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12.10.2026 à 12:53

Raphaël Glucksmann désigné par les sociaux-démocrates : pourquoi les primaires ne sont pas forcément des machines à perdre

Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France

Parfois présentées comme des « machines à perdre », les primaires ont de nombreuses vertus : sélection des candidats, médiatisation, choix démocratique. La victoire de Raphaël Glucksmann à la primaire socialiste va-t-elle créer une dynamique en sa faveur ?
Texte intégral (1422 mots)

L’ESSENTIEL

  • Raphaël Glucksmann a largement remporté la primaire réunissant les candidats de la gauche sociale-démocrate (Parti socialiste, Place publique, Gauche républicaine et socialiste).

  • Parfois présentées comme une « machine à perdre », les primaires ont de nombreuses vertus : sélection des candidats, médiatisation, choix démocratique.

  • Distancé dans les sondages par Jean-Luc Mélenchon, Édouard Philippe et Marine Le Pen, Raphaël Glucksmann bénéficiera-t-il d’une nouvelle dynamique ?


L’organisation de primaires pour sélectionner un candidat à la présidentielle est relativement récente. Elle permet de limiter le nombre de candidats de la même tendance et donc faciliter la sélection de l’un des prétendants du même segment de l’électorat pour le tour décisif. Cette procédure est apparemment vertueuse parce qu’elle évite que se renouvelle ce qui était arrivé à Lionel Jospin au premier tour présidentiel de 2002, éliminé de peu par la multiplicité des candidatures de gauche. Elle assure une large publicité – avec un ou plusieurs débats télévisés entre les prétendants – pour faire connaître les orientations d’une tendance. Elle peut être aussi considérée comme un outil de participation démocratique puisqu’elle associe les adhérents dans une primaire interne ou même les simples sympathisants dans une primaire ouverte alors qu’autrefois le candidat était « auto-sélectionné » ou désigné par les instances des partis. Accessoirement elle peut dégager des bénéfices pour le ou les partis organisateurs, lorsque les votants doivent payer leur inscription.

Mais la primaire n’a pas toujours bonne presse. Elle est souvent présentée par ses détracteurs comme une « machine à perdre », car le débat public de la primaire met en évidence les divisions d’un camp, ce qui peut être un handicap pour le tour décisif. Elle est aussi rejetée pour des raisons idéologiques par ceux qui estiment que l’élection présidentielle doit être « la rencontre d’un candidat avec son peuple ».

La première primaire – interne aux adhérents – fut organisée fin 2006 par le Parti socialiste (PS). Celui-ci avait adopté peu avant une modification du tarif de l’adhésion (seulement 20 euros), ce qui avait fait adhérer environ 100 000 personnes, doublant ainsi le nombre d’adhérents au PS. Face à Laurent Fabius et à Dominique Strauss-Kahn, Ségolène Royal avait acquis une aura importante, lui permettant de l’emporter. Cela avait été un atout pour sa campagne présidentielle, et on ne peut pas affirmer que c’est la mise en évidence des divisons entre candidats lors de la primaire qui lui aurait fait perdre l’élection présidentielle (avec 46,9 % au second tour, face à Nicolas Sarkozy).

Fin 2011, les socialistes innovent avec une primaire ouverte aux sympathisants du PS et des radicaux de gauche. C’est un succès de participation : 2,7 millions de votants au premier tour et près de 2,9 millions au second. Là aussi, la primaire aura été un tremplin important pour la victoire de François Hollande à la présidentielle. Au même moment, les écologistes ont organisé une primaire interne (33 000 inscrits). Le Parti communiste français (PCF) avait aussi organisé un vote de ses adhérents pour choisir entre un soutien à Jean-Luc Mélenchon (Parti de gauche) et la désignation d’André Chassaigne (député communiste du Puy-de-Dôme).

Une nouvelle primaire socialiste, organisée tardivement en janvier 2017, réunit environ 2 millions de votants dans un contexte de grande division du parti entre les soutiens du président Hollande et les « frondeurs ». C’est un frondeur, Benoît Hamon, qui sort des urnes. La primaire l’a beaucoup fait monter dans les sondages présidentiels, mais il régresse au fil de la campagne et finit à 6,4 %. Une primaire écologiste a aussi lieu, mais l’élue se retirera de la présidentielle au vu de ses faibles scores dans les sondages.

