07.04.2026 à 12:10
Charly Marie, Psychologue social, spécialisé sur le chômage, Université Gustave Eiffel

L’Insee a récemment publié les chiffres du chômage et estime que les « chômeurs » représentent 7,9 % de la population active. Vous avez certainement déjà lu ou entendu ce genre d’annonce. Mais savez-vous vraiment ce que cela signifie ? En effet, derrière les chiffres et les formules choc, le chômage est un phénomène complexe. Pour mieux le comprendre, déconstruisons quatre croyances répandues.
Les statistiques s’appuient le plus souvent sur la définition du chômage énoncée par le Bureau international du travail (BIT). Une personne est au chômage si elle a 15 ans ou plus et répond à trois conditions :
elle n’a pas occupé d’emploi durant une semaine de référence ;
elle est disponible pour occuper un emploi dans les deux semaines ;
elle a cherché activement un emploi pendant les quatre dernières semaines, ou bien en a trouvé un qui commence dans moins de trois mois.
Cette définition permet de comparer les pays sur une statistique standardisée. Par exemple, en France (hors Mayotte), il y a environ 2 500 000 personnes au chômage.
Cependant, dès que l’un de ces critères manque, la personne n’est pas au chômage. Par exemple, une personne qui aurait travaillé une dizaine d’heures dans la semaine pour garder des enfants et qui ne sait pas si elle sera rappelée la semaine suivante n’est – techniquement – pas au chômage, alors qu’elle peut se vivre et être vue comme telle.
Plutôt que de s’appuyer sur une définition restrictive, France Travail compte les personnes inscrites à l’organisme : les demandeurs et demandeuses d’emploi. Au quatrième trimestre 2025, en France hors Mayotte, 7 556 600 personnes sont inscrites à France Travail. Il y a une différence avec le nombre de personnes au chômage, car les demandeurs et demandeuses d’emploi ne sont pas forcément au chômage (et inversement). En effet, 2 404 900 demandeurs d’emploi ont un emploi, mais doivent quand même en chercher un.
Les personnes inscrites à France Travail ne sont donc pas forcément au chômage. Certaines ont déjà un emploi et sont inscrites pour chercher un meilleur emploi ou pour compléter leurs revenus par des allocations chômage.
Première conséquence : une personne inscrite à France travail sur trois a déjà un emploi. Ces emplois sont surtout des temps partiels subis. Trois personnes en CDD/intérim sur quatre ne l’ont pas choisi ; et une personne en CDI à temps partiel sur deux souhaite réaliser plus d’heures.
Pourquoi ont-elles accepté ces emplois ? Une raison tient peut-être au fait qu’il n’y a pas d’emplois pour tout le monde, car seuls 441 300 emplois sont estimés « vacants » (c’est-à-dire un poste qui est créé ou bien qui est déjà occupé, mais qui va bientôt se libérer et un recrutement est en cours).
Il y a donc une emploi vacant pour cinq ou six personnes au chômage ; et un emploi vacant pour 13 demandeurs d’emploi qui doivent en chercher un.
La seule logique comptable ne suffit pas. Il faudrait aussi regarder si les personnes ont les compétences pour occuper ces emplois, habitent où ces emplois sont, ou veulent occuper ces emplois. Comprenez-moi bien : je ne dis pas qu’il n’y a pas d’emplois, je dis qu’il n’y en a pas pour tout le monde.
Le chômage ne dépend pas uniquement des personnes sans emploi, mais aussi de la société et de la conjoncture économique. Autrement dit, c’est un risque social normal, tellement normal qu’au moins une personne sur deux a vécu le chômage à 50 ans. En France, les personnes doivent s’assurer contre ce risque en contractant une assurance-chômage obligatoire, prélevée sur leur salaire super brut, pour leur apporter une sécurité financière et psychologique.
Pour recevoir une allocation, une personne doit :
avoir eu un emploi pendant au moins 6 mois sur les 24 derniers mois ;
avoir perdu son emploi involontairement, par exemple être licenciée ou en fin de contrat ;
rechercher activement un emploi.
Seules quatre personnes inscrites à France Travail sur dix reçoivent une allocation chômage, en moyenne de 1 058 euros net par mois. C’est peu, comparé au salaire minimum, qui est de 1 443 euros net par mois, auquel peut s’ajouter une prime d’activité, pour une personne seule de 150 € à 200 € par mois.
