13.10.2026 à 18:07
Léo Gerville-Réache, Modélisation statistique, Université de Bordeaux
L’ESSENTIEL
La question la plus utilisée dans les sondages électoraux pose un sérieux problème méthodologique.
Elle pousse notamment les électeurs à répondre dans une immédiateté artificielle, elle force une prise de position dénaturée et ignore l’absence d’opinion.
Ce type de sondage produit des données biaisées qui influencent le débat politique et les choix des électeurs.
La présidentielle approche, et avec elle revient le rituel du baromètre des intentions de vote, pilier du commentaire politique. Des mois avant le scrutin, pour mesurer le pouls de l’opinion, la quasi-totalité des instituts recourt à la même question :
« Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? »
Cette formule consacrée est souvent présentée comme une simple commodité de recueil. Elle repose pourtant sur une expérience de pensée contrefactuelle qui brouille durablement le débat démocratique.
La sociologie de l’opinion publique documente ce problème méthodologique depuis longtemps. Le protocole de collecte, lui, continue de l’ignorer.
Une proposition contrefactuelle repose sur une prémisse explicitement contraire aux faits. Par définition, l’élection n’a pas lieu dimanche prochain (sauf dans la semaine du scrutin).
Ce dispositif impose un double forçage :
un forçage temporel : on demande au citoyen d’agir dans une situation d’urgence artificielle, court-circuitant le temps long de la délibération, de la campagne officielle et des débats ;
un forçage de l’offre politique : pour poser la question, l’institut doit proposer une liste fermée de personnalités. Or, les candidatures officielles ne sont validées par le Conseil constitutionnel que quelques semaines avant le scrutin. Tester des hypothèses arbitraires des mois à l’avance relève du casting médiatique : cela confère une existence statistique à des candidatures virtuelles tout en invisibilisant des alternatives émergentes.
De plus, l’analyste ne mesure pas un comportement ou une disposition réels dans le monde présent, mais le résultat d’une simulation mentale sous contrainte, aussi imaginaire que contrefactuelle. On fait alors le pari non vérifié (et le plus souvent invalidé) que la règle de décision adoptée par un individu dans ce cadre est identique à celle qu’il adoptera le jour réel du scrutin.
Ce pari n’est pas propre aux sondages électoraux.
Depuis les années 1970, l’économie expérimentale a précisément documenté, sous le nom de « biais hypothétique », l’écart systématique entre ce que des individus déclarent qu’ils feraient dans un scénario fictif et ce qu’ils font réellement une fois la situation concrète. Par exemple, lorsqu’on demande à des individus combien ils seraient prêts à payer pour un bien, les méta-analyses convergent : leur réponse surestime en moyenne de deux à trois fois le montant qu’ils déboursent réellement lorsque la situation se produit.
Rien ne garantit que le vote imaginé un jour ordinaire de campagne échappe à ce même écart entre déclaration et comportement.
À lire aussi : Peut-on faire confiance aux sondages politiques ? Un statisticien nous donne les clés pour les décrypter
Pour bien comprendre l’ampleur de cet artefact (c’est-à-dire un résultat purement artificiel fabriqué par l’outil de mesure lui-même), il faut ouvrir le capot méthodologique des notices déposées par les instituts auprès de la Commission des sondages.
Comment arrive-t-on à publier un graphique avec des barres totalisant 100 % d’opinions exprimées à des mois, voire des années, d’une élection ? Par une mécanique de triple réduction de l’échantillon.
C’est un tri drastique. Affirmer une certitude absolue de participation des mois avant une élection est une posture contraignante, ce qui exclut mécaniquement une grande partie du corps électoral. L’ampleur de cette première coupe a été mise en lumière devant la commission d’enquête de l’Assemblée nationale du 26 mars 2025. Le rapporteur a notamment confronté l’Ifop à un sondage de décembre 2024 : sur 1 101 inscrits interrogés, 814 exprimaient une intention de vote, parmi lesquels 628 seulement se déclaraient certains de se déplacer. Bien que les instituts affirment utiliser l’ensemble du panel pour observer d’autres indicateurs, c’est bien sur ce sous-échantillon final – souvent restreint à environ 60 % du panel initial – que s’appuie le calcul strict des intentions de vote.
