la production primaire autotrophe. Ludovic Henneron, adapté d’après Henneron et al. (2026). Les silhouettes utilisées sont libres de droit (licence Creative Commons Attribution « CC BY ») et proviennent des sites Phylopic.org et Thenounproject.com, Fourni par l'auteur

Quelles sont les suites ?

Cette recherche ouvre la voie à de multiples perspectives de recherche.

Il serait ainsi intéressant d’étudier de nouveau ces communautés d’arbres et le fonctionnement du réseau trophique du sol de ces forêts de manière répétée dans le temps, afin de suivre la dynamique temporelle conjointe des comportements aérien et souterrain en lien avec les changements globaux en cours. Ceci permettrait de mieux comprendre les liens de causalité en jeu.

Ce travail de recherche pose également des questions concernant l’importance relative pour la nutrition des organismes du sol de différentes sources d’aliments fournis à la base du réseau trophique par les plantes. Parmi celles-ci, on compte les litières, qui constituent l’apport dominant de matière végétale sous forme de feuilles, racines et tiges mortes nécessitant une décomposition pour s’en nourrir. On compte aussi les racines vivantes, qui peuvent être consommées directement par les herbivores ou les pathogènes mais apportent aussi au sol des matières organiques fraîches sous forme soluble directement accessible pour les organismes du sol par un phénomène appelé « rhizodéposition ».


Le projet SoilForEUROPE (ANR-16-EBI3-0009) est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Ludovic Henneron a reçu des financements de l'ANR (Appel à projets générique 2024, projet Jeunes Chercheuses et Jeunes Chercheurs) pour le projet PLASTRAIT (Plasticité de la qualité des litières foliaires d'arbres : conséquences pour le recyclage de l'azote du sol et les interactions plantes-plantes).

Paul Kardol a reçu des financements de BiodivERsA COFUND call for research proposals, with the national funders Agence Nationale de la Recherche (ANR, France), the Belgian Science Policy Office (BELSPO, Belgium), Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG, Germany), the Research Foundation Flanders (FWO, Belgium), the Swedish Research Council (FORMAS, Sweden).

Stephan Hattenschwiler a reçu des financements de BiodivERsA COFUND call for research proposals, with the national funders Agence Nationale de la Recherche (ANR, France), the Belgian Science Policy Office (BELSPO, Belgium), Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG, Germany), the Research Foundation Flanders (FWO, Belgium), the Swedish Research Council (FORMAS, Sweden) et du programme exploratoire français (France 2030) FairCarboN (ANR-22-PEXF-0001).

David Wardle ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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21.05.2026 à 11:41

Pourquoi la profusion de cartes ne nous aide pas forcément à être mieux informés

Carl Bethuel, Docteur en géographie, Université Rennes 2

C’est un des paradoxes de notre époque. Satellites, drones et IA permettent de cartographier le monde de façon inédite. Pourtant, les cartes d’un même endroit montrent souvent des réalités différentes.
Texte intégral (1900 mots)

C’est un des paradoxes de notre époque. Satellites, avions, drones et intelligences artificielles nous permettent de cartographier le monde avec une précision inédite. Pourtant, de nombreuses cartes d’un même endroit montrent des réalités différentes. Comment l’expliquer, et comment faire pour ne pas tomber dans du « map-washing » où chacun prendrait la carte qui l’arrange ?


Jamais nous n’avons autant cartographié la planète. Portés par l’essor des capteurs, des plateformes de calcul et de l’intelligence artificielle, nous disposons aujourd’hui d’une abondance de données qui modifie en profondeur notre manière d’observer la Terre.

Cette révolution s’appuie sur un outil central : la télédétection, qui consiste à observer la surface terrestre à distance grâce à des images acquises par des satellites, des avions ou des drones. Là où la cartographie était autrefois lente et localisée, il est désormais possible de suivre des territoires à l’échelle régionale voire mondiale à un rythme inédit.

Une révolution au service des grands enjeux environnementaux

Cette capacité à observer la Terre répond notamment à des enjeux environnementaux majeurs, largement inscrits dans les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies, tels que la lutte contre le changement climatique, la préservation de la biodiversité ou la gestion durable des terres.

Disposer de cartes précises est essentiel pour suivre les changements, orienter les politiques publiques et renforcer la transparence des chaînes d’approvisionnement agricoles. Cette dynamique est aujourd’hui portée par une multiplication d’acteurs produisant et mobilisant des cartes : institutions publiques, organisations internationales, chercheurs, organisations non gouvernementales, mais aussi entreprises privées développant leurs propres services de suivi satellitaire.

Cette diversité s’inscrit notamment dans des dispositifs de régulation comme le règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts, qui impose aux entreprises de démontrer que certaines matières premières ne contribuent pas à la déforestation. Sa mise en œuvre repose largement sur l’usage de cartes mobilisées à différentes étapes des chaînes d’approvisionnement.

Le cas des palmiers à huile : trop de cartes, pas assez de clarté

Dans ce contexte, le cas des plantations de palmier à huile en Indonésie est au centre des préoccupations liées à la conversion des forêts tropicales en monocultures agricoles. Premier producteur mondial depuis 2007, le pays fait face à des défis tels que la fragmentation des habitats, la diminution de la biodiversité et la dégradation des stocks de carbone forestier. L’expansion des plantations s’accompagne également de tensions socioéconomiques, notamment autour des droits fonciers des populations autochtones.

De nombreux produits cartographiques ont ainsi été développés afin de localiser les plantations et d’en suivre l’évolution, en mobilisant des données et des méthodes variées. Cette diversité offre une pluralité de regards sur un même objet d’étude, constituant une richesse scientifique.

Cependant, elle s’accompagne de résultats parfois difficilement comparables. Ainsi quatre cartes de plantations de palmiers à huile sur l’île de Sumatra ont donné quatre mesures différentes de l’étendue de ces plantations, avec une différence de parfois presque 2 millions d’hectares, soit plus que la superficie de la Bretagne.

Tableau comparatif des quatre cartes de plantations de palmiers à huile sur l’île de Sumatra

Par exemple, la précision des images utilisées ou la période d’observation peuvent varier, influençant les surfaces estimées. Des divergences dans la définition de ce que l’on cartographie peuvent également générer des résultats différents. Dans le cas des plantations de palmier à huile, une question apparemment simple se révèle en réalité complexe : qu’inclut-on exactement ?

Selon les approches, il peut s’agir uniquement de plantations industrielles ou bien comprendre également de petites exploitations paysannes. À cela s’ajoute la question de la temporalité : une plantation mature, immature ou une parcelle en transition ne seront pas toujours représentées de la même manière.

Pour les utilisateurs finaux (décideurs publics, ONG ou acteurs privés) cette diversité de méthodes et de définitions peut alors devenir difficile à interpréter. Face à cette profusion, on peut s’interroger : quelle information utiliser ? Et comment comparer des résultats fondés sur des hypothèses différentes ? En multipliant les représentations d’un même phénomène, l’information se complexifie, en particulier lorsque les incertitudes sont peu visibles.

Trop de cartes : comment y voir plus clair ?

Face à cette multiplication de cartes, plusieurs pistes émergent pour améliorer leur usage et leur comparabilité. L’enjeu n’est plus seulement de produire davantage d’informations, mais d’en renforcer la robustesse et la lisibilité.

La fusion d’information apparaît comme une approche clé. Plutôt que de considérer chaque carte comme une vérité indépendante, il est possible de les combiner, à la manière de plusieurs points de vue sur un même phénomène, afin d’obtenir une vision plus stable. C’est l’approche que nous proposons dans le cadre du projet ANR PALMEXPAND (ANR-20-CE03-0004), mené par une équipe interdisciplinaire (CNRS, Cirad, Inrae). Cette approche s’appuie sur la théorie de Dempster-Shafer, qui permet de croiser plusieurs sources en tenant compte de leurs accords, de leurs désaccords et de leurs incertitudes.

LA THÉORIE DE DEMPSTER-SHAFER

  • La théorie de Dempster-Shafer est une approche mathématique probabiliste développée en sciences de l’information pour représenter et combiner des sources de données incertaines. Contrairement aux méthodes classiques qui cherchent à produire une seule estimation « optimale », elle permet de raisonner en termes de degrés de croyance plutôt que de vérité unique.
  • Concrètement, chaque source d’information (par exemple, une carte issue d’imagerie satellitaire ou un jeu de données existant) ne fournit pas seulement une réponse binaire, mais une indication de confiance associée à différents scénarios possibles. La méthode permet ensuite de combiner ces sources en distinguant trois éléments : ce qui est confirmé par plusieurs sources, ce qui est en désaccord et ce qui reste incertain faute d’information suffisante.
  • L’un des intérêts majeurs de cette approche est qu’elle ne force pas une décision immédiate lorsqu’il existe des contradictions entre données. Elle permet au contraire de conserver et de rendre visibles les zones d’ambiguïté, ce qui est particulièrement utile lorsque les sources sont nombreuses, hétérogènes ou partiellement incompatibles.

Appliquée à Sumatra, cette méthode améliore la précision des résultats tout en rendant visibles les zones de divergence entre les données. Elle met par exemple en évidence des zones agricoles où des cocotiers sont confondus avec des palmiers à huile, tandis que les grandes plantations industrielles sont mieux identifiées et font davantage consensus entre les différentes sources.

Par ailleurs, notre méthode fournit une information plus nuancée. Cette approche représente mieux l’incertitude, souvent invisible mais essentielle pour comprendre les limites des données et éviter une lecture trop déterministe. Plutôt que des cartes binaires (présence ou absence de plantations de palmiers à huile), il devient possible de proposer des représentations graduelles indiquant différents niveaux de confiance. Un seuil de confiance élevé se traduira par des surfaces détectées moins importantes mais avec une forte certitude, tandis qu’un seuil plus faible inclura davantage de zones, au prix d’une incertitude plus importante.

Les utilisateurs peuvent alors adapter ce seuil selon leurs besoins et produire des cartes cohérentes avec leurs objectifs, tout en restant conscients des marges d’incertitude. Par exemple, dans le cadre du suivi des plantations de palmiers à huile, une ONG pourra se concentrer sur les zones où le niveau de confiance est le plus élevé pour documenter des plantations de palmiers à huile effectivement présentes, tandis qu’une administration pourra intégrer des zones plus incertaines pour identifier des zones susceptibles d’être prochainement converties et orienter les contrôles sur le terrain.

De la révolution cartographique au « map-washing »

Réunir ainsi différents acteurs et la société civile pour produire des cartes plus lisibles est une façon de lutter contre ce que certains chercheurs ont appelé le « map-washing », soit un processus de diffusion d’informations spatiales ayant peu de valeur pour les utilisateurs, mais contribuant à construire ou orienter un récit particulier.

Si le chercheur en sciences sociales Rory Padfield et ses collègues ont conceptualisé cette dérive pour analyser des outils cartographiques servant à promouvoir une image de transparence environnementale dans l’industrie de l’huile de palme, cette notion peut être élargie à des situations où la multiplication de cartes et de données finit par complexifier leur interprétation et leur usage.

Le problème n’est pas seulement que les cartes puissent tromper : c’est aussi qu’elles deviennent difficiles à utiliser. Cette situation ouvre la voie à une forme d’instrumentalisation plus diffuse, non par manipulation directe des données, mais par sélection opportuniste de la carte la plus adaptée à un objectif donné.

Ainsi, le map-washing ne relève pas uniquement d’une stratégie délibérée de communication : il peut aussi émerger d’un excès d’information mal articulée.

Produire toujours plus de cartes ne garantit pas une meilleure connaissance. L’enjeu central devient alors de passer d’une logique de production à une logique d’usage : mieux définir les objets cartographiés, rendre visibles les incertitudes et développer des outils capables d’articuler différentes sources d’information.

The Conversation

Carl Bethuel a reçu des financements de la Région Bretagne et de l'Agence Nationale de la recherche à travers le projet ANR Palmexpand (ANR-20-CE03-0004)

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21.05.2026 à 10:33

Le « verrouillage carbone », ou pourquoi les majors pétrolières comme Shell renoncent à leurs projets de décarbonation

Fernanda Arreola, Professor of Strategy and Entrepreneurship, ESSCA School of Management

Greg Unruh, Associate Professor, School of Integrative Studies, George Mason University

Pablo del Río González, Investigador, Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC)

Des grands groupes pétroliers peuvent-ils accomplir leur transition énergétique ? Derrière les difficultés, on retrouve la notion centrale de verrouillage carbone.
Texte intégral (2148 mots)

Les grands groupes pétroliers tels que Shell peuvent-ils réellement accomplir leur transition énergétique ? Derrière les difficultés, on retrouve la notion centrale de « verrouillage carbone ». Celui-ci est d’abord lié à la durée de vie des infrastructures pétrolières, mais un second type de verrou s’y superpose, lié aux attentes des marchés et des actionnaires.


Pourquoi la transition énergétique progresse-t-elle si lentement, alors même que les technologies bas carbone existent, sont de moins en moins onéreuses et gagnent peu à peu des parts de marché ? Cette question d’actualité trouve une réponse dans les travaux fondateurs de Gregory C. Unruh, qui a introduit dès les années 2000 le concept de carbon lock-in, ou verrouillage carbone en français.

Selon lui, nos économies sont enfermées dans une trajectoire fossile, non pas du fait de l’absence d’alternatives, mais parce que les technologies, institutions et comportements permettant les conditions de cette trajectoire se renforcent mutuellement, créant une inertie systémique. Autrement dit, le carbon lock-in, c’est quand un système continue à fonctionner, non pas parce qu’il est optimal, mais parce qu’il est déjà en place.

Ce cadre théorique a depuis été enrichi par de nombreux travaux, notamment ceux de Steven J. Davis, qui montre comment les infrastructures existantes conditionnent les émissions futures et rendent toute bifurcation coûteuse et incertaine. Dans cette perspective, transformer le système énergétique ne consiste pas simplement à innover, mais à défaire un ensemble de dépendances accumulées dans le temps. Cette perspective prend une résonance particulière dans le cas de Shell, que nous avons analysée dans notre étude récente.

Au début des années 2020, l’entreprise fait face à une pression croissante. Régulations climatiques renforcées, attentes sociétales accrues, et décisions judiciaires inédites, notamment aux Pays-Bas. Ces éléments correspondent à ce que la littérature identifie comme des chocs exogènes, des situations externes capables de déstabiliser un système.

La transition de Shell se présente alors a priori comme conforme à la théorie, mais il apparaît rapidement qu’il existe un verrouillage carbone de second ordre, lié aux marchés et aux orientations stratégiques, en particulier les attentes des actionnaires. Explications.


À lire aussi : Aujourd’hui, le droit protège les combustibles fossiles : une première conférence internationale veut briser ce verrouillage


Shell : une transition qui se heurte à deux verrous

De 2015 à 2024, Shell engage des investissements significatifs dans des technologies bas carbone comme l’hydrogène, les biocarburants et le captage du carbone. C’est en particulier le cas pour sa raffinerie de Rotterdam (Pays-Bas), connue sous le nom de raffinerie Shell Pernis. À première vue, l’entreprise semble amorcer une sortie du carbon lock-in.

Shell semble commencer à franchir un cap. Les activités bas carbone gagnent en importance, la stratégie de l’entreprise évolue, et une réduction de la dépendance aux hydrocarbures paraît envisageable. Notre article montre que cette phase correspond à un désenclavement de premier ordre. Les contraintes technologiques et infrastructurelles, qui définissent le carbon lock-in, commencent alors à s’atténuer. C’est ici que, pour la première fois, les conditions matérielles d’une transition deviennent réellement plausibles.

Cadre théorique permettant de comprendre comment on peut lever le premier verrouillage carbone, appliqué au cas de Shell Pernis. G. Unruh et coll., 2026, Fourni par l'auteur

Mais cette dynamique ne se stabilise pas. Très rapidement, une autre forme de contrainte émerge : celle des marchés financiers. Les attentes de rentabilité des investisseurs, les logiques de valorisation boursière et les modèles de gouvernance exercent une pression forte sur les choix stratégiques.

Du point de vue des investisseurs, les activités fossiles restent souvent les plus rentables à court terme. Les investissements bas carbone, plus incertains et plus longs à rentabiliser, peinent à rivaliser. Progressivement, la stratégie de Shell se rééquilibre. Les ambitions climatiques sont ajustées, et les activités traditionnelles retrouvent un rôle central.

Ce constat rappelle que le succès de la transition dépend pour beaucoup des organisations, des institutions et des pratiques existantes. Or, les nouvelles activités reposent ici sur les infrastructures, les compétences et les chaînes de valeur héritées du pétrole. Dans le cas présent, la transformation ne remplace pas le système existant, elle s’y superpose.

Cette observation confirme un point clé de notre recherche : les transitions industrielles sont rarement des ruptures, mais plutôt des reconfigurations progressives.

La véritable difficulté ? Sortir du second verrouillage carbone

C’est dans cette tension que réside la contribution principale de notre recherche. Nous montrons en effet que sortir du verrouillage carbone ne suffit pas. Même lorsque les contraintes technologiques s’affaiblissent, un nouveau verrouillage peut émerger, d’ordre financier et stratégique. Nous l’avons appelé « verrouillage carbone de second ordre » (second-order carbon lock-in).

Ce deuxième verrouillage ne repose plus sur seulement sur les infrastructures en place, mais également sur des logiques économiques telles que les attentes des actionnaires, les exigences de rentabilité et les structures de gouvernance. Autrement dit, même lorsque la transition devient techniquement possible, elle peut rester économiquement difficile.

Comment le second verrou carbone conduit finalement à reculer sur les engagements de transition. G. Unruh et coll., 2026, Fourni par l'auteur

Cette distinction entre les deux formes de verrouillage carbone suggère que les politiques climatiques ne peuvent pas se limiter à soutenir l’innovation ou à adapter les régulations qui s’appliquent aux infrastructures. Elles doivent aussi transformer les incitations économiques et financières qui orientent les décisions des entreprises. Sans cela, les efforts de transition risquent de rester partiels, instables, voire réversibles.


À lire aussi : Comment échapper à la malédiction de la rente fossile ?


Comment sortir du piège carbone… sans y retomber ?

L’histoire de Shell n’est pas une exception. Elle révèle une dynamique plus générale, celle d’une transition énergétique qui progresse, mais qui reste contrainte par les logiques profondes du système juridique et économique. Sortir du piège carbone ne consiste donc pas seulement à changer de technologie. Il faut aussi changer les règles du jeu.

Le cas de la raffinerie Shell Pernis met en évidence à la fois l’efficacité et les limites des interventions classiques de décarbonation. Les interventions de premier ordre visent d’abord à réduire les inerties internes aux complexes techno-institutionnels (c’est-à-dire les systèmes regroupant aussi bien des acteurs publics que privés qui participent à la diffusion des nouvelles normes technologiques). Elles sont essentielles pour amorcer la transition, mais demeurent insuffisantes lorsque les entreprises sont insérées dans des systèmes transnationaux, notamment les marchés financiers globaux et la concurrence internationale, qui peuvent réintroduire de nouvelles contraintes.