En répartition, 6 allocataires sur 100 reçoivent plus de 2 000 euros net par mois, alors que 60 Français sur 100 gagnent plus de 2 000 euros net par mois.
En conséquence, l’Insee estime qu’une personne au chômage sur trois est en situation de « pauvreté monétaire ». Cela signifie que l’assurance chômage est un amortisseur précieux pour payer ses dépenses contraintes (loyer, nourriture, école…), mais qu’elle est loin d’être ultra généreuse dans sa couverture et son montant. Si l’on se compare aux autres pays d’Europe, l’indemnisation française est même légèrement inférieure à la moyenne.
Malgré le fait qu’il n’y ait pas d’emploi pour tout le monde, les personnes sans emploi sont très majoritairement en recherche active. En 2016, Pôle Emploi (rebaptisé France Travail en 2024) a contrôlé au hasard la recherche d’emploi de 45 870 demandeurs et demandeuses d’emploi.
Sur 100 personnes contrôlées, 88 cherchaient activement un emploi et 12 étaient radiées.
France Travail a reproduit l’exercice en 2023, en réalisant 136 084 contrôles aléatoires, et a trouvé des statistiques comparables. La conclusion : même s’il n’y a pas d’emploi pour tout le monde, les personnes inscrites à France Travail cherchent très majoritairement activement un emploi.
En miroir, ces chiffres signifient qu’une personne sur dix ne cherche pas vraiment un emploi, alors qu’elle le devrait. Ce qui m’amène à vous parler de la fraude aux allocations chômage.
Début 2026, Jean-Pierre Farandou, ministre du travail et des solidarités, mettait en avant l’idée que les personnes au chômage frauderaient et déclarait souhaiter suspendre les allocations chômage en cas de « suspicion sérieuse de fraude ».
Le ministre annonce alors que le montant des fraudes détectées était, en 2025, de 146 millions d’euros. En comparaison, en 2024 (les chiffres de 2025 ne sont pas encore sortis), l’Unédic a dépensé 36 617 657 070 d’euros (36 milliards d’euros) d’indemnisations.
Cela signifie que la fraude représente 0,40 % du total des allocations.
À l’opposé, environ une personne sur trois avec des droits à l’assurance-chômage ne les a pas demandés.
Cela représente de 390 000 à 690 000 personnes qui ont cotisé, mais qui ne demandent pas leurs allocations.
Il est difficile de savoir la somme que cela représente, mais il est sûr que cela représente un montant bien supérieur aux fraudes.
La France connaît des élections importantes en 2026 et en 2027. Il est donc important de déconstruire les idées reçues du chômage, pour un débat démocratique éclairé.
Les politiques de l’emploi récemment menées ont réduit le chômage, mais elles ont aussi créé du sous-emploi à temps partiel, en horaires décalés, en apprentissage, ou de micro-entrepreneurs, qui ne permettent pas de sortir de la pauvreté.
Entre 2014 et 2025, le taux d’emploi a augmenté et le taux de pauvreté monétaire aussi. En conséquence, le problème du chômage n’est pas les chômeurs, mais la création d’emplois de qualité, accessibles et à temps plein, qui ouvrent des droits et des protections sociales.
Il faut donc passer de l’objectif du « plein emploi » à l’objectif du « bon emploi », car « le travail paie plus que l’assistance » mais que « travailler ne garantit pas la sortie de la pauvreté. » Poser ces sujets ne tranche pas les désaccords politiques, mais permet de les formuler à partir du réel.
Charly Marie a reçu des financements de l'ANRT pour sa thèse de doctorat, réalisée en contrat CIFRE avec Pôle emploi / France Travail. Charly Marie a travaillé quatre ans pour Pôle emploi / France Travail, ne travaille plus pour France Travail, et intervient régulièrement pour des structures accompagnant les personnes au chômage.
07.04.2026 à 10:46
Jean-François Garcia, Professeur Associé en gestion des ressources humaines, EM Normandie

La génération Z, née entre entre la fin des années 1990 et le début des années 2010, n’est pas uniforme. Tandis que la quête de sens du travail est associée aux jeunes très qualifiés, le salaire reste un facteur important pour ceux de niveaux d’études inférieurs ou équivalents au baccalauréat. Car, au-delà des généralités, il est également question de milieux favorisés et défavorisés.
