09.04.2026 à 16:47
Victor Bianchini, Maître de conférences en sciences économiques, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
Abdelkader Slifi, Enseignant chercheur en économie, Université Paris Dauphine – PSL

La mort du biologiste Paul Ralph Ehrlich le 13 mars 2026, a remis en lumière The Population Bomb, un classique de la littérature écologique publié en 1968. Les auteurs rappellent ici que la « surpopulation » n’est pas un simple fait naturel, mais un objet profondément politique. Depuis Thomas Robert Malthus, la restriction démographique reste un sujet d’actualité brûlant.
Pour la première fois en France depuis 1945, le nombre de naissances est devenu inférieur aux décès en 2025 ; l’indicateur de fécondité atteint 1,56 enfant par femme, son plus faible niveau depuis la Première Guerre mondiale.
Dès 2024, le président Emmanuel Macron appelait à un « réarmement démographique » pour répondre au vieillissement de la population. Dans le même temps, à propos de Mayotte, était soulevée la question de la « surpopulation » ou de la « pression démographique » sur l’île française.
Bien que ces diagnostics portent sur des échelles territoriales différentes, selon les contextes, la population peut être présentée comme une ressource à développer ou un problème à contenir. Le débat n’est pas nouveau. Coécrit par les biologistes américains Paul R. Ehrlich (1932-2026) et Anne H. Ehrlich, The Population Bomb reprend les principaux postulats malthusiens, en les replaçant dans le contexte de la crise écologique.
Alors que le malthusianisme classique fonde l’idée de surpopulation sur la rareté des ressources agricoles, le néo-malthusianisme du XXe siècle l’inscrit dans le cadre plus large des limites environnementales.
Anne et Paul Ehrlich coécrivent cet ouvrage dans un contexte marqué par le renouveau du néo-malthusianisme d’après-guerre et par l’affirmation d’une écologie attentive aux limites de la planète, dont témoignera notamment le rapport Meadows de 1972.
Très influent et polémique, l’ouvrage installe une idée devenue familière : les crises alimentaires et écologiques seraient d’abord le produit d’un excès d’humains sur Terre. Si le livre est connu pour ses prédictions catastrophistes, l’essentiel est ailleurs. The Population Bomb a transformé la manière de poser le problème, en présentant la surpopulation comme un fait scientifique, une réalité objective dictée par des contraintes naturelles, et appelant dès lors des réponses politiques fortes.
Leur point de départ est celui de la biologie des populations. Dès le premier chapitre de The Population Bomb – structuré autour « Trop d’humains », « Trop peu de nourriture » et « Une planète mourante » –, ils s’intéressent aux dynamiques de croissance, aux interactions entre population et environnement, ainsi qu’aux contraintes écologiques. L’ouvrage en donne d’emblée la clé de lecture :
« Les Américains commencent à prendre conscience que les pays en développement sont confrontés à une crise démographique et alimentaire inévitable. »
Parmi ces sections, « Trop d’humains » joue un rôle central. La population humaine y est d’abord traitée comme une variable naturelle à l’échelle mondiale, avant d’être envisagée dans ses dimensions sociales, économiques et politiques.
Dans The Population Bomb, le constat est sans appel : « la bataille pour nourrir toute l’humanité est perdue ».
Les crises alimentaires ne sont pas d’abord pensées comme des défaillances économiques, mais comme le rapport de l’homme à la nature ; la croissance démographique conduit à une pénurie de ressources. La hausse du prix de la nourriture résulterait de la mise en culture de terres moins fertiles, elles-mêmes conséquence de la croissance démographique :
« Nous savons déjà qu’il est impossible d’augmenter suffisamment la production alimentaire pour faire face à la croissance démographique continue. »
Anne et Paul Ehrlich déploient un registre catastrophiste, fait d’échéances rapprochées, de famines et d’effondrements sociaux. L’argument ne se limite pas aux pays en développement. Les sociétés riches sont aussi concernées, sous d’autres formes :
« Plutôt que de souffrir de pénuries alimentaires, ces pays en subissent les conséquences sous la forme d’une dégradation de l’environnement et d’une difficulté croissante à se procurer les ressources nécessaires pour maintenir leur niveau de vie. »
Cette approche ne signifie pas une absence du politique. La surpopulation est posée comme un fait objectif, quasi indiscutable, issu de lois naturelles, appelant ensuite des réponses politiques fortes. Le débat ne porte pas tant sur la définition du problème que sur les moyens d’y répondre.
