04.08.2026 à 16:09
Simon Rouchier, Maître de conférence en performance énergétique des bâtiments, Université Savoie Mont Blanc
L’essentielCliquez pour lire les trois points à retenir L’isolation est le premier facteur pour améliorer le confort thermique en été et limiter les besoins en climatisation. Une « bouilloire thermique » n’est autre qu’une « passoire thermique » (c’est-à-dire un logement peu ou pas isolé)… … ou un logement isolé mais sans protections solaires. La deuxième priorité est donc d’installer des protections solaires : volets, masques adaptés, vitrages sélectifs, etc. L’inertie thermique est un plus qui permet de retarder le besoin de climatisation, voire de s’en passer, mais à la condition qu’il y ait une alternance de périodes de fraîcheur relative (la nuit). Replier
Les canicules successives de l’été 2026 et leurs victimes nous rappellent le manque d’adaptation du parc immobilier français au réchauffement climatique. Dans ce contexte, on voit souvent circuler l’idée qu’un bâtiment isolé, et donc bien protégé du froid hivernal, risque de piéger la chaleur en été. Les mesures de rénovation pour diminuer le besoin de chauffage sont pourtant largement compatibles avec la protection contre la chaleur.
Tout comme il est coûteux l’hiver de chauffer une passoire thermique – c’est-à-dire un logement mal isolé –, il est coûteux de climatiser un logement mal adapté aux fortes chaleurs estivales. Le recours à la climatisation ne doit y arriver qu’après les mesures élémentaires de rénovation – l’isolation et les protections solaires, sous peine de consommer trop de climatisation, et d’aggraver l’effet d’îlot de chaleur urbain (ICU).
Pour prioriser la lutte contre la surchauffe des bâtiments, il est utile de comprendre comment ils réagissent à une vague de chaleur, avec ou sans climatisation.
L’isolation thermique est la première mesure préconisée pour réduire les consommations de chauffage en hiver. Pour un écart de température donné de part et d’autre d’un mur, l’isolation diminue la quantité de chaleur le traversant, et donc le coût du chauffage pour maintenir votre intérieur au chaud.
Elle a le même effet en été. Tout comme votre frigo est isolé pour consommer moins d’énergie, un bâtiment isolé consommera moins de climatisation, ou restera frais plus longtemps s’il n’est pas climatisé. Dans ce dernier cas, la chaleur s’accumulera jusqu’à ce que la température intérieure soit égale à l’extérieure.
On peut ici faire le parallèle avec un réservoir d’eau dont le niveau est la température de votre intérieur. Il se remplit lorsque la température extérieure dépasse celle intérieure, et se vide dans le cas contraire. L’isolation (ou « résistance thermique ») établit le débit de remplissage et de vidange : une meilleure isolation ralentit les variations de niveau d’eau dans les deux sens.
Comme, en pratique, une isolation ne peut pas être parfaite, le réservoir de chaleur se remplit pendant une canicule. Avec un même débit (combien de chaleur entre ou sort), un grand réservoir mettra plus de temps à se remplir ou se vider : on parle de « capacité thermique » ou de « masse thermique » du bâtiment. Une construction lourde (béton, pierre, briques) sera plus « capacitive » qu’une construction légère (ossature bois).
Ces deux facteurs, isolation et capacité thermique, se combinent pour former l’« inertie thermique » du bâtiment. Elle est en réalité difficilement quantifiable, mais résulte grosso modo de la résistance thermique totale des matériaux de construction, et de leur masse thermique. D’autres facteurs entrent en compte dans l’inertie, comme le fait qu’une construction isolée par l’extérieur est beaucoup plus « inertielle », car l’essentiel de sa masse thermique (les matériaux lourds, surtout les murs porteurs, les sols et les niveaux intermédiaires) se trouve à l’intérieur de sa résistance thermique (les matériaux isolants). C’est pourquoi on recommande d’isoler par l’extérieur quand les contraintes architecturales le permettent.
Ce qu’il faut retenir, c’est que l’inertie thermique du bâtiment influence la vitesse de variation de la température dans des conditions climatiques données.
Représentons très schématiquement comment un logement non climatisé réagit à une vague de chaleur. Lorsque la température extérieure oscille entre une minimale (au lever du jour) et une maximale (en fin de journée), la température intérieure suit, avec un certain retard (on parle de « déphasage »), et une amplitude réduite.
L’inertie augmente ce déphasage et cet amortissement : le pic de chaleur de l’après-midi est d’autant plus réduit et repoussé que le bâtiment est soit mieux isolé, soit plus lourd, soit les deux.
