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31.03.2026 à 17:07

Question de goût : les néandertaliens aimaient-ils vraiment les femmes « sapiens » ?

Ludovic Slimak, Archéologue et chercheur au CNRS, Auteurs historiques The Conversation France; Université de Toulouse

Un article récent paru dans « Science » a été largement lu comme s’il révélait une préférence des hommes néandertaliens pour les femmes sapiens. Mais qu’en est-il vraiment ?
Texte intégral (2984 mots)

Un article récent paru dans Science a été largement lu comme s’il révélait une préférence des hommes néandertaliens pour les femmes sapiens. Cette lecture, séduisante pour nos imaginaires contemporains, nous maintient dans une zone de confort où l’altérité se laisse encore penser dans les termes du désir et de l’attirance. Mais dès que l’on restitue les chromosomes à l’épaisseur des sociétés, en croisant génétique, archéologie et anthropologie culturelle, une autre image se dessine, plus dérangeante, qui touche à quelque chose de plus nu dans l’humain : des groupes structurés par des règles de circulation, des réciprocités inégales, des frontières, des alliances et peut-être des violences dont nous commençons à peine à mesurer la profondeur.


À lire les titres de presse, l’affaire semble entendue. El País annonce que les hommes néandertaliens « choisissaient » les femmes sapiens. Science évoque une « partner preference ». National Geographic imagine déjà les « Roméos de la préhistoire ». The Telegraph laisse entendre que les Néandertaliens « avaient des vues sur » les femmes sapiens.

En quelques heures, une analyse statistique est devenue un récit de désirs. La « vie sexuelle » de nos ancêtres était enfin à portée de clics. Le glissement n’a rien d’anodin. Il transforme une asymétrie de transmission génétique en récit d’affects, en attirances et en romances passées. On fabrique une scène où le Roméo néandertalien remporte le cœur de la Juliette sapiens. Le discours sur nos origines devient roman-photo.

Or, l’étude parue dans Science ne raconte rien de tel. Les auteurs interrogent un motif bien connu. Chez les humains modernes non africains, les traces d’ADN néandertalien ne sont pas réparties uniformément et sont plus fréquentes dans les chromosomes non sexuels que sur le chromosome X, qui en est fortement appauvri.

Pour expliquer ce contraste, les auteurs confrontent plusieurs hypothèses, sélection naturelle, biais démographiques liés au sexe ou préférence de partenaire. Leur conclusion reste prudente : une préférence de partenaire est un mécanisme parcimonieux possible, mais elle n’exclut ni des biais démographiques ni des scénarios plus complexes.

L’étude ne montre donc ni une attirance observée ni une préférence vécue. Elle propose quelque chose de beaucoup plus étroit : dans l’espace de modèles qu’elle teste, certains scénarios rendent plus plausible une asymétrie de type mâles néandertaliens/femelles sapiens. Dans un tel schéma, l’ADN néandertalien peut se transmettre largement dans les chromosomes ordinaires, tandis que le chromosome X néandertalien circule plus difficilement, puisqu’un père ne le transmet qu’à ses filles. Ce n’est pas rien. Mais ce n’est pas non plus l’observation directe d’une attirance entre populations, et montrer qu’un modèle statistique peut produire un motif génétique n’est pas prouver que ce modèle est historiquement vrai.

Ce que le chromosome X ne dit pas de la vie sociale

Dès que l’on passe des données génétiques à leurs implications historiques et sociales, les lectures deviennent fragiles. Les chromosomes ne transmettent pas la mémoire fidèle de la vie sociale de nos ancêtres. Le fait que l’ADN néandertalien soit rare sur le chromosome X ne permet pas, en soi, de reconstituer les organisations sociales du Paléolithique ni les préférences sexuelles de ces populations.