Ceci a deux conséquences très concrètes :

  • Pour les décideurs publics, cela implique de dépasser les cadres nationaux et d’articuler les politiques climatiques à l’évolution de la gouvernance financière. Une meilleure coordination avec des institutions, telles que la Banque centrale européenne (BCE), l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF) ou l’Organisation internationale des commissions de valeurs (IOSCO), apparaît nécessaire afin de limiter les désalignements entre objectifs climatiques et logiques de marché. Des instruments complémentaires, comme des cadres contractuels de long terme ou des protections contre certaines pressions financières, pourraient également soutenir les entreprises en transition.

  • Pour les entreprises, la transition ne saurait être réduite à un enjeu technologique ou réglementaire local. Et cela d’autant plus pour les firmes multinationales, qui opèrent dans plusieurs cadres nationaux à la fois et doivent gérer des attentes multiples et souvent divergentes, notamment de la part de leurs investisseurs. Les investissements de transition nécessitent des stratégies spécifiques, capables de valoriser leur rentabilité à long terme tout en limitant les pressions à court terme.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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21.05.2026 à 10:33

TotalEnergies face à l’administration Trump : quand l’abandon de l’éolien offshore devient une monnaie d’échange

Wissem Ajili Ben Youssef, Professeur associé en Finance, EM Normandie

TotalEnergies a renoncé à deux projets éoliens offshore aux États-Unis, contre des promesses d’investissements de l’administration Trump. Au risque d’écorner la crédibilité de ses engagements ESG.
Texte intégral (2419 mots)

En mars 2026, le groupe TotalEnergies a déclaré renoncer à deux concessions d’éolien offshore sur la côte Est des États-Unis. En échange, l’administration Trump, ouvertement hostile au développement des énergies renouvelables, a promis des investissements de plus de 801 millions d’euros. Cet accord, qualifié de « gagnant-gagnant » par les deux parties, constitue un précédent juridique inédit. Il intervient au pire moment pour les États-Unis, qui doivent faire face à une augmentation massive de la demande d’électricité et fragilise la crédibilité des engagements ESG de la major pétrolière.


L’annonce est intervenue discrètement et l’actualité chargée des deux derniers mois aura eu tôt fait de la chasser des radars. Elle marque pourtant un précédent questionnable. Le 23 mars 2026, lors de la conférence CERAWeek à Houston (Texas), Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a annoncé un accord d’environ 930 millions de dollars (plus de 801 millions d’euros) avec l’administration Trump.

Cet accord prévoit l’abandon par le groupe français de ses deux concessions d’éolien offshore sur la côte Est américaine, Carolina Long Bay et New York Bight, ainsi qu’un redéploiement des investissements vers les hydrocarbures, en particulier le gaz naturel liquéfié (GNL). Le dirigeant a qualifié cet accord de « gagnant-gagnant », une formule qui mérite d’être décortiquée.

L’administration Trump et le groupe TotalEnergies ont signé, en mars 2026, un accord de remboursement d’un peu moins d’un milliard de dollars au géant français, compensant l’abandon de ses projets d’éolien en mer aux États-Unis, remplacés par des investissements dans le gaz et le pétrole.

Présenté comme une sortie pragmatique d’investissements devenus « politiquement hostiles », cet accord renvoie en réalité à des enjeux plus profonds. D’abord, parce qu’il constitue un précédent juridique inédit qui marque un recentrage stratégique aux implications significatives pour ce qui est des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Ensuite, parce que l’accord envoie également un signal négatif aux marchés financiers, dans un contexte où la demande américaine d’électricité s’apprête à battre des records, notamment dans le contexte de la montée en puissance de l’intelligence artificielle.

En définitive, l’accord fragilise simultanément la crédibilité des engagements climatiques de l’entreprise et la sécurité juridique des investissements verts, tout en interrogeant la gouvernance de la transition énergétique.

Un deal énergétique à 930 millions de dollars

Les deux concessions abandonnées par TotalEnergies représentaient une capacité cumulée d’environ 4 gigawatts (GW), soit l’équivalent de quatre réacteurs nucléaires, ou encore de quoi alimenter près de 1,5 million de foyers en électricité décarbonée.

L’entreprise avait acquis ces droits au terme de procédures d’appel d’offres longues et coûteuses. Pour celles-ci, elle avait engagé des centaines de millions de dollars en études environnementales ainsi qu’en ingénierie préliminaire. Les deux projets avaient en outre déjà obtenu les autorisations fédérales nécessaires, ce qui les plaçait dans une phase avancée de développement.

Les raisons de ce rétropédalage tiennent au contexte politique. Dès janvier 2025, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche s’est accompagné d’une offensive réglementaire contre l’éolien offshore, avec le gel de permis, la remise en cause de cadres contractuels existants et une pression accrue sur les États côtiers.

Interview de Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, sur la chaîne états-unienne CNBC.

Dans cet environnement devenu incertain, les opérateurs ont réagi différemment. Ørsted et Equinor, par exemple, ont choisi la voie judiciaire. TotalEnergies a fait un autre choix, en acceptant un deal négocié avec l’administration fédérale, fondé sur l’abandon de ses actifs éoliens offshore, en échange d’une compensation financière présentée comme définitive.


À lire aussi : Aux États-Unis, les vents du « backlash » climatique redoublent d’intensité


Pragmatisme ou revirement stratégique ?

La contrepartie du deal est explicite. Il permet à TotalEnergies de confirmer son statut de premier exportateur privé de gaz naturel liquéfié américain, avec 19 millions de tonnes par an de capacité contractualisée, soit environ 18 % de la production nationale des États-Unis.

Pour l’administration Trump, qui a fait de l’expansion du GNL un instrument central de sa politique industrielle et diplomatique, le groupe français apparaît comme un partenaire de premier plan. L’accord s’inscrit ainsi dans une logique assumée de donnant-donnant, fondée sur l’abandon d’actifs éoliens offshore en échange de la pérennité des positions du groupe dans l’exportation gazière.

Cette convergence stratégique crée toutefois une tension directe avec les engagements climatiques affichés par TotalEnergies. Le groupe dit viser la neutralité carbone en Europe à l’horizon de 2030 et au niveau mondial d’ici à 2050, en cohérence affichée avec les scénarios de l’Agence internationale de l’énergie.

Or, plusieurs travaux académiques soulignent que les émissions fugitives de méthane sur l’ensemble du cycle de vie du GNL peuvent, sur un horizon de vingt ans, annuler le léger avantage du gaz par rapport aux autres énergies fossiles et le rendre comparable au charbon en matière d’impact climatique.

Cette contradiction n’est pas seulement environnementale, elle est aussi financière. Le « greenium », défini comme la prime de valorisation ou la décote de rendement associées aux titres de dette d’un émetteur jugé crédible sur le plan environnemental, repose fondamentalement sur la cohérence perçue entre sa stratégie industrielle, son allocation d’actifs et sa trajectoire climatique.

La littérature montre que toute divergence entre engagements climatiques affichés et décisions d’investissement effectives tend à éroder, voire à inverser, cette prime de crédibilité. Ce lien entre crédibilité ESG et comportement des investisseurs rejoint nos travaux récents montrant que l’adoption des standards ESG dépend étroitement de la cohérence entre stratégie, gouvernance et environnement réglementaire.

Dans un tel contexte, un déclassement du groupe dans les portefeuilles de grands investisseurs institutionnels, ou une remise en cause de sa crédibilité environnementale, entraînerait des conséquences très concrètes. Lorsque des investisseurs se retirent ou deviennent plus prudents, se financer devient plus coûteux. Cette hausse durable du coût du capital pèserait alors bien davantage, à moyen terme, que le gain financier immédiat tiré du deal américain.

Un contournement inédit du droit à l’expropriation réglementaire

L’aspect le plus singulier de cet accord tient à sa nature juridique. L’administration Trump avait d’abord tenté de bloquer des projets éoliens pourtant déjà autorisés. Ces initiatives ont été invalidées par les tribunaux fédéraux, qui ont rappelé que les permis délivrés créaient des droits protégés et ne pouvaient être suspendus ou retirés unilatéralement par l’exécutif.

Face à cette limite, l’administration a changé de levier. Bloquée juridiquement, l’administration a trouvé avec TotalEnergies un moyen plus efficace : substituer à la contrainte réglementaire une transaction financière conduisant à l’abandon volontaire des projets.

Ce mécanisme s’inscrit dans une tension bien connue du droit économique états-unien, celle de l’« expropriation réglementaire indirecte », ou regulatory taking. Le cinquième amendement de la Constitution interdit notamment, en effet, à l’État de priver un investisseur de la valeur économique de son actif sans compensation, y compris en l’absence de nationalisation formelle. Lorsqu’une réglementation devient si contraignante qu’elle rend un investissement non viable, elle peut être assimilée à une expropriation déguisée. C’est précisément sur ce fondement que les tribunaux fédéraux ont bloqué les tentatives de l’administration visant à neutraliser des projets éoliens déjà autorisés.

L’accord annoncé à CERAWeek permet ainsi de contourner la jurisprudence sans l’affronter directement. En recourant à une compensation financière négociée, l’administration évite toute qualification d’expropriation, tout en obtenant un résultat équivalent : l’abandon de projets pourtant légalement autorisés.

Ce précédent est lourd de conséquences. Il installe l’idée qu’un permis pour un projet d’énergie renouvelable peut devenir rachetable au gré d’une alternance politique, indépendamment de sa conformité au droit en vigueur. Or, les travaux de l’économiste Nicholas Bloom sur l’incertitude de politique économique montrent que ce type d’instabilité réglementaire pèse durablement sur les décisions d’investissement, bien au-delà des cycles politiques immédiats.

La prime de risque exigée par les investisseurs s’en trouve accrue. Et cela non seulement pour le projet concerné, mais aussi pour l’ensemble des investissements dans les énergies renouvelables aux États‑Unis. Ce mécanisme est cohérent avec nos travaux récents, qui montrent que l’incertitude politique accroît durablement la prime de risque exigée par les investisseurs et modifie les flux d’investissement, bien au‑delà des chocs politiques immédiats.

Quand l’abandon de l’éolien intervient au pire moment

L’ironie de cet accord tient avant tout à son calendrier. Selon les projections de l’Agence d’information américaine sur l’énergie, la demande d’électricité américaine devrait croître de plus de 15 % d’ici 2030, sous l’effet combiné du développement accéléré des centres de données liés à l’intelligence artificielle, de l’électrification des transports et de la réindustrialisation.

Dans ce contexte, les technologies les plus rapidement mobilisables restent l’éolien et le solaire, dont les coûts sont désormais compétitifs avec ceux des énergies fossiles. Renoncer à près de 4 gigawatts d’éolien offshore déjà autorisés au profit d’un combustible fossile revient ainsi à abandonner un projet dont les fondations sont déjà posées.

Les États côtiers concernés, en particulier la Caroline du Nord et l’État de New York, avaient intégré ces capacités dans leurs trajectoires officielles de transition, à la fois pour sécuriser l’approvisionnement électrique et pour atteindre leurs objectifs climatiques. Cette situation met en lumière une tension croissante entre la gouvernance énergétique fédérale et les stratégies des États, fragilisant la cohérence de la politique énergétique américaine au moment même où les besoins augmentent le plus rapidement.

Cet accord révèle aussi, de façon plus générale, les tensions structurelles au cœur de la gouvernance climatique mondiale. Il souligne l’écart persistant entre les engagements climatiques volontaires, la stabilité juridique de façade et, de fait, la volatilité des politiques publiques. Si ce type de mécanisme, fondé sur le rachat d’abandons de projets légalement autorisés, venait à se généraliser, la prime de risque associée aux investissements verts aux États‑Unis en serait durablement renforcée.

Pour TotalEnergies, l’accord peut apparaître économiquement rationnel à court terme. Le véritable test se jouera toutefois ailleurs : dans l’évolution de ses notations ESG, dans l’examen des prochains rapports de durabilité et dans la capacité des marchés à distinguer une transition effective d’un simple ajustement de stratégie sous contrainte politique.


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Wissem Ajili Ben Youssef ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.05.2026 à 15:52

L’écoanxiété, un sentiment répandu chez les jeunes, mais dont la définition fait encore débat

Daniella Watson, Research fellow, Imperial College London

Emma Lawrance, Lead Policy Fellow for Mental Health, Imperial College London

Les termes d’« écoanxiété » et d’« anxiété climatique » sont les plus fréquemment utilisés, mais ils ne reflètent pas toute la complexité de la détresse ressentie par certaines personnes.
Texte intégral (2073 mots)

Comment décrire le trouble de la jeunesse face aux dérèglements environnementaux et climatiques ? Les termes d’« écoanxiété » et d’« anxiété climatique » sont les plus fréquemment utilisés, mais ils ne reflètent pas toute la complexité de la détresse émotionnelle, mentale ou physique ressentie par certaines personnes. Une nouvelle étude les remet en question.


« Écoanxiété » et « anxiété climatique » sont deux des termes les plus couramment utilisés pour décrire ce que ressentent les gens lorsqu’ils prennent conscience de la crise climatique.

Nous avons mené une analyse des articles universitaires publiés, notamment des articles de recherche originaux et des articles de synthèse, et avons obtenu des résultats surprenants sur la manière dont les jeunes âgés de 10 à 29 ans perçoivent réellement le réchauffement climatique, le changement climatique et leurs effets.

Même si vous avez peut-être déjà ressenti de l’anxiété climatique ou que vous en avez entendu parler, vous ne savez peut-être pas précisément ce dont il s’agit.

Or, les chercheurs ne s’accordent pas sur une définition commune. Dans les articles que nous avons examinés dans le cadre de notre étude, le terme écoanxiété a été décrit 41 fois et anxiété climatique 24 fois.

La principale divergence entre les différentes définitions de l’écoanxiété tient à la façon dont on la relie à l’anxiété. Certaines définitions présentent l’écoanxiété comme une extension de l’anxiété généralisée, ou comme présentant des caractéristiques comparables à celles des troubles anxieux. D’autres, en revanche, ne mentionnent pas du tout l’anxiété dans leur définition et utilisent plutôt des concepts tels que « préoccupation » ou « inquiétude », ce qui brouille les pistes conceptuelles.

Catastrophes « naturelles » contre catastrophes causées par l’humain : une myriade de définitions

Une autre divergence porte sur la question de savoir si ces définitions doivent uniquement concerner les changements liés au climat, ou également des changements environnementaux plus larges. Se pose également la question de savoir si les sentiments exprimés doivent uniquement se rapporter aux changements d’origine humaine.

Certaines définitions considèrent que ces termes décrivent des expériences liées à la prise de conscience des changements climatiques et écologiques, tandis que d’autres estiment que l’« éco-anxiété » et l’anxiété climatique sont uniquement vécues en réaction à des événements climatiques plus directs.

En réalité, tous ces phénomènes sont probablement réels. Nos recherches précédentes ont montré que les niveaux d’écoanxiété sont nettement plus élevés chez les jeunes Américains âgés de 16 à 24 ans qui déclarent être directement exposés à des risques liés au changement climatique.

Bien que les termes « écoanxiété » et « anxiété climatique » soient les plus couramment utilisés, notre étude a recensé au total 173 témoignages décrivant la manière dont les jeunes pensent, ressentent et réagissent à la prise de conscience de la crise climatique. On y retrouve, par exemple, la solastalgie, des symptômes de dépression, les troubles du sommeil, les difficultés financières ainsi que d’autres expériences non documentées dans la littérature scientifique.


À lire aussi : Ce que j’ai compris de l’éco-anxiété après avoir parlé avec 1 000 personnes l’ayant vécue


La prise de conscience climatique, fruit de l’interaction entre plusieurs concepts clés

Étant donné le nombre important d’expériences décrites, nous les avons classées en six catégories et sous-catégories interdépendantes, recensées dans le tableau ci-dessous.

Carte des concepts clés et des six catégories et sous-catégories concernant les expériences des jeunes en matière de prise de conscience climatique. Daniella Watson, CC BY

Il est important de prendre en compte et d’intégrer l’ensemble des expériences vécues par les jeunes, au-delà de l’anxiété climatique. C’est notamment le cas pour ses répercussions sur la santé physique (comme le sommeil, l’activité physique et les habitudes alimentaires), les pratiques sociales et culturelles, ainsi que le bien-être en général.

De l’importance de comprendre les facteurs culturels et postcoloniaux

Dans nos recherches, nous collaborons avec des « experts par expérience » du monde entier afin de concevoir des recherches et des outils d’accompagnement qui reflètent véritablement la diversité des façons dont les gens appréhendent le changement climatique et en subissent les conséquences. La perception de la crise climatique étant façonnée par l’histoire, l’identité, le lieu et le pouvoir, il est essentiel que la recherche soit menée en collaboration avec des personnes dont la vie est directement touchée par ces dynamiques.

Un exemple illustrant comment l’expertise issue de l’expérience vécue a pu élargir le champ d’études nous est fourni par un contributeur qui a remis en question et approfondi les définitions existantes de l’écoanxiété. Il a ainsi expliqué :

« Je pense que nous percevons davantage [l’anxiété climatique] comme une blessure profonde, incarnée et intergénérationnelle, issue de la colonisation et de son héritage, et comme quelque chose de bien plus personnel. »

Or, nos recherches n’ont révélé aucune définition existante du changement climatique ou de l’écoanxiété qui tienne compte de l’impact de l’histoire coloniale sur la manière dont les individus vivent la détresse environnementale. En collaborant avec des experts issus de ces réalités vécues, nous avons approfondi et affiné notre compréhension dans ce domaine.

Un autre exemple de notre collaboration avec des experts issus de l’expérience vécue, où nous avons mené une évaluation conjointe de l’intervention menée par des jeunes dans le cadre du Projet Resilience, nous a incités à adopter une définition plus large de la résilience. Il ne s’agit pas simplement de « rebondir », mais de trouver un équilibre entre force, bienveillance et self care, afin que les jeunes puissent mener des actions en faveur du climat d’une manière véritablement protectrice et durable.

Au-delà des définitions

Dans l’ensemble, nos résultats montrent que les expériences des jeunes en matière de prise de conscience climatique sont bien plus complexes, variées et dépendantes du contexte culturel que ne le laissent entendre les termes « éco-anxiété » ou « anxiété climatique ».

Si ces termes se sont imposés dans les débats publics et universitaires, nos données révèlent un panorama bien plus vaste pour ce qui est des impacts émotionnels, sociaux, culturels et structurels. Ils vont du deuil intergénérationnel aux troubles du sommeil en passant par les difficultés financières, la solastalgie sans oublier de profondes réflexions sur la justice et les inégalités.

Or, l’absence de définitions claires et cohérentes nuit non seulement à la clarté scientifique, mais risque également de restreindre notre compréhension et l’accompagnement des jeunes qui évoluent dans un monde en mutation rapide.

Si les chercheurs, les praticiens et les décideurs politiques souhaitent mettre en place des interventions efficaces et créer des environnements favorables, ils doivent dépasser ce cadrage psychologique trop étroit et prendre en compte toute la diversité des réalités vécues par les individus.

Cela implique d’abord concevoir les études avec ces publics, ainsi que les mesures et les politiques à mettre en œuvre. Ensuite, il s’agit de reconnaître les forces structurelles et historiques qui façonnent l’anxiété climatique. Et enfin, de veiller à ce que le langage que nous utilisons reflète le monde tel que les gens le vivent réellement. Nous reconnaissons que les médias d’information et les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la formation de l’opinion publique, c’est pourquoi nous avons choisi d’écrire cet article et d’autres du même genre.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le Progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’Assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la Recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

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Emma Lawrance a reçu des financements du Fonds de recherche AXA. Au moment où ces travaux ont été menés, Emma était directrice du Climate Cares Centre à l'Imperial College de Londres ; elle est aujourd'hui chercheuse spécialisée dans le changement climatique et la santé mentale à l'Université d'Oxford.