Dans les derniers chapitres de l’ouvrage, Anne et Paul Ehrlich appellent explicitement à l’action coercitive de l’administration des États-Unis plutôt qu’à des mesures incitatives : contrôle des naissances grâce à la contraception, y compris la stérilisation forcée, droit à l’avortement ou réorientation de l’aide internationale.
Dans son discours de 1965, le président états-unien Lyndon Johnson appelait à traiter le problème de l’explosion démographique et de la rareté des ressources avec un contrôle des naissances. La réalité démographique contemporaine est loin d’être homogène. De nombreux pays développés font aujourd’hui face au vieillissement de leur population – Japon, France ou États-Unis –, tandis que d’autres régions concentrent l’essentiel de la croissance démographique mondiale et de la jeunesse. Le nombre d’habitants de l’Afrique subsaharienne pourrait dépasser les deux milliards en 2050.
Surtout, les pressions écologiques ne dépendent pas uniquement du nombre d’habitants, mais aussi des modes de production, de consommation, ainsi que de la concentration spatiale des activités économiques. Deux populations de taille comparable peuvent avoir des impacts très différents.
Parler de « surpopulation » ne renvoie jamais à une humanité indifférenciée. Cette catégorie suppose, implicitement, des écarts entre populations selon les territoires et les conditions sociales. Dès l’Essai sur le principe de population de Thomas Robert Malthus, la croissance démographique est pensée comme une loi naturelle. Elle s’accompagne d’une prise de position politique explicite : la critique des politiques d’assistance, notamment les « Poor Laws » accusées d’encourager la reproduction des plus pauvres.
Cette manière de poser le problème ne disparaît pas complètement avec le néo-malthusianisme. Dans The Population Bomb, Thomas Robert Malthus n’est pas mobilisé de manière explicite. Le problème est posé à l’échelle globale, sans désignation de groupes sociaux, tout en orientant implicitement le diagnostic vers certains territoires en développement. Aujourd’hui encore, cette logique se prolonge sous des formes plus diffuses, que certains travaux désignent comme un « effet Malthus ». Concrètement, les inégalités sociales et territoriales sont reformulées en termes apparemment naturalisés, à travers des diagnostics globaux qui évitent de nommer les populations concernées.
Parler d’un monde où il y aurait « trop d’humains » suppose donc, même tacitement, que certaines dynamiques démographiques sont plus problématiques que d’autres.
En 1971, Paul Ehrlich proposait avec le professeur de sciences de l’environnement John Holdren une formulation plus large de l’impact environnemental, souvent résumée par l’équation I = P × A × T. Impact environnemental (I) = taille de la population (P), richesse de la population (A) et technologie (T).
Cette équation fait dépendre l’impact environnemental du produit de la population, l’abondance – mesurée par la consommation par tête –, et de la technologie. Cette approche, reprise notamment dans The Population Explosion, reconnaît le rôle des choix économiques et techniques, que l’ouvrage de 1968 tendait à subordonner à la seule dynamique démographique.
Les débats se sont ensuite recentrés sur la mesure des contributions de ces facteurs au réchauffement climatique. Dans les années 1990, l’identité de Kaya permet de mesurer empiriquement les émissions de gaz à effet de serre en les reliant à la population, au produit intérieur brut par habitant, à l’intensité énergétique de la production et au contenu carbone de l’énergie. Plutôt que de se limiter au facteur démographique, elle met en évidence la nécessité de découpler la croissance de la consommation des émissions de gaz à effet de serre, notamment par la décarbonation.