Ce cadre fictif exige une projection artificielle dans l’immédiateté, forçant une prise de position dénaturée. Une démarche méthodologiquement sincère consisterait, au contraire, à respecter la réalité de cette échéance lointaine : il s’agirait de demander aux électeurs pour qui ils auraient le plus de chances de voter à la date effective du scrutin, plutôt que de les forcer à simuler un vote imaginaire.
Que fait la mécanique sondagière ? Si les instituts se défendent d’ignorer ces profils en affirmant les conserver pour analyser l’évolution générale des électorats, tous les excluent de fait lors de la publication médiatique. Comme l’exige la simulation d’un résultat électoral fondé sur les seuls suffrages exprimés, les pourcentages finaux sont systématiquement recalculés uniquement sur le noyau de ceux qui ont donné un nom, afin d’atteindre artificiellement la somme parfaite de 100 %.
L’argument technique souvent avancé pour justifier ce nettoyage mécanique est celui de l’ « exploitabilité ». Pour les commentateurs en quête de classements, le flou est perçu comme un bruit gênant, un résidu qu’il faut expurger. Le contrefactuel et la pratique du redressement (modifications des données brutes d’un sondage pour rendre l’échantillon plus « représentatif » de la population globale) servent de compresseurs d’indécision.
Pourtant, lorsqu’une part massive des électeurs ne sait pas quoi répondre ou attend la campagne, ce n’est pas un échec de la mesure : c’est l’état réel du système. L’indécision à huit mois du scrutin n’est pas une absence d’opinion, c’est une donnée politique fondamentale.
Le sociologue Pierre Bourdieu formulait déjà cette critique en 1973, dans son texte fondateur « L’opinion publique n’existe pas » : les instituts, en supposant que tout le monde a une opinion et que toutes les opinions se valent, produisent un artefact statistique là où il faudrait au contraire restituer les rapports de force et les degrés d’investissement réels des enquêtés. Le contrefactuel temporel décrit ici n’est jamais qu’une version actualisée et techniquement affinée de ce même mécanisme : il ne se contente plus de faire comme si toutes les opinions se valaient, il fait comme si l’absence d’opinion elle-même n’existait pas.
En éliminant cette zone de flou pour fabriquer des scores lisses, le sondage produit un artefact d’opinion. Cette présentation a des effets directs sur le jeu politique : elle fige prématurément le paysage, dicte le « vote stratégique » selon des rapports de force fictifs et transforme la campagne – censée être un espace de persuasion – en une simple vérification d’un pronostic autoentretenu.
Une exigence de rigueur doit s’appliquer dès la conception du protocole d’interrogation. Il faut changer les questionnaires.
La question aujourd’hui favorite des instituts de sondage, « Si le premier tour de l’élection présidentielle avait lieu dimanche prochain, pour lequel des candidats suivants y aurait-il le plus de chances que vous votiez ? », ne devrait plus être utilisée.
Elle devrait être remplacée par une question ancrée dans le réel, une mesure scientifiquement et démocratiquement sincère, qui laisse place à l’incertitude et à la délibération :
« Dans huit mois se tiendra l’élection présidentielle. Il est possible que les personnalités suivantes se présentent, mais à ce stade, la liste n’est pas définitive. Aujourd’hui, pour laquelle auriez-vous le plus de chances de voter, ou préférez-vous attendre de connaître les candidats officiels, de découvrir leurs programmes et de voir comment la campagne évolue avant de vous prononcer ? »
Cette seconde formulation, certes plus longue, change tout le paradigme de la mesure. En explicitant le statut incertain des candidatures et la distance au scrutin, elle rappelle précisément à l’électeur ce sur quoi il se prononce. Surtout, en intégrant organiquement et explicitement les raisons rationnelles de patienter, elle ne traite plus l’indécision comme un déchet statistique qu’il faudrait cacher. Elle la valide comme une posture civique légitime.
Dans cette configuration, si, par exemple, 50 % des sondés répondent qu’ils attendent le déroulement de la campagne, la donnée publiée sera exactement celle-ci. Ce ne sera plus un « non-résultat », mais la photographie honnête d’un corps électoral en phase de réflexion.