Daniella Watson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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20.05.2026 à 14:53

Qui est le rat pygmée de rizière à longue queue, vecteur du hantavirus Andes ?

Christiane Denys, Professeure Emerite du Museum, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Le rat pygmée à longue queue, réservoir naturel du hantavirus Andes, est au cœur d’études menées depuis 1995 pour comprendre les risques de transmission à l’humain.
Texte intégral (2508 mots)
Dessin du rat pygmée de rizière à queue longue (_Oligoryzomys longicaudatus_) dans _The Zoology of the Voyage of H.M.S. Beagle Under the Command of Captain Fitzroy, R.N., during the Years 1832 to 1836_, Vol. 2, Bell, Thomas ; Darwin, Charles ; Gould, Elizabeth ; Gould, John ; Owen, Richard ; Waterhouse, G. R., 1838-1839.

Le rat pygmée de rizière à longue queue, Oligoryzomys longicaudatus, est un réservoir naturel du hantavirus. Et en particulier de la souche Andes, soupçonnée d’être responsable du décès de plusieurs passagers d’un bateau de croisière. Ce rongeur endémique d’Amérique du Sud est longtemps resté mal connu, mais les études d’écologie menée depuis 1995, date du premier cas d’infection humaine à hantavirus, permettent de tracer son portrait-robot et les conditions qui favorisent sa transmission à l’humain.


Le rat pygmée de rizière à longue queue Oligoryzomys longicaudatus est exclusivement sud-américain. Il vit en Argentine et au Chili et peut transmettre aux humains le hantavirus Andes (ANDV), transmissible d’humain à humain, en cas d’inhalation d’aérosols de ses urines, de ses fèces ou de ses sécrétions. Il est le principal réservoir animal de ce virus propulsé sur les devants de la scène depuis la mort de plusieurs passagers du bateau de croisière Hondius.

Sa description originale date de 1832. Le naturaliste britannique Edward Turner Bennett le dépeint, depuis la région de Valparaiso au Chili, comme ayant une longue queue écailleuse à poils courts, une fourrure douce brun-jaune sur le dessus, des lèvres blanches, une longue moustache noire et argent et des oreilles rondes. À cette époque, il en fait une espèce de souris (Mus longicaudatus).

Ce n’est qu’en 1894 qu’il sera finalement intégré dans le genre Oryzomys puis en 1900 sous le genre Oligoryzomys par l’ornithologue états-unien Outram Bangs. Malgré son nom, l’animal n’est ni particulièrement petit (ce que laisse supposer le préfixe oligo), ni résident des rizières (comme le signifie pourtant l’étymologie d’oryzomys).

Connu depuis 1995, date de la découverte du premier cas d’infection humaine à hantavirus, le hantavirus Andes est un problème de santé publique récurrent au Chili et en Argentine, ce qui a suscité plusieurs études d’écologie sur ce rongeur resté jusqu’à présent mal connu. Celles-ci livrent quelques clés pour comprendre ce qui favorise la circulation du virus chez le rongeur et sa transmission à l’humain.

Le « colilargo », un rongeur tout terrain et opportuniste

Au Chili, on le surnomme « raton colilargo » (rat à longue queue). Il fait partie de la famille des Cricetidae qui comprend les hamsters, les campagnols, les lemmings ainsi que les rats et les souris du « Nouveau Monde ». C’est la deuxième famille la plus diversifiée des rongeurs après celle des Muridae (rats et souris d’Europe).

Au sein des Cricétidés, le genre Oligoryzomys appartient au groupe (tribu) des Oryzomyini, qui comprend 141 espèces de rongeurs distribués en Amérique du Nord et du Sud. Le genre Oligoryzomys se rencontre exclusivement en Amérique centrale et australe, du Mexique à la Patagonie. Le nombre d’espèces connues est passé de 21 espèces en 2017 à 25 à l’heure actuelle.

Une espèce voisine a d’ailleurs été décrite en 2021 et une autre en 2024, ce qui n’a toutefois pas changé le statut du rat pygmée des rizières à longue queue. Ce dernier reste décrit comme génétiquement homogène sur toute son aire de distribution.

Malgré son nom, il s’agit de la plus grande espèce du genre. En effet, le corps d’un rat pygmée des rizières à longue queue adulte peut mesurer de 9  cm à 12 cm, auxquels il faut ajouter une queue de 11 cm à 13 cm pour un poids variant de 33 g à 50 g. C’est plus que la souris domestique (de 15 g à 20 g) mais moins que le rat brun de nos villes européennes (de 100 g à 500 g).

Le Nothofagus pumilio, appelé « hêtre de la Terre de Feu », est un arbre emblématique des forêts andio-patagoniques du Sud du Chili et de l’Argentine.

Sa dénomination est même doublement trompeuse, car il ne vit pas dans les rizières, mais fréquente les forêts tempérées patagoniennes de Nothofagus (arbre à feuilles caduques ou pérennes pouvant atteindre 30 m de hauteur, encore appelé « faux-hêtre » ou « hêtre austral », présent dans l’hémisphère Sud) et de bambous, où il est le rongeur le plus abondant.

Cependant, il semble également capable de vivre dans les steppes herbeuses à buissons des toundras de Patagonie ainsi que dans les bordures de champs cultivés et les pâtures, buissons des zones péridomestiques en Argentine. Il n’a jamais été capturé dans les maisons. Il peut vivre du niveau de la mer jusqu’à 2 000 m d’altitude, mais n’est jamais loin d’un cours d’eau car il ne peut s’en passer.

L’écologie de ce rongeur a été étudiée dans les années 1980 par Oliver Pearson, mais depuis la découverte en 1995 du hantavirus Andes dont ce rat est porteur, les études se sont multipliées. On sait que ce rongeur est nocturne et terrestre, mais il peut parfois grimper jusqu’à 3 m de haut dans les arbres. C’est un opportuniste qui a été décrit comme omnivore avec un régime alimentaire présentant souvent une dominance de graines, de fleurs ou de fruits. Il consomme cependant aussi, de manière variable, de l’herbe, des insectes, des vers ou des champignons.

Des périodes de prolifération appelées « ratadas » lors de la floraison des bambous

On lui connaît des augmentations brutales de population liées à la floraison cyclique synchronisée, tous les douze à quatorze ans, de bambous dont il consomme les graines. Ces épisodes se produisent également après des épisodes de grande pluviosité et des étés chauds, en lien avec le phénomène climatique d’El Niño.

Ces augmentations de population sont appelées « ratadas » par les populations locales. Lors de ces épisodes, on peut dénombrer jusqu’à 100 individus par hectare, contre 5,7 individus par hectare en moyenne en temps normal.

Au contraire, lors d’épisodes de sécheresse (favorisés notamment par des épisodes climatiques de La Niña), ses populations peuvent disparaître localement ou subsister dans les buissons de bords de rivière, car l’espèce ne résiste pas à la privation d’eau.

La durée de vie du rat pygmée de rizière à longue queue a été estimée à un an à l’état sauvage. La reproduction de ce rongeur peut avoir lieu toute l’année quand les conditions sont favorables, mais on observe un pic de naissances au printemps et en été. Les femelles peuvent avoir entre cinq et sept petits en moyenne, après une gestation de vingt-trois jours, et ce, trois ou quatre fois par an.


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La compétition entre mâles responsable de la circulation du virus

En Argentine, les femelles ont des territoires variant de 200 à 3 400 mètres carrés (m²), alors que ceux des mâles, plus grands en moyenne, peuvent couvrir jusqu’à 9 000 m².

Lorsque la population augmente, la compétition entre les mâles pour l’accès aux femelles augmente elle aussi. Une étude a montré que 40 % des mâles seulement arrivaient à s’accoupler. Les territoires des mâles ne se recoupent pas, et de nombreux mâles portent des cicatrices et des blessures témoignant de combats violents entre eux, surtout lorsque les densités de population sont élevées.

Ce serait cette compétition entre mâles qui serait responsable du maintien du hantavirus Andes dans la population de rats, car ces derniers s’infecteraient lors du toilettage et par les morsures. En outre, les mâles non reproducteurs se dispersent pour gagner des territoires plus éloignés.

Au Chili, une étude virologique a montré que 8 % des rongeurs sont positifs au hantavirus Andes, avec un maximum en hiver et au printemps. Elle a également conclu que les rongeurs mâles avec des cicatrices étaient dix fois plus infectés que les autres mâles et que les femelles adultes, ce qui rejoint les résultats des autres recherches sur le rongeur menées en Argentine.

Toutes ces caractéristiques particulières font du rat pygmée de rizière à longue queue un modèle pour la connaissance de la transmission du virus des Andes à l’être humain. On sait que le contact avec les aérosols d’urine de fèces ou des sécrétions de mucus sont en cause.

En Argentine, des cas de hantavirus corrélés avec les épisodes de pullulation du rongeur

La transmission interhumaine spécifique à ce virus est un peu moins bien connue. Les fermiers et les forestiers ont été identifiés comme groupes à risque. Il a été montré que, dans les forêts de pin plantées par l’être humain, certains rongeurs rencontrés étaient positifs au virus, mais en moindre quantité que dans les forêts natives. La probabilité de trouver un rongeur positif au virus est ainsi deux fois supérieure dans les zones péridomestiques (greniers, jardins potagers, poulaillers, étables en planches, briques, ciment…) que dans la pinède voisine.

Dans la région de Buenos Aires, en Argentine, l’étude de la distribution des cas de syndrome respiratoire pulmonaire provoqué par le virus chez l’humain (syndrome pulmonaire à hantavirus, ou HPS de son acronyme anglais) entre 1998 et 2001 a montré une forte saisonnalité et surtout une corrélation avec les conditions écologiques. Les périodes de pullulation du rongeur pourraient ainsi favoriser les contacts avec l’être humain et la transmission interespèce du virus.

Présent en Argentine et au Chili depuis le Pléistocène (soit il y a environ deux millions d’années), le rat pygmée de rizière à longue queue a coévolué avec les forêts natives d’Amérique du Sud et le cortège des autres rongeurs qui en sont endémiques. Il faut d’ailleurs noter que le rongeur ne fait ici que s’adapter aux changements climatiques causés par l’humain, de la transformation des paysages à la fragmentation des forêts.

Mais l’augmentation du tourisme, de la fréquence des feux de forêt, des évènements El Niño ou La Niña et leurs conséquences sur la faune et la flore du bétail en pâture ou encore des interactions avec les espèces invasives sont autant d’inconnues pour l’avenir. Et cela, aussi bien pour le futur de cette espèce que pour la souche de hantavirus transmissible à l’humain qu’elle héberge.

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Christiane Denys ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.05.2026 à 16:27

La ventilation, le « poumon » du bâtiment pour allier qualité de l’air et performances énergétiques

Gaëlle Guyot, Chercheure en physique du bâtiment, Cerema

Baptiste Poirier, Docteur, chargé d’étude bâtiment performants, Cerema

Valérie Leprince, Directrice de Projet Qualité de l'Environnement Intérieur et Ventilation, Cerema

Les systèmes de ventilation jouent un rôle clé dans la performance globale des bâtiments qui doit intégrer économie d’énergie et qualité de l’air intérieur. Mais comment évaluer leur efficacité ?
Texte intégral (2523 mots)

Désormais, la performance globale des bâtiments doit intégrer économie d’énergie et qualité de l’air intérieur (qui doit être exempte de polluants, comme de microorganismes pathogènes, type virus). Les systèmes de ventilation jouent un rôle clé. Au-delà des réglementations anciennes qui s’appuient sur les débits d’air qui caractérisent ces dispositifs, il convient de développer davantage d’indicateurs pour mesurer leur efficacité (qu’ils soient fondés sur le dioxyde de carbone CO₂, sur l’humidité ou sur les polluants, notamment).


Le secteur du bâtiment fait face à de multiples enjeux liés à la consommation énergétique comme à la qualité de l’air intérieur, ce qui nécessite une vision globale pour le bâti comme pour les nouvelles constructions.

Une condition essentielle pour construire ou rénover des bâtiments efficaces énergétiquement est de le faire en maintenant un environnement intérieur sain et confortable, aussi en gardant à l’esprit les changements et l’utilisation futurs.

Allier confort et performance énergétique permettrait par ailleurs d’éviter les conflits qui obligent, par exemple, à arbitrer entre des économies d’énergie par rapport au risque de développement de moisissures.

La ventilation pour répondre aux enjeux de performance globale des bâtiments

Face à ces enjeux de performance globale, le rôle des systèmes de ventilation est essentiel. En effet, quand ils sont efficaces, les systèmes de ventilation remplacent l’air intérieur vicié avec l’air extérieur frais. Ils contribuent ainsi à améliorer la qualité des environnements intérieurs, à éviter l’accumulation de polluants, l’excès d’humidité ainsi que la présence de pathogènes tels que les virus, le tout en contrôlant les pertes d’énergie liées au chauffage et au refroidissement de l’air entrant.

C’est quoi, la ventilation ?

  • Ventilation : processus par lequel de l’air « pur » (généralement de l’air extérieur) est introduit de manière contrôlée dans un espace et l’air vicié en est évacué. Cela peut se faire par des moyens naturels (ventilation naturelle) ou mécaniques (ventilation mécanique contrôlée ou VMC).
  • Ventilation intelligente : ventilation avec ajustement permanent des débits au cours du temps et, éventuellement, selon l'emplacement, pour fournir la qualité d’air intérieur souhaitée, tout en minimisant les consommations d’énergie.
  • Ventilation hygroréglable : ventilation intelligente qui ajuste les débits au cours du temps selon l’humidité et selon l’emplacement.

Entre l’air extérieur qu’il s’agit de réchauffer (ou de refroidir) et la consommation des ventilateurs, le renouvellement d’air représente 30 à 50 % des consommations d’énergie dans les bâtiments et encore davantage dans les bâtiments à haute efficacité énergétique.

Les bâtiments, gros consommateurs d’énergie

Il convient de prendre la mesure de l’enjeu autour de la consommation énergétique des bâtiments. L’objectif étant de réduire l’empreinte du secteur bâtiment sur les émissions de (CO₂) dans l’atmosphère.

En effet, le secteur du bâtiment représente 44 % de la consommation énergétique française et près de 42 % des émissions annuelles mondiales de dioxyde de carbone (CO₂). Les bâtiments sont les plus gros consommateurs d’énergie en Europe (au sein de l’Union européenne, cela correspond à 40 % de l’énergie utilisée en 2021 et environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre liées à l’énergie).

Pollution de l’air intérieur et effets sur la santé

Le second enjeu majeur auquel fait face le secteur du bâtiment est donc la qualité de l’air intérieur. En Europe, nous passons entre 60 et 90 % de notre temps dans les environnements intérieurs (maisons, bureaux, écoles). Selon l’Organisation mondiale de la santé, à l’échelle globale, la pollution de l’air à l’intérieur des habitations était responsable de 2,9 millions de décès par an, en 2021, dont plus de 309 000 décès d’enfants de moins de 5 ans.

En France, la pollution de l’air intérieur est responsable de presque 20 000 décès chaque année et d’un coût total de 19,5 milliards d’euros pour une année.

Une étude s’est intéressée aux dommages, en termes de santé publique, attribuables à la qualité de l’air intérieur. L’équipe de recherche a utilisé une échelle qui mesure les années de vie en bonne santé perdues du fait de l’incapacité provoquée par la qualité de l’air (mesurée en μDALY par personne et par an).

Ses résultats montrent que l’impact sur la santé d’une mauvaise qualité de l’air se situe quelque part entre les effets sur la santé des accidents de la route (4 000 μDALY par personne et par an) et les maladies cardiaques toutes causes confondues (11 000 μDALY par pers. et par an). À noter que ces estimations prennent en compte toutes les sources de dégradation de la qualité de l’air intérieur, à l’exception du tabagisme passif et du radon.

Concilier qualité de l’air intérieur et énergie

À la suite du projet Hub Air Énergie qui a réuni des acteurs concernés par la qualité de l’air intérieur des bâtiments, une base de réflexion innovante qui vise à concilier énergie et qualité de l’air intérieur dans les bâtiments peut être proposée, dans l’ordre suivant :

  1. Privilégier la sobriété : le meilleur débit d’air est celui dont nous n’avons pas besoin quand les sources de pollution ont été réduites et sont strictement limitées.

  2. Le juste débit d’air est celui qui est renouvelé au meilleur moment et au meilleur endroit, par exemple via une ventilation intelligente (on parle d’efficacité aéraulique).

  3. Purifier et filtrer l’air : si les deux premières étapes ne permettent pas d’atteindre les objectifs en matière de qualité de l’air intérieur, il est nécessaire de procéder à la filtration de l’air entrant et/ou à la purification de l’air. (Mais ce n’est pas la première étape !)

Les limites d’une réglementation ancienne sur la ventilation

Dans le domaine de la ventilation des bâtiments, les réglementations à travers le monde sont encore principalement basées sur des prescriptions, et notamment des exigences de débits d’air minimaux. De plus, elles sont généralement anciennes et parfois inadaptées aux situations actuelles.

Ainsi, en France, la réglementation sur la ventilation des bâtiments date du début des années 80 (JO, 1982, modifiée 1983. Elle exige une ventilation générale et continue et décrit les dispositions générales obligatoires de l’installation de ventilation. Elle fixe les débits d’air extraits dans chaque pièce humide, en fonction du nombre total de pièces dans le logement.

Mais en pratique, en suivant cette réglementation, avec le même niveau de débit d’air de ventilation, il est possible d’atteindre un large éventail d’indicateurs de performance de la qualité de l’air intérieur ; ces derniers donneront donc des indications différentes et donc se révéleront plus ou moins fiables concernant l’efficacité des systèmes de ventilation.

Des travaux de recherche basés sur des modélisations démontrent ainsi, qu’au cours d’une saison de chauffage, avec les mêmes débits d’air de ventilation, il est possible d’obtenir une différence de 40 % dans la concentration moyenne de formaldéhyde (un polluant reconnu comme cancérogène au niveau européen,ndlr) à l’intérieur de certaines chambres à coucher. Il suffit de modifier les hypothèses relatives à la répartition des fuites d’air.


À lire aussi : Une avancée pour purifier l’air intérieur : des matériaux prometteurs contre le formaldéhyde


Le seul critère du débit d’air n’apparaît donc pas pertinent pour évaluer l’efficacité des systèmes de ventilation afin de limiter la présence de formaldéhyde, un constat qui pourrait s’étendre à d’autres polluants, voire à des pathogènes types virus.

Objectif : évaluer la performance globale des systèmes de ventilation

Cette approche basée sur des prescriptions s’oppose à une autre méthode qui consiste à évaluer les performances des systèmes de ventilation. Mais l’adoption d’une approche fondée sur les performances, plutôt que sur des prescriptions de débits d’air, nécessite l’utilisation d’indicateurs de performance basés sur la qualité de l’air intérieur. C’est là un verrou majeur, car il n’est pas facile de trouver un indicateur de qualité de l’air intérieur garant de la santé aussi simple que ce qui a cours pour la consommation d’énergie.