L’inertie thermique apparaît donc à double tranchant, puisqu’elle retarde aussi bien la montée en température que sa descente, d’où le sentiment de chaleur « piégée ».
On peut cependant l’exploiter pour en tirer plus d’avantages que d’inconvénients. Par exemple, elle permet de retarder l’arrivée du pic de chaleur jusqu’à la nuit, où la ventilation naturelle par l’ouverture des fenêtres « décharge » la chaleur plus rapidement qu’elle ne s’est accumulée en journée.
Dans ce cas un peu idéal, l’inertie est un avantage. Elle peut même retarder la chaleur pendant plusieurs jours et, couplée au rafraîchissement naturel, permettre de se passer de climatisation.
Si la canicule persiste et si les températures restent élevées la nuit, comme c’est souvent le cas dans les centres-villes à cause de l’effet d’îlot de chaleur, l’inertie ne fera en revanche pas de miracle : pour qu’elle contribue à réduire les consommations d’énergie, le bâtiment doit connaître une alternance entre des périodes d’apports et de perte de chaleur
Elle peut même devenir un inconvénient si la chaleur s’est installée dans votre logement. Une bonne isolation peut se retourner contre vous si de grandes fenêtres sans volets laissent rentrer le soleil. C’est pourquoi les protections solaires ont une importance prépondérante dans la prévention de la surchauffe : volets et stores, bien sûr, vitrages sélectifs, mais aussi brise-soleil de type « casquette », laissant passer le soleil en hiver quand il est bas, et le masquant en été quand il est haut.
La sensation de « bouilloire thermique » apparaît donc principalement dans deux cas de figure :
un bâtiment mal isolé, dans lequel le pic de chaleur extérieur se propage rapidement ;
un bâtiment, isolé ou non, laissant entrer le soleil. Sans protections, fenêtres de toit et vastes baies vitrées plein sud changeront vite votre bâtiment en serre.
Dans un bâtiment climatisé, les enjeux sont plus simples. Revenons à notre analogie du réservoir : un système de climatisation (ou de chauffage) maintient le niveau à une certaine valeur, votre température de consigne.
Pour faire des économies d’énergie, seul importe le débit de chaleur qui entre ou sort de votre réservoir, et donc son isolation, pas sa capacité.
L’isolation qui réduit votre besoin de chauffage aura le même effet sur votre besoin de froid. La masse thermique aura également un impact positif, en particulier en périodes tempérées, où exploiter la fraîcheur nocturne permet de moins (ou ne pas) climatiser le lendemain.
L’inertie est la combinaison de l’isolation, et de la masse thermique, apportée surtout par les murs porteurs et dalles. C’est la première qui est prépondérante : à isolation égale, et à protections solaires équivalentes, il y a peu de différence de besoin de refroidissement entre des parois très lourdes (béton isolé par l’extérieur) et des constructions légères (ossature bois).
Quant à l’idée que certains matériaux isolants offrent un meilleur « déphasage » que d’autres, c’est-à-dire qu’ils jouent aussi le rôle de masses thermiques qui retardent donc encore l’accumulation de chaleur, elle est largement exagérée. Le surplus de masse thermique apporté par les isolants « lourds », comme le béton de chanvre ou les panneaux rigides de fibre de bois, a un effet marginal sur le confort d’été, par rapport aux autres mesures de prévention de la chaleur, comme les protections solaires.
Le critère principal du choix des matériaux biosourcés est leur bilan environnemental, pas le confort d’été.
Simon Rouchier est membre de l'Université Savoie Mont-Blanc et de plusieurs associations de chercheurs et de professionnels: SFT, AICVF, IBPSA. Il a reçu des financements d'organismes publics : ANR, région Auvergne Rhône-Alpes, ADEME.
03.08.2026 à 16:07
Olivès Régis, Professeur en énergétique, Université de Perpignan Via Domitia
La guerre en Iran et le blocage du détroit d’Ormuz ont poussé le gouvernement Lecornu à accélérer la mise en œuvre de mesures inscrites dans la programmation pluriannuelle de l’énergie, dite PPE3. D’un objectif environnemental de réduction des émissions de CO₂, il est passé à un enjeu de souveraineté énergétique, « électrifier pour moins dépendre des énergies fossiles ».
