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L’expertise universitaire, l’exigence journalistique

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11.05.2026 à 16:53

Pourquoi le gouvernement renonce à décentraliser

Tommaso Germain, Chercheur en science politique, Sciences Po

La décentralisation promise par Sébastien Lecornu n’aura finalement pas lieu. Pourquoi est-il si difficile d’avancer sur ce projet pourtant consensuel ?
Texte intégral (1526 mots)

La nouveau grand acte de décentralisation promis par Sébastien Lecornu n’aura pas lieu. Au contraire, une « recentralisation » en direction des préfets est à l’ordre du jour. Pourquoi la décentralisation, tant de fois annoncée, est-elle sans cesse ajournée ?


En octobre dernier, le premier ministre Sébastien Lecornu affichait une franche ambition : mettre en place un « grand acte de décentralisation » censé régler les problèmes liés à l’organisation territoriale de la République. Après quelques mois de réflexion, de concertation et une fois les élections municipales passées, le gouvernement a largement revu à la baisse cette ambition. Quelles sont les raisons de ce recul stratégique ?

Des promesses initiales à une réforme technique

Les annonces de septembre et d’octobre 2025 affichaient un cap audacieux : revoir l’ensemble des responsabilités entre l’État et les différentes collectivités territoriales. L’idée, déclarait le premier ministre, était d’avoir « un seul responsable par politique publique », qu’il s’agisse d’un ministre, d’un préfet, ou d’un élu local, afin de sortir de la confusion actuelle où plusieurs acteurs partagent des responsabilités.

La question de la décentralisation était au cœur du discours de politique générale du premier ministre, fait symbolique et solennel. L’enjeu financier était également au centre. Les rapports Woerth sur la décentralisation (2024) et Ravignon sur le coût du millefeuille territorial (2025) avaient mis en évidence le coût élevé de cet enchevêtrement de compétences et les élus locaux étant demandeurs d’une grande clarification et d’une sécurisation au sujet du « casse-tête » de l’autonomie financière.

Pourtant, parmi les différents scénarios analysés par le gouvernement, une option – moins ambitieuse qu’une véritable décentralisation (impliquant un transfert de pouvoir aux collectivités territoriales et à leurs élus) – consistait à miser sur une « déconcentration », désignant une réorganisation de l’action de l’État dans les territoires, sous l’égide du préfet.

Ce scénario n’a pas tardé à se concrétiser, comme en témoigne le texte transmis début avril au Conseil d’État. Ainsi, le terme de « décentralisation » ne figure plus dans le texte mis à l’ordre du jour. Le seul élément de décentralisation, très ciblé et proposé il y a quelques semaines de façon séparée, concerne la métropole du Grand Paris, qui fait l’objet d’un texte spécifique. Enlisée depuis des années, la MGP devrait évoluer soit vers une métropole plus intégrée, soit au contraire vers un affaiblissement visant à renforcer les établissements publics territoriaux qui la composent, ce qui revient à fragmenter la Métropole. Signalons qu’entre-temps, l’Assemblée nationale a soutenu la velléité de l’Alsace de quitter la région Grand Est pour réformer une région autonome – une forme de retour en arrière par rapport à la dernière réforme créant les grandes régions en 2016.

Des ambitieuses promesses initiales, il semblerait que le gouvernement se cantonne à une réforme essentiellement technique. Le texte se concentre en effet sur la consolidation du pouvoir des préfets. À travers le renforcement du pouvoir de substitution du préfet (si des carences sont « dûment constatées », le préfet peut se substituer à toute autorité locale temporairement), la réactivité de l’action publique semble l’axe privilégié. Cela s’inscrit dans l’anticipation de potentielles crises où une décision rapide s’impose, (domaine agricole, eau, énergie ou sécurité).

Sous couvert de décentralisation, l’exécutif opère donc une recentralisation discrète, transformant les collectivités en relais d’exécution. Ainsi, l’État pourra sélectionner et accélérer les projets jugés « utiles » – notamment industriels – par le biais d’un relais plus fort sur les opérateurs de service public et notamment sur les maires. Le droit de dérogation aux normes par les préfets, mis en place depuis quelques années, sortirait renforcé de la promulgation de ce texte. Certains chercheurs estiment d’ailleurs que ce droit de dérogation est constitutif d’une légalité néolibérale où la hiérarchie des normes est remise en question. En effet, le droit préfectoral permet de ne pas appliquer certaines normes, notamment environnementales. Introduire un système « à la carte », par la montée de ces mécanismes permettrait « de neutraliser la volonté législative sous couvert du discours managérial de la simplification ».

Temps politique, crise budgétaire et art français de gouverner

Pourquoi le grand projet de décentralisation annoncé en octobre a-t-il abouti à ce résultat ?

La première raison du revirement du gouvernement tient au temps politique. La réforme devait initialement intervenir avant les élections municipales et métropolitaines de mars 2026, ce qui s’est révélé irréaliste. Or, désormais, l’agenda politique, parlementaire et médiatique est structuré par l’élection présidentielle. Dans ce cadre contraint, avec un gouvernement technique dédié à stabiliser la vie publique, une réforme d’ampleur sur la décentralisation est quasiment impossible.

Au-delà de ce facteur politique et institutionnel, le revirement actuel peut s’expliquer par une situation territoriale et structurelle impossible à transformer en profondeur dans un cadre budgétaire si contraint. En effet, les finances publiques nationales justifient de nombreuses baisses de budgets, politiquement périlleuses, et ne permettent pas d’ouvrir les vannes financières pour permettre une véritable décentralisation.

Selon la ministre de l’Aménagement du territoire et de la décentralisation, Françoise Gatel, les élus locaux « ne veulent pas de décentralisation, ils veulent avant tout de la simplification ». Pour le gouvernement, les élus locaux attendent principalement l’allègement des normes, la simplification des différentes procédures administratives.

Cette demande de simplification est sans doute réelle et semble largement partagée parmi les acteurs publics et privés. Toutefois, les élus locaux continuent, dans leur majorité, de réclamer plus de décentralisation et d’autonomie financière : la simplification ne fait pas tout, c’est l’autonomie locale qui est le nerf de la guerre. In fine, le gouvernement semble donc vouloir faire porter aux élus la responsabilité du recul sur la réforme en les accusant implicitement de « défiance ».

En prenant du recul, cette réforme s’inscrit dans une tendance à l’œuvre depuis de nombreuses années : les gouvernements successifs font la promotion « d’actes » de décentralisation, livrent des annonces ambitieuses où l’élu local et les collectivités seraient placés au centre du système décisionnel et où le millefeuille territorial, complexe et coûteux, serait enfin rationalisé. Or, par le mécanisme de la négociation avec les associations d’élus locaux, qui fait apparaître une demande de décentralisation hétérogène et qui requiert un fort engagement budgétaire, ces annonces aboutissent souvent à un renoncement. Cela avait été le cas après les gilets jaunes avec la réforme de l’organisation territoriale de l’État. Cela avait été le cas en 2022 avec la loi 3DS qui était aussi un texte technique et de simplification, avec une décentralisation très accessoire.

En définitive, et en attendant un hypothétique texte supplémentaire, le paradoxe français n’en finit plus de se répéter : la « décentralisation » annoncée avec éloquence aboutit à une « recentralisation » stratégique.

The Conversation

Tommaso Germain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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10.05.2026 à 11:16

Quand l’humour l’emporte sur la parole politique

Laélia Véron, Maîtresse de conférence en stylistique et langue française, Université d’Orléans

Les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit.
Texte intégral (1982 mots)

À mesure que les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent, le rire s’impose au centre du jeu. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit. Que révèle ce déplacement sur l’état du débat démocratique ? Que gagne (et que perd) la démocratie lorsque le rire prétend non seulement dénoncer, mais aussi changer le réel ?


« En vingt ans d’activisme pour la paix, j’ai influencé vingt personnes. Avec une plaisanterie sur un dictateur, vingt millions. »

Ces mots sont ceux de Noam Shuster-Eliassi, humoriste israélienne « entrée dans l’humour comme d’autres en politique » après avoir délaissé les manifestations et l’activisme aux Nations Unies pour la chanson et le stand-up engagé. L’humour permet-il le renouveau de la politique ?

Les relations entre les deux sphères restent houleuses. En témoigne la récente plainte du ministère de l’intérieur Laurent Nuñez contre l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré (pour avoir comparé, dans une chronique sur les violences policières, la police à Daech) et le nouveau procès aux prudhommes de l’humoriste Guillaume Meurice, qui conteste la rupture anticipée de son contrat par son ex-employeur France Inter à la suite d’une blague sur Benyamin Nétanyahou.

Ces polémiques ne sont pas isolées : on peut également citer celle sur l’apparence vestimentaire lors d’un sketch sur France 5 de l’humoriste Merwane Benlazar (accusé d’islamisme en raison de son look) ou les controverses autour de l’humoriste Sophia Aram, accusée de « racisme » par les journalistes du Parisien à la suite d’une chronique dans laquelle elle se moquait des membres de la flottille en route vers Gaza, de l’eurodéputée Rima Hassan (surnommée « Lady Gaza ») et de l’activiste Greta Thunberg (renommée « Miss Krisprolls »).

Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, comme le rappelle la linguiste Nelly Quemener, elles semblent prendre une dimension inédite : la blague de Guillaume Meurice, discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat, a ainsi provoqué plus de réactions que certaines prises de position sérieuses de dirigeants politiques.

Bande-annonce du documentaire de Noam Shuster-Eliassi.

Des sphères de moins en moins étanches

Les sphères politiques et humoristiques ne cessent de se chevaucher. Les dispositifs discursifs médiatiques, qui jouent de plus en plus sur « l’infotainment » (le croisement de l’information et de l’entertainment, le divertissement), croisent très souvent prises de parole journalistique, politique et humoristique. Il est fréquent de voir réunis autour d’un plateau, politiques, experts, artistes et humoristes, si bien qu’on ne sait plus à quel régime discursif participe telle ou telle intervention.

Un exemple type est l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, présentée comme « une grande session d’information qui mêle humour et impertinence. » Les réseaux sociaux contribuent à ce mélange des genres en rebondissant, avec des blagues, sur des informations sérieuses. Ces blagues peuvent faire le buzz et se voir ensuite relayées par les médias traditionnels.