Dans certains pays (France, Belgique), des approches qui s’appuient sur les performances ont été développées et utilisées afin de valoriser les économies d’énergie dans le calcul, tout en garantissant certains indicateurs (certes imparfaits) de bonne qualité de l’air intérieur basés sur l’humidité et/ou le dioxyde de carbone. C’est le cas, entre autres, de la ventilation intelligente qui a montrédes résultats pour améliorer la qualité de l’air intérieur tout en réalisant des économies d’énergie, en ayant recours à un débit d’air moyen plus faible.

Mais l’accès au marché pour l’ensemble de ces stratégies innovantes est actuellement entravé par des contraintes réglementaires normatives qui varient d’un pays à l’autre.

La ventilation, véritable « poumon » du bâtiment

« Les bâtiments bénéficient, dans des conditions normales d’occupation et d’usage et, le cas échéant, compte tenu de l’environnement dans lequel ils se situent, d’un renouvellement de l’air et d’une évacuation des émanations de sorte que la pollution de l’air intérieur du local ne mette pas en danger la santé et la sécurité des personnes et que puissent être évitées, sauf de façon passagère, les condensations. »

Cette déclaration est issue de la récente révision du Code de la construction et de l’habitation. Ce concept va être étendu à tous les types de ventilation. À noter qu’en France, une méthode basée sur les performances est déjà utilisée depuis les années 80 pour la ventilation hygroréglable – qui adaptent le flux d’air en fonction du niveau d’humidité à l’intérieur. Ce type de ventilation équipe déjà plus de 90 % des nouveaux bâtiments résidentiels.

Six indicateurs de performance identifiés grâce à un consortium d’experts à l’échelle internationale pourraient être utilisés dans cette future approche basée sur la performance :

  • quatre qualifiant la qualité de l’air intérieur : basés sur l’exposition au dioxyde de carbone (CO2), aux particules fines (PM2,5), au formaldéhyde et à l’humidité ;

  • deux qualifiant la performance énergétique : les pertes thermiques par renouvellement d’air et la consommation électrique des moteurs de ventilation.

La ventilation doit être perçue non seulement comme un moyen d’économiser de l’énergie mais surtout comme le véritable « poumons » d’un bâtiment, même si nos normes et réglementations peinent encore à l’intégrer.


Les auteurs remercient l’Ademe – numéro de subvention 2262D0108 – pour le financement de la contribution du Cerema au projet SmartAIR ainsi que le groupe d’experts de l’Annexe 86 de l’Agence internationale de l’énergie (Programme IEA-EBC).

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Gaelle Guyot a reçu des financements de l’ADEME et de l’ANR via différents projets de recherche. Elle est lauréate d’appels à projets de type BATRESP ou AQACIA.

Valérie Leprince a reçu des financements de l'ADEME pour plusieurs projets de recherche.

Baptiste Poirier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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18.05.2026 à 14:18

Rénovation, sobriété… Comment améliorer le bilan environnemental des immeubles français ?

Sylvain Bessonneau, Ingénieur bâtiment sur l'observation de la Transition Ecologique du secteur, Ademe (Agence de la transition écologique)

Réduire l’empreinte environnementale du parc immobilier français est crucial. De nombreux leviers sont mobilisables en France pour accélérer cette dynamique.
Texte intégral (2439 mots)

L’Agence de la transition écologique, ou Ademe, a lancé en 2025 un observatoire de la transition écologique du bâtiment, dénommé BâtiZoom. Son rôle est d’agréger et de suivre dans le temps les données sur les différentes dimensions de l’impact environnemental du parc immobilier français : consommation d’énergie, émissions de gaz à effet de serre, production de déchets, qualité de l’air, artificialisation des sols… Les leviers permettant de réduire ces impacts, tels que la rénovation énergétique, le décarbonation, la sobriété, la circularité des matériaux, etc., sont également suivis.

L’Ademe a en outre publié, fin 2025, un baromètre portant spécifiquement sur l’année 2024, qui permet de faire un état des lieux. Quelles en sont les principales leçons ? Entretien avec Sylvain Bessonneau, responsable de l’observatoire BâtiZoom au sein du service bâtiment de l’Ademe.


The Conversation France : Quel poids le parc immobilier français pèse-t-il dans l’empreinte environnementale du pays ?

Sylvain Bessonneau : Le parc immobilier pris en compte par BâtiZoom englobe le parc résidentiel et le parc tertiaire, excluant ainsi les bâtiments agricoles et industriels. À l’échelle nationale, les parcs résidentiel et tertiaire couvrent une surface de 4 200 millions de mètres carrés, dont 77 % consacrés au logement. Ces deux parcs représentent 45 % de la consommation d’énergie française totale, répartis entre 30 % pour le résidentiel et 15 % pour le tertiaire.

On pense spontanément à l’énergie utilisée pour se chauffer en hiver ou au fonctionnement d’une climatisation en été, mais cet impact ne se limite pas à l’énergie consommée en phase d’exploitation. Les derniers chiffres de 2019 sur les émissions de gaz à effet de serre du secteur du bâtiment, sur l’ensemble de sa chaîne de valeur, montrent que l’usage des bâtiments est certes responsable d’environ 67 % des émissions totales, mais que la construction et la rénovation – par ailleurs sources de déchets et d’artificialisation des sols – pèsent pour les 33 % restants.

Émissions de GES sur l’ensemble de la chaîne de valeur du bâtiment en 2019. CSTB/Ademe

Dans ce contexte, la rénovation énergétique constitue un levier central. Toutefois, il convient d’agir sur d’autres leviers, par exemple en produisant des capacités de logement au travers de nouvelles initiatives, comme la lutte contre la sous-occupation des logements, la mutualisation des usages, etc.

L’ensemble du parc résidentiel compte, en effet, 10 % de résidences secondaires, 8 % de logements vacants et 56 % de bâtiments sous-occupés par rapport à leur surface. La mobilisation de ces leviers constitue une opportunité pour répondre aux besoins de logements et de locaux tertiaires tout en respectant les objectifs environnementaux.

Pourquoi y a-t-il urgence à faire baisser cet impact environnemental à l’avenir ?

S. B. : Les enjeux sont nombreux. En premier lieu, les émissions de gaz à effet de serre engendrées par les activités humaines, y compris par le secteur du bâtiment, conduisent à un changement climatique d’une ampleur inédite qui menace la pérennité de nos sociétés modernes. Pour limiter ce dérèglement, il est essentiel d’atteindre les objectifs de long terme de baisse des émissions, que le projet de troisième Stratégie nationale bas carbone, soumis à consultation du public fin 2025, a confirmés.

C’est, en outre, un enjeu d’adaptation : le changement climatique engendre déjà des risques croissants de sinistres sur les bâtiments, en lien avec des sécheresses, des vagues de chaleur et des inondations de plus en plus intenses et fréquentes.

En février 2026, les tempêtes Nils et Pedro ont provoqué en France des inondations majeures. Sur les biens matériels, les dégâts associés sont estimés à 1,2 milliard d’euros. Dans ce contexte, la présidente de France Assureurs a d’ailleurs appelé à « la mobilisation collective en matière de prévention des inondations afin que toutes les parties prenantes se préparent à affronter des évènements naturels à la fois plus fréquents et plus intenses du fait du dérèglement climatique ».

Il y a aussi une nécessité sociale à contenir la consommation d’énergie de notre parc immobilier : entre 2021 et 2024, le prix de l’énergie s’est envolé, avec une hausse pour les ménages de 45 % pour l’électricité et de 70 % pour le gaz. Cela a fait progresser la précarité énergétique, et rappelle l’urgence de donner aux Français les moyens de maîtriser leur facture énergétique.

Le dernier enjeu, enfin, est géopolitique. La baisse des consommations d’énergie et de matière ainsi que leur décarbonation permettraient de limiter notre dépendance aux pays producteurs d’énergies fossiles et de réduire notre vulnérabilité vis-à-vis des fluctuations des prix.


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De quels leviers disposons-nous pour progresser, et de quelles réglementations pour les mobiliser ?

S. B. : La France dispose de quatre grands leviers pour atténuer l’empreinte de notre parc immobilier et s’est dotée, pour les mobiliser, d’un ensemble d’instruments réglementaires ambitieux, complets et complémentaires.

Le premier à activer est la sobriété, à la fois au niveau des usages – fondée sur l’adoption d’écogestes, susceptibles de réduire d’environ 10 % la consommation énergétique globale – ou au niveau de l’optimisation de l’occupation du parc existant, en mobilisant la part vacante et en réduisant la sous-occupation.

Le deuxième levier est l’efficacité énergétique, qui repose en partie sur la rénovation énergétique, aussi bien dans le résidentiel que dans le tertiaire. L’Ademe estime que, pour respecter nos objectifs climatiques, 80 à 90 % des logements devraient avoir un diagnostic de performance énergétique (DPE) A et B d’ici à 2050, ce qui implique un rythme d’environ un million de rénovations performantes par an. La stratégie nationale bas-carbone (SNBC) 3 en consultation propose un scénario alternatif davantage porté sur l’électrification de logements au moyen des pompes à chaleur.

Pour le tertiaire, la trajectoire de baisse de la consommation d’énergie s’appuie sur le dispositif Éco Énergie Tertiaire, réglementation qui fixe des objectifs de réduction de la consommation en 2030, en 2040 et en 2050 aux propriétaires et aux occupants.

Côté construction, la filière progresse et produit des bâtiments neufs plus performants énergétiquement et moins émetteurs de gaz à effet de serre. Ces évolutions sont notamment le fruit de l’application de la Réglementation environnementale RE2020, une réglementation ambitieuse sur le neuf dont les exigences sont progressives, ce qui conduit la filière à faire évoluer ses pratiques au fur et à mesure.

Le troisième levier porte sur la réduction des déchets. Il s’agit d’en diminuer la production et d’encourager le recyclage des matériaux et des produits du secteur, dans une logique d’économie circulaire. Celle-ci est encadrée par la responsabilité élargie du producteur (REP) « Produits et matériaux de construction du bâtiment », qui fixe des objectifs de collecte et de traitement des déchets du bâtiment.

Cette REP permet le financement des opérateurs pour la collecte, le tri et le traitement des déchets. Ce financement permet la reprise gratuite des déchets triés pour les entreprises de travaux, encourageant ainsi le tri à la source.


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Quel rôle peut jouer l’électrification des usages ? Comment décarboner les consommations d’énergie des bâtiments ?

S. B. : La décarbonation de l’énergie constitue le quatrième levier essentiel. En 2025, d’après les données provisoires, 33 % de la consommation d’énergie du bâtiment provenait des énergies fossiles, essentiellement du gaz pour le chauffage. Le développement des réseaux de chaleur, alimentés majoritairement par des énergies renouvelables, est une des solutions à promouvoir.

En parallèle, l’électrification des usages, en parallèle avec l’installation d’équipements plus efficaces, est indispensable. Une récente campagne de mesures a notamment montré que les performances réelles des pompes à chaleur air/eau sont conformes aux attentes, avec un coefficient de performance proche de 3, ce qui signifie que pour 1 kilowattheure (kWh) d’électricité consommé, 3 kWh de chaleur sont produits.

Comment a évolué l’empreinte du parc immobilier ces cinq dernières années et comment analyser ces évolutions ?

S. B. : Le parc immobilier français a connu une baisse significative de sa consommation d’énergie entre 2021 et 2023, du fait notamment des mesures de sobriété prises durant cette période en réponse à la hausse des prix de l’énergie. Pour certains ménages, ces mesures de sobriété se sont traduites par des restrictions, avec pour conséquence une bascule dans la précarité énergétique.

En 2024, la consommation d’énergie a légèrement augmenté, caractérisant un coup d’arrêt dans la baisse amorcée les deux années précédentes. Cette hausse traduit une dynamique insuffisante vis-à-vis des objectifs de réduction nationaux. À ce stade, les éléments disponibles ne permettent pas encore d’identifier clairement les facteurs susceptibles d’expliquer ce ralentissement ni d’anticiper son inscription dans la durée. À titre d’hypothèse, il est toutefois possible que les économies d’énergie liées aux efforts de sobriété d’usage aient atteint un premier palier.

En 2025, les données provisoires indiquent une baisse des consommations qui compense la hausse observée en 2024.

Sur d’autres aspects, des progrès sont à noter : on a déjà évoqué l’amélioration de la performance énergétique et environnementale du neuf permise par la RE2020, mais également la structuration de la filière REP pour encourager la circularité en matière de déchets. Pour le verre et le plâtre, les bénéfices de la filière REP sont déjà visibles : elle a permis de déployer rapidement des filières de collecte séparée et de préparation des matières recyclées, ce qui a répondu à une forte demande de la part des producteurs de plaques de plâtre et de menuiseries vitrées.

Enfin, en matière de rénovation, le nombre de logements ayant bénéficié d’une rénovation d’ampleur aidée par l’Agence nationale de l’habitat (Anah) a connu une augmentation importante en 2024 et en 2025, il s’élève à 120 300 logements en 2025, soit une hausse de 68 % par rapport à 2023. Cette évolution positive montre que, avec ce dispositif ambitieux et incitatif, la demande des ménages est au rendez-vous et que l’augmentation attendue des rénovations peut être enclenchée.

Propos recueillis par Nolwenn Jaumouillé.

The Conversation

Sylvain Bessonneau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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16.05.2026 à 11:23

Comment des arbres africains ont conquis les forêts d’Asie du Sud-Est

Nicolas Gentis, Docteur en Paléobotanique, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Les « Dipterocarpaceae » sont une famille d'arbres emblématiques d'Asie du Sud-Est qui dominent les canopées et servent souvent de refuge aux orangs-outans. Leur origine a longtemps été mystérieuse.
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Les Dipterocarpaceae sont une famille d’arbres emblématiques d’Asie du Sud-Est qui dominent les canopées et servent souvent de refuge aux orangs-outans. Leur origine a longtemps été mystérieuse, jusqu’à ce que l’étude approfondie des fossiles, mêlée à celle de la tectonique des plaques et des données génétiques, révèle leur provenance africaine. Mais alors comment ces arbres ont-ils pu arriver jusqu’en Asie ?


Les forêts d’Asie du Sud-Est figurent parmi les écosystèmes les plus riches de la planète : sur à peine 3 % des terres émergées, elles abritent plus de 20 % des espèces végétales connues, dont une grande partie est endémique, c’est-à-dire présente nulle part ailleurs. Parmi leurs habitants les plus spectaculaires figurent les Dipterocarpaceae, une famille d’arbres tropicaux aux fruits ailés (d’où leur nom, du grec di « deux », pteron « aile » et karpós « fruit ») qui peuvent atteindre près de 100 mètres de hauteur, soit l’équivalent d’un immeuble de 30 étages.

Ces géants se distinguent par leur architecture caractéristique avec des branches étagées en forme de chou-fleur, et dominent jusqu’à 80 % de la canopée. Certains individus évitent tout contact avec les branches de leurs voisins, un phénomène appelé « timidité des cimes ».

La timidité des cimes est ici observée sur des individus cultivés de _Dryobalanops aromatica_, espèce exploitée pour la résine de grande valeur qu’elle produit. Les arbres photographiés ont le même âge et la même taille, ce qui favorise le fait que les branches soient à la même hauteur et rend ainsi bien visible le phénomène.
La timidité des cimes est ici observée sur des individus cultivés de Dryobalanops aromatica, espèce exploitée pour la résine de grande valeur qu’elle produit. Les arbres photographiés ont le même âge et la même taille, ce qui favorise le fait que les branches soient à la même hauteur et rend ainsi bien visible le phénomène. Patrice78500, CC BY

Au-delà de leur allure impressionnante, ils jouent un rôle écologique majeur : ils structurent la forêt et conditionnent l’existence de nombreuses autres espèces, en fournissant par exemple le gîte aux emblématiques orangs-outangs ou une source de nourriture abondante pour les insectes avec leurs fruits.

Mais un des aspects les plus surprenants tient sans doute à leur origine : ces arbres emblématiques d’Asie du Sud-Est viendraient en réalité d’Afrique. Alors, comment expliquer la présence de groupes africains sur un autre continent ?

À première vue, rien ne prédestinait les Dipterocarpaceae à un tel voyage : leurs graines doivent germer rapidement et toute virée maritime est à proscrire, l’eau salée étant fatale à l’embryon.

Pour comprendre leur histoire, il faut donc changer d’échelle : quitter celle de l’espace, pour entrer dans celle du temps, et remonter plusieurs dizaines de millions d’années.

Comment retrace-t-on l’historique des groupes de plantes ?

C’est ce que tâche de faire la biogéographie, soit la discipline qui étudie la répartition des êtres vivants dans l’espace et au cours du temps. Pour reconstituer l’histoire évolutive d’un groupe, les scientifiques croisent plusieurs sources d’informations.

Les relations de parenté entre espèces, appelées phylogénies, sont établies à partir de données génétiques et de caractères morphologiques (principalement des fleurs et des fruits). À partir des phylogénies il est possible de formuler des hypothèses sur les aires d’origine des organismes.

Celles-ci sont ensuite confrontées au registre fossile, c’est-à-dire l’ensemble des fossiles connus et répertoriés, qui fournit des preuves directes de la présence passée de ces organismes. Les fossiles utilisés peuvent être très variés : bois pétrifiés, feuilles, fruits ou encore grains de pollen. Ces derniers sont particulièrement précieux, car ils se conservent bien dans les sédiments. Les fossiles sont datés, notamment par des méthodes radiométriques et identifiés en s’appuyant sur des outils d’imagerie allant de la microscopie classique à la tomographie à rayons X, permettant d’observer des structures anatomiques fines.

Il faut enfin tenir compte de la tectonique des plaques : au fil des temps géologiques, les continents se sont déplacés, si bien que les coordonnées géographiques d’un fossile ne correspondent pas nécessairement à son emplacement d’origine, au moment où l’organisme vivait. C’est en combinant toutes ces informations que l’on peut reconstruire la répartition des végétaux à tout instant de l’histoire et ainsi suivre leur évolution.

Les fossiles sont les meilleures preuves empiriques

Dans le cas des Dipterocarpaceae, les plus anciens fossiles connus proviennent d’Afrique : ce sont des grains de pollen datés de la fin du Crétacé (entre -72 et -66 millions d’années), découverts en 2022 dans l’actuel Soudan du Sud. Or, à la même période et au début de l’ère suivante, le cénozoïque, aucun fossile de Dipterocarpaceae n’est recensé en Asie.

Cette observation contraste avec la distribution actuelle de la famille : environ 500 espèces en Asie du Sud-Est, contre une vingtaine seulement en Afrique et une seule en Amérique du Sud. Pendant longtemps, ce constat a laissé suggérer une origine asiatique, mais cette hypothèse expliquait mal la présence de la famille sur d’autres continents et restait contestée.

Ce n’est vraiment qu’au cours trente dernières années, portée par les progrès des analyses génétiques et l’accumulation de preuves fossiles, que l’hypothèse alternative d’une origine africaine s’est imposée. Ou plus précisément d’une origine sur le Gondwana, un ancien supercontinent de l’hémisphère sud qui regroupait notamment l’Afrique, l’Amérique du Sud, l’Inde, l’Antarctique et l’Australie il y a plus de 160 millions d’années et qui s’est fragmenté par la suite.

