11.05.2026 à 16:28
Julie Subervie, Directrice de recherche, Inrae
Alexandre Gohin, Directeur de recherche, INRAE, Inrae
Jean-Noël Aubertot, Senior research scientist, Inrae
Raja Chakir, Directrice de recherche en Économie de l'Environnement, Inrae; Université Paris-Saclay
Taxe sur les pesticides, diffusion des pratiques agroécologiques, interdiction d’importer des produits cultivés avec des pesticides non-utilisés en France… Les pistes pour permettre une nette baisse de l’utilisation des pesticides sont nombreuses, mais toutes n’ont pas les mêmes effets attendus sur les rendements et les revenus des agriculteurs.
Depuis près de vingt ans, la France cherche à réduire l’utilisation des pesticides à travers une succession de mesures et de plans qui n’ont pour l’instant pas atteint leurs objectifs initiaux. Cette réduction reste toujours un objectif car les impacts dommageables des pesticides sur la santé humaine comme sur la biodiversité sont de plus en plus confirmés par les travaux scientifiques récents. En outre, l’efficacité des pesticides peut s’éroder avec le temps et le changement climatique tend à augmenter leur utilisation. Mais peut-on atteindre en France une baisse significative de l’utilisation des pesticides sans nuire aux filières agroalimentaires ?
Pour bien comprendre quelles seraient les conséquences possibles d’une réduction des pesticides, commençons d’abord par voir les différentes options plébiscitées pour cela, telles qu’elles ont été mises en lumière par les récents débats sur la loi Duplomb.
Les défenseurs de cette loi estiment qu’il sera possible, à terme, de développer des solutions technologiques permettant de rendre l’agriculture conventionnelle plus vertueuse et moins dépendante des intrants chimiques. Ils misent notamment sur les avancées génétiques, avec des cultures capables de se protéger elles-mêmes, contre les maladies notamment. Mais le développement de ces solutions exige encore du temps et des investissements lourds.
Ces solutions soulèvent également des débats majeurs sur la brevetabilité du vivant, l’impact sur la biodiversité et la concentration du pouvoir économique dans les mains de quelques acteurs du secteur de l’agrochimie où, à l’extrême, tous les agriculteurs pourraient être contraints à acheter leurs semences à la même multinationale.
Les opposants à la loi Duplomb défendent une stratégie opposée, reposant sur l’arrêt immédiat ou très rapide de l’utilisation des pesticides les plus dangereux. Dans cette perspective, la transition ne doit pas être principalement technologique, mais agroécologique, ce qui suppose de repenser en amont l’organisation même des systèmes de culture, des systèmes de production, et plus globalement des systèmes alimentaires.
Au niveau de la production, cela passe par diverses actions préventives (aussi appelées prophylactiques), telles que la diversification de la succession des cultures et l’utilisation de variétés résistantes ou tolérantes. C’est dans cette voie que s’est engagée la France il y a plus de quinze ans, avec le plan Écophyto, mis en place à la suite du Grenelle de l’environnement de 2007 et en cohérence avec la Directive 2009/128/CE du Parlement européen et du Conseil.
Force est de constater que, malgré les efforts déployés, les résultats n’ont pas été à la hauteur des objectifs fixés : l’indicateur NODU (qui mesure l’intensité du recours aux pesticides en agriculture) n’a pas évolué à la baisse comme escompté.
Alors quels autres instruments économiques aurait-on pu mettre en place ? Pour répondre à cette question, des simulations ont été réalisées visant à estimer l’impact d’une taxe sur les pesticides, fixée à un niveau suffisamment élevé pour inciter les agriculteurs à réduire de moitié leur utilisation en Europe. Cette idée faisait écho à celle d’un projet de règlement de la Commission européenne en 2024, finalement abandonné.
L’étude a été calibrée à partir de données relatives aux comportements observés dans les filières agricoles françaises et des autres états membres pendant plus de trente ans, qui montrent que les achats de pesticides réagissent peu aux variations de prix, sauf lorsque celles-ci deviennent très importantes. Autrement dit, les agriculteurs ne basculeront pas spontanément vers des alternatives comme la protection agroécologique des cultures si l’incitation économique n’est pas particulièrement forte.