Parole politique et parole politique humoristique s’entremêlent au point qu’il n’est plus toujours facile de les distinguer. Qui n’a pas fait l’expérience de s’esclaffer devant un titre du Gorafi puis d’être effaré quand, quelques jours après, l’information a priori burlesque est devenue réalité ? L’indistinction a donné lieu à un hastag, #pasgorafi, pour désigner des informations qui ont l’air d’être des blagues mais qui n’en sont pas. Les proches de Trump portent docilement des chaussures de la marque préférée du président des États-Unis, même lorsqu’elles sont trop grandes pour eux ? Clownesque mais #pasgorafi.

Que projette-t-on sur l’humour politique ?

Du côté du public, la dévalorisation de la parole politique, qui peut paraître de plus en plus vide et stéréotypée (ce qu’on appelle la « langue de bois ») peut aller de pair avec une tendance à reporter des attentes frustrées sur d’autres types de discours. On cherche alors la politique partout… sauf dans les discours institutionnels politiques.

Il peut s’agir de la parole scientifique, lorsque chercheuses et chercheurs sont sommés de trouver une solution à des problèmes politiques ou doivent mener un travail d’alerte politique face à la surdité de certains dirigeants, comme cela a été le cas avec les pesticides et la loi Duplomb. On pense aussi à la parole journalistique : il est quelquefois bien difficile de tracer la limite entre le discours d’un éditorialiste et le discours d’un politique professionnel. Enfin, c’est le cas de la parole humoristique.

Lorsque la parole politique est désavouée, qu’elle paraît inexistante ou nulle, l’humour politique peut finir par être perçu non comme un discours qui croise le politique, qui peut le servir ou au contraire le critiquer, mais comme l’incarnation de la parole politique. L’effet, quelquefois bien réel, de cet humour qui peut taquiner ou même déstabiliser le pouvoir en place peut alors être confondu avec une capacité politique à changer l’ordre des choses.


Retrouvez notre vidéo basée sur cet article


L’impossible équilibre des humoristes

Face à cette situation, les humoristes sont dans une situation d’autant plus inconfortable qu’ils peuvent être sanctionnés, comme le rappelle Nelly Quemener, « par en haut » (par des institutions, comme l’Arcom), mais aussi contestés « par en bas » (par le public, notamment sur les réseaux sociaux).

Pris entre des injonctions contradictoires, ces humoristes adoptent un discours ambigu. Certaines et certains vont revendiquer un humour « politique » mais tout en rejetant l’étiquette d’un humour « partisan » ou « militant ». L’humoriste Fary insiste sur l’importance de ne pas se prendre pour un « porte-parole » et préfère définir son spectacle comme un moment plus « poétique » que politique. Très peu d’humoristes assument de faire passer leur engagement politique au premier plan (Sophia Aram déclare qu’elle assume d’être « de moins en moins drôle », mais c’est une exception).

Guillaume Meurice signe bon nombre de pétitions marquées à gauche, mais lorsque La France insoumise (LFI) lui a proposé son investiture pour se présenter aux législatives en juin-juillet 2024, il a réagi en déclarant, sur les réseaux sociaux,

« La République, ce n’est pas moi ! »

(une allusion ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon).

Quand on analyse le métadiscours des humoristes sur leurs pratiques, on remarque que les mêmes qui revendiquent l’humour politique et qui, pour le défendre, peuvent lui prêter bon nombre de vertus (pédagogiques, démocratiques, cathartiques) vont également prendre soin de rejeter la posture du « donneur de leçons » ou même de celui ou de celle qui croirait pouvoir agir sur le réel grâce au rire.

Dans un entretien au Monde, l’humoriste Charline Vanhoenacker déclare à la fois que l’humour politique est un moyen d’« inverser le rapport de domination » et qu’il ne faut pas le « surinterpréte[r] », car il n’aurait d’autre intention que de « faire rire ». Charline Vanhoenacker tente à la fois de défendre sa pratique (et son utilité) et de se protéger (sachant qu’elle a été, entre autres, interrogée par la police judiciaire à la suite de la blague de Guillaume Meurice) en dégonflant ses prétentions.

Ne réduire ni l’humour ni la politique

La force critique de l’humour n’est plus à démontrer. L’ironie politique peut ainsi permettre d’interroger et de reconsidérer les discours politiques dominants en les mettant à distance. Mais il ne faut pas réduire le discours politique à l’humour ou l’ironie. Le soulagement ou l’admiration éprouvée devant une vanne bien placée ne doit pas nous pousser à renoncer au débat, à la contestation et la proposition argumentée.

C’est d’ailleurs cet équilibre entre humour et sérieux politique que cherchent à atteindre bon nombre d’émissions qui ne sont rarement qu’humoristiques, qui alternent entre moments d’humour cathartique et écoute des analyses ou des propositions d’une ou d’un invité non humoriste.

L’humour politique peut être une étape, un moyen. Mais s’il devient une fin, il risque de tourner au ludisme, qui fait de tout discours un jeu, ou au cynisme, qui pointe les insuffisances de chaque discours. La dérision peut devenir une tentation : elle réduit alors le monde à un ensemble de discours absurdes et nous installe dans une position désabusée et désengagée vis-à-vis du réel. Au lieu de nous aider à affronter la politique, elle conduit alors à la déserter.


Laélia Véron est coautrice, avec Guillaume Fondu, de T’es sérieuse ? Problèmes politiques de l’ironie, La Découverte, 2026.

The Conversation

Laelia Véron a été chroniqueuse scientifique pendant plusieurs années dans l'émission "Par Jupiter" "C'est encore nous" "Le Grand Dimanche Soir" avec Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice sur France Inter. Elle est actuellement chroniqueuse dans l'émission "La Dernière", animée par Guillaume Meurice, sur Radio Nova.

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05.05.2026 à 18:23

Rapport Alloncle : vers un audiovisuel public aux ordres en cas de victoire du RN en 2027 ?

Patrick Eveno, Professeur émérite en histoire des médias, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le rapport de la commission parlementaire sur l’audiovisuel public, présenté par Charles Alloncle, est désormais disponible. Que propose-t-il à travers ses 69 recommandations ?
Texte intégral (1347 mots)

Après des mois d’auditions, le rapport parlementaire sur l’audiovisuel public a été publié ce mardi 5 mai. Que propose-t-il à travers ses 69 recommandations ?


Le rapport de la commission d’enquête parlementaire sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » vient d’être publié. Cinq cent cinquante et une pages pour « préparer les esprits à la privatisation de l’audiovisuel public », croit le président de la commission, Jérémie Patrier-Leitus (Horizons), en introduction d’un rapport qu’il dénonce. Il s’attaque à la forme, notamment à « l’hypermédiatisation » du rapporteur. Il dénombre ainsi 36 interviews, dont 11 à la radio et 10 à la presse écrite, données par Charles Alloncle, tout au long de la commission. « Il a déplacé en partie notre travail hors du cadre solennel des auditions à l’Assemblée », juge-t-il et note « une utilisation massive des réseaux sociaux (plus de 330 posts sur X, 80 publications recensées sur Facebook, 90 sur Instagram…) » de la part du député, « allant même jusqu’à tweeter en temps réel pendant les auditions ».

Les idées fixes de Charles Alloncle, futur ministre de la culture d’un gouvernement RN ?

Au-delà du spectacle, qui permet à Charles Alloncle de se positionner comme futur ministre de la culture en cas de victoire de Marine Le Pen ou de Jordan Bardella en 2027, il faut comprendre ce que propose ce rapport à travers ses 69 recommandations.

Ce n’est pas facile, parce que, aussi bien dans les propositions que dans les analyses du rapporteur, la confusion et les procédés caricaturaux, le défaut d’ordonnancement thématique et les nombreuses incises qui ne concernent pas l’audiovisuel public brouillent les pistes ; sans doute de façon intentionnelle. La confusion est permanente entre déontologie journalistique et neutralité ou impartialité ; les procédés sont le « name and shame », la désignation de cibles nominatives, de cas particuliers et des amalgames qui sont érigés en généralités, les incises sur la formation des journalistes dans les écoles professionnelles qui n’accueillent pas de journalistes d’extrême droite (Christine Kelly, Laurence Ferrari, Geoffroy Lejeune, Pascal Praud, etc.) ou Reporters sans frontières (RSF), qualifiée d’association militante.

Enfin, il y a quelques idées fixes, les salaires de France Télévisions (surtout celui de Delphine Ernotte, recommandations 50 et 56), les animateurs-producteurs (surtout Nagui, Rec. 27 à 31) et les groupes de productions (surtout Mediawan), tout ce petit monde qui se « gaverait d’argent public ». Ceci sans tenir compte du contexte médiatique ou de l’histoire. Ainsi, le salaire de Delphine Ernotte est compris entre 332 000 (part fixe) et 400 000 euros brut (avec la part variable), c’est évidemment un repoussoir pour nombre de Français ; mais on ne compare pas avec celui de Rodolphe Belmer, président de TF1, dont la part fixe est de 920 000 euros et la part variable d’un maximum de 1 220 000 euros, soit un total supérieur à 2 millions d’euros (cinq fois plus), ou même à celui de David Larramendy, président de M6, qui culmine à 1,5 million…

L’insistance mise sur les fournisseurs de France Télévisions (producteurs et entreprises, Rec. 24 et 25) ne tient pas compte de l’histoire : depuis l’éclatement de l’ORTF en 1974, tout a été fait pour empêcher la production interne des chaînes, afin de ne pas renouveler l’expérience de la Société française de production (SFP), qui était un foyer de syndicalisme et de grèves. Ainsi, en 1990, les décrets pris par Catherine Tasca pour répondre à la demande des producteurs privés imposent à la télévision publique d’externaliser 95 % de sa production. Certes, Delphine Ernotte a négocié la diminution de ce quota à 75 %, mais, pour produire plus, il faudrait embaucher, alors que l’on demande à France Télévisions de faire des économies…

Confusion encore lorsque le rapporteur veut diminuer les sports à la télévision (Rec. 42), sous prétexte que la loi impose déjà la diffusion en clair de certains événements majeurs. C’est ignorer (ou faire semblant d’ignorer) que cela n’empêche pas de payer des droits pour le Tour de France ou la coupe de France, faute de quoi ces retransmissions seraient reprises par d’autres chaînes. France Télévisions est une entreprise qui vit au sein d’un paysage concurrentiel.