La grande traversée sur une Inde en dérive

« Je ne peux le porter pour vous, mais je peux vous porter, vous ! » disait le hobbit Sam Gamegie à propos de l’anneau unique, à son ami Frodon bien affaibli dans Le Seigneur des Anneaux.

De façon analogue, les Dipterocarpaceae n’ont pas pu franchir par eux-mêmes les plus vastes étendues océaniques, mais ont été transportées par le continent qui les portait. Lors de la fragmentation du Gondwana, l’Inde s’est détachée de l’Afrique durant le Crétacé, et a entamé une remontée vers le nord, à travers la Néo-Thétys, un océan aujourd’hui disparu.

Elle a d’abord rencontré une partie du Myanmar, puis l’Asie autour de – 50 millions d’années, entraînant la formation de l’Himalaya. Les Dipterocarpaceae ont ainsi pu passer de l’Afrique à l’Inde lorsque les deux masses continentales étaient encore proches et situées près de l’équateur, puis de l’Inde à l’Asie du Sud-Est à l’approche de la collision finale. Ce scénario a été introduit dès les années 1950 mais s’est considérablement affiné ces 20 dernières années au fil des nombreuses études géologiques et paléontologiques traitant de la collision Inde-Asie. Il a le mérite de rendre compte à la fois des données fossiles et de la distribution actuelle des espèces.

Evolution de la répartition des Dipterocarpaceae au cours du temps et de la collision Inde-Asie, incluant le Myanmar. Modifié d’après Hoorn & Lim 2022 et Licht et al. 2025.
Évolution de la répartition des Dipterocarpaceae au cours du temps et de la collision Inde-Asie, incluant le Myanmar. Modifié d’après Hoorn & Lim 2022 et Licht et al. 2025. Fourni par l'auteur

Une success-story pour certains

L’histoire de la famille est ensuite un cas d’école en biogéographie : bien qu’originaires d’Afrique, les Dipterocarpaceae se sont surtout diversifiées sur le sous-continent indien pendant sa traversée, puis après la collision. Elles ont ensuite colonisé avec succès l’Asie du Sud-Est, au même titre que d’autres arbres d’origine gondwanienne comme certains palmiers, les familles des kakis, des durians ou des figues.

Cette réussite des Dipterocarpaceae tient probablement à plusieurs facteurs : une reproduction prolifique où les arbres produisent des quantités massives de fruits de manière synchrone, une croissance compétitive qui leur permet de dominer rapidement la canopée, ou encore une association symbiotique avec des champignons mycorhiziens.

La fin du voyage pour d’autres

Cependant, toutes les lignées végétales ayant suivi des trajectoires similaires n’ont pas connu le même succès. La traversée « Indo‑Myanmar » représente parfois une impasse. Des bois fossiles découverts au Myanmar, datés de -45 à -30 millions d’années, attestent de la présence ancienne d’autres groupes d’origine gondwanienne, comme des proches parents des Eucalyptus ou des arbres du genre Cola, qui a donné son nom à la célèbre boisson.

Pourtant, aucun de ces arbres ne semble avoir réussi à coloniser l’Asie du Sud-Est : ils ont localement disparu de la région, un phénomène appelé extirpation, probablement à la suite de modifications climatiques drastiques survenues au Miocène, entre -23 et -5 millions d’années.

À gauche : coupe anatomique de bois fossilisé (~45 Millions d’années) du Myanmar, proche parent du genre Cola, vu au microscope montrant les vaisseaux conducteurs de sève, le parenchyme en bande stockant les nutriments, les rayons et les fibres assurant le soutien du tronc. Au milieu : bois actuel de l’espèce Cola nitida en coloration artificielle montrant l’extrême ressemblance avec le fossile. À droite : fruit de Cola nitida et graines rougeâtres dénuées de leur pulpe ensuite utilisées en préparation de boisson énergisante. Fossile et bois : Nicolas Gentis. Fruit : Bob Walker (modifié), Fourni par l'auteur

Les grandes lignes sont là, mais les détails de l’histoire restent dans l’ombre

Si nous avons aujourd’hui pu lever certains mystères, fouiller dans le passé est une entreprise longue et minutieuse, et de nombreuses incertitudes subsistent encore. La reconstitution des trajectoires et temporalités précises des dispersions, des rythmes de diversification et des interactions avec les changements climatiques restent des défis majeurs. D’autres échanges de flore, notamment entre l’Australie et l’Asie, dits Sunda-Sahul, ont aussi façonné ces forêts. Il reste donc beaucoup d’indices à trouver pour comprendre pourquoi certains groupes se sont maintenus en Asie tandis que d’autres non.

Fait intéressant, les animaux semblent eux avoir suivi des trajectoires différentes : dans de nombreux cas, les échanges se sont surtout faits de l’Eurasie vers les autres continents. Ainsi, plusieurs groupes de mammifères, comme les ancêtres des rhinocéros, des girafes, des zèbres, des félins ou de nombreux primates, ont colonisé l’Afrique depuis l’Eurasie ; seule la lignée des éléphants est d’origine africaine.

En Europe, un événement majeur appelé « Grande Coupure », survenu il y a environ 34 millions d’années, correspond à un renouvellement majeur de la faune lié à l’arrivée d’espèces asiatiques. La quasi-totalité de primates disparaissent ainsi qu’un grand nombre de mammifères endémiques tandis qu’on voit l’arrivée de rhinocéros, de proches parents des hippopotames, de rongeurs tels que les hamsters ou les castors, ainsi que de petits carnivores comme le hérisson.

Comprendre ces distributions passées ne relève pas seulement de la curiosité scientifique : cela permet d’identifier les facteurs qui favorisent, ou limitent, le succès des espèces à long terme. Dans un contexte de changement climatique rapide, ces connaissances sont précieuses pour anticiper la réponse des écosystèmes et orienter les stratégies de conservation.

Dans les cas des Dipterocarpaceae, plus de 65 % des espèces sont aujourd’hui menacées par les activités humaines, notamment par la déforestation pour l’exploitation de leur bois ou la plantation de palmiers à huile. La préservation de ces arbres assure ainsi la préservation de tous les êtres vivants qui en dépendent.

The Conversation

Nicolas Gentis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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14.05.2026 à 12:20

Quand les villes montrent la voie en matière de climat, les citoyens suivent

Corinne Faure, Professor of Marketing, Co-coordinator of Chaire Européenne de la Transition du Territoire, GEM

Joachim Schleich, Professor of Energy Economics, co-coordinator of the Chaire Européenne de la Transition du Territoire, GEM

Une étude inédite vient faire mentir l'idée selon laquelle les citoyens se reposeraient sur les efforts faits par les collectivités en matière de politiques climatiques.
Texte intégral (1837 mots)

Une étude inédite vient faire mentir l’idée selon laquelle les citoyens se reposeraient sur les efforts faits par les collectivités en matière de politiques climatiques. Réalisé à Grenoble, ce travail montre au contraire que les citoyens sont d’autant plus prêts à s’engager dans la lutte contre le changement climatique quand ils savent que les pouvoirs locaux s’y investissent.


Plus les effets du réchauffement climatique deviennent visibles, plus la lutte contre le changement climatique devient locale. Le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) l’a clairement indiqué : les initiatives locales et municipales telles que la rénovation des bâtiments publics, le développement des transports en commun et la création de pistes cyclables sont essentielles pour limiter l’augmentation de la température du globe. Les actions locales prennent encore plus d’importance alors que, dans de nombreux pays, notamment aux États-Unis, on observe un fort backlash climatique au niveau national.

Mais lorsqu’une municipalité prend l’initiative de devenir un leader en matière de climat, comment ses citoyens réagissent-ils ?

En économie, il existe une théorie bien établie appelée « l’effet d’éviction ». Cette théorie suggère que lorsque le gouvernement fournit un bien public comme la protection du climat, les citoyens peuvent avoir le sentiment qu’ils n’ont plus besoin de contribuer.

Cependant, nos récentes recherches publiées dans la revue Climate Policy suggèrent une réalité plus optimiste. Lorsqu’une ville met activement en avant son rôle de pionnière en matière de climat, cela n’incite pas les citoyens à se reposer sur leurs lauriers. Au contraire, cela les incite à investir dans la lutte contre le changement climatique.

L’expérience de Grenoble

Pour comprendre comment les initiatives municipales en faveur du climat influencent les comportements individuels, nous nous sommes intéressés à l’agglomération de Grenoble, en France. Si la ville elle-même compte environ 150 000 habitants, la zone urbaine autour en dénombre environ 700 000.

Grenoble est une ville pionnière en matière de durabilité urbaine : elle a été la première municipalité française à adopter un plan climat dès 2005, a été une des premières villes au monde à rendre son réseau de transport en commun entièrement accessible aux personnes à mobilité réduite, a abandonné l’usage de produits chimiques pour l’entretien des espaces verts dès 2008, et est aujourd’hui la deuxième métropole en France pour l’usage du vélo. En récompense de ces succès, Grenoble a reçu en 2022 le prix de « Capitale Verte Européenne ». Ce prix est délivré chaque année par la Commission européenne pour récompenser et encourager une ville européenne qui se distingue par ses actions en faveur de l’environnement et de la qualité de vie de ses habitants.

Juste avant que Grenoble ne lance ses activités dans le cadre du programme « Capitale Verte », nous avons mené une expérience aléatoire auprès de plus de 600 citoyens de l’agglomération grenobloise.

Nous les avons répartis en deux groupes :

  • Le groupe témoin n’a reçu aucune information spécifique sur les réalisations de la ville en matière de climat.

  • Le groupe d’intervention a reçu un bref « coup de pouce » l’informant que Grenoble avait été désignée Capitale Verte Européenne 2022, soulignant que la ville avait déjà réduit ses émissions de gaz à effet de serre de 49 % depuis 2005.

Nous avons ensuite posé une question simple aux participants des deux groupes : quel est le montant maximal que vous seriez prêt à payer à titre privé pour compenser les émissions de gaz à effet de serre que vous avez produites l’année dernière ?

L’effet d’entraînement fonctionne

Les résultats étaient frappants. Le simple fait d’informer les citoyens sur le rôle de pionnier de leur ville en matière de climat a eu un effet d’entraînement considérable sur leur volonté déclarée personnelle d’agir.

Les participants à qui l’on avait rappelé les réalisations écologiques de Grenoble ont déclaré être prêts à débourser en moyenne environ 128 € par an pour compenser leur empreinte carbone. Ceux qui n’avaient pas reçu ces informations n’étaient prêts à payer qu’environ 103 € en moyenne. Cela représente une différence de 25 €, soit une augmentation de 25 % de l’engagement financier, simplement grâce à la lecture de quelques phrases sur les succès de leur ville en matière de politique climat.

En analysant les données plus en détail, nous avons constaté que cette forte augmentation de l’engagement climatique s’est produite de deux manières distinctes :

  1. Attirer de nouvelles personnes : communiquer sur les réalisations de Grenoble en matière de climat a fait passer de 75 à 81 % le nombre de personnes déclarant être prêtes à payer quelque chose (plutôt que rien). Ce rappel a donc réussi à transformer des citoyens non engagés en participants actifs.

  2. Motiver les personnes déjà engagées à en faire davantage : pour ceux qui ont déclaré être prêts à payer pour compenser leurs émissions, le fait de découvrir le rôle de premier plan joué par la ville les a motivés à augmenter leur contribution de 16 € en moyenne.

Sur qui cet effet d’entraînement est-il le plus fort ?

Nous souhaitions également savoir si certaines catégories démographiques étaient plus réceptives à ce type de message. Nos analyses ont révélé que ce « coup de pouce » s’avérait particulièrement efficace auprès de groupes spécifiques.

Tout d’abord, l’effet était le plus marqué chez les jeunes citoyens. Recevoir l’information sur le succès de la ville en matière de lutte contre le réchauffement climatique a considérablement renforcé la disposition déclarée à payer pour compenser leurs propres émissions de carbone chez les participants âgés de moins de 40 ans, qui représentaient environ 60 % de notre échantillon. Au-delà de 40 ans, l’impact du leadership climatique de la ville sur l’engagement financier personnel a commencé à s’estomper.

Deuxièmement, le message a trouvé un écho particulièrement fort auprès des ménages à revenus moyens (ceux gagnant entre 2 000 et 3 500 € net par mois). Il est intéressant de noter que nous n’avons constaté aucune différence significative dans la manière dont les hommes et les femmes ont réagi, et que les attitudes environnementales préexistantes des citoyens n’ont pas non plus influencé l’efficacité du message.

Implications pour les municipalités et les pouvoirs publics

Depuis des décennies, la théorie économique classique met en garde contre le risque que des citoyens égoïstes « se reposent » sur les efforts environnementaux publics. Notre étude suggère que, dans le contexte de l’action climatique locale, c’est l’inverse qui se produit : le leadership municipal favorise la participation citoyenne.

Pour les municipalités, les implications sont claires : il ne suffit pas de mener à bien le travail difficile de la protection du climat ; il faut également mettre en avant ce travail.

Le récent rapport du Haut Conseil pour le Climat) met en avant la nécessité de politiques climatiques plus ambitieuses et mieux mises en œuvre au niveau des collectivités territoriales. Pour les villes les plus actives, remporter des prix tels que celui de Capitale Verte Européenne, rejoindre des réseaux tels que la Convention Mondiale des Maires pour le Climat et l’Energie ou atteindre les objectifs d’émissions sont en soi des réalisations impressionnantes. Mais leur valeur est décuplée lorsque les villes communiquent activement ces succès à leurs habitants. Que ce soit par le biais des réseaux sociaux, de tableaux de bord en temps réel, de festivals sur le développement durable ou de rapports d’avancement, tenir les citoyens informés des victoires climatiques municipales semble établir une norme sociale puissante.

Lorsqu’une ville prouve qu’elle prend la crise climatique au sérieux, elle envoie à ses habitants le message que leurs actions individuelles comptent aussi. Dans la lutte contre le réchauffement climatique, montrer l’exemple n’est pas seulement une belle intention : c’est un outil politique efficace.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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13.05.2026 à 14:33

Ce que les émojis racontent de la biodiversité

Tatiana Giraud, Directrice de recherches en biologie évolutive, Université Paris-Saclay

Les émojis font désormais partie de notre quotidien mais que disent-ils de notre rapport au vivant ? C’est la question que nous avons voulu poser à la chercheuse en biologie évolutive Tatiana Giraud.
Texte intégral (5022 mots)

Qui n’a jamais agrémenté un message d’une petite fleur ou d’un singe moqueur ? Les émojis font désormais partie de notre quotidien, mais que disent-ils de notre rapport au vivant ?

C’est la question que nous avons voulu poser à l’académicienne des sciences Tatiana Giraud, chercheuse en biologie évolutive et autrice de la Biodiversité en infographies. L’urgence du vivant : comprendre pour agir, chez Tana Éditions.


The Conversation : Si l'on regarde les 133 émojis disponibles pour représenter les animaux, les plantes, les champignons et les microorganismes sur Emojipedia, peut-on dire qu’ils représentent fidèlement la biodiversité ?

Tatiana Giraud : Non ! On observe en fait dans les émojis les mêmes biais que dans l’imaginaire collectif. C’est une représentation dominée par les vertébrés, et même surtout les mammifères et les oiseaux. Dans les émojis qui existent, on voit également une surreprésentation des animaux domestiqués, comme les chiens, les chats, les poules. Il y a aussi quelques espèces éteintes, comme le dodo, plusieurs dinosaures également, et il y a même des espèces imaginaires, comme la licorne ou le dragon. C’est d’ailleurs assez amusant, il y a des espèces imaginaires mais il manque plein d’espèces réelles.

Les emojis représentant la faune, la flore et la fonge sur Emojipedia.
Les émojis représentant la faune, la flore et la fonge sur Emojipedia. Capture d’écran d’Emojipedia

Qu’est-ce qui manque pour représenter fidèlement la biodiversité ?

Les emojis disponibles pour représenter les « petites bêtes », ou « bugs » en anglais.
Les émojis disponibles pour représenter les « petites bêtes », ou « bugs  », en anglais. Capture d’écran d’Emojipedia

T. G. : Si on voulait que les émojis représentent plus fidèlement la biodiversité, il faudrait qu’il y ait plus d’insectes. Parce que sur les 2,15 millions d’espèces de plantes, d’animaux et de microorganismes que l’on connaît aujourd’hui, 49 % sont des insectes.

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage la Biodiversité en infographies. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Éditions, Fourni par l'auteur

Si on regarde maintenant le poids du vivant, il faudrait beaucoup plus de plantes, car si l’on s’intéresse à la biomasse, c’est-à-dire à combien pèsent les organismes sur terre, ce sont les plantes qui gagnent haut la main. Elles représentent 80 % de la biomasse des êtres vivants.

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage la Biodiversité en infographies. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Éditions, Fourni par l'auteur

Si on regarde, enfin, les branches dans l’arbre généalogique de la vie sur notre planète, il faut avoir en tête qu’il y a beaucoup plus de lignées de microorganismes que d’animaux ou de plantes.

Les microorganismes sont de nature extrêmement variée, on y trouve deux grands groupes de bactéries très différentes, et aussi des microorganismes eucaryotes, dont les champignons, mais aussi plein d’autres lignées mal connues…

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issue de l’ouvrage la Biodiversité en infographies. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Éditions, Fourni par l'auteur
Les deux émojis champignons disponibles.
Les deux émojis champignons disponibles. Capture d'écran Emojipedia

Concernant les champignons, on constate que les deux seuls émojis qui leur sont consacrés représentent des carpophores, c’est-à-dire la partie aérienne des champignons, soit ce que l’on mange généralement chez les champignons comestibles, qui correspond à leur fructification, l’organe qui produit leurs spores sexuées.

Mais la plupart des champignons vivent surtout sous forme de filaments dans le sol, ou sont des moisissures sur des plantes ou des fruits. C’est sans doute plus difficile à représenter en émojis. Pourtant, cela ne veut pas dire que les champignons se cantonnent à la sphère de l’infiniment petit. Le plus grand organisme vivant sur terre jamais mesuré est un champignon, Armillaria solidipes, identifié dans l’Oregon aux États-Unis, dont le mycélium, soit un ensemble de filaments très fins, s’étend sur presque 10 km². Son poids est estimé à 35 000 tonnes et il serait âgé de 8 650 ans.

Les champignons, c’est justement votre grand domaine de recherche. Est-ce difficile de travailler sur un pan de la biodiversité qui est peu présent dans nos imaginaires ?

T. G. : Oui, à plusieurs niveaux ! Pour attirer des étudiants d’abord. C’est plus difficile quand on leur parle de moisissures ou de champignons que quand on leur dit qu’ils vont travailler sur des tortues, des baleines ou des tigres.

C’est aussi compliqué pour publier des études scientifiques. On doit davantage justifier l’intérêt quand on traite de champignons que quand on travaille sur l’humain ou sur les vertébrés. On note un biais d’intérêt même au sein de la communauté scientifique. Quand on travaille, par exemple, sur la formation des espèces, on va avoir tendance à citer des cas de ce phénomène chez les animaux ou les plantes. Mais quand on essaie d’expliquer comment les espèces se forment chez les champignons, cela intéresse tout de suite beaucoup moins de monde.