Lorsque deux groupes proches se croisent, les chromosomes sexuels ne se comportent pas comme les autres. Ils sont souvent plus sensibles aux incompatibilités et à la sélection naturelle. Prenons le cas d’un père néandertalien et d’une mère sapiens. Leur enfant reçoit bien de l’ADN néandertalien dans beaucoup de ses chromosomes. Mais le chromosome X du père ne passe pas aux garçons, seulement aux filles. Il circule donc moins facilement d’une génération à l’autre. De plus, dans les hybridations entre groupes proches, les mâles sont souvent les plus fragiles biologiquement, avec davantage de problèmes de survie ou de fertilité. C’est pourquoi les chromosomes sexuels, et en particulier le chromosome X, peuvent perdre plus vite l’ADN venu de l’autre groupe. Un appauvrissement du chromosome X en ADN néandertalien peut ainsi relever d’un phénomène biologique classique, et non du souvenir d’un choix amoureux.

Le signal observé aujourd’hui peut donc avoir plusieurs causes. Les auteurs eux-mêmes ne présentent pas la « préférence de partenaire » comme une preuve directe, mais comme l’explication la plus parcimonieuse dans leur modèle statistique. Ils précisent qu’elle n’exclut ni des biais démographiques liés au sexe, ni des scénarios plus complexes où sélection naturelle, migrations différenciées et asymétries sexuées auraient agi ensemble.

La génétique détecte des transmissions. Elle ne reconstitue pas une société. Elle ne dit ni si ces unions relevaient d’alliances, de captures, d’échanges asymétriques, de violence ou de choix, ni qui décidait, ni sous quelles contraintes circulaient femmes et hommes entre les groupes. Entre un patron chromosomique et une scène de vie, il manque encore tout un monde, celui des constructions sociales, des règles de résidence, des hiérarchies, des conflits et des asymétries entre collectifs.

Les gènes, malgré tout leur pouvoir, ne parlent pas des amours passés. Ils parlent seulement de ce qui a survécu.

Ce qu’El Sidrón change dans la discussion

C’est ici que l’archéologie et l’anthropologie culturelle redeviennent décisives, car les gènes ne suffisent pas à reconstituer la scène sociale des rencontres entre Néandertal et Sapiens. Il faut alors quitter le seul article de Science pour revenir à d’autres données et tenter malgré tout d’accéder, indirectement, à la structure des groupes néandertaliens. Le site d’El Sidrón, dans le nord de l’Espagne, fournit à cet égard un point d’appui particulièrement fort.

Les auteurs de l’étude y ont identifié des ossements appartenant à au moins 12 néandertaliens. Le point le plus frappant concerne les adultes. Trois mâles portent la même lignée mitochondriale, alors que trois femelles présentent chacune une lignée différente. Or, l’ADN mitochondrial ne se transmet que par les mères. Les chercheurs en ont tiré une lecture simple et lourde d’implications : les hommes seraient restés dans leur groupe, tandis que les femmes auraient davantage circulé entre groupes. En d’autres termes, El Sidrón serait compatible avec un système patrilocal.

L’idée est décisive. Toute population humaine a besoin d’échanges avec l’extérieur pour se reproduire sur la durée. Dans de très nombreuses sociétés humaines, cette circulation passe d’abord par les femmes, qui quittent plus souvent leur groupe d’origine que les hommes. Plus généralement la dispersion féminine et le maintien des mâles dans leur groupe constituent aussi un schéma prédominant chez les grands singes. Voir apparaître chez Néandertal un signal compatible avec une plus forte mobilité féminine relève donc d’une tendance comportementale profonde, que l’on retrouve des primates aux sociétés humaines, et la mobilité féminine entre groupes est ici l’explication la plus plausible du motif observé. Pour une fois, nous disposons donc d’un point d’appui concret sur l’organisation sociale néandertalienne.

Et cette tendance profonde à la dispersion féminine change beaucoup de choses car dès lors tout un monde social devient pensable : échanges de femmes entre groupes, intégrations asymétriques, circulations réciproques ou non, alliances, captures, ou formes plus dures encore de relations intergroupes. À partir de là, la question n’est plus seulement de savoir quel chromosome a survécu, mais dans quel type de société ces transmissions ont eu lieu. Et cette seule possibilité suffit déjà à déplacer la lecture du papier de Science, car l’asymétrie génétique observée pourrait alors relever d’un monde social, encore inexploré, structuré par des règles de résidence, de circulation et d’échange.