En dehors des mesures d’économie préconisées, suppression de France·tv slash, de France 4, de la radio Le Mouv, de l’absorption de F5 par F2, de l’INA par la BNF, de la fusion France Info radio et TV avec France 24 (Rec. 2, 44 à 49, 52 et 53), et le regroupement de ce qui resterait dans une entreprise unique, que veut Charles Alloncle ? Certes, il s’inscrit dans un mouvement européen et états-unien des partis populistes, en Suisse (avec l’UDC qui propose une nouvelle votation), en Hongrie (Orban), en Tchéquie (Babis), en Italie (Meloni), au Royaume-Uni (Farage), aux É.-U. (Trump), qui veulent la baisse des financements pour mieux contrôler politiquement les audiovisuels publics.

Mais quelles en sont les modalités ?

Un audiovisuel aux ordres

Le but est de recréer non pas l’ORTF, trop puissante et trop indépendante (quoique…), mais la RTF qui exista de 1949 à 1964 et qui était aux ordres des gouvernements successifs de la IVe et de la Ve République. Créer une radio-télévision française rétrécie, corsetée, surveillée et fonctionnarisée, qui pourra ainsi devenir un instrument de propagande pour l’exécutif en cas de victoire en 2027. Alloncle préconise, sans le dire, des salariés fonctionnaires (Rec. 1-Devoir de neutralité, Rec. 3-Sanctions, Rec. 4-Devoir de réserve), qui obéiraient aux ordres d’une pyramide dont le sommet serait le président de la République. Ce qui entre en contradiction avec les recommandations 54 et 55 qui demandent aux salariés une plus grande polyvalence et un salaire comprenant une part variable…

L’entreprise ne serait plus une ou plusieurs sociétés, mais une administration publique qui ne dit pas son nom mais qui appliquerait le Code de la commande publique et des appels d’offres (Rec. 21 à 23). Ceci sans tenir compte de son environnement concurrentiel… Cette administration, dont le président serait nommé par le président de la République (Rec. 19), les autres membres de la hiérarchie par le ministre de la culture (Rec. 20), ne serait plus gérée par ce dernier mais par le Secrétariat général du gouvernement, dépendant du premier ministre (Rec. 15). Bref, une mainmise totale de l’exécutif. Ce qui permettra accessoirement (ou principalement) de faire un ménage idéologique, comme le montre la recommandation 5, qui propose de supprimer toute mention d’appartenance ethnique dans la promotion de la diversité imposée par la loi de 1986 à l’audiovisuel public.

The Conversation

Patrick Eveno ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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05.05.2026 à 17:02

Comment émergent les « problèmes » dont parlent médias et politiques ?

Érik Neveu, Sociologue, Université de Rennes 1 - Université de Rennes

Les « problèmes » mis en avant par les médias ou les politiques ne sont pas forcément les plus graves. Comment un fait ou un thème devient-il un objet d’attention publique ?
Texte intégral (2079 mots)

Les « problèmes » mis en avant par les médias ou les responsables politiques ne sont pas forcément les plus urgents ou les plus essentiels. Comprendre comment émergent les « problèmes publics » invite à ne pas les penser comme des évidences. Quelles actions et quels contextes propulsent une question sur la scène publique ou la refoulent  ?


L’expression « problème public » n’appartient pas encore au vocabulaire courant. Elle désigne un processus : en quoi un fait, un thème, devient-il objet de l’attention des médias, des conversations, éventuellement des politiques publiques ?

Si on en parle, c’est donc que l’affaire est importante ! Là, les choses se compliquent. Pour formuler un énoncé paradoxal : il n’y a pas de règle de correspondance logique entre ce qui serait la gravité objective d’un événement ou d’un enjeu – pas toujours facile à hiérarchiser au demeurant – et sa transformation en problème public.

Des situations dont on peut soutenir qu’elles ont engendré d’immenses souffrances à de vastes groupes ont pu longtemps rester sous le radar des débats et de l’action publique. Qu’on pense aux violences sexuelles sur les femmes ou sur les enfants, à la situation parfois pitoyable des personnes âgées en Ehpad, à leur fréquente solitude… Enjeu récemment pris en charge par le gouvernement de Corée du Sud, à l’étonnement des commentateurs. À l’inverse, la margarine paraîtra un objet bien peu propre à déchaîner les passions… Elle a pourtant suscité d’âpres débats, et même une série de référendums sur son interdiction, l’obligation de la colorer en rose à la fin du XIXᵉ aux États-Unis ! Et il n’est pas sûr que les émois suscités en France par quelques dizaines de baigneuses en burkini ne semblent pas aussi étranges dans vingt ans.

Les entrepreneurs de cause

Faits et événements ne sont pas ventriloques. Ils ont besoin de l’équivalent d’imprésarios : ce sont les entrepreneurs de cause. On désigne par ce terme une grande variété d’acteurs (associations, intellectuels, mouvements sociaux, groupes de pression, entreprises, élus et partis, administrations, journalistes) qui vont définir des situations comme « problématiques », c’est-à-dire requérant attention, débat et action. Leur action vise à propulser des enjeux vers l’espace public et les autorités politiques. Ses formes varient selon les ressources et la nature des entrepreneurs. Il pourra s’agir d’un long travail d’investigation par un journaliste, comme le fit Victor Castagnet sur la maltraitance dans des Ehpad du groupe Orpea. Les mouvements sociaux vont davantage recourir à des mobilisations, comme l’illustre la mise en cause des « méga-bassines » créée à la demande de syndicats agricoles capables, eux, de convaincre les autorités locales que l’irrigation est un problème public.

Mais les entrepreneurs de cause peuvent aussi faire face à un travail de disqualification de leurs démarches ou de leurs argumentations. Ainsi, quand Nestlé soutient, contre des associations de consommateurs, que, même traitées en violation des normes, ses eaux sont parfaitement « minérales ». Ils peuvent voir leur dossier canalisé vers des institutions qui en préviennent la publicisation, englué dans des procédures d’une extrême lenteur, comme les victimes du chlordécone aux Antilles.

L’émergence d’un problème public est toujours le fruit d’une double lutte. Elle oppose des causes concurrentes car l’attention est une ressource rare. Même en des temps d’abondance informationnelle, il faut hiérarchiser les sujets qui font la une. L’ordre du jour du Parlement ne permet pas de légiférer sur tout simultanément. Quand le 22 novembre 2025, se déroulent des rassemblements contre les violences faites aux femmes, d’autres pour les droits des Palestiniens, d’autres en hommage à Mehdi Kessaci assassiné par les narcotrafiquants, quel sera le premier titre des journaux radio et télévisés ?

La lutte porte aussi sur ce que l’on appelle les « cadrages » médiatiques et politiques – la métaphore photographique renvoyant à ce qu’on rend visible ou repousse hors cadre. Quand on débat du narcotrafic, faut-il, comme le fit Bruno Retailleau, pointer la responsabilité des consommateurs ou tenir l’usage du cannabis comme un fait si banalisé que mieux vaut le légaliser ? Les réponses de politique publique doivent-elles se concentrer sur les points de deal ou sur un système bancaire encore trop perméable à l’argent sale ?

Mettre en récit

Il faut à la fois faire voir et faire « bien voir » ce qu’on veut constituer en problème. Il est donc habile de mobiliser des éléments d’une culture partagée, de prendre en compte un air du temps idéologique.

Si la margarine est devenue un problème public dans l’Amérique du Gilded Age, c’est que ces petits lingots de matière grasse condensaient tout un jeu d’oppositions. Produit « authentique », le beurre symbolisait une Amérique rurale de petits producteurs aux mœurs sobres, proches de la nature. Sous-produit des abattoirs de Chicago, la margarine incarnait, elle, la grande ville, la montée en puissance de l’industrie et de produits « artificiels » ou frelatés ; elle était consommée par un prolétariat souvent venu de pays latins et/ou catholiques, supposé intempérant, stigmatisé par le « nativisme » d’Américains protestants se voulant plus authentiques car nés sur le sol de l’Union.


À lire aussi : Margarine vs butter: how what we spread on our toast became a weapon of class war


Promouvoir un problème, c’est aussi en faire une histoire – au double sens de cette expression. En suggérer la gravité, l’urgence à y répondre, donc. Cela s’argumente par trois grands registres rhétoriques. L’expertise à coup de dossiers, de chiffres, de sollicitations de praticiens et de chercheurs. La vox populi qui montrera – à coup de sondages, de nombres de manifestants, de résultats électoraux – combien « les Français » sont préoccupés, demandent telle action. La sollicitation des émotions, enfin, va jouer sur un clavier où opèrent la peur, la honte, la compassion, le ressentiment, la haine.

Mis en débat dans les années 1970 à partir des morts d’ouvriers dans des usines produisant des plaquettes de frein, le problème de l’amiante suscite alors indignation et compassion, mais il est vite recouvert par d’autres drames. Recadré dans les années 1990 en polluant environnemental, omniprésent (des matériaux de construction aux grille-pains), associé, au JT de TF1, au logo à tête de mort des poisons, menaçant cette fois tout un chacun, l’amiante mobilise alors une peur à l’aire de résonance et à la durée bien plus efficaces.

La meilleure mise en récit, la mieux argumentée n’est efficace que si elle entre dans trois « agendas », soit la hiérarchie des attentions des médias, de l’opinion publique et des décideurs politiques. Or, les ressources des porteurs de cause en moyens financiers, en maîtrise des logiques des médias, en accès aux élus et en cabinets ministériels sont très inégales. Les médias fonctionnent comme des filtres à problèmes selon ce qu’on nomme leur « valeur d’information ».

Si les enjeux environnementaux sont aujourd’hui assez significativement couverts, ils mirent longtemps à trouver leur place. Les écologistes apparaissaient comme trop militants, antimodernes, voire « amish », donc comme des sources peu fiables. Plus encore, l’absence d’une « rubrique » adéquate et donc de journalistes spécialisés posait la question : où parler de rejets toxiques d’une usine, de la raréfaction des papillons ? En faits divers, économie, sciences ? La réponse était souvent : nulle part.