Les résultats des simulations montrent qu’une forte taxe sur les pesticides, combinée à un soutien découplé au revenu des agriculteurs, c’est-à-dire indépendant de leur niveau de production comme les actuelles aides de la Politique Agricole Commune, aurait deux effets majeurs largement sous-estimés dans les études précédentes : une baisse de la production végétale de 26 % (expliquée par une baisse des rendements de 16 % et une réduction de la surface agricole dédiée aux cultures non fourragères de 10 %) d’une part ; une hausse du prix des produits alimentaires pour les consommateurs de l’ordre de 15 % d’autre part.
Il convient toutefois d’interpréter ces résultats peu enthousiasmants avec prudence. Premièrement, ces simulations reposent en effet sur l’hypothèse que les systèmes de production resteraient inchangés, autrement dit à technologie constante.
Or, dans la réalité, les agriculteurs peuvent s’adapter. L’adoption d’innovations agroécologiques permettrait d’atténuer, au moins en partie, les effets d’une hausse des prix des pesticides, si ces innovations se diffusaient largement dans les exploitations. Sur ce point, l’expérience française est éclairante : depuis 2012, un réseau de 3000 fermes pilotes accompagne cette transition, et des travaux récents montrent que les pratiques innovantes testées ont déjà généré des résultats mesurables, y compris à l’échelle nationale, grâce à une forte dynamique d’apprentissage entre agriculteurs au sein de leurs réseaux de pairs.
Deuxièmement, les résultats de ces simulations sont obtenus sous l’hypothèse que les règles aux échanges commerciaux ne seraient pas modifiées. Or, elles pourraient l’être. Il convient en effet de rappeler que près de la moitié des pesticides consommés dans l’UE provient des importations, qui ne représentent pourtant que 16 % de la consommation totale.
Ces chiffres invitent à considérer l’opportunité de mettre en place des clauses miroirs, c’est-à-dire des dispositions dans les accords commerciaux bilatéraux permettant de régir les échanges de produits agricoles et agroalimentaires pour une meilleure performance environnementale et sans pertes économiques importantes. Une étude récente montre en effet qu’une forte réduction des pesticides en Europe n’impliquerait pas nécessairement une trop forte baisse des revenus agricoles si les usages interdits en Europe étaient aussi interdits pour les produits importés.
Toutes ces études convergent vers un même constat : réduire fortement l’utilisation des pesticides suppose des politiques publiques ambitieuses, pérennes et accompagnées d’un soutien aux agriculteurs, et impliquant l’ensemble des acteurs du système agroalimentaire.
Enfin, si la transition agroécologique apparaît coûteuse à court terme, ce diagnostic doit être complété à deux niveaux : d’une part en intégrant les coûts cachés de la pollution agricole (sanitaires, environnementaux et sociaux) ; d’autre part en évaluant les bénéfices de tous les instruments économiques susceptibles d’atténuer les coûts de la transition.
Julie Subervie a reçu des financements de l'Agence Nationale de La Recherche pour le projet FAST -- Faciliter l'Action Publique pour Sortir des pesTicides (ANR-20-PCPA-0005).
Jean-Noël Aubertot a bénéficié de financements issus d'Écophyto, de l'Agence nationale de la recherche (ANR) et de programmes européens dédiés à la recherche.
Raja Chakir a reçu des financements de l'Agence Nationale de la Recherche (projets CLAND ANR-16-CONV-0003 et FAST ANR-20-PCPA-0005) ainsi qu'un financement du programme de recherche et d'innovation Horizon Europe de l'Union européenne (projet LAMASUS n° 101060423).
Alexandre Gohin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
11.05.2026 à 11:12
Adeline Ochs, Professeure, départment marketing, Audencia
Aurélie Merle, Maitresse de conférences, Université Jean Monnet, Saint-Étienne; IAE Saint-Etienne

L’écologie peine à attirer les foules. Et si susciter des émotions positives au lieu d’émettre des injonctions culpabilisantes, incarner les récits par un autre personnage que l’ours polaire ou se sentir concerné avec des exemples à proximité de nous pouvait nous faire changer d’avis ? Car tout le monde part d’abord de sa réalité avant d’envisager celle du monde.
« Un yaourt dans un pot de poils, too much » ? La campagne de communication de Polyvia, syndicat national des industries de la plasturgie, renforce auprès des consommateurs certaines représentations dominantes d’une écologie « intégriste » et « jusqu’au-boutiste » et participe à son discrédit.