Dans le secteur du bâtiment, ces mesures sont actuellement très en faveur des pompes à chaleur pour le chauffage et l’eau chaude sanitaire. Mais ce ne sont pas les seules solutions, comme le montre un regard sur quelques-uns de nos voisins européens, bénéficiant pourtant de moins d’ensoleillement, qui ont recours au solaire thermique – plus simple que le solaire photovoltaïque.
En France, l’eau chaude sanitaire, c’est-à-dire l’eau que nous consommons pour la douche essentiellement et la vaisselle éventuellement, consomme une énergie de 75 térawatts-heures (75 milliards de kilowatts-heures). Pour donner une idée, cette énergie correspond à l’électricité produite par un cinquième du parc nucléaire français. C’est le troisième poste de consommation d’énergie après le chauffage et l’électricité dans le secteur résidentiel. Ce poste occupe 10 à 20 % du budget énergie d’un ménage.
Alors que les efforts liés à la réglementation ont conduit à la réduction de la consommation d’énergie pour le chauffage, la part de l’eau chaude sanitaire subit plutôt une tendance à la hausse. Décarboner l’énergie dans le secteur du bâtiment nécessite donc de se pencher sérieusement sur les systèmes de production d’eau chaude sanitaire. Ceci nous amène à privilégier les systèmes électriques pour chauffer l’eau et à délaisser, forcément, les chaudières à gaz. Parmi ces systèmes électriques, on trouve les chauffe-eaux électriques, les plus répandus, et les chauffe-eaux thermodynamiques, beaucoup moins répandus mais deux à trois fois plus performants. Ces derniers ont actuellement le vent en poupe, car ils s’inscrivent très bien dans la Stratégie nationale bas carbone : le secteur du bâtiment y trouve donc une réponse intéressante à la question de souveraineté énergétique tout en respectant les impératifs écologiques.
Néanmoins, si l’électrification des usages est indispensable à la transition énergétique, elle ne doit pas faire oublier que d’autres types d’énergies renouvelables sont disponibles et exploitables pour fournir de la chaleur – elles pourraient permettre d’accroître notre souveraineté énergétique, de diversifier nos sources énergétiques pour ne pas dépendre d’un seul type d’infrastructure et de réduire nettement nos émissions de gaz à effet de serre.
Un chauffe-eau thermodynamique est une pompe à chaleur couplée à un ballon d’eau chaude. Grâce à son compresseur, la pompe à chaleur puise la chaleur dans l’air environnant et élève son niveau de température à environ 60 °C, température requise pour l’eau chaude sanitaire. Le rapport entre la chaleur nécessaire pour chauffer l’eau et l’électricité consommée est le coefficient de performance (COP). Pour un chauffe-eau électrique, le coefficient de performance est très proche de 1. Pour un chauffe-eau thermodynamique, le coefficient de performance dépend de la température de l’air extérieur. Généralement, les constructeurs affichent un coefficient de performance de 3. Cependant, on constate que lors des périodes froides à températures négatives, la résistance électrique prend le relais et le coefficient de performance se rapproche alors de 1. En conditions réelles, il est donc plutôt compris entre 2 et 3.
Ainsi, remplacer une chaudière au gaz ou un chauffe-eau électrique par un chauffe-eau thermodynamique apparaît comme un moyen efficace pour réduire la consommation d’énergie et s’extraire des inconvénients de l’énergie fossile : pollution, émissions de CO₂, dépendance aux pays producteurs, augmentation des coûts…
Des énergies renouvelables permettent également de chauffer l’eau et de diversifier nos ressources.
Dans le cas de la géothermie, au lieu de puiser la chaleur dans l’air extérieur, on exploite le fait que la température est stable dans le sous-sol et donc de la chaleur géothermique. Un chauffe-eau thermodynamique couplé à un forage géothermique peut avoir un coefficient de performance supérieur à 5. Beaucoup plus efficace, ce système requiert néanmoins un investissement plus élevé du fait du forage. Ce type de système reste tout de même intéressant dans l’habitat collectif, ou quand il permet de produire à la fois le chauffage et l’eau chaude sanitaire : on parle alors de « système combiné ».
Au-delà de la géothermie, le soleil aussi peut chauffer l’eau.
La technologie fait appel à des capteurs solaires thermiques : du cuivre pour les tubes, du verre à l’avant pour éviter le refroidissement tout en laissant passer les rayons du soleil, un isolant thermique à l’arrière, une armature en aluminium pour tenir le tout. Cette technologie simple, mature et efficace, peut être fabriquée localement. Elle est très différente du solaire photovoltaïque, qui génère de l’électricité mais nécessite des matériaux bien plus complexes et des cellules produites majoritairement en Asie.