Parler d’inégalités entre entrepreneurs, c’est aussi noter que certaines revendications ou problèmes peuvent se faire entendre sans passer par la case « médias » – quand leurs soutiens sont connectés aux foyers de décision, ils ont les ressources d’un lobbying discret et efficace. Dans une étude très documentée des groupes de pression à Bruxelles, Sylvain Laurens a pu montrer que, outre l’action de milliers de lobbyistes professionnels, ceux-ci disposaient souvent, au sein des directions générales de la Commission européenne, de véritables garnisons d’anciens salariés et collaborateurs.

Des problèmes publics aux politiques publiques

La réussite des entrepreneurs de problèmes peut se mesurer à leur capacité de peser sur des politiques publiques, d’en faire instituer de nouvelles.

Qu’un ministère de la culture puisse promouvoir le rock ou la BD, qu’un autre ministère traite des droits des femmes, n’allait pas de soi voici un demi-siècle. Mais le vote d’une loi, la création d’une administration répondant à un problème sont rarement l’équivalent d’une case « Arrivée ».

La victoire des uns suscite la remobilisation des battus (par exemple, l’abandon des zones à faibles émissions, ZFE, quand elles furent accusées d’exclure des villes les plus démunis). Les agents d’une administration peuvent, sur le terrain, faire dévier la portée d’une réforme. Celle-ci peut s’avérer dysfonctionnelle ou ruineuse (cf. la difficile mise en œuvre de MaPrimeRénov’ sur l’isolation du bâti).

La réponse à un problème peut en créer d’autres – quand aux États-Unis, comme le montre la chercheuse Chin Jou, les aides de la Small Business Administration aux entrepreneurs afro-américains financent l’invasion des quartiers noirs par la malbouffe des fast-foods. La trajectoire des problèmes publics a ceci de commun avec la marche sur un jeu de l’oie qu’on peut y emprunter des raccourcis, avancer très vite, mais aussi faire soudain retour à la case « Départ ».

Issue des sciences sociales états-uniennes et notamment des travaux de Joseph Gusfield, l’analyse des problèmes publics s’est fait depuis trente ans une place dans le monde académique français. Elle est éclairante pour les citoyens en invitant à ne pas penser les objets de débat public comme des évidences. Elle aide à comprendre – sans raccourcis complotistes – les actions et les contextes qui propulsent ou qui refoulent un enjeu sur les scènes médiatiques et politiques, et en façonnent les termes.


Érik Neveu est l’auteur de Sociologie politique des problèmes publics, Armand Colin, Paris, 2022, 2ᵉ éd.

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Érik Neveu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.05.2026 à 16:16

Corse : aux racines de la violence politique des années FLNC

Jean-Paul Pellegrinetti, Professeur, histoire contemporaine, Université Côte d’Azur

En Corse, il y a cinquante ans naissait le FLNC. Comment expliquer l’irruption de violence politique qui a frappé l’île jusqu’aux années 2000 ?
Texte intégral (1962 mots)

Il y a cinquante ans, le 5 mai 1976, naissait le Front de libération nationale de la Corse, FLNC. Comment expliquer l’irruption de violence politique qui a frappé l’île jusqu’aux années 2000 ?


À la fin du XIXe siècle, l’économie agricole de la Corse s’effondre et l’île ne prend pas le tournant de la révolution industrielle. Pour beaucoup, le départ vers les colonies devient une échappatoire à la misère. Durant l’entre-deux-guerres, 230 000 Corses ou leurs enfants sont établis ou en service en outre-mer. Pendant les années 1960, la Corse reste la grande oubliée des Trente Glorieuses. Cette situation est à l’origine de la contestation portée par de nouvelles générations qui dénoncent la persistance d’un clanisme qui a sclérosé la vie politique. À cela vont s’ajouter les répercussions de l’indépendance algérienne et l’effondrement d’un empire colonial qui permettait d’accéder aux emplois de la fonction publique.

Déçue par l’absence de perspectives politiques, une partie de la jeunesse militante adopte progressivement la lutte armée comme mode d’action.

La fin de la guerre d’Algérie

Face au sous-développement économique qui prévaut sur l’île, un plan d’action régional propose, en 1957, une stratégie de relèvement économique adaptée aux impératifs de la construction européenne. Ce plan repose sur deux sociétés d’économie mixte, la société de mise en valeur de la Corse (Somivac) et la société d’équipement touristique de la Corse (Setco).

En 1962, avec l’indépendance de l’Algérie, 17 500 rapatriés non corses s’installent sur l’île et bénéficient des aménagements de ces sociétés alors que les Corses sont tenus à l’écart. Comme l’explique l’historien Didier Rey, des frustrations naissent donc avec l’arrivée des rapatriés d’Algérie, porteurs d’une certaine forme de modernité. Les Corses se sentent sacrifiés, dépossédés du développement et, même, déracinés sur leur propre sol.

En 1965, des premiers attentats à l’explosif – non revendiqués – visent alors les « Pieds-noirs », la Somivac ou des complexes touristiques. Sur un fond de sentiment de spoliation, se constituent, autour des frères Edmond et Max Simeoni, les bases d’une revendication politique régionaliste, avec la création, en 1967, de l’Action régionaliste corse (ARC).

Aléria : un événement fondateur

Au début des années 1970 s’effectue en Corse le passage du régionalisme à l’autonomisme. La période correspond au Riacquistu, c’est-à-dire à la réappropriation de la langue, de la culture, de l’identité, de l’histoire, des expressions artistiques et culturelles ou encore des savoir-faire. Des combats à la fois politiques, culturels (création de groupes musicaux) ou écologiques sont menés. Notamment la lutte contre les « boues rouges » de la société italienne Montedison ou contre les projets d’essais nucléaires que le général de Gaulle veut mener sur le site d’anciennes mines en Balagne (Haute-Corse).

En janvier 1973, l’« Appel de Castellare » scelle l’acte de naissance du nationalisme corse dont les premiers mouvements clandestins, le Fronte Paesanu Corsu di Liberazione (FPLC) (créé le 8 octobre 1973) ou Ghjustizia Paolina, sont directement issus, à côté d’autres mouvements.

Dans la nuit du 3 au 4 janvier 1974, la Corse connaît sa première « nuit bleue » marquée par une vague d’attentats. Le 22 mars de la même année, à la veille de la visite du premier ministre Pierre Messmer, le groupe Ghjustizia Paolina fait exploser un avion sur l’aéroport de Bastia-Poretta. La violence politique fait ainsi son apparition dans l’histoire contemporaine insulaire et s’y installe pour des décennies. Durant l’année 1975, quelque 226 attentats sont comptabilisés.

En août 1975, des militants de l’Action pour la renaissance de la Corse (ARC), avec à leur tête Edmond Simeoni, occupent les armes à la main une cave viticole d’un rapatrié à Aleria pour dénoncer le scandale de vins frelatés dont la Corse est victime. Mais l’opération se termine dans le sang : le ministre de l’intérieur Michel Poniatowski décide d’employer la force. Deux gendarmes sont tués et un militant de l’ARC est grièvement blessé. L’événement marque le début d’une période de tensions politiques et de violences entre la Corse et l’État.

La création du FLNC

À la fin de l’année 1975, des discussions ont lieu entre les diverses organisations clandestines et conduisent à une unification. Le 5 mai 1976, est signé la naissance du Front de libération nationale de la Corse (FLNC). Il constitue un tournant du processus de radicalisation, dans les discours et dans les actes.

Sa création est annoncée par une spectaculaire vague d’explosions dans les principales localités de l’île, mais aussi à Nice, à Marseille et à Paris. D’autres vont suivre. On en comptabilisera plus de 300 en 1976, et jusqu’à 438 en 1980.

Pour marquer le premier anniversaire de son existence, en mai 1977, le FLNC publie son Livre vert. La Corse est présentée comme une colonie victime de l’oppression exercée par la France et ses relais locaux que sont les clans. L’indépendance doit permettre à la Corse de mettre fin à cette situation. La dynamique s’inscrit dans un contexte intellectuel marqué par les luttes tiers-mondistes et les références à la guerre d’Algérie.

Durant cette période, la violence s’intensifie et les « nuits bleues » se succèdent accompagnées par des slogans comme « IFF », (I Francesi Fora, « les Français dehors »), ou encore « la valise ou le cercueil ».

Cette radicalisation s’explique en partie par des facteurs socioéconomiques. La crise économique des années 1970, marquée par la montée du chômage et le déclin de certains secteurs clés, accentue le sentiment de marginalisation ressenti dans l’île, notamment dans les milieux modestes ou précarisés.

Dérives et ambiguïtés de l’État

Face à cette montée de la violence clandestine, l’État adopte une stratégie ambivalente. D’un côté, il affirme son autorité par des opérations policières ponctuelles et spectaculaires ; de l’autre, il semble tolérer l’émergence de groupes « contre-terroristes », à l’image de l’organisation Francia, le Front d’action nouvelle contre l’indépendance et l’autonomie créé en 1977. Opposé aux nationalistes, le groupe mène des attentats contre des militants nationalistes. Son existence contribue à instaurer un climat de violence généralisée, où les frontières entre légalité et illégalité deviennent floues. Francia entretient des liens troubles avec des milieux politiques ou administratifs, ce qui alimente les soupçons de collusion avec l’appareil d’État.

Cette situation engendre une profonde défiance au sein de la population, qui perçoit une justice à deux vitesses où les violences des groupes antinationalistes semblent rarement sanctionnées.

L’affaire Bastelica-Fesch, en janvier 1980, constitue l’aboutissement de ces tensions. Une tentative d’action menée par Francia dans le village de Bastelica (Corse-du-Sud) déclenche une réaction en chaîne, aboutissant à une prise d’otages et à un siège spectaculaire d’un hôtel à Ajaccio. L’intervention des forces de l’ordre, marquée par des affrontements violents, entraîne la mort d’un CRS ainsi que celle de deux civils, complètement étrangers aux événements. La condamnation des dérives de l’État est unanime, d’autant que le gouvernement français reste muet.