Grâce à leur communication, les entreprises – ces « imaginacteurs » – participent à construire des imaginaires collectifs plus ou moins favorables à la transition écologique et sociale. À l’heure actuelle, leurs récits valorisent majoritairement des imaginaires peu compatibles avec les limites planétaires : association du bonheur à la (sur) consommation matérielle, domination de la nature par l’Homme, etc. Or, ces représentations collectives dominantes façonnent nos comportements.
En face, certaines entreprises cherchent à modifier ces imaginaires collectifs dans le sens de la transition écologique et sociale, mais peinent à séduire. Leur faible part de voix par rapport aux acteurs traditionnels peut l’expliquer, tout comme des discours perçus comme moralisateurs, éloignés de la réalité, voire même manipulateurs.
Et si les récits de la transition écologique ne souffraient pas d’un manque de solutions, mais d’un déficit d’envie ? Quelles sont les épices qui pourraient transformer des modèles plus vertueux en récits désirables, capables de nous donner l’appétit du changement ?
C'est ce que nous cherchons à analyser dans le chapitre « Quels ingrédients pour construire de nouveaux récits désirables ? » du livre Consommer sans détruire.
Un trajet de dix kilomètres en voiture thermique émet 2,18 kg de CO2 alors qu’il en émet zéro en phase d’usage avec un vélo mécanique et 0,04 en métro. Ces données éclairent notre raison, mais ne nous font pas pour autant enfourcher une bicyclette. Les preuves chiffrées ne suffisent pas. Susciter des émotions favorise la mise en action.
Alors quels types d’émotions ?
Nous aurions tendance à acheter plus lorsque la peur de la mort est activée collectivement. Les communications qui génèrent de la fierté ou de la joie suscitent, quant à elles, davantage d’adhésion. Le succès du « Dry January » participe à un défi collectif qui génère un sentiment de fierté, plus efficace que la simple mise en avant des méfaits de l’alcool. Trop de complaisance risque toutefois de conduire à sous-évaluer l’importance des changements à mettre en œuvre.
Les individus peuvent estimer que le problème peut être résolu sans eux, et ne voient plus l’intérêt d’agir à titre personnel. Pour contourner ces comportements, les chercheurs recommandent des messages optimistes qui mettent l’accent sur la faisabilité et l’importance du comportement. Par exemple, la campagne les « nouveaux riches », portée par des entreprises comme Getaournd, Blablacar, Lokki ou Homeexchange, mobilise l’humour et des émotions positives pour valoriser des gestes individuels simples – louer, partager, échanger.
Le discours écologique s’est appuyé sur la figure de l’ours polaire prisonnier sur la banquise. Bien que cette image demeure un symbole puissant, elle a pu contribuer à ancrer l’idée que la crise environnementale relevait d’une réalité lointaine, déconnectée de nos expériences quotidiennes. Au contraire, les récits ancrés dans des cadres familiers facilitent la capacité des citoyens à s’y projeter.
Plus un individu perçoit une proximité – tant géographique que temporelle – avec les situations décrites, plus le récit lui semble accessible et est susceptible d’influencer concrètement ses comportements. Dans l’une de ses campagnes publicitaires, Renault invitait les individus à renoncer à utiliser leur voiture sur certains trajets. Pour ce faire, elle montrait le quotidien de plusieurs foyers qui, tout en activant des émotions positives, privilégiaient la marche ou le vélo sur des trajets journaliers.
Les histoires sans personnages marquent peu. Évoquer les effets du réchauffement climatique sur la biodiversité marine reste abstrait, mais donner la parole à un pêcheur dont l’activité décline frappe davantage. La personnification réduit la distance psychologique et active l’empathie. Les histoires ont besoin d’être incarnées.
Plusieurs questions se posent. Qui sont les personnages principaux du récit à incarner ? Quelles valeurs et symboliques véhiculent-ils ? Sont-ils désirables pour l’audience ?
Alors que les consommateurs responsables sont associés à différents stéréotypes – rabat-joie, ermites, bobos, etc. – cette dernière question est clé. Cette logique vaut aussi pour les figures publiques.
Près de 19 % des Français déclarent avoir peur d’être exclus d’un groupe s’ils changent leur façon de consommer ; ce chiffre passe même à 34 % chez les 18-34 ans. Les normes sociales sont clés et peuvent être exprimées dans les récits via ce que les protagonistes font et valorisent : partager un moment heureux en famille dans un environnement non marchand ou offrir un unique cadeau immatériel à Noël.