La crise écologique impose des limites à l’exploitation des ressources, mais celles-ci tiennent moins à une supposée « surpopulation » qu’aux impacts environnementaux des modes de production et de consommation sur le climat. Autrement dit, l’enjeu n’est pas tant le nombre d’humains que la manière dont les sociétés organisent production, décarbonation, répartition et sobriété de la consommation des ressources.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
09.04.2026 à 11:29
Valérie Martin, Cheffe du service Mobilisation citoyenne et médias, Ademe (Agence de la transition écologique)
Faire le tri parmi les promesses environnementales dont les entreprises nous inondent est devenu quasiment impossible. Pourtant, le greenwashing est une pratique interdite, dont les contours sont de plus en plus strictement définis par la loi. L’Agence de la transition écologique, l’Ademe, propose quelques repères pour le détecter et le combattre.
En octobre 2025, le tribunal judiciaire de Paris condamnait TotalEnergies à « cesser la diffusion de communication trompeuse », ciblant ses allégations d’« ambition de neutralité carbone d’ici 2050 », la société affirmant être une « actrice majeure de la transition ».
Face au flot d’allégations environnementales qui inondent notre quotidien dans la publicité, dans la communication des entreprises en général, sur les réseaux sociaux ou sur les emballages des produits que nous achetons, nous sommes souvent démunis. Comment faire le tri entre les affirmations légitimes et fiables et celles, trompeuses ou mensongères, qui relèvent du « greenwashing » (ou écoblanchiment) ?
Le Larousse définit ce terme, depuis 2023, comme :
« [L’]utilisation fallacieuse d’arguments faisant état de bonnes pratiques écologiques dans des opérations de marketing ou de communication. »
Cette confusion a des effets délétères sur la mise en œuvre de la transition écologique. En effet, le greenwashing dégrade considérablement la confiance des citoyens envers les marques et les pouvoirs publics et décrédibilise, dans le même temps, les efforts réels que certaines structures mettent en place, ce qui pourrait freiner leur engagement.
Heureusement, comme le montre la condamnation de TotalEnergies, le problème ne se résume pas à un enjeu moral : le greenwashing est interdit par la loi. Connaître ses contours juridiques peut nous aider à mieux le repérer et à mieux le combattre. Afin d’encourager davantage les entreprises qui font réellement des efforts en faveur de l’environnement, l’Agence de la transition écologique (Ademe) a élaboré un guide anti-greenwashing, qui doit aider les entreprises à respecter la loi et adopter des pratiques vertueuses.
Le greenwashing couvre toutes les formes de décalage entre le discours et la réalité des actes, relativement à l’empreinte environnementale de ses produits ou à ses engagements environnementaux dans le cadre de sa démarche de responsabilité sociétale des entreprises (RSE).
À ce titre, il relève légalement de la lutte contre les pratiques commerciales trompeuses. Ces dernières sont interdites par une directive européenne de 2005 et transposées en droit français dans le Code de la consommation.
Depuis, d’autres règles plus strictes ont été adoptées. La France, précurseuse en la matière, a adopté des dispositions contre le greenwashing dans la loi Anti-gaspillage pour une économie circulaire (Agec) en 2020 et la loi Climat et résilience de 2021.
Au niveau européen, la directive de 2024 qui vise à « donner aux consommateurs les moyens d’agir en faveur de la transition verte grâce à une meilleure protection contre les pratiques déloyales et grâce à une meilleure information » doit être transposée en droit français, les nouvelles dispositions devant entrer en application le 27 septembre 2026. Cette directive définit notamment de façon très précise l’allégation environnementale.
Ces textes définissent et encadrent la notion d’allégation environnementale, qui s’étend ainsi à toutes formes de mentions (texte, image, représentation graphique, symbole, label, dénomination sociale ou dénomination de produit…), de communication et toute organisation (y compris des professionnels).
Elles interdisent l’usage de certaines mentions génériques ne pouvant pas être démontrées, comme « biodégradable », « respectueux de l’environnement », « non toxique », « non nocif », « non polluant », « écologique » ou autres allégations similaires. Elles encadrent également strictement certaines affirmations comme « neutre en carbone » ou « recyclable ».
Au-delà de ces lois contraignantes, des textes de « droit souple » (c’est-à-dire, n’ayant pas d’effets contraignants par eux-mêmes) peuvent être pris en compte par les juridictions pour interpréter les textes de loi. Dans cet esprit, l’Ademe a, par exemple, publié un avis d’experts en 2022 sur la communication relative à la neutralité carbone. Cet avis formule un certain nombre de recommandations à l’intention de tous les acteurs du secteur privé et du secteur public.