Pour la même élection présidentielle, la droite et le centre décident également de sélectionner leur candidat dans une primaire ouverte. C’est un grand succès populaire : 4,4 millions de votes au second tour. François Fillon crée la surprise : il est élu avec 66,5 % des voix alors que Nicolas Sarkozy et Alain Juppé, qui passaient pour les favoris, ont été éliminés. C’est probablement une caractéristique des primaires – surtout ouvertes – de faire mentir les pronostics journalistiques. À la sortie de ces primaires, François Fillon semblait avoir de bonnes chances de devenir le prochain président de la République. Mais la révélation d’une « affaire » portant sur l’emploi fictif de son épouse, suivie d’une mise en examen en mars 2017 pour détournement de fonds publics, lui font perdre plusieurs points dans les sondages. Son élimination au premier tour de l’élection présidentielle n’est pas due à la primaire, mais bien aux conséquences de sa mise en accusation.

En 2022, alors que la droite a perdu beaucoup d’électeurs depuis 2017, Les Républicains (LR) décident – après avoir tenté de désigner leur candidat en fonction des résultats des sondages – d’organiser une primaire limitée aux adhérents (près de 149 000 personnes à la veille du scrutin). Valérie Pécresse en sort vainqueur, mais cela ne lance pas une dynamique de campagne, vu le caractère limité de cette primaire interne. La même histoire se déroule au PS, avec une primaire interne (seulement 22 150 votants, du fait du fort déclin du parti) gagnée par Anne Hidalgo. Les écologistes ont aussi organisé une primaire ouverte (près de 123 000 inscrits). Ces primaires de 2022 ne peuvent, pour autant, être considérées comme des « machines à perdre » : elles montrent surtout la faiblesse des forces politiques concernées.

Pour l’élection présidentielle de 2027, une première primaire vient d’être remportée dès le premier tour par Raphaël Glucksmann, avec 66,2 % des suffrages, loin derrière les autres candidats (Olivier Faure devant se contenter de 14,5 %). C’est l’indication du rejet de l’union avec Jean-Luc Mélenchon et La France insoumise (LFI) par la gauche sociale-démocrate. C’est aussi l’illustration de la méfiance d’une large partie de l’opinion pour les profils partisans. C’est probablement enfin la marque d’un « vote utile » en faveur du candidat de gauche non mélenchoniste qui semble le mieux placé en vue de la présidentielle.

Finalement, nombre des primaires évoquées ont créé une dynamique importante pour les candidats en position de l’emporter à la présidentielle. Une nouvelle étape commence donc pour Raphaël Glucksmann qui était plutôt ce dernier mois à la baisse dans les sondages, passant de 11,5 % à 9,6 % entre début septembre et le 12 octobre.

Il faudra observer les prochains sondages pour voir si les résultats de la primaire lui permettent de progresser de façon significative. Il est, pour l’instant, largement dominé par Marine Le Pen (23,8 %), Jean-Luc Mélenchon (16,6 %) et Édouard Philippe (16 %). Le fossé est large pour espérer une qualification de Raphaël Glucksmann en vue du second tour. Mais toutes les élections présidentielles réservent des surprises qui peuvent redistribuer les cartes !

The Conversation

Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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11.10.2026 à 08:52

Grand âge : comment les Ehpad repensent leurs liens avec la vie locale

Manon Labarchède, Docteure en sociologie - Architecte D.E. Postdoctorante en sociologie, Projet ANR-COMPAC | Laboratoire Passages (UMR CNRS 5319), Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Longtemps pensés comme des lieux de vie de et de soin à part, les Ehpad cherchent à s’ouvrir sur leur territoire. Cette évolution transforme leurs services, leurs usages et leur architecture.
Texte intégral (2125 mots)

L’ESSENTIEL

  • Longtemps conçus comme des lieux autonomes de vie et de soins, les Ehpad cherchent à mieux s’ancrer dans leurs territoires.

  • Tiers-lieux et services ouverts aux habitants transforment progressivement leur relation à l’extérieur.

  • Cette ouverture oblige aussi à repenser l’architecture et les usages des établissements.