La question de l’emploi des jeunes est revenue dans l’actualité à la faveur de la proposition choc du Medef d’instaurer un « CDI jeunes » qui serait résiliable sans motif durant les premières années.
Cette proposition s’inscrit dans un contexte où le chômage des moins de 25 ans repart très fortement à la hausse – 21,5 % en France au 4e trimestre 2025 selon l’Insee. Une tendance qui contribue à rendre les jeunes, et notamment les moins qualifiés, encore plus vulnérables au moment de leur insertion professionnelle.
Dans le but de mieux comprendre le rapport au travail des jeunes peu qualifiés, nous avons réalisé une étude auprès de ces jeunes (2 421 répondants) qui présentent la particularité d’être accompagnés par les missions locales de Normandie.
L’Observatoire des inégalités (2025) rappelle que « l’insertion professionnelle reste très inégalitaire, et [que] la stabilité du contrat de travail comme le niveau de qualification conditionnent fortement le rapport au travail ».
Les difficultés liées à l’insertion professionnelle sont bien réelles pour les moins diplômés. En 2023, « parmi les jeunes diplômés au plus du baccalauréat et sortis de formation initiale depuis un à quatre ans, le taux de chômage atteint 22 %, contre 9 % parmi les diplômés du supérieur », selon l’Insee. Ces jeunes constituent donc une population particulièrement vulnérable au moment d’entrer sur le marché du travail.
En pratique, cette vulnérabilité est souvent corrélée au milieu social d’appartenance. Selon le portrait social 2025 de l’Insee,
« parmi les 25-34 ans, en 2024, 15 % des enfants d’ouvriers n’ont aucun diplôme ou uniquement le brevet, contre 2 % des enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures ».
La même étude précise que
« 41 % des enfants d’ouvriers possèdent un diplôme du second degré professionnel (baccalauréat professionnel ou équivalent, CAP ou BEP), contre 9 % des enfants de cadres ».
Ces inégalités sociales de parcours se prolongent dans l’enseignement supérieur : 83 % des 25-34 ans, enfants de cadres ou de professions intellectuelles supérieures, sont diplômés du supérieur contre 37 % des enfants d’ouvriers. Les jeunes issus d’un milieu social défavorisé ont donc plus de risques de faire partie de la population des jeunes peu qualifiés.
Une étude Ipsos/BCG/CGE menée en 2021 auprès de 2 242 étudiants et alumni de grandes écoles montre que les jeunes seraient prêts à prendre des postes moins bien payés, voire plus précaires, mais davantage porteurs de sens. Une autre étude BVA pour la Fondation Jean-Jaurès et la Macif (1 000 Français de 18 à 24 ans, décembre 2021) fait apparaître que l’entreprise idéale de ces jeunes est celle qui s’implique dans les problématiques sociétales telles que l’environnement (29 %).
Notre enquête portant sur la population spécifique des jeunes peu diplômés invite à nuancer ces résultats : moins de 11 % déclarent être attachés à exercer un emploi ayant du sens alors que 42 % estiment que le salaire est un facteur important.
À peine 7,5 % d’entre eux se disent sensibles aux engagements sociétaux et environnementaux des entreprises (RSE) et à peine 2 % expriment le désir d’exercer un emploi qui leur permettrait d’avoir un impact sur la société. Ces résultats soulignent que les jeunes peu qualifiés ont des valeurs et des problématiques spécifiques qui sont bien différentes de celles des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur.
Comment l’expliquer ? Compte tenu de leurs difficultés à s’insérer durablement sur le marché du travail, la quête de sens ou les enjeux sociétaux et environnementaux ne constituent pas des enjeux prioritaires à court terme. Place, pour eux, au pragmatisme.
Le processus de recrutement doit être l’occasion d’établir une véritable relation de confiance avec ce public des jeunes peu qualifiés. Celle-ci implique une politique de ressources humaines résolument orientée vers l’égalité des chances et l’inclusion. L’enjeu : favoriser la diversité des profils sans chercher à opposer les jeunes entre eux, qu’ils soient très diplômés ou pas. Objectivement, il convient de noter que, dans la population des jeunes peu qualifiés, la non-poursuite des études n’est pas toujours un choix assumé, mais plutôt la résultante de moyens financiers insuffisants.