Enfin, des normes internationales ISO ainsi que des règles déontologiques aiguillent les pratiques de communication autour de l’environnement. C’est par exemple le cas de la recommandation relative au développement durable de l’Autorité de régulation professionnelle de la publicité (ARPP).
En France, c’est la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) qui se charge de détecter et sanctionner les cas de greenwashing. Or, le bilan des enquêtes qu’elle a menées en 2023 et 2024 a mis en évidence l’ampleur du phénomène.
Sur plus de 3 200 entreprises, 15 % des professionnels contrôlés présentaient des manquements graves à la réglementation. Plus de 430 entreprises ont ainsi été gratifiées d’une injonction de mise en conformité et 74 se sont vu infliger des sanctions (amendes administratives ou procès-verbaux). Plus de 500 avertissements ont également été adressés pour des informations manquantes ou imprécises.
Sur le périmètre de la publicité, l’Ademe et l’ARPP réalisent par ailleurs une étude qui porte sur plusieurs centaines de publicités environnementales pendant 4 mois depuis 2007. Selon les années, le taux de visuels non conformes à la recommandation développement durable de l’ARPP varie entre 6 et 12 % – ce qui est beaucoup plus important que dans d’autres bilans thématiques menés par cette instance.
En outre, ces chiffres sont sans doute sous-estimés, car certains supports promouvant ces allégations environnementales demeurent à ce stade mal étudiés. C’est notamment le cas sur les réseaux sociaux (influenceurs), lors des prises de paroles de dirigeants, dans les rapports d’impact ou RSE, sur les sites Web et sur les offres d’emploi.
Preuve que ces pratiques affectent la crédibilité des organisations et en particulier des entreprises, seuls 40 % des consommateurs français déclaraient en 2025 « faire globalement confiance aux marques », contre 58 % en 2004.
Dans ce contexte, il apparaît urgent que les citoyens soient mieux armés pour trier le bon grain de l’ivraie, dans le flot de communications qui les inondent. Face à une allégation environnementale, plusieurs signes peuvent alerter.
De façon générale, il s’agit de se méfier face aux communications qui véhiculent des promesses inappropriées, déloyales et excessives, d’être vigilants vis-à-vis des allégations ambiguës ou mal justifiées, qui n’apportent aucune preuve de ce qu’elles avancent, ou aux messages qui incitent à des comportements ou des modes de vie contraires à la transition écologique, tout en se parant de vertu environnementale.
De même, les éléments sonores ou visuels trompeurs, notamment les belles images et la représentation d’éléments naturels comme l’eau, la forêt, le ciel, le soleil, la banquise, que ce soit en vidéo, en photo, sous forme de pictogramme ou d’émoticônes, sont souvent utilisés pour « verdir » l’image d’un produit, sans que ces vertus ne soient étayées.
À l’inverse, des signes distinctifs positifs peuvent nous aider à repérer les performances environnementales des produits.
Différents textes législatifs ou réglementaires imposent aux fabricants ou aux importateurs d’indiquer certaines informations de nature environnementale sur les produits qu’ils mettent sur le marché. Ces informations obligatoires, comme l'indice de réparabilité, l'indice de durabilité ou l'étiquette énergie, donnent aux consommateurs les moyens de comparer les produits d’une même catégorie sur la base d’informations comparables relatives à leurs niveaux d'impacts, lors de l'achat des produits concernés (TV, smartphones, lave-linge, ordinateur…).
L’affichage environnemental, prévu par la loi Climat et résilience de 2021, doit permettre d’informer les citoyens sur les impacts environnementaux des produits qu’ils achètent de façon claire et transparente. D'application volontaire et encadrée, ce coût environnemental traduit, sous forme d’une valeur chiffrée, l’impact sur l’environnement tout au long du cycle de vie du produit. Il est, à ce stade, en cours de déploiement sur certaines catégories de produits, mais il est appelé à se généraliser à terme aux principaux produits de consommation et services.