Les récits dominants accompagnant la consommation de masse sont perçus comme désirables par une large part des consommateurs. Malgré les scandales, les marques d’ultrafast-fashion, comme Temu et Shein, continuent à prospérer, notamment auprès des jeunes. Dans les sociétés occidentales, les récits sont fondés sur des valeurs individualistes, qui privilégient les intérêts personnels (financiers, statutaires, santé) à l’intérêt collectif.
Comment faire alors la bascule entre ces imaginaires collectifs « égocentrés » et les récits de la transition écologique et sociale ?
Une approche graduelle, faisant cohabiter les intérêts individuels et collectifs dans les récits, peut constituer un moyen de connecter les imaginaires de la « consommation de masse » à ceux de la transition. Par exemple, dans les sociétés occidentales, marquées par des valeurs individualistes, le renforcement d’émotions comme la fierté, orientées vers soi, pourrait avoir un effet plus fort que l’émerveillement, orienté vers les autres.
Dans une forme de « bataille des imaginaires », les récits de la transition vont se confronter à d’autres. La fréquence de diffusion constitue un paramètre important au regard des biais d’exposition (plus l’individu est exposé à une information, plus la probabilité qu’il ait un sentiment positif à son égard augmente).
Il n’existe pas un récit type, mais plusieurs récits possibles, chacun offrant des espaces de liberté favorisant leur appropriation. Il apparaît essentiel de prévenir le risque d’un nouvel imaginaire dogmatique.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
07.05.2026 à 17:24
Jean-Baptiste Meyer, Directeur de recherche (Centre Population et Développement), Institut de recherche pour le développement (IRD)
Et si la diplomatie climatique se réinventait en dehors du format traditionnel des COP ? En Colombie, à l’occasion d’une conférence organisée à Santa Marta du 24 au 29 avril 2026, une dynamique alternative a émergé : plus ouverte, elle cherche à dépasser les blocages multilatéraux en plaçant la diversité des savoirs au cœur des décisions.
S’il y a un constat sur lequel convergent les « climato-négationnistes » et les activistes climatiques radicaux, c’est l’inutilité des COP, organisées sous l’égide des Nations unies (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, UNFCC de son acronyme en anglais). Dans les deux cas, on leur reproche une inefficacité de plus en plus apparente, où les décisions sont nécessairement prises au consensus. En conséquence, le consensus devient tellement mou qu’il n’en exprime plus rien de significatif ni d’opératoire.
Ainsi le résume la bande-annonce d’un film documentaire à venir dans le courant de l’été 2026, en partenariat avec l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Université nationale de Colombie.
Du 24 au 29 avril 2026 à Santa Marta, en Colombie, une conférence inédite a voulu replacer enfin la sortie des combustibles fossiles au cœur de l’agenda international. Co-organisée par la Colombie et les Pays-Bas, elle a regroupé 57 États volontaires (et l’Union européenne en tant que telle, NDLR).
Qu’a-t-il été décidé à cette occasion ? À rebours des COP climat, où ce sont avant tout les textes finaux qui comptent, pesés au mot près, car votés par les représentants d’États, c’est ici surtout la méthode de travail qui diffère, beaucoup moins rigide. Elle ne s’accompagnait d’aucune obligation de production particulière, si ce n’est d’engager le processus de constitution d’une feuille de route pour la sortie des énergies fossiles. La rencontre a ainsi inauguré de nouvelles modalités de coopération mondiale sur les enjeux socio-environnementaux.
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Le débat sur la paralysie des négociations multilatérales en général – et celle des COP climat en particulier – n’est guère nouveau. Leur répétition annuelle exacerbe les frustrations de ceux qui souhaitent réellement progresser sur les questions climatiques.
À la COP30 de Belém, en novembre 2025, une quarantaine de pays avaient exprimé leur mécontentement quant à l’absence de mention de la sortie des énergies fossiles dans la déclaration finale. Plus de 80 se sont associés à l’initiative encourageant à poursuivre les travaux d’élaboration d’une feuille de route en ce sens.
La Colombie et les Pays-Bas ont alors invité les États qui souhaitaient travailler sur ce point à se réunir dans une conférence en marge des COP. Autrement dit, la conférence de Santa Marta ne s’est certes pas tenue dans le cadre onusien, mais s’est toutefois inscrite dans le prolongement de la précédente COP climat.