Quelles stratégies avez-vous donc mises en place pour faire valoir l’intérêt et l’importance de vos objets de recherche ?

T. G. : Parfois, on insiste sur le fait que les champignons peuvent être de bons modèles pour répondre à des grandes questions qui sont complexes à élucider si l’on se concentre uniquement sur les animaux et les végétaux. Je travaille par exemple sur l’évolution des chromosomes sexuels afin d’essayer de comprendre pourquoi certains perdent leurs gènes.

Chez les mammifères, et notamment les humains, les chromosomes X et Y sont deux chromosomes sexuels : en général, XX donne un développement femelle, et XY un développement mâle. Le chromosome X et Y échangent très peu de morceaux d’ADN entre eux, sauf dans de petites zones à leurs extrémités. Or, les échanges d’ADN aident normalement à réparer les erreurs introduites par mutations sur les chromosomes. Le chromosome Y ne recombine jamais et il manque ainsi ce mécanisme de réparation, ce qui lui a fait perdre progressivement la plupart de ses gènes, et l’a fait rétrécir.

C’est pour cela qu’il est devenu beaucoup plus petit que le X et qu’on dit qu’il s’est « dégénéré ». C’est une réalité qui interpelle : pourquoi est-ce que cela a évolué comme cela ? Le chromosome Y va-t-il disparaître ?

C’est difficile de répondre à cette question si on étudie seulement les mammifères, ils ont déjà tous des vieux chromosomes et ils ont tous les mêmes. Donc si on veut comprendre comment ça a évolué au départ, il faut étudier des situations où ces chromosomes sont encore jeunes. Or, justement, on a montré que, chez certains champignons, ces chromosomes évoluaient de façons répétées, et pourtant il n’y a même pas de sexes différents : on n’a pas de femelles et de mâles chez les champignons.

C’est très étonnant, car on a longtemps pensé que les chromosomes sexuels devenaient aussi différents parce qu’ils déterminent les sexes mâles et femelles, et qu’il y avait plein de différences entre les mâles et les femelles. L’hypothèse était donc qu’il fallait bien arrêter les échanges réguliers de matériel génétique entre le X et le Y pour faire tous ces caractères différents entre mâles et femelles. Mais, en fait, on observe exactement la même chose chez les champignons alors qu’il n’y a pas de sexes différents. Ça montre donc bien qu’il y autre chose qui pousse ces chromosomes sexuels à stopper les échanges génétiques. Mais si on étudiait uniquement les mammifères, on ne pourrait pas savoir cela.

Comment expliquer l’évolution des chromosomes sexuels ?

Une autre façon, sinon, d’intéresser les gens aux champignons, c’est d’étudier ceux qu’ils aiment bien, par exemple les moisissures qui affinent le camembert ou le roquefort pour essayer de comprendre comment on les a fait évoluer pour faire du bon fromage.

Domestication des champignons du fromage et leur perte de diversité.

Les champignons liés aux maladies émergentes peuvent également susciter l’intérêt. C’est le cas des Cordyceps sur lesquels j’ai pu travailler et qui ont été médiatisés avec le succès de la série The Last of Us. Les Cordyceps sont des champignons qui peuvent infecter plusieurs insectes, des fourmis et des chenilles notamment. En les infectant, ils vont changer le comportement de ces insectes en prenant le contrôle de leur cerveau. Mais il reste pour l’instant très improbable d’imaginer que les Cordyceps puissent infecter l’humain, comme cela se passe dans cette série américaine !

Dans la recherche, certains animaux sont privilégiés par rapport à d’autres. Les oiseaux, par exemple, semblent avoir bien plus de succès que les insectes. Si l’on regarde sur Google Scholar, le moteur de recherche d’articles scientifiques, on constate que, quand on tape birds, on nous propose 7,9 millions de publications scientifiques. Quand on tape insects, il n’y en a que 5,8 millions. Comment expliquer que la recherche néglige potentiellement certaines catégories de la biodiversité ?

T. G. : Les oiseaux ont toujours été l’objet de beaucoup d’intérêt, et le plaisir intrinsèque qu’il y a à les regarder n’est sans doute pas étranger aux intérêts scientifiques qu’ils suscitent.

Cet intérêt peut ensuite s’auto-entretenir, car plus il y a un corpus de données présentes, plus on peut poser de questions poussées. Pour les oiseaux, on va avoir des phylogénies complètes permettant de reconstituer l’évolution des organismes vivants. C’est la clé pour répondre à beaucoup de questions. Chez les champignons au contraire, il nous manque plein d’informations pour reconstituer l’évolution des espèces. Mais c’est aussi ce qui me passionne chez les champignons : il y a de ce fait énormément de choses à découvrir, car c’est un champ inexploré, mais c’est sans doute un peu plus risqué.

Les emojis disponibles consacrés aux oiseaux.
Les émojis disponibles consacrés aux oiseaux. Capture d'écran Emojipedia

C’est cela qui vous a amené à travailler sur les champignons ?

T. G. : À l’origine, c’est plutôt le hasard, je cherchais un sujet de thèse, et l’Inrae en avait publié un sur la pourriture grise de la vigne, causée par le champignon Botrytis cinerea. J’ai donc candidaté et j’ai vite trouvé ça passionnant, parce qu’il y avait énormément de choses à défricher pour comprendre l’évolution des champignons pathogènes de plantes, notamment comment ils coévoluent avec leurs plantes hôtes.

Les champignons évoluent en effet généralement très vite, car ils produisent des milliards de spores, et donc un grand nombre de mutations différentes chaque génération, et ils peuvent avoir plusieurs générations par an. On observe d’ailleurs que les champignons pathogènes de cultures contournent en général très rapidement les gènes de résistance qu’on introduit dans nos plantes cultivées, en un ou deux ans ils évoluent de nouvelles virulences.

Un autre aspect intéressant des champignons est qu’ils sont très importants écologiquement, ils sont un peu les éboueurs de la nature : ils décomposent la matière organique morte, ce qui permet aux nutriments de retourner dans le sol et d’être à nouveau disponibles pour la croissance des plantes ou des microorganismes. Les champignons sont aussi assez pratiques à étudier, car ils ont en général de tout petits génomes, qu’on peut donc séquencer assez facilement. On peut aussi les garder vivants à – 80 °C pendant des années. C’est d’ailleurs un autre aspect fascinant des champignons : ils ne vieillissent pas, et trente ans plus tard, ils n’ont pas fini de me passionner !

Double page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Double page issu de l’ouvrage la Biodiversité en infographies. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Éditions, Fourni par l'auteur

Les émojis présentent surtout la diversité des espèces, mais la biodiversité n’est-elle que cela ? Faut-il ne regarder que le nombre des espèces pour l’évaluer ?

page issue de l’ouvrage La Biodiversité en infographies aux Editions Tana
Page issue de l’ouvrage la Biodiversité en infographies. Tatiana Giraud, Hervé Bouilly et Catherine Huguet pour Tana Éditions, Fourni par l'auteur

T. G. : Non, il y a aussi la diversité génétique au sein d’une même espèce. C’est capital, car c’est cela qui permet l’adaptation à de nouveaux environnements ou à des conditions changeantes. En effet, l’adaptation se produit par sélection naturelle, qui trie parmi la diversité génétique existante.

On connaît bien, par exemple, la diversité à l’intérieur de l’espèce humaine, avec des variations pour la couleur de la peau, qui est une adaptation à la quantité d’UV à des latitudes données. Aux tropiques, trop d’UV induisent des mutations qui peuvent causer des maladies, et la mélanine de la peau protège les humains contre ces UV. Au contraire, aux hautes latitudes, trop peu d’UV limite notre synthèse de vitamine D, et il vaut mieux ne pas en avoir trop de mélanine dans la peau. D’autres populations humaines sont adaptées à vivre aux hautes altitude avec peu d’oxygènes, ou à nager en apnée pendant vingt minutes pour pêcher. Dans les émojis, on voit que cette diversité génétique n’est présente que chez les chiens ou chez d’autres animaux domestiqués.

Propos recueillis par Gabrielle Maréchaux.

The Conversation

Tatiana Giraud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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12.05.2026 à 15:47

Comment les sols sont-ils devenus un enjeu climatique ? Le regard de la sociologie

Céline Granjou, directrice de recherches, Inrae

Antoine Doré, Sociologue des sciences, techniques et politiques environnementales et agricoles., Inrae

Hélène Guillemot, Chercheuse retraitée, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Laure Manach, Post-doctorante en sociologie, Mines Paris - PSL

Léo Magnin, Chargé de recherche en sociologie au CNRS, Université Gustave Eiffel

Robin Leclerc, Post-doctorant en sociologie, LISIS - ESIEE

Stéphanie Barral, Sociologue de l'économie et chargée de recherches, Inrae

La recherche scientifique, les politiques agricoles et les collectivités s’emparent désormais du sol, vu comme un puits de carbone précieux pour lutter contre le changement climatique.
Texte intégral (1996 mots)

Longtemps pensés uniquement à l’aune de leur fertilité, les sols sont aujourd’hui redécouverts pour leur statut de puits de carbone. Autrement dit, leur capacité à séquestrer du carbone est désormais mieux prise en compte dans les politiques climatiques. Une étude sociologique menée auprès de scientifiques, politiques et acteurs publics territoriaux met en évidence cette redéfinition climatique des sols et ses conséquences concrètes.


Si le rôle climatique des forêts comme puits de carbone est connu depuis les années 1990, celui des sols l’est moins. Ces derniers contiennent pourtant trois fois plus de carbone et jouent un rôle clef dans son cycle global. Lors de la COP21 à Paris en 2015, le gouvernement français avait lancé l’initiative 4 pour 1000 afin d’encourager les agricultrices et agriculteurs à séquestrer du carbone dans les sols.

En augmentant les stocks de carbone des sols, la démarche visait à compenser les émissions fossiles tout en améliorant la qualité des sols. Mais la capacité des sols à séquestrer du carbone requiert l’adoption de pratiques agricoles spécifiques : implantation de couverts végétaux, réduction du labour, plantation de haies ou d’arbres, ou encore restitution à la terre des résidus de cultures comme les pailles. La préservation des zones humides, des forêts et des prairies, dont les sols sont particulièrement riches en carbone, contribue aussi à atténuer le changement climatique.

Comment ces diverses pratiques de séquestration du carbone modifient-elles les conceptions des sols ? L’équipe du projet ANR Posca a mené une vaste enquête sociologique pour répondre à cette question. À la clé, plus de 250 entretiens approfondis avec des scientifiques, des décideurs publics, des agents de collectivités territoriales et des acteurs agricoles.

Cette enquête montre que l’essor des pratiques de séquestration s’accompagne d’une redéfinition climatique des sols. Longtemps considérés principalement sous l’angle de la fertilité agricole, les sols sont désormais également vus comme des puits de carbone. Et cela, dans une large gamme de mondes sociaux : la recherche scientifique, mais également les politiques agricoles nationales et les territoires.


À lire aussi : Piéger le carbone dans le sol : ce que peut l’agriculture


Des recherches pour penser les sols à l’aune du climat

Il y a plusieurs décennies que les scientifiques travaillent sur le carbone des sols, souvent appréhendé en termes de matière organique ou d’humus. Ce carbone est en effet essentiel dans la fertilité des sols. Mais depuis le début des années 1990, une partie de leurs recherches se focalise désormais sur la description et la modélisation du rôle que joue le carbone des sols dans le changement climatique.

Les chercheurs ont notamment adapté leurs questions de recherche afin d’interroger les processus qui permettent de stabiliser le carbone dans les sols. Cela a permis de faire évoluer les modèles représentant ces mécanismes, dans le but de contribuer à améliorer les scénarios climatiques. Ils ont également créé de nouvelles infrastructures de surveillance des stocks de carbone dans les sols à l’échelle nationale, et noué de nouvelles collaborations avec les sciences du climat.

Les enjeux climatiques ont par ailleurs conduit les scientifiques des sols à produire de nouveaux travaux d’expertise, à la fois dans le cadre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) à l’échelle internationale, mais aussi à l’échelle nationale, pour estimer le potentiel de stockage du carbone dans les sols. Ces réorientations de leurs travaux permettent de fournir des éléments d’appui aux politiques publiques et aux développements économiques liés à la séquestration du carbone.

Les chercheuses et chercheurs ont ainsi transformé leurs agendas et pratiques de recherche pour produire des connaissances qu’ils estiment utiles à la lutte contre le changement climatique. Mais cela n’a pas été sans créer de nouvelles tensions au sein de cette discipline, notamment autour de la question de la non-permanence du carbone dans les sols.

Des crédits carbone pour les sols agricoles qui stockent

De nouvelles conceptions climatiques des sols sont également véhiculées par l’initiative du 4 pour 1000, depuis sa publication fin 2015 par le ministère de l’Agriculture. Cette initiative tire son nom du calcul selon lequel augmenter tous les ans d’environ 0,4 % le stock global de carbone contenu dans les sols permettrait de compenser l’augmentation annuelle des émissions de gaz à effet de serre.

Plus récemment, une étude coordonnée par Inrae a permis de préciser le potentiel de séquestration des sols nationaux. Celui-ci équivaut à environ 40 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur agricole en France – soit 6,5 % du total des émissions nationales. Certes, c’est loin de pouvoir compenser l’ensemble des émissions nationales de gaz à effet de serre, mais cela reste une contribution bienvenue à l’effort d’atténuation, que le gouvernement souhaite encourager.

Cette promesse de séquestration est d’autant plus mise en avant aujourd’hui qu’elle permet de repositionner le secteur agricole comme solution au changement climatique, dans une période où celui-ci est fortement critiqué – quand bien même le secteur reste émetteur net de gaz à effet de serre.

Le gouvernement français a ainsi lancé son label bas carbone (LBC) fin 2018. Cadre de certification des réductions d’émissions et des pratiques séquestrantes, il vise, entre autres, à rétribuer les efforts des agriculteurs qui adoptent de nouvelles pratiques vertueuses. Il permet notamment d’attester du nombre de tonnes de carbone séquestrées, pour que les agriculteurs puissent vendre les crédits carbone correspondant à des entreprises ou des collectivités. Le principe est celui du marché carbone : ces acheteurs pourront, à leur tour, alléguer d’une contribution à l’effort d’atténuation du changement climatique.

Le label bas carbone contribue à véhiculer une vision des sols agricoles comme puits de carbone optimisables grâce aux changements de pratiques agricoles. Pour autant, son impact reste actuellement limité, car les projets qui en relèvent mobilisent finalement très peu la séquestration du carbone, mais plutôt des pratiques de réduction des émissions.

Des collectivités qui quantifient le carbone dans leurs sols

Depuis 2016, une nouvelle législation exige par ailleurs que les collectivités de plus de 20 000 habitants évaluent le potentiel de séquestration de carbone par les forêts et les sols. Elles doivent ainsi concevoir un plan climat air énergie territorial (PCAET) qui mesure, entre autres, la quantité de carbone contenu dans les sols et détaille des stratégies possibles pour augmenter ces stocks. La réglementation reste cependant muette sur les moyens et les outils utiles pour quantifier et gérer les stocks de carbone des sols.

Dans ce contexte, les collectivités territoriales mobilisent divers instruments de quantification du carbone des sols. Les analyses de terre étant longues et coûteuses à mettre en œuvre, ces outils reposent généralement sur des données et des modèles numériques qui prédisent l’évolution des stocks de carbone en fonction de différents scénarios de gestion.

L’Ademe a par exemple développé l’outil Aldo, qui permet aux fonctionnaires territoriaux et aux bureaux d’études d’obtenir aisément des valeurs de stocks de carbone.

Agro-Transfert, un organisme de recherche et développement agricole, a également créé l’outil Simeos-AMG. Initialement pensé pour aider les agriculteurs à conserver des sols fertiles et riches en matière organique, il est désormais mobilisé par les professionnels agricoles pour connaître l’impact carbone de leurs pratiques, ainsi que par certaines administrations territoriales pour concevoir leur plan climat air énergie territorial. Le carbone des sols devient ainsi un nouvel objet d’action publique dans les territoires.

Vers une redéfinition climatique des sols

Notre recherche a ainsi mis en lumière la façon dont les sols se trouvent redéfinis à l’aune des enjeux climatiques, que ce soit dans les mondes de la recherche scientifique, des politiques agricoles nationales ou des territoires. Nos résultats montrent que cette climatisation des sols se traduit d’ores et déjà concrètement par de nouvelles pratiques, des engagements et des instruments inédits qui se développent.

Les sols ne sont par ailleurs pas réduits au rôle de simples réservoirs de carbone à optimiser. L’enquête révèle que nombre d’acteurs, en particulier scientifiques, rappellent que ce carbone à séquestrer peut être relargué dans l’atmosphère, notamment si les pratiques agricoles de séquestration ne sont pas maintenues sur le long terme.

De ce fait, il est crucial d’inscrire ces changements dans le long terme. Et cela d’autant plus que ces pratiques sont aussi alignées avec des gains en termes de fertilité et de qualité des sols, les principales préoccupations dont ils faisaient jusqu’ici l’objet. La redéfinition climatique des sols relie ainsi les questions d’atténuation climatique avec les questions de maintien de la fertilité agricole et de conservation de la qualité des sols.

The Conversation

Céline Granjou a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche pour le projet ANR-20-CE26-0016

Antoine Doré a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche.

Hélène Guillemot a reçu des financements de l'ANR pour le projet POSCA.

Laure Manach a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche et de la Fondation TTI.5.

Léo Magnin a reçu des financements de Agence Nationale de la Recherche (ANR) dans le cadre du projet POSCA.

Robin Leclerc a reçu des financements de l'ANR

Stéphanie Barral a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche.

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11.05.2026 à 16:34

Pesticides : mieux les évaluer pour mieux protéger notre santé et limiter la contamination de l’air, des eaux et des sols

Cécile Chevrier, Epidemiologie, Inserm

Carole Bedos, Directrice de recherche, Inrae

Laure Mamy, Directrice de recherche, science du sol, Inrae

Maryline Pioz, Épidémiologiste, Inrae

Mougin Christian, Directeur de Recherche en Ecotoxicologie des sols, Inrae

La Commission européenne veut simplifier les procédures d’autorisation des pesticides, alors que les données scientifiques alertent sur la contamination des populations et de l’environnement.
Texte intégral (2569 mots)

Dans le cadre du paquet législatif « Omnibus X – Sécurité alimentaire et alimentation animale », la Commission européenne propose de simplifier les procédures d’autorisation de mise sur le marché des pesticides, alors que les données scientifiques montrent une contamination généralisée de la population mais aussi de l’air, des eaux et des sols. La décision de la Commission européenne irait à rebours du nécessaire renforcement de l’évaluation des pesticides afin de protéger la santé humaine et limiter la pollution de l’environnement.


Comment un pesticide est-il évalué et mis sur le marché ? Pourquoi les pesticides peuvent-ils présenter des risques pour la santé et l’environnement alors que leurs usages sont autorisés ? On fait le point.

Qu’est-ce qu’un pesticide ?

Un pesticide (pest- : nuisible ; -cide : tuer) est utilisé pour contrôler et/ou tuer les organismes vivants que nous considérons nuisibles pour nos activités, telles que l’agriculture, mais aussi la protection du bois, les transports, ou la lutte contre les moustiques.