Les labels sont un autre outil qui peuvent nous aider à faire un choix éclairé – autant qu’il peut nous perdre. Pour pouvoir s’y fier, il faut savoir se repérer dans la jungle des labels existants – plus de 350 ont été recensés par l’Ademe. Pour nous guider, l’agence recommande de privilégier en priorité ceux qui sont conformes à la norme ISO 14024 et a dressé 7 critères pour reconnaître un label de confiance. Elle a par ailleurs publié un outil en ligne qui rassemble de façon non exhaustive des labels garantissant vraiment un impact limité du point de vue environnemental, classés par catégories de produits. Il est à noter également que la directive européenne citée plus haut renforce également les règles applicables aux labels en imposant une vérification par un tiers.
Certaines entreprises sont tentées, face à ces réglementations, de tomber dans le « greenhushing », c’est-à-dire de réduire fortement toute communication sur les innovations leur permettant de réduire leur impact environnemental pour éviter le problème. Une telle attitude contribuera aussi à freiner la transition écologique : communiquer sur ces avancées est essentiel. Simplement faut-il le faire en ayant conscience que les mots et les images ont un sens et une influence sur les imaginaires, et que cette responsabilité doit être prise en compte.
Pour les aiguiller, des outils comme le guide anti-greenwashing et les tests en ligne existent pour se poser les bonnes questions en amont, renforcer les procédures de relecture et de validation, et renforcer une communication plus responsable. Les entreprises ont tout intérêt à éviter le piège du greenwashing au profit d’une communication juste, responsable et honnête sur les efforts qu’elles font et ceux qu’il leur reste à faire. Il ne s’agit pas de se montrer parfaites, mais d’être transparentes sur les atouts de leurs produits, leurs engagements en matière de RSE et leur marge de progression. C’est le seul moyen de regagner la confiance des consommateurs, mais aussi, en interne, des salariés.
Valérie Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.04.2026 à 17:41
Julie Chiron, Chef de projet évaluation des risques liés à la santé, l'alimentation et au bien-être des animaux, Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses)

Substance clé de la ruche, la cire agit aussi comme piège à polluants, ce qui pourrait menacer la santé des abeilles. Une expertise de l’Agence nationale de sécurité sanitaire, ou Anses, montre que la quasi-totalité des cires présente des contaminations chimiques, avec des niveaux plus élevés dans les circuits commerciaux que chez les apiculteurs qui recyclent leur propre cire d’une année à l’autre.
On le sait : la pérennité des écosystèmes dépend de la santé des pollinisateurs. Les abeilles en sont les représentantes emblématiques, leur déclin suscite l’inquiétude de la société et de la communauté scientifique. En cause, l’évolution des paysages, l’usage de produits chimiques en agriculture et en apiculture, notamment antiparasitaires pour lutter contre l’acarien Varroa destructor.
Or, la cire produite par les abeilles, substance de nature lipophile (c’est-à-dire présentant une affinité chimique pour les graisses), fixe et diffuse les substances chimiques contaminantes. En ce sens, elle peut constituer un biomarqueur de la contamination environnementale de la colonie d’abeilles.
Les jeunes abeilles produisent naturellement de la cire, mais le coût énergétique de sa fabrication peut diminuer la quantité de miel produit. L’ajout de cire dans la ruche leur donne un coup de pouce précieux pour édifier les alvéoles. Pour cela, les apiculteurs disposent chaque année sur les cadres de la ruche des feuilles de cire gaufrée, qui servent alors de base aux abeilles ouvrières.
Pour des raisons économiques, ces feuilles sont généralement produites à partir de cire recyclée : les cires sont collectées en même temps que la récolte de miel, fondues puis réutilisées. Ce recyclage peut entraîner l’accumulation progressive de contaminants chimiques susceptibles d’être nocifs pour les abeilles.
Les bonnes pratiques apicoles de l’Institut de l’abeille et de la pollinisation (Itsap) préconisent que seuls les opercules de cire (les pellicules de cire utilisées pour fermer les alvéoles) produits dans l’année par les abeilles soient recyclés, mais la cire étant un produit rare, certains apiculteurs s’approvisionnent auprès de fournisseurs tiers.
Pour mieux comprendre l’ampleur du problème, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a récemment mené une expertise pour dresser l’état des lieux des contaminants chimiques présents dans les cires utilisées en apiculture, en France hexagonale.