Notre étude montre clairement que ces jeunes ne supportent plus cette image dégradée que l’on peut avoir d’eux dans leur rapport au travail. Ils ont souvent l’impression qu’il existe à leur encontre des préjugés négatifs qui peuvent parfois prendre la forme de stéréotypes et, à cet égard, leur position est sans appel :
« Arrêtez de discréditer notre génération concernant l’efficacité au travail, j’entends quasiment tous les jours que les jeunes ne savent plus travailler, c’est très démotivant », témoigne un jeune interviewé.
D’où la récurrence des sentiments de démotivation, de découragement vis-à-vis du monde du travail, voire d’exclusion.
La confiance doit impérativement être renouée avec les employeurs, d’autant que 60 % des jeunes peu qualifiés sont parfaitement conscients de la nécessité de faire leurs preuves pour réussir dans la vie professionnelle.
Encore faut-il leur manifester des actes de confiance. Pour ce faire, notre étude montre que le triptyque respect (ne pas les juger, être à l’écoute de leurs aspirations), bienveillance (admettre le doit à l’erreur, donner des feed-back constructifs) et accompagnement (s’engager dans un processus de développement des compétences) représente des valeurs importantes.
À lire aussi : « L’emprise scolaire » : les diplômes ont-ils trop de poids sur nos vies ?
Ces savoir-faire relationnels apparaissent comme des déterminants clés à l’attractivité organisationnelle vis-à-vis de cette population spécifique. Une fois intériorisés et mis en pratique par les membres de l’organisation et à commencer par les managers, ces comportements seront alors plus enclins à favoriser le développement des compétences purement techniques de ces jeunes.
Au-delà de ces questions de gestion des ressources humaines (GRH), on peut se demander si le sujet de l’employabilité des jeunes peu qualifiés ne constituerait pas, plus globalement, un enjeu de société. Dans cette acception, l’entreprise aurait aussi un rôle sociétal. Comme le souligne le sociologue François Dubet :
« Il n’est pas acceptable que, pour l’essentiel, les futures élites soient issues des élites et que les jeunes voués aux emplois les plus pénibles et les moins bien payés naissent dans les classes les moins favorisées. »
Jean-François Garcia a obtenu un financement de la part des Missions Locales de Normandie dans le cadre de son étude portant sur le rapport au travail des jeunes peu qualifiés.
06.04.2026 à 18:45
Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia
Marie Roussie, Docteur en science de gestion, spécialisée en prospective, Université Paris Dauphine – PSL
Les processus qui conduisent à la guerre passent par des étapes et des schémas étudiés par les sciences sociales. Connaître et détecter les signes d’escalade permet de mobiliser d’autres outils – diplomatiques ou politiques – de règlement des conflits.
Historiquement, la paix est plus fréquente que la guerre : la plupart des rivalités entre groupes humains – qu’il s’agisse d’organisations, de communautés ou d’États – n’aboutissent pas à un affrontement armé. La guerre ou les conflits de toutes sortes sont par ailleurs coûteux, risqués et potentiellement destructeurs. Comprendre pourquoi la guerre éclate suppose donc d’expliquer non seulement pourquoi les tensions existent – elles sont presque permanentes – mais surtout pourquoi les mécanismes qui empêchent la violence cessent de fonctionner, et rendent acceptable une bascule vers la guerre.
Tout d’abord, l’idée d’une cause unique de la guerre est trompeuse. Les conflits armés naissent rarement d’un événement isolé ou d’une décision soudaine. Ils résultent plus souvent d’une dégradation progressive de la paix, au cours de laquelle une série de verrous institutionnels, politiques et sociaux sautent successivement. La guerre apparaît alors moins comme un moment de rupture que comme l’aboutissement d’une trajectoire. De ce point de vue, la paix n’est pas l’absence de tensions ; elle est un équilibre instable.