« Néandertal, “Sapiens” : je t’aime, moi non plus »

Intégrer les contraintes de l’anthropologie culturelle aux lectures biomoléculaires permet d’autres basculements. En Belgique, le site de Goyet a livré les ossements de quatre néandertaliennes et de deux immatures. Les traces de découpe y sont nettes sur cinq d’entre eux. Le profil démographique de cet assemblage apparaît trop singulier pour relever d’une mortalité ordinaire. Les signatures isotopiques suggèrent une origine géographique non locale. Les auteurs avancent l’hypothèse d’un cannibalisme lié au conflit, une prédation ciblant les femelles des groupes voisins. Si cette interprétation est juste, elle dit quelque chose de brutal. Ici les relations entre groupes néandertaliens ne relevaient pas d’un monde sentimental mais de la capture, de la mise à mort et de la consommation de l’autre.

Les données peuvent effectivement être lues ainsi, mais ce dossier oblige aussi à la prudence. Le corpus est réduit. Les fouilles sont anciennes. Les données spatiales manquent. L’identité du groupe local prédateur n’est pas directement observée. Ici encore, les traces ne parlent pas d’une seule voix.

C’est alors qu’un renversement devient possible. Si l’on quitte un instant le seul regard biomoléculaire pour revenir au social, une société patrilocale change profondément le sens des corps. Les femmes viennent d’autres groupes, mais dans des mondes où la mobilité féminine est un schéma commun, des grands singes jusqu’aux sociétés humaines, l’interprétation de ce signal devient immédiatement plus subtile.

Le constat d’un cannibalisme affectant des femmes provenant de régions voisines peut donc se lire comme la simple prédation sur des étrangères. Mais il ne peut exclure une autre lecture, celle d’un traitement interne, ritualisé, de femmes venues d’ailleurs, mais désormais pleinement intégrées au groupe. La biologie et la génétique ne peuvent nous dire si un individu né ailleurs reste un étranger ou devient un membre plein et entier de mon propre monde social.

Retournons alors à l’étude de Science. C’est ici qu’il faut être très précis sur ce qu’elle démontre réellement. Le signal d’ascendance sapiens mobilisé par les auteurs renvoie à un épisode très ancien, autour de 250 000 ans. Leur démonstration ne repose donc pas sur l’observation directe du principal métissage qui a laissé sa trace chez les humains actuels. Elle suppose que le même mécanisme génétique aurait été encore à l’œuvre 200 000 ans plus tard, au moment des ultimes contacts entre Sapiens et Néandertal.

Si l’on considère la très forte tendance à la mobilité des femelles, un paradoxe apparaît et met profondément en tension l’extrapolation proposée par l’article de Science. Si des femmes sapiens entraient réellement et régulièrement dans des groupes néandertaliens, on s’attendrait à voir persister, chez les derniers néandertaliens, un signal génétique récent d’ascendance sapiens. Or, ce n’est pas ce que montrent les données disponibles. Chez les premiers Sapiens anciens d’Eurasie, l’héritage néandertalien est constant. En revanche, les génomes néandertaliens exploités jusqu’alors ne documentent aucun apport récent sapiens au sein des dernières populations néandertaliennes. Le flux génétique reconnu au moment des contacts fonctionne donc dans une seule direction, de Néandertal vers Sapiens.

Une autre hypothèse anthropologique devient alors pensable. Dans un monde patrilocal, la circulation des femmes ne règle pas seulement la reproduction mais structure les alliances entre groupes. Si l’échange cesse d’être réciproque, c’est toute la relation qui change. La formule est rude, mais elle dit bien ce paradoxe :

« Je prends ta sœur, mais je ne te donne pas la mienne. »

Il ne s’agit pas d’en faire une description mécanique de chaque croisement, mais cette formule nomme une structure possible : celle d’un rapport inégal entre ces humanités, voire d’une dissymétrie sociale durable entre groupes néandertaliens et sapiens. C’est ce lien entre flux génétique à sens unique, patrilocalité et non-réciprocité de l’échange qui m’avait conduit, dans Néandertal nu en 2022, à relever ce paradoxe singulier : « Néandertal, Sapiens, je t’aime, moi non plus. »

Replacé dans ce cadre, le sens des signatures moléculaires bascule. L’asymétrie ne se lit plus comme la trace fossile d’une préférence, mais comme l’un des effets possibles d’un rapport structurellement inégal entre populations humaines. Ajoute-t-on à cela le fait que les chromosomes sexuels éliminent plus vite certains apports génétiques, et le tableau change encore. Ce que l’on croyait lire comme un roman du désir pourrait bien relever, plus profondément, de structures sociales asymétriques.