Cependant, un pesticide peut présenter un risque pour des organismes a priori non ciblés s’il entre en contact avec eux. Par exemple, certains insecticides agissent sur l’insecte ciblé par des mécanismes de neurotoxicité communs à d’autres organismes, comme les abeilles ou l’espèce humaine. Être en contact avec un pesticide présente donc un risque potentiel qu’il faut pouvoir identifier et maîtriser.

Comment un pesticide est-il actuellement autorisé ?

Dans le langage réglementaire, les pesticides utilisés notamment sur les cultures pour notre agriculture sont appelés plus positivement : produits phytopharmaceutiques (pharmaco- pour médicaments ; phyto- pour plantes), c’est-à-dire produits de protection des plantes.

Un peu d’histoire… Nous utilisons des pesticides depuis des siècles. C’est en 1978 que l’Europe démarre un processus d’harmonisation avec une liste commune de produits interdits, prenant conscience du danger qu’ils peuvent représenter pour la santé humaine.

En 1991, s’opère un changement de paradigme important avec l’établissement d’une « liste positive » (en d’autres termes, tout produit-pesticide doit être autorisé avant d’être mis sur le marché), l’implication des industriels dans la preuve de l’innocuité des produits qu’ils commercialisent, et la considération de la protection de l’environnement (Directive 91/414/CEE du Conseil du 15 juillet 1991 concernant la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques)

Aujourd’hui, c’est le Règlement européen (CE) No 1107/2009 qui régit la mise sur le marché des produits phytopharmaceutiques. Cette évaluation des risques a priori impose une série de tests que l’industriel doit conduire pour évaluer les propriétés toxicologiques, environnementales et écotoxicologiques de la substance-pesticide qu’il souhaite introduire ou réintroduire sur le marché européen.

L’EFSA (Autorité européenne de sécurité sanitaire des aliments) évalue la conformité des tests réalisés par les industriels et de leurs résultats, et réalise l’évaluation des risques en vue de l’approbation (ou non) de la substance par la Commission européenne. Puis, pour le cas de la France, c’est l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) qui autorise (ou non) les produits commerciaux contenant cette substance et ses coformulants et qui définit des conditions d’usage possibles pour une bonne protection des utilisateurs et de l’environnement.

Finalement, selon les termes du règlement, l’autorisation est obtenue s’il n’y a « aucun effet nocif sur la santé humaine ou animale » (c’est-à-dire si les risques sont considérés comme « maîtrisés » avec notamment l’identification d’une dose sans effet), « ni aucun effet inacceptable sur l’environnement » (ce qui ne signifie pas qu’il n’y a pas d’effet).

En outre, « pour des raisons de sécurité » dixit le règlement, l’autorisation d’une substance ne peut qu’être limitée dans le temps (jusqu’à 15 ans maximum). La substance doit faire l’objet de réévaluations afin de prendre en compte l’évolution des lignes directrices des tests réglementaires ainsi que des connaissances scientifiques. Pour résumer, les substances doivent être réévaluées périodiquement et de façon de plus en plus complète.

Une évaluation réglementaire nécessaire mais incomplète

L’évaluation a priori est nécessaire car elle permet dans un cadre commun européen d’éviter la mise sur le marché de pesticides fortement nocifs pour la santé humaine et animale et/ou dangereux pour l’environnement. Toutefois, elle est insuffisante par construction, car elle ne teste pas les conditions réelles d’usage et d’exposition.

Prenons un exemple : de récents travaux montrent que la moitié des enfants français de 3,5 ans ont été en contact avec plus de 68 pesticides différents en seulement quelques mois (les résultats ont été obtenus par des mesures dans les cheveux). Or il n’existe pas de « tests réglementaires » ni de conditions de laboratoire qui permettent de reproduire cette exposition multiple et répétée et d’étudier les risques associés, à plus ou moins long terme, dans la vie de l’enfant.

Un autre exemple décrit la présence de pesticides en cours d’utilisation dans des zones très éloignées des traitements (au niveau du pôle Nord, en montagne, etc.), qui est révélatrice d’une persistance atmosphérique non anticipée par l’évaluation a priori actuelle, et potentiellement à risque pour ces écosystèmes lointains.

Le mode d’évaluation actuel des pesticides se révèle peu réactif face aux nouvelles connaissances scientifiques. Plus de dix années ont en effet été nécessaires pour que l’EFSA (Autorité européenne de sécurité sanitaire des aliments) publie, en 2023, la version finalisée du document-guide dédié à l’évaluation des risques pour les abeilles. Et celui-ci n’est toujours pas mis en application… alors que la science continue à avancer en parallèle.

Enfin, dans les faits, il est plus simple pour les autorités en charge de l’évaluation de la conformité des tests d’invalider des données scientifiques non conformes au cadre réglementaire que de remettre en question l’ensemble du processus d’évaluation des risques.

Des observations de contamination environnementale et risques associés aux pesticides qui s’accumulent

Une fois un pesticide mis sur le marché, il est essentiel de mettre en place des études pour surveiller a posteriori, en conditions réelles, à court, moyen et si possible long termes, les potentiels effets indésirables non identifiés a priori.

En France, les études de surveillance environnementale mettent en évidence depuis plusieurs décennies une contamination quasi généralisée de l’environnement, « en ville » comme « à la campagne » au niveau des eaux, des sols et de l’air. Cette surveillance est majoritairement issue d’initiatives d’acteurs associatifs et académiques et largement dépendante de financements publics. Un grand nombre de ces données est accessible en ligne.

Un large corpus d’autres études observationnelles issues de la recherche académique, conduites dans la population humaine ou animale, a permis de conclure à l’existence d’un risque pour la santé humaine, en particulier pour les utilisateurs des produits-pesticides et les enfants, et de risques pour la biodiversité et ses fonctions écosystémiques, pourtant elles-mêmes essentielles aux activités agricoles.


À lire aussi : Pesticides et santé : les agriculteurs ont été, sont et seront les principales victimes de ces substances


On ne peut plus nier aujourd’hui que le système tel qu’il a été construit implique la présence de risques non maîtrisés pour la santé et pour les écosystèmes. Certains sont reconnus en France puisque ces connaissances scientifiques consolidées ont aidé aux systèmes de réparation des victimes professionnelles, à la sensibilisation des utilisateurs, des préventeurs (c’est-à-dire les professionnels de la prévention, ndlr).

Un système de vigilance vis-à-vis des risques des pesticides à consolider

Comme pour les médicaments, il existe en France un système de vigilance vis-à-vis des « effets indésirables » des pesticides observés a posteriori (c.-à-d., après leur mise sur le marché). Ce dispositif de phytopharmacovigilance (ou PPV), piloté par l’Anses, est unique en Europe, mais reste peu connu et insuffisamment encouragé. Sa mission initiale est d’identifier les effets indésirables pour faire évoluer les dossiers réglementaires à l’échelle nationale, en proposant des modifications aux autorisations des produits-pesticides.

Les données de surveillance environnementale et la littérature scientifique constituent des sources d’informations importantes. Un bilan des 10 ans d’activités de phytopharmacovigilance démontre l’utilité et le succès de ce système.

Par exemple :

  • une contamination inattendue de cultures non traitées par le prosulfocarbe, une substance active très employée en France en tant qu’herbicide, a conduit à durcir les conditions d’emploi (en l’occurrence, les traitements ont été interdits dans un rayon de 1 km de productions agricoles sensibles prêtes à être récoltées) ;

  • les situations de non-conformité des eaux (caractérisées par des taux supérieurs à un seuil de référence) ont conduit à des réductions de doses d’emploi autorisées du S-métolachlore, une autre substance herbicide ;

  • des situations nouvelles peuvent aussi constituer un signal à gérer, par exemple la mesure dans les eaux de l’acide trifluoroacétique, un composé appartenant à la famille des PFAS.

Cependant, ces signaux préoccupants pris en charge ne sont que l’« arbre qui cache la forêt ». De fait, ce dispositif de vigilance n’identifie pas comme signal la contamination des milieux ou l’exposition de la population générale, pourtant régulièrement observées, banalisant ainsi cette connaissance. L’absence de seuil de référence sanitaire, souvent difficile et long à déterminer, écarte aussi la possibilité d’un signal de vigilance. C’est notamment le cas de l’observation ubiquitaire de traces d’insecticides pyréthrinoïdes dans les urines de la population française depuis plus de 10 ans.

De plus, comme l’évaluation a priori, le système de vigilance actuel n’est pas conçu pour considérer la problématique d’une exposition à des mélanges. Ainsi, si l’on reprend l’exemple cité plus haut, la moitié des enfants français seront encore longtemps exposés à plus de 68 pesticides.

Enfin, une fois identifié, le signal est transmis aux acteurs décisionnaires. Mais sa gestion dépend de la compréhension et de la sensibilité de ces acteurs face à ces connaissances.

Une banalisation des contaminations environnementales et des expositions humaines préoccupante

Les connaissances montrent une complexité croissante des contaminations environnementales ainsi que des risques directs et indirects pour la santé humaine, animale et des écosystèmes. La banalisation de cette connaissance est préoccupante. Elle est devenue pour certains acteurs une normalité et engendre un risque croissant de régression des politiques publiques.

Une simplification des procédures d’évaluation a priori des risques des pesticides est ainsi à contresens du besoin. Il est illusoire de penser que les coûts économisés par cette simplification seraient supérieurs aux coûts des conséquences multiples et complexes sur la santé et l’environnement.

Au contraire, l’évolution continue à la lumière des nouvelles connaissances scientifiques et des nouvelles pratiques agricoles, de ces systèmes d’évaluation a priori et a posteriori des risques, ainsi que leur rapprochement, sont nécessaires pour préserver la santé de tous.


Ont contribué à la rédaction de cet article : Brice Appenzeller (Luxembourg Institute of Health, Luxembourg), Carole Bedos (UMR ECOSYS, Université Paris-Saclay, INRAE, AgroParisTech, Palaiseau, France), Rémi Béranger (UMR1085 Inserm, Université Rennes, Irset, Rennes, France), Aurélie Berthet (Centre universitaire de médecine générale et santé publique, Unisanté, Lausanne, Suisse), Cécile Chevrier (UMR1085 Inserm, Université Rennes, Irset, Rennes, France), Fleur Delva (U1219 Inserm, Université de Bordeaux, Bordeaux Population Health Center, ISPED, Bordeaux, France), Marc Gallien (ULR 4477, Université Littoral Côte d’Opale, Université Lille), Emmanuelle Kesse-Guyot (U1153 Inserm, U1125 INRAE, CNAM, Université Sorbonne Paris Nord, CRESS, Bobigny, France), Laure Mamy (UMR ECOSYS, Université Paris-Saclay, INRAE, AgroParisTech, Palaiseau, France), Christian Mougin (UMR ECOSYS, Université Paris-Saclay, INRAE, AgroParisTech, Palaiseau, France), Maryline Pioz (INRAE, UR406 Abeilles et Environnement, Avignon, France).

The Conversation

Cécile Chevrier a une activité d’expertise à l’Anses.

Carole Bedos a une activité d’expertise à l’Anses.

Laure Mamy a une activité d’expertise à l’Anses.

Maryline Pioz a une activité d’expertise à l’Anses.

Christian Mougin est membre de l’Académie d’Agriculture de France. Il a une activité d’expertise à l’Anses.

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11.05.2026 à 16:28

Réduire les pesticides : quelles conséquences économiques pour les filières agro-alimentaires ?

Julie Subervie, Directrice de recherche, Inrae

Alexandre Gohin, Directeur de recherche, INRAE, Inrae

Jean-Noël Aubertot, Senior research scientist, Inrae

Raja Chakir, Directrice de recherche en Économie de l'Environnement, Inrae; Université Paris-Saclay

Les pistes pour réduire l'utilisation des pesticides sont nombreuses, mais n'ont pas toutes la même efficacité. Tour d'horizon.
Texte intégral (1596 mots)

Taxe sur les pesticides, diffusion des pratiques agroécologiques, interdiction d’importer des produits cultivés avec des pesticides non-utilisés en France… Les pistes pour permettre une nette baisse de l’utilisation des pesticides sont nombreuses, mais toutes n’ont pas les mêmes effets attendus sur les rendements et les revenus des agriculteurs.


Depuis près de vingt ans, la France cherche à réduire l’utilisation des pesticides à travers une succession de mesures et de plans qui n’ont pour l’instant pas atteint leurs objectifs initiaux. Cette réduction reste toujours un objectif car les impacts dommageables des pesticides sur la santé humaine comme sur la biodiversité sont de plus en plus confirmés par les travaux scientifiques récents. En outre, l’efficacité des pesticides peut s’éroder avec le temps et le changement climatique tend à augmenter leur utilisation. Mais peut-on atteindre en France une baisse significative de l’utilisation des pesticides sans nuire aux filières agroalimentaires ?

Deux stratégies qui s’opposent

Pour bien comprendre quelles seraient les conséquences possibles d’une réduction des pesticides, commençons d’abord par voir les différentes options plébiscitées pour cela, telles qu’elles ont été mises en lumière par les récents débats sur la loi Duplomb.

Les défenseurs de cette loi estiment qu’il sera possible, à terme, de développer des solutions technologiques permettant de rendre l’agriculture conventionnelle plus vertueuse et moins dépendante des intrants chimiques. Ils misent notamment sur les avancées génétiques, avec des cultures capables de se protéger elles-mêmes, contre les maladies notamment. Mais le développement de ces solutions exige encore du temps et des investissements lourds.

Ces solutions soulèvent également des débats majeurs sur la brevetabilité du vivant, l’impact sur la biodiversité et la concentration du pouvoir économique dans les mains de quelques acteurs du secteur de l’agrochimie où, à l’extrême, tous les agriculteurs pourraient être contraints à acheter leurs semences à la même multinationale.

Les opposants à la loi Duplomb défendent une stratégie opposée, reposant sur l’arrêt immédiat ou très rapide de l’utilisation des pesticides les plus dangereux. Dans cette perspective, la transition ne doit pas être principalement technologique, mais agroécologique, ce qui suppose de repenser en amont l’organisation même des systèmes de culture, des systèmes de production, et plus globalement des systèmes alimentaires.

Au niveau de la production, cela passe par diverses actions préventives (aussi appelées prophylactiques), telles que la diversification de la succession des cultures et l’utilisation de variétés résistantes ou tolérantes. C’est dans cette voie que s’est engagée la France il y a plus de quinze ans, avec le plan Écophyto, mis en place à la suite du Grenelle de l’environnement de 2007 et en cohérence avec la Directive 2009/128/CE du Parlement européen et du Conseil.

Force est de constater que, malgré les efforts déployés, les résultats n’ont pas été à la hauteur des objectifs fixés : l’indicateur NODU (qui mesure l’intensité du recours aux pesticides en agriculture) n’a pas évolué à la baisse comme escompté.

Taxer les pesticides

Alors quels autres instruments économiques aurait-on pu mettre en place ? Pour répondre à cette question, des simulations ont été réalisées visant à estimer l’impact d’une taxe sur les pesticides, fixée à un niveau suffisamment élevé pour inciter les agriculteurs à réduire de moitié leur utilisation en Europe. Cette idée faisait écho à celle d’un projet de règlement de la Commission européenne en 2024, finalement abandonné.

L’étude a été calibrée à partir de données relatives aux comportements observés dans les filières agricoles françaises et des autres états membres pendant plus de trente ans, qui montrent que les achats de pesticides réagissent peu aux variations de prix, sauf lorsque celles-ci deviennent très importantes. Autrement dit, les agriculteurs ne basculeront pas spontanément vers des alternatives comme la protection agroécologique des cultures si l’incitation économique n’est pas particulièrement forte.

Les résultats des simulations montrent qu’une forte taxe sur les pesticides, combinée à un soutien découplé au revenu des agriculteurs, c’est-à-dire indépendant de leur niveau de production comme les actuelles aides de la Politique Agricole Commune, aurait deux effets majeurs largement sous-estimés dans les études précédentes : une baisse de la production végétale de 26 % (expliquée par une baisse des rendements de 16 % et une réduction de la surface agricole dédiée aux cultures non fourragères de 10 %) d’une part ; une hausse du prix des produits alimentaires pour les consommateurs de l’ordre de 15 % d’autre part.

La diffusion des innovations agroécologiques

Il convient toutefois d’interpréter ces résultats peu enthousiasmants avec prudence. Premièrement, ces simulations reposent en effet sur l’hypothèse que les systèmes de production resteraient inchangés, autrement dit à technologie constante.

Or, dans la réalité, les agriculteurs peuvent s’adapter. L’adoption d’innovations agroécologiques permettrait d’atténuer, au moins en partie, les effets d’une hausse des prix des pesticides, si ces innovations se diffusaient largement dans les exploitations. Sur ce point, l’expérience française est éclairante : depuis 2012, un réseau de 3000 fermes pilotes accompagne cette transition, et des travaux récents montrent que les pratiques innovantes testées ont déjà généré des résultats mesurables, y compris à l’échelle nationale, grâce à une forte dynamique d’apprentissage entre agriculteurs au sein de leurs réseaux de pairs.

Changer règles des échanges commerciaux

Deuxièmement, les résultats de ces simulations sont obtenus sous l’hypothèse que les règles aux échanges commerciaux ne seraient pas modifiées. Or, elles pourraient l’être. Il convient en effet de rappeler que près de la moitié des pesticides consommés dans l’UE provient des importations, qui ne représentent pourtant que 16 % de la consommation totale.

Ces chiffres invitent à considérer l’opportunité de mettre en place des clauses miroirs, c’est-à-dire des dispositions dans les accords commerciaux bilatéraux permettant de régir les échanges de produits agricoles et agroalimentaires pour une meilleure performance environnementale et sans pertes économiques importantes. Une étude récente montre en effet qu’une forte réduction des pesticides en Europe n’impliquerait pas nécessairement une trop forte baisse des revenus agricoles si les usages interdits en Europe étaient aussi interdits pour les produits importés.

Toutes ces études convergent vers un même constat : réduire fortement l’utilisation des pesticides suppose des politiques publiques ambitieuses, pérennes et accompagnées d’un soutien aux agriculteurs, et impliquant l’ensemble des acteurs du système agroalimentaire.

Enfin, si la transition agroécologique apparaît coûteuse à court terme, ce diagnostic doit être complété à deux niveaux : d’une part en intégrant les coûts cachés de la pollution agricole (sanitaires, environnementaux et sociaux) ; d’autre part en évaluant les bénéfices de tous les instruments économiques susceptibles d’atténuer les coûts de la transition.

The Conversation

Julie Subervie a reçu des financements de l'Agence Nationale de La Recherche pour le projet FAST -- Faciliter l'Action Publique pour Sortir des pesTicides (ANR-20-PCPA-0005).

Jean-Noël Aubertot a bénéficié de financements issus d'Écophyto, de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et de programmes européens dédiés à la recherche.

Raja Chakir a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (projets CLAND ANR-16-CONV-0003 et FAST ANR-20-PCPA-0005) ainsi qu'un financement du programme de recherche et d'innovation Horizon Europe de l'Union européenne (projet LAMASUS n° 101060423).

Alexandre Gohin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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11.05.2026 à 11:12

Rendre l’écologie désirable : comment changer la manière d’en parler ?

