09.10.2026 à 09:50
Caterina Froio, professeure de sciences politiques, Sciences Po
L’ESSENTIEL
Une enquête comparative sur les programmes des partis d’extrême droite européens montre de fortes variations dans le rapport à l’État et au marché.
Derrière cette apparente incohérence, un principe demeure : l’appartenance nationale définit qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.
De nombreux gouvernements sociaux-démocrates au pouvoir depuis 1980 ont eu tendance à restreindre les droits sociaux des immigrés, légitimant indirectement une approche économique chauviniste.
Devant le Medef, fin août 2026, Marine Le Pen a défendu la baisse des impôts. Quelques années auparavant, le Front national (FN) mettait davantage l’accent sur la protection sociale. Alors, le Rassemblement national (RN) est-il « de gauche » ou « de droite » sur l’économie ?
Notre recherche, fondée sur l’analyse de plus de quarante ans de documents de campagne et de communication du FN/RN, de la Lega italienne, du Vlaams Belang belge et du PVV néerlandais montre que leurs positions économiques évoluent fortement dans le temps. Elles ne se situent donc pas de manière stable sur l’axe gauche-droite, traditionnellement défini par le rapport à l’État et au marché.
Faut-il pour autant y voir de l’incohérence ? Pas forcément. Les positions peuvent changer, sans que change pour autant la logique qui les relie. Les cadrages – c’est-à-dire les manières de définir et d’interpréter un enjeu – restent relativement stables. Ce qui demeure n’est donc pas nécessairement la mesure défendue, mais une même manière de définir le problème, d’en désigner les responsables et d’identifier ceux qui doivent bénéficier de la solution.
Pour les partis d’extrême droite ces cadrages ont toutefois un point commun : ils définissent les ressources économiques à partir d’une conception particulière de la communauté politique, de la contribution et de la responsabilité. L’appartenance nationale constitue notamment un principe central pour déterminer qui doit bénéficier de la protection économique et sociale.
Cette conception se distingue des traditions de gauche, qui ont davantage fondé la redistribution sur les inégalités sociales et les rapports de classe, en accordant un rôle important à l’État dans la redistribution et en défendant plus souvent une conception universaliste des droits sociaux. Elle se distingue également de la droite libérale, qui privilégie davantage le marché et la responsabilité individuelle comme principes d’allocation des ressources.
Depuis plusieurs décennies, les politistes cherchent à situer les programmes économiques des partis d’extrême droite. Longtemps associés au libéralisme économique ces partis ont, au fil du temps et selon les périodes, adopté des positions plus interventionnistes et défendu un welfare chauvinism, qui réserve la protection sociale aux nationaux.
Certains travaux soulignent également le caractère volontairement flou de leurs positions économiques, qui leur permettrait d’élargir leur électorat.
Les données issues des programmes partisans montrent que le FN/RN s’est éloigné depuis les années 2000 du laissez-faire qui dominait dans les années 1980-1990. Faut-il pour autant le considérer comme « de gauche » ? Pas nécessairement.
Figure 1. Soutien des partis à l’intervention de l’État et à la planification économique mesuré par rapport au libéralisme de marché
La Figure 1 présente l’indice PlanEco, qui mesure le soutien à l’intervention de l’État et à la planification économique par rapport au libéralisme de marché. Des scores élevés correspondent à davantage d’intervention et de régulation de l’économie ; des scores faibles, à davantage de soutien au marché et de retenue budgétaire.
Trois logiques se dégagent :
premièrement, le FN/RN reste proche de zéro dans les années 1980-1990, puis grimpe après la Grande Récession de 2008 (pic vers 2012) : régulation de la finance, nationalisation de secteurs stratégiques, soutien aux petites et moyennes entreprises (PME).
deuxièmement, il redescend ensuite (baisses d’impôts, réduction de la dépense publique), sans retrouver son niveau initial.
troisièmement, le même schéma s’observe ailleurs, à d’autres dates : la Lega abandonne son libéralisme dès les années 1990 avant un nouveau pic après 2010, le PVV culmine en 2017, le Vlaams Belang monte plus tardivement.