Ce que les gènes ne savent pas des humains

Projeter sur la très longue histoire de l’humanité nos récits de désir, de goût et de préférence nous permet de rester dans notre zone de confort. Mais la confrontation à l’altérité est toujours plus rude. Nos valeurs n’ont aucune universalité spontanée. Elles ne peuvent servir de socle pour penser les mondes disparus. Les rencontres entre Néandertal et Sapiens ne se laissent réduire ni à des amours passées ni à des guerres simplement transposées depuis nos imaginaires modernes. Ce que les chercheurs tentent d’approcher, ce sont des structures sociales, des formes d’échange, des frontières entre groupes, la qualité des alliances, des manières de faire monde.

Pour cela, aligner des chromosomes ou des isotopes ne suffit pas. La paléoanthropologie doit retrouver son sens plein. Elle n’est pas seulement science des os mais étude éthologique, culturelle et sociale des sociétés humaines du passé.

La difficulté n’est donc pas de choisir entre des disciplines certaines et d’autres fragiles, mais d’apprendre à faire dialoguer des champs de savoir qui travaillent tous, chacun à leur manière, sur des traces incomplètes.

La vraie leçon est peut-être là. Les chromosomes ne nous racontent pas une petite histoire d’amour entre populations. Ils ouvrent vers des questions bien plus vastes. Qui entre dans le groupe. À quelles conditions. Selon quelles règles de circulation. Sous quelle réciprocité ou non-réciprocité. Avec quelle violence, parfois. Et surtout avec quelle transformation du statut des personnes.

Le corps, sa peau, ses os, ses gènes, ses isotopes, ne nous diront jamais rien de la réalité de l’individu dans un corps social. L’humain est cette créature qui n’est pas réductible à sa matière.

Chez les humains, l’étranger ne naît que du regard qui l’exclut.

Alors oui, la question est bien une question de goût. Mais pas forcément au sens où l’ont entendu les grands médias. Ce que les journaux ont transformé en affaire de préférence sentimentale pourrait bien relever, en réalité, de quelque chose de beaucoup plus profond et, parfois, dans certaines formes de cannibalisme, de beaucoup plus littéral…


Les illustrations de cet article sont extraites de la bande dessinée Néandertal nu, de Frédéric Bihel et Ludovic Slimak, publiée chez Odile Jacob, 2026.

The Conversation

Ludovic Slimak ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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31.03.2026 à 14:03

Cinquante ans d’Apple : huit moments clés qui ont changé notre monde

Nick Dalton, Associate Professor in the School of Computer Science, Northumbria University, Newcastle

Pour les 50 ans de la marque à la pomme, retour sur quelques innovations d’Apple et de Steve Jobs qui ont profondément changé la relation entre humains et machines.
Texte intégral (2129 mots)
Une réplique de l'Apple I et son boîtier en bois de koa (exposée à Varsovie), l'ordinateur qui a lancé l'odyssée de la marque. Andrew Sozinov/Shutterstock

De la démocratisation de l’ordinateur personnel à l’invention de l’écosystème des applications, Apple a souvent imposé de nouvelles manières d’utiliser la technologie. Voici quelques-unes des innovations les plus marquantes de l’entreprise depuis un demi-siècle.


Au début des années 1970, l’idée qu’une personne ordinaire puisse posséder un ordinateur semblait absurde. À l’époque, les ordinateurs ressemblaient davantage à des porte-avions ou à des centrales nucléaires qu’à des appareils domestiques : d’immenses machines installées dans des centres de données, exploitées par des équipes de spécialistes au service de gouvernements, d'universités et de grandes entreprises.

Puis vint Apple.

Fondée le 1er avril 1976 par deux « décrocheurs universitaires », les fameux « college dropouts » Steve Jobs et Steve Wozniak, la start-up de la Silicon Valley n’a pas inventé l’informatique. Mais elle a sans doute accompli quelque chose de plus important : contribuer à transformer l’informatique en technologie personnelle.