Aujourd’hui, en France, l’accompagnement des personnes âgées les plus dépendantes repose en majorité sur les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad). Loin de faire l’unanimité, ces structures sont souvent considérées comme des solutions par dépit lorsque le maintien à domicile, solution d’accompagnement largement privilégiée par les personnes âgées elles-mêmes et par les politiques publiques, n’est plus envisageable.

Cette image négative s’est renforcée au cours des dernières années sous l’effet d’une médiatisation importante des difficultés rencontrées par les établissements, notamment lors de la crise du Covid-19, mais aussi avec la parution de l’ouvrage les Fossoyeurs, de Victor Castanet (2022), qui dénonce les conditions de vie et de prise en charge au sein d’un groupe d’établissements privés lucratif. Dans ce contexte, la question de l’avenir des Ehpad fait l’objet de débats nourris.

Des établissements historiquement conçus pour favoriser l’autarcie résidentielle

Héritiers des hospices du XXᵉ siècle, les Ehpad ont connu, au cours des quarante dernières années, de profondes transformations visant à améliorer les conditions de vie des personnes âgées accueillies. Ces évolutions cherchaient notamment à faire de ces structures des lieux de vie, et non plus uniquement des lieux de soins.


À lire aussi : Personnes âgées : une solidarité familiale trop souvent passée sous silence


Dans cette perspective, les établissements se sont peu à peu efforcés de recréer, autant que possible, les conditions de vie que les résidents connaissaient à leur domicile en cherchant à leur offrir l’ensemble des services, qu’ils soient médicaux ou sociaux, dont ils ont besoin pour vivre. Ainsi, des services habituellement accessibles à l’extérieur ont été intégrés au sein même des établissements (coiffeur, restaurant, lieu de culte, espace bien-être, etc.) afin d’en faciliter l’accès aux résidents.

Si cette logique répond à des objectifs légitimes d’amélioration de la qualité de vie des résidents, elle produit également des effets ambivalents.

D’un point de vue architectural, elle implique une diversification et une augmentation des surfaces à intégrer au programme : aux chambres et espaces de vie des résidents s’ajoutent de nombreux espaces collectifs, médicaux, techniques et logistiques dédiés à l’accompagnement de la vie quotidienne des résidents.

De même, la concentration au sein d’un même espace de l’ensemble des services nécessaires à la vie quotidienne favorise les logiques d’entre-soi et limite les occasions d’interactions avec l’extérieur.

L’amélioration de la qualité de vie peut alors s’accompagner d’un sentiment de mise à l’écart du reste de la société vécus par les résidents, comme perçu par le reste de la société.


À lire aussi : Tout sauf l’Ehpad ? Les ambiguïtés de la politique du grand âge


Surtout, cette logique d’autarcie tend à limiter les liens entre l’établissement et son environnement d’implantation. L’Ehpad est alors pensé comme un modèle largement reproductible, relativement indépendant des spécificités locales et territoriales. Cette standardisation contribue à rendre ces établissements facilement identifiables, mais aussi à les distinguer du tissu social et urbain dans lequel ils s’inscrivent, participant à une forme de stigmatisation des personnes qui y sont hébergées.

Des établissements qui s’ouvrent progressivement sur l’extérieur

En avril dernier, Camille Galliard-Minier, ministre déléguée chargée de l’autonomie et des personnes en situation de handicap, a annoncé un projet de transformation des Ehpad à travers la labellisation de l’ensemble des établissements en « Maisons France Autonomie » d’ici 2027. L’objectif est d’« accompagner la transformation des établissements en des maisons ouvertes sur l’extérieur, en lieux de vie ».

Présentée comme une des six priorités du plan France Autonomie, cette proposition s’inscrit dans la continuité du « virage domiciliaire » engagé par les différents gouvernements depuis une dizaine d’années. Il désigne la réorientation des politiques publiques vers le maintien à domicile, afin de permettre aux personnes âgées de rester autant que possible dans leur environnement de vie. Il repose sur le développement et la coordination des services d’aide et de soins à domicile, l’adaptation des logements, le développement de solutions d’habitat intermédiaires (habitat inclusif, résidences autonomie, etc.) et le soutien aux proches aidants.