Ces mouvements traduisent moins une bascule vers la gauche ou la droite que la combinaison, propre à ces partis, d’engagements pro-marché (baisses d’impôts, réduction de la dépense publique) et d’éléments nationalistes-protectionnistes (contrôle des secteurs stratégiques, protection des entreprises et des travailleurs nationaux) : selon le contexte, l’un ou l’autre registre prend le dessus.
Or, si cet indice permet de montrer les variations des positions des partis dans le temps, il ne dit rien de la manière dont ils leur donnent sens. C’est précisément cette limite qui nous intéresse. Notre recherche part donc de ces positions pour identifier les cadrages qui les relient.
Nos résultats montrent un principe stable : les ressources économiques et la protection sociale doivent d’abord bénéficier aux membres « légitimes » de la communauté nationale. Ce principe permet d’inscrire des positions différentes, voire apparemment contradictoires, dans des cadrages récurrents. Les politiques changent. Les frontières de la solidarité, elles, restent.
L’analyse comparative des programmes et documents de communication partisane de quatre partis d’extrême droite européens fait ressortir trois cadrages qui, ensemble, définissent qui doit bénéficier des ressources collectives et qui est tenu pour responsable des difficultés économiques.
Le chauvinisme économique trace les frontières de la solidarité : les ressources collectives doivent d’abord protéger les membres de la communauté nationale.
Le producérisme valorise ceux qui travaillent, produisent et cotisent par opposition à ceux qui sont présentés comme bénéficiant indûment du système.
Le populisme, enfin, désigne les responsables des difficultés économiques : des élites politiques ou administratives accusées d’avoir confisqué ou gaspillé les ressources produites par les « gens ordinaires ».
Ces trois cadrages répondent à trois questions différentes : qui doit être protégé ? Qui mérite de l’être ? Qui est responsable des difficultés économiques ?
Cette grille permet de comprendre des positions qui, vues uniquement à travers l’axe marché-État, peuvent sembler contradictoires. Un impôt plus faible peut être présenté comme une récompense du travail des Français ; une baisse des dépenses publiques comme une sanction d’une bureaucratie gaspilleuse ; une augmentation des droits des douanes comme la défense des entreprises et des travailleurs français ; une restriction de l’immigration, comme la protection de l’emploi et des salaires français. Les politiques changent ; la logique qui les relie demeure.
Après 2008, le FN/RN a proposé de réguler davantage la banque et la finance, de nationaliser des secteurs stratégiques, de faciliter l’accès des PME au crédit et d’augmenter certaines dépenses pour aider les Français en difficulté, tandis que le PVV néerlandais, lors de la pandémie, promettait de stimuler l’économie et accepte une hausse de la dette publique. Dans les deux cas, ces inflexions restent présentées comme la protection des entreprises et des travailleurs « nationaux » face à la mondialisation et à « Bruxelles ».
La contribution économique ne suffit toutefois pas à déterminer qui est considéré comme un bénéficiaire légitime. Même lorsqu’ils travaillent, paient des impôts et cotisent, les immigrés peuvent être présentés comme des concurrents sur le marché du travail ou comme des bénéficiaires indus de la protection sociale. Lorsque contribution et appartenance nationale entrent en tension, le chauvinisme économique prime alors sur le producérisme.
Ces résultats permettent d’éviter deux raccourcis. Le FN/RN n’est pas simplement un parti économiquement libéral : des baisses d’impôts et de dépenses peuvent coexister avec un protectionnisme fondé sur la préférence nationale. Mais ses inflexions sociales n’en font pas pour autant un parti de gauche : l’intervention de l’État est subordonnée à une définition particulière de ceux qu’elle doit protéger.
Notre recherche porte sur les discours des partis et non sur les politiques qu’ils mettent en œuvre une fois au gouvernement. La littérature récente montre toutefois que, au gouvernement, les partis d’extrême droite peuvent combiner politiques néolibérales et interventions de l’État, notamment en matière de protection sociale).