Avant Apple, les ordinateurs étaient le plus souvent vendus sous forme de kits à assembler. Jobs a compris que les gens préféraient des machines déjà montées, prêtes à fonctionner. Les tout premiers Apple I, dotés de boîtiers en bois de koa fabriqués à la main, se vendent aujourd’hui aux enchères pour plusieurs centaines de milliers de dollars.

En tant qu’utilisateur précoce d’Apple et développeur d’applications, voici ma sélection personnelle des réalisations technologiques les plus marquantes de l’entreprise – et de Steve Jobs – au cours des 50 dernières années.

Apple II – beige et unique en son genre

Les premiers ordinateurs personnels relevaient davantage de la curiosité que de l’outil réellement utile. L’Apple II, lancé en juin 1977, introduisit quelque chose de nouveau : le style. Même sa couleur – beige ! – était originale, contrastant avec les boîtiers métalliques noirs courants à l’époque.

L’affichage en couleurs était nouveau et enthousiasmant, et le clavier offrait une sensation agréable à l’usage. Un simple haut-parleur, doté d’une sortie d’un seul bit, était ingénieusement exploité pour produire des tonalités et même des sons ressemblant à la parole. Le design était révolutionné jusqu’à l’emballage : Jerry Manock, premier designer salarié d'Apple, installa la machine dans un boîtier en plastique moulé à l’allure élégante et professionnelle.

La souris – une nouvelle manière d’interagir

En 1979, Steve Jobs, alors âgé de 24 ans et convaincu que le géant technologique IBM était en train de rattraper Apple, se mit en quête de la prochaine grande innovation. L’entreprise de photocopieurs Xerox, qui souhaitait obtenir des actions Apple avant même son entrée en bourse, lui proposa en échange une visite de ses laboratoires de recherche voisins. Jobs comprit alors que des chercheurs du centre de recherche de Xerox à Palo Alto, comme Alan Kay, étaient en train d’inventer la prochaine génération d’interfaces informatiques.

Au cœur de cette révolution se trouvait un dispositif mis au point au milieu des années 1960 par le mentor d'Alan Kay, Douglas Engelbart, à l’université Stanford, et surnommé « la souris ». La vision de Douglas Engelbart, qui voyait l’ordinateur comme une machine destinée à augmenter les capacités de l’esprit humain, inspira Alan Kay et ses collègues, qui conçurent des interfaces graphiques dans lesquelles les utilisateurs interagissaient avec des barres de défilement, des boutons, des menus et des fenêtres.

Macintosh – la naissance du lancement de produit moderne

Steve Jobs pensait que n’importe qui devait pouvoir utiliser un ordinateur. En janvier 1984, le premier Apple Mac poussa cette idée à un niveau inédit. Fini les commandes informatiques sibyllines et les manuels qui les accompagnaient. Les premiers utilisateurs, dont je faisais partie, avaient l’impression de savoir instinctivement comment tout faire.

Mais le lancement du Mac ne se résume pas à ce saut technologique. Il inspira aussi ce qui est devenu un moment culturel désormais ancré dans nos vies : le lancement de produit. Après une publicité aguicheuse diffusée lors du Super Bowl et réalisée par Ridley Scott, Steve Jobs mit en scène dans un théâtre de 1 500 places un lancement de produit centré sur un présentateur charismatique et seul en scène. Il sortit d’un sac un petit ordinateur carré – encore beige – alors appelé Macintosh, qui se mit à parler de lui-même sous les applaudissements enthousiastes de la salle.

Vidéo : MacEssentials.

Pixar – le projet parallèle de Jobs

Au cours de sa première décennie, Apple connut une croissance exceptionnelle – mais frôla aussi la faillite à plusieurs reprises. Des difficultés qui conduisirent l’entreprise à l’un des épisodes les plus spectaculaires de son histoire lorsque, en mai 1985, Apple força Jobs à quitter la société.