La France importe ainsi environ 1 000 tonnes de cire par an, essentiellement de Chine. Or, en raison de l’absence de définition réglementaire de la cire d’abeille à usage apicole, il n’existe pas de contrôle spécifique pour ce produit, en dehors des contrôles documentaires classiques (portant sur l’exactitude, l’exhaustivité et la validité des déclarations en douane) effectués en postes frontières.
L’exposition chronique, par la cire, du couvain et des abeilles aux contaminants qu’elle contient, est susceptible d’avoir un impact sur leur développement, leur santé et leur survie. Et cela, à tous les stades de développement (larves, nymphes et adultes), ce qui peut menacer la santé de la colonie entière.
Il n’existait, jusqu’alors, aucun état des lieux de la contamination des cires en France ni d’évaluation chiffrée du risque posé pour la santé des abeilles.
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Dans le but de mieux connaître l’état des contaminations des différents types de cires en France, deux études de terrain successives ont été conduites, en plus d’une revue de la bibliographie.
La première a été menée auprès des apiculteurs professionnels (étude CIMEQA) et la seconde (une convention de recherche-développement, ou CRD, cosignée par l’Itsap et l’Anses), auprès des apiculteurs de loisir.
En effet, ces deux groupes n’ont pas les mêmes pratiques :
Les apiculteurs professionnels (possédant plus de 150 ruches) sont majoritairement autosuffisants en cire : leur rucher leur en procure suffisamment pour qu’ils puissent la recycler et fournir la quantité nécessaire au renouvellement des cadres de leurs ruches. En apportant leur production annuelle au cirier (industriel ou artisan préparant la cire ou des produits en cire), ils peuvent récupérer les feuilles de cire gaufrée issues du recyclage de leur propre cire.
Les apiculteurs de loisir (possédant moins de 150 ruches) ne sont généralement pas autosuffisants. Différents circuits de recyclage et d’achats de cire s’offrent à eux : les ciriers, les collectifs d’apiculteurs, les enseignes spécialisées en apiculture et, enfin, les enseignes non spécialisées (type magasin de jardinage-bricolage).
Il en ressort que la quasi-totalité des échantillons analysés est contaminée, quelle que soit la population d’apiculteurs étudiée.
En comparaison des cires qu’emploient les apiculteurs professionnels, les cires distribuées dans le commerce présentent des niveaux de contamination supérieurs. Il apparaît toutefois que les contaminants les plus fréquemment retrouvés dans ces deux catégories de cires sont globalement les mêmes : le tau-fluvalinate, le coumaphos, le propargite et le piperonyl butoxide (PBO).
Il s’agit de résidus de produits phytopharmaceutiques, de médicaments vétérinaires, de biocides et d’éléments traces métalliques, qui sont d’origine environnementale ou apicole. Dans le second cas, ils sont souvent liés à la lutte contre l’acarien Varroa destructor.
Ces analyses confirment des fréquences d’occurrence importantes des médicaments vétérinaires, actuellement ou auparavant autorisés (tau-fluvalinate, coumaphos, thymol pour la seule étude l’ayant recherché, métabolites de l’amitraze, fluméthrine).
D’autres résultats étaient moins prévisibles, comme la présence de pyréthrinoïdes (utilisés comme insecticides, notamment en agriculture), des composés organophosphorés ou organochlorés, qui sont des polluants organiques persistants. Parmi les substances les plus préoccupantes, des pyréthrinoïdes ont été retrouvés dans plus de 40 % des échantillons des cires gaufrées commercialisées.
L’Anses a ensuite calculé le risque pour les abeilles à partir des DL50 (c’est-à-dire une dose provoquant 50 % de mortalité pour les populations d’abeilles) de chacune des substances chimiques identifiées dans les échantillons et dans les concentrations où elles y ont été retrouvées. Plus la DL50 est faible, plus la substance est toxique.
L’outil en ligne BeeToxWax, développé par l’Université de Liège, a été utilisé. Il permet de calculer instantanément un quotient de risque (QR) qualifiant la toxicité de la cire et sa possible réutilisation en apiculture en fonction de seuils définis dans la littérature scientifique.
