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Un mois plus tard, l’opération militaire spéciale en Iran s’est transformée en une guerre dont l’asymétrie semble pénaliser les États-Unis. Soixante ans après, le spectre d’Anthony Eden et de la crise de Suez hante la Maison-Blanche. Pensez-vous qu’il faille prendre cette analogie au sérieux ?
Oui, à condition de comprendre que l’analogie est sérieuse, non pas parce que le contexte serait identique — les États-Unis ont une supériorité technologique et militaire que la Grande-Bretagne n’avait plus depuis longtemps en 1956, et le régime iranien n’est pas l’Égypte de Nasser —, mais parce que le mécanisme de fond nous y fait réfléchir.
Quel mécanisme ?
Il convient de rappeler le contexte. En novembre 1956, le Premier ministre britannique, Anthony Eden, lance une opération éclair avec la France et Israël pour reprendre le canal de Suez aux mains de Nasser. L’opération est sur le point de réussir sur le plan militaire, mais se solde par un échec cuisant.
La situation est différente aujourd’hui, car ce ne sont pas les Égyptiens, mais la pression financière américaine qui impose un cessez-le-feu à Londres et Paris : Washington refuse de soutenir la livre sterling, qui s’effondre, et la Grande-Bretagne se retire.
C’est ce mécanisme qu’il faut avoir à l’esprit aujourd’hui. La question est de savoir si cette guerre créera une situation dans laquelle la Chine devient, dans une certaine mesure, le garant essentiel pour les pays sunnites du Golfe concernant le comportement futur de l’Iran. Si cela se produit, Pékin pourra implicitement poser ses conditions dans le temps. La Chine va notamment vouloir utiliser sa propre monnaie pour une partie croissante des transactions sur le pétrole du Golfe : celui de l’Iran, bien entendu, mais de plus en plus aussi celui des pays arabes. Ce serait un affaiblissement du pétrodollar, c’est-à-dire un des piliers du dollar, et un renforcement du pétroyuan, qui aujourd’hui n’existe presque que pour les transactions avec l’Iran lui-même et la Russie, bien entendu.
Le spectre d’Éden est précisément là parce que, pour la première fois depuis Suez, on peut sérieusement se poser la question de l’avenir du dollar comme monnaie des transactions internationales après la crise d’Ormuz — pas encore comme monnaie de réserve toutefois.
D’autant plus que c’est la matrice maritime de l’hégémonie américaine qui est remise en cause…
Exactement, et c’est là que le parallèle avec Suez devient vraiment pertinent.
Ce qui a tué la livre sterling n’est pas une défaite militaire, mais la démonstration que la Grande-Bretagne n’était plus en mesure de garantir la liberté de navigation sur les routes qui structuraient son empire commercial.
La livre était liée à la capacité du Royaume-Uni à maintenir ces routes. Lorsque cette capacité a été remise en question, la monnaie a suivi.
Est-ce ce qui se passe en ce moment même à Ormuz ?
La crise de Suez nous y fait penser, comme je le disais. C’est le même type d’épreuve. Près de 38 % du pétrole maritime mondial passe par ce détroit, un tiers des engrais mondiaux, 20 % de l’aluminium brut… Si les États-Unis ne parviennent pas à le rouvrir — ou sont perçus comme incapables de le faire, même incapables sur le plan politique si la société américaine n’acceptait pas le coût humain de la guerre — la question se pose tout simplement : qu’est-ce que la domination du dollar garantit, au juste, si elle ne garantit plus les routes de l’énergie et du commerce ? Notamment, si par le biais du Pakistan, un allié fidèle de la Chine, c’est Xi Jinping qui parvient à mener à bien la négociation qui, tôt ou tard, devra avoir lieu ? Cette tentative de médiation a lieu alors même que, selon le Wall Street Journal, Donald Trump serait tenté d’abandonner le combat dans le Golfe sans avoir pu rouvrir Ormuz…
En d’autres termes, la monnaie de la mondialisation ne pourra pas survivre à la rupture des flux ?
Je parlerais plutôt d’un risque extrêmement réel, imminent, d’érosion de son rôle dans les transactions internationales. Je sais que cette question peut sembler abstraite ou théorique, mais c’est vraiment ce qui structure aujourd’hui la réflexion — mezza voce — des banquiers du Golfe, d’Asie et d’Afrique. Et il y a désormais quelqu’un pour répondre à leur place.
Ce « quelqu’un », c’est la Chine ?