Le respect du suffrage universel commence par le respect de sa temporalité. Un sondage ne devrait pas contraindre l’électeur à mimer le geste d’un vote fictif pour satisfaire le rythme continu de l’actualité et produire des classements prématurés. Reconnaître le droit au doute et à l’observation n’affaiblit pas la valeur de l’information statistique : cela lui redonne sa juste place et sa dignité scientifique et démocratique.
Léo Gerville-Réache ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
13.10.2026 à 14:12
Vahe Peroomian, Professor of Physics and Astronomy, USC Dornsife College of Letters, Arts and Sciences

L’ESSENTIEL
Nos horloges atomiques sont plus régulières que la rotation de la Terre : depuis 1972, il a fallu leur ajouter 27 secondes pour suivre l’irrégularité de la rotation terrestre.
Ces secondes supplémentaires peuvent provoquer des bugs ou des pannes informatiques.
Le projet de réforme à l’étude ce mois-ci autoriserait un décalage d’une heure entre nos horloges et la rotation terrestre. S'il faudrait plusieurs siècles pour atteindre cet écart, certains utilisateurs devraient suivre la dérive entre le temps astronomique et le temps des horloges plus précisément.
Tous les quatre ans, février gagne un jour à la faveur d’une année bissextile. La raison est astronomique : la Terre met environ 365 jours un quart à faire le tour du Soleil. Ajouter un 29 février tous les quatre ans compense le décalage. Sans cet ajustement, les équinoxes et les solstices glisseraient de plus en plus tard dans le calendrier, entraînant avec eux le jour marquant le début de chaque saisons.
Car pendant des millénaires, le jour a été défini comme la durée d’une rotation complète de la Terre sur elle-même. Mais cette rotation n’est pas toujours parfaitement régulière. Pour gagner en précision, les systèmes modernes de mesure du temps ont cessé de s’appuyer sur elle.
Ce changement a créé un décalage entre l’ancienne définition de la seconde et celle utilisée aujourd’hui. En effet, au fil des années, les systèmes modernes de mesure du temps peuvent se décaler de quelques secondes par rapport au mouvement de la Terre. Pour corriger cet écart, les spécialistes de la mesure du temps ont recours à ce qu’on appelle une « seconde intercalaire ». De la même manière que les années bissextiles maintiennent nos calendriers en phase avec la révolution de la Terre autour du Soleil, les secondes intercalaires maintiennent nos horloges en phase avec sa rotation quotidienne.
Mais en octobre 2026, l’organisation internationale chargée de la mesure du temps pourrait revoir les règles d’ajout des secondes intercalaires.
En tant que chercheur en sciences spatiales, je sais à quel point la mesure du temps est fondamentale pour la recherche en physique. La précision de nos mesures s'est améliorée avec nos manière de mesurer le temps.
En effet, les systèmes utilisés pour mesurer le temps ont évolué au cours des derniers siècles. La journée de 24 heures trouve son origine au deuxième millénaire avant notre ère, lorsque les Égyptiens de l’Antiquité ont divisé le jour et la nuit en 12 parties chacun. Comme la durée du jour et de la nuit varie au fil de l’année, celle de chaque heure diurne et nocturne variait elle aussi.
L’astronome grec Hipparque, qui vivait au IIe siècle avant notre ère, a ensuite adopté un système de 24 heures de durée égale pour ses calculs astronomiques.
La division d’une heure en 60 minutes de 60 secondes chacune trouve elle aussi ses racines dans l’astronomie. Ce découpage, fondé sur un système en base 60, remonte aux civilisations sumérienne et babylonienne de Mésopotamie. Le nombre 60 est particulièrement commode, car il possède de nombreux diviseurs, ce qui facilite le découpage du temps.
Vers l’an 150 de notre ère, l’astronome grec Claude Ptolémée a adopté le système en base 60 pour mesurer le mouvement des planètes. Il a divisé chaque degré d’angle en 60 parties, puis chacune d’elles en 60 parties plus petites. Ces subdivisions ont ensuite été appelées en latin partes minutae primae, soit « premières petites parties », et partes minutae secundae, « secondes petites parties ». C’est de ces expressions que viennent les mots « minute » et « seconde ».