Les expériences de Giorgia Meloni et de Donald Trump en offrent des illustrations : baisses d’impôts, restrictions de certaines prestations et protectionnisme commercial peuvent ainsi coexister au sein d’un même agenda économique. Ces politiques, parfois contradictoires au regard de l’opposition classique entre État et marché, ont toutefois un point commun dans les cadrages qui les justifient : la protection prioritaire des membres « natifs » de la communauté nationale, et notamment de ceux considérés comme méritants ou contributeurs.
Comprendre les discours économiques est aussi essentiel pour saisir les mécanismes de normalisation de l’extrême droite. Lorsque des partis de gouvernement reprennent certains de ses cadrages, notamment l’idée que les prestations sociales doivent être réservées aux « nationaux méritants », ils ne neutralisent pas nécessairement ces partis.
Une étude portant sur 14 pays européens entre 1980 et 2018 montre ainsi que les sociaux-démocrates au pouvoir adoptent des réformes tantôt qui restreignent, tantôt qui étendent les droits sociaux des immigrés, avec en moyenne une association négative avec ces droits, et qu’ils les réduisent plus volontiers lorsque le chômage augmente.
Les questions économiques, souvent présentées comme secondaires dans le discours de l’extrême droite, peuvent ainsi devenir un puissant vecteur de sa légitimation dans le débat public.
Caterina Froio ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
08.10.2026 à 16:43
Arnaud Alessandrin, Sociologue, Université de Bordeaux
Clément Reversé, Sociologie de la jeunesse, sociologie des espaces ruraux, Université de Bordeaux
L’ESSENTIEL
À la veille de la journée internationale du coming out, le 11 octobre, focus sur les jeunes ruraux lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, intersexes et queers (LGBTIQ) et leur rapport au territoire.
Contrairement à la représentation qui a longtemps prévalu, il n’y a pas lieu d’opposer une « ville refuge » à une campagne hostile pour cette jeunesse, confirme une enquête inédite.
Cette enquête toute en nuances montre des expériences rurales diverses faites à la fois d’attachement au cadre de vie ou aux solidarités locales, mais aussi de discriminations et de contraintes.
Pendant des décennies, un même récit s’est imposé sans grande contestation : pour vivre son homosexualité ou sa transidentité, il fallait partir. Quitter le village, gagner la grande ville, y trouver l’anonymat protecteur qui rend le coming out possible, les rencontres accessibles et le quotidien plus respirable. En creux de ce récit se dessinait son envers : une campagne figée dans l’hostilité, le silence et parfois la violence.
Cette représentation opposant ville « refuge » et campagne « hostile » mérite aujourd’hui d’être interrogée à la lumière de travaux récents et d’une enquête nationale inédite sur les jeunesses lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, intersexes et queers (LGBTIQ) rurales, détaillée dans notre ouvrage Fiertés d’ici : grandir LGBTIQ à la campagne (2026).
Il ne s’agit pas de substituer à cette opposition ville-campagne une nouvelle carte postale, celle de campagnes devenues soudainement accueillantes pour les LGBTIQ. L’enjeu est plutôt de comprendre ce que cette opposition binaire empêche de voir : des expériences rurales beaucoup plus diverses, faites tout à la fois de contraintes, d’attachements, de départs et de retours.
L’imaginaire de la fuite salvatrice imprègne la culture populaire. Dans Smalltown Boy, le clip du groupe britannique Bronski Beat sorti en 1984, un jeune homme rejeté par son père après une agression homophobe prend le train pour Londres sans se retourner.
Chez Renaud, P’tit pédé (2002) raconte la même histoire : le « p’tit bled » hostile abandonné pour Paris et ses backrooms du Marais, seul endroit où le personnage peut enfin s’assumer.
La sociologie de l’homosexualité a longtemps reconduit cet imaginaire. Michael Pollak décrivait ainsi, en 1982, le ghetto urbain comme le lieu où le jeune homosexuel entre progressivement dans un marché des échanges et une sociabilité spécifique, loin des campagnes et des petites villes.