Je pense que nous ne faisons que commencer à mesurer l’ampleur de ce qu’elle est en train de gagner dans cette crise.
Seule la Chine est en mesure de contraindre l’Iran à accepter un accord rouvrant le détroit.
Federico Fubini
Sur quel plan pensez-vous que la Chine est en train de gagner ?
Dans l’immédiat : sur le plan de la crédibilité.
Dans un monde déstabilisé par l’imprévisibilité des États-Unis — qui dépasse le seul Donald Trump : car c’est le système américain en tant que tel désormais qui produit de l’incertitude radicale —, Pékin cultive délibérément une image de puissance fiable et rationnelle.
Elle condamne la violation de la souveraineté iranienne, appelle à un cessez-le-feu et surveille sa propre presse : les réseaux sociaux chinois débordent de critiques contre Washington, mais la censure intervient lorsque le ton devient trop virulent.
Le Parti communiste chinois ne perd pas le sens des proportions. Il se présente comme une entité stable avec laquelle n’importe quel pays peut traiter, quelle que soit sa couleur politique. Le contraste implicite avec Washington n’a pas besoin d’être explicité et l’aventurisme géopolitique de cette Maison-Blanche a accéléré le changement de l’opinion publique mondiale vis-à-vis de la Chine. Vous aviez montré dès mai dernier, que depuis le retour au pouvoir de Trump, la Chine jouit d’une meilleure image que les États-Unis à l’international.
Et il y a une représentation du sud qui paraît logique : comme souvent, les effets des politiques occidentales sur l’économie et la société seront asymétriquement ressentis par le reste du monde. À titre d’exemple : les Philippines ont réduit la semaine de travail des fonctionnaires à quatre jours, tandis qu’un tiers des stations-service du Cambodge ont fermé.
Mais n’y a-t-il pas là un paradoxe ? On sait que la Chine aide l’Iran à maintenir le blocus du détroit d’Ormuz…
C’est précisément là que réside la sophistication de la stratégie chinoise. Plusieurs rapports concordants indiquent que Pékin met à la disposition des Gardiens de la Révolution son système de navigation satellitaire BeiDou 3, ainsi que d’autres outils de reconnaissance permettant des frappes de précision. Elle serait également en train de vendre à Téhéran des missiles hypersoniques qui permettraient de tenir le détroit. Pékin dément, bien sûr. Mais le schéma est exactement le même que celui observé en Ukraine depuis 2022 : il s’agit de fournir des technologies militaires décisives tout en maintenant une neutralité formelle impeccable. Ce qui importe pour la crédibilité internationale, ce sont les apparences — et sur ce terrain, Pékin est très habile. La Chine a des réserves énormes qui peuvent stabiliser les économies pauvres du sud. La Chine peut se positionner comme un fournisseur de dernier recours grâce à ses réserves de combustibles fossiles et de matériaux essentiels à l’industrie. Entretemps, toutefois, elle a été parmi les premiers pays à bloquer l’exportation de produits pétroliers, amplifiant ainsi la crise sur les cours internationaux puisque la Chine est, aussi, le deuxième producteur au monde de carburants.
Au-delà de la dimension diplomatique, il y a une dimension économique directe. Une crise de cette ampleur peut-elle vraiment profiter à l’industrie chinoise ?
Massivement. Chaque semaine de blocus renforce la logique économique de l’indépendance énergétique dans le monde entier. Le Pakistan, la Thaïlande, Singapour, l’Indonésie, la Corée du Sud et le Vietnam accélèrent tous le déploiement des véhicules électriques et de l’énergie solaire, en réaction directe au choc pétrolier — exactement comme les automobiles étaient devenues plus légères et économes après la guerre du Kippour dans les années 1970. L’Éthiopie avait déjà interdit l’importation de véhicules à moteur thermique avant le conflit. Pierre Charbonnier a raison : la leçon d’Ormuz ne peut qu’accélérer cette tendance.
Or la Chine est, de très loin, le champion mondial de ces technologies. Depuis le début de la guerre et jusqu’à vendredi dernier, BYD a gagné 18 % en Bourse, CATL près de 22 %. Dans le même temps, Stellantis a perdu 15,2 %, Volkswagen 14,2 %, et l’indice automobile du S&P 500 a reculé de 10,3 %.
La Chine est tout de même frappée par le choc pétrolier comme les autres. La pénurie de pétrole n’est pas une faiblesse stratégique pour Pékin ?