Des siècles plus tard, à mesure que les horloges mécaniques gagnaient en précision, ces subdivisions astronomiques ont aussi été adoptées pour mesurer le temps. À partir des systèmes conçus par Ptolémée et ses successeurs, le jour solaire moyen a été divisé en 24 heures de 60 minutes, comptant chacune 60 secondes, soit 86 400 secondes.
Mais il a fallu attendre que Christiaan Huygens invente son horloge, le pendule de Huygens, en 1657 pour pouvoir réellement mesurer le temps à la seconde près. Dans une telle horloge, une masse suspendue oscille à un rythme régulier. À condition de tenir compte des variations de la gravité terrestre, tous les pendules de même longueur mettent le même temps à effectuer une oscillation. Cette régularité a fourni une référence commune pour mesurer le temps.
Dans le prolongement du pendule de Huygens, les scientifiques ont consacré trois siècles supplémentaires à mettre au point des systèmes de mesure du temps précis et normalisés, afin que toutes les horloges du monde puissent indiquer la même heure. Au cours de ces recherches, la définition de la seconde a changé à plusieurs reprises. Ils ont finalement trouvé une solution dans l’atome de césium.
En 1967, la Conférence générale des poids et mesures – une organisation intergouvernementale qui fixe les normes de mesure et rassemble aujourd’hui plus de 100 pays – a adopté une nouvelle définition fondée sur l’atome de césium 133.
Les atomes de césium 133 se comportent comme des horloges d’une précision exceptionnelle. Lorsque l’atome passe d’un état d’énergie particulier à un autre, il émet un rayonnement qui oscille, comme un pendule, à un rythme remarquablement stable. Les scientifiques ont défini la seconde comme la durée exacte de 9 192 631 770 de ces oscillations.
Le temps universel coordonné, ou UTC, repose sur des horloges atomiques utilisant le césium 133. L’UT1, l’échelle de temps fondée sur la rotation terrestre, peut donc se décaler par rapport à l’UTC.
Cet écart reflète à la fois les irrégularités à court terme de la vitesse de rotation de la Terre et son ralentissement très progressif à long terme, principalement causé par l’attraction gravitationnelle de la Lune sur les océans terrestres.
L’écart entre une journée de 86 400 secondes atomiques et une journée mesurée à partir de la rotation terrestre est inférieur à 4 millisecondes. Ce décalage peut sembler minime, mais, en s’accumulant sur une année, il peut représenter une fraction non négligeable de seconde.
C'ets pourquoi, depuis 1972, les spécialistes de la mesure du temps ont ajouté 27 secondes intercalaires à l’UTC, à des intervalles très irréguliers. L’objectif était de maintenir l’écart entre l’UTC et l’UT1 en dessous de 0,9 seconde. La dernière seconde intercalaire a été ajoutée fin 2016.
Ajouter de temps à autre une seconde aux horloges peut perturber les systèmes informatiques qui exigent une grande précision. De nombreux systèmes d’exploitation partent du principe qu’une journée dure 86 400 secondes et que le temps s’écoule de manière prévisible, sans jamais revenir en arrière. L’ajout d’une seconde intercalaire remet en cause ces deux principes. À la date prévue, les horloges sont décalées d’une seconde et la journée dure alors 86 401 secondes.
En 2012, par exemple, Reddit a subi une panne après l’ajout d’une seconde intercalaire le 30 juin. D’autres systèmes, dont le noyau Linux et certaines applications développées en Java, ont également été touchés.
Pour éviter ce type d’incident, de grandes entreprises technologiques, dont Google et Meta, pratiquent le « lissage » : elles répartissent progressivement la seconde supplémentaire sur une longue période, au lieu de l’ajouter d’un seul coup. Cette opération est complexe, et ces entreprises plaident avec insistance pour la suppression de la seconde intercalaire.
En 2022, la Conférence générale des poids et mesures a décidé d’augmenter, au plus tard en 2035, l’écart maximal autorisé entre l’UTC et l’UT1. Elle prévoyait de fixer cette nouvelle limite lors de sa réunion de 2026.
Un phénomène les pousse à accélérer leur décision : la Terre connaît une période de rotation inhabituellement rapide depuis environ 2015. En 2020, les spécialistes de la mesure du temps ont recensé 28 jours durant lesquels la Terre a effectué une rotation complète en moins de 86 400 secondes atomiques. La journée la plus courte mesurée depuis l’avènement des horloges atomiques a été enregistrée le 29 juin 2022 : la Terre a alors bouclé sa rotation avec 1,59 milliseconde d’avance sur cette durée de référence.