En 2010, le géographe Stéphane Leroy a, de son côté, théorisé un véritable « droit à la ville » acquis par les homosexuels, devenant la condition même de leur visibilité et de leur épanouissement. Ville et émancipation, campagne et relégation : le couple était scellé. Cette association repose cependant sur un glissement. C’est parce que les grandes villes concentrent davantage de lieux de sociabilité, d’association, de partenaires potentiels… qu’elles seraient nécessairement des espaces où les personnes LGBTIQ vivent mieux.
Or, densité des réseaux de pairs et qualité de vie ne se confondent pas nécessairement. Surtout, cette lecture tend à faire du départ la seule forme possible d’émancipation.
Cette lecture a été fortement nuancée par des travaux plus récents (2016) en géographie et en sociologie. Colin Giraud, en menant une enquête ethnographique auprès de gays vivant dans la Drôme, loin des métropoles, montre par exemple que l’expérience homosexuelle rurale ne se réduit ni au secret ni à la solitude : des ressources minoritaires s’y construisent, sous des formes différentes de celles du modèle urbain, comme des formes de solidarités locales.
Ces analyses qualitatives ont contribué à déplacer le regard et à montrer qu’il existe bien des vies LGBTIQ rurales qui ne se réduisent ni à l’isolement ni au départ. Restait à changer d’échelle, et à évaluer ces expériences sur un échantillon bien plus large.
C’est tout l’enjeu de l’enquête quantitative et qualitative Fiertés d’ici, menée entre 2024 et 2026 auprès de jeunes LGBTIQ des territoires ruraux à l’échelle de la France hexagonale par le biais d’un questionnaire diffusé notamment par le biais du réseau des centres LGBTIQ et de l’enseignement secondaire et agricole. Sur les réponses collectées, 1 062 se sont révélées exploitables, très au-dessus du seuil de représentativité statistique. Vingt entretiens semi-directifs d’une heure en moyenne sont venus compléter cette photographie quantitative par l’épaisseur des trajectoires individuelles.
Ce volume de réponses dit aussi une envie manifeste, chez les jeunes LGBTIQ ruraux, de prendre la parole sur des sujets trop longtemps pensés comme exclusivement urbains. Cette envie est contemporaine de l’éclosion, un peu partout en France, de prides rurales comme celle de Chenevelles, dans la Vienne, où depuis 2022 l’événement Fiertés rurales ambitionne de rendre les campagnes plus vivables pour les personnes LGBTIQ.
Ce genre de mobilisation donne tout son sens au titre de l’ouvrage. La fierté consiste à revendiquer à la fois son identité LGBTIQ en tant que rurale et son appartenance rurale au sein de la communauté LGBTIQ.
Il faut aussi rappeler la médiatisation croissante de ces questions qui a aidé à cette prise de parole des LGBTIQ des territoires ruraux, comme on peut le voir avec le documentaire Pédale rurale, qui suit un agriculteur de Dordogne dans son cheminement vers une vie queer assumée sur ses propres terres.
Que montre l’enquête Fiertés d’ici ? D’abord que tous les LGBTIQ ruraux ne souhaitent pas quitter la campagne pour se réfugier en ville : 51 % des répondantes et répondants envisagent d’y rester durablement, et 14 % de plus comptent y rester avant de partir un jour – près des deux tiers de l’échantillon est donc enraciné. À l’inverse, seuls 10 % envisagent de quitter la campagne pour toujours, les 25 % restants prévoyant de partir puis d’y revenir.
En clair, ce sont 90 % des jeunes LGBTIQ qui projettent leur avenir en ruralité. Ce rapport au territoire varie surtout avec l’âge : les 15-17 ans sont les plus nombreux à vouloir partir définitivement, quand les plus de 25 ans souhaitent au contraire un ancrage durable.
Il ne faut cependant pas peindre la campagne comme un espace forcément calme, préservé, proche de la nature donc éloigné des phénomènes discriminatoires. Les chiffres tempèrent nettement cette image : 73 % des personnes interrogées déclarent avoir eu le sentiment d’être discriminées. Ce sentiment monte à 82 % chez les personnes trans et à 85 % chez les personnes non binaires.