Ensuite, la question de la justification de la guerre. Les acteurs qui la font la racontent toujours. Autrement dit, autant les États que les groupes armés invoquent des récits justificatifs – lutte contre le terrorisme, défense nationale, stabilisation ou libération. Ces récits ne sont pas nécessairement mensongers, mais ils constituent rarement l’explication complète du passage à la violence. Une analyse portant sur les raisons des conflits doit donc à aller au-delà du déclaratoire, pour identifier les mécanismes plus profonds qui rendent la violence d’abord possible, puis acceptable.
Lire la guerre comme une trajectoire, plutôt que comme un événement, permet ainsi de mieux comprendre pourquoi elle demeure une possibilité constante de l’histoire humaine.
Trois mécanismes principaux structurent cette bascule entre la paix et la guerre, rendant progressivement le compromis impossible.
Le premier renvoie aux griefs, c’est-à-dire aux injustices économiques ou politiques qui alimentent les mobilisations collectives. Les conflits armés émergent plus facilement lorsque des groupes entiers se perçoivent comme durablement désavantagés dans l’accès aux ressources, au pouvoir ou à la reconnaissance. Lorsque ces frustrations deviennent collectives et durables, la violence peut apparaître comme un moyen d’obtenir réparation ou visibilité. Le conflit sri-lankais en fournit une illustration. À partir des années 1950, plusieurs politiques linguistiques et administratives marginalisent la minorité tamoule dans l’accès aux emplois publics, à l’enseignement supérieur et à la représentation politique. Cette accumulation d’inégalités alimente progressivement la radicalisation d’une partie du mouvement tamoul et contribue à la formation des Tigres de libération, qui mèneront une insurrection armée pendant de longues années.
Le deuxième mécanisme concerne les opportunités de la guerre. Les frustrations seules ne suffisent pas à produire un conflit armé ; encore faut-il que l’option violente devienne matériellement envisageable. Les recherches montrent que les conflits sont plus probables lorsque les coûts d’opportunité sont faibles – par exemple, dans les contextes de pauvreté ou de chômage – et lorsque des sources de financement existent. Les ressources naturelles exploitables, les économies illicites ou le contrôle de territoires stratégiques peuvent fournir aux groupes armés les moyens de soutenir une mobilisation durable. La guerre civile du Sierra Leone en est un exemple avec les rebelles du Revolutionary United Front qui parviennent à financer leur insurrection grâce au contrôle de gisements de diamants alluviaux. Ces ressources leur permettent d’acheter des armes, de recruter des combattants et de prolonger la guerre malgré l’absence d’un soutien populaire massif.
Le troisième mécanisme relève des structures institutionnelles qui encadrent la gestion des conflits. Les sociétés disposent normalement d’institutions – systèmes politiques, judiciaires ou administratifs – qui permettent de résoudre les différends sans recourir à la violence. Lorsque ces institutions deviennent faibles, partiales ou incapables de garantir les accords conclus, les rivalités peuvent dégénérer en affrontement. L’effondrement de l’État somalien au début des années 1990 illustre ce phénomène. Après la chute du régime de Siad Barre en 1991, les rivalités entre clans se transforment en conflits armés, dans un contexte où aucune autorité reconnue ne peut imposer ou garantir un compromis durable.
Au cœur de ces dynamiques se trouve toujours la même question : qui gagne et qui paie la guerre ? Lorsque certains acteurs peuvent capter les bénéfices du conflit – pouvoir politique, contrôle de ressources ou rentes économiques – tout en externalisant ses coûts sur la population, l’escalade devient plus probable. Le cas de la guerre des Malouines illustre cet exemple : une junte face à des enjeux internes et pensant trouver dans l’ouverture du conflit une solution à sa situation.
Dans cette perspective, et comme démontré par Blattman, la guerre apparaît lorsque le compromis cesse d’être praticable. Ce moment correspond généralement à l’effondrement progressif des mécanismes qui permettent aux adversaires de négocier plutôt que de combattre. La crise européenne de 1914 illustre bien ce mécanisme : après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, plusieurs tentatives de médiation échouent et les mobilisations militaires se succèdent, réduisant progressivement l’espace du compromis.
Au-delà des facteurs économiques et institutionnels, la guerre s’enracine aussi dans des dynamiques profondément humaines. Les recherches issues de l’anthropologie et de la psychologie évolutionnaire, et notamment l’analyse de Mike Martin soulignent le rôle central du statut, de l’appartenance et du leadership dans les comportements collectifs de violence.