Si la Terre continue de tourner à ce rythme accéléré, il faudra peut-être, pour la première fois, retrancher une seconde au lieu d’en ajouter une : ce serait une seconde intercalaire négative. Une telle opération n’a jamais été réalisée à grande échelle sur les systèmes informatiques, et l’on ignore comment ils réagiraient. C’est ce qui rend la question plus urgente.
La Conférence générale des poids et mesures se réunira du 13 au 15 octobre 2026. Elle examinera un projet de résolution qui ferait de l’UTC une échelle de temps continue, sans ajout brusque de secondes intercalaires, à compter du 20 mai 2027.
Ce texte autoriserait l’écart entre l’UTC et l’UT1 à atteindre 3 600 secondes, soit une heure. Cela reviendrait à remplacer la seconde intercalaire par une « heure intercalaire ». La résolution ne fixe toutefois aucun calendrier pour procéder à des corrections ponctuelles d’une heure. Une telle correction ne serait pas nécessaire avant plusieurs siècles.
Les horloges de vos smartphones, ordinateurs portables et autres appareils électroniques affichent rarement les secondes, voire jamais. L’ajout de secondes intercalaires est donc généralement passé inaperçu, sauf pour les métrologues chargés des différents systèmes de mesure du temps.
À mesure que l’écart autorisé entre l’UTC et l’UT1 se creusera, les astronomes, les spécialistes des sciences de la Terre et les autres utilisateurs de données sur l’orientation terrestre devront tenir compte de ce décalage croissant pour faire correspondre leurs observations et leurs mesures à l’heure civile.
Pour se repérer à partir de la position du Soleil, de la Lune et des étoiles, il faut connaître l’heure précise des observations. Ceux qui pratiquent cette navigation astronomique devront tenir compte de l’écart croissant entre l’UTC et l’UT1 pour déterminer leur position exacte sur Terre.
De même, lorsqu’on s’oriente avec une boussole, il faut tenir compte du décalage entre les pôles magnétiques et géographiques de la Terre. Pour cela, on utilise la déclinaison magnétique du lieu où l’on se trouve, c’est-à-dire l’angle entre la direction indiquée par la boussole et le nord géographique. Les logiciels des smartphones peuvent effectuer cette correction automatiquement.
Une méthode similaire existe déjà pour passer de l’UTC à l’UT1 et aux autres échelles de temps utilisées aujourd’hui. Si le projet de résolution est adopté en octobre, le suivi des écarts entre ces échelles, en particulier le décalage progressif entre l’UTC et l’UT1, prendra une place plus importante dans la mesure du temps de haute précision.
D’ici la mi-octobre, la seconde intercalaire pourrait appartenir au passé. Mais, compte tenu de l’importance que nous accordons au rythme des saisons, les années bissextiles, elles, ont encore de beaux jours devant elles.
Vahe Peroomian a reçu des financements de la National Science Foundation (NSF) et de la National Aeronautics and Space Administration (NASA) pour ses travaux sur la météorologie spatiale et les tempêtes géomagnétiques.
12.10.2026 à 15:51
Adela Barbulescu, Ingenieur de recherche (audio-visual speech synthesis, multimodal AI, affective computing), Inria; Université de Bordeaux

L’ESSENTIEL
Les deepfakes (ou hypertrucages en français) sont des images et des vidéos truquées générées à l’aide d’intelligences artificielles génératives. Un grand nombre d’entre elles sont des contenus pornographiques non consentis.
En se focalisant sur l’authentification de la véracité des contenus, on occulte une partie du problème : le tort fait aux victimes dont l’identité est volée pour être manipulée a des conséquences dans la vie physique.
Aujourd’hui, les protections juridiques sont fragmentées. En agissant en amont de la génération de deepfakes malveillants, pourrait-on mieux se protéger de ces atteintes à nos corps numériques ?
En 2018, la journaliste Rana Ayyub a subi une campagne de cyberharcèlement avec des vidéos pornographiques truquées utilisant son image pour la faire taire à la suite de ses enquêtes en Inde.