Parmi ces jeunes discriminés, 88 % rapportent avoir subi des violences verbales (74 %), psychologiques (56 %), du harcèlement (47 %), des menaces (31 %), des violences physiques (27 %) ou sexuelles (25 %). Le sentiment d’insécurité, lui, s’exprime d’abord à l’école (30 % ne s’y sentent pas en sécurité), puis dans la famille (25 %) et dans les espaces de loisir ou de sport (24 %).
Si les parcours de vie sont marqués par des discriminations légèrement plus prégnantes qu’en ville, notamment scolaires, l’enquête donne aussi à voir des solidarités qui se tissent à la campagne, à commencer par la famille elle-même : « J’y suis revenu pour être avec mes parents qui vieillissent », confie un répondant, quand d’autres évoquent le cadre de vie recherché pour leurs propres enfants ou l’attachement à un lieu chargé de souvenirs et d’amitiés.
Le cadre de vie est également un argument avancé par celles et ceux qui veulent rester vivre à la campagne : 71 % associent la campagne au calme – elle est perçue comme un refuge face au stress et à l’insécurité de la ville. Cette image se renforce avec l’âge (66 % chez les 15-17 ans, plus de 75 % chez les plus de 25 ans), tout comme celle d’une campagne constituant une « opportunité » pour l’avenir (26 % chez les plus jeunes, 32 % chez les plus âgés). Aussi, parmi les jeunes qui se sentent intégrés à la vie locale, 53 % souhaitent rester, contre 10 % chez celles et ceux qui ne le sont pas. Le départ est moins un désir de ville que la conséquence d’un isolement.
Notons que ces difficultés ne tiennent pas seulement à une plus grande hostilité supposée idéologique des campagnes, mais aussi au fait que les réseaux familiaux, scolaires, amicaux et professionnels se recoupent davantage et qu’une information ou une rumeur peut circuler rapidement. L’anonymat est souvent plus difficile :« Dans les petits villages, tout le monde se connaît plus ou moins et, enfin, c’est amené à vite se propager », explique Aaron, 18 ans.
Toutefois, cette interconnaissance peut aussi protéger. En effet, être reconnu comme « du coin », appartenir à une famille installée et participer à la vie locale offre une forme de protection. Celle-ci reste toutefois conditionnelle, car elle repose moins sur l’acceptation de la « différence » que sur la place que l’on occupe dans l’interconnaissance locale.
L’inscription des questions LGBTIQ dans la ruralité reste cependant fragile, pour au moins trois raisons. Elle est plus récente qu’en ville et repose sur moins de structures durables (centres LGBTIQ, permanences d’écoute, professionnels formés…).
Elle est aussi moins financée, à un moment où les nouvelles demandes de subvention sont presque toutes refusées, fragilisant les associations qui portent ces sujets sur le terrain.
Enfin, elle se heurte à des inégalités d’accès aux soins. Entre déserts médicaux, éloignement des psychiatres et des psychologues et endocrinologues formés aux parcours de transition… l’écart est net. Dans notre enquête, parmi les jeunes qui se sentent très bien dans leur peau, 27 % ont accès à des soins adaptés de proximité, contre 7 % chez celles et ceux qui vont mal. Les campagnes sont multiples et toutes ne se valent pas sur ce plan.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
08.10.2026 à 10:56
Emmanuelle Berthiaud, Maîtresse de conférences en histoire moderne et contemporaine, Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

L’ESSENTIEL
L’investissement dans la paternité n’est pas une invention contemporaine.
Déjà, aux XVIIIᵉ et au XIXᵉ siècles, des hommes s’engageaient avec leurs épouses dans les préparatifs de naissance.
Cette expérience intime peut s’assortir d’un certain paternalisme et, parfois, suscite des tensions conjugales.
Aujourd’hui, plus de 90 % des pères en France assistent à la naissance de leur bébé, une présence souvent associée à l’émergence, depuis les années 1970, de « nouveaux pères », très tôt investis auprès de leur enfant.