Cette rareté induite n’est évidemment pas favorable en soi, mais elle impose une logique de gains relatifs. Or la Chine est bien plus solide que n’importe quel autre grand pays non producteur. Ses réserves de brut sont classifiées, mais Xi avait donné l’ordre de les augmenter massivement il y a trois ans ; elles couvrent probablement six mois de consommation, ce qui dépasse vraisemblablement la somme des réserves des 32 démocraties avancées de l’Agence internationale de l’énergie réunies. La Russie compense une partie des livraisons bloquées. C’est d’ailleurs sur ce point que la perte de contrôle du détroit d’Ormuz est la plus humiliante pour les États-Unis : l’Iran a augmenté ses exportations vers la Chine depuis le début du conflit. Le gaz qatari, désormais interrompu, ne représentait que 9 % de la production électrique chinoise, contre plus de 40 % en Italie.
Il y a aussi une conséquence géographique directe : la guerre en Iran aspire des ressources militaires américaines qui étaient déployées face à la Chine en Asie-Pacifique.
C’est l’un des aspects les plus concrets et immédiats. Sous la pression d’une pénurie relative de munitions, le Pentagone déplace depuis des semaines des actifs militaires de l’Extrême-Orient vers le golfe Persique — des forces navales et des intercepteurs, de la Corée du Sud au détroit de Taïwan. La nervosité des alliés américains de la région est palpable à Séoul comme à Tokyo. Li Yihu, directeur du Taiwan Research Institute à l’université de Pékin et député du Congrès du peuple, a été inhabituellement direct : « Tout affaiblissement de la présence américaine dans la région Asie-Pacifique profitera à quelqu’un. Et on peut imaginer à qui. »
Le dollar résiste non pas parce qu’il inspire confiance, mais parce que sortir du dollar coûterait encore plus cher. C’est une position très différente de celle d’une monnaie réellement forte…
Federico Fubini
Comment comprenez-vous la domination chinoise sur les matières premières militaires stratégiques dans ce contexte ?
C’est un levier considérable, souvent sous-estimé. Il suffit de prendre un seul exemple — il y en aurait des centaines — pour s’en rendre compte. La Chine contrôle en effet environ 80 % de la production et du raffinage mondial de tungstène — ce métal presque aussi dur que le diamant, dont le point de fusion est le plus élevé de tous les éléments, et qui est indispensable aux munitions de précision modernes. Tous les missiles avancés américains et européens en dépendent. Depuis l’an dernier, Pékin a imposé des restrictions à l’exportation. On ignore dans quelle mesure les stocks américains ont été entamés après un mois de combats dans le Golfe, mais le Wall Street Journal a rapporté que la situation pourrait être « pire que vous ne le pensez ». Reconstituer des chaînes d’approvisionnement hors de Chine prendrait des années.
Pensez-vous que ces différents aspects donnent à la Chine une position dominante dans un éventuel règlement diplomatique ?
C’est à l’heure actuelle peut-être l’avantage structurel le plus décisif. On le voit dans le voyage même du ministre pakistanais Dar à Pékin aujourd’hui. Seule la Chine est en mesure de contraindre l’Iran à accepter un accord rouvrant le détroit. Elle est la seule à pouvoir garantir la crédibilité de cet accord auprès du régime des Gardiens de la révolution. L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, dont les recettes d’exportation dépendent entièrement d’un détroit d’Ormuz ouvert, le savent et s’adressent discrètement à Pékin. Un indice concret existe déjà : dès qu’un canal de négociation entre Washington et Téhéran a brièvement semblé s’ouvrir, le médiateur désigné était justement le Pakistan, puissance asiatique la plus profondément intégrée à la sphère d’influence chinoise. Islamabad n’aurait pas pu accepter ce rôle sans consulter Xi au préalable. Et ces consultations, de toute évidence, continuent d’avoir lieu…
Si la Chine joue ce rôle de garant, qu’est-ce qu’elle demandera en échange ?
C’est là que les routes de Pékin convergent vers Suez. Depuis des années, la Chine cherche à acquérir ce qu’on appelle le « privilège exorbitant » : acheter les matières premières mondiales dans une monnaie qu’elle contrôle elle-même, comme les États-Unis le font avec le dollar depuis Bretton Woods. Le yuan n’étant pas pleinement convertible, peu de pays s’y précipitent spontanément. Mais Pékin impose des contrats en renminbi partout où elle en a le pouvoir : avec la Russie depuis 2022, avec le Brésil et l’Argentine pour certaines matières premières, avec le Pakistan et le Laos. Elle a déjà demandé à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis d’accepter des paiements en yuans pour le pétrole. Si Xi joue un rôle décisif dans le règlement de la crise d’Ormuz, il exigera cette concession. Ce sera le prix de sa médiation.