La violence de ce harcèlement, dénoncé par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, ne vient pas seulement du mensonge : la vidéo produite utilise le visage d’une femme réelle pour lui imposer une scène qu’elle n’a jamais vécue ni acceptée. Son identité et son intimité sont devenues une arme contre elle.
Le terme « deepfake », qui désigne une image, un son ou une vidéo généré ou modifié par un réseau d’apprentissage profond (deep learning) afin de reproduire l’apparence ou la voix d’une personne réelle, est souvent associé à des fins malveillantes. Les exemples sont nombreux.
La désinformation : en Slovaquie, lors des législatives de 2023, un faux enregistrement audio attribué au chef du parti pro-européen a été diffusé en plein silence électoral. La fraude : à Hong Kong, un salarié a viré près de 24 millions d’euros après une visio où tous les autres participants étaient des deepfakes ; tandis qu’en France, les tentatives de fraude par deepfake ont bondi de 700 % en un an. Les images intimes non consenties : une étude de 2019 recensait 96 % de contenus pornographiques non consentis parmi les vidéos deepfake en circulation ; et en 2026, Grok a été utilisé pour générer des millions de deepfakes à caractère sexuel sur X.
Ces affaires sont graves. Pourtant, elles ne disent pas tout. Quand une personne est clonée sans son consentement, ce n’est pas seulement l’argent ou la vérité qu’on lui enlève. C’est une part de soi : une atteinte à son visage, à sa voix, à ses gestes et à la confiance que les autres lui accordent.
Imaginez une vidéo où l’on voit votre visage. Vous y parlez avec votre voix, vous souriez, vous bougez. Pourtant, vous n’avez jamais tourné cette vidéo. Vous n’avez jamais dit ces mots. Quelqu’un a utilisé votre image et votre voix pour fabriquer un double de vous.
On peut désigner le « corps numérique » comme l’ensemble des signaux par lesquels on nous reconnaît : visage, voix, gestes, expressions, façon de parler et de bouger. Ce concept est une représentation numérique de l’humain physique, une prolongation du corps biologique. Ces signaux ne sont pas seulement des données ou des fichiers, ils forment la couche corporelle de notre identité numérique.
Les travaux en apprentissage automatique traitent les deepfakes comme un simple problème de vérification, proposant d’authentifier et de détecter le faux, en ignorant la personne dont le corps numérique a été instrumentalisé. Or, plusieurs études montrent que le fait de savoir que la vidéo est fausse n’atténue pas la souffrance de la victime, et peut même l’aggraver.
La recherche parle d’atteintes incarnées (ou embodied harms) pour désigner cette violence qui fracture le rapport au corps et à l’identité bien au-delà de l’écran. Quand la journaliste Rana Ayyub a été ciblée par des vidéos pornographiques synthétiques, l’impact a été immédiat : isolement, anxiété aiguë et sentiment d’effraction intime.
De plus, des études qualitatives sur les clones IA identifient une « doppelganger-phobie » (un Doppelgänger est le sosie d’une personne), un rejet émotionnel face au potentiel de ces contenus à s’approprier et à déplacer l’identité d’une personne, même sans contenu explicite.
En informatique graphique, la synthèse humaine est le fait de produire numériquement l’apparence d’une personne : son visage, sa voix, ses mouvements. C’est la famille de techniques dont les deepfakes sont l’expression la plus récente.
Pourtant, la synthèse humaine n’est pas née avec les modèles génératifs. En 1957, Kirsch, Cahn, Ray et Urban présentent la première numérisation d’image : un portrait de trois mois de Walden Kirsch, le fils du chercheur.
Depuis, cinéma, musique et jeu vidéo ont inventé avatars et voix de synthèse. L’intégration d’acteurs virtuels dans le cinéma s’installe après le film The Crow (1994) : à la mort de Brandon Lee en plein tournage, l’équipe termine les scènes manquantes en superposant numériquement son visage sur le corps d’une doublure, avec l’accord explicite de sa famille.
En 2007, la chanteuse virtuelle Hatsune Miku, dont la voix est synthétisée à partir d’échantillons enregistrés contractuellement par une comédienne, au moyen du logiciel Vocaloid de Yamaha, popularise un modèle de création où chacun peut commercialiser ses propres compositions avec sa voix.