Le virage domiciliaire interroge aussi la place de l’Ehpad. S’il ne conduit pas nécessairement à sa disparition, il implique la redéfinition de sa fonction et de son rôle dans les parcours des individus. Ainsi, les réflexions sur l’« Ehpad du futur », portées par les acteurs du champ et les politiques publiques, ne se limitent pas à l’évolution de l’organisation et de modes d’accompagnement des établissements, jugés trop rigides, médicalisés et ne respectant pas toujours les volontés et libertés des personnes. Elles interrogent aussi l’inscription de l’Ehpad dans des dynamiques territoriales à travers l’ouverture des établissements.

L’explosion du nombre des seniors en perte d’autonomie d’ici 2050 : où vont-ils vieillir ?

En ce sens, une première approche vise à ouvrir davantage les Ehpad sur leur territoire en étendant leurs interventions au-delà du périmètre des établissements.

Dans un premier temps, les expérimentations de dispositifs d’ « Ehpad hors les murs » ont ainsi permis de développer des services externalisés et une prise en charge renforcée afin de favoriser le maintien à domicile des personnes âgées : accès à des professionnels spécialisés dans le champ de la gérontologie, solutions de répit, téléassistance, transport, activités sociales, etc.

Plus récemment, les centres de ressources territoriaux (CRT), financés par appels à projets des Agences Régionales de Santé, ont prolongé et élargi cette dynamique. À l’accompagnement renforcé des personnes âgées à domicile s’ajoute à présent un appui aux professionnels libéraux du territoire intervenant à domicile, à travers par exemple des actions de formation, la mise à disposition d’équipements ou encore le partage d’expertise.

Dans une approche davantage centrée sur la dimension sociale que sanitaire, le développement de tiers-lieux au sein des établissements, largement soutenu et financé par la Caisse nationale de solidarité pour l’autonomie (CNSA) est pensé dans l’optique de créer :

« Un lieu, dans l’enceinte de l’établissement, qui soit librement accessible aux résidents comme aux habitants des environs, et qui permette les échanges, les rencontres, les animations entre personnes de tous âges. »

Restaurant, épicerie, jardin partagé, médiathèque ou même bistrot, sont autant d’espaces, qui voient le jour au sein des établissements.

Si elle peut paraître très institutionnalisée, l’ouverture des établissements sur leur environnement est aussi pensée par les acteurs de terrain et s’appuie sur une multitude d’initiatives plus informelles, développées localement par les établissements, les associations ou les habitants eux-mêmes afin de favoriser la rencontre et l’échange.

À Bordeaux, par exemple, l’Ehpad Village Terre-Nègre a ouvert un café associatif destiné à accueillir à la fois les résidents et les habitants du quartier, faisant entrer des activités ordinaires de la vie locale au sein de l’établissement. À Brest, c’est le restaurant de l’Ehpad qui accueille une clientèle nouvelle et élargie.

Repenser l’architecture des Ehpad pour les ouvrir sur leur territoire

Dans la conception même des établissements, l’ouverture implique un changement profond. Celui-ci repose à la fois sur une meilleure prise en compte du contexte local d’implantation (services disponibles à proximité, desserte des établissements, offre manquante sur le territoire) et sur l’organisation des espaces au sein des établissements. L’ouverture ne peut être envisagée comme une simple caractéristique fonctionnelle ; elle constitue un principe structurant de production de l’espace institutionnel.

Elle influence non seulement la relation de l’établissement à son environnement immédiat et le traitement de ses interfaces avec l’extérieur, mais également l’organisation des espaces intérieurs et les usages qui s’y déploient entre accès au public et intimité. Une logique d’autant plus importante, que l’analyse des établissements, tels qu’ils sont construits aujourd’hui, souligne déjà des incohérences obligeant par exemple les résidents à passer par les espaces collectifs pour se rendre aux douches communes, ou encore les visiteurs à traverser l’ensemble du couloir desservant les chambres pour se rendre dans un lieu collectif.

L’ouverture des établissements poursuit donc un objectif commun : renforcer les interactions entre l’Ehpad et son environnement de proximité. Il s’agit de faire de l’établissement non plus seulement un lieu d’hébergement et de soins, mais également un lieu inscrit dans une dynamique sociale et d’offre de proximité du territoire.

Dans cette perspective, il est nécessaire de ne pas oublier qu’ouvrir l’Ehpad sur son environnement ne consiste pas seulement à proposer de nouveaux services ou à faire entrer des acteurs extérieurs dans l’établissement. Il s’agit aussi de permettre aux résidents de bénéficier davantage des ressources déjà présentes sur le territoire : activités culturelles et sportives, commerces, services publics, associations ou lieux de sociabilité.