Préparée dans un laps de temps exceptionnellement court (moins de la moitié d’une année, contre un an pour les COP climat), cette conférence inédite avait une organisation moins cadrée au plan organisationnel. Aux dires d’observateurs et de participants, on y percevait un petit côté brouillon : davantage d’improvisation, voire parfois un manque de clarté sur les livrables attendus et les prochaines étapes.
Pourtant, ces faiblesses – inhérentes au format de la conférence spontanée, point d’étape entre la COP30 du Brésil et la COP31 en Turquie – ont, aux dires des participants, pu être dépassées, notamment grâce à son caractère volontaire. Juan Carlos Monterrey Gómez, envoyé climatique du Panama, cité dans le Climate Diplomacy Brief, a par exemple déclaré :
« Santa Marta est un moment historique, car c’est la première fois que nous pouvons ouvrir nos cœurs, ouvrir nos esprits et avoir une véritable conversation sans ces stupides demandes de mise au vote, sans ces stupides procédures qui font dérailler toute la séance et ne nous laissent que dix minutes pour aborder le fond. »
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Concrètement, la conférence a successivement réuni trois composantes : un panel académique (baptisé Academic Dialogue) où les scientifiques du monde entier ont pu émettre des recommandations, un « sommet des peuples », avec notamment des représentants associatifs, communautaires et syndicaux et, enfin, un segment de haut niveau (Transition Away from Fossil Fues, ou TAFF, regroupant essentiellement des représentants gouvernementaux spécialisés.
Cette concentration de thématiques, de compétences et de volontés dans des espaces restreints a favorisé un véritable bouillon de culture permettant des échanges fertiles. Il contraste avec l’organisation physique des COP, où plusieurs milliers de participants se retrouvent dans une multitude de pavillons, souvent sur plusieurs bâtiments. L’espace y est alors divisé entre zone bleue, réservée aux délégations nationales, aux organismes onusiens et aux ONG observatrices, et où se déroulent les négociations officielles de la COP28, et zone verte, ouverte à toutes les autres parties prenantes.
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Contrairement aux COP, où ce sont les délégations nationales qui débattent (les discussions relatives à l’état de la science, par exemple, se déroulent à un autre moment, sous l’égide d’un organe subsidiaire, la conférence de Santa Marta a proposé une méthodologie transversale, impliquant en amont 15 groupes de travail transnationaux. Une grande hétérogénéité a caractérisé l’ensemble de ces groupes, allant des représentants des sciences à ceux de la société civile, en passant par les entités publiques à différentes échelles, ainsi que des agences de financement ou des entreprises multinationales.
Au cours des deux mois qui ont précédé la rencontre, ces derniers ont planché sur trois enjeux fondamentaux : la dépendance structurelle aux combustibles fossiles, l’action sur l’offre et la demande et les modalités de la coopération internationale et de la diplomatie climatique.
Malgré la diversité de statuts et d’intérêts des participants à ces groupes de travail, un certain nombre de points de convergence sont apparus :
les progrès réalisés par les alternatives aux fossiles sont irréversibles,
il est indispensable de mettre fin aux soutiens fiscaux et juridiques à l’extraction des combustibles,
pour y parvenir, la concertation et le dialogue sont essentiels.
À Santa Marta, la science a gardé un rôle fondamental, acté à la fin de la conférence par l’instauration d’un conseil spécifique. Sa fonction est de nourrir les processus de décision, à partir de connaissances élaborées de façon rigoureuse. Lors de la conférence, les participants ont exprimé leur foi dans une politique fondée sur les preuves (evidence based policy). Elle confère une responsabilité majeure à la communauté scientifique.
Mais, en parallèle, cette communauté est aussi de plus en plus sollicitée pour s’ouvrir à d’autres modes de connaissances (traditionnelles/ancestrales, locales…). D’aucuns verraient dans cette coopération des contradictions insurmontables, du fait d’une incompatibilité irréductible des savoirs. Mais dans les faits, ce cheminement commence déjà à porter ses fruits.