Les périodes antérieures sont volontiers réduites à l’image d’un accouchement exclusivement féminin, dont le père serait absent – à l’exception des naissances royales – et le médecin la seule présence masculine. Cette opposition mérite d’être nuancée. Aux XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, dans un contexte de transformation des modèles familiaux, la mise au monde, le plus souvent réalisée à domicile, n’exclut pas nécessairement les pères ni ne les laisse indifférents.
Variable selon les milieux, les configurations conjugales et les circonstances, leur implication dans la grossesse et l’accouchement est plus ancienne qu’on ne le suppose souvent. À partir d’une recherche publiée dans les Annales de démographie historique, on se concentrera ici sur les pères des élites, pour lesquels la documentation (lettres, sources autobiographiques, images) est la plus abondante et permet de saisir au plus près les formes de cet investissement.
Dans une société où la procréation reste une finalité essentielle du mariage, la paternité assure à l’homme une pleine reconnaissance sociale et atteste sa virilité. Dès les premiers signes de grossesse, certains futurs pères s’y investissent : parfois premiers confidents de leur épouse, ils veillent à sa santé et se projettent dans l’arrivée de l’enfant.
Les correspondances du XVIIIᵉ siècle révèlent souvent leur émotion et leurs inquiétudes. Marc de Bombelles, diplomate au service de Louis XVI, se réjouit ainsi en 1778 dans une lettre à son épouse Angélique du « fruit de [leur] amour » qu’elle pourrait porter, tout en redoutant les dangers d’une éventuelle grossesse.
En 1850, Pierre-Joseph Proudhon exprime lui aussi une vive exaltation à l’annonce de sa future paternité :
« Cette nouvelle m’a été bien douce. Le célibataire ne peut imaginer (…) ce qu’est l’amour conjugal et paternel. »
Cette implication ne se réduit pas aux sentiments. Les futurs pères prennent souvent part aux préparatifs de la naissance : choix du prénom, des parrains et marraines, du lieu de naissance, du mode d’allaitement ou du praticien ; ils financent les dépenses et peuvent aider à préparer le trousseau de l’enfant.
Cette participation reste toutefois inégalitaire : l’autorité masculine peut imposer le choix du lieu des couches ou de l’accoucheur, contre les souhaits de l’épouse et au détriment de ses liens familiaux.
La grossesse est aussi un temps de surveillance et de conseils. Dans les élites instruites, notamment au siècle des Lumières, alors que la santé des femmes et des enfants devient un enjeu social majeur, les hommes s’informent et prescrivent parfois la conduite à tenir.
Fort d’une expérience antérieure et de ses lectures, Gabriel-Honoré Riquetti, comte de Mirabeau, prodigue ainsi à Sophie de Monnier, enceinte de ses œuvres en 1777, de nombreux conseils sur son alimentation, son habillement et ses activités. Balzac, Proudhon ou encore Michelet adoptent au XIXᵉ siècle une attitude comparable, à la fois protectrice et directive.
Cette sollicitude témoigne d’un investissement réel, mais aussi d’un paternalisme qui confère à l’homme savoir, autorité et responsabilité envers une compagne jugée vulnérable, surtout si elle est plus jeune. Dans les couples très unis, l’attention portée au corps enceint favorise toutefois une intimité accrue.
Cette proximité cependant est loin d’être générale. La grossesse peut au contraire révéler ou exacerber les tensions conjugales. Certains maris se montrent indifférents aux maux de leur femme, jalousent l’enfant à venir, s’opposent aux dépenses ou à l’influence de la belle-famille. D’autres supportent mal une maternité qui transforme le corps de leur compagne et modifie les rapports conjugaux. Certains personnages de Guy de Maupassant, aux fortes résonances autobiographiques, l’illustrent : dans Une vie (1883) comme dans Mont-Oriol (1887), la reproduction suscite désintérêt, dégoût, voire fuite devant la paternité.
L’investissement masculin n’obéit donc à aucune évolution linéaire : l’arrivée de l’enfant peut renforcer les liens du couple, comme révéler une distance, voire libérer une violence masculine nouvelle.