En 1981, la gestion judiciaire de l’affaire renforce ce sentiment. Les responsables des violences liées aux réseaux parallèles bénéficient d’un traitement clément, tandis que les militants nationalistes sont lourdement condamnés. Ils bénéficieront un an plus tard de l’amnistie accordée par le président François Mitterrand. Néanmoins, cette inégalité va contribuer à légitimer, dans certains milieux, le recours à la violence comme forme de résistance.

Triomphe du nationalisme

Après une guerre fratricide et violente menée durant quelques années entre différentes branches nationalistes, les années 2000 voient le vote nationaliste gagner progressivement du terrain lors des scrutins électoraux. Finalement, cinquante ans après la naissance du FLNC, ce sont les autonomistes – pour qui l’avenir de l’île doit passer par le rejet de la violence – qui prennent le dessus dans la vie politique insulaire.

Comme l’explique le politologue Andria Fazi, les résultats électoraux de 2017 attestent une « mainstreamisation » du vote nationaliste, capable désormais d’attirer des citoyens issus de tous bords politiques.

Lors des élections territoriales de juin 2021, Gilles Simeoni, président sortant de l’exécutif corse, obtient la majorité absolue, sans alliance avec d’autres listes nationalistes, et choisit l’autonomie comme l’une de ses priorités politiques.

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04.05.2026 à 16:14

Que faire de la violence dans les textes sacrés ?

Marc-Antoine Pérouse de Montclos, directeur de recherches, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Jusqu’où peut-on aller pour limiter l’exposition du grand public, et notamment de la jeunesse, aux passages les plus belliqueux des textes sacrés du monothéisme ?
Texte intégral (1789 mots)
*La Victoire de Josué sur les Amalécites* (1624-1626), par Nicolas Poussin. Musée de l’Ermitage (Saint-Pétersbourg, Russie)/Wikipédia

Le Coran comme la Bible comportent de nombreux passages qui peuvent être interprétés comme des appels directs à commettre des actes violents. Est-il possible – et est-il souhaitable – de limiter leur diffusion, spécialement auprès des jeunes ? Faut-il les accompagner d’une notice spécifique ? Ou compter sur la capacité de discernement des lecteurs ?


Dans une tribune publiée par le Figaro, une quarantaine de personnalités, dont Élisabeth Badinter et la sœur de Samuel Paty, ont demandé l’interdiction d’une dizaine d’ouvrages qualifiés d’islamistes et leur retrait de la plateforme du Pass Culture, dispositif d’accès aux activités culturelles mis en place par le gouvernement français à destination des jeunes entre 15 ans et 20 ans. Les livres incriminés sont, en l’occurrence, pour la plupart, déjà accessibles en ligne gratuitement.

Mais l’un d’entre eux, le Muwatta, retient plus particulièrement l’attention. Il s’agit en effet d’un texte écrit par Malik ibn Abbas, un imam du VIIIᵉ siècle à l’origine du malékisme. Or, ce courant de pensée constitue l’une des quatre écoles canoniques de l’islam sunnite, avec le chafiisme, le hanafisme et le hanbalisme. De plus, le Muwatta est considéré comme le plus ancien traité de jurisprudence islamique et une des principales sources de référence des hadiths, les dires du prophète.

Passages spécifiques du Coran et de l’Ancien Testament

Les pétitionnaires reprochent à l’imam Malik ibn Abbas d’appeler au meurtre, de légitimer la lapidation et de justifier le fait de « couper la tête » des apostats. À ce titre, on pourrait tout aussi bien envisager de restreindre la circulation du Coran. Le cinquième verset de la sourate du Repentir invite en effet à exterminer les polythéistes : « Tuez les idolâtres partout où vous les trouverez », ordonne-t-il.

« Quand vous rencontrerez les infidèles, ajoute la quatrième sourate, tuez-les jusqu’à en faire un grand carnage. »

Les moudjahidines n’en seront que mieux récompensés. La troisième sourate précise ainsi que « l’indulgence et la miséricorde vous attendent […] si vous mourez ou si vous êtes tués en combattant dans le sentier de Dieu ».

En poursuivant la lecture des textes sacrés des religions abrahamiques, on s’aperçoit cependant que la Bible n’est pas moins sanguinolente. L’Ancien Testament, en particulier, regorge de mille et une précisions sur la manière de sacrifier des animaux et développe une vision très militarisée du monde en comparant le croyant à un soldat ou un mercenaire. D’après le décompte de certains auteurs, il comprendrait entre 600 et 1 700 passages ayant trait à des actes de violence.


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Le Seigneur dispose ainsi d’un « arsenal » dont il peut tirer « les armes de sa colère ». Le Livre de Job précise que « la puissance et la terreur appartiennent à Dieu », tandis que l’ange de l’Éternel s’en va tuer 185 000 Assyriens qui voulaient s’en prendre aux Juifs.

Dans le Premier Livre des Psaumes, le Seigneur est une arme de combat au service d’une lutte xénophobe et suprémaciste qui vise à asservir les peuples étrangers et mécréants. Il poursuit ses ennemis, les atteint, les anéantit et les « brise ». Il « extermine » ceux qui le haïssent, les « broie comme la poussière » et les « foule comme la boue des rues » pour mettre Israël « à la tête des nations », assujettir les autres peuples et obtenir l’obéissance des « fils de l’étranger ».


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Un Dieu sans pitié ?

Le Dieu de l’Ancien Testament est d’autant plus résolu qu’il ne veut avoir « pitié d’aucun de ces méchants infidèles ». Dans le Livre d’Esaïe, par exemple, il trempe son épée dans le « sang des agneaux » pour punir les peuples voués à l’extermination et exercer sa colère « sur toutes les nations ».

« Il les livre au carnage. Leurs morts sont jetés, leurs cadavres exhalent la puanteur, et les montagnes se fondent dans leur sang. »

Dans le Premier Livre de Samuel, le Seigneur ordonne au peuple d’Israël d’aller punir les Amalécites, une tribu de nomades accusée d’avoir tenté d’entraver la sortie des Hébreux d’Égypte. Il faut effacer la mémoire de cette race maudite et n’en épargner aucun :

« Tu mettras à mort hommes et femmes, enfants et nourrissons, gros bétail et petit bétail, chameaux et ânes. »

Dans le Livre de Jérémie, Dieu ordonne de détruire « les fils de l’Orient », en l’occurrence les populations de la péninsule arabique. Il invite à piller leurs tentes, leurs chameaux et leurs troupeaux jusqu’à ce que leur terre devienne un « repaire de chacals, un désert pour toujours » :

« Personne n’y habitera, aucun homme n’y séjournera. »

Les Égyptiens et leurs alliés éthiopiens et libyens ne sont pas non plus épargnés dans le Livre d’Ezéchiel. Leurs villes seront dévastées et leur territoire est appelé à devenir un désert pendant quarante ans.

De tous les textes sacrés des religions abrahamiques, l’Ancien Testament est en fait le plus violent si l’on en croit des décomptes selon lesquels il comporterait 5,3 % de mots faisant allusion à des tueries ou des destructions, contre 2,8 % dans le Nouveau Testament et 2,1 % dans le Coran.

Alors que faire ? Faut-il aussi retirer la Bible des bibliothèques municipales et de la plateforme du Pass Culture ?

Quelles solutions – et en faut-il ?

Les signataires de la tribune du Figaro reprochent aux auteurs d’ouvrages islamistes de ne pas avoir fait « l’exégèse de hadiths ou de sourates pour présenter ce qui, à une époque, constituait la base d’une pratique religieuse datée, ancienne, celle du Moyen Âge arabo-islamique, société guerrière, expansionniste, colonisatrice et esclavagiste ».


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À suivre ce raisonnement, faudrait-il donc uniquement diffuser des versions de la Bible comportant des notes explicatives pour garantir « une mise à distance critique », ou bien insérer un avertissement pour prévenir le lecteur que certains passages peuvent choquer ? Après maintes tribulations, Tintin au Congo a, par exemple, été réédité en 2023 avec un avant-propos expliquant les préjugés coloniaux en vigueur au moment de la première parution de l’album de Hergé. Celui-ci avait en effet été vivement critiqué pour son racisme et sa xénophobie. En 2010, un citoyen belge et le Conseil représentatif des associations noires (Cran) avaient ainsi demandé, en vain, qu’on en interdise la vente. Dans certaines libraires du Royaume-Uni, à partir de 2007, l’album avait été déplacé des rayons enfants vers la section des BD pour adultes.

Le Coran et la Bible sont aussi des livres qui continuent d’être vendus, et pas seulement des textes sacrés et vénérés par les croyants. Il est évidemment important de les contextualiser pour en avoir une compréhension plus fine. Mais on ne peut a priori ni les corriger ni les expurger.

Pour les pouvoirs publics, la situation est d’autant plus inextricable qu’il ne leur revient pas de se mêler des débats des théologiens en vue d’imposer une exégèse plutôt qu’une autre. Tout bien considéré, il vaut donc mieux laisser le Muwatta sur la plateforme du Pass Culture, reconnaître « la face sombre de la Bible » et apprendre à vivre ensemble avec le legs d’un passé extrêmement violent.


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Marc-Antoine Pérouse de Montclos ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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04.05.2026 à 14:28

Vie et mort du Front de libération nationale corse

Thierry Dominici, Maître de conférence en science politique, Université de Bordeaux

À l’occasion des cinquante ans du FLNC, retour sur l’histoire d’un mouvement clandestin qui a marqué la vie politique corse et éclaire les évolutions du nationalisme insulaire.
Texte intégral (1904 mots)

À l’occasion de l’anniversaire de la création du FLNC il y a cinquante ans, retour sur la trajectoire singulière d’un mouvement clandestin qui a profondément marqué la vie politique corse. Entre revendication anticoloniale, structuration armée et recompositions internes, son histoire éclaire les transformations contemporaines du nationalisme insulaire.


En Corse, la première action violente contre l’État date de février 1973. Elle est revendiquée par le Front paysan corse de libération (FPCL). Composé d’agriculteurs, de commerçants et d’étudiants, ses credo sont la reconnaissance de la nation et de la langue corse, l’exclusion des colons, la corsisation des emplois, et le rapatriement des Corses de l’extérieur.