L’hétérogénéité de la participation des corps sociaux à la conférence a ainsi permis d’introduire de véritables porte-paroles des entités naturelles. Au-delà des chercheurs, régulièrement convoqués pour en expliquer les comportements et la dégradation, elles ont également mis à l’honneur les communautés indigènes, paysannes ou afro-descendantes
Le mariage cognitif entre ces savoirs hétérogènes requiert toutefois un travail transépistémique. Les épistémies varient considérablement entre celles fondées sur le scepticisme organisé (les disciplines scientifiques) et celles recourant aux explications traditionnelles parfois d’ordre religieux, qui font intervenir des entités spirituelles, par exemple. Pourtant, des convergences notables existent, notamment pour ce qui est de la conscience écologique, susceptibles d’influencer les positions politiques qui en découlent.
Malgré tout, une certaine hiérarchie a pu perdurer durant la conférence entre ces acteurs de la diversité culturelle et ceux de la gouvernance, inscrite dans la division successive des séquences (académique, société civile puis représentation gouvernementale) et leur degré d’exclusivité. Mais la tendance à l’ouverture et à l’inclusion manifeste plus qu’un changement idéologique : c’est aussi une modification (partielle mais réelle) des références objectives.
On retrouve en effet, dans la nouvelle diplomatie climatique portée à Santa Marta, une « esquisse du Parlement des choses », telle que décrite par Bruno Latour en 2018. Elle consiste à revoir les rôles attribués au politique, à l’expertise et à la technocratie, et où ce ne serait plus seulement les humains qui auraient le droit d’être représentés.
Ce concept pose de nouvelles questions au droit et à l’économie politique internationale. Un ouvrage à paraître prochainement, issu d’un projet européen et latino-américain sur la transition écologique auquel j’ai collaboré, entame la remise en question de la conception de la géopolitique centrée sur l’humain.
Les efforts déployés à Santa Marta ont transcendé les clivages nationaux, mais aussi nord-sud, d’une certaine manière. Avec une présidence bicéphale eurolatino (colombo-néerlandaise), et euro-océanique pour la prochaine conférence qui sera co-organisée par l’Irlande et Tuvalu, le grand partage manichéen des responsabilités historiques de l’empreinte écologique (qui, historiquement, est un point d’achoppement des COP climat) n’a, certes, pas été complètement effacé. Il a toutefois été adouci par le cadrage de la conférence sur la recherche de solutions.
Toutes les régions du monde étaient représentées, avec une majorité relative de l’Europe (plus d’un tiers des pays officiellement présents), suivie de l’Amérique latine, puis de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie. Aucun des grands pays à prétention hégémonique n’était invité – ni les États-Unis, ni la Chine, ni la Russie – et le seul des grands émergents à participer était le Brésil.
En janvier 2026, le premier ministre canadien Mark Carney évoquait justement un tel modèle à l’occasion du Forum économique de Davos : celui où la volonté des pays intermédiaires permettrait de construire et de viabiliser des coalitions alternatives, face à l’imposition unilatérale de l’hyperpuissance.
Mais la vision de la conférence de Santa Marta s’affirme et se distingue sur au moins deux points :
le premier concerne l’importance accordée au Sud global,
et le deuxième, l’irruption des non-humains dans le champ de la géopolitique.
Même si la prégnance du Nord demeurait dans les coordinations, la composition de l’assistance lors des réunions privilégiait naturellement la participation de ressortissants du Sud. Les sujets abordés reflétaient des enjeux qui les concernent au premier chef, puisque les impacts écologiques actuels les affectent en priorité. En mettant le Sud au cœur des débats, une telle rencontre participe du rééquilibrage de ces derniers et renouvelle la façon de les aborder.
Avec ce renouvellement de la contradiction à son endroit, le négationnisme climatique (qui peut, on l’a vu avec la sortie des États-Unis de l’accord de Paris, trouver des relais à l’échelle des États) a de fortes chances d’être progressivement confronté à un isolement accru. Ses velléités d’entraînement ont fait long feu à Belém, où aucun pays n’est sorti de l’accord de Paris. Elles pourraient se voir débordées par des initiatives telles que celles explorées à Santa Marta, qui a aussi voulu anticiper ses effets pervers. Des mécanismes ont ainsi été envisagés pour contrer l’augmentation de la demande d’hydrocarbures que pourrait générer une baisse des prix du fait de la croissance des énergies renouvelables.
La crise économique mondiale causée par les tensions sur l’approvisionnement en pétrole passant par le détroit d’Ormuz rappelle, dans tous les cas, l’urgence d’accélérer la transition énergétique.
Jean-Baptiste Meyer a reçu des financements de son institut l'IRD.