Un an plus tard, alors qu’il dirige la start-up NeXT Inc, Steve Jobs rachète une division de la société de production de George Lucas, qu’il rebaptise rapidement Pixar. Son logiciel RenderMan permettait de générer des images en répartissant les calculs entre plusieurs machines travaillant simultanément.

Pixar, souvent décrit avec humour comme le « projet parallèle » de Jobs, deviendra l’un des studios d’animation les plus influents – et les plus rentables – au monde, en produisant notamment le premier long métrage entièrement animé par ordinateur, Toy Story (1995).

La bande-annonce de Toy Story (1995)

IMac – la rencontre de deux visions

Après une tentative infructueuse de développer un nouveau système d’exploitation avec IBM, Apple finit par racheter la société NeXT de Steve Jobs. En septembre 1997, celui-ci revient alors comme PDG par intérim alors que l’entreprise se trouve, selon ses propres mots, à « deux mois de la faillite ». Si ce retour est salué par de nombreux utilisateurs d’Apple, il inquiète une partie des salariés. Jobs commence en effet rapidement à licencier du personnel et à fermer les produits jugés défaillants.

Au cours de cette restructuration, il visite le studio de design d’Apple et s’entend immédiatement avec un jeune designer britannique, Jony Ive. De cette rencontre naît en 1998 l’iMac translucide aux couleurs acidulées. Essentiellement des machines NeXT plus petites et moins chères, les iMac (le « i » signifiant Internet) inaugurent aussi une autre innovation d’Apple, aujourd'hui devenue une habitude : abandonner les technologies vieillissantes. Le lecteur de disquettes est supprimé au profit d’un lecteur de CD – un choix très critiqué à l’époque, mais largement imité par la suite.

Vidéo : TheAppleFanBoy – Archives Apple & Computer

IPod – 1 000 chansons dans votre poche

Pour Apple, l’informatique n’a jamais consisté uniquement à faire de l’informatique. En 2001, l’entreprise commence à s’intéresser au traitement du son et de la vidéo, et plus seulement du texte et des images. En novembre de la même année, elle lance l’iPod – un baladeur capable de stocker « 1 000 chansons dans votre poche », contre au maximum 20 à 30 par cassette sur un Walkman de Sony.

L’iPod se pilote grâce à une élégante « click wheel » permettant de naviguer à l’écran. La musique est synchronisée via une nouvelle application appelée iTunes. Dès 2005, les utilisateurs s’en servent aussi pour gérer des fichiers audio téléchargés automatiquement depuis Internet grâce à un système appelé RSS. C’est ce qui donnera le « pod » de podcast.

Vidéo : xaviertic.

IPhone – un ordinateur dans toutes les mains

En 2007, de nombreux fabricants de téléphones mobiles avaient approché Apple pour fusionner l’iPod avec leurs appareils. Steve Jobs choisit une autre voie. Le 9 janvier, il dévoile le produit le plus ambitieux jamais lancé par Apple : un appareil combinant téléphone, lecteur de musique et ordinateur Mac – le tout au format d’un simple combiné, sans clavier physique et doté d’un large écran.

La plupart des « experts » des médias, de TechCrunch au Guardian, prédisaient un échec. Steve Ballmer, alors PDG de Microsoft, se moquait du prix de 500 dollars, affirmant que personne n’achèterait un tel appareil. En réalité, 1,4 million d’iPhone furent vendus avant même la fin de l’année – et plus de 3 milliards depuis. Pour la première fois, un véritable ordinateur se retrouvait dans toutes les mains – ouvrant la voie aux réseaux sociaux tels que nous les connaissons aujourd’hui.

Vidéo : Histoire du Mac.

La révolution logicielle de l’App Store

À la mi-2008, l’iPhone offre à tous les développeurs la possibilité de créer une multitude vertigineuse de nouvelles applications. Dans le même temps, l’App Store – lancé le 10 juillet 2008 – résout l’un des problèmes les plus complexes : la distribution et la commercialisation de ces « apps ». Historiquement, les logiciels étaient souvent copiés et diffusés librement. L’App Store change la donne en utilisant un chiffrement robuste pour garantir que la copie achetée ne puisse être utilisée que par l’utilisateur concerné, réduisant ainsi le piratage.