Puis, dès l’année 1974, apparaît une seconde organisation clandestine : la Ghjustizia Paolina (GP), constituée de jeunes militants pour la plupart étudiants. Elle revendique des attentats d’envergures contre des cibles définies comme colonialistes.

Le 24 avril 1974, le FPCL annonce sa fusion avec la GP et en mai 1974, ils diffusent un manifeste qui officialise un passage à la lutte de libération nationale et donc à la création d’un Front de libération de type mouvement de décolonisation. C’est dans ce contexte, suite à une vague de 22 attentats, durant la nuit du 4 au 5 mai 1976, qu’apparaît le FLNC.

Une inscription parmi les luttes anticoloniales

Dans sa première conférence de presse en juillet 1976, le FLNC menace directement l’État au nom du peuple corse et rappelle que ses membres « n’ont pas d’attachement ni avec l’extrême droite ni avec les socialistes et autres révolutionnaires de gauche : ses membres sont, avant toute chose, nationalistes corses ». Ainsi, le FLNC expose un projet d’indépendance dont le point nodal est le choix des Corses à déterminer par la voie référendaire la souveraineté de l’île. Très critique envers les actions des autonomistes, il rappelle aussi que seule une lutte armée contre l’État dit colonial permettrait « de sauvegarder ce qu’il reste du peuple corse ». Le FLNC propose également l’extension du domaine de la revendication anticoloniale à la lutte de libération nationale :

« Corses, reprenons la voie de nos ancêtres, le fusil à la main, pour libérer notre patrie. Nous n’avons plus le choix. »

S’inspirant des situations des autres luttes de décolonisation, il précise que seule « cette période de désaliénation permettra [au] peuple de choisir démocratiquement son destin avec ou sans la France ».

Sur le plan de la production de la violence contre l’État, à l’inverse de ses homologues européens (ETA ou IRA), le FLNC propose alors une violence ciblée et mesurée, pour ne pas dire contrôlée. Pour les insulaires, ses actions sont perçues comme légitimes tant qu’elles restent au service de la défense et de la sauvegarde des intérêts des Corses.

Le manifeste de 1977 du FLNC « La liberté ou la mort » propose un programme d’actions « de légitime défense » du peuple corse contre un État jugé « comme colonial », car « d’occupation ». Il s’articule autour de cinq points :

  • la destruction de tous les instruments du colonialisme français : armée, administrations, etc. ;

  • l’instauration d’un pouvoir populaire démocratique, expression de tous les patriotes corses ;

  • la confiscation des grandes propriétés coloniales et des trusts touristiques ;

  • la réalisation d’un pouvoir agraire pour assurer les aspirations des paysans, des ouvriers, des intellectuels et débarrasser le pays de toutes les formes d’exploitation ;

  • le droit à l’autodétermination après une période transitoire de trois ans, durant laquelle l’administration se fera à égalité entre forces nationalistes et forces d’occupation.

Phénomène classique des bras armés européens, le FLNC a en réalité un caractère plus pragmatique que révolutionnaire. Des stratégies personnelles traversent le mouvement, en faisant une organisation floue aux dérives parfois affairistes. Mais le FLNC cherche à soigner son image et à occuper l’espace public. Au-delà d’une présence dans chaque secteur de l’île, dès 1980, il crée une vitrine publique, la CCN (A Cunsulta di i Cumitati Nazionalisti : littéralement Rassemblement ou Assemblée des comités nationalistes), qui endosse le rôle symbolique de porte-parole de la lutte de libération nationale du peuple corse.

Son discours tourné sur l’indépendance (mais aussi la révolution et le marxisme) parle à une jeunesse qui ne se retrouve pas dans le projet d’autonomie proposé par les autonomistes depuis les années 1960 (des compétences et pouvoirs élargis pour la Corse, tout en restant au sein de la France dont l’État conserve le régalien).

L’interdiction de l’indépendantisme corse

Le FLNC est néanmoins dissout par les pouvoirs publics le 5 janvier 1983. À partir de cette date, le front et ses officines sont assimilés à des organisations illégales et terroristes.

Le 28 septembre 1983, la CCN est également dissoute par le gouvernement, qui empêche ainsi l’indépendantisme corse d’exister légalement.

Néanmoins, ces dissolutions entraînent auprès de l’opinion locale un soutien populaire qui pousse le FLNC à s’engager sur la voie de la légalité, le 3 octobre 1983, en créant un parti politique, le Mouvement corse pour l’autodétermination (MCA) qui entend être plus proche de la société civile. Avant le MCA, seuls les autonomistes proposaient une opposition politique (par exemple en participant aux élections locales).

Avec le MCA comme vitrine politique, le FLNC peut désormais prétendre concurrencer dans l’espace public les partis politiques autonomistes. Il assoit ainsi sur le plan idéologique et doctrinal un discours reliant le combat anticolonial à l’action institutionnelle. Mais en janvier 1986, en raison d’une trop grande proximité idéologique avec l’officine clandestine, le MCA se voit interdit à son tour.

Les guerres fratricides

Paradoxalement, cette période se traduit par une rupture de l’unicité de la lutte armée et fragmentera, en 1989-91, le FLNC en trois nébuleuses distinctes mais très proches sur le plan idéologique : le Canal historique, le Canal habituel et Resistenza.

Ces FLNC se plongent alors à corps perdu dans une guerre fratricide de légitimité, sorte d’indépendantisme anthropophage, qui se soldera par une vingtaine de morts et une perte de sens idéologique pour les militants de base. En effet, de 1989 à 1997, ces trois nébuleuses produisent des actions violentes, mais celle-ci représentent des surmarquages territoriaux plus qu’une réelle volonté politique. Subséquemment, elles poussent les activistes de l’époque à suivre des voies contradictoires avec l’idéologie de base du FLNC originel.

En 1997, le Canal habituel s’autodissout, Resistenza se met en sommeil et le Canal historique, tout en étant considérablement affaibli, sort vainqueur de cette quête pour la légitimité de la lutte de libération nationale. Néanmoins, on observe également l’apparition de nouvelles nébuleuses dissidentes agissant comme un moyen de pression au Canal Historique au sein ou à l’extérieur de celui-ci. Certaines ont des origines troubles à l’image du Sans Sigle (commando à l’origine de l’assassinat du préfet Claude Érignac en février 1998).

Par la suite, de 1997 à 2014, la lutte de libération nationale semble n’être plus du tout au service de la cause indépendantiste. La guerre fratricide pour la quête de la légitimité de la lutte armée fait que la cloison entre violence politique et organisation criminelle est devenue très mince. Les deux phénomènes semblent s’imbriquer l’un dans l’autre, au point que cette évolution de la violence conduira inexorablement le FLNC à se démilitariser en juin 2014.

Aujourd’hui, l’imaginaire collectif est toujours imprégné d’une vision de la Corse comme lieu de violence endémique. Pourtant, la démilitarisation du FLNC a permis un rapprochement des forces partisanes autonomistes et indépendantistes. En décembre 2015, cela a donné lieu pour la première fois dans l’histoire politique de l’île à la victoire à l’élection régionale d’une alliance entre autonomistes et indépendantistes, ouvrant sur une solution politique et une probable évolution du statut de l’île. Plusieurs cadres du FLNC sont désormais des membres importants de la société civile sur le plan économique, social ou politique (élus, collectifs et association d’anciens prisonniers).

Néanmoins, l’esprit du FLNC prédémilitarisation plane encore en partie sur la société insulaire : des néo-groupuscules se revendiquent héritiers de la structure et quelques jeunes activistes rêvent d’un retour de la lutte armée. Objectif ? Obtenir l’indépendance de l’île et, surtout, bénéficier d’un capital guerrier.

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Thierry Dominici ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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03.05.2026 à 16:15

« Pourquoi l’attitude psychanalytique me sert de boussole dans ce monde chaotique »

Nicola Redhouse, Lecturer, Publishing and Editing, The University of Melbourne

Face à un monde instable et violent, il est tentant de se raccrocher à des certitudes. Mais c’est peut-être son contraire – la curiosité – dont nous avons besoin.
Texte intégral (3033 mots)
« La curiosité est l’opposé du fanatisme ; elle nous conduit à nous interroger : “Existe-t-il d’autres vérités ?” », écrit le psychanalyste Mannie Sher. Triff/Shutterstock

Face à un monde instable et violent, il est tentant de se raccrocher à des certitudes et à des logiques d’opposition binaires et partisanes. L’essayiste Nicola Redhouse s’inspire du psychanalyste Wilfred Bion (1897-1979), selon qui être en prise avec la réalité implique de supporter l’incertitude. En un sens positif, cette incertitude permet de déployer une ouverture d’esprit et une curiosité salutaire.


Lorsque j’enseignais l’écriture de nouvelles, je citais souvent Meg Wolitzer : « Vous vous retrouverez dans un endroit que vous ne connaissiez pas. Un endroit où vous ne pensiez pas aller. »

Le principe, disais-je à mes étudiants, c’est de rendre le lecteur curieux. C’était il y a dix ans. Depuis, la curiosité semble passée de mode.

L’IA encourage des réponses rapides, souvent fragiles, plutôt que des enquêtes patientes et nuancées (alors qu’en ce moment, une culture du mensonge à la Maison Blanche – comme lorsque Donald Trump a affirmé qu’un changement de régime avait eu lieu en Iran – exigerait un travail de vérification rigoureux). L’IA favorise aussi des formes de divertissement brèves et superficielles, dans un monde où 36 % des 18–24 ans s’informent via TikTok.

Aujourd’hui, le monde paraît particulièrement instable. De nouveaux conflits en Iran et au Liban s’ajoutent à ceux d’Ukraine et de Gaza – où un cessez-le-feu tient, pour l’instant. Trump se dispute avec le pape. Le seul point lumineux : la défaite de l’autocrate Viktor Orban en Hongrie. Tout cela sur fond d’accélération de la catastrophe climatique.

Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que nous cherchions de la certitude. Mais c’est peut-être son contraire – la curiosité – dont nous avons besoin. Elle pourrait rouvrir un peu les possibles, nous permettre de nous intéresser à ce que ressent l’autre, à la manière dont il souffre, ou même à ce qui pourrait nous faire rire ensemble.