Aux capteurs solaires thermiques, on ajoute un ballon de stockage, une petite pompe servant de circulateur et un boîtier électronique commandant la pompe selon la différence de température entre le ballon et la sortie du capteur.
Ainsi, la chaleur collectée par les capteurs solaires est transmise à un fluide caloporteur. Ce fluide, généralement de l’eau glycolée, cède sa chaleur à l’eau contenue dans le ballon avant de retourner dans les capteurs. Dans les régions qui ne subissent que quelques jours de gel dans l’année, il est même possible de se passer d’eau glycolée et d’utiliser directement l’eau du réseau.
Le ballon est muni d’une résistance électrique qui sert d’appoint pour pallier les journées sans soleil. Une installation typique est constituée de 4 mètres carrés de capteurs solaires et d’un ballon de 200 à 300 litres.
Résultat : un chauffe-eau solaire à Lille permet de couvrir près de 65 % des besoins en eau chaude sanitaire, à Besançon 71 %, à Orléans 72,5 %, à Bordeaux 76 % et à Nice 85 % (soit une moyenne nationale de 75 %). Ce système possède ainsi un coefficient de performance dépendant certes de l’ensoleillement, mais toujours compris entre 3 et 8, et donc supérieur à celui d’un chauffe-eau thermodynamique.
En 2024, la surface de capteurs en France hexagonale était de 2,457 millions de mètres carrés, utilisés essentiellement pour des chauffe-eau solaires individuels. Avec une moyenne de 4 mètres carrés installés, cela conduit à environ 600 000 installations – ceci correspond à moins de 2 % de l’ensemble des systèmes de chauffe-eaux.
En d’autres termes, le solaire thermique est peu déployé, alors que la ressource solaire disponible est suffisante pour assurer de 65 à 85 % des besoins en eau chaude sanitaire. Malheureusement, comme les énergies renouvelables thermiques sont très facilement et trop souvent oubliées (nous privilégions en France des technologies plus complexes et énergivores), le marché du solaire thermique est plutôt moribond.
Pour illustrer ce propos, comparons avec le scénario établi en 2029 par RTE (Réseau de transport d’électricité). Dans ce scénario, il s’agissait de remplacer de 9,5 millions de chauffe-eaux électriques et de chaudières à gaz par des chauffe-eaux thermodynamiques, afin d’aboutir à une économie d’énergie annuelle de 3 térawatts-heures et une réduction des émissions de CO₂ annuelles de 800 000 tonnes.
Par comparaison, nous estimons qu’installer 9,5 millions de chauffe-eaux solaires aboutirait à 16 térawatts-heures d’économies d’énergie annuelles et près de 5 millions de tonnes de CO₂ évitées par an. Les gains seraient très nettement supérieurs au scénario proposé par RTE.
Mais est-il possible – et raisonnable – d’installer 9,5 millions de chauffe-eaux solaires ? Ceci correspondrait à 30 % des foyers (il y a 31 millions de ménages en France).
Ce n’est pas si éloigné de ce qui est fait en Autriche, où environ 27,5 % des foyers auraient installé des chauffe-eaux solaires (1,15 million d’installations pour 4,18 millions de ménages). En effet, n’étant pas dotée de centrale nucléaire, l’Autriche souhaite décarboner son énergie mais sans forcément passer par l’électricité. Elle a choisi de privilégier les technologies les mieux adaptées aux usages et en particulier à la production de chaleur à 60 °C, qui convient très bien au solaire thermique. Ce n’est donc pas étonnant que le plus grand fabricant de capteurs solaires thermiques soit autrichien !
Notons qu’en termes d’ensoleillement, les Autrichiens ne sont pas mieux dotés que les Français – c’est même plutôt l’inverse. Les Autrichiens reçoivent entre 1 000 et 1 200 kilowatts-heures d’énergie solaire par mètres carrés et par an, alors que les Français en reçoivent entre 1 000 et 1 800 kilowatts-heures par mètres carrés et par an.
Le solaire thermique intéresse plus globalement de plus en plus de nos voisins européens, Allemagne et Danemark en tête. On constate une augmentation du nombre de réseaux de chaleur urbains, de centres aquatiques et d’industries alimentés par des capteurs solaires thermiques.
La stabilité du coût de la chaleur ainsi produite explique cet intérêt grandissant : il ne dépend que des investissements et de la ressource solaire.
Les mesures gouvernementales françaises pourraient davantage favoriser ces technologies, qui répondent véritablement aux enjeux environnementaux, économiques et de souveraineté énergétique.