L’accouchement porte cette expérience à son paroxysme. Dans un contexte de forte mortalité maternelle (de 1 à 3 % des accouchements au XVIIIᵉ siècle) et où la douleur est réputée inévitable, la naissance suscite une angoisse considérable, particulièrement lors des premières couches.
Les pères cherchent souvent à rejoindre leur compagne à l’approche du terme ; lorsqu’ils sont éloignés, ils réclament des nouvelles immédiates, d’abord de la mère, puis de l’enfant. Mirabeau veut ainsi savoir au plus vite que Sophie « vit » et « ne souffre plus ». La joie de devenir père ne dissipe donc jamais complètement la peur de perdre la mère ou le nouveau-né.
Contrairement à une idée reçue, les pères des élites assistent assez fréquemment à tout ou partie de l’accouchement à cette époque. Leur exclusion systématique de la salle de naissance est liée au passage à l’accouchement hospitalier dans la première moitié du XXᵉ siècle. À domicile, leur présence peut revêtir plusieurs formes : encourager leur épouse, lui tenir la main ou soutenir son corps pendant les efforts.
Dans la gravure d’Abraham Bosse, l’Accouchement (1633), le mari rassure la parturiente et partage l’espoir que le danger est passé. Dans une Scène de naissance anonyme (v. 1800), il semble maintenir son dos au moment de l’expulsion. Sans faire du père un acteur central de l’accouchement, ces gestes donnent à la naissance une dimension conjugale.
La présence masculine est aussi une expérience de dépossession. Face à la douleur, les pères ne peuvent guère agir ; ils voient leur épouse affronter une épreuve dont ils ne partagent ni les sensations ni les risques. Les normes de genre s’en trouvent souvent inversées : la femme manifeste endurance et courage tandis que l’homme apparaît inquiet, passif, parfois effondré.
Dans l’Amour (1859), Michelet évoque ces pères « défaits, pâles, anéantis », incapables de maîtriser le cours de l’événement. L’intervention d’un accoucheur peut encore accentuer ce sentiment d’impuissance, le mari devant confier la femme aimée aux soins et au regard d’un autre homme.
Tous les pères ne réagissent pas de la même manière. Si certains restent pendant tout l’accouchement, d’autres quittent la pièce lors de l’expulsion, parfois à la demande de l’épouse, soucieuse de les épargner. Marie-Thérèse Ollivier écrit ainsi à propos de son mari, ancien ministre de Napoléon III :
« Les douleurs devenant plus fortes, j’allai enfin me coucher, et j’obtins enfin d’Émile qu’il me laissât. Le pauvre ami alla se promener dans le jardin. »
D’autres pères se signalent par leur absence, qui ne signifie pas nécessairement le désintérêt : elle peut tenir aux obligations professionnelles, aux usages familiaux ou à l’incapacité à supporter le spectacle de la souffrance. Elle peut cependant révéler une faible implication dans la grossesse et la vie conjugale, comme chez le poète Paul Verlaine, absent toute la journée de la naissance de son fils en 1871 et déclarant que « les femmes et les enfants, c’était dégoûtant ; qu’on était bien assez bête de se marier ».
Après la naissance, les récits masculins de la découverte de l’enfant oscillent entre fierté, soulagement et fascination. La formule récurrente « ma femme m’a donné un fils » exprime la reconnaissance, souvent admirative, envers l’épouse, qui a surmonté douleurs et danger de mort. Si la préférence pour le garçon demeure forte, l’essor de l’idéal du mariage d’amour favorise une valorisation plus sensible de l’enfant, fille ou garçon, comme prolongement de l’être aimé.
Bien avant l’époque actuelle, des pères ont donc pu s’impliquer dès la grossesse et pendant l’accouchement comme soutien affectif, témoin inquiet et parent en devenir. Cette expérience montre que l’engagement précoce envers l’enfant n’est ni une invention contemporaine ni une spécificité féminine.
Emmanuelle Berthiaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.