Les sociétés humaines sont structurées autour de logiques de hiérarchie et de prestige. Les leaders peuvent mobiliser ces dynamiques pour consolider leur position ou renforcer la cohésion d’un groupe face à un ennemi extérieur. Dans cette perspective, la guerre peut apparaître comme un mécanisme de consolidation du pouvoir ou de restauration du statut collectif.
La dynamique de groupe joue également un rôle déterminant. Les individus ont tendance à privilégier leur groupe d’appartenance – un phénomène bien documenté en psychologie sociale. Cette polarisation du « nous » et du « eux » peut transformer des rivalités matérielles en conflits identitaires.
Outre les facteurs cités, quatre éléments viennent potentiellement aggraver la situation et faciliter le passage à la guerre.
L’incertitude stratégique constitue un premier facteur. Les acteurs peuvent mal évaluer les intentions ou les capacités de leurs adversaires, et penser qu’il est nécessaire de rentrer en guerre ou que l’autre va le faire. La guerre du Kippour en 1973 montre comment l’incertitude stratégique peut déclencher la guerre : Israël sous-estime les intentions égyptiennes et syriennes, interprète mal plusieurs signaux d’alerte, et se retrouve surpris par une offensive que ses décideurs jugeaient peu probable.
Les problèmes de crédibilité des engagements de chaque partie prenante jouent également un rôle central. Si un accord ne peut être garanti dans le temps – notamment lorsque le rapport de force évolue – les acteurs peuvent préférer combattre immédiatement pour éviter une situation de faiblesse à venir. L’exemple le plus connu ici étant la guerre russo-japonaise de 1904 qui illustre le problème de crédibilité des engagements : le Japon craint que la Russie ne renforce progressivement sa position en Mandchourie au point de rendre tout compromis futur vide de sens, ce qui pousse Tokyo à préférer la guerre immédiate à une négociation sans garanties.
Les erreurs de perception renforcent par ailleurs ces dynamiques : surestimation de ses propres forces, sous-estimation de l’adversaire ou spirales de méfiance. Si l’on résumait abruptement la chose, la bascule vers la guerre se déroule lorsque des acteurs ont une mauvaise compréhension de leur probabilité de gagner (en tous cas l’un des deux…). Dans ce cadre, les démarches de déception visant à cacher ses capacités ou intentions complexifient la lecture stratégique et peuvent pousser au déclenchement d’un conflit.
Enfin, les incitations immatérielles – honneur, humiliation, revanche ou sacralisation du conflit – peuvent transformer un affrontement en conflit existentiel. La crise de 1914 illustre, par exemple, la manière dont l’honneur national peut verrouiller les options diplomatiques : pour Vienne comme pour Saint-Pétersbourg, reculer aurait signifié perdre la face, ce qui a contribué à transformer une crise régionale en guerre générale.
Comprendre la guerre consiste ainsi moins à identifier une cause unique qu’à observer les trajectoires qui conduisent à la rupture du compromis.
Cette compréhension ne relève pas seulement de l’analyse historique. Elle peut aussi contribuer à la prévention des conflits. Identifier les signaux d’alerte – montée des inégalités entre groupes, exclusion politique durable, affaiblissement des institutions ou radicalisation des récits identitaires – permet parfois d’intervenir avant que les mécanismes de la violence ne deviennent irréversibles.
C’est précisément l’objectif des systèmes d’alerte précoce (early warning systems) développés par de nombreuses organisations internationales. Ces dispositifs cherchent à détecter les signaux faibles d’escalade – tensions politiques, dégradation institutionnelle, polarisation sociale ou militarisation progressive des rivalités – afin de permettre des interventions diplomatiques ou politiques avant que le conflit n’éclate.
Nicolas Minvielle est membre du comité d’orientation de la Fabrique de la Cité, il a été animateur de la Red Team Défense et est LCL (R) auprès du Commandement du Combat Futur de l’Armée de terre.
Marie Roussie est membre du Collectif Making Tomorrow et de la société Alt-a. Elle a travaillé au sein de la Red Team Défense du ministère des Armées, terrain de recherche de sa thèse. Depuis elle poursuit l’exploration stratégique et prospective des théâtres d’opérations militaires avec différents acteurs.