Olivès Régis a reçu des financements de l'ANR.
01.08.2026 à 12:01
Denis Machon, Professeur, INSA Lyon – Université de Lyon
L’ESSENTIEL
Certaines personnes prétendent détecter la présence d’eau souterraine : les sourciers.
Le professeur Yves Rocard a proposé une expérience pour tester leur prétendu pouvoir.
Lorsque l’on étudie sa méthode et l’analyse qu’il fait de ses résultats, on note de sérieux biais, ce qui permet de conclure à une bavure scientifique (mais non à une fraude).
Yves Rocard appartient à la classe des grands scientifiques français. Il a participé au développement de nouvelles disciplines, comme les semi-conducteurs, la résonance magnétique nucléaire (RMN) et la radioastronomie, et mené des programmes de recherche majeurs dans de prestigieuses institutions. Il a notamment été professeur à l’École normale supérieure (ENS), directeur du laboratoire de physique de cet établissement et conseiller scientifique du Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA).
À partir de 1957, le Pr Rocard se lance dans une étude scientifique insolite : comprendre l’origine de la sensibilité des sourciers, c’est-à-dire leur prétendue capacité à détecter la présence d’eau souterraine. Cette initiative peut paraître surprenante, mais elle fait preuve d’ouverture d’esprit et s’attaque à un problème concret que le magnétisme pourrait expliquer.
L’ensemble de sa démarche, de ses expériences, de ses résultats et interprétations est détaillé dans le livre la Science et les Sourciers. Baguettes, pendules, biomagnétisme (1989). En lisant avec un œil critique, on découvre que cette étude est source de surprises.
Yves Rocard propose une hypothèse pour expliquer le « signal du sourcier » : des variations locales du champ magnétique terrestre seraient induites par la circulation d’eau, et certains humains y seraient sensibles.
Il propose une expérience pour tester cette hypothèse. Un protocole est mis en place pour générer un champ magnétique contrôlé. L’expérience consiste alors à placer le sujet (une personne affirmant avoir des capacités de sourcellerie) à proximité du fil électrique, en tenant un pendule dans sa main. Si le sujet est sensible aux champs magnétiques, cela devrait induire des mouvements musculaires et donc conduire aux mouvements de rotation du pendule. En changeant le sens du courant, le pendule devrait tourner dans le sens inverse.
L’expérience se déroule à la campagne, dans une maison isolée afin de minimiser toute « pollution magnétique ». Dans un premier temps, on pratique une calibration. Le sujet à tester est placé à proximité du fil électrique et un opérateur impose le sens du courant électrique. Pour chaque sujet, on observe dans quel sens tourne le pendule quand le courant est dans un sens, puis dans l’autre. Ainsi, pour chacun de ces tests, le sens du courant est annoncé, on attend la stabilisation du pendule et on observe le sens de rotation. L’expérimentateur annonce ensuite qu’il inverse le sens du courant et constate si le sens de rotation s’inverse.
Sur cinq sujets initialement sélectionnés, seuls trois sujets présentent une réponse aux champs magnétiques, c’est-à-dire une mise en rotation du pendule lors du passage du courant et un changement du sens de rotation lors de l’inversion du courant. On pourra dès lors noter que le faible effectif de l’échantillon limite la portée statistique des résultats.
L’expérimentation peut alors démarrer. Or, dans le rapport qu’en fait le Pr Rocard, elle commence mal :
« On envisage des expériences en aveugle. Elles n’étaient pas demandées par mes cinq sujets mais par un jeune homme, physicien de bonne formation expérimentale, venu là pour m’aider. Or, je n’avais rien préparé dans ce sens, ne connaissant pas à l’avance la sensibilité magnétique de mes sujets. Nous étions pressés par le temps, tous voulant bientôt rentrer à Paris. »
Être pressé par le temps ne crée pas les bonnes conditions de travail. Une expérience menée dans la précipitation a peu de chance d’être significative.
L’importance des expériences en aveugle en physique expérimentale était connue au moins depuis 1904 après le cas malheureux des rayons N. Les expérimentations en aveugle sont primordiales lorsque l’expérience est dépendante de la supposée objectivité humaine. Elles consistent à ne pas indiquer l’état du système et donc la réponse attendue à la personne testée lors de l’expérience. Peut-on imaginer ne pas trouver une balle sous une série de gobelets opaques si cette balle a été placée sous nos yeux ?