Ma vision du monde a été profondément marquée par le psychanalyste du XXe siècle Wilfred Bion et par ce que l’on appelle « l’attitude psychanalytique » : une curiosité ouverte, disponible, dépourvue de précipitation. Les idées de Bion offrent, me semble-t-il, une manière de rencontrer le monde – et peut-être d’en atténuer les formes actuelles de fondamentalisme.

L’attitude psychanalytique

Avec le temps, je me suis moins intéressée aux réponses qu’à comprendre ce qui nous amène à nous questionner – à tâtonner à l’aveugle. À essayer d’imaginer ce que cela ferait d’être hors de mon propre corps, ou dans la tête de quelqu’un d’autre. « La curiosité est l’opposé du fanatisme ; elle nous conduit à nous interroger : “Existe-t-il d’autres vérités ?” », écrit le psychothérapeute Mannie Sher.

Pour Wilfred Bion, la possibilité même de penser – et d’être en prise avec la réalité – dépend de notre capacité à supporter l’incertitude. Sans cela, la pensée bascule facilement dans la peur, la colère, ou des fantasmes d’anéantissement.

Wilfred Bion. Facebook

Bion comprenait qu’adopter une posture de savoir préalable empêchait la possibilité d’une compréhension véritable. Son travail s’appuyait sur ce que le poète John Keats considérait comme essentielle à toute grande pensée – la « capacité négative » qu’il définit comme « la faculté chez un homme de savoir exister au sein des incertitudes, des mystères, des doutes, sans vouloir d’irritante façon rejoindre à tout prix le terrain des faits et de la raison ».

La théorie de Bion prend sa source dans la relation mère-bébé. La mère ou la personne qui s’occupe de l’enfant adopte une forme d’écoute et d’attention et supporte de ne pas comprendre ce que veut le bébé. Elle peut contenir la rage ou la déception du nourrisson par le langage et par des gestes apaisants – comme gazouiller ou bercer – jusqu’à comprendre ce qu’il exprime en répondant à ses besoins.

« L’attitude psychanalytique » est devenue la pierre angulaire d’un travail fécond pour ceux qui s’inspirent de la pensée de Bion. Le psychothérapeute Robert Snell la décrit comme « une orientation émotionnelle… un engagement, fondé sur le respect, à maintenir une posture radicalement ouverte d’esprit ».

Confronter des vérités complexes

Le partisanisme, l’indignation et les divisions profondes caractérisent de plus en plus notre culture politique et idéologique.

Le conflit à Gaza est devenu un point de cristallisation. Prendre position – ou être perçu comme appartenant à un camp – comporte désormais des risques réels.

« Le conflit entre Israël et Gaza est la question la plus polarisante du XXIe siècle », déclarait un participant à un sondage de 2024.

Sur les réseaux sociaux, la vitesse de circulation des informations fausses ou incendiaires, combinée à la brièveté imposée, renforce cette polarisation. Il en résulte une forme de certitude assénée qui empêche d’entendre d’autres vérités – celles, vécues et émotionnelles, d’individus ou de communautés qui ne sont pas les nôtres.

Ces vérités, souvent hors de nos algorithmes, demandent que nous baissions un peu nos défenses et que nous écoutions vraiment – pour être touchés.

Ces dernières années, cela m’est arrivé. Je suis juive, et j’ai été bouleversée de voir combien, après le 7 octobre, certains ont nié ou minimisé les attaques du Hamas. Mais j’ai aussi commencé à me demander ce que je ne savais pas – ou ce que j’avais évité de comprendre. Je n’avais été formée qu’à certaines parties de l’histoire d’Israël. Je suis devenue curieuse.

Cela a ouvert ma pensée à des expériences auxquelles je ne m’étais pas assez confrontée : j’ai écouté des témoignages palestiniens, lu des récits historiques palestiniens, regardé des images de Gaza – en m’efforçant de le faire sans le poids de ce que je croyais déjà savoir. J’en ai été profondément bouleversée.

Je conservais le sentiment d’horreur et de chagrin face aux événements du 7-Octobre ainsi que le souvenir de mes propres expériences récentes d’antisémitisme.

La compréhension à laquelle je suis parvenue était d’ordre émotionnel. Elle est contenue dans les mots d’un survivant de la Shoah manifestant en Israël : « Je ne pense pas que nous puissions nous souvenir de notre souffrance sans reconnaître celle de Gaza… Elle occupe la même place dans mon cœur. »

Nous ne pouvons parvenir à ce type de connaissance que si nous pouvons, comme l’écrit Sher, « faire notre deuil sans accusation […] rester liés sans sombrer dans l’idéologie […] préserver la capacité de penser au milieu du bruit de la certitude ».

Ces vérités peuvent être désordonnées : des récits où les coupables sont aussi des victimes, ou l’inverse ; où des individus ordinaires commettent des actes terribles au nom de la bureaucratie ; où des sociétés entières, sous l’emprise d’un pouvoir ou d’un système brutal, agissent mal – ou n’agissent pas du tout. Elles peuvent même impliquer notre responsabilité.

Se détourner de ces vérités ne fait que renforcer les oppositions simples – ce « nous » contre « eux » – dans lesquelles peuvent s’enraciner des horreurs comme les génocides, les pogroms ou les nettoyages ethniques.

Attention, algorithmes et « faits alternatifs »

« Les intérêts qui sont les nôtres, l’attention que nous développons à certaines choses semblent être les meilleurs moyens d’accéder aux vies que nous désirons », écrit le psychanalyste Adam Phillips.

Toute forme d’attention autre que fragmentée est devenue un luxe. Tout semble accéléré, y compris le processus de recueil des informations et de formation de nos opinions.

Une analyse de 35 millions de publications Facebook a montré que 75 % des liens partagés n’avaient même pas été lus par ceux qui les publiaient. Une étude de grande échelle sur Twitter (désormais X) a montré que la position idéologique d’un utilisateur dans un débat prédit ses positions dans d’autres. Nous tirons des vérités de discours de ceux avec qui nous sommes déjà d’accord.

L’« autre camp » propose souvent une autre vérité. L’écart se creuse.

Qu’est-ce qui est encore réel, pourraient demander les plus jeunes, à une époque où l’on peine à distinguer une chanson humaine d’une chanson générée par une IA ; où les arnaques se multiplient ; où les sites satiriques désorientent plus qu’ils ne font rire.

Sur les réseaux sociaux, où nous passons plus de temps que jamais, les contraintes d’espace et d’immédiateté façonnent la manière dont nous formulons nos pensées, en favorisant des conclusions tranchées.

Nous savons déjà – et nous pensons en savoir assez. Des histoires entières sont réduites à des slogans. Des traumas personnels réduits à 30 caractères. J’aime, je ris, j’adore, je compatis, je m’indigne. Un seul clic.

Ce type de savoir ne peut pas accueillir le réel.

Une incertitude féconde

Cela laisse aussi peu de place à une position de non-savoir – ce que j’appelle une « incertitude générative ». Une position qui peut ouvrir à un déplacement, à un changement. Un point de départ plutôt qu’une fin.

Il y a des années, après une table ronde, une femme s’est approchée de moi pour me dire qu’elle n’achèterait pas mon livre. « Il a l’air de poser beaucoup de questions, et moi je veux des réponses. » À l’époque, cela m’avait amusée. Aujourd’hui, beaucoup moins.

Avec sa logique de repérage de motifs, l’IA propose précisément ce type de savoir fermé – sans place pour l’incertitude. Elle peut être utile pour traiter certaines données, par exemple en identifiant des maladies rares. Mais elle commet des erreurs dès qu’il s’agit de contexte, donnant parfois des conseils dangereux, notamment sur les troubles alimentaires ou la dépression.

Les réponses automatisées répondent à notre désir de savoir sans passer par le travail de recherche – un processus qui demande du temps, de la réflexion, parfois une lecture étendue. C’est pour cette raison que la philosophe Gillian Rose a critiqué la tendance à écrire « en tant que » – « en tant que femme », « en tant que juive » – comme si l’identité pouvait tenir lieu de savoir.

« Ma trajectoire ne suit aucune logique de ce type », écrit-elle. « Si je savais qui ou ce que je suis, je n’écrirais pas. » Comme tant d’autres, elle écrit pour le découvrir.

Accueillir la confusion

En dehors du cabinet de psychanalyse, nous pourrions mobiliser cette « attitude psychanalytique » pour transformer l’indignation brutale qui domine tant de prises de parole en ligne en une curiosité tournée vers nous-mêmes – afin de mieux comprendre nos propres désirs et préjugés. « Nous devrions accueillir la confusion comme un état d’esprit souhaitable », écrit le psychanalyste Stephen Seligman.

Il ne s’agit pas de renoncer à la vérité. Nous devons nous baser sur les témoignages, les archives, les faits afin de poser un jugement « discipliné et sobre » selon les mots de Raimond Gaita.

Le savoir auquel j’aspire naît de cette double exigence : une ouverture réelle et une fidélité aux faits.

Nous devons aussi être capables de supporter l’ambivalence du réel, sans céder à ce que le philosophe Paul Katsafanas appelle une « politique du ressentiment ».

La peur ou la haine qui nous rendent si sûrs de la faute de l’autre doivent être tempérées par une capacité à s’intéresser à l’autre.

La curiosité, alliée à la colère, peut produire ce que la philosophe Martha Nussbaum appelle une « colère de transition » – une colère tournée vers la réparation plutôt que la vengeance.

Les leçons de la littérature

L’une de mes nouvelles préférées est « The Lottery », de Shirley Jackson, récit troublant d’un village où l’on procède à une lapidation rituelle. Le choc – comprendre que le tirage au sort désigne celui qui sera mis à mort  – est vertigineux.

Lors de sa publication dans le New Yorker en 1948, le texte a suscité incompréhension et protestations. Beaucoup de lecteurs pensaient qu’un tel village existait réellement.

Aujourd’hui, cette histoire de violence collective ressemble presque à un reportage. Mais la forme littéraire qui me semble la plus à même de nous aider aujourd’hui est le poème.