Les seuils étaient les suivants :
QR < 250 : risque chimique jugé acceptable, cire considérée comme étant de bonne qualité pour l’apiculture ;
250 < QR < 5 000 : toxicité significative, la cire est classée comme étant de qualité intermédiaire pour l’apiculture ;
QR > 5 000 : toxicité élevée, la cire est considérée comme étant de mauvaise qualité pour l’apiculture.
Verdict ? Les résultats obtenus sont plus favorables pour les cires issues de l’autorenouvellement des apiculteurs professionnels. Seuls 4,5 % des échantillons issus de cet autorenouvellement présentaient un score de QR supérieur à 5 000.En revanche, les cires du commerce dépassent ce seuil pour 38,8 % des échantillons étudiés.
Au final, les cires les moins contaminées sont retrouvées essentiellement parmi les cires des apiculteurs professionnels : dans ce groupe, 81 % des cires ont un score de QR inférieur à 250, contre 30 % des cires provenant de l’étude CRD (apiculeurs de loisir).
Pour les différentes voies d’approvisionnement, enfin, les meilleurs résultats ont été obtenus pour les cires provenant des groupements d’apiculteurs, puis des ciriers. Les cires issues des enseignes spécialisées et surtout celles des généralistes obtiennent le moins bon score.
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Ainsi, la qualité toxicologique d’une cire est en partie liée à son circuit d’approvisionnement et à son origine géographique.
La cire utilisée par les apiculteurs autosuffisants est de bien meilleure qualité que celle du commerce. De même, les cires labellisées AB présentent une meilleure qualité que les cires conventionnelles. Enfin, les feuilles de cire gaufrées confectionnées exclusivement à partir d’opercules sont de meilleure qualité que les feuilles confectionnées à partir de mélanges contenant toutes les cires de cadres et/ou d’origines diverses.
La part de risque attribuable aux médicaments apicoles rappelle l’importance du respect des bonnes pratiques en termes d’application et de posologie. La fluméthrine (pyréthrinoïde), acaricide autorisé pour lutter contre le varroa qui parasite les abeilles, doit faire l’objet d’une attention particulière quant aux doses d’application. En cas de dépassement, une dégradation exponentielle de la qualité de la cire s’ensuit, et cela d’autant plus en association avec le PBO, qui augmente l’activité insecticide de cette molécule, que l’on retrouve dans 77,6 % des échantillons analysés chez les apiculteurs de loisir.
Même en retirant la part de risque liée aux médicaments vétérinaires, la qualité toxicologique des cires reste dégradée. Les substances présentant les parts de risque le plus élevé sont, pour les deux études, des pyréthrinoïdes. Là aussi, la présence du PBO augmente leur activité insecticide et augmente le risque chimique. Or, les connaissances et les outils disponibles aujourd’hui ne permettent pas d’évaluer de telles synergies.
De nombreux contaminants sont présents dans les cires alors qu’ils ne sont plus – ou n’ont jamais été autorisés – en Europe. Le maintien de leurs usages dans certains pays tiers, voire leurs usages détournés et mésusages en France ou ailleurs dans le monde, rappelle la nécessité de contrôler efficacement la provenance et la qualité des cires disponibles sur le marché français. Les enquêtes conduites ont démontré la meilleure qualité des cires d’origine française contre celles d’origine UE ou hors UE.
La conservation des molécules dans la cire recyclée nécessite de remettre dans le circuit des cires de la meilleure qualité possible. Pour cela, l’apiculteur est le premier intervenant à agir par l’application des bonnes pratiques apicoles et la surveillance régulière et attentive de ses colonies. Le rapport d’expertise de l’Anses compte de nombreuses recommandations à destination de tous les acteurs de la filière apicole, et en premier lieu des apiculteurs.
L’autrice de ce texte adresse ses remerciements au groupe de travail Cires de l’Anses : Carole Peroz (présidente du groupe de travail), Lionel Grisot (vice-président), Frédéric Delbac, Yves Le Conte, Monique L’Hostis, Anne-Claire Martel, Freddie-Jeanne Richard, Christophe Roy, Claude Saegerman et Cyril Vidau ainsi qu’à Caroline Boudergue (adjointe à la cheffe d’unité Anses).
Julie Chiron ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.