Le projet COMPAC sur lequel s'appuie cet article est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Manon Labarchède a reçu des financements de la Fondation Médéric Alzheimer pour sa thèse de doctorat en sociologie "Les espaces de la maladie d'Alzheimer: conditions de vie, hébergement et hospitalité" (Université de Bordeaux, 2021)

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11.10.2026 à 08:50

Programmes « sérieux » ou « intenables » : rendre les hypothèses économiques discutables est un enjeu démocratique pour 2027

Kilian Rouge, Doctorant au CIRED, AgroParisTech – Université Paris-Saclay

Matthieu Bordenave, Doctorant MSCA en économie écologique, Università di Siena

En amont du débat public, ce sont souvent des modèles macroéconomiques, et des hypothèses rarement explicitées, qui tracent la frontière entre l’envisageable et l’irréaliste.
Texte intégral (1748 mots)

L’ESSENTIEL

  • En 2027, les programmes économiques des candidates et candidats à la présidentielle seront chiffrés et comparés à l’aide de modèles macroéconomiques.

  • Ces modèles peuvent aboutir à des conclusions très différentes, sans que leurs hypothèses soient discutées publiquement.

  • L’enjeu est démocratique : avant même le débat politique, ces hypothèses déterminent ce qui paraîtra « sérieux » ou « intenable ».


En 2022 puis en 2024, deux modèles macroéconomiques appliqués à des programmes de gauche très proches concluaient, l’un à une hausse de la dette publique de plus de cinq points de PIB, l’autre à une baisse de dix points. L’écart tenait en grande partie aux modèles eux-mêmes et à leurs hypothèses, restées hors du débat. En 2027, les programmes présidentiels passeront à leur tour au crible de modèles macroéconomiques, et leurs hypothèses pèseront sur ce qui paraîtra « sérieux » ou « intenable ».

Concrètement, un modèle macroéconomique est une représentation de la réalité mettant en cohérence des informations telles que l’emploi, le produit intérieur brut ou l’inflation. Il peut servir à estimer les effets d’une réforme avant sa mise en œuvre, mais également à mieux comprendre les mécanismes économiques, à arbitrer entre objectifs contraires et à évaluer les incertitudes.

En France, ces outils sont mobilisés par les ministères, l’Insee, la Banque de France ou les laboratoires de recherche. Ces modèles macroéconomiques ne sont pas neutres. Des choix techniques orientent la manière dont les problèmes économiques sont appréhendés ; ils contribuent à définir le champ des politiques jugées possibles.

Nous avons consacré à ces outils un chapitre de la feuille de route remise au Conseil des droits de l’homme en juin 2026. Nous y montrons que les hypothèses retenues pour construire un modèle influencent ses résultats, alors même qu’elles restent largement absentes du débat public.

L’enjeu est démocratique : en amont des choix politiques, ces hypothèses décident déjà de ce qui paraîtra réaliste ou impossible.

Choix des modèles

« Tous les modèles sont faux, mais certains sont utiles », résumait le statisticien George Box. Un modèle isole certains mécanismes et écarte les autres. Ce qui importe est de comprendre ce que le modèle macroéconomique choisit de représenter et comment il le fait. Trois choix sont à prendre en compte :

Ce que le modèle représente

Un modèle ne produit de résultat que sur ce qu’il représente.

Par exemple, de nombreux modèles d’équilibre général utilisés en France réduisent l’ensemble des ménages et des entreprises à un agent représentatif, un « Français moyen ». Une réforme peut ainsi, à première vue, sembler bénéfique pour Monsieur ou Madame Tout-le-Monde, alors que ses effets sont en réalité très inégalement répartis entre les ménages riches et pauvres.

Comportement des Français et des Françaises

Les modèles macroéconomiques font des hypothèses sur la manière dont les ménages et les entreprises adaptent leurs comportements lorsque leur situation économique change.

De nombreux modèles utilisés pour la transition écologique supposent par exemple que la hausse du prix des énergies fossiles conduit les entreprises à leur substituer des énergies décarbonées. Cette réponse à l’évolution des prix dépend d’un paramètre fixé à l’avance appelé élasticité de substitution ; plus il est élevé, plus la transition paraît simple et bon marché.