Dans le cas de l’expérience du professeur Rocard, les sujets doivent ignorer le sens du courant pour espérer une expérience discriminante permettant de valider ou non l’hypothèse. Même de bonne foi, les sourciers peuvent modifier le sens de rotation pour qu’il corresponde à celui observé lors de la calibration et valider ainsi l’essai.
Heureusement, suite à l’insistance de son assistant, le professeur Rocard met en place la possibilité « … de renverser le courant à l’insu du sujet ».
L’étape suivante consiste à prendre des précautions dans le « choix » du sens du courant que doit imposer l’opérateur. Yves Rocard rapporte :
« Le choix au hasard est à la discrétion de l’opérateur, celui-ci, fort honnête, est bien convaincu de jouer au hasard, et nous sommes disposés à admettre ce point sans discussion. »
C’est oublier que l’homme est en fait un très mauvais générateur de hasard et sujet au biais. Dans le protocole, il faut penser à utiliser un véritable hasard « objectif » afin de le rendre totalement imprévisible à l’aide, par exemple, des côtés pile ou face d’une pièce de monnaie. L’effet de biais peut conduire l’expérimentateur à produire une répétition prévisible de l’alternance du courant influant ainsi sur l’analyse statistique des résultats.
Au terme des différents essais sur les trois sujets, voici les résultats :
On observe que les résultats des sujets sont respectivement de 5/10, 4/10 et 4/10. Cela est très proche de la valeur attendue si le sens de rotation du pendule est pris au hasard (le sujet a alors une chance sur deux d’être en accord avec le sens du courant).
On peut conclure, comme le fait le professeur Rocard :
« Cette expérience conduit à un échec assez visible. »
On pourrait cependant s’interroger sur cette formulation. En quoi cela est un échec si aucun résultat préconçu n’était espéré ? C’est plutôt un succès si cette expérience permet de répondre clairement à la question « Le champ magnétique a-t-il une influence sur le sens de rotation du pendule ? »
Le professeur poursuit :
« On observe sans peine que les résultats auraient été meilleurs si les séries avaient été plus courtes. Si on convient, par exemple, de réduire les séries aux quatre premiers coups seulement, les trois sujets s’améliorent beaucoup : les réponses deviennent exactes dans la proportion de ¾, ¾ et 2/4, évidemment meilleures. »
Or, en réduisant le nombre d’expériences pris en compte, la signification statistique se réduit. On pourrait pousser la démarche à son paroxysme : ne considérons que la première expérience. Dans ce cas, les sujets 1 et 3 ont un taux de réussite de 100 %. Reste le cas du sujet 2, peut-être mal disposé ce jour-là…
Dans son analyse des données qui s’ensuit, le professeur Rocard s’engage sur une voie qui n’est plus scientifique :
« Il faut encore remarquer que chaque série a été immédiatement précédée de deux coups d’essai renforçant aussi l’imprégnation magnétique. À chaque série de quatre essais, on peut donc en rajouter deux qui sont toujours une réussite, ce qui donne pour des séries de 4+2 des proportions de réussite de 5/6, 5/6 et 4/6. »
Les deux coups d’essai mentionnés sont les deux mesures de calibration qui sont, en effet, toujours réussies… sachant qu’elles ne pouvaient pas ne pas l’être. C’est un peu comme si, au mondial de football, l’arbitre de la rencontre entre l’équipe A et l’équipe B demandait à cette dernière, avant le début de la rencontre, de tirer deux fois dans le but adverse, sans gardien, afin de valider que l’arbitrage vidéo fonctionne bien et permet de détecter un but. Ensuite, à la fin de la rencontre qui se terminerait par un score nul, l’arbitre déciderait de rajouter ces deux premiers buts à l’équipe B.
Lors de cette relecture des données, on assiste à une dérive destinée à valider le scénario décidé dès le départ, cette expérimentation se voulant une démonstration de l’effet annoncé. Néanmoins, contrairement au cas des fraudes, tout cela est affiché, présenté et non dissimulé, ce qui caractérise une bavure scientifique.
En guise de conclusion, Yves Rocard termine par :
« Pourquoi pas ? Si cette procédure avait été convenue avant les expériences, tout le monde l’aurait acceptée. »
Cela n’a pas été le cas…
La rigueur scientifique ne tient pas seulement aux compétences des chercheurs, mais aux méthodes qu’ils appliquent. En particulier, la méthodologie compte plus que le nom de l’auteur. Ainsi, la science est avant tout un processus : une expérience mal conçue ne prouve rien… sauf qu’elle est mal conçue.
Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.