En lançant le premier App Store au sens moderne du terme, Apple a transformé la manière dont les utilisateurs découvrent et achètent des logiciels. Cela déclenche une explosion du nombre d’applications et impose une idée simple mais puissante : quoi que vous souhaitiez faire, quelqu’un, quelque part, a déjà créé l’application pour le faire. Apple résume cette évolution dans un slogan devenu célèbre : « There’s an app for that » (« Il y a une application pour ça »).

À maintes reprises, cette entreprise hors norme a anticipé l’intérêt d’ouvrir l’informatique au plus grand nombre. Joyeux anniversaire, Apple !

The Conversation

Nick Dalton ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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30.03.2026 à 16:42

Les Mayas : des mathématiciens qui lisaient l’avenir dans les étoiles ?

Noémie Combe, Enseignante-chercheuse en mathématiques fondamentales à l'ESILV, Pôle Léonard de Vinci

Mille ans avant l’Europe, les Mayas résolvaient déjà des équations complexes. Armés du seul regard et d’une patience infinie, ils scrutaient le ciel et prédisaient avec précision les éclipses et les trajectoires des planètes.
Texte intégral (2134 mots)
La pyramide El Castillo à Chichén Itzá, au Mexique actuel. Lors des équinoxes, les ombres sur la pyramides semblent guider le dieu serpent vers le sommet. Noémie Combe, Fourni par l'auteur

Mille ans avant l’Europe, les Mayas résolvaient déjà des équations complexes. Armés du seul regard et d’une patience infinie, ils scrutaient le ciel et prédisaient avec précision les éclipses et les trajectoires des planètes.


Embarquons pour un voyage dans des temps reculés. Nous sommes sur les territoires des actuels Mexique, Guatemala, Bélize, Honduras et Salvador. C’est dans ce cadre luxuriant que les Mayas ont bâti un héritage extraordinaire : une astronomie stupéfiante, des mathématiques avancées, une architecture audacieuse et une écriture hiéroglyphique riche.

Ainsi, les cités mayas étaient orientées vers les astres. À Chichén Itzá (actuellement au Mexique), lors des équinoxes, les ombres sur la pyramide El Castillo semblent animer la progression du dieu serpent Kukulkan le long des marches – un phénomène comparable s’observe à El Tajín.

Chichén Itza et le serpent à l’équinoxe (Giulio Magli). Source : Polimi OpenKnowledge.

Les « codex », leurs traités astronomiques, sont un des rares témoignages survivants de ces savoirs. Le plus célèbre est le codex de Dresde. Son mystère est double : l’énigme de ses symboles – glyphes serrés, colonnes de chiffres, divinités codifiées – et celle de son destin.

Comment ce manuscrit du Yucatán a-t-il traversé l’Atlantique pour échouer dans une bibliothèque de Saxe ? La théorie dominante veut que l’Espagnol Hernán Cortés (1485-1547) l’ait envoyé en Europe après la conquête du Mexique, parmi les objets précieux offerts à la cour madrilène. Le manuscrit aurait circulé en Europe avant d’aboutir à Vienne, où, en 1739, le directeur de la bibliothèque royale de Dresde Johann Christian Götze le racheta à un propriétaire le jugeant « incompréhensible et sans valeur », ignorant qu’il tenait l’un des documents astronomiques les plus sophistiqués jamais produits. Götze le rapporta à Dresde, où il est toujours conservé aujourd’hui.

Mars et le secret derrière le nombre 78

Pour déchiffrer les symboles du codex, un détour s’impose. Les Mayas comptaient en base 20 : un point valait une unité, une barre cinq unités, et un coquillage représentait le zéro – concept que l’Europe n’adoptera qu’au XIᵉ siècle.

une page du codex, avec des symboles et un dessin
Extrait du « codex de Dresde », à lire de gauche à droite. Le personnage au nez ornementé, suspendu à droite, est le dieu maya de Mars – la « bête de Mars ». Sa présence confirme que tous les calculs de cette page concernent Mars et ses cycles. Codex de Dresde, Princeton University Library

Sur la page du codex de Dresde concernent Mars et ses cycles se trouve une suite de nombres : 78, 156, 234, 312, 390, 780. Chaque terme est un multiple de 78. On observe par ailleurs que cette suite est presque une suite arithmétique (une suite telle que la différence entre deux termes consécutifs doit être égale à une constante), mais le dernier terme déroge : il vaut 10 × 78 (au lieu de 6 × 78).