Vous montrez le risque d’une érosion structurelle de la puissance américaine avec une Chine qui accumule les avantages et un yuan qui s’apprête à faire un grand bond en avant. Pourtant, les marchés financiers semblent à peine s’en émouvoir. Le dollar tient bon et le marché obligataire américain est loin du krach. Comment expliquer cette apparente déconnexion ?
Il y a d’abord un paradoxe propre à Trump. Son imprévisibilité alarme toutes les chancelleries, mais elle n’est pas négative pour le dollar à court terme : l’incertitude pousse les investisseurs vers la liquidité, et l’actif le plus liquide au monde reste le marché obligataire américain. Le chaos qui érode la puissance douce de l’Amérique produit des effets de valeur refuge à court terme. Les deux dynamiques coexistent — ce qui rend la situation particulièrement difficile à lire pour les marchés.
Il y a également une autre dimension, une rationalité à court terme, qui produit une illusion de solidité. Le dollar résiste pour des raisons structurelles très réelles, mais qui ne sont pas des raisons de confiance, car il n’y a pas d’alternative. Le yuan n’est pas convertible. L’euro est une construction politique qui n’a pas le soutien militaire qu’une monnaie de réserve requiert en dernier ressort. L’or refait surface comme couverture — les banques centrales en achètent à des niveaux historiques, ce qui est en soi un signal — mais il ne peut pas servir de monnaie de paiement au quotidien. Le dollar résiste non pas parce qu’il inspire confiance, mais parce que sortir du dollar coûterait encore plus cher. C’est une position très différente de celle d’une monnaie réellement forte…
Pourquoi ?
Cette résistance par défaut d’alternative est une résistance fragile parce qu’elle repose sur le coût de sortie plus que sur la confiance dans la robustesse de l’émetteur. Or ce coût n’est pas fixe. Il diminue à mesure que les alternatives se renforcent, même lentement. Chaque contrat pétrolier signé en yuans, chaque réserve centrale reconstituée partiellement en or, chaque accord bilatéral libellé en renminbi réduit imperceptiblement ce coût. Le processus est lent, invisible dans les marchés au quotidien.
On parlera d’Ormuz au XXIe siècle comme on parlait de Suez au XXe — mais avec un accent chinois.
Federico Fubini
Dans une déclaration à ABC d’hier, le secrétaire d’État américain semble désormais préparer une issue au conflit qui impliquerait la destruction de la marine, de l’aviation, de « l’industrie » (sic) et de la capacité de lancement de missiles iraniens, en excluant par là implicitement que la reprise du contrôle total du détroit d’Ormuz serait un objectif de guerre pour les États-Unis. Selon des sources proches des négociations, les autorités américaines pourraient partir du principe que Donald Trump domine suffisamment les marchés pour absorber ce recul sans que le dollar ne soit impacté. Cette stratégie est-elle tenable ou n’est-ce qu’une illusion dangereuse ?
Si cette position n’est pas provisoire, cela serait préoccupant pour les États-Unis. L’article du Wall Street Journal d’aujourd’hui qui présente l’option d’une sortie de la guerre avant la réouverture du détroit semble le confirmer.
Ce que la crise du canal de Suez nous enseigne, c’est que le basculement ne survient pas lorsque les premiers coups sont tirés, mais lorsque l’issue du pari géopolitique devient prévisible. Mais il est beaucoup tôt pour en tirer des conclusions, nous avons déjà eu un grand nombre de surprises…
Et sans doute — sans s’en rendre compte — Donald Trump a fait un all-in a Ormuz ?
C’est exactement cela. Si Donald Trump parvient à rouvrir le détroit d’Ormuz et à démontrer que la domination américaine sur le Golfe est intacte, le dollar en ressortira renforcé.
En revanche, si les erreurs de calcul se répètent, que l’opération s’enlise ou qu’il finit par être happé par d’autres logiques internes, alors les conversations qui comptent vraiment — celles concernant la monnaie dans laquelle les contrats internationaux sont libellés — commenceront à bifurquer.
Et on parlera d’Ormuz au XXIe siècle comme on parlait de Suez au XXe — mais avec un accent chinois.