Qui s’ajuste à qui ?

Les équations comptables ne suffisent pas à elles seules à déterminer l’ensemble des variables. Il faut décider quelles variables sont fixées et lesquelles doivent s’ajuster. C’est ce qu’on appelle la « clôture du modèle ».

Deux exemples : est-ce l’épargne disponible qui limite l’investissement, ou l’investissement qui crée ensuite l’épargne ? Les salaires s’ajustent-ils pour préserver l’emploi, ou sont-ils rigides ?

Ces règles déterminent qui supporte les effets d’un choc. Face à la même crise, un modèle fera baisser les salaires, un autre supprimera des emplois.

Le cas de la transition écologique

Prenons un exemple pour illustrer l’enjeu de ces hypothèses. Pour construire sa stratégie de neutralité carbone 2050, la Commission européenne évalue les mêmes scénarios – mêmes objectifs climatiques et mêmes montants d’investissement – avec plusieurs modèles :

L’un d’eux, GEM-E3, suppose par construction une économie sans ressource inemployée, où l’investissement dans la rénovation empêche l’investissement productif ailleurs. L’économie tourne déjà à plein régime : mobiliser des travailleurs et de l’argent pour la transition revient donc à les retirer à d’autres secteurs.

Un autre, E3ME, suppose au contraire l’existence de moyens inutilisés – chômeurs, et usines au ralenti – et que l’investissement peut être financé sans qu’une épargne préalable soit nécessaire. Dans ce cas, la même dépense permet de faire travailler des personnes qui étaient sans emploi ou d’utiliser des capacités de production qui restaient disponibles. Elle contribue à relancer l’activité sans réduire celle des autres secteurs.

En 2050, le PIB est inférieur de 1,3 % au scénario de référence avec le premier modèle, et supérieur de 2,2 % avec le second. Même scénario, deux verdicts opposés.

Aucun modèle n’est parfait

Il n’existe pas de modèle parfait. Chacun est plus ou moins adapté à la question posée. L’enjeu est de rendre explicites les hypothèses retenues et de permettre la confrontation des résultats obtenus.

Alors, comment rendre leur usage plus démocratique ?

Besoin de transparence

Les institutions tiendraient un inventaire public des modèles qu’elles emploient et indiqueraient lesquels ont servi à chaque évaluation. Chaque modèle serait documenté par une fiche standardisée précisant son type, son usage prévu, ses conditions de calibration, ses hypothèses structurantes et ses limites connues.

Besoin de pluralisme

L’évaluation gagnerait à s’appuyer sur au moins deux traditions de modélisation distinctes. Si le recours à un modèle unique peut se justifier par la comparabilité qu’il assure au cours du temps, cet avantage ne doit pas empêcher la confrontation à des modèles différents.

Ce type d’exercice existe déjà. C’est le cas des travaux de la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) mobilisant treize modèles de nature très différente – modèles de processus écologiques, approches statistiques, évaluation des services écosystémiques – pour l’évaluation des tendances en matière de biodiversité et de services écosystémiques.

Décrypter la fabrique de l’expertise économique

Comme on l’a vu, un modèle n’informe que sur ce qu’il représente. Tout comme les modèles d’équilibre utilisés avant 2008 n’ont pas vu venir la crise, faute de représenter en détail le fonctionnement du secteur financier et la possibilité d’un défaut de paiement, un modèle où ne figurent ni la santé ni les inégalités ni l’état des écosystèmes ne peut pas dire si une politique les améliore ou les dégrade.

C’est au regard de ces dimensions qu’il faudrait évaluer la viabilité de la transition.

Documenter et confronter les modèles ne les rendra pas neutres ; ils ne peuvent pas l’être. Cela rendra leurs hypothèses lisibles et discutables. Derrière les chiffres se trouve toujours une certaine représentation de l’économie : la finance est-elle un simple intermédiaire ? Les inégalités freinent-elles la croissance ? Les limites écologiques transforment-elles le fonctionnement même de l’économie ?

Décrypter la fabrique de l’expertise économique, c’est lever le brouillard technique au profit du débat démocratique.

The Conversation

Matthieu Bordenave est membre de Ecohésion France.

Kilian Rouge ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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