Le mot « deepfake » lui-même naît d’une rupture nette du consentement : en 2017, un utilisateur de Reddit surnommé « Deepfakes » partage des vidéos pornographiques d’actrices célèbres, utilisant une technique de substitution de visage (face swap) reposant sur un auto-encodeur.
C’est à cette époque que les techniques pour générer des deepfakes se sont enchaînées : les réseaux antagonistes génératifs (GAN) en 2014, puis les transformers en 2017, jusqu’aux modèles de diffusion en 2020, qui dominent la génération d’images aujourd’hui.
La recherche en informatique réduit le deepfake à un problème de criminalistique (ensemble de techniques mises en œuvre pour établir la preuve d’un délit ou d’un crime et en identifier l’auteur) : traque des incohérences de pixels et de la provenance cryptographique pour distinguer le vrai du faux.
Cette approche est réductrice, car elle vérifie l’authenticité de l’image, et non la légitimité de son existence. Le système juridique mobilise des protections fragmentées sur la propriété, sur la réputation ou sur la vie privée plutôt qu’un droit unifié à l’intégrité de l’identité numérique.
La loi visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique (loi SREN) de 2024 sanctionne la diffusion d’un deepfake, non l’atteinte à l’identité ; et l’article 50 de l’AI Act européen, appliqué depuis août 2026, impose de signaler les contenus générés par IA, protégeant le droit du public à être informé, mais pas l’intégrité de la personne représentée.
Ce vide oblige les parties à trouver des solutions au cas par cas. En France, 25 comédiens de doublage ont obtenu le retrait de 47 voix clonées en mettant en demeure les plateformes de clonage vocal Fish Audio et VoiceDub. Des artistes protègent leurs attributs, de Scarlett Johansson face aux abus d’OpenAI à Matthew McConaughey déposant sa voix et son image.
Mais renforcer cette protection soulève une difficulté : jusqu’où aller sans menacer la liberté d’expression ? C’est l’alerte des défenseurs des libertés numériques comme l’Electronic Frontier Foundation (EFF, Fondation des frontières numériques), une organisation de défense des droits sur Internet, pour qui une régulation doit cibler l’intention malveillante afin de ne pas étouffer la parodie et la satire.
C’est ce qui pousse des pionniers à réinventer le cadre. Par exemple, le Danemark a proposé d’accorder à chacun un droit direct sur son visage, sa voix et son corps, marquant la première tentative européenne de faire du consentement à l’identité numérique un droit à part entière : l’usage de l’image sans accord y deviendrait illicite en soi, sans que la victime ait à prouver un préjudice.
L’enjeu est de bâtir un véritable standard d’identité numérique : un cadre commun, partagé par tous, qui rende vérifiables l’origine d’un contenu et le consentement de la personne représentée. Des standards ouverts comme C2PA en posent une première pierre, en attachant aux médias des métadonnées infalsifiables sur leur provenance. Mais un tel standard n’a de valeur que s’il est adopté par tous et soutenu par un cadre juridique et technique capable de le faire respecter.
Aujourd’hui, la réponse technique dominante reste la détection a posteriori : repérer un contenu cloné une fois qu’il a déjà été produit et diffusé.
Une seconde approche, complémentaire, consiste à agir en amont : protéger le média à la source pour empêcher son détournement, à l’aide de techniques qui rendent images et voix plus difficiles à cloner par des modèles génératifs non autorisés.
C’est dans cette logique que s’inscrit BeepFake, projet en recherche et développement mené au sein de l’Institut national de recherche en sciences et technologies du numérique (Inria, France), qui vise à protéger images, voix et vidéos avant leur diffusion, grâce à plusieurs mécanismes qui perturbent le clonage des traits de l’identité audiovisuelle (visage, voix). L’ambition : rendre le détournement plus difficile, renforcer la traçabilité et redonner aux personnes une capacité d’action.
Protéger le corps numérique, c’est garantir qu’aucun visage ne soit cloné, aucune voix échantillonnée, sans le consentement de la personne à laquelle ils appartiennent. Faire du consentement le point de départ, c’est faire de nos images et de nos voix le prolongement de nous-mêmes plutôt que l’instrument de notre dépossession.
Adela Barbulescu a reçu des financements de France 2030.