Le 78 correspond à un dixième de la « période synodique » de Mars, c’est-à-dire le temps pour retrouver la même position dans le ciel, vue depuis la Terre, soit 780 jours. Les Mayas l’avaient calculée avec une précision remarquable : 780 jours contre 779,94 jours aujourd’hui. Les cinq premiers termes balisent les étapes intermédiaires, et le dernier marque le cycle complet.

Le zodiaque maya comptait 13 constellations le long de l’écliptique, et Mars met 260 jours (13 × 20) pour le parcourir. Trois traversées complètes du zodiaque maya correspondent exactement à 780 jours. Cette durée de 260 jours correspond aussi au Tzolk’in, le calendrier rituel maya, ce qui permet d’aligner parfaitement le rythme de Mars et le calendrier. Ainsi, la suite de nombres sur le codex formait une table de navigation céleste.

Les éclipses lunaires

Une autre page du codex présente une nouvelle suite de nombres : 9 360, 9 537, 9 714, 9 891, 10 039. Jusqu’à 9 891, chaque valeur augmente de 177 jours (9 183 + 177 = 9 360, 9 360 + 177 = 9 537, 9 537 + 177 = 9 714, 9 714 + 177 = 9 891). Mais ici encore, le dernier terme rompt le schéma : 10 039 = 9 891 + 148, révélant un second cycle.

symboles et dessins du codex
Extrait du « codex de Dresde », à lire de gauche à droite, qui révèlent les connaissances sur les périodes des éclipses lunaires. Codex de Dresde, Princeton University Library

Ceci n’est pas une erreur : si la période synodique de la Lune est de 29,5 jours environ, toutes les pleines lunes ne donnent pas lieu à une éclipse. L’intervalle entre deux éclipses consécutives correspond à 5 ou 6 lunaisons (soit 148 ou 177 jours).

En effet, l’orbite de la Lune est inclinée d’environ 5° : les éclipses ne se produisent qu’au voisinage d’un nœud orbital. Le Soleil y passe tous les 173,31 jours (la saison d’éclipses), et il s’écoule nécessairement 5 ou 6 lunaisons entières entre deux éclipses.

Les Mayas avaient calculé la période synodique de la Lune à 29,53 jours, à quelques secondes de la mesure moderne. Certains multiples coïncidaient avec les saisons d’éclipses, leur permettant de les anticiper.

schéma terre, lune, soleil
Schéma expliquant pourquoi toutes les pleines Lunes ne résultent pas en éclipses. Noémie Combe, Fourni par l'auteur

Le système mathématique des Mayas

La sophistication mathématique des Mayas transparaît jusque dans leur quotidien. Ils pratiquaient instinctivement ce que l’on appelle aujourd’hui l’arithmétique modulaire. Le principe en est simple : plutôt que de considérer la valeur d’un nombre, l’arithmétique modulaire s’intéresse uniquement au reste qu’il laisse après division par un nombre de référence – le modulo (ici, modulo 20). Les Mayas, sans jamais employer ce vocabulaire, appliquaient précisément cette logique, et ce, bien avant que le mathématicien allemand Carl Friedrich Gauss (1777-1855) n’en pose les bases formelles au tournant du XIXᵉ siècle. Aujourd’hui, on trouve un écho de ce genre de mathématiques dans des domaines aussi contemporains que la cryptographie et la sécurité informatique.

En langage moderne, ces calculs s’interprètent comme des opérations dans l’anneau ℤ/20ℤ. Cette notion d’anneau est l’une des pierres angulaires des mathématiques contemporaines, au cœur de l’algèbre abstraite de la fin du XIXᵉ siècle. Parmi ses fondateurs figure le mathématicien Richard Dedekind (1831–1916).

Les pages du codex recèlent encore bien des zones d’ombre et de mystère. Qui sait quels secrets dorment encore dans les colonnes de glyphes du codex, attendant d’être dévoilés ?

The Conversation

Noémie Combe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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