Adeline Ochs, Professeure, départment marketing, Audencia

Aurélie Merle, Maitresse de conférences, Université Jean Monnet, Saint-Étienne; IAE Saint-Etienne

L’écologie a du mal à attirer les foules. Et s’il fallait partir de nouveaux modèles, de nouvelles émotions et de nouveaux discours pour renverser la tendance ?
Texte intégral (1599 mots)
Souvent présentée pour parler du réchauffement climatique, l’image culpabilisante et larmoyante des ours polaires sur la banquise s’avère contre-productive. Imagebroker.Com/Shutterstock

L’écologie peine à attirer les foules. Et si susciter des émotions positives au lieu d’émettre des injonctions culpabilisantes, incarner les récits par un autre personnage que l’ours polaire ou se sentir concerné avec des exemples à proximité de nous pouvait nous faire changer d’avis ? Car tout le monde part d’abord de sa réalité avant d’envisager celle du monde.


« Un yaourt dans un pot de poils, too much » ? La campagne de communication de Polyvia, syndicat national des industries de la plasturgie, renforce auprès des consommateurs certaines représentations dominantes d’une écologie « intégriste » et « jusqu’au-boutiste » et participe à son discrédit.

Grâce à leur communication, les entreprises – ces « imaginacteurs » – participent à construire des imaginaires collectifs plus ou moins favorables à la transition écologique et sociale. À l’heure actuelle, leurs récits valorisent majoritairement des imaginaires peu compatibles avec les limites planétaires : association du bonheur à la (sur) consommation matérielle, domination de la nature par l’Homme, etc. Or, ces représentations collectives dominantes façonnent nos comportements.

En face, certaines entreprises cherchent à modifier ces imaginaires collectifs dans le sens de la transition écologique et sociale, mais peinent à séduire. Leur faible part de voix par rapport aux acteurs traditionnels peut l’expliquer, tout comme des discours perçus comme moralisateurs, éloignés de la réalité, voire même manipulateurs.

Et si les récits de la transition écologique ne souffraient pas d’un manque de solutions, mais d’un déficit d’envie ? Quelles sont les épices qui pourraient transformer des modèles plus vertueux en récits désirables, capables de nous donner l’appétit du changement ?

C'est ce que nous cherchons à analyser dans le chapitre « Quels ingrédients pour construire de nouveaux récits désirables ? » du livre Consommer sans détruire.

Favoriser les émotions positives

Un trajet de dix kilomètres en voiture thermique émet 2,18 kg de CO2 alors qu’il en émet zéro en phase d’usage avec un vélo mécanique et 0,04 en métro. Ces données éclairent notre raison, mais ne nous font pas pour autant enfourcher une bicyclette. Les preuves chiffrées ne suffisent pas. Susciter des émotions favorise la mise en action.

Alors quels types d’émotions ?

Nous aurions tendance à acheter plus lorsque la peur de la mort est activée collectivement. Les communications qui génèrent de la fierté ou de la joie suscitent, quant à elles, davantage d’adhésion. Le succès du « Dry January » participe à un défi collectif qui génère un sentiment de fierté, plus efficace que la simple mise en avant des méfaits de l’alcool. Trop de complaisance risque toutefois de conduire à sous-évaluer l’importance des changements à mettre en œuvre.

Les individus peuvent estimer que le problème peut être résolu sans eux, et ne voient plus l’intérêt d’agir à titre personnel. Pour contourner ces comportements, les chercheurs recommandent des messages optimistes qui mettent l’accent sur la faisabilité et l’importance du comportement. Par exemple, la campagne les « nouveaux riches », portée par des entreprises comme Getaournd, Blablacar, Lokki ou Homeexchange, mobilise l’humour et des émotions positives pour valoriser des gestes individuels simples – louer, partager, échanger.

Biais de proximité

Le discours écologique s’est appuyé sur la figure de l’ours polaire prisonnier sur la banquise. Bien que cette image demeure un symbole puissant, elle a pu contribuer à ancrer l’idée que la crise environnementale relevait d’une réalité lointaine, déconnectée de nos expériences quotidiennes. Au contraire, les récits ancrés dans des cadres familiers facilitent la capacité des citoyens à s’y projeter.

Plus un individu perçoit une proximité – tant géographique que temporelle – avec les situations décrites, plus le récit lui semble accessible et est susceptible d’influencer concrètement ses comportements. Dans l’une de ses campagnes publicitaires, Renault invitait les individus à renoncer à utiliser leur voiture sur certains trajets. Pour ce faire, elle montrait le quotidien de plusieurs foyers qui, tout en activant des émotions positives, privilégiaient la marche ou le vélo sur des trajets journaliers.

Personnifier son récit

Les histoires sans personnages marquent peu. Évoquer les effets du réchauffement climatique sur la biodiversité marine reste abstrait, mais donner la parole à un pêcheur dont l’activité décline frappe davantage. La personnification réduit la distance psychologique et active l’empathie. Les histoires ont besoin d’être incarnées.

Plusieurs questions se posent. Qui sont les personnages principaux du récit à incarner ? Quelles valeurs et symboliques véhiculent-ils ? Sont-ils désirables pour l’audience ?

Alors que les consommateurs responsables sont associés à différents stéréotypes – rabat-joie, ermites, bobos, etc. – cette dernière question est clé. Cette logique vaut aussi pour les figures publiques.

Peur d’être exclus du groupe

Près de 19 % des Français déclarent avoir peur d’être exclus d’un groupe s’ils changent leur façon de consommer ; ce chiffre passe même à 34 % chez les 18-34 ans. Les normes sociales sont clés et peuvent être exprimées dans les récits via ce que les protagonistes font et valorisent : partager un moment heureux en famille dans un environnement non marchand ou offrir un unique cadeau immatériel à Noël.

Les récits dominants accompagnant la consommation de masse sont perçus comme désirables par une large part des consommateurs. Malgré les scandales, les marques d’ultrafast-fashion, comme Temu et Shein, continuent à prospérer, notamment auprès des jeunes. Dans les sociétés occidentales, les récits sont fondés sur des valeurs individualistes, qui privilégient les intérêts personnels (financiers, statutaires, santé) à l’intérêt collectif.

Comment faire alors la bascule entre ces imaginaires collectifs « égocentrés » et les récits de la transition écologique et sociale ?

Conjuguer intérêts individuels et collectifs

Une approche graduelle, faisant cohabiter les intérêts individuels et collectifs dans les récits, peut constituer un moyen de connecter les imaginaires de la « consommation de masse » à ceux de la transition. Par exemple, dans les sociétés occidentales, marquées par des valeurs individualistes, le renforcement d’émotions comme la fierté, orientées vers soi, pourrait avoir un effet plus fort que l’émerveillement, orienté vers les autres.

Dans une forme de « bataille des imaginaires », les récits de la transition vont se confronter à d’autres. La fréquence de diffusion constitue un paramètre important au regard des biais d’exposition (plus l’individu est exposé à une information, plus la probabilité qu’il ait un sentiment positif à son égard augmente).

Il n’existe pas un récit type, mais plusieurs récits possibles, chacun offrant des espaces de liberté favorisant leur appropriation. Il apparaît essentiel de prévenir le risque d’un nouvel imaginaire dogmatique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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07.05.2026 à 17:24

Conférence de Santa Marta : les nouvelles pistes de la diplomatie climatique qui émergent hors des COP climat

Jean-Baptiste Meyer, Directeur de recherche (Centre Population et Développement), Institut de recherche pour le développement (IRD)

Et si la diplomatie climatique se réinventait hors des COP ? À Santa Marta, en Colombie, une dynamique plus ouverte émerge pour dépasser les blocages.
Texte intégral (2851 mots)

Et si la diplomatie climatique se réinventait en dehors du format traditionnel des COP ? En Colombie, à l’occasion d’une conférence organisée à Santa Marta du 24 au 29 avril 2026, une dynamique alternative a émergé : plus ouverte, elle cherche à dépasser les blocages multilatéraux en plaçant la diversité des savoirs au cœur des décisions.


S’il y a un constat sur lequel convergent les « climato-négationnistes » et les activistes climatiques radicaux, c’est l’inutilité des COP, organisées sous l’égide des Nations unies (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, UNFCC de son acronyme en anglais). Dans les deux cas, on leur reproche une inefficacité de plus en plus apparente, où les décisions sont nécessairement prises au consensus. En conséquence, le consensus devient tellement mou qu’il n’en exprime plus rien de significatif ni d’opératoire.

Ainsi le résume la bande-annonce d’un film documentaire à venir dans le courant de l’été 2026, en partenariat avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Université nationale de Colombie.

Bande-annonce du documentaire De Los Andes a Belém (2026).

Du 24 au 29 avril 2026 à Santa Marta, en Colombie, une conférence inédite a voulu replacer enfin la sortie des combustibles fossiles au cœur de l’agenda international. Co-organisée par la Colombie et les Pays-Bas, elle a regroupé 57 États volontaires (et l’Union européenne en tant que telle, NDLR).

Qu’a-t-il été décidé à cette occasion ? À rebours des COP climat, où ce sont avant tout les textes finaux qui comptent, pesés au mot près, car votés par les représentants d’États, c’est ici surtout la méthode de travail qui diffère, beaucoup moins rigide. Elle ne s’accompagnait d’aucune obligation de production particulière, si ce n’est d’engager le processus de constitution d’une feuille de route pour la sortie des énergies fossiles. La rencontre a ainsi inauguré de nouvelles modalités de coopération mondiale sur les enjeux socio-environnementaux.


À lire aussi : Aujourd’hui, le droit protège les combustibles fossiles : une première conférence internationale veut briser ce verrouillage


Dépasser le blocage des COP grâce à une coalition de volontaires

Le débat sur la paralysie des négociations multilatérales en général – et celle des COP climat en particulier – n’est guère nouveau. Leur répétition annuelle exacerbe les frustrations de ceux qui souhaitent réellement progresser sur les questions climatiques.

À la COP30 de Belém, en novembre 2025, une quarantaine de pays avaient exprimé leur mécontentement quant à l’absence de mention de la sortie des énergies fossiles dans la déclaration finale. Plus de 80 se sont associés à l’initiative encourageant à poursuivre les travaux d’élaboration d’une feuille de route en ce sens.

La Colombie et les Pays-Bas ont alors invité les États qui souhaitaient travailler sur ce point à se réunir dans une conférence en marge des COP. Autrement dit, la conférence de Santa Marta ne s’est certes pas tenue dans le cadre onusien, mais s’est toutefois inscrite dans le prolongement de la précédente COP climat.

Préparée dans un laps de temps exceptionnellement court (moins de la moitié d’une année, contre un an pour les COP climat), cette conférence inédite avait une organisation moins cadrée au plan organisationnel. Aux dires d’observateurs et de participants, on y percevait un petit côté brouillon : davantage d’improvisation, voire parfois un manque de clarté sur les livrables attendus et les prochaines étapes.

Pourtant, ces faiblesses – inhérentes au format de la conférence spontanée, point d’étape entre la COP30 du Brésil et la COP31 en Turquie – ont, aux dires des participants, pu être dépassées, notamment grâce à son caractère volontaire. Juan Carlos Monterrey Gómez, envoyé climatique du Panama, cité dans le Climate Diplomacy Brief, a par exemple déclaré :

« Santa Marta est un moment historique, car c’est la première fois que nous pouvons ouvrir nos cœurs, ouvrir nos esprits et avoir une véritable conversation sans ces stupides demandes de mise au vote, sans ces stupides procédures qui font dérailler toute la séance et ne nous laissent que dix minutes pour aborder le fond. »


À lire aussi : De COP en COP, une géopolitique de la procrastination climatique


La méthode Santa Marta ? Un bouillon de culture plutôt que des zones bleue et verte

Concrètement, la conférence a successivement réuni trois composantes : un panel académique (baptisé Academic Dialogue) où les scientifiques du monde entier ont pu émettre des recommandations, un « sommet des peuples », avec notamment des représentants associatifs, communautaires et syndicaux et, enfin, un segment de haut niveau (Transition Away from Fossil Fues, ou TAFF, regroupant essentiellement des représentants gouvernementaux spécialisés.

Cette concentration de thématiques, de compétences et de volontés dans des espaces restreints a favorisé un véritable bouillon de culture permettant des échanges fertiles. Il contraste avec l’organisation physique des COP, où plusieurs milliers de participants se retrouvent dans une multitude de pavillons, souvent sur plusieurs bâtiments. L’espace y est alors divisé entre zone bleue, réservée aux délégations nationales, aux organismes onusiens et aux ONG observatrices, et où se déroulent les négociations officielles de la COP28, et zone verte, ouverte à toutes les autres parties prenantes.


À lire aussi : Les coulisses des négociations de la COP28 vues par un enseignant-chercheur


Contrairement aux COP, où ce sont les délégations nationales qui débattent (les discussions relatives à l’état de la science, par exemple, se déroulent à un autre moment, sous l’égide d’un organe subsidiaire, la conférence de Santa Marta a proposé une méthodologie transversale, impliquant en amont 15 groupes de travail transnationaux. Une grande hétérogénéité a caractérisé l’ensemble de ces groupes, allant des représentants des sciences à ceux de la société civile, en passant par les entités publiques à différentes échelles, ainsi que des agences de financement ou des entreprises multinationales.

Au cours des deux mois qui ont précédé la rencontre, ces derniers ont planché sur trois enjeux fondamentaux : la dépendance structurelle aux combustibles fossiles, l’action sur l’offre et la demande et les modalités de la coopération internationale et de la diplomatie climatique.

Répartition des groupes de travail en amont de la conférence de Santa Marta (Colombie). Fourni par l'auteur

Malgré la diversité de statuts et d’intérêts des participants à ces groupes de travail, un certain nombre de points de convergence sont apparus :

  • les progrès réalisés par les alternatives aux fossiles sont irréversibles,

  • il est indispensable de mettre fin aux soutiens fiscaux et juridiques à l’extraction des combustibles,

  • pour y parvenir, la concertation et le dialogue sont essentiels.

Remettre la science au centre, sans oublier les savoirs autochtones

À Santa Marta, la science a gardé un rôle fondamental, acté à la fin de la conférence par l’instauration d’un conseil spécifique. Sa fonction est de nourrir les processus de décision, à partir de connaissances élaborées de façon rigoureuse. Lors de la conférence, les participants ont exprimé leur foi dans une politique fondée sur les preuves (evidence based policy). Elle confère une responsabilité majeure à la communauté scientifique.

Mais, en parallèle, cette communauté est aussi de plus en plus sollicitée pour s’ouvrir à d’autres modes de connaissances (traditionnelles/ancestrales, locales…). D’aucuns verraient dans cette coopération des contradictions insurmontables, du fait d’une incompatibilité irréductible des savoirs. Mais dans les faits, ce cheminement commence déjà à porter ses fruits.

L’hétérogénéité de la participation des corps sociaux à la conférence a ainsi permis d’introduire de véritables porte-paroles des entités naturelles. Au-delà des chercheurs, régulièrement convoqués pour en expliquer les comportements et la dégradation, elles ont également mis à l’honneur les communautés indigènes, paysannes ou afro-descendantes

Le mariage cognitif entre ces savoirs hétérogènes requiert toutefois un travail transépistémique. Les épistémies varient considérablement entre celles fondées sur le scepticisme organisé (les disciplines scientifiques) et celles recourant aux explications traditionnelles parfois d’ordre religieux, qui font intervenir des entités spirituelles, par exemple. Pourtant, des convergences notables existent, notamment pour ce qui est de la conscience écologique, susceptibles d’influencer les positions politiques qui en découlent.

Malgré tout, une certaine hiérarchie a pu perdurer durant la conférence entre ces acteurs de la diversité culturelle et ceux de la gouvernance, inscrite dans la division successive des séquences (académique, société civile puis représentation gouvernementale) et leur degré d’exclusivité. Mais la tendance à l’ouverture et à l’inclusion manifeste plus qu’un changement idéologique : c’est aussi une modification (partielle mais réelle) des références objectives.

On retrouve en effet, dans la nouvelle diplomatie climatique portée à Santa Marta, une « esquisse du Parlement des choses », telle que décrite par Bruno Latour en 2018. Elle consiste à revoir les rôles attribués au politique, à l’expertise et à la technocratie, et où ce ne serait plus seulement les humains qui auraient le droit d’être représentés.

Ce concept pose de nouvelles questions au droit et à l’économie politique internationale. Un ouvrage à paraître prochainement, issu d’un projet européen et latino-américain sur la transition écologique auquel j’ai collaboré, entame la remise en question de la conception de la géopolitique centrée sur l’humain.

Vers une nouvelle géopolitique climatique ?

Les efforts déployés à Santa Marta ont transcendé les clivages nationaux, mais aussi nord-sud, d’une certaine manière. Avec une présidence bicéphale eurolatino (colombo-néerlandaise), et euro-océanique pour la prochaine conférence qui sera co-organisée par l’Irlande et Tuvalu, le grand partage manichéen des responsabilités historiques de l’empreinte écologique (qui, historiquement, est un point d’achoppement des COP climat) n’a, certes, pas été complètement effacé. Il a toutefois été adouci par le cadrage de la conférence sur la recherche de solutions.

Toutes les régions du monde étaient représentées, avec une majorité relative de l’Europe (plus d’un tiers des pays officiellement présents), suivie de l’Amérique latine, puis de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie. Aucun des grands pays à prétention hégémonique n’était invité – ni les États-Unis, ni la Chine, ni la Russie – et le seul des grands émergents à participer était le Brésil.

En janvier 2026, le premier ministre canadien Mark Carney évoquait justement un tel modèle à l’occasion du Forum économique de Davos : celui où la volonté des pays intermédiaires permettrait de construire et de viabiliser des coalitions alternatives, face à l’imposition unilatérale de l’hyperpuissance.

Déclaration du premier ministre canadien Mark Carney, lors du Forum de Davos, en janvier 2026.

Mais la vision de la conférence de Santa Marta s’affirme et se distingue sur au moins deux points :

  • le premier concerne l’importance accordée au Sud global,

  • et le deuxième, l’irruption des non-humains dans le champ de la géopolitique.

Même si la prégnance du Nord demeurait dans les coordinations, la composition de l’assistance lors des réunions privilégiait naturellement la participation de ressortissants du Sud. Les sujets abordés reflétaient des enjeux qui les concernent au premier chef, puisque les impacts écologiques actuels les affectent en priorité. En mettant le Sud au cœur des débats, une telle rencontre participe du rééquilibrage de ces derniers et renouvelle la façon de les aborder.

Avec ce renouvellement de la contradiction à son endroit, le négationnisme climatique (qui peut, on l’a vu avec la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, trouver des relais à l’échelle des États) a de fortes chances d’être progressivement confronté à un isolement accru. Ses velléités d’entraînement ont fait long feu à Belém, où aucun pays n’est sorti de l’accord de Paris. Elles pourraient se voir débordées par des initiatives telles que celles explorées à Santa Marta, qui a aussi voulu anticiper ses effets pervers. Des mécanismes ont ainsi été envisagés pour contrer l’augmentation de la demande d’hydrocarbures que pourrait générer une baisse des prix du fait de la croissance des énergies renouvelables.

La crise économique mondiale causée par les tensions sur l’approvisionnement en pétrole passant par le détroit d’Ormuz rappelle, dans tous les cas, l’urgence d’accélérer la transition énergétique.

The Conversation

Jean-Baptiste Meyer a reçu des financements de son institut l'IRD.

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