Le psychanalyste et poète David Shaddock écrit que l’imagination poétique, comme le travail analytique, ouvre un espace de vérité psychique : Un « champ qui s’ouvre lorsque le réel est reconnu ». Nous sommes touchés – et cette capacité à être touchés nous ancre dans le réel.

La poésie peut désarmer nos certitudes et créer un espace où quelque chose de nouveau peut advenir. Un espace d’imagination où nous cessons d’être sûrs – pour redevenir curieux.

The Conversation

Dr Mannie Sher est un parent de l'auteur

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29.04.2026 à 16:32

Drones, robots, IA : la technologie suffit-elle à préparer la guerre du futur ?

Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia

Marie Roussie, Docteur en science de gestion, spécialisée en prospective, Université Paris Dauphine – PSL

Drones, IA, armes hypersoniques : la guerre du futur est souvent pensée par la technologie. Une vision partielle qui masque les dynamiques prépondérantes des conflits de demain.
Texte intégral (2018 mots)

La prospective militaire ne se contente pas de décrire l’avenir, elle contribue à le façonner. Dès lors, une question s’impose : quelles hypothèses guident aujourd’hui nos représentations de la guerre, et que laissent-elles dans l’ombre ?


Les imaginaires contemporains de la guerre sont saturés d’images technologiques : drones autonomes, essaims robotisés, intelligence artificielle, armes hypersoniques, cyberconflits permanents. La conflictualité du futur s’y donne à voir comme un théâtre d’objets, toujours plus rapides, plus intelligents, plus autonomes.

Ces représentations ne sont pas fausses. Mais elles sont incomplètes – et, à bien des égards, trompeuses. En concentrant l’attention sur les innovations visibles, elles produisent un effet de substitution cognitive : la technologie devient le lieu apparent de la transformation, reléguant au second plan les dynamiques structurelles qui conditionnent pourtant son efficacité.

Ce déplacement du regard n’est pas neutre. Il reconduit une forme de fétichisme technologique où les artefacts sont perçus comme des causes, plutôt que comme des expressions de systèmes plus profonds. Or, les guerres ne se gagnent pas uniquement par les objets que l’on voit, mais par les structures que l’on ne voit pas (logistiques, industrielles, organisationnelles, sociales).

Nous continuons à observer la guerre par sa surface, mais beaucoup de choses se jouent ailleurs.

Quelles variables importent le plus ?

L’histoire militaire l’a souvent montré : les conflits sont moins déterminés par une innovation isolée que par la combinaison de facteurs structurels. La logistique, la capacité industrielle, la cohésion sociale, l’organisation des forces ou la résilience économique jouent souvent un rôle déterminant.

L’historien et analyste Stephen Biddle, dans un ouvrage déterminant écrit au début des années 2000, Military Power, démontre ainsi que la performance militaire dépend moins de la sophistication technologique que de l’intégration de cette technologie dans un « système de combat moderne » cohérent, reposant sur la coordination interarmes, la dispersion des unités, la discipline tactique et la capacité d’adaptation. Pour l’auteur, la supériorité américaine lors de la guerre du Golfe en 1991 ne s’explique pas uniquement par la possession de munitions guidées de précision, ou d’autres technologies d’ailleurs, mais par leur insertion dans un ensemble doctrinal et organisationnel plus large, combinant renseignement, commandement, logistique, dimensionnement adéquat des unités et supériorité aérienne. Autrement dit, la technologie n’est performative que lorsqu’elle est absorbée par un système capable de la rendre opérante.

La guerre moderne dépend par exemple de systèmes logistiques complexes, de réseaux énergétiques, de chaînes d’approvisionnement mondialisées et de capacités industrielles capables de soutenir un effort militaire prolongé. Souvent présenté comme l’avion de combat le plus avancé au monde, le F35 américain dépend d’un système informatique qui centralise notamment toutes les données de maintenance et d’opération (initialement le système ALIS remplacé progressivement par ODIN). Comme le montrent plusieurs rapports, cette dépendance crée des vulnérabilités importantes : remontée des données d’usage et de maintenance aux États-Unis avec une potentielle perte de souveraineté induite pour les usagers non américains, dépendance aux infrastructures états-uniennes, difficultés de maintenance, etc. Ainsi, une plateforme technologiquement supérieure peut devenir un point de fragilité systémique si elle s’inscrit dans un écosystème logistique instable ou centralisé.

De même, des variables moins visibles peuvent s’avérer décisives, comme le moral des troupes, la cohésion des sociétés, la culture organisationnelle des armées, la capacité d’adaptation doctrinale ou le lien entre les armées et le politique.

Le cas ukrainien semble en être un excellent exemple : cohésion nationale, commandement décentralisé, capacité d’innovation tactique, intégration rapide de technologies civiles (drones commerciaux, plates-formes de communication comme Telegram ou Starlink). Cette « adaptabilité distribuée » a permis à l’Ukraine de compenser des asymétries initiales majeures en matière de puissance de feu et de ressources.

Dans cette perspective, la question n’est pas que les technologies sont secondaires, mais c’est simplement qu’il faut les appréhender moins comme des ruptures autonomes que comme des multiplicateurs d’effets au sein de systèmes plus larges. Elles n’abolissent ni la friction ni l’incertitude ; elles vont simplement redéfinir les termes dans lesquels ces dernières s’expriment. Les asymétries technologiques n’ont pas permis aux États-Unis de remporter la guerre en Afghanistan, certains critiques expliquant simplement que les Américains n’avaient pas compris la nature sociale, culturelle et politique du conflit. Et aucune technologie n’a semblé capable de pallier cela.

Comprendre les conflits contemporains et à venir implique donc de déplacer le regard : des objets visibles vers les dynamiques invisibles, des capacités affichées vers les structures profondes, des innovations spectaculaires vers les processus d’apprentissage et d’adaptation qui en conditionnent l’efficacité réelle.

Si l’on prend cette idée de multiplicateur, l’intelligence artificielle, par exemple, améliore les capacités de ciblage ou de reconnaissance, mais elle transforme également des dimensions moins visibles : optimisation logistique, gestion sanitaire des forces avec un accompagnement aux décisions de triage médical, anticipation des risques environnementaux ou épidémiologiques, logistique des médicaments. Des travaux récents en défense montrent ainsi que l’IA peut avoir des effets systémiques en modifiant les processus de décision, les structures de commandement et les modes de formation.

Un jeu d’anticipations imbriquées

Même si nous regardions les bonnes variables, un problème fondamental demeurerait : l’adversaire pense aussi. La stratégie n’est pas une science exacte, c’est un jeu d’anticipations imbriquées, chaque acteur tentant d’anticiper les décisions des autres. Mais il doit aussi anticiper ce que les autres pensent qu’il fera lui-même. Cette dynamique produit des chaînes d’anticipation complexes, où les perceptions et les représentations jouent un rôle central.

La guerre devient alors, en partie, une collision d’erreurs anticipées. Les conflits pouvant émerger plus facilement lorsque plusieurs acteurs interprètent mal les intentions de leurs adversaires, surestiment leurs propres capacités ou sous-estiment les risques d’escalade. Les surprises stratégiques pouvant naître ou être aggravées par ces décalages de perception.

Les scénarios, les discours prospectifs et les imaginaires de guerre ne se contentent pas, quant à eux, de décrire des évolutions possibles : ils contribuent à orienter les comportements présents. Les acteurs prennent leurs décisions en fonction de futurs anticipés, même incertains. Ces « attentes fictionnelles » structurent ainsi les investissements, les doctrines et les arbitrages stratégiques.

Cette performativité des visions du futur est aujourd’hui largement documentée. Les technologues et historiens Sheila Jasanoff et Sang-hyun Kim ont ainsi introduit en 2015 la notion « d’imaginaire sociotechnique » pour désigner la manière dont des représentations collectives du futur orientent les politiques publiques et les trajectoires technologiques. Appliquée au domaine militaire, cette approche permet de comprendre comment certaines visions de la guerre – notamment celles centrées sur l’autonomie, la vitesse et la précision algorithmique – structurent déjà les programmes d’armement et les doctrines d’emploi.

Sorti en 2021, le long métrage Zone hostile met en scène un pilote de drone obligé de faire équipe avec un officier androïde dans une zone militarisée.

Les visions du futur circulent aujourd’hui dans les doctrines militaires, les think tanks, les simulations de crise, mais aussi dans la culture populaire, les jeux vidéo ou les représentations médiatiques de la guerre. Et ces récits contribuent à structurer les attentes collectives et les décisions stratégiques. Les États-Unis ont clairement compris à quel point ces récits jouent un rôle stratégique.

Des recherches soulignent l’imbrication étroite de Hollywood, du Pentagone et de l’industrie de défense dans la production d’images de guerre. Ces représentations ne se limitent pas à la sphère culturelle : elles participent à la légitimation des choix stratégiques et à la diffusion internationale d’un imaginaire technologique de la conflictualité. Leur diffusion est telle qu’elles ont d’ailleurs un impact sur les visions européennes, affectant notre capacité à envisager de manière originale et alternative les conflits à venir.

Ne pas rétrécir le futur

La prospective militaire ne vise pas à prédire avec exactitude ce que sera la guerre en 2040 ou en 2050. Elle consiste plutôt à éviter certaines formes de surprise stratégique et à se préparer aux conflits de demain, en élargissant le champ des futurs envisagés et en identifiant les dynamiques susceptibles de transformer des tensions en ruptures.

Penser le futur est un acte pleinement stratégique. Les scénarios produits aujourd’hui orientent déjà les investissements, les doctrines et les alliances de demain. À ce titre, ils contribuent à structurer les conflits futurs autant qu’ils prétendent les anticiper. Dès lors, la question centrale pourrait d’ailleurs ne pas être de savoir quel sera le futur de la guerre, mais de comprendre dans quelle mesure nos représentations actuelles contribuent, sans que nous en ayons toujours conscience, à en réduire la diversité et à en orienter les formes.

The Conversation

Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre. Il est aussi cofondateur de Making Tomorrow et investisseur dans Command AI

Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées, terrain de recherche de sa thèse. Depuis elle poursuit l’exploration stratégique et prospective des théâtres d’opérations militaires avec différents acteurs.

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